Chapter 1 of 3 · 3903 words · ~20 min read

Part 1

en sicile et en calabre

par maurice maeterlinck

kra, éditeur, 6, rue blanche, paris 2e édition.

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE

50 EXEMPLAIRES SUR PAPIER DE HOLLANDE PANNEKOEK NUMÉROTÉS DE 1 A 50

ET 950 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN OUTHENIN-CHALANDRE NUMÉROTÉS DE 51 A 1.000

LE TOUT CONSTITUANT L’ÉDITION ORIGINALE

IL A ÉTÉ TIRÉ SPÉCIALEMENT POUR LA SOCIÉTÉ “LES BIBLIOPHILES DU NORD” 15 EXEMPLAIRES SUR JAPON IMPÉRIAL NUMÉROTÉS DE I A XV

Copyright by Maurice Maeterlinck, 1924.

Tous droits de reproduction, adaptation, traduction et représentation réservés pour tous pays.

Depuis longtemps, depuis les jours les plus lointains de ma jeunesse, la Sicile, la terre des idylles de Théocrite, qui du reste furent écrites à Alexandrie, le paradis du beau temps sans nuages et des plaisirs champêtres, hantait mes rêves de bonheur. Voici plus de vingt ans que j’habite l’un des plus beaux lieux de la terre, cette Côte d’Azur qui va d’Hyères à Menton, et se prolonge en Italie, de Vintimille, en passant par Gênes, jusqu’aux portes de Pise, Amalfi et Sorrente, ce point nuptial de l’Europe. J’ai vu les plages de l’Espagne et les lacs divins de la Lombardie. J’ai vu l’Égypte, la Grèce, la Syrie et le Bosphore. J’ai vu la Californie, dont quelques coins vaudraient presque certains golfes des rives liguriennes si elle avait derrière elle un passé moins informe, et surtout si on ne l’avait pas si lamentablement déboisée. Mais je ne sais pourquoi la Sicile me semblait infiniment plus désirable. L’imagination se crée ainsi des foyers de félicités, des réserves de songes; et à qui me demanderait s’il convient de les entretenir ou de les détruire, je répondrais qu’il vaut mieux les détruire; car plus on détruit de rêves, plus on approche de la vérité, qui est, à ce qu’affirment les grands sages, la seule forme du bonheur qui soit digne de l’homme.

Aussi, lorsqu’un de mes vieux amis vint me dire: «Je pars ces jours-ci pour faire en auto le tour de la «perle des îles», voulez-vous m’accompagner?» nous ne prîmes, ma femme et moi, que les quelques heures nécessaires aux indispensables bagages et nous voilà sur la route, dans la 20 chevaux que conduit notre hôte, une Renault pas très jeune, manquant un peu de nerf dans les reprises et les côtes, mais solide, ayant fait ses preuves en Espagne, bien suspendue et de tout repos.

Je n’ai nullement la prétention de découvrir la Sicile, ni l’intention de vous la révéler. Mais il n’est pas mauvais, je pense, que de temps à autre un passant sans parti pris fixe l’image de l’un de ces grands pays légendaires qui sont les lieux de pèlerinage de l’humanité; de même qu’il n’est pas inutile que les voyageurs qui, de plus en plus, trop souvent par snobisme ou sur la foi de relations conventionnellement idéalisées, s’y précipitent aveuglément, soient prévenus des inconvénients et des déceptions qui les attendent. C’est ce que je vais faire le plus simplement, le plus sincèrement possible dans ces notes de voyage jetées au jour le jour sur le papier.

A partir de Vintimille, nous longeons donc la Riviera italienne jusqu’à Pise. D’abord celle du Ponant, moins séduisante, plus aride, plus souillée par l’industrie que la Riviera française; puis celle du Levant, à l’est de Gênes, beaucoup plus éclatante, plus verdoyante, plus pittoresque et plus fleurie. De Pise à Rome et de Rome à Naples, le voyage trop connu se poursuit sans incidents par des chemins moins redoutables que nous ne l’avions prévu. A Naples, nous constatons que la guerre et l’influence de Mussolini ont passé sur la racaille napolitaine comme la rosée du matin sur une statue de marbre. Elle est exactement ce qu’elle fut, ce qu’elle sera probablement toujours, et plus voleuse que jamais. C’est ainsi que sur la route de Naples à Pompéi, qui n’est qu’une rue grouillante, et donc avec la complicité manifeste de la foule, on me subtilisa, sur le toit de la voiture, une valise contenant un complet tout neuf et mon smoking. J’allai me plaindre à la police et l’on me demanda:

--Votre valise était-elle fixée au toit par une chaîne d’acier et un cadenas?

--Non, elle était maintenue par une courroie.

--Alors, de quoi vous plaignez-vous? me fut-il textuellement et tranquillement répondu. Il est tout naturel que l’on vous l’ait volée, «puisque» cela se fait tous les jours.

A Naples, le soir, nous embarquons l’auto sur le bateau qui doit nous porter en Sicile, où nous abordons le lendemain matin, après maintes chicanes et contestations au sujet de la voiture et au milieu d’une nuée d’aides inutiles qui réclament âprement leurs pourboires et nous révèlent que le Sicilien est aussi indiscret, aussi quémandeur, aussi agaçant que le Napolitain.

Palerme! «Palermo la Felice!» ville au nom magnifique que semblent éventer des palmes et qu’enguirlandent de somptueux prestiges!... En réalité, ce n’est qu’une cité assez banale, assez vulgaire, grisâtre sous l’ardent soleil, sans caractère, mal tenue, d’une richesse terne et pauvre. N’étaient les véhicules de toutes sortes, barbarement barbouillés, qui illuminent ses rues, on se croirait dans n’importe quelle préfecture du Midi de la France. Elle n’offre, du reste, avec sa Chapelle Palatine, son Palais Royal, sa Cathédrale, etc., que des curiosités de second, et même de troisième ordre. Seuls d’admirables vergers de citronniers, qui lui font une ceinture d’or, répondent à ce que l’imagination exigeait de la capitale actuelle de l’antique Trinacrie.

Passé les vergers de citronniers, la campagne palermitaine est minable, poussiéreuse, banlieusarde. On y fait connaissance avec le déplorable type d’habitation que l’on retrouve ensuite par toute la Sicile, aux abords des grandes et petites villes, et qui est la seule demeure que connaissent les villageois: un cube de pierrailles ou de plâtras écaillés, badigeonné de blanc, de rose, d’ocre ou de bleu sale. Il n’y a pas de fenêtres. Une grande porte ronde, toujours ouverte, éclaire seule l’unique pièce où, la nuit venue, se retire toute la famille en compagnie des poules, des chèvres et de petits cochons noirs; car le jour, tout cela vit, grouille, mange, jacasse, se gratte et s’épouille à l’ombre des murs, sur la grand’route.

A quelques kilomètres de Palerme, une incroyable merveille: dans l’ancien couvent des Bénédictins, fondé au XIIe siècle par le Normand Guillaume II ou le Bon, le cloître de Monreale, l’un des plus grandioses, des plus beaux, des plus féeriques qu’on puisse voir. Mais ses arcades italo-romanes, ou plutôt sarrasines, supportées par 216 colonnes accouplées, couvertes de mosaïques multicolores où dominent les cubes d’or, et surmontées de chapiteaux qui varient à l’infini leurs sculptures et leurs ornements, tout cela, ainsi que sa délicieuse fontaine entourée d’arceaux, et ruisselante d’eaux vives, est beaucoup trop connu pour que je m’attarde à le décrire une fois de plus. Il est temps de pénétrer dans la campagne sicilienne, de voir l’île telle qu’elle s’étale et se comporte sous le soleil de Dieu et de parcourir des routes moins fréquentées.

Nous passons par Alcamo, ville d’une cinquantaine de mille habitants, sans intérêt, où nous déjeunons très mal, dans la meilleure auberge, qui est sordide, crasseuse, noirâtre et nauséabonde, comme toutes les auberges et tous les hôtels de Sicile, ceux de Palerme, de Girgenti, de Syracuse, de Taormina et de Messine exceptés, et nous partons à la recherche de Ségeste.

Mais il n’est pas facile de découvrir Ségeste. Rien ne l’indique, aucun chemin n’y mène. Nous faisons d’abord fausse route jusqu’à Calatafimi, où plane encore le souvenir de Samuel Butler, l’auteur d’«Erewhon», qui y séjourna, et dont le nom sert d’enseigne à une très mauvaise osteria. Une panne de l’auto, dont le carter a heurté une énorme pierre, nous oblige de nous y arrêter; et nous prenons contact avec le Sicilien à l’état natif. C’est dimanche, personne ne travaille, c’est-à-dire que par je ne sais quel miracle, on parvient à rendre plus manifeste l’oisiveté générale et presque totale des jours ouvrables. La rue est pleine d’une foule non point nettoyée ou lavée, mais qui a joyeusement revêtu par-dessus la crasse héréditaire, des complets presque neufs. L’auto vient à peine de stopper que des centaines de gamins, sortis de terre comme des moucherons, assaillent la voiture, grimpent sur les ailes, sur les marchepieds, ouvrent les portières, tripotent les bagages. On se croirait dans un village de l’Afrique centrale, et je dois, tandis que mon ami s’occupe de l’avarie, tourner sans cesse autour de la voiture en distribuant d’inoffensifs coups de canne. Bientôt les adultes se joignent aux enfants; tout ce monde s’approche sans vergogne, s’entasse autour de l’auto, nous empêche de remuer et de respirer, crie à tue-tête, jacasse sans arrêt, gesticule, donne son avis, veut à toute force intervenir et collaborer. Nulle malveillance, aucune méchanceté, mais une indiscrétion, une familiarité, une curiosité de négrillons ou de grands singes qui tiennent à tout voir de près, à toucher tout afin de se mieux rendre compte. A Naples, dans une pareille presse, nous aurions été lestement soulagés de nos montres et de nos portefeuilles; ici non; en revanche, le soir, nous constatons que nous avons été généreusement pourvus de puces, et même que l’un de nous a été gratifié de quelques insectes moins agiles mais plus répugnants.

J’ai noté un peu longuement cet incident, parce que, dans toutes les villes de la Sicile, hormis les trois plus grandes, au moindre arrêt, nous eûmes à subir des assauts analogues qui finissaient par devenir extrêmement énervants.

Enfin, nous repartons; et après bien des tâtonnements, grâce aux indications plus précises que nous donne un paysan qui, comme beaucoup de Siciliens ayant été chercher fortune en Amérique, parle quelque peu l’anglais, nous parvenons à découvrir, non pas le chemin ou le sentier--il n’y en a point--mais les herbages incultes et déserts qui mènent à l’introuvable temple de Ségeste.

On traverse à gué un large ruisseau; on monte durant une demi-heure le long d’une pente molle, ondulée et fleurie par le printemps, car nous sommes en avril; puis, au détour d’un repli de terrain, posé bien d’aplomb, comme un objet un peu trapu et un peu lourd sur sa colline verte, et se détachant nettement sur un fond de rochers, à cinq ou six cents mètres de distance, dans une solitude illimitée et absolue, le temple se dresse devant nous. Il se présente de face, avec les six colonnes qui portent le fronton. Il semble intact. Il est du Ve siècle. Comme tous les monuments grecs de la bonne époque, il n’est pas très grand.

Ce serait, je le sens, le moment de refaire le traditionnel couplet sur l’harmonie souveraine, les proportions infaillibles, la pureté, la sûreté sans égales de l’architecture hellénique. J’avoue que le premier choc est assez mou. Notre œil, habitué à des constructions énormes, infiniment variées, infiniment complexes, est d’abord déconcerté. Le temple est sensiblement plus lourd, plus massif, plus bas, plus épais que ne le prévoyait notre rêve de grâce et de beauté. Il paraît têtu, borné et assez méchant. Il n’a pas du tout l’aspect heureux, souriant et serein, l’air en fête qu’on attendait. On dirait plutôt un bouledogue prêt à mordre.

En tout cas, nos édifices qui se croient grecs, la Bourse et la Madeleine, par exemple, sont à peu près à celui-ci ce qu’une «Jeanne d’Arc» de la rue des Saints-Pères est à la victoire de Samothrace.

Est-ce notre œil qui a tort? C’est probable. Nous éprouvons une impression analogue devant les plus belles statues grecques du temps de Périclès. Les jambes des hommes nous semblent, en général, trop courtes et celles des femmes trop lourdes. Nos regards sont corrompus par tant de siècles de déformations, auxquelles il faut ajouter celles de l’art d’aujourd’hui, qui dépassent tout ce qu’on avait osé tenter, qu’ils ont perdu toute notion d’équilibre et de réalité. Il nous est donc impossible de comprendre de quelle façon les Grecs voyaient leurs temples, car nos yeux, en cette cause, sont à la fois juges et parties.

Mais les souvenirs redressent et grandissent la vision. Le temple recule dans le passé. Il porte le prestige et le poids de plus de vingt-trois siècles. Tout est mort autour de lui. De Ségeste qui le consacra à Cérès, il ne reste qu’un théâtre en ruines; de Sélinonte, son ennemie, trois tas de gigantesques pierres. A cinq kilomètres à la ronde, excepté la masure du gardien, il n’y a plus une habitation humaine, plus un arbre, rien qu’une herbe rase et rare. L’illusion qui s’était affaissée remonte le long du monument et l’imagination le remet à sa place, au centre de la guerre du Péloponèse et de l’histoire de Thucydide. Autour de ces colonnes tourne un moment tout le destin d’Athènes; car c’est à la prière des habitants de Ségeste, en guerre contre ceux de Sélinonte, que la rivale de Sparte décide la désastreuse et folle expédition de Sicile, qui est le commencement de son irréparable ruine. L’an 415 avant J.-C., les députés d’Athènes envoyés à Ségeste «pour vérifier l’existence des valeurs qu’on disait se trouver dans le trésor public ou dans les temples, et pour s’informer du point où en était la guerre avec Sélinonte»[1] gravirent ces degrés de pierre qui menaient à la Cella, encore inachevée, et firent à la déesse un sacrifice avant d’emporter «les soixante talents d’argent non monnayé, comme solde d’un mois pour soixante vaisseaux dont ils se proposaient de solliciter l’envoi»[2] ainsi que le dit textuellement Thucydide. Or, si ces députés revenaient aujourd’hui, à la distance d’où nous l’apercevons d’abord, ils reverraient le temple avec ses trente-six colonnes fauves, ses entablements et ses frontons, exactement tel qu’il était il y a deux mille trois cent quarante-huit ans, et se croiraient en proie à l’hallucination qui nous gagne quand nous contemplons l’unique et solitaire survivant d’un magnifique monde qui n’est plus...

[1] Thucydide, «Histoire de la guerre du Péloponèse». L. VI, 6.

[2] Thucydide, «Histoire de la guerre du Péloponèse». L. VI, 8.

Le soir de ce dimanche nous arrivons à Castelvetrano, ville de quelque vingt mille habitants, où notre entrée et notre arrêt devant le principal hôtel soulèvent la même émotion, la même curiosité indiscrète et encombrante, provoquent les mêmes attroupements, les mêmes bousculades qu’à Calatafimi. L’hôtel, le meilleur nous affirme-t-on de toutes parts, est franchement ignoble; le dîner, servi sur une nappe répugnante, par un sourd-muet empressé, chevelu et crasseux qui, tout le temps, pousse des cris sauvages, est abominable. Et les lits sont tellement suspects que nous n’osons pas nous déshabiller. Mais comme nous avons oublié de convenir des prix, la note présentée le lendemain rivalise fièrement avec celles des plus nobles palaces.

De bon matin nous nous hâtons de fuir ces lieux que nous croyons--n’étant pas encore habitués aux hôtels et auberges de la Sicile normale--particulièrement inhospitaliers, et nous débouchons dans les basses plaines arides où, sur deux collines sablonneuses, s’élevaient les sept temples de Sélinonte.

Dans une solitude aussi vaste, un abandon aussi total que celui de Ségeste, dans un paysage de fin du monde, plat, blanchâtre, saupoudré de sable pâle et tout à fait stérile, on aperçoit tout d’un coup un immense désastre. D’énormes tronçons de colonnes encore debout, de formidables socles renversés, de monstrueux chapiteaux chavirés, de gigantesques fragments d’architraves, d’entablements et de frontons ont été, semble-t-il, ramassés en trois tas inégaux par le balai rapide et dédaigneux de quelque cataclysme sans mesure. Est-ce une catastrophe lunaire ou le plus insensé des cauchemars cubistes? On s’approche troublé, intrigué, ahuri, déconcerté. On ne sait par quel bout prendre ce tohu-bohu cyclopéen, dont aucune autre ruine ne peut donner l’idée. Aucune puissance humaine, quand elle détruit, n’opère de cette façon, ne produit de semblables décombres. On pénètre dans le chaos, on escalade des blocs de pierre hauts comme des quartiers de rocs vierges; et peu à peu on discerne un certain ordre dans cette prodigieuse confusion. Des files de colonnes sont étendues dans le sable, tombées en rang, toutes du même côté, comme si le temple avait été plié, puis couché d’un seul coup, à droite ou à gauche, par une force surnaturelle. C’est en effet, la vague horizontale d’un tremblement de terre, que la mémoire des hommes a oublié, qui acheva l’anéantissement de la rivale de Ségeste dont tous les habitants avaient été massacrés il y a vingt-trois siècles.

Contrairement aux habitudes des Grecs, dont l’architecture gardait toujours des proportions humaines, l’un de ces temples, consacré à Jupiter, était de dimensions colossales, le plus grand, avec un autre dont nous verrons les ruines à Girgenti, qu’ils aient édifié.

On a réuni, au Musée National de Palerme, les fragments d’architecture et de sculpture trouvés dans les temples. Les plus remarquables, qui comptent même parmi les plus précieux que nous ait légués l’antiquité, sont les fameuses métopes qui vont de l’an 627 à l’an 409 avant J.-C., ce qui permet de suivre l’évolution de l’art grec depuis la période archaïque, représentée par un Hercule hideux comme un anthropoïde qui porte deux cyclopes monstrueux, jusqu’au Jupiter et à la Junon, à l’Hercule et à l’Amazone, à la Diane et à l’Actéon, à la Pallas et au Géant Encelade, qui annoncent déjà les chefs-d’œuvre des grandes années.

De Sélinonte, en passant par Sciacca, nous allons à Girgenti, où nous arrivons dans l’après-midi; Girgenti, l’Agrigente des Romains, la ville de Phalaris et d’Empédocle, est, comme on sait, la grande cité des temples. Elle en compte sept ou huit, dont quatre en assez bon état. Ils sont plus ou moins alignés sur le même plateau nu et désert, à quelque distance de la ville actuelle; et quand on vient de voir le magnifique solitaire de Ségeste et les fantastiques débris de Sélinonte, la première impression n’est guère satisfaisante. Il y en a trop. Ils n’ont pas l’air sérieux. Ils semblent figurer dans une exposition universelle. On dirait qu’on les a brutalement arrachées à leur milieu, à leur atmosphère millénaire, au profit d’une exhibition mercantile et temporaire. Puis, à les voir en si grand nombre, on remarque que trop exactement ils se ressemblent tous; et la remarque prend une force plus fâcheuse quand aux monuments de Girgenti on ajoute leurs trois répliques de Paestum. Ils sont très beaux mais paraissent interchangeables comme on dit aujourd’hui en mécanique. Ils ont l’air d’être fabriqués en séries sur un invariable gabarit. Leur architecture est évidemment le suprême triomphe de la logique, de la simplicité, de l’équilibre, mais à se répéter sans cesse, dans tout le monde grec, ce triomphe finit par devenir un peu monotone et par révéler une certaine indigence. Et quand, cet art très pur parce qu’il n’ose rien, parce qu’il se contente de quelques lignes qu’il retrace à satiété, on le compare à l’incroyable, à la folle hardiesse, à l’inépuisable diversité de notre moyen âge, où pas une cathédrale ne se permet de ressembler à une autre, on se demande si cette malheureuse architecture gothique, si décriée à cause de ses voûtes mal équilibrées, de ses arcs-boutants et de ses contreforts qui réparent de leur mieux les généreuses erreurs d’une imagination ardente, n’a pas été trop injustement sacrifiée sur l’autel sec et nu du sanctuaire païen.

Des divers temples de Girgenti, le mieux conservé est celui de la Concorde. Il est aussi complet que celui de Ségeste, auquel il ressemble comme un frère. Un autre, consacré à la Junon lacinienne, a vingt-cinq colonnes et l’architrave d’un de ses côtés presque intactes. Un peu plus loin, on relève les colonnes d’un temple dédié à Hercule. Ailleurs, un fragment de fronton dressé dans l’azur marque l’entrée du temple de Castor et Pollux. Mais le géant de tous les temples du monde grec répand ses ruines au nord de la porte Aurea. Il était consacré à Jupiter et comptait trente-huit colonnes, dont chacune avait 6m,50 de circonférence. Un homme peut se tenir debout dans les cannelures. Il n’en subsiste que des fragments énormes, probablement trop lourds, tout ce qui était transportable ayant été jeté à la mer pour construire le môle. On y trouve, étendu sur le sol, tronçonné mais complet, le cadavre de l’un des formidables Atlantes qui supportaient l’entablement. Il mesure près de huit mètres. Le visage rongé par plus de deux mille années est informe; mais le corps est parfaitement reconnaissable, et le monstre presque préhistorique qui dort là, face au ciel, depuis tant de siècles, évoque l’image de ses mystérieux frères antédiluviens de la fabuleuse île de Pâques, l’une des plus grandes énigmes de ce globe.

Des splendeurs de l’antique Girgenti, «la plus belle ville des mortels», au dire de Pindare, et qui compta, paraît-il, huit cent mille habitants en y comprenant les esclaves, il ne reste qu’une pauvre rue étroite, sombre, escarpée et extrêmement malpropre. Mais du moins, grâce à un Suisse, probablement moins Helvète qu’Allemand, on y trouve un hôtel bien tenu, entouré d’un beau jardin de citronniers, de lauriers-roses et de camélias, et d’où l’on a, sur la mer et sur la campagne onduleuse, une vue délicieusement douce et paisible. De tels agréments sont si rares en Sicile qu’il importe de les signaler.

Le lendemain, le départ de Girgenti ne put se faire de bonne heure comme nous l’avions espéré. Il fallait réparer la chaîne de la magnéto. En tout pays civilisé, c’eût été l’affaire d’une trentaine de minutes. Il n’en va pas de même en Sicile, où d’abord trois ou quatre mécaniciens, tous ceux du patelin, s’assemblent autour de la pièce pour délibérer en fumant des cigarettes. Quand l’un d’eux, poussé par les pourboires prodigués, se décide enfin à mettre la main à la besogne, la meilleure partie de la matinée est déjà perdue. Nous ne quittons donc Girgenti que vers les onze heures; nous déjeunons malproprement à Licata, sale petite ville à l’embouchure du Fiume Salso, des inévitables spaghetti, parcimonieusement arrosés d’une sauce tomates de conserve, et de la non moins inévitable tranche de veau coriace et fade, non pas frite mais bouillie dans l’huile rance, et après nous être trois ou quatre fois égarés car il n’y a jamais sur aucune route un seul poteau indicateur, au soir tombé, nous arrivons enfin, à travers des montagnes désertiques et par des routes épouvantables, à Palazzolo Acreïde. Nous avions l’intention d’y passer la nuit, mais à l’aspect de la meilleure auberge de l’endroit, qui compte cependant plus de quinze mille habitants, le courage, comme disait le vieux jardinier de mes parents, descend dans nos talons. Il est neuf heures; mes compagnons meurent de faim, et, le dégoût dans l’âme et le cœur entre les dents, se résignent à chercher à dîner dans la nauséabonde masure. Pour moi, habitué aux jeûnes hygiéniques, grâce à la pratique de l’excellent système du docteur Guelpa, je renonce sans peine au repas du soir et, une trique à la main, je monte autour de la voiture une garde indispensable, car les gamins effrontés et pillards pullulent comme des moustiques. Ensuite, nous reprenons la route de Syracuse; nous nous égarons encore, nous crevons dans le noir et la boue, pour arriver vers minuit dans la moderne et laide banlieue qui précède l’île d’Ortygie, cœur de l’antique cité.

Nous trouvons enfin bon gîte dans l’excellent hôtel qui domine les Latomies des Capucins, et le lendemain, du balcon de notre chambre, dans l’air bleu du matin, nous découvrons à peu près tout ce qui reste de la plus grande ville que bâtirent les Grecs.

Et d’abord, à nos pieds, formant le jardin de l’hôtel, les fameuses latomies, où, l’an 415 avant J.-C., à la suite du désastre de Nicias, périrent les prisonniers athéniens.