Livre d
’Heures pour habiller une galanterie, éditée en Hollande, dont les vertes vignettes lui causaient un sentiment trouble, mais exquis, et c’est avec un rictus qu’il croyait satanique qu’il glissait alors le volume dans le coffre qu’il appelait, non sans quelque prétention: mon Enfer!
M. Botte, son relieur, habitait une échoppe de l’impasse Porché, proche la rue Guénégaud; il y avait son atelier qui n’était point grand et qui empestait la colle et le carton mouillé. Monsieur Brossard aimait ces odeurs, comme il aimait aussi le bruit de la presse et du fil tiré. A peine entré dans la pauvre boutique, il se sentait chez lui, s’installait, inspectait les travaux en cours, examinait les commandes des autres clients, critiquait leur goût, et, à l’occasion, leur volait une idée. Dans aucun lieu du monde il ne se trouvait mieux que dans cet antre obscur, assis sur un escabeau poussiéreux, parmi les établis surchargés de pots, de pâtes, de rognures et de piles de bouquins préparés pour l’encollage.
Ce jour-là, il y demeura longtemps. Il reçut des mains de M. Botte un petit livre, qu’il se garda bien d’ouvrir devant l’artisan, mais dont il vérifia minutieusement la reliure; aucun travail ne pouvait le satisfaire: il était difficile!
Il choisit d’autres modèles, sans se hâter, puis il discuta les prix. Il le faisait âprement, durement, avec une obstination fatigante de paysan, changeant ses offres, proposant d’absurdes combinaisons, mêlant fers, prix et peaux et finalement embrouillant si bien le tout que lui-même ne s’y retrouvait plus. Contre tant d’assauts, M. Botte se défendait avec indifférence, mais fermeté. Il cédait pourtant, mais à la dernière minute et de telle sorte que son client emportât la certitude que, même en passant la nuit, il n’eût pas obtenu davantage.
Lorsque Monsieur Brossard sortit de chez M. Botte, le soleil était couché. Déjà, le crépuscule emplissait d’ombre bleue les ruelles étroites, mais, sur les quais, sur l’eau verte et bombée du fleuve, sur le Louvre et sur les ponts persistait encore cette lueur sanglante et dorée, cendre émouvante et pathétique, qui, certains soirs, transforme, enrichit et fait palpiter les pierres.
Monsieur Brossard ne tourna pas la tête; il n’était point attiré par ce qu’il appelait avec dédain: les futilités de la nature!
La main plongée dans la poche de son pardessus, la tête basse, réfléchi, il s’en allait à petits pas, par des chemins obscurs et tortueux, serrant le petit volume trouvé chez M. Botte, comme il eût serré la main d’une femme aimée. De temps à autre, il le sortait furtivement, le regardait: la reliure grenat d’un Missel, striée de fils d’or recouvrait un exemplaire de l’édition originale d’_Éléonore ou l’Heureuse Personne_; le texte en est pervers, les gravures audacieuses; Monsieur Brossard l’entr’ouvrait, y jetait un coup d’œil, puis l’enfouissait à nouveau, en murmurant, ainsi qu’il le faisait toujours en pareille circonstance:
--Ce sera la perle de mon Enfer!
Il arriva chez lui un peu avant sept heures, mais au lieu de monter il traversa la cour, s’enfonça sous terre!
La cave de Monsieur Brossard était, après sa bibliothèque, l’objet de son plus cher souci: des lampes électriques éclairaient les murs blanchis à la chaux, le long desquels les cachets de cire bleus, jaunes et rouges s’alignaient en files impeccables; des pancartes pendaient sur les casiers, on y lisait des dates, des noms glorieux. Au fond, entre deux fûts énormes, rebondis et méditatifs, un lutrin de fer forgé supportait un registre où Monsieur Brossard notait soigneusement les entrées et les sorties de ses plus notables pensionnaires.
Il inspecta d’abord ses troupes d’un regard glorieux, puis il choisit ses victimes, les coucha paternellement dans un panier d’osier, biffa leur nom dans le grand livre, s’assura que l’_Heureuse Personne_ était toujours dans sa poche et, par l’escalier de service, il gravit les degrés de ces quatre étages.
Il soufflait bien un peu, en arrivant, et, pour ne pas compromettre son prestige, il attendit avant que de heurter la porte. Il prêtait l’oreille avec espoir, peut-être, d’entendre quelque chose qui lui fût désagréable, mais le silence était complet. Il frappa, puis il frappa plus fort, enfin il sonna et la colère le gagnait lorsqu’il entendit un bruit de pas précipités.
La porte ouverte, Bathilde reconnut son maître, poussa un cri et recula:
--Ah! Monsieur!
--Qui donc attendiez-vous? Je ne suis pas le diable. Allons, prenez ce panier... dépêchez-vous, il pèse!
Elle obéit passivement et soupira:
--Pauvre Monsieur!
--Ne secouez pas les bouteilles, malheureuse!
Elle laissa brusquement tomber le panier sur la table, les flacons s’entre-choquèrent.
--Eh bien, Bathilde? Qu’avez-vous?
--Ah! Monsieur... Madame...
--Qu’a-t-elle fait, Madame? Elle ne vous a pas empêché d’accommoder les sauces, je suppose?
A ce coup, Bathilde perdit la tête:
--J’aime mieux le dire tout de suite à Monsieur, pour le préparer: la pauvre dame a passé...
--Hein? Quoi? Où a-t-elle passé?
Bathilde éclata en sanglots:
--Elle est morte... Monsieur me comprend?
--Morte? Vous plaisantez?
Bathilde ne plaisantait pas; elle se couvrit le visage avec son tablier, geste antique!
--Ah! Monsieur, gémit-elle, je suis bien malheureuse. Elle qui me disait encore ce matin... qui me disait encore ce matin...
Monsieur Brossard avait saisi le bras de Bathilde, il la secoua brutalement.
--Mais voyons, ce n’est pas possible! Il faut faire quelque chose: nos invités vont arriver...
--On les a prévenus, Monsieur!
--Qu’est-ce qu’ils vont penser? Et les Lamorille que je n’invite jamais! Est-ce qu’on les a prévenus, les Lamorille?
--Je ne sais pas, Monsieur; on a essayé de téléphoner à Monsieur, mais Monsieur n’était pas à son bureau, Monsieur sait?
Monsieur Brossard se remémora sa journée si tranquille; il eut honte de s’être tant promené, il éprouva le besoin de se disculper:
--J’étais chez le ministre, dit-il.
--C’est bien ce que j’ai pensé, répondit Bathilde.
Elle sanglotait.
--Ne pleurez pas comme ça! c’est agaçant!... Où est Madame?
--La pauvre dame est dans sa chambre. M. le curé est venu; Monsieur me comprend?
--C’est bien, j’y vais!
Bathilde le suivait, parlant toujours:
--C’est à midi qu’elle a passé, pendant qu’elle se coiffait, devant la glace...
--Je m’en doutais, dit Monsieur Brossard, cela devait arriver.
Il dit cela, mais, déjà, il ne pensait plus à ce qu’il disait.
Sur le seuil de la chambre mortuaire, il s’arrêta, pressant au fond de sa poche l’_Histoire d’Éléonore_, comme s’il eût voulu par là se rattacher à la terre. Dans le même temps, un travail se faisait en lui; il prenait une attitude! Il sentait que les larmes seraient indignes de son caractère et que, d’ailleurs, il n’en pourrait verser; il adoptait, d’instinct, la douleur muette, profonde, résignée, à la fois solennelle et religieuse.
La chambre était dans la pénombre; trois bougies brûlaient sur la table de nuit, un rameau de buis trempait dans une assiette d’eau bénite; çà et là, des personnes, affalées, que l’on distinguait mal, priaient et soupiraient.
Monsieur Brossard traversa la pièce à pas lents, sans rien voir; il se pencha sur le cadavre, le baisa au front, se redressa, et dit:
--Adieu, ma bonne amie! J’étais fier de ton estime! Tu fus l’orgueil de ma vie! Dors en paix, Thérèse, dors en paix!
Puis, il se retourna. Il y avait là quelques parentes éloignées, deux sœurs de charité, un prêtre et trois vieilles femmes pauvrement vêtues que Monsieur Brossard ne connaissait point.
Il leur serra la main à tous, et, chaque fois, il répétait:
--Pauvre amie! Elle souffrait tant! Cela vaut mieux pour elle!
Il revint s’asseoir auprès du lit. Les minutes étaient lentes. De temps à autre on entendait la sonnette, le bruit d’une chaise remuée, un soupir. Une odeur fade l’incommodait. Il regardait la morte comme s’il ne l’eût jamais connue.
Enfin, n’entendant plus rien, il tourna la tête; tout le monde était parti; il ne restait que les religieuses doucement endormies dans leur fauteuil, leur immense chapelet à la main, prêtes déjà à veiller ainsi jusqu’au jour.
Alors, Monsieur Brossard se leva et quitta la chambre. Dans son bureau, il rencontra Bathilde.
--Monsieur devrait prendre quelque chose, murmura-t-elle, Monsieur me comprend?
--Oh, non! fit-il douloureusement, je n’ai pas faim.
Puis, d’une voix plus naturelle:
--Vous garderez le faisan pour demain; servez-moi seulement un peu de rôti, des asperges et du fromage.
Et, comme elle s’éloignait, il dit encore:
--Vous ouvrirez une bouteille de Beaune, cela me remettra!
II
Les morts n’encombrent pas longtemps les vivants; à peine ont-ils cessé de geindre, on les enterre et tout est dit!
Mme Brossard quitta ce monde, comme elle avait vécu, sans éclat. Quelques amis lui accordèrent une courte pensée; ses familiers se lamentèrent, et son mari, contraint de veiller son corps, évoqua, pour se distraire, leur existence commune. Assis à son chevet, il en repassa dans sa mémoire les plus notables circonstances, comme on parcourt une vieille lettre jaunie, avant de la jeter au feu qui la racornira.
Il avait épousé Thérèse Petit, fort bourgeoisement, et ne l’avait pas plus choisie qu’il ne choisissait à cette époque son linge et ses cravates. Sa mère faisait tout cela pour lui; elle le faisait avec piété, mais sans discernement. Thérèse avait le visage banal, l’esprit plat, le cœur inerte, mais elle savait coudre et cela fut jugé suffisant pour assurer le bonheur de Monsieur Brossard, du jeune Brossard, comme on disait alors.
Au reste, M. Petit, le père, était administrateur d’une Compagnie d’Assurances contre Incendie, «la Jeanne d’Arc», son gendre lui succéderait; pouvait-on demander davantage? Le jeune Brossard se laissa marier. Sa femme manquait de coquetterie: elle s’habillait mal, se lavait à peine. Pourtant, il vécut avec elle en bon époux, exécutant, sans trop de zèle, les gestes rituels de l’amour conjugal, ne la trompant que lorsque l’occasion s’en présentait et généralement de façon si vulgaire que, l’eût-elle su, elle n’aurait pu s’en offenser.
Que d’années inutiles! Ils sortaient ensemble, mangeaient ensemble, dormaient ensemble: ils s’ignoraient! S’aimaient-ils? Se haïssaient-ils? On n’aurait su le dire. Ils n’échangeaient que des propos matériels, ne s’entretenaient que de choses qui ne les touchaient point et mêlaient à tout cela des appellations tendres, dépourvues d’accent.
Plus tard, la santé de Thérèse déclina. Elle eut d’incompréhensibles mélancolies, des fatigues auxquelles son mari ne croyait pas, car elles l’importunaient et jusqu’à des évanouissements qui le mirent en colère. Il s’apaisa lorsqu’il sut son état sans remède: l’incertitude l’eût tourmenté.
--On oublie un malheur, disait-il, on n’oublie pas un danger!
Et, maintenant, il regardait le visage sévère et pincé de la morte, comme s’il ne l’eût jamais connue. La lumière tremblante des bougies faisait jouer des ombres sur sa figure, il lui sembla qu’elle parlait. Pour la première fois, l’idée lui vint à l’esprit que peut-être elle avait eu des pensées inexprimées; cela lui parut étrange et troublant. Il détourna les yeux, fixa son regard sur le chapelet d’ivoire qui enchaînait au crucifix les mains décharnées de Thérèse; il pensa à Dieu, il pensa à la mort, et puis, il s’endormit.
* * * * *
L’enterrement eut lieu à son heure. Monsieur Brossard le conduisit; il fut parfait. Déjà, aux funérailles de son père, de sa mère et des membres influents de son conseil d’administration, il s’était fait remarquer par sa tenue; jamais encore il n’avait atteint à cette profondeur, à cette mesure, à cette majesté dans la douleur.
--Quand on songe que c’est la première fois qu’il enterre sa femme, murmura le docteur Reymond, son médecin, on ne peut que se découvrir.
--C’est un homme admirable, répondit Lamorille.
C’était vrai. A l’église, tournant le dos au public, il avait, d’un simple mouvement des épaules, indiqué son accablement; puis, devant le catafalque, le goupillon à la main, il avait retenu un sanglot, un seul, mais saisissant. Plus tard, dans la rue, tandis que la foule le regardait et saluait, il essaya de se recueillir. Il ne quittait pas des yeux les couronnes de roses qui s’en allaient devant lui, cahotées, secouées, lamentables: il glissait, trébuchait; il était las. Derrière lui, les conversations, d’abord animées, étaient tombées; une morne fatigue gagnait les plus robustes.
--Je suis veuf! se répétait Monsieur Brossard.
Et ce mot sonnait en lui, ridicule. Veuf? pourquoi veuf? Il était libre, et voilà tout!
Au cimetière, le bruit du cercueil heurtant les parois de la tombe l’étonna. Était-ce vraiment sa femme que l’on descendait là? Il se pencha pour la voir, chancela. Des amis l’entraînèrent; il entendit quelqu’un murmurer:
--Le pauvre homme! C’est une loque!
Et cela le flatta.
Chez lui, Bathilde, rentrée la première, l’attendait; mais elle avait gardé sa capote de crêpe et ses gants de filoselle noire; il sentit qu’il ne pourrait rien lui demander, pourtant il avait soif; il eût voulu se reposer, mais il ne s’appartenait pas; le défilé des amis recommença, il dut subir à nouveau le supplice des phrases vides qu’il avait souvent répétées lui-même dans des circonstances analogues, et qu’il n’avait jamais pensées. Cependant, de temps à autre, il s’y laissait prendre, et il s’attendrissait.
Avec M. Lamorille, son ami, il put s’entretenir plus longuement. La journée finissait; ils étaient seuls.
--Vraiment, c’était très bien, dit Lamorille, les fleurs, la musique, le monde!... Il y avait beaucoup de monde!
Et il remit son lorgnon en place, ce qui était, chez lui, signe d’admiration.
--Oui, fit Monsieur Brossard, je crois qu’elle eût été contente!
Et tandis qu’il levait les yeux au ciel, M. Lamorille reprit:
--Mme Lamorille a envoyé quelques fleurs, je ne sais si vous les avez vues?
--Mais oui, je les ai vues! Superbes! Beaucoup trop belles! Oh! vous êtes bon, mon ami; Mme Lamorille aussi est bonne. Ma pauvre Thérèse vous aimait tant! Elle regrettait de ne pas vous voir davantage.
--Oui... et maintenant?
--Ah! Maintenant!
Les deux hommes se serrèrent les mains; ils avaient des larmes dans les yeux. Monsieur Brossard demanda d’une voix triste:
--Et au bureau, qu’y a-t-il de nouveau?
Il eût voulu savoir si l’on parlait de lui, et ce qu’on en disait. Lamorille manquait de finesse, il répondit:
--Pas grand’chose, un petit sinistre à Pantin, et notre secrétaire, le jeune Beaumartin, qui se décide à divorcer.
--Il divorce? Le pauvre garçon, s’il savait!
Lamorille soupira:
--Que voulez-vous? Il est des cas... il l’a surprise... enfin tout cela est bien compliqué!
Il s’était levé; Monsieur Brossard le conduisit jusqu’à la porte.
--Allons, au revoir, mon bon ami! mes hommages à Mme Lamorille, et merci, merci encore!
Un instant, ils hésitèrent, puis, sans savoir pourquoi, ils s’étreignirent. Ernest Lamorille en fut bouleversé; et tandis qu’il s’en allait, ému, peiné et plein de commisération, Monsieur Brossard rentra dans son bureau, sonna, et demanda le dîner.
Son repas ne fut pas agréable. Il se sentait brisé par le poids de cette longue journée. Il aurait eu besoin d’une détente, d’un changement, d’une figure nouvelle, d’une voix légère qui lui eût dit des choses jamais entendues. Au lieu de cela, il y avait Bathilde qui étouffait ses pas, levait les yeux au plafond, soupirait et reniflait. Elle l’irritait. Il se contint un moment, et puis il éclata:
--Assez, Bathilde, assez! Vous avez assez pleuré! Il est un temps pour tout, dit l’Ecclésiaste! Il est un temps pour gémir et un temps pour servir à table! Retirez-vous, je vous en prie, retirez-vous!
Et, lui-même, jetant sa serviette, alla s’enfermer dans le salon.
Bathilde joignit les mains.
--Pauvre Monsieur, dit-elle, comme il souffre! Il n’a pas fini sa crème, lui qui l’aime tant!
Dans son salon, Monsieur Brossard ne fut pas plus heureux. Pour la première fois, il eut le sentiment d’être seul, irrémédiablement seul, et sa maison lui sembla triste. Pourtant, il n’y avait rien de changé, ou presque rien: ce n’est point la malade enfermée dans sa chambre qui eût animé le silence. D’où venait donc cet ennui qui lui vidait le cœur? Il essaya de fumer; l’inaction l’énervait; il regardait son cigare, croisait les jambes, les décroisait; il ne savait comment se placer, à quoi rêver, ni même où jeter sa cendre. Il se leva, fit quelques pas, s’installa devant sa table. Là, il se sentit mieux et s’efforça de penser à la morte.
Bien souvent, du temps qu’elle était vivante, il avait connu auprès d’elle des soirs accablants. Il allait, venait, tournait, l’obsédait. Et elle, que cette vaine agitation fatiguait, lui disait, de sa voix la plus douce:
--Mon bon ami, vous finirez par me trouver insupportable. Vous restez là, toujours enfermé, vous vous rendrez malade. Alors, que deviendrais-je? Allez vous distraire, sortez, cela vous fera du bien.
Et comme il hésitait, tourmenté par l’envie qu’il avait d’obéir, elle ajoutait:
--Je vous en prie... Allez! Demain vous me conterez ce que vous aurez vu, ce sera comme si je l’avais vu moi-même.
Monsieur Brossard se laissait convaincre. Il partait! Étaient-ils dupes de leurs paroles? Connaissaient-ils le fond de leur pensée? Eût-il mieux valu que Monsieur Brossard s’écriât:
--Où trouverais-je un prétexte pour quitter cette chambre où j’étouffe, où j’enrage, où je ne contiens qu’à peine ma fureur et mon dégoût?
Et qu’elle lui répondît:
--Mais, va-t’en, va-t’en! Ne vois-tu pas que ta présence m’exaspère? Va-t’en, et que, du moins, je t’oublie jusqu’au matin!...
Qu’est-ce que la vérité? demanda l’inconnu... et Jésus ne répondit pas.
Ce soir-là, comme naguère, Monsieur Brossard se rongeait. Il évoquait le visage de Thérèse, le son de sa voix, la couleur de ses yeux. Il concentrait sa pensée sur son image retrouvée et, soudain, il lui sembla que la pauvre femme posait une main sur son épaule et parlait.
--Mon bon ami, ne vous laissez pas aller à votre douleur, ne restez pas là, à souffrir pour moi, vous en viendrez à détester ma mémoire. Allez! Secouez votre chagrin, ayez le courage de vous distraire, cela me fera plaisir!
Monsieur Brossard se leva, prit son chapeau et sortit.
Il n’avait point de projets, il s’en allait, au hasard, seul encore, mais moins triste. Le bruit de ses talons frappant l’asphalte l’accompagnait, l’air vif dissipait les vapeurs de son cœur affadi: il sortait d’un cauchemar.
Il descendit jusqu’aux boulevards, tourna, revint par l’avenue Gabriel. Ses pensées, ses sentiments, ses souvenirs étaient tombés, il ne lui restait qu’une tristesse amortie, une lassitude!
Il rentra d’un pas égal, fit sans y songer les gestes habituels et lorsqu’enfin il s’étendit dans son lit, bien au chaud, bien au large, déjà presque inconscient, il murmura:
--Quelle bonne fatigue!
Le lendemain, Monsieur Brossard s’éveilla tard. Ses sensations étaient confuses; puis, le voile se déchira, un flot de souvenirs l’envahit. D’un geste, il rejeta ses couvertures, sauta hors du lit, se libéra.
Les êtres les plus sincères placés brutalement en face de la douleur éprouvent parfois cet effroi qui les fait reculer. Il semble qu’intérieurement ils se disent: je souffrirai plus tard! Et ils s’étourdissent dans l’accomplissement de besognes indifférentes: ils oublient!
Monsieur Brossard fit sa toilette, déjeuna, parcourut les journaux, et ce ne fut qu’en ouvrant son courrier, en lisant les lettres de condoléances dans lesquelles ses amis le plaignaient, qu’il se sentit malheureux. Il les lut, les relut, s’apitoya puis, craignant de s’attrister, les jeta pêle-mêle dans un tiroir, où elles devinrent aussitôt des lettres banales, impersonnelles, pareilles à toutes les lettres auxquelles tôt ou tard il faudra répondre et dont la pensée nous importune.
Momentanément délivré de ce souci, Monsieur Brossard se dirigea vers la chambre de sa femme, ainsi qu’il le faisait chaque jour depuis tant d’années. Tout y était en ordre; rien ne rappelait le drame qui venait de s’y jouer; un rayon de soleil égayait la poudreuse en bois de rose et faisait scintiller les couleurs des tapis. Monsieur Brossard éprouva une émotion fugitive, presque un regret. Alors, détournant la tête, il passa dans le boudoir de Thérèse; c’était la pièce la plus charmante de la maison; pourtant il y venait rarement, soit qu’elle ne fût pas arrangée à son goût, soit qu’il déplorât qu’elle ne fût pas sienne, ou, peut-être, tout simplement parce que Mme Brossard exigeait que l’on n’y fumât point. Presque sans y songer et cependant par bravade, il alluma une cigarette, et il regarda autour de lui; des yeux il supprimait les meubles, changeait les tentures, choisissait l’emplacement de nouvelles bibliothèques. Un livre traînait sur une table, il le prit, le feuilleta: C’était l’_Imitation_, que Thérèse lisait sans cesse; la reliure était médiocre, l’édition vulgaire, il jeta dédaigneusement le volume sur un fauteuil, et murmura:
--C’est ici que je logerai mon Enfer!
Puis, d’un geste rapide, il rafla les photographies qui traînaient çà et là, et dont la vue, souvent, l’avait agacé. Il y en avait de tous genres. Vieux portraits de famille, visages d’amies oubliées, petits groupes effacés et jaunis; il en fit un tas, et les lança dans le tiroir d’une commode qu’il referma d’un coup de pied. Il dérangea encore quelques bibelots, groupa les plus laids sur le coin du piano, se dit:
--Je les donnerai à ses amies en souvenir d’elle.
Alors, n’ayant plus rien qui le retînt, il traversa la chambre de Thérèse, ferma la porte, revint à son bureau.
_Éléonore ou l’Heureuse Personne_, le dernier ouvrage qu’il eût rapporté de chez M. Botte, était là, bien en vue, à côté d’un paquet de faire-part que l’on n’avait pas utilisé. Il prit le tout, s’approcha de la cheminée, glissa les billets bordés de noir sous les bûches, et, tandis qu’une flamme claire montait dans l’âtre, il s’assit, enveloppa ses jambes dans les pans de sa robe de chambre, et, doucement, se mit à lire.
Midi sonnait; tout était calme dans la maison; aucun bruit étranger ne troublait le silence, pas une voix, pas un souffle! La vie, un instant déchirée, reprenait son cours, comme le fleuve après le roc; Thérèse Brossard était morte, à jamais.
III
Il est doux parfois de songer auprès de la femme que l’on aime ou qui, par quelque lien, vous tient en servitude, aux mille choses légères que l’on fera lorsqu’elle sera morte. Monsieur Brossard s’était souvent bercé de ces rêveries. Il n’imaginait pas alors que la perte de Thérèse pût l’affliger et, sur le bord de sa tombe, il avait secoué la poussière de ses sandales.
Pourtant, après trois mois de deuil, il y pensait encore, et les sentiments qu’il éprouvait l’emplissaient d’étonnement: il ne regrettait pas sa personne, il regrettait sa présence; il semblait que pour lui, le malheur ne fût point qu’elle eût cessé de vivre, mais qu’elle l’eût laissé seul.
Au reste, ses amis entretenaient son souvenir. Ils parlaient d’elle, lui prêtaient des qualités et, sans le vouloir, lui construisaient peu à peu une personnalité nouvelle qui, dans l’esprit de chacun, se substituait à l’ancienne. Monsieur Brossard se laissait entraîner; il joignait ses éloges à ceux des étrangers et, délivré des soucis que, malade, sa femme lui causait, il se sentait porté à l’indulgence.
De quoi, d’ailleurs, se fût-il plaint? S’il songeait à elle et que, soudain, il eût envie de n’y plus songer, il ne se gênait pas. Il ne redoutait même plus le regard qui le suivait, autrefois, lorsque, fatigué d’elle, il quittait trop rapidement sa chambre.
Les morts que l’on n’a pas aimés sont d’agréables compagnons, conciliants, débonnaires, ne se froissant jamais, et n’élevant pas la voix. Quelques fleurs, une mélancolie décente sont les seules politesses qu’ils exigent, ils nous donnent en échange la sensation profonde de notre plénitude et ils nous font apprécier la joie de vivre, la chaleur du soleil, le parfum des fleurs et la jeunesse éclatante des femmes.
Par les vertus dont nous les parons et qu’ils ne sont plus en mesure de démentir, nous nous rehaussons nous-même; nos petitesses disparaissent dans l’éblouissement de leur mémoire et, derrière le masque d’une douleur exemplaire, nous agissons à notre guise.
Ainsi faisait Monsieur Brossard; Thérèse était morte, il continuait à vivre.
Chez M. Botte, son relieur, qu’il visitait souvent, il se sentait particulièrement à l’aise; M. Botte ne lui parlait jamais de Thérèse! Il ne l’avait point connue! Il ne s’en souciait pas! Cette réserve plut d’abord à Monsieur Brossard, puis elle lui pesa. Il se prit à soupirer, et, parfois, tout en maniant une belle peau fauve, souple et dorée comme une chevelure de bacchante, il s’échappait jusqu’à dire:
--Ma pauvre femme eût bien aimé cela.
Et, si M. Botte levait le nez d’un air étonné, il ajoutait:
--C’était une artiste!
Mais, dans le même temps, son démon intérieur corrigeait sa pensée.
--Si tu avais eu la folie de consulter ta femme, soufflait-il, son souvenir serait mêlé à tous tes souvenirs et ton plaisir serait empoisonné.
Monsieur Brossard l’écoutait avec complaisance, puis, oubliant Thérèse, il composait d’adorables reliures qu’il marchandait avec moins d’âpreté que jadis. Une fois même, au moment de se retirer, il serra la main de l’artisan.
Celui-ci n’en fut point choqué: il voyait tant de monde! Il murmura seulement:
--Ce pauvre Monsieur Brossard! On ne sait s’il est triste ou s’il a peine à contenir sa joie.
Et M. Botte regarda, non sans amertume, le visage sévère de Mme Botte, son épouse, qui, pour l’instant, tricotait dans un coin, mais qui chaque jour lui reprochait d’être relieur dans un vilain quartier alors qu’avec un peu d’audace il eût pu s’établir boulanger, fleuriste ou libraire et gagner davantage.
Pourtant, elle était fière de lui. Elle était fière, mais elle se portait bien et M. Botte songea qu’elle ne mourrait jamais!
Ainsi, sur son passage, Monsieur Brossard faisait naître tantôt l’envie et tantôt la pitié. Il ne s’en doutait pas; il allait dans la vie, impassible et glorieux.
Le temps passait; des amis de Monsieur Brossard, soucieux de l’arracher à l’austérité de son deuil, le convièrent à des repas intimes; il accepta, puis, à son tour, il rouvrit sa maison.
Il parlait avec autorité. Sur toutes choses, il possédait des certitudes et il les exprimait. On le supposait triste et l’on n’osait le contredire; il en tirait avantage et seul le Docteur Reymond, convive assidu, échappait à son empire: il l’observait. C’était là son plaisir, car il buvait à peine et les pesantes dissertations de ses voisins ne le captivaient point. A mesure que le repas s’avançait, il voyait se troubler le regard de Monsieur Brossard et son visage se colorer. Un imperceptible sourire glissait alors sur ses lèvres fines. Le Docteur Reymond était une mauvaise âme! Une âme pleine d’ironie, de clairvoyance, impitoyable, mais c’était le plus vieil ami de Monsieur Brossard, il appréciait les belles éditions et Bathilde éprouvait pour lui une mystérieuse sympathie. On l’invitait!
Le souvenir de Thérèse, dans tout cela, passait un peu inaperçu.
Un soir, pourtant, qu’il était seul et désœuvré, Monsieur Brossard entra dans la chambre de la morte. Tout y était en ordre, les objets n’avaient point changé de place; sur la cheminée, le pot de Saxe ébréché était toujours ébréché; le portrait de Monsieur Brossard avait l’air d’une relique. Cela lui fut désagréable. Il songea que peut-être un jour, lui aussi serait mort et, pour chasser cette pensée absurde, il donna de la lumière.
Il demeura quelques instants immobile, puis, du bout du doigt, il souleva le couvercle de la poudreuse. Il n’y avait là que des bibelots de femme, inutiles. Il prit une lime, frotta légèrement ses ongles et, soudain, rejeta l’instrument. L’endroit décidément ne le retenait point.
Comme il se retirait, son regard tomba sur le secrétaire de Thérèse; il hésita, s’arrêta, l’ouvrit!
Sur la tablette rabattue, quelques papiers tombèrent; le meuble était bourré de cahiers, de calepins et de feuilles réunies par des faveurs, comme des manuscrits.
Monsieur Brossard en prit une, au hasard et reconnut l’écriture de la morte; alors, il tira des liasses, feuilleta les cahiers et sur toutes les pages il retrouva la même écriture fine et pointue.
--Pardieu! s’écria-t-il étonné. Elle écrivait!
Et pour la première fois, peut-être, de son existence, il fut tenté de sourire.
Il saisit un paquet de feuilles volantes, le déplia. Il y était question de Dieu, de l’âme et de la charité: «Seigneur, vous nous avez envoyé le devoir et je vous remercie, mais nous l’accomplissons sans connaître les conséquences de nos actes...»
Il tourna plusieurs pages: «Je me perds en vous Seigneur et je m’anéantis, ma prière est un don de ma personne...»
Il passait les longues dissertations sur la bonté, les ennuis domestiques et la grâce suffisante, les «Recueillements» et les «Méditations». Il passait, mais il retenait quelque chose du style, et, à mi-voix, il murmurait:
--Dieu, que vous inspirez donc des choses ennuyeuses à ceux qui ne savent pas écrire!
Il reposait à mesure les papiers dans le meuble, et il allait tout abandonner lorsqu’une grande feuille dépliée arrêta son regard: «Promesse!» Au-dessous de ce mot en lettres flamboyantes, Thérèse avait écrit:
«Dieu m’a donné la douleur, et la douleur m’a purifiée! Dieu me donnera la mort et la mort me délivrera! Je veux remercier Dieu de tous ses biens passés et futurs et je fais ici la promesse solennelle de porter à Lourdes le témoignage de ma reconnaissance...»
--Quelle sainte femme! soupira Monsieur Brossard.
Il poursuivit:
«Si la mort m’empêche d’accomplir ce serment, mon bien cher époux l’accomplira pour moi. Je le lui demande et je vous le promets, Seigneur! Il le fera en souvenir de nos premières années et aussi pour que je lui pardonne les mauvaises pensées que plus récemment sa présence faisait naître en moi et qui ternissaient ma sainteté!»
Monsieur Brossard éprouva un peu d’humeur:
--De quoi se mêle-t-elle? grommela-t-il.
Et, refermant le secrétaire, il ajouta:
--Je classerai tout cela plus tard.
En vérité, il ne s’en souciait guère; pas un instant, il ne pensa sérieusement à le faire. Mais, à dater de ce jour, il répondit à ceux qui lui parlaient de sa femme:
--C’était une sainte! J’ai trouvé dans ses papiers des pensées qu’elle notait au jour le jour; il y a là des choses admirables!
Il répétait plusieurs fois: admirables! Et il se rengorgeait!
--Comment! disaient les vieilles cousines de la morte, Thérèse écrivait?
--Des choses saintes, ma cousine! Des choses saintes!
--Cela ne m’étonne qu’à demi, disait l’une, cette pauvre Thérèse était toujours entre le ciel et la terre!
L’autre, moins bienveillante, précisait:
--Oui, elle était souvent dans la lune, je suis sûre que ses domestiques la volaient!
--Que voulez-vous? répliquait Monsieur Brossard, la pauvre femme vivait en Dieu.
Il en parlait à tout propos.
Un soir, à dîner, le Docteur Reymond que ce sujet n’amusait plus, demanda:
--Pourquoi ne les publiez-vous pas, ces chefs-d’œuvre?
Et Monsieur Brossard qui n’y avait jamais pensé, répondit:
--J’y songe! Cela ferait un beau livre. Mais je craindrais de déplaire à ma bonne Thérèse: elle était si secrète!
Ainsi, dans le cercle étroit de ses relations, se formait la légende.
Certains, pour se donner de l’importance, prétendaient avoir lu les plus beaux passages. C’est du Bossuet! disaient les uns et d’autres: c’est du Pascal! On allait même jusqu’à prononcer le nom de saint Augustin qui, cette année-là, se trouvait à la mode.
Toutes les vieilles dames que Thérèse avait connues venaient voir son mari et visiter la chambre de la morte. Monsieur Brossard se prêtait à toutes les curiosités. Il ouvrait la porte du sanctuaire et s’effaçait. Les visiteurs, pour la plupart s’arrêtaient intimidés, quelques femmes se signaient.
La chambre de Thérèse n’avait pourtant rien d’imposant. C’était une pièce carrée, tendue de papier rose. Il y avait le secrétaire, la poudreuse, la chaise longue et dans le fond de la chambre, le lit conjugal, large, immense, gonflé par l’édredon et couvert d’un filet banal. Il était là, évocateur indiscret de la platitude du ménage et les plus délicats détournaient le regard. Ils contemplaient alors le prie-Dieu, et sur la table de nuit le Christ et le chapelet, placés en évidence.
Monsieur Brossard contenait mal son orgueil; la satisfaction perçait sur son visage: il sentait que de tout cela rejaillissait sur lui une considération grandissante. A son tour, Bathilde y participa, et, dès lors, il y eut toujours quelques fleurs sur la cheminée, devant le portrait de la morte.
IV
Monsieur Brossard croyait à l’éternité des choses agréables et singulièrement de son bonheur personnel. Il l’avait organisé pour lui seul et de telle façon que nul trouble ne lui pût venir du monde extérieur; du moins le pensait-il ainsi. Il n’était l’esclave d’aucune affection; s’il perdait un ami il en prenait un autre, et il se portait bien. Mais les destins sont cruels; l’égoïsme même ne les désarme pas, il semble parfois qu’il les excite.
Un jour, un samedi de la fin de juillet, alors qu’il songeait tout bonnement à passer de paisibles vacances, Monsieur Brossard en eut la brusque révélation. Il remontait les Champs-Elysées, il avait chaud, et, tout en marchant, il lisait son journal. Soudain le cœur lui manqua, ses jambes fléchirent, il dut s’arrêter.
Il regarda autour de lui, tout était tranquille, normal, indifférent.
Des jeunes filles le croisèrent, elles riaient. Une feuille tomba d’un arbre, devant lui. Un enfant traversa l’avenue en courant. Monsieur Brossard se remit en marche, la main crispée sur la feuille dépliée qu’il ne lisait plus. De temps à autre, il jetait des regards irrités sur les passants: «les fous!», murmurait-il, et il pressait le pas.
Chez lui, il se laissa tomber sur un fauteuil, la tête entre les mains. Il essayait de réfléchir; il ne le pouvait pas. Le sang lui battait dans les artères, et, par moments, il répétait d’une voix sourde:
--La guerre!
L’angoisse le rendait clairvoyant. La guerre allait éclater; il le sentait, il le savait, il avait peur! Ce n’était pas la peur des coups, la peur de la bataille, la peur de mourir! Monsieur Brossard avait passé l’âge d’être soldat; il ne l’oubliait pas. Mais il éprouvait une sorte de panique intérieure, comme si tout ce qu’il y avait en lui de bourgeois, de solide, d’organisé, n’eût plus été qu’une armée en déroute, un tourbillon d’insaisissables, une fuite éperdue!
Les jours suivants, il vécut dans une agitation peu raisonnable. Il avait oublié la morte, ses papiers, sa sainteté; les choses dans son esprit reprenaient leur place et se classaient suivant leur réelle importance. Il pensait à ses livres, à sa fortune, à sa personne, il pensait même à son pays qui résumait tout cela. Certes, il était patriote; il l’était avec violence, mais, d’une façon singulière: il souhaitait la gloire pour sa patrie en raison de ce qui pourrait en rejaillir sur lui de flatteur ou d’agréable; il ne se souciait pas d’en partager les désastres.
Conduit par ces sentiments obscurs, il entreprit de sauvegarder ses intérêts. Pour ce qui le concernait directement la tâche fut légère: réaliser quelques valeurs, enfouir de l’or dans un coffre, ne sont pas choses qui occupent longtemps; mais, à la «Jeanne d’Arc» il en fut autrement. Aucun de ses collègues ne voulait croire au danger; ils étaient obstinés et confiants. Pourtant vers le milieu de la semaine, Lamorille, que Monsieur Brossard avait ébranlé, laissa voir son angoisse. Elle fut contagieuse. Ce que le raisonnement n’avait pas fait en trois jours, la terreur le fit en un instant.
Pâles, nerveux, impatients, ils discutèrent. Il s’agissait principalement de savoir s’ils tiendraient ou non les engagements pris en des temps moins troublés; assurer la vie des gens dont on sait qu’ils feront tout pour ne point mourir, passe encore, mais, dès l’instant que, saisis de folie, ils iront par milliers s’offrir en holocauste au dieu des Armées, cela prend tournure de dilapidation.
Seul, Monsieur Brossard n’était point de cet avis.
--Un engagement est un engagement, disait-il, quoi qu’il arrive on se doit d’y faire honneur.
Ce n’était point par conviction qu’il s’exprimait de la sorte; mais il avait cru à la guerre alors que personne n’y voulait croire, il y avait gagné une manière d’autorité et il sentait confusément que, pour la conserver, il fallait, désormais, quel que fût le litige, qu’il se trouvât seul de son avis, seul contre tous.
Zélé, affairé, superbe, il restait à la «Jeanne d’Arc» jusqu’à la nuit. Il en partait le dernier. Il redoutait le silence et la solitude. Chez lui, incapable de lire, incapable même de penser, il était la proie des heures. Les nuits étaient torrides; il ne pouvait dormir. Des appréhensions vagues, mais terribles, l’assaillaient, l’étreignaient, l’étouffaient! Et, par moments, il sentait son âme se dissoudre et tourner d’un mouvement si rapide qu’il en perdait l’équilibre et s’épouvantait!
Et la guerre éclata!
Alors il releva la tête. L’inquiétude l’avait abattu, le danger le transforma. Puisqu’il n’avait pu éviter la bataille, il lui fallait la victoire. Que deviendraient sans elle son avenir, son existence et ses biens? Il ne douta plus du triomphe. Il fut splendide!
On le vit sur les boulevards, dans les cafés, au cercle. Partout, il exaltait les courages. Il parlait d’une voix rude aux gens qu’il ne connaissait pas. Il se plaignait de l’inaction à laquelle le condamnait son âge. Il enviait ceux qui partaient les premiers, les plus jeunes. Il aurait envoyé le monde entier à la mort, avec des mots d’ivresse. Au coin des rues, sur le seuil des boutiques, il faisait de courtes conférences: «La guerre durerait trois mois. Bousculée sur le Rhin, pressée sur la Vistule, l’Allemagne tomberait à genoux!» Il disait cela; on l’écoutait. Il fut une force dans son quartier; on regrettait qu’il ne prît pas une part plus grande dans la direction des affaires; il le déplorait aussi, sincèrement!
Ses nuits, par contre, étaient troublées. Il dormait mal, il avait la fièvre. Des pensées incomplètes et désordonnées tournaient en lui, l’agitaient. Il détesta sa solitude.
Lamorille n’était pas son ami le plus cher, mais c’était l’ami le plus proche, celui que l’on voit souvent parce qu’il demeure à côté.
Un matin, Monsieur Brossard lui dit:
--J’irai vous dire bonsoir, après dîner: nous bavarderons!
Et, dès lors, il y alla chaque soir; il s’y réfugia!
A première vue, il ne semblait pas qu’Ernest Lamorille pût être d’un grand secours pour Monsieur Brossard; mais les hommes sont divers: traqués, ils n’ont point tous, pour se rassurer, recours aux mêmes expédients. Les uns, comme Lamorille ont besoin qu’on leur parle, qu’on les persuade, qu’on les rudoie. D’autres, et Monsieur Brossard était de ceux-ci, n’écouteraient pas pareils discours; ils n’écoutent jamais rien et les paroles meurent à leurs pieds comme les vagues au bord des falaises. Ce qu’il leur faut, c’est un être à convaincre, un faible qui s’accroche à eux, les interroge; alors, ils se grisent, s’aveuglent, accumulent des arguments, y croient. Il semble qu’avec des mots ils se bâtissent une citadelle intérieure, inattaquable. Hélas! dès qu’ils se taisent, dès qu’ils sont seuls, leurs châteaux s’écroulent, et, de nouveau, ils tremblent.
Monsieur Brossard avait besoin de Lamorille. Ce n’était qu’un pauvre homme, timide, mal portant et dépourvu d’imagination. La grandeur des événements lui échappait, et lorsqu’il était confiant, ce n’était point fermeté, mais sottise.
--Que voulez-vous, disait-il, la guerre était inévitable, mieux vaut qu’elle ait éclaté.
Et il parlait d’abcès qui crèvent, d’éruption volcanique et de césarisme avec une déconcertante tranquillité. Il avait acheté l’Iliade et quelques volumes dépareillés de Corneille; un soir, il voulut en lire, mais les grands vers l’ennuyaient, et, d’ailleurs, il lisait mal.
--Cette poésie ne nous touche pas, dit Monsieur Brossard, parce que Corneille attribue à des héros inhumains des sentiments qui sont les nôtres. En vérité, il nous dépouille. Nous l’excusons, car, pour vivre, il lui fallait flatter les grands. Mais nous savons, aujourd’hui, que la gloire des princes n’est faite que de la vertu des foules. Ce ne sont pas les généraux connus qui gagnent les batailles, ce sont les autres; on ne sait pas leurs noms!
Ernest Lamorille rajusta son lorgnon. Il lui plaisait de croire que les grandes actions n’eussent jamais été réalisées que par des gens obscurs, des gens comme Monsieur Brossard ou comme lui-même, Lamorille.
Mme Lamorille écoutait les deux hommes, ou, du moins, elle paraissait les écouter. Pourquoi se fût-elle inquiétée? Elle n’avait point de fils et ses armoires regorgeaient de provisions: il y avait des pâtes alimentaires jusque dans la baignoire et des haricots secs dans les cartons à chapeaux.
Lorsque Monsieur Brossard arrivait il la trouvait ordinairement étendue sur le divan, vêtue d’un kimono de soie bleue. Il faisait chaud, elle avait fait de longues courses à pied, elle était lasse. Ses grands yeux verts un peu cernés, donnaient à son visage aminci par la fatigue, une expression de langueur attachante. Sa robe japonaise découvrait sa gorge blonde en triangle, les manches larges laissaient voir ses bras nus. Elle fumait des cigarettes odorantes qu’elle écrasait ensuite nerveusement dans une coupe de jade. Par moments, elle faisait danser au bout de son pied sa petite mule de cuir rouge, qui, parfois, s’échappait, tombait sur le tapis.
Elle ne se dérangeait point pour accueillir Monsieur Brossard; il lui baisait la main, mais ne la voyait pas.
La marche des armées l’intéressait davantage.
Lamorille avait étalé de grandes cartes sur la table et, s’aidant des journaux et des renseignements contradictoires qu’ils avaient ramassés, çà et là, les deux hommes devançaient l’avenir.
Les premiers succès en Alsace donnèrent des ailes à leur imagination: Strasbourg, le Rhin, le Palatinat... il n’y avait qu’à regarder la carte!
Ils escomptaient la Victoire, et, tranquillement, se partageaient le monde!
Debout devant la table, un coupe-papier à la main, Monsieur Brossard faisait le partage. Lamorille, exigeait que l’on fût équitable, il voulait que l’on rendît au Danemark ses provinces et il n’admettait pas l’annexion du Luxembourg; Monsieur Brossard, au contraire, la jugeait indispensable.
Cependant, ils ne savaient que faire de la Saxe, et cela les embarassait!
Mme Lamorille, la tête renversée dans les coussins noir et or, soufflait vers le plafond la fumée bleue de sa cigarette.
Elle n’avait point de fils, mais elle avait un neveu: un grand diable de neveu exubérant, cynique et caressant! Il portait ses cheveux en coup de vent, son visage était clair, sa taille haute, ses mains fortes. Lorsqu’il s’agenouillait auprès de sa tante pour lui baiser les doigts on eût cru voir Hercule aux pieds d’Omphale. Elle posait sa main légère dans les cheveux d’or du jeune garçon; elle jouait à la maman. Elle avait vingt-neuf ans, il en avait vingt-six; il s’appelait Marcel Deslandes.
Il était cuirassier, et depuis les premiers jours de la guerre, il campait près de Paris. Cela lui permettait d’y venir souvent, presque chaque soir, et, parfois, il y passait la nuit. Il restait alors chez Lamorille et couchait sur le divan. Il avait ces jours-là, une façon d’attendre le départ de Monsieur Brossard où Lamorille voyait à tort plus d’attention que d’impatience.
Rentré dans sa chambre et, tout en se préparant pour la nuit, le brave homme s’étonnait de la sagesse de ce garçon.
--Quand on songe, s’écriait-il, que cet enfant va mourir et qu’il le sait...
--Pourquoi voulez-vous qu’il meure? demandait Cécile d’une voix douce.
--Si, si! il mourra! Nous n’avons pas de fils, nous devons l’offrir à la France!
«Je parle comme un Romain», se disait-il intérieurement, et il regrettait que Monsieur Brossard ne fût pas là pour l’entendre.
Puis, ayant ainsi sacrifié son neveu, il exprimait toute la surprise que lui causait sa conduite et qu’au lieu de se précipiter vers les plaisirs obscurs qu’il n’avait pas encore eu le temps de goûter pleinement, il passât ses derniers soirs à écouter des causeries politiques.
--Décidément, confiait-il à sa femme, la guerre aura changé quelque chose en France. Cette jeunesse sera sérieuse et la morale s’en trouvera bien. Les hommes riches en vertu, comme Monsieur Brossard, se faisaient rares; ce sont eux pourtant qui font la force de la nation.
--Sans doute, disait Mme Lamorille, sans doute!
--D’ailleurs, ajoutait-il, il vaut mieux qu’il nous écoute; il est bon que nos soldats sachent pourquoi ils vont se battre.
Et, Mme Lamorille qui regardait dans la glace la rondeur voluptueuse de ses épaules nues, ne pouvait s’empêcher de songer que cela aussi avait son importance.
Vers la fin du mois d’août, Cécile remarqua que le partage de l’Allemagne excitait moins d’enthousiasme; son mari abandonnait le Danemark et Monsieur Brossard renonçait à la Westphalie! Les deux hommes, assis près de la table, chuchotaient à voix basse. Ils étaient inquiets!
Mme Lamorille n’était pas plus tranquille, mais son tourment ne se nourrissait pas de la même substance, il était intime et secret. Marcel Deslandes n’était point venu la veille et, ce soir-là, il lui avait mandé par un ami qu’il lui serait à l’avenir difficile de pénétrer dans Paris. Il ajoutait que l’on fermait les grilles de la ville, qu’on les tapissait de planches et que, dans certains quartiers, on allait jusqu’à émonder les arbres afin d’organiser avec leurs branchages des ouvrages défensifs. Mme Lamorille ne perçut pas ce qu’il y avait de grave dans ces préparatifs; au contraire, elle en fut rassurée, et, se sentant à l’abri derrière les chevaux de frise de la porte Dauphine, elle s’abandonna toute entière au chagrin que lui causait l’absence de son neveu.
Elle y rêvait encore ce soir-là, lorsque Monsieur Brossard prit congé. Il serra la main de Lamorille et soupira:
--Vous me téléphonerez, si vous avez des nouvelles!
--Quelles nouvelles? demanda Mme Lamorille.
Et ses yeux papillotèrent.
Monsieur Brossard s’inclina, sans répondre, puis, dans l’antichambre:
--Il vaut mieux que Mme Lamorille ignore la gravité des événements. Les femmes s’inquiètent facilement.
--Cécile est fatiguée, dit Lamorille.
--Notre présence la rassure; elle sent que nous sommes là pour la défendre, qu’elle peut compter sur nous! Certes, la valeur militaire a son importance et je ne prétends pas la diminuer, mais elle est irréfléchie et pour cela facile. La valeur morale la domine, par son essence et ses effets. Croyez-le, Lamorille, notre calme, notre confiance, feront plus pour la victoire que leurs boulets et leurs canons.
Lamorille garda le silence, il serra la main de Monsieur Brossard; il se sentait réconforté.
V
Ce soir-là, Lamorille avait attendu Monsieur Brossard avec impatience; et maintenant, face à face, les deux hommes se regardaient.
--Et bien? murmura Lamorille.
Monsieur Brossard fit un geste vague. Il était découragé. Des bruits sinistres couraient la ville; les Allemands étaient en France; Lille n’avait pas été défendue; on reculait à Morhange. Il se plaignit de la censure, accabla le Gouvernement. Lamorille approuvait, puis, à son tour, il parla.
Chacun exagérait ce qu’il avait entendu. Il semblait qu’ils voulussent se donner l’un à l’autre la plus mauvaise nouvelle, afin de se faire contredire et de trouver dans cette contradiction un appui, un espoir, un peu de terre ferme où poser le pied. Mais leurs âmes étaient ouvertes à tous les vents mauvais, la raison les avait abandonnés.
--Moi, dit enfin Lamorille, je ne bougerai pas. Mon père a fait le siège en 70, il a subi les bombardements, traversé la Commune...
--Mais ce n’est pas possible, fit Monsieur Brossard; ils ne viendront pas! Il se produira quelque chose!
Il avait posé la main sur le genou de Lamorille; il répéta:
--Il se produira quelque chose!
Lamorille secouait la tête d’un air hébété. Monsieur Brossard comprit qu’il n’en pouvait attendre aucun secours, il se remit à parler. Il cita des numéros de régiments, des formules d’explosifs, des noms de généraux appris dans la journée et qui, il ne savait pourquoi, lui inspiraient confiance.
Il avait eu une seconde de défaillance, il se dominait, il dit, en terminant:
--D’ailleurs, je vous l’avoue, mon cher Lamorille, cet après-midi je suis allé à Notre-Dame! Cela vous étonne, mais, voyez-vous, c’est là que l’on se sent le plus près de la France; je croyais entendre battre son cœur contre le mien! Je me suis assis, j’ai essayé de méditer; les yeux clos, immobile, je faisais le vide dans mon esprit, le temps passait, et soudain...
--Soudain?
De nouveau, Monsieur Brossard saisit le genou de Lamorille, il le serra nerveusement.
--Soudain, dans une grande lumière, Thérèse m’est apparue!
--Thérèse!
--Oui, Thérèse, ma femme! Elle était grave et souriante; elle était belle, nous aurons la victoire!
Lamorille demeura muet, puis, brusquement, il se tourna vers sa femme:
--Tu entends, Cécile? Il a vu Thérèse, nous aurons la victoire!
Cécile ne répondit pas. Inerte et brisée, blottie dans les coussins, elle souffrait d’une douleur massive, inconnue, dans laquelle elle ne distinguait rien et qu’elle comparait confusément à la mort.
Il y eut un long silence. Monsieur Brossard songeait à ce qu’il venait de dire. Lamorille se taisait; sa pensée l’entraînait, comme la pierre le noyé. Il dit enfin, et ce fut un râle dans l’agonie:
--La France ne peut pas être battue!
Monsieur Brossard répéta à mi-voix:
--Battue!
Et il baissa le front.
En eux l’angoisse patriotique s’était soudain révélée; elle ne dominait pas encore leurs soucis personnels, mais elle se mêlait à eux. Chez Monsieur Brossard à la peur de perdre ses livres, sa cave et sa maison s’ajoutait la pensée déchirante de la France meurtrie, du pays rabaissé.
--Mon Dieu! soupira-t-il. Que deviendrions-nous?
--Moi, fit Lamorille, je n’y survivrais pas. Je me ferais sauter la cervelle!
Et après un moment, il ajouta:
--Ou bien, j’irais vivre au Canada!
Vers dix heures, un coup de sonnette les fit sursauter. Ils pâlirent!
--Je vais voir! dit Lamorille.
Il n’en eut pas le temps. La porte s’ouvrit: Marcel Deslandes entra.
--Toi! s’écria Mme Lamorille.
Et elle se jeta à son cou.
Lamorille serra, avec effusion, les mains du jeune cavalier. Monsieur Brossard, lui-même, l’accueillit sans déplaisir. Et, c’est, qu’en vérité, leur détresse était si grande que la présence d’un tiers, de quelqu’un qui n’avait point suivi depuis une heure le cours de leurs pensées, les soulageait. Marcel Deslandes était ardent, plein de vie et de gaieté! Il était jeune, il était soldat!
--Et bien! demanda Lamorille.
Son visage était crispé!
--Et bien quoi? fit Marcel. Vous avez tous l’air de n’avoir pas dîné.
--Mais si, dit Lamorille, nous avons dîné.
--Vous avez de la chance! Je ne peux pas en dire autant.
--Oh! mon petit! cria Cécile. Et ce fut un cri maternel!
Puis il y eut du bruit, des appels, une grande confusion, et, enfin, Marcel Deslandes se trouva assis devant une table à jeu, couverte d’un napperon, et sur laquelle on avait posé des fleurs, des fruits, du jambon, des sardines, plusieurs carafes et quantités de petites choses hétéroclites telles qu’on n’en voit que dans les soupers d’amoureux.
Marcel mangeait comme un guerrier. Autour de lui Cécile, Lamorille et Monsieur Brossard se tenaient debout, attentifs. Leurs sentiments étaient divers, mais non pas opposés. Lamorille souriait, Cécile n’avait jamais éprouvé bonheur si doux et Monsieur Brossard, un peu à l’écart, regardait ce soldat attablé, ce vieillard ému, cette jeune femme attendrie et il se félicitait de faire