Part 1
GEORGES BAUDOUX
LÉGENDES CANAQUES
QUATRIÈME ÉDITION
LES ÉDITIONS RIEDER 7, PLACE SAINT-SULPICE, 7 PARIS MCMXXVIII
IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE POUR EN CONSTITUER L’ÉDITION ORIGINALE
15 EXEMPLAIRES SUR HOLLANDE VAN GELDER ZONEN, NON MIS DANS LE COMMERCE, NUMÉROTÉS DE A à O;
5 EXEMPLAIRES SUR VÉLIN PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE P à T;
10 EXEMPLAIRES SUR VERGÉ PUR FIL DES PAPETERIES LAFUMA, DE VOIRON, NUMÉROTÉS DE 1 à 10.
Droits de traduction et de reproduction réservés pour tous pays.
Copyright by LES ÉDITIONS RIEDER, 1928.
AVANT-PROPOS
Au fur et à mesure que les sociétés humaines sont mieux connues, on s’aperçoit qu’elles présentent une variété dont on ne se doutait pas jadis. On a appris que les différences ne tiennent pas seulement à la couleur de la peau, à la façon de se nourrir et de s’abriter, ni à ce que les mœurs trahissent de surprenant et d’extraordinaire au premier coup d’œil. Les divergences sont plus profondes. Elles vont même si loin qu’on s’est demandé si elles n’avaient pas leur source dans une mentalité dite primitive, assez différente de la nôtre.
Plus on s’efforce d’entrer dans les manières de penser de ces hommes dont les traditions, les croyances, les institutions semblent avoir peu d’éléments communs avec les nôtres, plus on les sent à la fois très près et très loin de nous. A considérer leur folklore, leurs contes, leurs proverbes, leur sens pratique, parfois même--s’il s’agit de sociétés déjà assez évoluées, comme en Polynésie ou en Afrique australe,--leur politique et leur religion, nous serions tentés de dire, selon les phrases que Leibniz aime à citer: «C’est tout comme icy». _Tutto il mondo è paese._ Mais quand nous essayons de pénétrer plus avant, de suivre les démarches de l’esprit qui aboutissent à telle croyance inexplicable, à telle coutume révoltante pour nous, nous nous trouvons rejetés à une conclusion opposée. Nous sommes alors disposés à croire ces observateurs des Maoris et des Mélanésiens, par exemple, qui désespèrent de retrouver jamais les chemins par où la pensée des indigènes a passé. La porte est close sur eux. Personne ne la rouvrira.
Que nous oscillions ainsi, du sentiment d’une identité foncière entre les «primitifs» et nous, à celui d’une différence radicale, faut-il s’en étonner? N’éprouvons-nous pas une incertitude analogue, et le même flottement d’impressions, bien qu’à un moindre degré, au sujet de peuples voisins de nous, de même civilisation que nous, et dont l’histoire ne se sépare pas de la nôtre? Nous croyons connaître les Anglais, les Allemands, les Espagnols d’autrefois et d’aujourd’hui. Leur art, leur littérature, leur organisation politique, leurs idées morales et religieuses ont été étudiés sous toutes leurs faces. Leur «mentalité» ne semble plus nous réserver de surprise. Et, tout à coup, un incident détermine de leur part une réaction que nous n’aurions jamais prévue, et qui nous déconcerte. Que sera-ce donc, s’il s’agit d’Australiens ou de Papous, qui ont derrière eux un passé millénaire dont nous ne savons rien, et dont la civilisation n’a à peu près rien de commun avec la nôtre?
Si nous voulons tant soit peu les comprendre, il faut donc commencer par les étudier. On s’est enfin convaincu de cette nécessité. Les travaux ethnologiques occupent un nombre croissant de savants de toutes nationalités. Le _Rameau d’Or_ de Sir James Frazer se lit dans le monde entier.
Toutefois, la connaissance de l’homme intérieur, quel qu’il soit, ne relève pas uniquement de la science. Nous y accédons encore par une autre voie. L’art sous toutes ses formes, la poésie, le drame, le roman révèlent, d’une vue immédiate et directe, ce que les analyses les plus minutieuses n’atteignent qu’avec peine et fragmentairement. Nos traités de psychologie, nos essais de sociologie, commencent à être instructifs. Mais, d’un certain point de vue, Shakespeare, Racine, Stendhal, Balzac, Rembrandt ne le sont-ils pas davantage? Sans doute la science et l’art n’ont pas de commune mesure, et il ne saurait être question de les mettre en concurrence. Mais l’armée des savants avance péniblement, et pas à pas. Elle est encore très loin de son but, alors que l’artiste de génie a touché le sien.
Nous assistons ainsi, en ce qui concerne les sociétés exotiques et «primitives», aux efforts parallèles des ethnologues et des écrivains. Ceux-ci se multiplient. Le roman colonial est en faveur. Il constitue à lui seul un genre important, un peu partout, et particulièrement en France, où il a produit quelques chefs-d’œuvre.
Il est exposé cependant à un danger dont beaucoup d’auteurs méconnaissent la gravité, peut-être parce que le roman qui n’est pas colonial n’a pas à le craindre. Quand les personnages sont pris dans la réalité sociale qui nous entoure, s’ils ne sont pas suffisamment «vrais», si l’auteur les place dans des situations invraisemblables ou impossibles, s’il leur prête des sentiments et des pensées incompatibles avec la vie actuelle et qu’ils ne peuvent pas avoir, nous le savons tout de suite. Nous n’allons pas plus loin. Le livre nous tombe des mains: il est jugé. Un écrivain ne s’exposera pas de gaîté de cœur à cette disgrâce. Même dans la peinture des cas les plus exceptionnels, il est obligé de tenir compte de ce que le lecteur sait aussi bien que lui.
Mais lorsque ce sont des Annamites, des Soudanais, des Malgaches, des Canaques, etc., que l’auteur fait vivre sous nos yeux, il se sent plus libre. Nous n’avons guère le moyen de contrôler ce qu’il nous montre. De là, une tentation, à laquelle beaucoup ne résistent pas: donner un coup de pouce, «romancer» la réalité qu’ils peignent, et forcer le succès par ce que l’on appelle au théâtre des effets sûrs. Ils s’aperçoivent trop tard que cette habileté tourne contre eux, et risque d’être fatale au genre lui-même. Leurs inventions deviennent vite suspectes au public tant soit peu averti, et le dégoûtent de l’exotisme. S’ils s’attachaient à décrire exactement les sentiments, les passions et les actes de leurs modèles, ils le retiendraient davantage. Il est vrai que c’est plus difficile. Flaubert en a fait la remarque, et Boileau l’avait déjà dit.
M. Baudoux échappe à cette critique. A vrai dire, il n’écrit pas de romans. L’image qu’il nous apporte des Canaques néo-calédoniens n’est pas gâtée par des retouches d’intention littéraire. Il les campe devant nous, pris sur le vif, tels qu’il les a vus, sans les faire ni plus ni moins compliqués qu’ils ne sont. Pendant de longues années, il a vécu près d’eux, avec eux: condition indispensable pour gagner leur confiance et pour ne pas les interpréter de travers. Ses travaux de géologue et de prospecteur lui fournissaient l’occasion de participer, au nord de l’île, à la vie quotidienne de tribus qui n’avaient encore eu que peu de relations avec les blancs. De la sorte, il a pu pénétrer assez profondément dans l’âme de ces Mélanésiens. Ses «popinées» et leurs hommes vivent d’une vraie vie.
M. Baudoux déroule devant nous un film documentaire à la fois très coloré et très instructif, parfois aussi très émouvant, précisément parce qu’il est véridique. Son scrupule d’exactitude, loin de nuire à l’effet de son œuvre, la rend plus poignante. Sa sincérité lui aura valu de plaire au public sans mécontenter ceux qui savent.
L. Lévy-Bruhl.
Juillet 1928.
NOTE DE L’AUTEUR
La légende de Kaavo fut racontée au transcripteur sur le sommet du Mont Kaala, la nuit, sous les sapins, aux lueurs d’un feu, par des porteurs canaques de la tribu de Gomen.
Les indigènes calédoniens tiennent secrètes leurs vieilles coutumes et leurs légendes: c’est leur vie sauvage qu’ils veulent garder impénétrable. Les hommes blancs, ce sont les conquérants, les envahisseurs par la force, les dominateurs par le nombre; il faut les subir mais résister quand même à leur civilisation, conserver intactes les mœurs et les traditions venues des ancêtres.
Pour cette fois, grâce à la présence d’un jeune européen qui parlait couramment leur langage, et possédait même une forte part de leur mentalité, les canaques ont bien voulu sortir de leur mutisme sournois, et agiter une lumière au fond des obscurités de leur passé.
Les dialectes mélanésiens ne comptent que peu de mots. Malgré cette indigence les idées sont rendues en leurs nuances précises à l’aide des intonations de la voix, par la mimique, et surtout par les expressions des yeux qui extériorisent les pensées. Ce qui porte à croire qu’à l’état primitif les hommes devaient se comprendre sans paroles, par le seul fluide du regard, comme certains animaux.
Le transcripteur a voulu, tout en contant des légendes mélanésiennes, décrire les mœurs d’un clan humain resté en arrière, attardé dans sa barbarie primitive, à ce stade d’évolution où les instincts se dégagent de l’animalité, lorsque les sentiments se cherchent, deviennent nécessaires à la vie, et prennent place dans une âme.
Absorbé par son sens positif de l’existence, l’homme moderne ordinaire, le civilisé de la dernière heure, ne s’intéresse que peu à ses origines. Le symbole poétique du premier homme créé spontanément avec de l’argile, puis animé d’un souffle divin, suffit à son imagination. Chercher plus loin en arrière, dans la nuit du passé, serait moins séduisant, et peu lui importe. Il préfère ignorer ses misérables ancêtres, et se complaire dans cette idée flatteuse qu’il est l’aboutissement normal du progrès, la fleur d’une civilisation qui prenait naissance aux Indes et en Égypte, il y a six ou sept mille ans.
Et pourtant, nos cousins non-évolués, oubliés depuis des millénaires, sont encore là pour nous rappeler à la réalité de nos origines. Les étudier en leur psychologie fruste, les définir, c’est s’étudier soi-même, c’est sonder les tréfonds de son être, et y retrouver atténués tous ces instincts obscurs que parfois nous sentons sourdre en nous, sans nous les expliquer.
KAAVO
«Et plus ça change, Et plus c’est la même chose.»
Depuis deux récoltes d’ignames[1], la grande tribu de Gomen et les villages ses vassaux vivaient en bonne intelligence avec les tribus de Panlutch, Témala et Voh. C’était la paix florissante, mais la paix armée, la paix sans sincérité, toute de méfiances mutuelles; de part et d’autre on se connaissait, on savait à quoi s’en tenir.
[1] Deux années.
Les canaques de Gomen profitaient de cette trêve,--cela ne durait jamais longtemps--pour faire de grandes cultures, changer de terrains, ainsi que cela se pratiquait toujours après plusieurs récoltes au même endroit. Ils irriguaient ces plantations par de longues et capricieuses conduites d’eau empruntées aux creeks et aux rivières de la région.
Avec des bois durs imputrescibles coupés dans les forêts sombres des montagnes, de la peau de niaouli bien blanche, de la paille peignée soigneusement, des joncs, des lianes rouges qui se durcissaient avec le temps, des liens de gaïacs, de bouraos et de banians, ils construisaient de hautes cases coniques, pointues comme les cimes des sapins. Quand elles étaient finies, ces cases, parachevées par le long tabou de bois rouge, sculpté, orné de gros coquillages et d’écharpes flottantes en écorces d’arbres; quand ce tabou, ainsi qu’une flèche, s’élançait au-dessus de chacune d’elles, les cases étaient aussi hautes que les cocotiers; toute la tribu en était fière.
C’était la paix, une ère de prospérité, de petit travail et de grandes réjouissances; l’infime labeur de chacun multiplié par le nombre produisait de grandes choses. Des hommes allaient dans la chaîne, les patriarches, couper de gros kaoris déjà connus et soignés par leurs pères. Pour abattre ces arbres si gros, il fallait longtemps, longtemps; ils n’avaient pour travailler que des haches en pierre, mais ils étaient adroits, les vieux: ils s’asseyaient autour de l’arbre à couper, et ils faisaient travailler le feu, de petits feux qu’ils surveillaient et dirigeaient à leur guise, avec de l’eau. Lorsque l’arbre était couché à terre, ébranché, allongé, bien lisse, comme un grand, grand poisson, tout le monde venait pour le tirer, pour le traîner: les hommes, les femmes, les enfants, toute la tribu, excepté quelques guerriers qui restaient à garder le village. Une surprise, un coup de main hardi étaient toujours à craindre.
De longues cordes en fibres de coco étaient attachées à un bout de l’arbre abattu. Tout le monde se mettait aux cordes, chacun à sa place. Un vieux montait debout sur la bille de bois, il élevait en l’air, au bout de son poing, un bouquet de fleurs symboliques et une grande banderole blanche, agitant le tout en mesure pour scander ses paroles. Il racontait l’histoire de ce kaori, le nom de l’ancêtre qui l’avait remarqué, ceux qui en avaient pris soin, comment on l’avait abattu, ce qu’on allait en faire; il parlait, il parlait, en phrases courtes, en psalmodiant.
Le groupe répondait à chaque phrase par une approbation sourde qui semblait venir de dessous terre:--Houm! Et la fête commençait. Tous les canaques, en grappes comme des fourmis ou des chenilles géantes, tiraient en cadence, en dansant le pilou. L’entrain était donné par des chants, par le «tape-tape» des battes en écorce de figuier, par le «boum-boum» étouffé des tuyaux de bambou frappés verticalement sur le sol: ça marchait,... ça marchait,... ça marchait,... On s’arrêtait avant d’être essoufflé pour crier, rire et se reposer. Et après, ça recommençait, et encore,... et encore,... et encore,... jusqu’à ce que l’arbre fût arrivé dans le lit de la rivière.
C’était une fête qui durait quelquefois pendant plusieurs jours et plusieurs nuits; on allumait des feux, on mangeait et l’on dormait sur place. Les canaques s’amusaient beaucoup dans ce temps-là, tout en faisant de bon travail.
Le kaori était laissé là, dans le lit de la rivière, on le recouvrait de brousses, pour que le soleil ne le fendît pas, en attendant qu’une crue d’eau assez forte, une inondation, le fît flotter et l’emportât. Il n’y avait plus qu’à monter dessus, et à le guider avec des perches, en chantant «aé, aé, aé,» jusqu’à la mer.
Ensuite, tout doucement, on le creusait avec du feu et des outils en pierre et en coquillages. On en faisait une belle et longue pirogue pour aller à la pêche et entreprendre de lointains voyages, jusqu’à Gatop ou jusqu’aux îles Bélep. Dans ce temps-là, les hommes blancs n’étaient pas encore venus dans notre pays; les canaques savaient bien travailler, un petit peu chaque jour, ils avaient de la patience, ils faisaient de belles choses; maintenant c’est fini, c’est fini.
C’était la paix, la vie heureuse. Les plantations étaient nombreuses et belles, c’était l’abondance assurée pour longtemps. Les vieux canaques étaient contents, mais les jeunes, plus fougueux, plus batailleurs, auraient bien voulu faire la guerre pour s’amuser, pour montrer leur valeur. Tous les jours ils s’exerçaient à la sagaïe, à la fronde, au casse-tête, et à toutes les armes; mais pour eux, cela n’était pas suffisant, il n’y avait jamais de morts. Quelquefois de rares blessures à ceux qui apprenaient à esquiver, à parer les coups, à faire «poindi.» Cela n’était pas sérieux, ce n’était qu’un jeu d’enfants incapable d’absorber toute l’ardeur belliqueuse des jeunes guerriers de Gomen.
Tout était dans le calme, quand, à la saison où les pommiers d’acajou fleurissent, une ambassade extraordinaire de la tribu de Témala arriva en grande cérémonie, pour inviter les canaques de la tribu de Gomen à venir prendre part à un grand pilou, qui se donnerait à Témala, en l’honneur d’un mort de marque, d’un notable. Le vieux Poinou, celui qui savait si bien faire tomber la pluie.
Après réunion du Conseil, auquel assistaient les patriarches, les sorciers et les Chefs; après beaucoup de palabres et beaucoup d’indécision dues à la méfiance, l’orgueil de la race l’emporta. Le chef déclara: Que les guerriers de Gomen n’avaient jamais eu peur de personne, qu’ils étaient maintenant amis avec les Témala, et que la tribu de Gomen acceptait l’invitation.
Pour sceller cette décision importante, un grand caï-caï[2] fut offert aux ambassadeurs de Témala qui, ensuite, s’en retournèrent chez eux, chargés de présents, monnaie canaque, oua-cicis[3], baouis[4], et beaucoup d’autres choses précieuses.
[2] Banquet chez les canaques.
[3] Petits coquillages blancs.
[4] Perles de pierre grossière. Collier.
Pendant une lune, la tribu de Gomen fut sens-dessus dessous, entièrement occupée par les préparatifs faits dans le seul but de pouvoir se présenter triomphalement au pilou de Témala. Les armes de guerre et de gala furent sorties, astiquées, affûtées, appointies, teintes. Le poil de roussettes et les petits coquillages furent employés à profusion, comme ornements des armes et des individus. Avec des plumes d’oiseaux l’on fit des panaches, des plumets altiers tout flambant neufs. On se livra à un travail minutieux de sparterie pour fabriquer des nattes, des paniers, des brassards, des manteaux à plumes, des chapeaux dressés en une couronne cylindrique, sans fond. On confectionna des tapas[5] de toutes les couleurs, et des «baguiyous»[6] d’honneur qui pendaient jusqu’aux pieds. Les chevelures furent roussies à la chaux, ou noircies à la noix de coco brûlée, selon le goût et l’élégance de chacun.
[5] Ceinture frangée de fibres, descendant à mi-cuisse.
[6] Morceaux d’étoffes coloriées, dont les indigènes calédoniens enveloppent leur sexe comme d’un fourreau démesurément long. Le baguiyou consiste encore aujourd’hui l’unique vêtement dans certaines tribus de l’intérieur.
Tout fut prêt. C’était beau.
Au jour convenu, le lendemain de la première apparition de la nouvelle lune au-dessus de l’horizon, ce jour-là, lorsque la rosée fut séchée, la horde se mit en branle, partit par petits groupes: d’abord, en avant, en éclaireurs les guerriers les plus matineux, les plus pressés, les plus intrépides; ensuite, d’autres guerriers nombreux venaient par paquets, formaient le gros de la colonne, et parmi eux, le grand chef de Gomen entouré de sa garde fidèle. Puis, escortées par des canaques, les popinées suivaient, portant de lourds fardeaux de vivres, de provisions et d’objets destinés aux présents.
Les femmes étaient les porteuses, les esclaves, les bêtes de somme de la caravane; elles marchaient pliées sous le faix, penchées en avant, le cou allongé, tendu, pour se dégager la poitrine et contrebalancer le poids lourd de la charge pendue sur leur dos par des bretelles. Ainsi chargées, les bras ballants en avant, elles s’en allaient infatigables, d’une allure souple et vive, en roulant des hanches de callipyge.
Par respect et par humilité, la popinée ne devait jamais en marchant sur un sentier dépasser l’homme. Elle était obligée, ou de prendre un grand détour, ou de s’arrêter et attendre qu’un homme quelconque voulût bien lui faire signe; dans ce cas, en se prosternant très bas, marchant presque accroupie, devenant toute petite, elle passait.
Les hommes eux, par fierté, par dignité, et aussi par paresse, ne portaient jamais que leurs armes.
Enfin, à la queue, et éparpillés tout le long de la caravane, venaient à la débandade, à la traîne, les retardataires, les insouciants, les musards, les paresseux et même des insociables et des penseurs. Tous ceux-là suivaient des sentiers à leurs convenances, ils s’arrêtaient selon leurs fantaisies, rattrappaient le temps perdu en passant par des raccourcis. Tous les hommes n’étaient tenus de rejoindre la caravane qu’aux grandes haltes; mais pour leur sécurité personnelle ils ne s’isolaient jamais trop. Ils avaient l’instinct animal de la vie en troupeau.
Bien longtemps avant que le soleil plongeât dans la mer, l’avant-garde arriva à la rivière de Taom, où elle fit halte. Toute la file, ainsi qu’une longue corde, vint s’arrêter et se lover, là, sous les arbres, en bordure de la rivière. Il y en avait beaucoup, beaucoup, des canaques; le soleil était couché, il en arrivait encore, c’était comme les sauterelles.
La troupe s’organisa pour la nuit, alluma des feux, arracha de la paille et des écorces de niaouli pour se coucher dessus. Les campements s’établirent selon la coutume: dans le milieu, bien sous la surveillance, protégées contre toute surprise, les femmes avec les femmes. Et partout ailleurs, sur le pourtour, suivant les commodités du terrain et les abris contre le vent, les hommes s’installèrent.
Les popinées pliées en deux circulèrent dans le campement pour distribuer le caï-caï, chacune allait aux siens, selon le rite, elles se prosternaient en déposant les victuailles au milieu du groupe de canaques, et humblement, tenant le moins de place possible, elles se retiraient sans avoir prononcé une parole.
Dans le commencement de la nuit, les jeunes, les agités, ceux qui ne voulaient pas dormir si tôt, tuèrent des roussettes à coups de bâtonnets qu’ils jetaient avec adresse. D’autres pêchèrent dans la rivière, s’éclairant de torches en peaux de niaoulis et en feuilles de cocotiers. Cette lumière éblouissait les poissons qui, ne voyant plus clair, se laissaient prendre à la main; pour tuer les poissons, les pêcheurs les mordaient à la tête, ensuite, ils les jetaient sur la berge, où d’autres canaques les ramassaient.
Tout rentra dans l’ordre. Sur le campement qui s’endormait, à peine éclairé par la lumière tremblotante, indécise, des feux sans flammes, courait un bruissement semblable à celui d’un essaim d’abeilles qui passe, ou à celui de la brise de terre, la nuit, sur la mer en repos. C’étaient les conversations longues, les narrations interminables, à voix basse, auprès des feux. Petit à petit le bruit s’éteignit, et le grand calme seul régna.
Dans le silence recueilli de la nuit, le grondement sourd et lointain des récifs arrivait par ondes qui se répercutaient en mourant dans les échos des montagnes. Par moments, le cri aigu d’un oiseau nocturne déchirait le silence. Quelquefois la note basse et grave d’un butor, dans un marais voisin, faisait tressaillir les canaques assoupis; ils s’imaginaient entendre la voix d’un diable, d’un revenant; et sans se lever, tout doucement pour ne pas attirer son attention malfaisante, les canaques regardaient avec crainte dans la direction d’où arrivait ce bruit, au fond de l’obscurité, afin de voir si le diable ne venait pas. Et tout retombait dans le calme. Par instants, le bruit mou d’une bûche carbonisée qui se cassait, s’effondrait, tombait en cendres.
Toute la horde dormait. Chez ces êtres primitifs le sens de l’ouïe était si développé que, même en dormant, ils percevaient les moindres bruits; les rumeurs ordinaires de la nuit ne les réveillaient pas, l’être annihilé savait ce que c’était; mais survenait-il un bruit insolite, aussitôt les oreilles étaient tendues, les regards perçaient les ténèbres pour se rendre compte de la chose, se l’expliquer, souvent par le surnaturel.
Par delà les hautes montagnes sombres, le ciel commençait à se blanchir, d’une lumière pâle qui allait en s’étendant, éclairant, précisant les contours dentelés des cimes. L’étoile du matin apparut, s’éleva brillante, s’irradiant, lançant par intervalles ses rayons diaprés, comme de jolis yeux qui s’ouvrent et qui se ferment. Des vallées boisées, lointaines, venaient les appels tristes des cagous, semblables aux jappements de petits chiens. Des vols rapides de canards sauvages, revenant de la mer, faisaient en passant entendre le ronflement de leurs ailes, et ce bruit s’éloignait plaintif. Petit à petit tous les oiseaux se mirent à chanter, plus gaiement, chacun sa chanson, pour se joindre au grand concert de la nature qui s’éveillait. C’était l’aurore. Les brouillards de la nuit rampaient encore dans le fond des vallées, montaient vers les pics qui se doraient de soleil. C’était le jour.
Et la horde aussi se réveillait, bruyante, comme un troupeau de bêtes sauvages. Les canaques manifestent toujours leurs sensations d’une manière expressive. Avant de se lever, ils se retournaient, s’allongeaient sur leur paille, geignaient à chaque mouvement, comme s’ils faisaient des efforts inouïs, ou s’ils souffraient. Après cela, lentement ils s’asseyaient, en poussant des han! pénibles; puis ils se crachaient dans les mains, en soufflant des jets de salive, cela pour se frotter, se lubrifier, se masser les membres; le bien-être éprouvé par cette douce opération leur arrachait des cris étouffés de plaisir. Ensuite ils rapprochaient les bûches au milieu du foyer, y jetaient quelques brindilles pour faire flamber le feu, et se chauffaient le ventre et les membres, en exhalant d’énormes soupirs de satisfaction. Et bien à regret, ils se levaient, se mettaient debout, s’étirant le corps et les membres, en criant, en bâillant à désarticuler leur puissante mâchoire. Enfin! ça y était.