Part 10
Le vieux sorcier surpris ne protesta pas, ni personne, c’était le Téïn, le fils aîné du Grand Chef, pour le moment il fallait accepter. Son père déciderait.
A un signal, les popinées, entourées de guerriers barbouillés de suie, s’acheminèrent avec leurs «pikininis» par un sentier étroit, sinueux, en une longue file, les unes courbées derrière les autres, sous la pesanteur des fardeaux, cependant que les franges grises des tapas se balançaient aux croupes rondes, et que les boules crépues des têtes au-dessus des charges, s’élevaient et s’abaissaient en une ligne qui indiquait les accidents du chemin. Elles marchèrent ainsi, longtemps, sans fatigue apparente.
Les guerriers allaient fièrement, un paquet de sagaïes au poing, la hache de pierre, ou le casse-tête en bec-d’oiseau sur l’épaule, les mouvements libres, dégagés. De leurs yeux mi-clos ils observaient les popinées, et regardaient de tous côtés, afin de prévoir si une attaque ne les menaçait pas.
Au passage d’un creek, la caravane fit une halte. Les popinées burent en se jetant, de leur main ouverte, de l’eau dans la bouche. Puis, elles s’appuyèrent le long des talus qui supportèrent les charges, sans que les bretelles fussent ôtées. Après un moment de repos et de mâchage de canne à sucre, la caravane se remit en chemin.
Dès que les Bondés eurent traversé le territoire des Ouénias, leurs alliés, ils entrèrent chez eux, sur un terrain qui leur était familier, dont ils connaissaient les moindres recoins. Sachant que là, une attaque n’était pas à redouter, ils ne virent plus que les popinées. Chacun supputa dans son for intérieur la valeur sexuelle de celle qu’il désirait. Si toutefois le hasard daignait le servir; dans le cas présent le hasard c’était le bon plaisir du Chef.
Le soleil était dans la mer, c’était la nuit. La caravane, éclairée par les torches flamboyantes des feuilles de cocotier, s’annonça par les cris de triomphe de ses conducteurs, et fit son entrée dans la tribu de Bondé. Les captives, à la queue leu leu sur le sentier, regardaient avec indifférence ces cases qu’elles voyaient pour la première fois.
Les hommes dans la tribu, surtout les vieux, détaillaient les arrivantes avec des yeux où fulguraient des éclairs de lubricité bestiale. Quant aux femmes, elles étaient plutôt contrariées par cette venue de popinées étrangères, qui allaient encore troubler la tranquillité domestique. Le troupeau fut parqué sous un hangar, et laissé à la surveillance des guerriers.
Le grand chef prévenu de l’arrivée des femmes vint en toute hâte. Le sorcier lui exposa sommairement la situation à Pouapanou, le blocus du Tayo gras, se réservant de lui expliquer tout plus longuement, lorsqu’il aurait consulté les esprits des morts, les diables de la rivière, et procédé à diverses sorcelleries.
Et le Chef alla au plus pressé. Il regarda les popinées en gros, les palpa en détail, puis il en désigna quatre qui furent immédiatement conduites au gynécée de ses femmes, une case en paille. Après avoir fait son choix, il parla aux canaques assemblés autour des arrivantes.
Mes guerriers qui sont à Pouapanou n’ont pas attrapé le Tayo gras. Ce sont des guerriers bons à rien, ils n’auront pas les prisonnières. Je vous les donne. Sur ces paroles définitives le Chef s’en alla.
Aussitôt ce fut une chiennerie: des disputes, des bousculades, des coups; des combattants que les hommes sérieux séparaient. Dans ce partage de femmes, ou plutôt dans cette curée, l’influence, l’intimidation, la brutalité physique, furent les forces qui guidèrent les hommes. Lorsque les personnages les plus craints, à des titres quelconques, se furent adjugés les popinées de choix, les autres restèrent à la disposition du vulgaire. Certaines de ces femmes durent satisfaire à la lubricité d’une foule d’individus.
Ne connaissant que ces mœurs, elles ne firent aucune résistance, se soumirent à une loi qui leur était naturelle, par destination.
Et par la suite, la situation instable de ces femmes dura jusqu’à ce que des unions se fussent créées, imposées par l’habitude, et fussent sanctionnées par les notables de la tribu.
Le lendemain, à la faveur de l’intensité de la nuit, le vieux sorcier, qui voulait soigner son prestige, se glissa mystérieusement chez le Chef pour l’entretenir des affaires de Pouapanou. Il trouva sa Majesté nue, allongée nonchalamment sous un appentis fumeux, au milieu de ses femmes qui tressaient des nattes et des paniers, pour s’occuper les mains tout en conversant. D’un regard le sorcier fit comprendre ses intentions.
Une popinée les précéda dans une case où elle alluma un feu. Aussitôt que les flammes bleuâtres et courtes, en des convulsions douces, léchèrent les petites bûches du foyer, le grand Chef et le vieux sorcier entrèrent et s’assirent sur les nattes.
Et le sorcier, les yeux fixés sur ceux du Chef, parla. Il parla par saccades, avec volubilité, procéda par images afin de frapper l’esprit du Chef, sans lui laisser le temps de le suivre dans ses pensées et de les approfondir.
Il raconta l’approche patiente, les ruses, l’attaque rapide, la prise du village de Pouapanou, la violence des guerriers de Bondé dont la tête était devenue comme du feu dans les bambous. Il déplora surtout le massacre de l’aveugle de Pouapanou, ce qui avait eu pour effet d’apporter la malchance à l’expédition, car: L’aveugle c’est l’ami des diables, ses oreilles étaient fines comme les oreilles des oiseaux, comme celles des hiboux qui se promènent la nuit, elles entendaient les pieds des canaques morts qui marchent loin. Les yeux de l’aveugle étaient toujours fermés, mais ça ne faisait rien, ils savaient où était le soleil. L’aveugle pouvait aller seul, partout; il connaissait les choses des canaques. Et alors, aussitôt que l’aveugle avait été mort, son esprit, ou plus exactement son revenant, était allé dire au Tayo gras de se sauver, de se cacher au fond des forêts, dans une grotte, parce que les guerriers de Bondé voulaient le prendre et le manger.
Le sorcier détailla aussi, et insista sur l’incident de la jeune popinée Tili, que les guerriers de Bondé avaient voulu tuer, pour la simple raison qu’elle les avait effrayés et qu’ils s’étaient honteusement sauvés devant elle, aussi vite que les canards dans les joncs.
Ensuite, il expliqua que, la nuit précédente, il s’était introduit au fond des rochers du bord de la rivière, sous les banians noirs, que là il avait parlé au spectre de Téama, et que Téama lui avait répondu:
«Longtemps, la mère du père de Tili c’était la sœur de Ouvé, que Ouvé avait été sa popinée à lui grand Chef, et que maintenant Tili était destinée au Chef de Bondé.»
A ces dernières explications, le Chef de Bondé sentant une bonne aubaine qui lui était envoyée par son ancêtre Téama, se renseigna: Où est cette jeune popinée?... Il me la faut! amenez-la ici, j’ai besoin d’elle.
Devant les ordres du Chef, le sorcier dégagea ses responsabilités: Je n’ai pu te l’amener, ton fils Téïn l’a gardée pour lui, à Pouapanou, il dit qu’elle est sa femme, il n’a pas voulu nous laisser la prendre.
Le Chef fut très contrarié de cette désobéissance de son fils, qui le privait d’une jeune popinée venue par transmission d’héritage. Mais pour le moment, ses sens étant calmés, il n’exprima pas sa colère qui montait lente et sournoise, comme l’âme canaque. Au fond il ne sentait que l’affront fait à sa puissance de grand Chef. Son fils lui désobéissait devant tous les guerriers. Cet incident ne se terminerait pas ainsi. Il ne devait pas donner des ordres pour que son fils lui soit amené avec la popinée. Son fils était petit Chef et par conséquent tabou, les canaques ne porteraient pas la main sur lui. Donner cet ordre, ce serait détruire le prestige et l’autorité des Chefs. Plus tard il aviserait.
Pour se résumer, le sorcier exprima à peu près cet état d’esprit: Tu vois grand Chef, tes guerriers ont mécontenté les diables, ils n’ont pas suivi les conseils qui me viennent des morts, de ceux qui savaient mieux que nous. Maintenant les «baouis» d’Ouvé ne peuvent plus nous faire capturer le Tayo gras... L’aveugle l’a conduit et le guide encore dans la grotte.
Les baouis de Ouvé ne veulent que protéger Tili, la jeune popinée de Pouapanou. Malgré cela, nous aurons le Tayo gras, la faim et la soif le feront sortir de sa caverne. Il viendra taper contre la muraille avec un caillou pour nous demander à manger et à boire. L’aveugle qui le guide dans les ténèbres ne pourra pas l’en empêcher. Lorsque le Tayo gras sera loin de la grotte, dans un pays inconnu de l’aveugle, l’esprit de l’aveugle ne pourra plus le protéger; l’aveugle restera dans ses forêts de l’Ignambi et tracassera les canaques de Pouapanou.
Dans son obstination de brute autoritaire, le Chef décida que l’on attendrait le Tayo gras pour commencer le pilou des jeunes guerriers, et l’orgie qui s’en suivrait.
Le vieux sorcier s’en alla, s’éloigna sans bruit, et disparut dans le noir des broussailles. Par un pouvoir inconscient d’auto-suggestion, il était convaincu de tout ce qu’il venait de raconter au Chef. Arrivé dans sa retraite, il s’assit sur un rocher, devant l’entrée de sa petite hutte solitaire. Là, sous les étoiles qui s’avivaient à travers les ombres des branches, il condensa ses pensées, développa son imagination d’homme primitif inspiré, de conducteur spirituel d’un troupeau humain: Un troupeau qui sentait un besoin instinctif de surnaturel, de fables, d’illusions, et qui, sans le savoir, préparait une mythologie.
* * * * *
Depuis plus d’une lune, les guerriers de Bondé veillaient devant l’entrée de la grotte du Tayo gras, et rôdaient sur les montagnes avoisinantes. Ils avaient même construit des abris en feuilles de choux-palmistes, pour se préserver de la pluie.
Leurs alliés, les canaques de Ouénia, fatigués de rester dans les forêts humides, devant cette triste muraille de rochers, et moins esclaves de la discipline du Chef de Bondé, s’étaient retirés peu à peu. Les uns après les autres, sous des prétextes quelconques, étaient allés chez eux. Ils n’en étaient plus revenus.
Tchiaom le Tayo gras était toujours dans la grotte. Parfois les guerriers avaient entendu de grosses pierres qui roulaient sourdement, ou des cailloux qui étaient lancés à la voûte et dégringolaient en un bruit sec le long des parois. Une nuit, les gémissements du Tayo gras étaient venus jusqu’à l’entrée de la caverne; il avait dû tomber et se faire beaucoup de mal. Les guerriers avaient été contents: peut-être allait-il se décider à sortir, ce poltron de Tayo gras qui se cachait, et qui ne voulait pas se laisser manger.
Progressivement, dans l’esprit superstitieux des canaques, la crainte du surnaturel avait pris une nouvelle orientation. Depuis longtemps le Tayo gras était enfermé; il n’avait rien à manger, rien à boire, et il remuait toujours... Comment pouvait-il faire?... Le Tayo gras devait être mort, et c’était son esprit, son diable, qui jetait des cailloux en l’air et faisait rouler des rochers au fond des crevasses. L’esprit de l’aveugle de Pouapanou était avec lui... Donc, ils étaient deux... Jamais les guerriers ne prendraient le Tayo gras, parce qu’un diable on ne peut jamais le prendre. Le Tayo gras devait sortir la nuit et aller chercher à manger. Après il revenait dans la grotte, parce que c’était chez lui. Ses os étaient là.
Devant l’inutilité de cette veille constante, les guerriers se démoralisaient. Ils restaient là, parce que la volonté et les menaces du grand Chef les y contraignaient, mais ils savaient bien que c’était du temps perdu. Ils s’ennuyaient dans les forêts de l’Ignambi, loin de leur terre, de leurs cases, et surtout de leurs femmes. Il n’y avait même pas de canaques de Pouapanou à chasser et à tuer. Tous les Pouapanous avaient quitté la région.
Pour passer le temps, se distraire de leurs ennuis, dans le cirque de rochers, sous la voûte des branches qui masquait le soleil, les guerriers dansaient le pilou-pilou de la paille. Ils s’alignaient sur plusieurs files, un genou à terre, une époussette de paille molle à la main. A un signal tous les bras se balançaient et balayaient le sol en mesure. Progressivement les danseurs se levaient, se redressaient en un rythme berceur. Dès qu’ils étaient debout, un cri de cagou se prolongeait en roulant des trilles. Aussitôt les danseurs, en une souplesse gracieuse, quoiqu’énergique, sautaient avec ensemble, faisaient des pas sur les côtés, en avançant, et des voltes-faces avec retour. Les bustes et les bras qui se balançaient en cadence entretenaient l’envol. Et ceux-là s’arrêtaient. Et c’était au tour des spectateurs à s’y mettre.
Plusieurs fois le vieux sorcier était venu. Il s’était tapi contre le mur qui bouchait l’entrée de la grotte, et il était resté là, longtemps, à écouter, en retenant son souffle. Après ça, il avait dit aux canaques que le Tayo gras était encore vivant, qu’il fallait toujours rester là, l’attendre, que l’aveugle de Pouapanou apportait à manger au Tayo gras, mais qu’il ne pouvait pas en apporter assez pour le satisfaire, que le Tayo gras viendrait un jour taper avec un caillou et demanderait à sortir de sa caverne.
Mais les guerriers ne croyaient plus fermement aux paroles du sorcier. Lorsqu’il parlait, les canaques secouaient la tête, allongeaient les lèvres, et claquaient de la langue, pour exprimer leur peu de confiance.
Après avoir demandé l’avis de ses hommes, et avoir reçu leur consentement, le chef de guerre avait fait proposer, par le sorcier, au Chef de Bondé: qu’il autorisât les guerriers à s’en retourner chez eux, et qu’il en tuât quatre, selon son choix, pour remplacer le Tayo gras, parce que le Tayo gras ne voulait pas se décider à fournir sa chair au festin des jeunes guerriers. Mais le Chef toujours têtu n’avait pas accepté l’offre, au contraire, il avait insisté davantage pour avoir le Tayo gras.
La deuxième lune était déjà ronde, le Tayo gras n’était pas encore venu taper à la porte. Les plantations de la tribu de Pouapanou étaient ravagées. Il n’y avait plus d’ignames, plus de taros, plus de bananes, plus de cannes à sucre. Sur les cocotiers il ne restait que des feuilles. Tous les choux-palmistes étaient coupés. Dans la rivière, dans les creeks, dans les marais plus un poisson, plus une anguille. Rien! Rien! Les guerriers de Bondé avaient mangé tout.
Les canards sauvages avaient peur, ils ne venaient plus. Dans les forêts, les guerriers avaient tué des pigeons, ils avaient tué des roussettes. Et maintenant tous les pigeons s’étaient envolés loin, et toutes les roussettes étaient parties vers des forêts plus hospitalières, de l’autre côté des montagnes.
Pour manger, les guerriers n’avaient plus que les graines des arbres, les vers du bois mort, et la peau des bouraos. Ils mangeaient aussi de la terre blanche, en buvant beaucoup d’eau.
Les guerriers de Bondé avaient faim, faim, ils avaient tué des cagous pour les manger, et tous les cagous se l’étaient répété de proche en proche, et tous les cagous étaient partis ailleurs. Et les canaques ne les entendaient plus crier, la nuit, quand tout était calme.
Un matin, avant que le soleil éclaire les cheveux des montagnes, les guerriers couchés autour des feux entendirent un cagou qui aboyait au fond d’une ravine, dans le voisinage. Aussitôt, quatre coureurs agiles partirent sans bruit à la recherche de ce précieux gallinacé. Dès qu’ils l’aperçurent, le cagou les vit aussi et se sauva de toute sa vitesse, sous les brousses. Mais les rapides coureurs le dépassèrent à travers les arbres, sans pouvoir le prendre; alors ils le rabattirent vers le campement pour le fatiguer, tout en restant dans leur zone.
Le cagou, le bec au ras du sol, filait par bonds, en s’aidant de ses ailes ouvertes. Les canaques le suivaient de près, encore quelques enjambées et ils allaient l’avoir; le cagou cacherait sa tête dans une touffe et resterait là, immobile, selon son instinct, lorsqu’il est fatigué.
Subitement, le cagou avait disparu, les coureurs ne l’avaient plus vu, et ils avaient cherché ses traces. Le cagou s’était enfilé dans l’épaisseur des feuilles mortes, entre deux rochers. Les canaques avaient fouillé de la pointe d’une sagaïe, la sagaïe s’était enfoncée de toute sa longueur, dans le vide, dans une fente de la pierre.
Alors, pour obliger le cagou à sortir de son trou, les canaques avaient décidé de l’enfumer. L’un d’eux était allé au campement, chercher un tison, et ils avaient allumé un feu, en écartant les feuilles sèches, afin de ne pas incendier la forêt.
Jamais les canaques n’avaient vu du feu comme celui-là: toute la fumée entrait dans les rochers, en roulant du bruit comme le vent à travers les arbres, et elle ne sortait pas. Le cagou non plus. Alors ils avaient activé le feu. Ils avaient mis et remis du bois, et la fumée rentrait toujours dans le ventre de la montagne.
C’étaient probablement les diables qui tiraient la fumée en dedans, les mêmes diables qui avaient empêché la fumée d’entrer dans la grotte, lorsque le sorcier avait voulu enfumer le Tayo gras. Et les canaques avaient mis encore du bois, dans l’intention de faire sortir le cagou, et aussi pour savoir si les diables pouvaient avaler toute la fumée.
Tout à coup, les individus qui poussaient le feu avaient entendu des cris de triomphe et des trilles d’allégresse s’élever au-dessus de leur ravine. Ces manifestations venaient du cirque de rochers, du campement, de l’entrée de la grotte. Et des canaques bondissant, gesticulant à travers les lianes, fous de joie, étaient arrivés comme renfort pour activer le feu. Avec exaltation ils avaient raconté ce qui se passait d’extraordinaire.
Les guerriers qui veillaient à l’entrée de la caverne avaient vu de la fumée sortir entre les pierres du mur qui bouchait la porte. Et la fumée s’était épaissie, elle était venue de plus en plus noire. D’abord les guerriers avaient eu de la crainte, ils ne connaissaient pas cette fumée-là. Le Tayo gras et les diables devaient faire du feu avec les pierres, dans la grotte il n’y avait rien à brûler,--les canaques savaient que certaines pierres donnaient des étincelles de feu en les cognant.--Et la fumée était sortie tordue, en tourbillons, elle avait répandu une odeur acre et résineuse de bois. Donc! Ce n’était pas des pierres. Alors les guerriers avaient compris que cette fumée devait être celle du feu des chasseurs de cagous, puisque l’un d’eux était venu chercher un tison.
Devant la certitude, des cris de joie et de triomphe avaient jailli des poitrines. Le Tayo gras allait être pris! Tout le monde s’en retournerait à Bondé! On allait revoir les femmes! C’était fini de crever de faim! On mangerait beaucoup d’ignames, beaucoup de poissons de l’eau salée.
Voulant activer le feu, les canaques avaient porté des charges de bois. Et comme le Tayo gras ne sortait pas assez vite de son trou, ils avaient abattu des arbres secs, et les avaient allongés en entier sur le brasier pétillant d’étincelles. Le tapis de feuilles sèches des alentours s’était allumé; des arbres s’étaient embrasés du pied jusqu’à la cime et n’étaient plus que gerbes de flammes. L’incendie crépitait, ronflait dans la forêt. Mais qu’importait puisque c’était fini de rester là. On allait partir à Bondé.
Des canaques empoignés d’une ardeur diabolique, au risque de rôtir leur peau nue, entassaient toujours du bois sur le brasier infernal. Leur intention était d’étouffer, de griller, de brûler, d’incinérer le Tayo gras, s’il ne voulait pas se décider à sortir.
Pendant que les chauffeurs poussaient le feu, des guerriers disposés en demi-cercle devant la muraille de la grotte, et d’autres perchés sur les rochers, la sagaïe en arrêt, la hache haute, la fronde tendue, attendaient, en trépignant un pilou farouche, que le Tayo gras vînt demander grâce.
Par les fentes des pierres la fumée noire sortait en trombe, s’élevait le long de la muraille, et agitait la voûte sombre des feuilles. Depuis longtemps les guerriers s’impatientaient, quand enfin, des coups qui faisaient: toc... toc... toc..., furent frappés en dedans du mur. C’était le Tayo gras qui tapait avec un caillou, comme l’avait prédit le sorcier.
Les guerriers les plus courageux, enveloppés dans l’épaisseur de la fumée, avaient enlevé les pierres qui couronnaient le mur. Aussitôt que l’ouverture avait été assez large, une multitude de grosses chauves-souris à queue s’était précipitée dehors. Elle était sortie en une bande compacte, noire, qui s’était allongée comme un ruisseau qui coule. Pour ne pas avoir les yeux crevés, les guerriers avaient été obligés de se reculer hors du passage. Et les chauves-souris avaient voltigé dehors, dans tous les sens, en se cognant aux arbres. Elles avaient cherché les endroits sombres de la forêt pour ne plus être éblouies par la lumière.
Lorsque le défilé des chauves-souris avait été terminé, les guerriers audacieux s’étaient remis à enlever des pierres, dans la fumée aveuglante. Par moments le Tayo gras avait encore cogné: toc... toc... toc..., avec un caillou. Mais les canaques ne le voyaient toujours pas. Ils en étaient à enlever les derniers moellons, quand ils distinguèrent, dans la fumée, une forme humaine étendue par terre. Un guerrier l’interpella brutalement. Le corps ne bougea pas, ne répondit rien.
Alors les guerriers se précipitèrent sur l’individu. Leurs mains de gaïac s’appesantirent sur des os, sur un être décharné, asphyxié, un squelette incapable d’un mouvement.
Les guerriers soulevèrent le moribond, se le passèrent de mains en mains pour le descendre. Puis, ils l’étendirent sur un lit de paille. Après un long moment d’attente, l’air pur ranima l’asphyxié, il reprit ses sens.
Un canaque à la parole autorisée lui parla: «Dis donc! toi tu l’es maigre... Pourquoi?... Toi tu l’es pas encore mort, hein?...»
Tchiaom répondit: «Ha bein! Moi manger les petits roussettes pas cuits (les chauves-souris crues). Moi boire la pluie de l’eau des cailloux... Vous besoin manger moi, hein?... Moi maigre, maigre..., vous mangez quoi?... Rien du tout!... Vous laissez moi partir à Pouapanou... Tout à l’heure moi gras encore... Après vous vient chercher moi.»
Et les guerriers protestèrent: «Ça fait rien toi maigre, nous connaît pas laisser toi partir... Nous porter toi à Bondé. Le Chef lui parler... Nous connaît rien du tout... Le Chef lui connaît bien.»
Ces explications données, les canaques coupèrent une longue perche, des lianes, de la paille, et ils façonnèrent un genre de hamac, un palanquin dans lequel ils allongèrent Tchiaom devenu le Tayo maigre.
Après avoir mis le feu aux huttes du campement, et avoir propagé l’incendie de la forêt, dans l’intention de commettre le plus de dégâts possibles, quatre canaques, deux à chaque bout de la perche, soulevèrent le palanquin avec le Tayo maigre. Et toute la horde barbare, exubérante d’une joie brutale, s’achemina d’une allure souple, vers la tribu de Bondé. Le Tayo maigre n’était pas lourd, il ne retarda aucunement la marche de la colonne, les canaques se remplaçaient au portage. Jamais le hamac ne toucha terre.
Tout le long du parcours, les canaques s’ingénièrent à trouver de la nourriture pour le Tayo maigre, de façon à le présenter au Chef avec un ventre plus rebondi. Car, au fond, les guerriers étaient très inquiets. Le Chef leur avait donné l’ordre de lui amener le Tayo gras, et ils lui apportaient un squelette. Certainement le Chef serait en colère, il allait être terrible.
Tchiaom avait faim, et il était encore plus glouton que les canaques le sont ordinairement, il avalait tout ce que les guerriers lui présentaient: Des noix de coco, des crevettes crues, des figues sauvages, des vers de bancouliers, des escargots gluants. De temps en temps on lui versait de l’eau dans la bouche, pour faire descendre. Tchiaom n’avait plus faim, il ne pouvait plus avaler, mais les canaques le forçaient encore de manger. Ils le bourraient d’aliments substantiels.