Part 12
Au fur et à mesure que l’embarcation venait, Tchiao se reculait pour se tenir toujours à une distance prudente des hommes blancs. Là, dans la mer, et sur la grève, ils étaient forts les blancs, il fallait rester sur ses gardes. Et les blancs étaient nombreux, et lui, Tchiao, il était seul; en cas d’attaque il ne pouvait compter que sur la rapidité de ses jambes.
Lorsque les blancs furent à terre, on parlementa, on se fit des signes, toujours à distance, et l’on arriva à bien se comprendre. Tchiao laissa sur le sable ses deux paniers d’ignames, et les blancs lui en jetèrent une des leurs qu’il attrapa au vol... Aussitôt l’échange fait, Tchiao s’en alla rejoindre sa popinée qui l’attendait, pelotonnée dans la paille de dixe.
A compte de ce jour, la vie de Tchiao changea: il eut, aux yeux des autres canaques, des allures bien mystérieuses. Il partait seul au petit soleil, sans dire où il allait; il rentrait quand le soleil était à pic, sans dire d’où il venait, et il ne rapportait jamais rien.
Parfois il montait sur un pic, toujours le même, en emportant un paquet composé de diverses herbes à lui. D’en bas on le voyait faire des gestes que tous les canaques ignoraient: il se livrait à des maléfices, à des sortilèges... C’était incompréhensible, il n’était pas un sorcier, Tchiao, mais il le devenait. Tous les canaques, toutes les popinées, et tous les pikininis, commençaient à avoir peur de lui.
C’était grave, le Conseil des sorciers dut se réunir, et l’on décida qu’il fallait savoir ce que voulait Tchiao. Quelles étaient les calamités qu’il appelait sur la tribu?... A quel togui[16] inconnu s’adressait-il?... Qui voulait-il faire mourir?... Peut-être allait-il falloir le tuer lui Tchiao, afin de conjurer les mauvais sorts.
[16] Diable, esprit néfaste.
Tous les sorciers de la tribu le surveillèrent, ils se rendirent compte de ses allées et venues, et de ses gestes. Ils étudièrent aussi les herbes dont Tchiao se servait. Il laissait toujours sur le pic son bouquet attaché à une gaulette fichée en terre. Tchiao s’était aperçu qu’on le surveillait, il variait ses moments de départs, il changeait ses directions, il rusait... On hésitait à le tuer, Tchiao était devenu un sorcier d’un genre tout spécial, on avait peur de lui... Quand il serait mort, il reviendrait terrible, la nuit, où il fait noir.
Ces sorcelleries duraient depuis plusieurs lunes, on commençait à s’y habituer, quand un hasard fit découvrir par les sorciers avérés, à quel sortilège se livrait le redoutable Tchiao.
Il était dans une petite clairière de la forêt, courant en rond autour d’une dizaine de perches à ignames plantées debout; il tenait des herbes dans ses mains, il les balançait; parfois il tombait à quatre pattes, puis il approchait sa bouche de la terre, et il lui parlait... Tchiao voulait faire mourir les ignames, il n’y avait plus de doute possible.
Le lendemain, le grand Chef de Gomen envoya sa garde s’emparer de la personne néfaste de Tchiao. Quand Tchiao arriva, le grand Conseil et tous les sorciers étaient assemblés... Les bourreaux étaient présents, ils attendaient les ordres.
Le Chef accusa Tchiao d’avoir jeté un sort sur les ignames, pour faire mourir toutes les ignames de la tribu.
Tchiao se défendit courageusement: «Non! Cela n’est pas vrai. Ce sont les ignames des blancs que j’ai plantées, moi seul ici je sais les faire pousser... J’appelle la pluie sur elles... J’appelle les morts qui savaient bien faire pousser les ignames, pour qu’ils m’aident, la nuit, à faire pousser les ignames des blancs».
La défense était bonne, mais il fallait aller aux preuves... Tout le grand Conseil, suivi des bourreaux, se transporta dans la clairière de la forêt. On fouilla au pied d’une perche désignée par Tchiao, et l’on trouva des morceaux de la pelure des ignames des blancs.
Tchiao avait planté un pain entier, heureusement pour lui qu’il restait encore de la croûte. Les autres perches avaient été mises là comme tromperie.
Le Conseil des sorciers réuni en assemblée secrète arriva à la conclusion suivante: «Les ignames des hommes blancs ne poussent que dans la terre des hommes blancs; elles ne peuvent pousser dans la terre des hommes noirs.»
Et maintenant Tchiao est vieux, vieux, et les jeunes qui ont travaillé chez les blancs, ceux qui boivent du tafia, ceux qui mettent des pantalons, se moquent de lui... «Et le vieux Tchiao n’est pas content. Lui, le vieux Tchiao, il voulait faire pousser les ignames des tayos blancs, pour que toute la tribu fasse un grand caï-caï. Il n’a pas réussi parce que les autres canaques ont fait mauvais»... D’instinct, le vieux Tchiao sent bien qu’il y a quelque chose de changé dans la nature.
Et comme il est un peu sourd, quand il voit des blancs ou des canaques le regarder en souriant, il croit toujours que l’on parle du pain. Et lui, le vieux Tchiao, il allonge sa lippe, il fait claquer sa langue, et il s’en va en s’appuyant sur son bâton, symbolisant le passé qui s’efface.
LE DUGONG
PREMIÈRE LÉGENDE
A la lumière avivée des étoiles, le cotre glisse lentement sur l’eau brune. Sa voilure sombre aux reflets blanchâtres se profile en hauteur, perce la nuit diaphane. De leur mol clapotis, les vagues minuscules semblent donner des coups de langue à la carène qui passe. Dans le sillage, des phosphorescences s’allument, scintillent un instant, et s’éteignent... Et le vent de terre qui musarde au fond de la baie vient dépolir l’immense miroir.
Ça marche... Ça va... La marée monte encore... Nous pourrons accoster à terre... Il y a une provision de bois sec. Nous ferons cuire la biche de mer, la fumée chassera les moustiques... Qu’en dis-tu?... Badimoin.
Badimoin est peu causeur. Cependant, par le geste tranquille de son menton poussé en avant, il esquisse une vague approbation. Ce qui se devine à la silhouette boulue de sa tête, au-dessus du panneau.
Après avoir croqué les dernières croûtes de pain, les popinées se sont endormies, à la place où elles se trouvent, sur les sacs de lest, serrées l’une contre l’autre, par un besoin mutuel de se réchauffer... Riches natures... Dès qu’elles ont un moment d’inactivité physique, comme elles ne pensent à rien, elles dorment... Et c’est bien... C’est mieux...
Depuis longtemps le bateau poursuit sa lente bordée, aucune parole n’a effleuré le silence. Le calme infini et majestueux de la nuit devient un malaise. Il accroît une impression troublante de solitude, d’abandon, de petitesse devant l’immensité, d’insignifiance de soi-même.
La brise de terre aromatisée de la senteur de bois gémit doucement à travers les cordages. De son murmure alangui elle apporte les bruits atténués de la côte: Les roussettes qui grincent, les canards qui nasillent dans les étangs, le taureau qui mugit aux échos des vallons...
Par instant c’est un souffle qui pleure, comme un râle lointain, comme une lamentation venue des millénaires... Et ce vent de tous les âges évoque le passé, les temps barbares, lorsque l’homme devenait la proie sanglante de l’homme. D’où sortaient-elles, ces bêtes humaines?... Qui pourra jamais le savoir... Ces montagnes sombres aux replis mystérieux en ont vu de ces scènes de cannibalisme, autrefois... et maintenant encore, plus près de nous, il y a quelque dix ans: Le massacre des colons de Poya, en 78... Que de meurtres incompréhensibles, que de cruautés inutiles... Ces sauvages jetés là par le hasard sont des êtres sans conscience, des brutes impulsives menées par les instincts, des ébauches d’âmes.
Et le vent pleure dans les agrès... Que diable! Il faut réagir, secouer cette tristesse, animer l’équipage.
Badimoin! mon ami, tu es une brute, un enfant de brute... Catou, ta popinée aussi... Et l’autre... l’autre popinée..., Pouépa... Un peu moins..., peut-être...
A cette apostrophe, Badimoin qui était assoupi relève la tête et demande: Quoi!... Nous besoin virer?
Non! Pas encore... Va regarder à l’avant s’il y a de l’eau.
Paresseux et geignard Badimoin se coule hors du panneau, redresse avec lenteur sa stature trapue, et va se camper à l’avant, épontillé sur ses jambes courtes et massives. D’une main il se cramponne au foc, l’autre est portée comme une visière à son front.
Après avoir de ses yeux percé l’obscurité des flots, il déclare: Là-bas, devant le bateau: les cailloux! Peut-être pas beaucoup de l’eau.
A cet avertissement le cotre vient au lof, ralentit sa marche... La marée est presque haute il faut essayer de passer.
En douceur, l’étrave aborde les têtes noires des coraux qui s’élèvent du fond, comme des bêtes sournoises aux aguets... Pas de choc... Il y a de l’eau.
Le bateau glisse lentement au-dessus de dalles qui s’éclairent de fluorescences marines. Et c’est un défilé de mosaïques aux teintes jaunes, rouges, bleues, coupées de trous sombres. Le récif frangeant se termine. Nous sommes sur un plateau de sable blanc, où s’éparpillent les taches noires des algues flottantes.
Badimoin! C’est bon... Viens ici. Je vais te donner du tabac fin pour faire une cigarette.
D’habitude, l’apathique Badimoin aspire en ronronnant au tuyau écourté d’un brûle-gueule noirâtre, après l’avoir fortement bourré d’un tabac canaque roulé en une corde, qu’il a au préalable déchiquetée dans ses doigts.
Mais quand il est à bord, il préfère le tabac fin. En voici la raison: Pour allumer sa pipe qui persiste à s’éteindre, il lui faut des braises incandescentes, ou un tison ardent en permanence. Une boîte d’allumettes ne saurait y suffire. Et alors, lorsqu’il ne se trouve pas confortablement accroupi auprès d’un feu, à se chauffer le bas-ventre, il compte sur mes libéralités. Le tabac fin est un luxe, une gratification très appréciée.
La mince pellicule de papier Job ne lui dit rien qui vaille. Pendant que je lui prépare une cigarette, il enlève de son espèce de turban poisseux, un morceau de feuille de bananier; puis, de son haleine chaude il la ramollit, tout en la pétrissant. Et ma cigarette si élégante disparaît enroulée dans cette peau. C’est une affaire de résistance, et une question de goût. Le tabac brûlé dans cette enveloppe augmente sa force, il étourdit le fumeur.
Le bateau dégagé des obstacles continue sa nonchalante bordée. L’eau clapote, huileuse, à la proue. Le fond de sable reste clair, lumineux, dans le flot transparent... Ça va bien...
Sur l’eau calme, à babord, deux expirations d’un bruit sourd, deux graves points d’orgue qui ponctuent le silence: Oââââqq... Oââââqq... On sait ce que c’est, cette voix grasse, gargouillante, sortie d’un ventre: Une tortue est venue respirer à la surface, elle a happé deux bouffées, puis, apercevant la voilure, elle a replongé en vitesse, le croupion en l’air, sans demander son reste.
A l’annonce d’une tortue proche du bateau, d’instinct Badimoin s’est précipité sur une sagaïe renforcée de trois pointes de fer. Un pied sur le plat-bord, le buste balancé, le bras haut, brandissant son engin, il regarde un rond qui s’éteint dans l’eau... Nous sommes déjà loin.
--Badimoin... A oua!... Il est trop tard, la tortue a piqué la tête dans les grands fonds.
Badimoin est revenu à sa place, à l’arrière. Par ses lèvres épaisses, allongées, à son visage camus qui se renfrogne, je vois qu’il éprouve une déception profonde: celle d’avoir manqué cette grosse tortue qui aurait donné tant de viande savoureuse.
Chez lui c’est un atavisme d’affamé. Le souci unique et constant de la nourriture prise à la source, sans imaginer qu’il puisse exister des intermédiaires.--A ce sujet, Badimoin et ses semblables sont des sages.
Une tête de popinée se hausse au-dessus de l’hiloire... C’est Pouépa... Elle veut savoir où elle est... Après un moment de muette observation, d’une voix enfantine et chantante elle déclare: Là, c’est Béco! Là, c’est Népou! là, c’est Porwy!--Sur ces paroles définitives, elle s’enfonce sous le pont, se blottit dans son coin, et s’endort.
Pouépa, ma petite, ta famille supposée devient bien encombrante. «Ta mère pour moi, son père pour toi, ta sœur pour lui, ton frère pour nous», en un mot toute la tribu commence à coûter cher. Lorsque cette invasion barbare se déverse sur le campement, elle bâfre tous les vivres. C’est une coutume... Le seul remède à cette exploitation serait d’aller jeter l’ancre ailleurs, dans d’autres eaux...
En ce qui le concerne, Badimoin est un chenapan, un libertin. Il a enlevé Catou, la jeune popinée d’un vieux canaque de la chaîne. Et comme, d’après les mœurs, les traditions séculaires, le nouveau couple a tout lieu de craindre de violentes représailles, il est venu se réfugier à bord, en attendant que le courroux collectif du village spolié s’apaise. Quand le vieux restera seul à ruminer sa vengeance, Badimoin et sa complice ne s’en soucieront plus.
En attendant ces jours fastes, selon un pacte établi sur la base de cinquante francs par mois, et de la nourriture à discrétion, ce couple constitue le seul équipage du navire.
Son arrivée est tombée fort à propos. L’équipage précédent, qui était composé d’un malabar et d’un canaque néo-hébridais marron, venait de déserter. Le malabar s’était embauché comme cuisinier sur une station de bétail. L’autre, le néo-hébridais, les affinités de race aidant, s’est fait adopter par une tribu où il avait trouvé «tapa» à sa pointure.
Quant à Pouépa, sa situation n’est guère définie. C’est plutôt une passagère voyageant pour le plaisir... On ne lui demandait rien... Un soir elle s’est trouvée là, sous l’appentis où l’on fume la biche de mer, à boire du thé, en compagnie de Catou et Badimoin... D’où venait-elle?... Peu importe... Depuis un mois elle prend part aux expéditions de pêche, sur les récifs, et jamais il n’est question de paiement... Il est vrai que la famille en tire quelques profits... C’est peut-être un plan concerté... Et, ma foi, cette jeune sauvage aux formes rondes et lisses ferait succomber plus d’une continence.
Ses parentés sont très compliquées, d’une compréhension assez difficile. Elle est tout à la fois, la cousine, la tante, la nièce, la sœur de Badimoin, selon l’inspiration de l’instant, ou la commodité de la réponse. Tantôt, ces mêmes liens familiaux la rattachent à Catou, la compagne de Badimoin, et ce Badimoin est lui-même apparenté à toute la tribu de Poya et d’ailleurs... Allez donc vous y reconnaître.
Non... Pouépa ne doit pas mentir sciemment, elle se trompe, c’est certain... Les échanges d’enfants, les adoptions successives, les trocs de femmes, et encore les rapts ont dû embrouiller les états-civils... Et les canaques ne conçoivent pas de la même manière que nous l’ordonnance de la famille. C’est regrettable... Oui... Très regrettable... regrettable... Oui... Oui...
Le capitaine s’enfonce dans ses regrets puérils, sa pensée flotte, il s’endort à la barre, tout en réagissant. Et le bateau file sans bruit, sur l’eau caressante, comme sur un tapis de soie.
Tout à coup: un choc. L’avant a buté sur quelque chose de mouvant et se soulève. Arrêt brutal. Une claque formidable s’assourdit sur la carène qu’elle ébranle. L’eau jaillit en blanches gerbes, tourne dans des remous, agite du sable. Et le bateau repart doucement, alors que trois sillons rapides fendent l’eau, creusent de longues vagues qui s’enfuient du côté du vent.
L’arrêt brusque a projeté tout le monde vers la proue. L’équipage surpris s’est dressé sur le pont, même la passagère. Badimoin a bondi, farouche, écartelé, la sagaïe au poing, mais aussitôt il s’apaise, en disant: «Mon vieux! ceux-là beaucoup malins. Lui connaît bien. C’est comme les canaques.»
Le premier saisissement passé, les popinées sont parties à rire. Maintenant elles se tordent et vocifèrent en se donnant de fortes tapes sur les cuisses, qu’elles ont nues.--C’est une bonne farce.
Tout en gardant sa gravité native, Badimoin se trouve entraîné par la contagion du rire. Sa bouche s’élargit, sa face s’épanouit, hilare. Il parle en canaque, gesticule, s’anime, mais il reste moins démonstratif que les popinées.
Le rire calmé, l’incident s’explique et se commente en un langage composé de français et de bichelamar, et avec le secours d’une mimique appropriée au cas présent.
Sachons d’abord que: «Le dugong est un genre de cétacé, mammifère, herbivore, de la famille des lamantins. Il peut atteindre trois mètres de longueur. On le nomme aussi vache marine.»
A la faveur de la marée montante, trois dugongs paissaient tranquillement dans une prairie d’herbes sous-marines, sur un haut-fond. Le papa, la maman, le petit. Ces bêtes-là vivent en famille.--Le bateau est arrivé sans bruit, sur la pointe des pieds. Il a monté sur un dugong. Le dugong surpris, aplati, affolé, s’est dégagé comme il a pu, et il a lancé un coup de queue au bateau, son seul moyen de défense. Le choc a été amorti par l’eau.
Et les trois dugongs qui craignent les hommes se sont enfuis du côté du vent.--Vent debout.--Le bateau forcé de louvoyer ne peut jamais les suivre dans cette direction. Depuis longtemps les dugongs le savent.
Les dugongs sont forts, ils sont rusés, ils sont malins. Quand ils se trouvent enfermés dans un filet et qu’ils ne peuvent plus en sortir, ils jettent les petits par-dessus les flotteurs, pour leur donner la liberté.
De temps en temps les dugongs viennent respirer à fleur d’eau. C’est aussi pour savoir ce qu’il s’y passe, paraît-il. Les canaques ont tourné ce besoin à leur profit. Un dugong est-il cerné, échoué, ou bloqué dans un filet, aussitôt tous se précipitent dessus, ils se cramponnent après, et, avec des tampons d’écorces de niaouli ou de paille, ils lui bouchent les narines. Le dugong reste sans force, il meurt étouffé.
Sa chair ressemble à celle des hommes, elle est très bonne à manger. Mais les morceaux succulents se trouvent sous les nageoires, et pas ailleurs: Des glandes d’une graisse jaunâtre, huileuse, que l’on est d’abord obligé, par déférence d’offrir au chef, et dont on se régale parfois, quand il en reste.
Et ce n’est pas fini sur le compte du dugong, il faut encore y ajouter ce talent merveilleux. «Il comprend ce que disent les hommes. Il sait parler comme les canaques de Poya. S’il ne dit rien, c’est parce qu’il est très méfiant.»
Sur ces révélations étonnantes, les conteurs s’arrêtent, ils prétendent que c’est tout, que c’est fini.
Devant l’incrédulité et le cortège de questions qu’elle amène, le bloc noir se replie, il se tait. Même en insistant il ne veut plus répondre.
Badimoin, Catou et Pouépa savent que c’est vrai. Cela leur suffit, ils n’essayent pas de convaincre. On sent que dans leur esprit le dugong est un être à part, enveloppé d’un prestige mystérieux, qu’ils doivent cacher aux étrangers. Les popinées parleraient peut-être si ce n’était la présence refroidissante de Badimoin, toujours très fermé lorsqu’il s’agit de mœurs canaques.
Regrettant déjà d’en avoir trop dit, pour se tirer de cette affaire, Badimoin énervé, le ton coléreux, exprime à peu près cette pensée: «Le dugong c’est un poisson qui appartient aux canaques, ce n’est pas un poisson des blancs. A quoi servirait de raconter son histoire aux blancs, puisqu’ils ne comprennent jamais les choses des canaques.»
Ces paroles prononcées, il s’isole dans un mutisme boudeur. Les popinées restent muettes.
Durant ces explications la terre s’est rapprochée, elle est là, devant. Le rideau de la végétation déroule sa bordure noire tout le long de la grève. L’on entend la musique tremblée des cri-cri éperdus... elle augmente d’ampleur... C’est le moment.
Badimoin! Tu as raison. Nous ne pensons pas comme les canaques. Heureusement pour nous... Prépare-toi! Nous allons virer.
Cette manœuvre a lieu. Le bateau vire, puis il repart incliné sur l’autre bord.
II
Quelques jours plus tard, en chassant les courlis au bord des marais, grâce aux combinaisons des atomes crochus, Pouépa a bien voulu conter l’histoire canaque du mystérieux dugong. Toutefois, après la promesse que Badimoin ne saurait rien de cet indiscret bavardage.
Autant que la mentalité canaque transposée en français peut le permettre, cette légende est donnée comme elle a été reçue, avec toute son imagination naïve, sa rudesse sauvage, sa senteur d’algues marines.
Autrefois, à Carindi, il y a longtemps, longtemps, on ne sait plus à quelle époque, mais il y a bien longtemps, existait un garçon canaque dont toute la tribu avait à se plaindre. Et cela se comprenait: Jamais il ne voulait apporter son aide aux plantations d’ignames et de taros. Jamais il ne s’occupait à la pêche des poissons. Jamais il ne voulait donner un coup de main à la construction des hautes cases pointues. Jamais il ne voulait faire ce que faisaient tous les autres canaques. Il ne travaillait pas, et c’était tout. Pourtant, il mangeait toujours, toujours, beaucoup, la nourriture de tout le monde.
Celui-là ne pensait qu’à danser le pilou, la nuit; à se promener au bord des rivières, sous les banians; et à chanter, à chanter aé aé aé, sur les montagnes, parce que les montagnes, en face, chantaient aé aé, aé, avec lui.
Si ce n’eût été que cette paresse naturelle, la tribu qui la comprenait très bien l’aurait admise, sans protester. Il n’était pas le seul paresseux. Mais ce garçon-là faisait encore autre chose de bien plus mauvais: Il poursuivait toujours les femmes, partout, dans les cases, sur les sentiers, à travers la brousse, au bord de la mer, dans les marais partout, partout...
Il se précipitait sur les popinées, il enfonçait ses doigts dans leur chevelure laineuse, il les jetait à terre, et il les tenait là... Des fois il leur plongeait la tête dans l’eau de la rivière, ou dans l’eau salée, pour les empêcher de crier... Et puis après, il se sauvait... Ça, c’était pas bon.
Beaucoup de ces hommes, dont les femmes avaient été violentées, ruminaient contre ce libertin une sourde colère, mais ils n’osaient rien lui dire, parce que celui qui jetait les popinées par terre était fort, fort... Au casse-tête, à la sagaïe, à la fronde, il était adroit, adroit comme on ne savait pas quoi... Et il était méchant, aussi méchant que les diables d’autrefois savaient l’être.
Quand il y avait des fêtes, des pilous d’honneur, selon une coutume maintenue par les jeunes, il exhibait son adresse.
Le corps zébré de lignes, la face peinte en noir, le plumet insolent, une canne flexible au poing, il allait se camper, crâne, au milieu de la rivière, sur un banc de sable, dans l’eau jusqu’aux genoux.
De là, tout en frappant de ses poings sa poitrine sonore, il invectivait les hommes, les traitait de sots, d’incapables, de maladroits, de buveurs du sang des femmes.
Et sous les outrages les hommes s’animaient, s’excitaient. Quatre, six, dix guerriers farouches, les plus adroits, s’avançaient sur un morne qui dominait la rivière; et tous ensemble, d’un même jet, ils lui tiraient des pierres de fronde qui sifflaient autour de lui et piquaient l’eau d’un coup sec: tsick.
Et lui, la face éclairée d’un rictus diabolique, l’œil aigu, le corps trépidant, souple comme une anguille, il se pliait, sautait à droite, bondissait à gauche, s’effaçait d’une ligne, en insultant les pierres qui passaient rageuses et ne savaient l’atteindre. Parfois, de sa canne flexible maniée comme une raquette, il les déviait d’un heurt, en criant: Ouillililili... Ce qui appelait sur lui la fureur de ses assaillants.
Malgré toute son adresse à l’esquive, ce qui était une gloire pour le clan, en raison des mauvais tours qu’il jouait et de ses fréquents adultères, la tribu ne l’aimait pas, elle le détestait, le haïssait.
Plusieurs fois de vindicatifs et orgueilleux rivaux l’avaient provoqué en combat singulier, devant la tribu entière. Il les avait d’abord nargués, et ensuite, il leur avait porté des coups avec tant de précision que toujours il était resté vainqueur, dressé dans son triomphe au-dessus d’un corps abattu, sanglant.
Et puis, il n’y avait pas moyen de l’attaquer dans la brousse, par surprise. Ses yeux voyaient partout, devant, sur les côtés, dans le dos, même la nuit. Et ses oreilles à lui, elles entendaient tout, de loin, aussi bien que les oreilles des oiseaux.
Mais ce qu’il y avait de plus invraisemblable, ce canaque-là n’avait pas peur des sorciers... Peut-être qu’il était un peu fou?...