Part 16
Mais parmi cette foule existaient tout de même quelques esprits pondérés. La classe dirigeante conservatrice des traditions--les réactionnaires de l’époque--ne voulait pas laisser la tribu s’éparpiller au hasard d’une migration précipitée. A la demande des anciens, des patriarches, le Chef convoqua le Grand Conseil.
Le sorcier qui savait tout, le Chef de la tribu, le barde-vociférateur, et certains vieux à la pensée très profonde, se réunirent ténébreusement sous un plafond de fumée, au milieu d’une case calfeutrée qui gardait les paroles avec le noir de la suie.
Et l’on refit, d’après les transmissions orales, l’historique de la popinée disparue, depuis son origine embrouillée jusqu’à l’instant de la mort du canaque, dans les palétuviers. Longuement l’on parla d’une voix lente et monotone, chacun à son tour, répétant, renforçant ce que l’autre avait dit. Lorsque tout fut expliqué, pesé, arrêté, le Grand Conseil des sénateurs s’endormit sur place, autour du feu qui s’éteignait dans la cendre.
Le lendemain, au grand jour, devant une foule anxieuse, attentive, l’orateur de la tribu, le barde, debout sur un rocher, face à la mer, déclama par phrases lourdement scandées le produit des méditations du Grand Conseil.
En voici le résumé incrusté en hiéroglyphes sur les parois des crânes canaques: Aucun des hommes qui vivent actuellement, à Pati, à Oundjo, et ailleurs, n’a connu cette popinée, qui hante les palétuviers. Elle a disparu il y a longtemps, longtemps, à l’époque lointaine des ancêtres. Maintenant cette popinée est tout à fait morte, avec ceux qui existaient de son temps. Il ne reste plus que son fantôme, son diable qui erre la nuit. Et vous savez tous qu’une popinée morte ne recherche pas les étreintes d’un homme vivant. Vous savez aussi, d’après les paroles des ancêtres, que cette popinée n’était pas méchante. Elle faisait peur, et c’était tout. Et puis, même si elle vivait encore, elle n’aurait pas eu la force d’abattre un homme aussi grand que celui qui est mort dans les palétuviers.
Vous comprenez bien que ce n’est pas elle qui a tué le canaque... Autrefois, à ce que disaient les pères des vieux d’aujourd’hui, la popinée fréquentait les dugongs. Eux, les vieux, ils l’avaient vue se promener avec les dugongs. Alors, tout s’explique. Comme elle ne pouvait pas avoir de petit avec les hommes, elle s’est sauvée de la tribu pour essayer d’en avoir avec les dugongs, parce qu’elle savait qu’à Poya il y avait quelque chose comme ça que les canaques disaient. Après cet accouplement elle n’a plus osé se montrer aux hommes, elle s’est cachée dans les palétuviers, toujours, toujours.
Et c’est sa fille qui a tué le canaque. C’est sa fille que l’on entend et que l’on voit dans les palétuviers, la nuit. C’est sa fille qui en prenant de l’âge veut revenir aux relations avec les hommes. Sa nature moitié dugong, moitié popinée, a fait d’elle une femme pas comme les autres femmes. Elle est forte, elle est brutale, jamais assouvie, capable d’abattre un homme dans la vase, et de l’étouffer sous son poids, ou de le noyer, sans le faire exprès.
Mais vous ne devez pas avoir peur de cette popinée-dugong. Sa forme l’empêche de marcher sur la terre dure. Elle ne peut que nager dans la mer, glisser à plat ventre sur le sable, et se promener debout en se tenant aux branches de palétuviers. Quand elle veut courir, elle tombe.
Sous les coups de pilon de ces phrases réconfortantes, le courage revenait. A la fin de cette harangue largement acclamée, les hommes se sentaient plus gaillards. Ils avaient compris les avantages qu’ils pouvaient tirer de cette transformation physique de la popinée extraordinaire.
C’était facile. Puisqu’elle ne pouvait pas marcher sur la terre ferme, eux, ils n’avaient qu’à y rester continuellement. Là, elle ne viendrait jamais.
Sans y être convié, de lui-même, le sorcier s’installa sur la tribune du rocher. Puis il usa de son prestige, de son verbe persuasif, pour enraciner profondément les certitudes, tout en sauvegardant la pêche, principale ressource de la tribu.
Moi! Je connais. La popinée-dugong ne vous attrapera pas. Sur la terre, elle ne peut jamais venir. Dans l’eau, elle est forte, mais elle a peur des piqûres de sagaïes, pour elle c’est comme les piqûres des moustiques. Sous les palétuviers, elle se cache derrière le tronc, et elle attend, parce que ses jambes ne savent pas la porter. Vous pouvez aller à la pêche dans les palétuviers, en regardant partout, en écoutant toutes les choses. C’est l’esprit de sa mère qui parle dans la montagne du Kaféate pour la prévenir. Vous n’avez qu’à vous taire, ne pas lui répondre. Mais la nuit, la nuit, c’est mauvais. Il ne faut jamais aller dans le chenal, où l’on ne voit pas clair. Elle vous prendrait. Elle vous étoufferait.
Ces conseils judicieux, qui affluaient dans le sens de superstitions coutumières, furent admis aussi vite qu’ils étaient prononcés. Instantanément ils prenaient la force d’une loi, car celui qui parlait, il savait, il avait vu, c’était le sorcier auquel rien n’échappe.
A partir de ce jour, plus un homme n’eût voulu, même sous la menace du Chef, aller à la pêche dans les palétuviers, la nuit; et encore moins s’aventurer au milieu du chenal. Il était sûr que là, dans ces endroits où l’on ne voit pas clair, une contrainte lubrique l’attendait au passage, et que ce jeu contre nature finirait dans un spasme suprême, au fond de la vase.
Après ces alarmes qui avaient failli emporter le village vers un autre destin, la vie canaque reprit ses habitudes régulières, avec une légende mieux assise, et un peu de tranquillité en moins.
Et les années qui matérialisaient les êtres imaginaires, et les hallucinations qui les recueillent et les incubent, vinrent ajouter certains détails qui manquaient à la description physique de cette femme monstrueuse.
Les palétuviers tordus, noueux, au feuillage assombri, et les lourdes racines hypertrophiées qui pendent et se terminent oblongues, dans l’eau, ont dû fournir la substance nécessaire à l’achèvement de cette étrange personne.
Maintenant, et depuis déjà longtemps les canaques possèdent des précisions. Ils savent comment la popinée-dugong est faite, ils savent aussi avec quoi elle a étouffé plusieurs hommes. Le temps aidant, le nombre des victimes a augmenté. On n’est pas bien d’accord sur le nombre... Mais qu’importe la quantité de victimes, puisque le fond de l’histoire est vrai.
D’ailleurs, n’ont-ils pas raison. A quoi bon s’attarder à discuter sur un chiffre, le fait est là, cela ne changerait rien à la menace suspendue. Il vaut mieux raconter la chose tout de suite, brutalement, afin que l’on puisse, en cas de pérégrinations sur la côte Ouest, se préserver de ce danger.
Voici la popinée-dugong telle que les canaques la connaissent: Sa stature est plus haute que celle des hommes. Elle est plus épaisse. Son corps est arrondi. Elle se tient debout sur des pieds qui sont mous et ressemblent à des queues de poissons. De ses bras levés elle se cramponne toujours aux branches pour ne pas tomber. Quand elle descend ses bras, ils vont jusqu’à ses pieds. Sa tête est une boule avec des cheveux comme du varech, et des feuilles posées dessus. Cette touffe lui cache le visage. On ne voit que ses yeux qui percent à travers. Son teint est plus foncé que celui des dugongs; si on ne le sait pas, on peut le confondre avec la couleur des écorces de palétuviers. Mais voilà ce qu’il y a de plus épouvantable: Elle a des seins allongés, tirés, qui pendent jusqu’à terre. Lorsqu’elle marche, ses seins traînent dans la vase, de chaque côté de ses jambes, derrière elle. Ce croquis d’ensemble indique ses diverses attitudes à l’affût.
Un homme passe-t-il à sa portée, aussitôt elle allonge son bras, le saisit, l’attire, et de ses deux seins visqueux et froids, pareils à des anguilles, elle lui enroule le cou, plusieurs tours, dans les deux sens. Le canaque à moitié étranglé ne peut ni crier, ni se débattre. Alors, elle s’étend sur la vase avec lui... Et allez!... Elle le tient là, jusqu’à ce qu’il soit tout à fait mort... Et puis après, elle s’en va, indifférente.
A présent vous savez pourquoi les canaques ne s’aventurent jamais, la nuit, à travers cette jetée de palétuviers qui s’avance sournoise, sur le plateau de Kondao, depuis la pointe du Kaféate jusqu’aux grands récifs du large, où les houles se brisent dans un roulement sourd qui fait trembler les montagnes.
En même temps qu’elle s’implantait, cette légende, venue de la compréhension que les canaques possèdent de la nature, créait dans leur subconscient un automatisme de défense. D’instinct, sans raisonner, ils ne s’approchent pas du chenal de palétuviers, la nuit. Une force répulsive les en empêche. Cette crainte issue des hérédités est si profonde que même les indigènes civilisés ne peuvent s’en affranchir. Le jour, lorsqu’ils en parlent, ils affectent d’être incrédules, et s’en amusent. Mais à la venue de la nuit, dès que les ombres envahissent les arbres, ils ne se risquent pas à ces endroits où les ancêtres ont tressailli de peur.
Cette sorte de goule sinistre, brutale, qui vit dans la mer, à l’état amphibie, cette ventouse suceuse ne peut, quant aux charmes, être comparée aux belles sirènes qui cambraient leurs tailles sur les rochers de charybde, et attiraient de leurs voix séduisantes les nautoniers imprudents. Non! Elle est répugnante, cette sirène-popinée du plateau de Kondao, mais elle ne pouvait naître sous une autre forme, puisqu’elle est une création de la mentalité canaque.
Et les canaques ne sont pas des Grecs doués d’un génie poétique, ce sont des hommes primitifs encore en démêlés avec leurs instincts. Leur imagination développée surtout par la peur ne sait concevoir que la force, la malfaisance, l’horrible: elle ne peut maintenir son envol au-dessus des réalités matérielles. N’empêche qu’eux aussi, les canaques, aux antipodes de l’Hellade, ont inventé une sirène, si affreuse soit-elle. Partout l’esprit humain est le même: Toujours ce besoin de s’entretenir d’invraisemblances, d’exagérations, d’histoires fabuleuses.
Les indigènes avoisinant le Kaféate ont perdu les filiations qui ont engendré ce monstre femelle, ils savent qu’il existe comme une nécessité inéluctable, et ils s’en préservent, sans chercher plus loin. En rassemblant les débris de ces légendes très anciennes, qui s’effacent devant la mentalité des races blanches, en comparant les analogies des faits et les causes qui les ont déterminés, on est amené à conclure que la popinée-dugong, qui hante les palétuviers de Pingène, est bien la descendante du satyre canaque qui a tué son frère, à Poya, et a dû ensuite se réfugier au fond de la mer pour échapper à la vengeance des hommes.
Nouméa, 1926.
TABLE DES MATIÈRES
Pages Préface 7 Note de l’auteur 15 Kaavo 17 Flirt Canaque 77 Le Tayo Gras 85 Ce Vieux Tchiao 197 Le Dugong 207 Première légende 209 Deuxième légende 246
ACHEVÉ D’IMPRIMER POUR LES ÉDITIONS RIEDER PAR FLOCH A MAYENNE --EN NOVEMBRE 1928--