Part 2
Après avoir éteint les feux en dispersant les bûches, afin de pouvoir les utiliser au retour, toute la bande se mit en route, s’allongea sur le sentier, mangeant les restes du repas de la veille en marchant. Le chef était pressé.
Quand le soleil fut à pic, juste au-dessus de la tête, la longue colonne qui s’était raccourcie, tassée, pour être plus compacte, et ainsi plus forte, arriva dans la vallée de Témala. Sans traverser la rivière, elle s’installa sur la rive droite, à un endroit voisin de la tribu, qui lui fut indiqué par des estafettes envoyées à sa rencontre, dès son apparition.
Le campement fut organisé avec beaucoup de précautions défensives. Il était bon de pouvoir surveiller les allées et venues des amis, les voisins; il fallait pouvoir, en cas de besoin, résister à une attaque en se protégeant par des abris naturels, pendant que les femmes se sauveraient, prendraient de l’avance; il était surtout sage de ne pas se laisser entourer, de savoir par où battre en retraite, et où se rallier dans le cas d’une dispersion forcée.
Toute l’après-midi se passa à manger, à faire quelques préparatifs pour le lendemain, jour d’ouverture du pilou, et à dormir; à dormir surtout. Aucun individu ne s’écarta du camp; les canaques de Gomen, tout dépaysés, n’étaient pas à leur aise. Des vieux, plus expérimentés, plus méfiants, cachés dans des brousses ou montés sur des arbres, ou aplatis sur des monticules, faisaient le guet, observaient les voisins. Les Témalas, de leur côté, agissaient de même. Malgré cela, quelques-uns des leurs, les plus hardis, vinrent en visite chez les Gomens, probablement dans le but de savoir ce qui se passait là.
La nuit, les Gomens mirent des sentinelles habilement dissimulées, soit en prenant la couleur et la rigidité de troncs d’arbres vivants ou morts, debout ou couchés, selon l’endroit où elles étaient placées; soit en se confondant avec le sol, au moyen d’une couche de poussière appliquée sur le corps; soit en s’habillant d’un buisson, d’une touffe de paille ou de jonc, pour en avoir l’aspect et en garder l’immobilité. Le besoin avait créé chez les canaques l’art du mimétisme.
Le jour de l’ouverture du pilou avait été fixé au quatrième de la nouvelle lune; c’était le lendemain de l’arrivée de la bande de Gomen. Dans la matinée les guerriers se préparèrent. Avec de la suie huileuse, ils se noircirent tout le corps, des pieds à la tête, y compris le visage. L’idéal était d’avoir l’aspect le plus farouche, le plus terrible possible. Ils mirent des ceintures en lianes et en cordes, des anneaux de fibres ébouriffées aux chevilles et aux poignets, ou des cordelettes en poils de roussettes portant de petits coquillages enfilés en chapelet. Chacun s’ornait suivant ses fonctions, sa richesse en objets et sa coquetterie. Ils se coiffèrent de toutes sortes de manières. Les uns portaient déjà un bonnet d’écorces d’arbres, ou d’étoffes grossières enroulées comme un turban très volumineux et très haut. Cette coiffure ne s’enlevait jamais avant une date fixée. C’était un deuil public porté par quelques privilégiés seulement. D’autres n’avaient qu’un lien, ou la ficelle de leur fronde enroulée autour de la tête, passant très haut sur la nuque, et bas devant le front; un bout de la fronde terminé par un pompon pendait à côté de l’oreille. Tous arboraient crânement le plumet de guerre piqué droit dans les cheveux. Des peignes en bois à volonté.
Quelques-uns, selon leurs titres officiels, portaient des coiffures spéciales et des ornements qui étaient leurs insignes, tels que chapeaux en plumes, couronnes cylindriques, masque et casque d’un seul tenant creusé dans un morceau de bois dur, et adapté sur une sorte de manteau recouvert de plumes. Le sorcier introduit dans cet appareil y disparaissait en entier. Ce costume, mû par son habitant, conjurait les mauvais sorts, effrayait les diables.
Dès que le soleil eût dépassé le zénith, les guerriers armés, sauvages, farouches, formés en un bataillon serré, et suivis du troupeau compact des popinées qui portaient les présents, traversèrent la rivière à un gué et vinrent se placer à leur poste, près de l’enceinte du terrain de pilou, attendant leur tour.
Au milieu de la place du pilou s’élevait un mât, tordu, convulsé, à côtes anguleuses, choisi exprès dans un arbre sec et dur. A son sommet appointi étaient enfilés d’énormes coquillages et des os de squale; à la même hauteur que les coquillages flottaient de longues banderoles blanches en écorce de banian.
Cette place était clôturée circulairement par des palissades qui laissaient entre elles des ouvertures de vingt pas environ. Ces palissades étaient faites de poteaux de gaïacs secs, plantés là, debout, avec leurs branches tourmentées, effilées comme des lances; ces poteaux avaient l’aspect de gigantesques cornes de cerfs, ils étaient reliés entre eux par des perches du même type. De grosses lianes rouges liaient tout l’ensemble et, par endroits, s’enroulaient en de grandes couronnes, dans le sens horizontal autour des branches décharnées. Tout cela s’ornait également de coquillages, d’os de tortues de mer, de squales, de vaches marines, et de banderoles de différentes couleurs.
L’aspect général de la place, dans une clairière dénudée, était triste, plutôt macabre: des squelettes d’arbres élevant vers le ciel leurs branches martyrisées, convulsées, suppliantes; et des os, des os de toutes les formes, des têtes de requins avec plusieurs rangées de dents en scie; des crânes plats de tortue, le bec crochu, les orbites des yeux, larges, vides, profondes. Ces palissades hérissées de pointes aiguës, comme des instruments de supplice, semblaient attendre des victimes. Sur un côté, le long d’une palissade, posée debout comme des Termes, trois tabous grimaçaient, la bouche au rictus relevé traversant la face dans toute sa largeur; les narines larges, creuses, débordantes, empiétant sur les joues, semblaient aspirer l’odeur d’un charnier; et sous l’arcade sourcillière proéminente, de gros yeux ronds, rouges, regardaient fixement.
A quelques pas devant les tabous, une pierre levée plantée dans le sol, légèrement penchée en avant; ce petit menhir arrivait à la hauteur de la ceinture d’un homme. Et cet ensemble était beau, admirable, répondait à une esthétique voulue: c’était le style canaque.
Sur la place du pilou, dans tout cela, pas un os humain, les canaques en ont peur, surtout la nuit. Il existait des endroits spéciaux pour les déposer, dans des grottes et au fond des forêts tabouées, où seuls les sorciers et quelques initiés pouvaient pénétrer, en suivant certains rites. Les os des victimes du cannibalisme étaient brûlés, réduits en cendres après les festins.
Le cortège imposant du grand chef de Témala, composé de conseillers et de la garde d’honneur, tous nus, reluisants de suie, armés, le «baguiyou» voltigeant, fit son entrée solennelle sur la place. Deux êtres fantastiques zigzaguaient sur les côtés du groupe; une tête noire, énorme, deux trous profonds dans lesquels roulaient des yeux, un corps fait d’un amas conique de plumes ébouriffées, et en dessous, des pieds humains qui marchaient, sautillaient: c’étaient les sorciers. Le cortège vint se ranger devant les trois tabous. Le chef, recouvert d’une housse en pandanus, frangée de filoches, se tint droit, fier, à côté de la pierre levée.
Aussitôt après, le chef de Gomen la hache et la sagaïe au poing, le plumet haut, précédant sa garde de guerriers crânes, arrogants, armés de la hache ou du casse-tête, et hérissées de sagaïes, vint présenter ses salutations au chef de Témala. Les deux chefs, sans se départir un seul instant de leur attitude hautaine, échangèrent quelques brèves paroles. Celui de Gomen détacha de ses bras des longueurs de monnaie canaque, et des chapelets de «oua-cici», qu’il offrit à sa Majesté de Témala. Sa Majesté de Témala prit sur elle quelques ornements qu’elle donna à son Altesse de Gomen. Ils échangèrent encore quelques paroles, et le Chef de Gomen suivi de son escorte, s’en retourna parmi les siens.
D’autres chefs des tribus invitées observèrent le même protocole, à quelques variantes près.
Lorsque les présentations des chefs furent terminées, les Gomens, hommes et femmes entremêlés, se suivant à la file, en monôme, traversèrent la place; ils entraient par une ouverture, passaient devant le chef de Témala. Les popinées, sans quitter la file, déposaient, en passant devant lui, les présents: tapas roulés, nattes, coquillages, armes de fantaisie, etc... La file sortait par une autre ouverture, marchait hors des palissades, pour aller se fondre à nouveau dans la masse des Gomens qui ne s’était pas encore dévidée en entier. C’était une chaîne sans fin.
Les autres tribus invitées défilèrent de la même manière.
Un lot choisi de guerriers de Gomen, les plus habiles, les plus lestes, les plus vifs, portant leurs armes, alignés symétriquement par files, formant un bloc carré, fit son entrée au pas, accompagné de son orchestre de Boum-Boum et de Tape-Tape qui prit place au pied du grand mât central.
L’orchestre préluda, d’abord tout doucement, par un chant à voix basse, contenue, qui allait en s’élevant crescendo: «Pouyarra... Poindourra... Nomendarrou... Nomendarra... aé... aé... aééé... Boiyamapou... Pou... Pouyarra... Poindourra... aé... aé...»
Le chant montait, montait, s’accélérant, s’animant de son propre rythme, s’excitant du bruit sourd des Boum-Boum frappés à contre-temps. Quand le bacchanal assourdissant fut arrivé à son comble, un cri strident, prolongé en roulant, crépita. Aussitôt le bloc des guerriers, comme un seul homme, d’un seul bond, attaqua le pilou, en mesure, d’un même mouvement, brandissant les armes d’un même geste, frappant le sol du même pied, bondissant du même saut, retombant du même poids, rebondissant ensemble, nerveux, élastiques, à droite, à gauche, en avant, en arrière, toujours en mesure, s’excitant de leurs cris de tête en trémolo, et du bruit de soufflet de leur poitrine à la respiration commandée, mesurée. Sous les coups de pilon de tous les pieds, la terre tremblait en cadence.
Autour du bataillon diabolique, des guerriers longs, minces, farouches, couraient en suivant la cadence, faisaient des enjambées de quatre brasses, ouvraient les jambes presque en ligne droite, horizontalement, les allongeaient, piquaient des pointes, touchaient à peine le sol pour rebondir souples comme des arcs. Ces énergumènes, toujours à longues enjambées, mimaient des combats, allaient vers un adversaire imaginaire qu’ils fixaient de leurs yeux fous, s’arrêtaient brusquement, le frappaient, faisaient volte-face, bondissaient d’un autre côté, lançaient une sagaïe en l’air, exécutaient des moulinets avec la hache, toujours en courant, en mesure, autour du bloc épileptique. La sueur ruisselait sur les guerriers, les respirations maintenant haletantes soufflaient toujours en cadence. Un grand cri prolongé... Tout s’arrêta net.
Les poitrines et les flancs battaient, aspirant l’air, la sueur coulait. Les Gomens étaient satisfaits d’eux; toujours ne formant qu’un bloc, ils retournèrent à leur place.
La tribu de Témala et d’autres tribus vinrent, chacune à son tour, danser le même pilou, qu’elles varièrent par endroits.
Les hommes de toutes les tribus allèrent ensuite se masser dans l’enceinte pour ne former qu’une multitude compacte. Les chefs se placèrent auprès des tabous, dans le groupe du chef de Témala.
Un vieux canaque de Témala, portant au poing un bouquet d’herbes symboliques et une longue écharpe, monta sur un haut gaïac sec de la palissade, il se posa d’un seul pied sur une branche, se cramponna d’une seule main à une autre branche. Ainsi installé, de son bras levé il secouait le bouquet et l’écharpe, en mesure avec ses paroles, cependant que son autre pied battait l’air à l’unisson du bras et de l’écharpe: c’était l’orateur.
En phrases courtes, coupées, ponctuées par les approbations en «Houm»... sourd de la foule, il fit le panégyrique du mort en l’honneur duquel ce pilou avait lieu. Il chanta les vertus, les gloires, les triomphes de Poinou: Ce vieux Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie... Houm... Poinou qui savait faire tomber la pluie pour faire pousser les ignames... Houm... Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie pour faire pousser les taros... Houm... Pour la paille, le bois des pirogues, des cases, des armes. Toute la flore comestible et industrielle y passa... Houm... Ensuite, Poinou qui savait si bien faire tomber la pluie pour faire couler la rivière, pour porter les pirogues, et ceci, et cela... Houm... Quand il y avait eu des inondations qui avaient tout dévasté ce n’était pas de la faute à Poinou qui n’avait pas su arrêter la pluie, ou qui avait donné trop forte mesure, non! c’était que d’autres sorciers, spécialistes en pluie, avaient fait pleuvoir en même temps que Poinou. Houm... Pour les sécheresses non plus, Poinou n’était pas accusable, il avait, seul sur son mamelon, fait tout le nécessaire pour appeler la pluie, ça allait réussir, tous les canaques avaient vu les nuages; mais toujours les sorciers malfaisants des autres tribus étaient venus exprès dans la région, en se cachant, pour faire des incantations en sens inverse et empêcher de pleuvoir. Donc, il n’y avait rien à reprocher à Poinou... Houm...
L’orateur cita le nom du successeur de Poinou. A ce moment, un vieux canaque tout barbu, velu frisé, monta sur un arbre sec pour se montrer au peuple. Il ne parla pas, mais il se tint perché dans une attitude très grave, très digne. L’orateur continua: «Voilà M’boidoulé le successeur de Poinou... Houm... Celui qui connaît bien... Houm... Il connaît les herbes qu’il faut pour faire pleuvoir... Houm... Les mots qu’il faut dire, les gestes... Houm... Il parla ensuite des bonnes relations qui unissaient les tribus amies de Témala et de Gomen. Le discours s’acheva approuvé, applaudi par des Houm! formidables. Tout le monde était content, la bonne entente régnait.
La multitude se dispersa partout, dans et hors de l’enceinte. Tous les canaques parlèrent entre eux, selon leur connaissance des différents dialectes. On se congratula sur la beauté de l’ouverture du pilou. On se réjouissait à l’idée de sa continuation. La bonne entente régnait. Il n’y avait, pour le moment, rien à craindre. Aucun individu n’aurait voulu par sa turbulence agressive faire naître une bagarre, une échauffourée qui aurait pu l’empêcher de prendre part au pilou de la nuit.
Les popinées ramassèrent les vivres, ignames, taros, poissons fumés, qui, pendant le long discours, avaient été déposés là, un tas pour chaque tribu, par les popinées de Témala.
* * * * *
La vallée occupée par la tribu de Témala était très fertile, bien boisée, mais au fond de ses forêts il n’y avait pas les arbres spéciaux dans lesquels on pouvait creuser de longues pirogues. Ceux plantés par les canaques n’étaient pas encore assez développés. Pour avoir ces précieux arbres à pirogues, les canaques du bas de la rivière de Témala, ceux de l’eau salée, restaient tributaires de ceux qui habitaient vers les sources, à une journée de marche: c’était les Oua-Tilous.
Ces Oua-Tilous parlaient le même dialecte que les Témalas, ils avaient ensemble d’assez bons rapports; à jours fixés ils faisaient le «Piré», ce qui consistait en des échanges des produits de la mer contre ceux du sol de l’intérieur. Ils se rencontraient à une place convenue, où ce marché avait toujours lieu régulièrement.
Depuis longtemps, les Témalas convoitaient et demandaient quatre kaoris, déjà vus et choisis par eux, pour faire des pirogues longues, longues. Les palabres à ce sujet avec les Oua-Tilous n’aboutissaient à rien, ils ne pouvaient s’entendre. Ces derniers ne voulaient rien céder de leurs exigences: ils demandaient, avant d’abattre leurs arbres, qu’il leur fût livré six jeunes popinées nubiles; ensuite, après la livraison de ces arbres à Témala, il leur fallait un nombre déterminé de charges de poissons et de crabes, à chaque jour de «piré», pendant la durée de quatre lunes.
Pour les poissons fumés et les crabes, on s’était vite mis d’accord; mais pour les popinées c’était une autre affaire, il y avait des tiraillements. Les Témalas ne voulaient les donner qu’après avoir reçu les arbres. La question popinée était très délicate, les unes appartenaient à leur homme, les autres étaient ou trop jeunes ou trop vieilles, ou vendues dès l’enfance; et celles dont ils auraient pu disposer, ils ne voulaient pas s’en dessaisir.
Malgré tout, il leur fallait ces arbres, ils voulaient ces arbres. Ils avaient bien pensé aller s’en emparer par la force, mais c’était difficile; il aurait fallu couper ces arbres et les traîner, tout en se battant avec les Oua-Tilous qui étaient nombreux; et ces Oua-Tilous étaient des canaques des montagnes, par conséquent, adroits à la fronde: ils tuaient des oiseaux. Les Témalas n’auraient pas su tenir les cordes pour tirer l’arbre et en même temps esquiver les pierres des frondes. Et même s’ils avaient pu traîner les arbres jusqu’à la rivière, en attendant une crue d’eau, il aurait fallu les garder ces arbres, pour que les Oua-Tilous ne vinssent pas les remettre à sec et les brûler. Le grand conseil convint que ce moyen n’était pas bon, mais que malgré tout il fallait avoir ces arbres.
* * * * *
Boum... Boum... Boum... Ce sont les bûches de bois creuses de l’orchestre sur lesquelles on frappe des coups retentissants, pour appeler la gent canaque au pilou. C’est la grande nuit sombre, toutes les choses s’effacent, se fondent dans les ténèbres. Pas un feu, pas une lumière. De vagues silhouettes, noires, imprécises, se meuvent dans l’obscurité, il en vient de partout, des files, des grappes, des paquets; tout cela s’avance, converge vers le grand mât, dont le sommet découpé en forme bizarre se profile dans le ciel faiblement éclairé par quelques étoiles timides. Il en arrive toujours, des silhouettes noires, diaboliques, pour aller s’ajouter au noyau, à la boule qui se forme et grouille sous le mât; il en arrive encore, et encore, la boule se grossit, s’élargit, s’étale, devient une masse, et il en vient toujours des silhouettes.
Maintenant elle est assez large la masse. Alors sortant du noyau, au pied du mât, un bourdonnement roule à ras de terre; tout doucement, progressivement, ce bruit prend de l’ampleur, devient une mélopée basse qui va encore en s’élevant, en montant toujours, et se transforme en un chant guttural monotone. A ce moment, tous les instruments sonores et bruyants de l’orchestre frappés en mesure donnent le branle.
La masse humaine s’agite, ondule, se met en marche, en pilonnant le sol, cadençant son pas sur le rythme brutal de l’orchestre; tous les canaques agglomérés, formant un disque immense, tournent, tournent, en avançant par petites saccades, en cadence: aé, aa, aé, aa, pied droit, pied gauche, pied droit, pied gauche; toujours ce même pas invariable. C’est un manège gigantesque, dont le mât central est le pivot.
Et ça tourne, ça tourne, toujours par secousses, et dans le même sens. Les individus près du centre marquent le pas sur place; ceux de la périphérie font de longues enjambées pour suivre le mouvement; et ça tourne, ensemble, toujours en mesure; aé, aa... Chacun danse à sa façon, y apporte sa petite note personnelle; pourvu qu’il avance en mesure avec la masse c’est tout ce qu’il faut; l’un va en reculant, l’autre marche sur le côté, et tous se contorsionnent, se donnent des attitudes, prennent des poses avantageuses pour être distingués par les popinées. Tous les sexes sont pêle-mêle dans le tas. Les mâles montrent leur beauté, leur force, la vigueur et la souplesse de leur échine, par des coups de reins puissants en avant. Les femelles font des grâces, des minauderies, balancent leur buste en des souplesses félines, ondulent des hanches et de tout le bassin, pour exciter les ardeurs: aé... aa... aé... aa...
Dans ces pilous de nuit, qui n’avaient pas d’autre but, les mœurs étaient à l’abandon. C’était la débauche admise, tolérée dans la mesure du possible, compatible avec le caractère jaloux de la race; chacun veillait sur son bien.
Il y avait pour ces sortes de saturnales des popinées tout indiquées: d’abord les femmes répudiées, quand elles avaient cessé de plaire, et elles étaient nombreuses. Ensuite, celles coupables d’adultère, qui avaient eu la chance de ne pas mourir du supplice infligé en punition de cette faute: Ce supplice consistait à purifier par le feu la partie incriminée, cela sur la demande du mari. Parmi ces popinées de la communauté, il y avait aussi les filles dépréciées, presque toujours victimes de la violence. Si le suborneur était craint, redouté, la chose en restait là; mais celui qui avait acheté la personne, lorsqu’elle était enfant, n’en voulait quelquefois plus, et la fille devenait relativement libre.
Il y avait aussi les popinées punies pour avoir failli aux marques ostensibles de respect dues aux hommes, et encore celles qui avaient manqué aux règles de la morale: notamment, une sœur qui avait touché ou frôlé son frère aîné, même par inadvertance, était mise de force dans la communauté. A tout ce troupeau s’ajoutaient les popinées volées aux autres tribus, et qui n’avaient pas trouvé de preneur attitré.
Ce monde de popinées grouillaient dans la danse, à la disposition de la foule masculine, toutefois en se conformant à certains usages de préséances: A vous l’honneur, Monsieur le Chef; ou, après vous, vaillant guerrier... Vous êtes plus fort que moi.
Les femmes et les épouses en titre étaient surveillées par leur seigneur et maître et ses tenants. Les filles vertueuses, sans tâche et sans tare, se trouvaient sous la garde des vieilles popinées, cerbères vigilants et intraitables renforcés par les vieux canaques.
Et ça tournait aé... aa... aé... aa..., entraînant dans son mouvement giratoire, toutes les coutumes, tous les sentiments encore rudimentaires, toutes les passions brutales de ces êtres primitifs. Le feu de la danse, les contorsions érotiques, l’odeur forte et bestiale qui se dégageait de toute cette masse de chair en mouvement, excitaient jusqu’au paroxisme les instincts et les sens de ces forcenés qui tournaient là, en cadence, dans la nuit noire, autour d’un mât, comme une ronde diabolique.
Ces licences faisaient toujours naître des disputes, des coups, des rixes; mais elles étaient aussitôt arrêtées par les non-participants qui séparaient les combattants, et les portaient en l’air, au bout de cent bras, toujours en cadence, jusqu’à ce qu’ils fussent calmés; le moyen était radical. Tacitement, aucun ne voulait que la collectivité fût privée de sa fête, et arrêtée dans ses ébats lubriques, par une dispute particulière.
Pendant les pilous de nuit, pour que les canaques d’une même tribu prissent les faits et causes de l’un des leurs, il fallait que le cas fût reconnu très grave, ou que le chef en donnât l’ordre; alors, c’était le combat: des blessés et des morts. C’était le pilou gâché, fini. Quand tout allait bien, les pilous duraient pendant plusieurs nuits, beaucoup de canaques tombaient sur le sol et mouraient des suites. Ordinairement les pilous ne prenaient fin que lorsqu’il n’y avait plus rien à manger.
Et pendant que ça marchait en cadence, des silhouettes dansantes se détachaient de la masse tournante, comme emportées par la force centrifuge, sortaient hors des palissades. Il en sortait, il en sortait, et il en revenait aussi; c’était continuel.
Hors de l’enceinte, sous les arbres touffus, dans l’obscurité, chaque tribu avait son camp distinct, sorte de buffet, de reposoir, gardé par les vieux et les vieilles. Tous ceux qui, momentanément, ne prenaient pas part à la danse se rendaient là. Entre ces camps, il y avait de grands espaces boisés, broussailleux, où la vie humaine se manifestait énergiquement, dans le noir.
C’était là Cythère...
* * * * *
Le pilou continuait, assourdissant, endiablé, frénétique. Malgré cette gaieté, il se passait quelque chose de mystérieux. Les canaques de Gomen, toujours sautant en cadence afin de ne pas attirer l’attention des autres canaques, se recherchaient. Ils redoublaient d’ardeur et se transmettaient des paroles, en mot d’ordre, en chantant aé... aa... Avec patience, suivant toujours la marche saccadée, ils se triaient, se rassemblaient par groupes, en tournant toujours, aé... aa...
Petit à petit les popinées de Gomen se défilaient, disparaissaient hors de l’enceinte. Il y avait quelque chose d’anormal dans l’air. Cependant le pilou redoublait d’entrain, animé surtout par les Gomens qui paraissaient s’amuser follement. Et le pilou tournait toujours, endiablé, pilonnant la terre en cadence: aé... aa... aé... aa...