Part 3
Soudain une grande lueur éclaire le haut de la tribu, en amont de la rivière. De longues flammes s’élèvent, se tordent, s’enroulent autour des toits pointus des cases; les cocotiers voisins, presque instantanément, se fanent, se frippent, s’enflamment comme des torches. A ce moment, le cri strident de guerre des canaques Ouébias perce et domine le bruit du pilou qui s’arrête de tourner.
C’est une attaque des guerriers Ouébias, ils ont incendié le village en amont, un moment d’hésitation flotte, les Témalas se ressaisissent, poussent leur grand cri de guerre, et brandissant leurs armes, ils s’élancent dans la direction du feu. Aussitôt, les Gomens, la hache haute, bondissent, chacun sur un Témala à sa portée, et d’un coup sourd l’abat à terre, la tête fendue, mort ou grièvement blessé. Ils se dépêchent les Gomens de faire des victimes, en tapant ferme à tout venant; il y a un moment de panique dont ils profitent.
Les canaques des tribus invitées ne savent de quel côté se ranger, beaucoup n’ont pas encore compris de quoi il est question.
Maintenant ils sont tous ensemble, les Gomens, sur un côté du champ, poussant des cris de mort. Les Témalas font tête, ils se défendent, ils attaquent. Des victimes tombent des deux côtés. Les guerriers de Gomen, poussés par les Témalas, reculent dans la direction de la rivière, ils se dispersent, se sauvent, disparaissent sous les arbres, dans l’obscurité.
Les Témalas n’osent pas les poursuivre, car ils savent que le guerrier qui attend caché est toujours plus fort que celui qui le cherche. Les Gomens ont traversé la rivière, ils sont loin maintenant.
* * * * *
Pendant que sur la place du pilou, et partout autour, des feux s’allument, éclairent le lieu du carnage, les guerriers de Témala et des autres tribus gesticulent, vocifèrent, poussent des cris, des insultes, font des menaces à l’adresse des Gomens, des lâches qui se sauvent: Revenez pour qu’on vous tue! pour qu’on vous mange! Et s’échauffant eux-mêmes de leurs imprécations, ils se tournent du côté où les Gomens ont disparu et font à leur adresse toutes sortes de gestes obscènes: voilà pour les guerriers de Gomen. Pour exprimer leur degré de colère, ils se rentrent profondément la lèvre inférieure dans la bouche et se la mordent en rugissant. Ils appellent les Gomens, ils les provoquent; de leurs armes ils frappent les arbres et les choses inanimées qu’ils trouvent devant eux. Ils se dépensent en gestes furieux.
Des vieux et des canaques moins exaltés, portant des torches, cherchent les morts et les blessés: ils les reconnaissent difficilement, tous sont pareils: des corps humains couverts de suie noire, tout souillés de sang. Des têtes méconnaissables, fendues d’un coup de hache en pierre, des entailles larges, profondes, qui laissent s’épancher des lambeaux de cervelle et des sanies. Des têtes déformées, martelées, écrasées par des coups de massues qui ont fait jaillir les yeux et gicler le sang.
Quand les chercheurs reconnaissent un Gomen, ils lui passent une torche enflammée sur le corps; si la chair tressaille, si le corps s’agite d’un mouvement réflexe, aussitôt tous se ruent sur la victime, la frappent en proférant des insultes, s’acharnent sur la tête horrible qu’ils mettent en bouillie, s’éclaboussant eux-mêmes d’étincelles rouges. Ils évitent, autant que la fureur le leur permet, de taper sur le corps, pour ne pas gâcher la chair.
* * * * *
Il fait grand jour, et pendant que dans les brasiers les pierres chauffent, ces pierres qui serviront à cuire à l’étuvée la chair encore pantelante des hommes de Gomen tués, les guerriers discutent. Chacun détaille avec minutie, parle aussi avec les yeux, et mime ce qu’il a fait, ce qu’il a vu, ce qu’il a entendu de la bataille et de sa préparation par les Gomens. Après avoir parlé longtemps, longtemps, longtemps, en rassemblant les faits, les paroles surprises, les divers gestes des Gomens, et par déduction, ils arrivent à cette explication exacte.
Les canaques de Témala ont toujours haï les canaques de Gomen. Ils leur reprochent d’être orgueilleux, vantards, d’avoir volé des popinées il y a longtemps, et surtout un fait très grave: d’avoir fait souffler le vent de Gomen, exprès pour noyer des canaques de Témala qui étaient à la pêche, aux récifs. La pirogue a disparu au large, emportée par la bourrasque, elle n’est jamais revenue, tous ceux qui étaient à bord ont été noyés.
Les Témalas rancuniers et faux ne pardonneront jamais cela aux Gomens, et ils craignent les Gomens, et c’est encore un grief de plus.
Ils avaient invité les canaques de Gomen à venir au pilou, dans la seule intention de leur voler des femmes, et ensuite, de donner ces femmes aux Oua-Tilous, en payement des arbres à pirogue, qu’eux, les Témalas, convoitaient depuis si longtemps. Les Témalas croyaient que les Gomens ne s’apercevraient pas de l’enlèvement de leurs popinées, qu’ils ne se rendraient compte de leur disparition que le lendemain, au jour. Alors les Témalas auraient fait tomber la responsabilité sur les canaques d’une autre petite tribu invitée aussi au pilou, en disant qu’ils les avaient vus, que c’étaient bien eux qui avaient volé les femmes. Les Gomens se seraient battus avec ces derniers, ils se seraient entre-tués à la grande joie des Témalas. Et si cette affaire de rapt ne s’était pas arrangée de cette façon, c’était bien simple, les Témalas avec les guerriers de Oua-Tilou, joints à ceux de la petite tribu accusée, auraient battu et vaincu les Gomens, ils les auraient tous tués, et ils auraient pris les femmes. Les Témalas sachant qu’ils étaient chez eux, sur leur propre terrain, et en plus grand nombre que les Gomens, ne doutaient pas de la victoire, ils étaient les plus forts. Tout cela était de la bonne politique canaque.
Mais les projets des Témalas n’avaient pas réussi. A la deuxième femme enlevée, une vieille popinée de Gomen, Ouanemba, la petite maigre, celle qui voyait tout sans regarder, s’était aperçue de l’enlèvement d’une fille de Gomen.--Ouanemba en se faufilant dans les brousses, comme une souris, rôdait autour du pilou pour épier les couples.
Des popinées de Témala avaient attiré la fille de Gomen hors des palissades, pour venir à leur case, pas loin, disaient-elles, manger des bons poissons de chef qu’elles avaient eus, par faveur. Les trois femmes se tenant les bras passés autour de la taille, recouvertes toutes trois d’une même natte posée sur la tête et retombant sur le dos, ainsi qu’elles le font souvent au pilou, étaient sorties de la danse, la fille de Gomen au milieu, sans attirer l’attention. La vieille Ouanemba les voyant passer devant sa cachette et flairant quelque chose de suspect, les avait suivies de loin, en se dissimulant dans le noir des brousses, se guidant au faible bruit des pieds nus et au froissement des feuilles.
Lorsqu’elles furent arrivées près des cases, des canaques surgissant d’un taillis avaient attrapé la fille que les popinées tenaient, ils lui avaient défendu de crier en la menaçant de la tuer. Elle s’était débattue, les canaques lui avaient fermé la bouche avec de la paille, et le bruit assourdissant du pilou avait aussi étouffé tout appel. Quatre canaques avaient emmené la fille, deux la tenaient par les poignets, un canaque marchait devant, et un autre la poussait dans le dos. Ouanemba, la petite maigre, avait vu tout ça.
Aussitôt, Ouanemba s’en était retournée au pilou. Tout en dansant avec une indifférence affectée, elle avait retrouvé les principaux canaques de Gomen, et leur avait raconté l’incident qui venait d’avoir lieu. Le chef de Gomen qui, pour son grand plaisir, s’était mêlé à la foule, ainsi que les autres chefs, avait été discrètement informé de cet événement grave.
Dans la cohue il avait cherché Winda, Winda le guerrier le plus rusé, le plus audacieux, le plus fort, le plus adroit de Gomen, il s’était concerté avec lui pour organiser le plan de représailles, cela sans tenir compte des conseils de Navaé, autre guerrier fameux. Tout en continuant à danser le pilou, le mot d’ordre avait circulé de bouches à oreilles. Les Gomens avaient prévenu les popinées d’avoir à se sauver, et leur avaient donné le temps de prendre beaucoup d’avance. Cela s’était fait sans bruit, normalement, les Témalas ne s’étaient douté de rien.
Quand les Gomens avaient jugé que les popinées étaient assez loin, hors de danger, quelques-uns d’entre eux étaient allé incendier les cases du petit village, en amont de la tribu. Profitant de ce que les Ouébias, en mauvais termes avec les Témalas, n’avaient pas été invités à ce pilou, les Gomens avaient imité le cri de guerre des Ouébias pour faire croire à une attaque de leur part, et ainsi créer une diversion, en attirant là-bas les plus intrépides guerriers de Témala. Ce cri avait été en même temps le signal du massacre.
Tout le plan du terrible Winda avait réussi, il y avait eu beaucoup de morts: trois fois autant qu’il y a de doigts aux mains et aux pieds d’un homme. Les Gomens n’avaient perdu que le nombre de deux mains et d’un pied d’homme.
Quand tout fut bien expliqué, les Témalas et leurs amis et alliés convinrent qu’ils tueraient tous les Gomens qu’ils trouveraient. C’était la guerre réallumée après deux ignames d’une paix relative. Chacun, avec beaucoup de fanfaronnade, expliqua, mima comment il ferait pour tuer des guerriers de Gomen, enlever des femmes, incendier des cases et voler des pirogues.
* * * * *
Après la bataille, lorsqu’ils eurent traversé la rivière de Témala, les Gomens continuèrent à marcher dispersés, à travers la brousse et par des sentiers différents. Au jour ils rattrapèrent les popinées chargées qui ne s’étaient pas arrêtées; ils se retrouvèrent et se rallièrent tous sur le parcours convenu, toujours en marchant.
Là, les guerriers changèrent un peu de direction, pour aller à la petite tribu de Panlutch, une dépendance de la tribu de Témala. Ils savaient que ce village était presque désert, puisque les habitants étaient au pilou de Témala; il n’y restait que des vieux, des vieilles, des infirmes, des petits enfants et quelques guerriers comme gardiens.
Sans perdre de temps, passant comme un cyclone, ils massacrèrent ceux qui ne purent se sauver ou se cacher introuvables; hommes, femmes, enfants, tous furent tués. Ils mirent le feu aux cases, sur le pourtour, en commençant par l’unique porte, pour empêcher d’en sortir ceux qui auraient pu être blottis à l’intérieur. Et ils continuèrent leur chemin, sans s’arrêter, sans être autrement inquiétés; les popinées toujours devant, afin de se trouver hors d’une attaque en cas de poursuite. Le soir, avant que le soleil se couche, la horde arriva à Gomen, ayant parcouru la distance d’une seule traite.
En passant près du massif Ouazangou, les Gomens avaient laissé des veilleurs pour aller sur les montagnes, à des endroits connus,--postes d’observation qui dominaient la région--, et de là, surveiller les mouvements de l’ennemi; avertir au moyen de légères colonnes de fumée intermittentes le jour, et de petits feux allumés la nuit, aussitôt éteints, et rallumés un instant après.
* * * * *
Depuis beaucoup de lunes la guerre durait, la guerre à la canaque, la guerre de part et d’autre sournoise, faite de ruses, d’embûches, de patience pour veiller, attendre pendant des jours, et des nuits, les individus isolés qui passeront, les tuer presque sans risques, et les manger. C’était la guerre de pillages, de déprédations, d’incendies, sans trop s’exposer. Quand ils se savaient beaucoup plus nombreux que leurs adversaires, ils les attaquaient soudainement, par surprise; ils tuaient vite, mettaient le feu, et ils se sauvaient. Ils avaient surtout calculé d’avance par où ils pourraient s’enfuir impunément. Jamais de batailles rangées, loyales, fières, ennoblies par le courage; non, le canaque ne se bat pas, il assassine. Si le cas se produisait quelquefois c’est qu’ils s’étaient trompés sur le nombre de l’adversaire, et le combat n’était pas long, un parti lâchait pied tout de suite.
Les sorciers, avec le cortège des superstitions, et toutes leurs roueries, jouaient aussi un grand rôle dans la guerre. Ils faisaient des incantations, des maléfices, ils se mettaient en relations avec les revenants et les diables; ils consultaient l’esprit des choses de la nature, celles qui effrayaient les hommes. Ils connaissaient de nombreux poisons qu’ils savaient employer avec beaucoup d’adresse. Par des artifices, des fétiches, soit un morceau de bois bizarre posé en travers d’un sentier, ou une pierre curieuse ayant un semblant de forme animale, ils empêchaient les guerriers de passer, les obligeaient à prendre un grand détour. La nuit ils obtenaient les mêmes résultats par des bruits extraordinaires, épouvantables pour les canaques. Eux seuls circulaient sans peur dans les tabous des morts, ils jouaient le rôle de revenants quand cela était nécessaire. Ces sombres sorciers ne vivaient pas de la vie commune, ils se tenaient à part, avaient toujours des allures mystérieuses. Les canaques les craignaient et les respectaient.
Malgré tout, ces guerres ne comptaient pas beaucoup de victimes, car, si les canaques savaient imaginer les stratagèmes, ils étaient également prudents et habiles à prévoir les surprises et à s’en protéger. Les guerres traînaient toujours en longueur, sans aboutir à rien; d’ailleurs elles n’avaient pas de but déterminé. La guerre était un état social auquel les canaques étaient accoutumés, c’était dans les mœurs, ils aimaient cette vie.
Chez les guerriers canaques, il y avait toujours de la gloriole, de l’émulation, c’était à celui qui revendiquerait le coup le mieux réussi. Par leurs exploits, certains guerriers arrivaient à acquérir du prestige, de l’ascendant, et à imposer leur domination aux autres canaques. Ils devenaient chefs de bande, ou autrement dit: petit chef de guerre.
Parmi les guerriers de Gomen, se trouvaient plusieurs chefs de guerre. Les plus renommés étaient, d’abord Winda, un grand canaque, bien découplé, déjà d’un certain âge, noir comme un coco brûlé, velu sur tout le corps, avec des épaulettes épaisses de poils frisés.
L’autre, son émule et rival, était Navaé, plus jeune que lui, un canaque rouge, à la mâchoire large, carrée, le front bas sous son énorme toison crépue, épaisse comme de la bourre: le corps ramassé, trapu, tous les muscles en boule. Navaé était réputé pour sa force, son audace, et admiré même par les siens pour sa férocité.
Depuis que la guerre suivait son cours, Winda et Navaé avaient accompli maintes prouesses. La dernière de Winda, déjà vieille de trois lunes, était d’avoir surpris un canaque et deux popinées pêchant des crabes, dans les marais de palétuviers, à l’embouchure de la rivière de Témala. Après les avoir tués, il avait pris la petite pirogue de ses victimes, et il avait mis leurs corps dedans; puis caché dans un bras de la rivière, sous la voûte des branches entrelacées, il avait attendu la nuit. Et à la faveur de l’obscurité il était revenu à Gomen avec la pirogue et les cadavres.
Cela avait été un triomphe. Une pirogue, et trois corps à manger; toute la tribu en avait eu de la viande! Winda pour faire ce coup, n’avait pris que quatre guerriers avec lui. C’était bien. Il n’avait pas peur, Winda. Il était allé chez l’ennemi, dans sa rivière. Il était malin, Winda! Tous les guerriers le considéraient avec respect. Les popinées souhaitaient être remarquées par lui.
La gloire de Winda hantait les pensées de Navaé, il voulait faire quelque chose de plus fort. Navaé habitait dans une case isolée, au milieu d’un bouquet de cocotiers du village de Koligo. Un matin, avant le lever du soleil, il envoya ses trois femmes au «pamobvi». C’est une case retirée, une manière de gynécée, où les popinées vont périodiquement, quand elles sont obligées de s’isoler, ou bien lorsqu’elles veulent n’être qu’entre elles. C’est leur club. L’homme qui approcherait de ces cases se couvrirait de ridicule, il serait déshonoré.
Navaé prit ses armes: sa lourde hache ronde de pierre bleue. Un paquet de six sagaïes noires, courtes, dressées et durcies au feu. L’une de ces sagaïes dans la main de Navaé devenait une arme redoutable; son doigt muni d’une petite corde pour lui imprimer un mouvement de rotation, celle-ci partait en sifflant, s’enfonçait vibrante dans un tronc d’arbre, si profondément qu’il était impossible de l’en arracher; à quatre-vingts pas elle ne manquait jamais son but. Il prit aussi une autre sagaïe, plus forte, ornée de bagues en poils de roussettes; la pointe était faite d’un dard aigu et rugueux provenant de la queue d’une raie. Il suspendit à son épaule un petit filet à mailles serrées contenant des pierres de frondes taillées, ovoïdes, effilées des deux bouts. Il avait sa fronde toujours à la tête; il resserra la corde enroulée autour de ses reins. Sans avoir dit ses intentions à personne, il partit.
Il marchait, Navaé, de son pas ferme et vif, mettant la pointe des pieds en dedans afin de ne pas peigner les herbes rugueuses avec ses orteils. Il allait vite, filant vers les montagnes; de ses yeux perçants d’émouchet il fouillait les broussailles. Avant de s’engager dans les épais fourrés, il s’arrêtait pour écouter, pour regarder, il jetait des pierres dans les endroits suspects. Rien d’anormal. Il continuait à marcher, voyant tout, cherchant à terre des traces, s’expliquant le moindre bruit, devinant le pourquoi du vol des oiseaux. Les roussettes qui s’envolent en nombre, d’un endroit, ont été troublées dans leur sommeil par la présence de quelqu’un. Les corbeaux qui croassent, voltigent, se posent et repartent, toujours dans une même direction, suivent un individu, par curiosité et dans l’espoir d’une provende quelconque. Les grosses hirondelles qui voltigent bas et en rond, piquent vers le sol, suivent la piste d’un être qui fait lever des insectes sur son passage. Navaé connaissait les manières de tous les oiseaux, ceux qui jettent un cri spécial, et ceux qui s’envolent brusquement quand ils aperçoivent un canaque. Et de son pas vif, Navaé arriva au col de Oua-Bala. Il s’arrêta en haut, et regarda longuement devant lui.
Là, en bas, à ses pieds, les grandes plaines onduleuses, vertes et jaunes par places, qui vont et s’étendent jusqu’à la mer. Sillonnant ces plaines, des méandres capricieux d’un beau vert foncé: ce sont les bois poussés en bordure des creeks et des rivières pour en ombrager les eaux et en dessiner les cours sinueux, depuis le pied du massif Taom jusqu’au littoral frangé de palétuviers. Et là-bas, dans le lointain, ce cap où se bute la ligne d’horizon: c’est la chaîne du Kaféate, d’un bleu sombre, vaporeux. De son regard puissant qui dominait, Navaé scruta tout, s’expliqua tout. Sur l’immense plaine d’émeraude bordée de la dentelle blanche des brisants, des petits points qui brillent au soleil: ce sont les voiles des pirogues qui vont à la pêche, aux récifs. La colonne de fumée qui s’élève penchée, et dont le haut s’étale en panache: c’est le village canaque de Pouaco. Et encore plus loin, la grande tache qui s’étend toute sombre: c’est l’embouchure de la rivière de Témala avec ses forêts de palétuviers. Les yeux de Navaé lancèrent des éclairs de férocité: C’est là que Winda a fait son dernier coup, mais lui, Navaé, il va faire mieux... il y va aussi à Témala, seul, il n’a besoin de personne pour l’aider à tuer, ou pour le défendre; lui, Navaé, il est plus courageux, plus fort que Winda. Il ne sait pas encore le coup qu’il fera, non; il va se cacher, veiller, attendre; il est sûr qu’il va triompher de Winda. Toute la tribu de Gomen sera obligée de le reconnaître comme grand chef de guerre, lui, Navaé.
Dans cette pensée, il se mit en route avec plus d’ardeur, passant à travers les gaïacs, suivant la base du massif Taom. Se trouvant sur des territoires contestés, il redoublait de prudence, recherchait les terrains durs, sautait quelquefois d’une pierre à l’autre afin de ne pas marquer les empreintes de ses pieds; il allait, se tordait, souple, félin, se baissait parfois jusqu’à terre pour ne pas casser ou froisser les branches qui auraient laissé des traces de son passage. Par moments, sur les élévations du terrain il s’arrêtait pour regarder et écouter, il aspirait l’air: rien. Il repartait de son pas énergique.
En passant au fond d’une vallée plus boisée, il vit un arbre mort couché à terre, un bancoulier pourri. Il s’arrêta pour le déchiqueter sans bruit et en extraire de grosses chenilles blanches, annelées, des larves d’un coléoptère énorme, qu’il mangea crues, en les happant une par une. Les chenilles se tordaient dans sa bouche, tout doucement il les écrasait entre ses molaires pour en exprimer le jus et le savourer; quand la bête était dégonflée, flasque, d’un coup il l’avalait. Il ne pouvait s’arracher de ce régal. Enfin, quand il lui fut impossible d’en engloutir une de plus, il se décida bien à regret à partir, se dépêchant pour rattraper le temps perdu.
Pendant que le soleil descendait toujours, Navaé arriva sans aucun incident remarquable sur un versant de la vallée de Témala. Il s’arrêta pour étudier le terrain, et fit choix d’un mamelon boisé de niaoulis, de gaïacs, et de brousses épaisses, tout proche, au-dessus de la tribu.
Employant sa prudence et ses ruses, il alla se cacher sur ce mamelon, sans être vu par les canaques. De là, il dominait la partie habitée de la région. Il observa tous les mouvements, fit attention aux plus petits détails. Puis, il prépara son lit, disposa une bûche pour mettre sa tête, rassembla à une place toutes les feuilles mortes et les herbes, il entoura sa couche de petites branches épaisses afin de dissimuler sa présence, et se préserver du vent frais de la nuit. Lorsque le soleil, rouge comme un morceau de feu, descendit se baigner dans la mer, Navaé remarqua un nuage floconneux de sauterelles qui tourbillonnait et tombait comme de la pluie sous les rafales, dans une petite vallée qui se prolongeait en passant au pied de son monticule.
Pendant longtemps, la nuit, Navaé regarda dans la tribu les silhouettes et les ombres des canaques qui se mouvaient autour des feux, sous les appentis qui servent de cuisine et de réfectoire. Elles gesticulaient, les silhouettes, et les unes après les autres elles disparurent baissées, allongées en avant, comme avalées la tête la première par les portes basses des cases pointues. Petit à petit les feux s’éteignirent.
Navaé, ensemble veillait et dormait, pensant à la gloire de Winda. Incendier les cases, là, en bas, c’était facile; mais il n’aurait pas le temps de mettre le feu sur tout le pourtour, il ne pourrait allumer que la porte. Les canaques feraient un trou pour sortir, il n’arriverait donc pas à les brûler vifs. En se dépêchant il ne pourrait allumer que les portes de deux ou trois cases, et après se sauver. Cela n’en valait pas la peine. Ensuite, sa présence dans la région serait connue par les Témalas. Depuis trois lunes les Gomens n’étaient pas venus les déranger, ils ne se doutaient de rien, ils avaient relâché leur vigilance.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .