Part 4
Elle s’en allait, par le sentier, Kaavo, la jeune popinée de la tribu de Témala. Kaavo, la fille du chef, Kaavo, la belle fille au teint rouge, déjà donnée par ses parents, lors de sa naissance, à Attéa, le fils du chef de la tribu de Voh. Elle s’en allait par le sentier, insouciante, écartant de ses bras en avant, la paille de dixe et les joncs, et les roseaux mouillés, alourdis de rosée, qui se penchaient mollement et lui barraient le chemin. Les poules sultanes et les hérons effrayés s’envolaient sur son passage. Elle s’en allait, Kaavo, des gouttelettes de rosée suspendues aux brindilles, et scintillantes comme des perles, faisaient en frôlant son corps nu, courir des frissons sur sa peau aux tons cuivrés; elle s’en allait, Kaavo, rentrant son ventre, le creusant, frileuse. De sa poitrine encorbellée, ferme, et de ses bras, elle entr’ouvrait l’océan des herbes vertes, jaunes, fendant les touffes d’un bleu plus sombre; par moments, au-dessus de la végétation houleuse, sa tête seule émergeait, surmontée de la boule crépue, énorme, de ses cheveux rougis au lait de chaux. Parfois, dans les petites éclaircies, elle s’arrêtait pour offrir son corps et ses membres nus aux caresses du soleil levant; tout naturellement, elle se campait comme une statue de bronze. Elle avait des lignes sculpturales, Kaavo. Cette beauté plastique de l’être sain qui, sans aucune contrainte, s’est développé dans la grande nature, s’est trempé à l’air libre, et vivifié aux rayons du soleil. Sa taille cambrée, souple, sur ses hanches évasées, et ses membres arrondis, aux muscles longs, avaient de l’harmonie. C’était un bel animal humain dans toute sa force et toute sa grâce.
Son vêtement était plutôt léger: posé très bas autour de ses hanches rondes, et descendant jusqu’à mi-cuisse, s’enroulait son tapa blanc, fait de fibres de magnagna[7] et de jonc battu; un collier de graines végétales et de petits coquillages percés ornait son cou; une ceinture de jonc tressé serrait et assouplissait sa taille; à ses poignets et à ses chevilles, des cordelettes en poils de roussettes indiquaient la finesse de ses attaches; dans ses cheveux épais et bourrus, sur le devant, était planté un peigne en bambou, dont le sommet formait une sorte de diadème; une fleur écarlate, en aigrette, était piquée près de son oreille; et c’était là tout son costume.
[7] Liane textile que les indigènes emploient comme liens.
Elle s’en allait par le sentier, Kaavo; le balancement onduleux des franges de son tapa blanc rythmait son pas agile et cadencé; elle s’en allait, Kaavo, insouciante. Où allait-elle, Kaavo, si matinale?... D’habitude les popinées craignent le froid, elles ne sortent des cases que fort tard, lorsque le vent et le soleil ont bu la rosée de la nuit, et séché les feuilles. Où allait-elle, Kaavo?
Kaavo, comme tous ceux de sa race, n’avait que des idées très simples; et pour elle, comme pour eux, le grand problème de la vie, le vrai, le seul, était de manger, manger beaucoup, manger toujours, et tout comme eux, Kaavo était gourmande, mais elle était réputée parmi les siens comme étant un fin gourmet; et, ce matin-là, Kaavo voulait manger une friandise à son goût. Cela était bien permis à une fille de chef, n’est-ce pas?
Elle savait bien, Kaavo, où elle allait, et ce qu’elle voulait faire; elle avait vu, hier, à la tombée de la nuit, quand les roussettes commencent à sortir des bois, elle avait vu une nuée de sauterelles s’abattre dans le haut de la vallée, pas loin de sa case, et elle savait que pour prendre facilement beaucoup de sauterelles, il fallait y aller de bonne heure, le matin, pendant que leurs ailes sont encore mouillées de rosée; à ce moment elles ne peuvent s’envoler. Kaavo allait en ramasser à pleines poignées... Elle s’en allait par le sentier, Kaavo, insouciante, se réjouissant d’avance à l’idée de ce copieux régal.
Elle s’en allait, Kaavo, toute seule, personne n’avait voulu la suivre, l’herbe était trop mouillée, il faisait trop froid. Et elle allait, par le sentier, en balançant son tapa blanc, de-ci de-là, à sa portée, cueillant des baies, qu’elle mangeait, gloutonne; elle marchait, et son tapa rythmait son pas. Elle s’en allait, Kaavo, heureuse sous les caresses du soleil, insouciante, ne pensant qu’aux sauterelles.
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Lorsque les premières clartés du jour colorèrent les cimes des montagnes, Navaé veillait déjà les mouvements de la tribu encore endormie. Le soleil apparut, rien n’avait bougé. Toujours attentif à regarder, Navaé remarqua des hérons et des poules sultanes qui s’élevaient de la plaine, au pied du monticule sur lequel il était posté. Tout de suite il comprit que là, en bas, il passait quelqu’un. Alors quittant son observatoire, avec précaution, il s’avança de quelques pas, pour voir: il aperçut une forme humaine qui allait, écartant les hautes herbes, en suivant le sentier, montant toujours dans la vallée; c’était une popinée, elle s’arrêta un instant, sa peau rouge luisait au soleil matinal.
Le plan de Navaé fut vite tracé; il avait deviné que cette popinée allait aux sauterelles; il pouvait la prendre, il verrait ensuite ce qu’il en ferait. Passant sur le flanc opposé du mamelon, hors de la vue de la popinée, il partit pour aller l’attendre en haut de la vallée, dans la partie plus boisée, près des sauterelles. En arrivant il piqua ses sagaïes debout en terre, il ne garda que sa hache ronde. Sur le bord du sentier, Navaé s’effaça derrière un arbre, et il attendit sur ses jarrets fléchis, ramassé, le buste courbé en avant, le bras plié vers l’épaule, la hache au poing, les yeux allumés, magnétiques, en arrêt, prêt à bondir.
Elle avançait toujours, la popinée rouge, en suivant le sentier, entr’ouvrant les hautes herbes, les joncs et les roseaux. Elle s’en allait, Kaavo, heureuse sous les caresses du beau soleil, insouciante, ne pensant qu’aux sauterelles. Tout à coup Kaavo s’affaissa, écrasée sous un poids énorme qui lui tombait brutalement sur les épaules. Avant qu’elle eût compris, elle était terrassée; un guerrier, d’une main, la tenait par les cheveux, il lui avait mis un genou sur la poitrine, et brandissait en l’air une lourde hache tranchante. Kaavo surprise n’avait pas poussé un cri, elle restait là, pétrifiée.
Le guerrier parla: «Si tu cries ou si tu bouges, je te fends la tête!»
Kaavo vit dans les yeux féroces du guerrier que la menace n’était pas vaine. Elle ne bougea pas, ne cria point; mais la faculté de penser lui revenant, les yeux mi-clos elle regardait à travers ses longs cils, veillant une occasion, un éclair, pour lui glisser entre les doigts, comme une anguille.
Le canaque la tenait toujours d’une main enfoncée dans les cheveux, et d’un genou sur la poitrine. Il posa sa hache à côté de lui, défit de sa main libre la corde qui le ceinturait. Puis, immobilisant toujours Kaavo sous son poids, il lui lâcha les cheveux, lui attacha un bout de la corde autour du cou, garda l’autre extrémité dans la main, et il lui déclara: «Je t’ai vue au pilou de Poinou, celui qui faisait tomber la pluie; je te connais, tu es la fille du chef, tu es Kaavo, je te tiens, n’essaye pas de te sauver, c’est inutile. Viens avec moi à Gomen, tu seras une femme du chef.»
Kaavo répondit: «Laisse-moi, je ne veux pas être la femme du chef de Gomen, je suis pour Attéa qui sera le grand chef de Voh.»
Navaé reprit impérieux: «Tu seras ma femme, à moi! tu vas marcher devant, où je te dirai d’aller; si tu casses des branches ou si tu fais des marques avec tes pieds, je te frapperai; si tu cries, je te tuerai pour te fermer la bouche.» Et lâchant sa victime, mais tenant toujours le bout de la corde, Navaé lui ordonna de marcher.
La peur, un long atavisme d’obéissance et de servitude firent marcher la popinée comme le canaque le voulait; de sa laisse il la guidait, sans paroles. Il passa reprendre ses sagaïes fichées en terre, et l’un suivant l’autre, ils se dirigèrent sur le versant intérieur du massif de Taom.
Navaé avait changé de direction, il allait vers les Paimbois. Cela pour dépister ceux qui chercheraient ses traces, lorsque la disparition de Kaavo serait connue. Il passait le long du Taom, sur le versant au soleil levant, dans une région même peu connue des canaques, presque impénétrable, tant la végétation y était puissante et entrelacée.
La disparition de la belle Kaavo, la fille du chef de Témala, celle qui, aux ignames prochaines, devait être la femme du fier Attéa, agiterait et mettrait sur pieds ces deux tribus amies. Tous les plus vaillants guerriers, et les plus fins suiveurs de traces, se mettraient à sa recherche pour la reprendre et tuer ses ravisseurs.
Et lui, Navaé, tout seul, en conduisant sa captive, il échappera à leurs poursuites, il emmènera Kaavo à Gomen; il aura pris la fille du chef de Témala, à Témala même, dans sa tribu, sous le nez de tous les guerriers, en se moquant d’eux. Voilà de quoi être fier. Winda n’aurait pas pu en faire autant. Tous les guerriers de Gomen le proclameront, lui, Navaé, grand chef de guerre, tous lui obéiront. Le grand chef de Gomen l’invitera à venir manger de ses poissons réservés pour les chefs. Quand il désirera une popinée il la prendra, personne n’osera le lui défendre. Qui comme Navaé?... Il n’y en a pas!
Pour mettre la plus grande distance possible entre les guerriers de Témala et lui, Navaé activait son allure, il allait sans s’arrêter un seul instant, menaçant Kaavo de la fouetter avec sa sagaïe, si elle ne marchait pas assez vite.
Et Kaavo allait, gardant toujours l’espoir de réussir à se sauver. Pauvre Kaavo, elle ne pouvait même pas lever les mains pour détacher le nœud qui était derrière son cou, sans que son conducteur s’en aperçût; et il lui était impossible de mener la corde jusqu’à sa bouche pour la mâcher, la couper avec ses dents, la corde était trop serrée.
Elle marchait toujours, Kaavo, sous la menace de Navaé, pensant à la nouvelle vie qui lui serait imposée si elle ne parvenait pas à s’échapper. Être la femme du chef de Gomen, ou celle de Navaé, c’était ne plus jamais revoir la belle vallée de Témala, son pays à elle; c’était aussi ne jamais être la femme d’Attéa; depuis son enfance elle était faite à cette idée; cela n’était pas possible, c’était comme si les cocotiers avaient poussé les feuilles en bas et les racines en l’air; elle ne comprenait pas cela, Kaavo. Les guerriers de son père viendraient la reprendre avant qu’elle fût la femme du chef de Gomen ou celle de Navaé; et elle avait bien peur Kaavo, en pensant que son conducteur la tuerait peut-être, pour ne pas la rendre vivante aux guerriers de Témala.
Une secousse sur la corde la fit s’arrêter. Navaé lui dit: «Le soleil a dépassé nos têtes, il descend, maintenant nous sommes loin de Témala, il faut trouver à manger. Nous allons passer dans cette forêt noire, et là, tout en marchant toujours, tu remueras avec tes pieds les feuilles mortes, tu ramasseras des bulimes[8], et moi je tuerai des oiseaux, tu les ramasseras aussi.»
[8] Sorte de gros escargots.
Coupant avec sa hache une branche d’un chou palmiste qui se trouvait à côté, il fendit la nervure au milieu, dans le sens de la longueur, et donna les deux palmes à Kaavo, qui vite tressa un panier.
Au bout d’un petit moment, le panier était fait. Ils se remirent en route, l’un suivant l’autre, chacun à un bout de la corde. En passant dans la forêt, tout en marchant Kaavo soulevait, de la pointe de ses pieds rasant la terre, l’épaisse couche humide des feuilles mortes. Souvent elle se baissait pour ramasser un bulime qu’elle mettait dans son panier.
Navaé, muni de pierres, de son regard d’émouchet fouillait le feuillage sombre des arbres. Un caillou partait en ronflant, un choc, du bois qui se casse, et bien souvent un notou tombait pesamment sur le sol. Kaavo allait le prendre, toujours suivie de son conducteur inexorable.
Quand Navaé jugea que les provisions étaient suffisantes, il dit à Kaavo: «Fini! marche droit, comme ça.» Et de sa main il lui montra la direction. La popinée devant le canaque, ils continuèrent à filer sans prononcer une parole. Ils marchèrent longtemps, le soleil baissait.
Un peu avant la nuit sombre, ils s’enfoncèrent dans une vallée profonde, remontant le cours d’un ruisseau. Ils allaient sous la tonnelle interminable des branches se croisant, s’entrelaçant, au-dessus de l’eau qui serpentait, bondissait, fuyait comme du vif argent. Ils marchaient dans le lit du creek, sautant de rochers en rochers, passant parfois dans l’eau; ils allaient en montant toujours, entre deux contreforts du pic Homédéboa. Quand ils dominèrent la région, lorsque la vue put s’étendre au loin, ils s’arrêtèrent.
Au milieu de grands rochers de serpentine grise, dans un fouillis inextricable d’arbres et de lianes entremêlées, sur un sol devenu élastique par l’entassement des détritus végétaux, ils installèrent le campement de la nuit. Navaé guidant toujours Kaavo qui était devenue sa chose docile. Ils allumèrent un petit feu sans fumée pour cuire les bulimes et les pigeons sur la braise ardente. Ils les mangeaient au fur et à mesure qu’ils étaient à moitié cuits. Aussitôt le repas terminé, ils éteignirent le feu.
Kaavo pensait toujours à se sauver. Elle était une belle popinée, jeune; Navaé était un homme, jusqu’à maintenant il ne lui avait pas fait de mal, il ne l’avait que menacée. Dans la nuit, il sera comme tous les canaques, il aura les mêmes intentions; la discipline et la surveillance se trouveront relâchées, Navaé sera moins méchant, il aura de la douceur, il lâchera le bout de la corde qu’il tient dans sa main. Elle profitera de ce moment pour se sauver, avant que Navaé l’ait brutalisée. Et si cela n’arrivait pas, si Navaé était toujours aussi méchant, elle pourrait peut-être, pendant qu’il serait endormi ou assoupi, détacher la corde ou la couper. Après, dans la nuit noire, elle se sauverait si vite, elle se cacherait si bien, elle s’accroupirait si petite, elle ferait si peu de bruit, que son gardien ne pourrait pas la retrouver. Elle s’en retournerait à Témala, dans son beau pays à elle; elle irait à sa case rejoindre ses compagnes, elle achèverait la belle natte qu’elle tressait, en pandanus. Et plus jamais elle n’irait aux sauterelles, seule, le matin. A Témala, elle avait sa culture à elle, des ignames, elle planterait des... Navaé la tira de ses réflexions, en lui prenant brusquement un bras, et d’un bout de la corde qu’il tenait à la main, il lia le poignet de Kaavo avec le sien, en croisant des boucles fortement serrées. Pauvre Kaavo, tous ses espoirs de fuite s’envolaient.
Navaé se coucha sur le lit de feuilles sèches, avec Kaavo à son côté, leurs deux poignets attachés ensemble. L’un ne pouvait faire un mouvement sans que l’autre le sentît.
Navaé expliqua à Kaavo: «Je ne te ferai pas de mal, car je te garde pour le grand chef de Gomen; tu es de la race des chefs, tu seras sa popinée à lui, la plus belle. Après cela, les Gomens et les Témalas ne se feront plus la guerre, les deux tribus seront amies; à elles deux, elles seront plus fortes que toutes les autres tribus, elles battront tous les canaques des montagnes; leurs plantations, leurs popinées, leurs arbres, tout sera pour nous: nous ne travaillerons jamais, nous les canaques de l’eau salée; nous nous promènerons dans nos pirogues, nous irons à la pêche, nous ferons des grands caï-caï, des pilous. Tu comprends ça, Kaavo. C’est joli! il ne faut pas te sauver, je vais dormir et toi aussi.»
Et tous deux, chacun poursuivant ses pensées, simulèrent un profond sommeil.
Kaavo comprenant qu’il lui était impossible de reconquérir sa liberté, essayait de se faire à l’idée de sa nouvelle vie. Tout ce que Navaé disait n’était pas vrai, mais elle ne serait pas tuée, elle ne serait pas mangée; le bonheur était encore possible pour elle. A Gomen, il y avait beaucoup de taros, beaucoup d’ignames, une belle rivière, beaucoup de poissons, des grandes pirogues, des îlots avec beaucoup de coquillages; à Témala il n’y en avait pas, des îlots. Elle serait une femme du chef de Gomen, toutes les popinées seraient ses compagnes. Bien sûr, elle ne pourrait jamais aller à Témala dans son beau pays, ou si elle y retournait, elle ne serait plus la popinée d’Attéa; les canaques lui feraient du mal, et si elle n’en mourait pas, on la donnerait à un homme quelconque. Quand son union au chef de Gomen serait un fait accompli, il valait mieux qu’elle y restât, à Gomen. Et Kaavo, tout en regardant à travers ses cils scintiller les étoiles, tout doucement se résignait.
Navaé, couché le long du corps chaud de la jeune popinée, subissait le supplice de la tentation. Tous ses instincts de brute affluaient à son cerveau obtus. Il se passait en lui une lutte intense qu’il démêlait difficilement. Son orgueil et son ambition, les traditions et les coutumes de la race, ses désirs de bête lubrique, toutes ces pensées chaotiques s’agitaient, combattaient en lui. La puissance de son entêtement fit triompher son besoin de domination. C’était déjà un acheminement vers un progrès: la volonté domptant l’instinct, au profit de l’ambition. La nuit se passa sans autre entretien avec Kaavo.
Le matin, dès qu’il fit clair, ils se mirent en route pour Gomen, Navaé conduisant toujours Kaavo par sa laisse. En approchant de Gomen, Navaé évita même de se montrer aux canaques de sa tribu qui circulaient dans les alentours. Ils arrivèrent à Koligo, à la case de Navaé, personne ne les avait vus.
Là, Kaavo toujours menée en laisse, Navaé portant encore ses armes, ils pénétrèrent sous l’appentis qui était la cuisine. Au milieu, sur le foyer éteint, une marmite ronde en terre cuite était calée sur des pierres. Navaé plongea la main dedans, il en retira des ignames et des poissons fumés. Kaavo et Navaé assis à côté du foyer éteint, l’un en face de l’autre, mangèrent gloutonnement, bruyamment, sans échanger une parole.
Navaé était préoccupé, soucieux. Par moment il portait ses yeux fuyants sur Kaavo, il n’osait plus la regarder; derrière son front bas et embouti une pensée se formait, se durcissait, prenait corps; dans ses yeux qui n’avaient jamais brillé de douceur, s’allumaient des indécisions, des hésitations.
Tout à coup, se précipitant sur Kaavo, il la terrassa, la tenant à la gorge, étranglée, incapable d’un cri, d’un mouvement. Et prenant sa longue sagaïe au harpon de raie, n’hésitant plus, il la lui piqua dans un œil, mais cet œil s’obstinait à glisser, à tourner sous la pointe aiguë; lâchant la gorge de Kaavo, il lui enfonça un doigt dans l’orbite pour immobiliser l’œil, et de la pointe de sa sagaïe il le creva. Il en fit autant à l’autre.
Kaavo resta allongée, inerte. Du sang et une matière visqueuse coulaient de sa face, tombaient en gouttes rouges sur la natte jaune.
Navaé, sans s’occuper de Kaavo, alluma le feu. Il fit sa grande toilette de guerrier, se noircit tout le corps, planta dans ses cheveux son grand plumet, il se para de ses plus beaux ornements, et ramassant ses armes, il allait partir lorsque Kaavo reprit ses sens. Elle se mit à se plaindre, à gémir doucement, à pleurer. Pauvre Kaavo, peut-être avait-elle des larmes dans ses yeux qui n’étaient plus. Navaé la souleva et l’assit appuyée contre un poteau de la case.
Kaavo porta les paumes de ses mains à ses orbites rouges et vides, et elle resta immobile soutenant sa tête penchée; du sang ruisselait le long de ses poignets et venait s’égoutter à ses coudes. Elle geignait Kaavo, inconsciente, insensibilisée par la trop forte douleur.
Navaé alla dans la tribu inviter le grand chef de Gomen, tous les guerriers, et surtout Winda son rival, à venir chez lui prendre part à un grand festin. Navaé voulait leur faire une surprise, il ménageait ses effets.
Navaé avait crevé les yeux de Kaavo surtout par jalousie, afin d’empêcher le grand chef de Gomen de prendre et de garder cette jeune popinée, alors que lui, Navaé, n’y avait pas droit. Elle était de sang royal.
En arrivant à la case de Navaé, les canaques y trouvèrent une popinée toute maculée de sang, accroupie à terre, appuyée à un poteau; elle geignait, inconsciente.
Et Navaé se mettant à côté d’elle, dit aux guerriers: «C’est Kaavo, la fille du chef de Témala, je suis allé seul la prendre dans sa tribu, je l’ai emmenée ici, je lui ai crevé les yeux pour qu’elle ne puisse pas se sauver. Je l’ai respectée, parce que, vous savez bien, la chair virginale des filles est meilleure, et les hommes qui en mangent deviennent plus forts. Nous allons manger Kaavo.»
Parmi les guerriers de Gomen, il y eut quelques réprobations faiblement exprimées: Avoir pris la fille d’un grand chef, lui avoir crevé les yeux, et ensuite la manger, c’était quelque chose d’extraordinaire; le sentiment atavique du respect des chefs se trouvait bouleversé.
Mais le geste audacieux de Navaé, son mépris infligé à la tribu de Témala, et sa cruauté, en imposèrent à tous les guerriers; ils lui firent des acclamations: Navaé était le plus grand des guerriers, c’était comme le diable. Qui comme Navaé?... Il n’y en avait pas.
A côté de Kaavo insensible à tout, les canaques firent chauffer les pierres. Lorsqu’elles furent prêtes, Navaé acheva Kaavo en lui fendant la tête d’un seul coup de sa hache ronde en pierre bleue. Le grand chef de Gomen et tous les guerriers en mangèrent, chacun un morceau, pour avoir de la virilité, de la force. Navaé fut encore acclamé. Il n’y en avait pas comme lui.
Après cela, Navaé devint le grand chef de guerre de Gomen. Tous les canaques avaient peur de lui. Il était connu et craint par toutes les tribus de l’île.
Et le conteur de l’histoire, lui aussi, orgueilleux de ses ancêtres, me regarda fièrement; et se tapant sur la poitrine, il me déclara: «Navaé c’était le papa pour papa pour moi.» Et lui aussi, le conteur, rapprocha les bûches dans le foyer pour se chauffer le corps; tout à ses pensées, il ne parlait plus. Derrière son front bas et embouti, je devinais son regret de ces époques sauvages, et dans son regard fuyant, je lisais sa fourberie, et sa haine pour l’homme blanc qui est venu mettre fin à cette barbarie.
Sur le sommet du mont Kaala, dans la nuit transparente illuminée par des millions d’étoiles, voyant se profiler, puis s’évanouir en un lointain flou, les contours sombres de la côte Calédonienne bordée par les dentelles phosphorescentes des récifs, le regard planant sur le Pacifique, vers l’infini, au sein de toute cette beauté majestueuse, immuable, éternelle, je déplorais que cette nature sublime, faite pour la douceur et le rêve, ait pu être profanée par de telles scènes d’horreur.
Et le roulement lourd des récifs s’élevant vers les nues, et le sifflement lugubre des pétrels passant dans leur vol de flèche, et le vent de la nuit qui gémissait doucement dans les sapins, me semblaient être des plaintes venues de ces temps passés: les pleurs de Kaavo, la belle popinée rouge.
FLIRT CANAQUE
A mon ami P. V.
N’Doui sent bien que Malalou est à son goût. C’est une jolie popinée, et toujours il pense à Malalou, et toujours il cherche Malalou dans les sentiers perdus de la tribu.