Part 5
Mais Malalou s’est bien aperçue que N’Doui s’occupe d’elle; alors elle évite de le rencontrer, elle fait un peu la coquette, Malalou, elle joue l’indifférence.--Quand N’Doui est là, elle fait semblant de ne pas le voir, ou, si elle est obligée de le regarder, elle allonge ses lèvres, elle affecte d’être très contrariée de sa présence.
Malalou est une jeune popinée d’une quinzaine d’années, à la poitrine très altière; elle est ronde de partout, Malalou, fine de taille; ses larges hanches s’évasent sous son blanc tapa de jonc battu. Et, suprême élégance, par-dessus son tapa, juste derrière, arrondissant encore son assiette, elle porte un petit volant de franges qui descend et bat sur ses jarrets, comme un chasse-mouches. Le manche d’un couteau à gaine sort de la ceinture tressée de son tapa. Malalou ne se blessera pas avec la lame tranchante, non; elle sait s’accroupir et s’asseoir gentiment, et même avec décence.
Quand elle marche, Malalou, ses épaules remuent à peine, mais sa taille se ploie, ses hanches roulent et ondulent; le chasse-mouches se balance bien en mesure, et ses mollets ronds remontent. Quelquefois N’Doui la suit de loin, Malalou, en pensant à beaucoup de choses.
Dans la boule de ses cheveux, un peu sur le front, elle a planté un peigne en bambou, Malalou. Deux lignes tatouées en bleu partent des ailes de son nez, et vont se perdre du côté de ses oreilles.--Quand elle rit, Malalou, elle montre des dents bien alignées, et bien blanches, comme les dents des roussettes.
N’Doui, lui, est un beau type d’homme, un athlète tout à fait complet, il doit avoir vingt ans.--Tout nu il est léger, même gracieux, tant ses mouvements sont souples. Habillé comme les blancs il serait trapu, lourdeau et gauche.--N’Doui est né pour être nu, son baguiyou est suffisant pour le vêtir.
N’Doui n’a pas encore détaillé tous les charmes qui adornent la suave Malalou, et font d’elle une belle, belle popinée. Il ne comprend même pas toute l’harmonie de l’ensemble.--Mais N’Doui suit sa nature, il s’abandonne à une impulsion qui le pousse de préférence vers Malalou, plutôt que vers les autres popinées.
Aujourd’hui Malalou est assise avec quelques popinées, autour d’une marmite immense à trois pieds, qui règne sur la place commune, devant les cases.--Malalou est très absorbée par la fabrication d’une ficelle en magnagna. Elle ne fait pas de la dentelle, ni de l’irlande, ni des trous-trous, Malalou...
N’Doui est par là, il arrive sans se montrer, il se cache derrière une case. Puis, il arrache une brindille de jonc, il l’arrange, la façonne, en fait une petite sagaïe, qu’il lance sur Malalou. Malalou reçoit cette inoffensive sagaïe dans le dos, elle cambre brusquement ses reins flexibles, et elle pousse un petit Koui! Elle sait bien que c’est N’Doui qui est là, mais elle ne se retourne pas.--N’Doui s’avance un peu, il continue ses agaceries avec des brindilles, et avec des petits cailloux. Chaque fois qu’elle est touchée Malalou fait un Koui!--Mais les Koui vont en s’atténuant. A la fin Malalou ne dit plus rien; seule la place touchée frissonne un peu. Alors N’Doui se montre tout à fait.--Malalou feint d’être surprise, elle allonge les lèvres et fait la moue; puis, vivement, elle prend sous la marmite un tison allumé qu’elle jette dans les jambes de N’Doui.--Celui-ci saute en l’air pour éviter le coup, tout en criant dans une note suraiguë Ouilllililililili!... Toutes les popinées rient.--Malalou continue à rouler sa ficelle.
N’Doui est resté là; maintenant il est appuyé contre un cocotier, il joue du «courroua.» C’est une manière de longue flûte cintrée, en roseau. Il la tient appliquée sur le bout de ses lèvres, N’Doui semble souffler sur son pouce. L’autre extrémité de la flûte est en bas, au bout de son bras allongé le long de sa jambe. D’un doigt il bouche et il ouvre un trou, et touroutoutouroutoutou... Il joue en cadence le pas du pilou, en battant la mesure sur la terre, avec son pied; et touroutoutouroutoutou, il n’y a que deux notes et deux tons, mais par moments pour que ce soit plus joli, il bourdonne avec ses lèvres charnues, tout en roulant des touroutoutou.
C’est enlevant, les popinées sont empoignées par la cadence, et tout en continuant chacune son ouvrage, Malalou de corder son magnagna, elles marquent la mesure avec leurs pieds. Peu importe les autres. N’Doui ne voit que Malalou, et touroutoutou pour Malalou. Au bout d’un moment, Malalou emportée par le rythme, oublie qu’elle doit être fâchée; et elle regarde le beau N’Doui qui joue si bien du courroua.--Alors commence le langage muet, mais si éloquent des yeux.
Sans bouger la tête, de ses regards balancés en cadence, N’Doui détaille tous les appâts, tous les avantages physiques de la jeune Malalou, toujours en faisant touroutoutou. Ses yeux regardent la poitrine, puis ils se portent sur un bouquet de cocotiers du voisinage. Puis ses yeux regardent les bras, puis les jambes, puis tout de Malalou, et à chaque chose désignée, les yeux indiquent le bouquet de cocotiers tutélaire, toujours en cadence.--De temps en temps Malalou fait la moue, touroutoutou; mais au fond elle est très flattée de cet hommage rendu à ses grâces.
Quand les autres popinées le regardent, N’Doui fait toujours touroutoutou, mais ses yeux ne bougent pas. Les jeunes popinées ne diraient rien, il le sait bien; mais les vieilles femmes feraient: Tchiaaa! Dès que les popinées ne le voient plus, les yeux de N’Doui roulent à nouveau, et recommencent à dire à la suave Malalou: Ces bras ronds, ces jambes musclées, ce corps souple, tout ça joli, il faut que ça aille dans ce bouquet de cocotiers, là-bas, au bout de mes yeux. Et touroutoutou Malalou fait la moue. Mais un de ces jours elle ira toute seule dans ce bouquet de cocotiers, en se donnant un petit air de pas l’avoir fait exprès. Et Malalou sera surprise quand elle verra N’Doui, elle se sauvera si maladroitement dans un taillis épais, comme une poule craintive, que N’Doui l’attrapera facilement, Malalou, en y mettant toute la violence d’un coq à crête rouge... Et touroutoutouroutoutou......... Puis N’Doui ramassera ses cliques et ses claques, et il se sauvera à travers la brousse, comme un voleur.
LE TAYO GRAS
Conte canaque expliqué par Thiota-Antoine de la tribu des Paimbois.
PROLOGUE
Il y a longtemps, longtemps, les canaques ne savaient pas qu’il existait des hommes blancs.--Les blancs n’étaient pas encore venus dans notre pays.--Les vieux racontaient que loin, loin, là-bas, sur des îles, où le soleil sort de l’eau, il y avait des hommes jaunes, de la couleur des requins. Et de l’autre côté, où le soleil descend et s’éteint dans la mer pour faire la nuit, c’était des hommes noirs, noirs comme le charbon du bois. Les vieux savaient tout.
Les vieux vieux, les pères des vieux, avaient vu des hommes rouges qui étaient arrivés à Balabio, sur une longue pirogue, apportée par un cyclone. Les hommes rouges étaient grands, forts, les femmes aussi; leurs cheveux étaient droits comme l’herbe, et sur leur corps et leur figure il y avait des dessins. Ils ne savaient pas le langage des canaques.
Les hommes rouges avaient donné deux femmes au Chef de Balabio, pour avoir la permission de descendre sur le sable. Les canaques avaient fait camarade avec eux, et ils ne les avaient pas tués. Et puis, des hommes rouges étaient restés là, sur un bout de terre que le chef avait laissé pour eux, planter des ignames et construire des cases.
Ces hommes rouges savaient creuser de longues pirogues dans des arbres qu’ils attachaient l’un au bout de l’autre. Ils tressaient des jolies nattes en jonc, ils piquaient des dessins noirs et bleus sur la peau des canaques.--Après, ces hommes rouges étaient devenus vieux, et ils sont tous morts. Il ne restait plus que leurs petits qui parlaient le langage des canaques.
Tout ça, ce sont les vieux qui nous ont raconté; eux ils n’avaient pas vu, c’était le père pour eux qui avait dit. Nous, on ne sait pas, mais on croit les vieux.
Les vieux... longtemps... peut-être qu’ils étaient un peu sauvages, ils ne connaissaient pas le «Bodieu» pour vous autres... Les vieux faisaient toujours la guerre, toujours la guerre, pour voler les ignames, enlever les popinées, et manger les hommes.
Long... temps, il n’y avait pas de pocas[9], pas de poules, pas de bétail. Les vieux de longtemps qui vivaient sur les montagnes, dans la brousse, loin de la mer, ils mangeaient les poissons de la rivière... et puis quoi?... Rien du tout... Ils tuaient les roussettes, les rats, les oiseaux, et c’est fini... Les vieux, ils aimaient bien la viande... ça c’était meilleur pour eux.
[9] Porc.
Quand il n’y avait pas de pluie, les ignames, les bananes, ne savaient pas pousser. Souvent, les autres canaques, ceux qui étaient plus forts, venaient voler les récoltes, et brûler les cases. Ceux qui n’étaient pas forts se sauvaient dans la brousse, ils allaient se cacher au fond des forêts. Alors ils ne plantaient rien. Ils n’avaient que les graines des arbres, et les peaux de bouraos[10] pour manger.
[10] Bourao.--Arbre à écorce épaisse, pâteuse, comestible en cas de famine.
Tu connais?... là-haut, à côté de la rivière le Diahot, plus loin que Bondé, plus loin que Péhoué, plus loin que Ouénia,... marche, marche, marche encore. Là où il y a des cailloux pour faire la monnaie des blancs, tu sais bien?... il y a encore des terres cultivées par les vieux canaques de longtemps... Là, à côté de la grande Montagne Ignambi, ça y est: là c’est Pouapanou.
Dans une petite vallée, sous les banians noirs où il n’y a jamais de soleil, à côté des cocotiers que le vent remue, le long de la rivière, là, il y a encore un peu des cases... Haaa... maintenant c’est fini... tous les canaques sont presque morts... il n’y en a plus... Mais avant, il y en avait beaucoup des canaques, partout, partout, comme les feuilles des arbres.
Dans la petite tribu de Pouapanou, longtemps. Mon vieux!... M’pouh!... Il y avait un canaque gros, gros, gros; il était gras, gras, gras... les pocas, c’est rien du tout! lui plus gros, lui gagné les pocas. Sa peau, elle était rouge. C’était un petit des hommes rouges qui étaient venus dans la grande pirogue... Nous, on ne sait pas bien, mais les vieux ils connaissaient. Ce Tayo[11] là, il était plus gros que tous les canaques, y en a pas comme lui.
[11] Homme, mâle.
Avant que les hommes blancs arrivent ici, dans notre pays, Tchia! C’était pas bon de manger beaucoup... Tout à l’heure engraisser..., tout à l’heure trop gras... Et puis après, les canaques des autres tribus avaient besoin de tuer celui-là qui est trop gras, pour le manger.--Maintenant encore, les popinées qui savent bien, disent aux pikininis[12] qui sont gourmands: «Toi, si tu manges beaucoup, tu seras trop gras, et les canaques de l’autre tribu vont venir te tuer pour le caï-caï».--Les petits, ils ont peur.
[12] Petits enfants.
Tous les canaques de Paimbois, tous les canaques de Bondé, tous les canaques de la vallée du Diahot, savaient bien qu’il y avait à Pouapanou un gros tayo rouge, qui était gras, gras, qui était bon... Tous ils avaient besoin de lui pour le manger. Les canaques avaient faim de la viande.
Tous les canaques allaient se cacher comme les émouchets, comme les rats, dans les forêts, dans les rochers, à côté de la petite tribu de Pouapanou, pour guetter le tayo gras, attraper le tayo gras quand il sortirait seul du village, le tuer, et après le faire cuire dans les cailloux. Son nom pour le tayo gras: Tchiaom.
Le frère de Tchiaom, les camarades de Tchiaom, tous les canaques de la tribu de Tchiaom, ils étaient pas contents que les canaques de Paimbois, les canaques de Bondé, viennent tuer Tchiaom pour le manger.--Les canaques de Pouapanou toujours garder Tchiaom, toujours faire attention à lui.
Ou là! là! Phouuu... Thiaom il avait peur... Lui toujours rester dans sa case, à côté de la rivière, lui caché comme les rats. Lui jamais sortir dehors, jamais marcher, jamais promener, jamais danser pilou, jamais pêcher les poissons, jamais chasser les oiseaux... Tchiaom toujours couché, lui beaucoup fainéant. Toujours manger, dormir, manger, dormir,... Ha!... lui vient plus gros encore... Mon vieux!... tous les cochons c’est petit... lui plus gros que les vaches marines... Tchiaom connaît pas marcher, il est trop lourd... Lui bouger un peu... ça y est, lui souffler: Ouââââ... Comme les tortues de mer, la nuit.--Tchiaom toujours rester dans sa case, lui connaît plus sortir dehors. Tchiaom il est trop gros, la porte elle est trop petite.
I
Depuis quelques jours une atmosphère de recueillement pesait sur la tribu de Bondé. Les habitants avaient des allures bien étranges, certains d’entre eux paraissaient jouir d’une autorité privilégiée. Une discipline sociale semblait s’être affermie.
Les popinées étaient devenues encore plus humbles, plus serviles. Elles allaient sans bruit, comme des ombres, pliées en deux, aplaties sur le sol, toutes effacées; elles passaient hors des sentiers frayés, se confondaient parmi la végétation afin d’éviter les regards méprisants des hommes. Lorsque, pour les besoins de la vie ordinaire, l’une d’elles devait se montrer aux canaques et leur adresser la parole, c’était à peine si une voix craintive s’élevait de son corps prosterné.
Les canaques, eux, étaient devenus plus hautains, plus autoritaires. Dans l’exécution des choses simples ils prenaient des airs solennels, semblaient accomplir un sacerdoce dont eux seuls étaient dignes. Ils marchaient orgueilleux, fiers comme des coqs de bataille. Les canaques s’étaient ressaisis, chacun avait repris conscience de sa valeur d’homme, de guerrier invincible, et sa superbe de mâle s’en était accrue d’autant.
Certains canaques, dans toute la possession de leur force, portaient enroulé autour de la tête et relevé en cimier, une sorte de turban d’écorce de banian assouplie; cette haute coiffure en tromblon était traversée par une ligne médiane en fibre de bananier. C’était un insigne qui indiquait que ces individus étaient des manières de licteurs, de gendarmes, des agents affiliés à la redoutable bande des chirurgiens, médecins, bouchers, et spécialistes en diverses sorcelleries. En guise de faisceaux, ils étaient munis d’une trique imposante. Cette distinction donnait à ces individus le droit au respect de la tribu entière. Les sujets ne les abordaient qu’avec des marques de grande déférence.
La nuit venue, autour des feux, les bavardages ne se prolongeaient plus futiles, insignifiants, comme de coutume. Les canaques restaient dignes, et n’échangeaient plus entre eux que des chuchotements confidentiels indispensables, ou quelques paroles qui tombaient lourdes dans le silence.
Cet état d’esprit collectif était dû à un événement grave qui se perpétuait dans les sombres forêts, sous les coupoles des arbres centenaires. Un acte solennel qui marque une époque importante dans la vie canaque se déroulait mystérieusement, hors des régions fréquentées. L’avenir des individus, celui de la famille, celui de la tribu entière s’affirmait. Les gloires héroïques des ancêtres disparus qui hantaient les tabous des morts, et celles des guerriers des temps présents, se transmettaient aux enfants mâles, aux garçons, aux hommes de demain.
Depuis que la lune avait disparu des nuits, les jeunes gens, les éphèbes de la tribu, aptes à porter les armes, avaient été emmenés secrètement par des sorciers, au fond d’un ravin sauvage, sous les hautes fougères arborescentes et les souples choux-palmistes, dans une forêt silencieuse, au bord d’un ruisseau où se miraient les feuilles géantes des taros. Ils avaient été conduits à un endroit ignoré surtout des femmes.
Là, sur un lit de paille fraîche, en se conformant aux rites sacrés, avec des tiges éclatées de roseaux qui servaient de scalpel, un officiant avait pratiqué aux jeunes gens un genre spécial de circoncision, sans l’ablation complète.--Ce sacrifice avait duré fort longtemps, car un brin de roseau s’émousse à chaque fois qu’il incise; il avait fallu en employer un grand nombre pour chaque individu.
Les patients étaient restés calmes, stoïques, sans proférer une seule plainte. C’était un glorieux présage, les garçons de la tribu seraient des guerriers intrépides.
Et maintenant, dans la sombre forêt aux mille bruissements inconnus qui semblent venir des esprits des morts errants par les futaies, les néophytes, sous la garde des vieux et des sorciers, prolongeaient une retraite sévère, avant leur consécration publique de guerriers.
Les jeunes initiés écoutaient parler les vieux qui racontaient les traditions des temps passés: Les triomphes des ancêtres; les ruses, les prouesses des pères; les guerres de la tribu, son orgueil à maintenir, ses haines à assouvir, ses terres à garder. Puis, on leur expliquait le rôle glorieux de l’homme dans la société canaque: sa puissance, ses droits dans la famille.
Le mépris hautain qu’il doit montrer aux femmes: Ces êtres inférieurs, incomplets, nés pour le travail, la servitude passive, et la maternité.
Désormais ils étaient émancipés, affranchis des obligations avilissantes de l’enfance, ils étaient des êtres supérieurs: Des hommes. Les mères qui les avaient mis au monde, nourris, puis élevés, devenaient pour eux de simples femmes; ils ne leur devaient plus aucune obéissance, de la protection seulement, celle que l’on accorde aux êtres subalternes dont on utilise le travail. Un guerrier ne doit jamais s’abaisser devant une femme. Il ne peut s’incliner que devant l’autorité d’un chef.
Cette retraite mystérieuse, dans un refuge ignoré, devait durer jusqu’à la guérison complète. Ensuite, au jour et au moment fixés par le grand Conseil, les jeunes guerriers barbouillés de suie, la chevelure empanachée de plumes, le «baguiyou» en bataille, la sagaïe vibrante au poing, la hache de pierre brandie menaçante, devaient, en un peloton furieux qui soulèverait la poussière sous ses bonds trépidants, faire irruption dans la tribu, sur la grande place du pilou. Cela devant l’admiration muette de la peuplade assemblée.
Et les jeunes guerriers, les yeux farouches, le rictus de la férocité aux lèvres, avec des agilités simiesques, enlèveraient un pilou de guerre, simuleraient des combats. Le rythme serait cadencé par l’orchestre des vétérans.
Après ce serait le grand discours de célébration scandé par l’orateur, le barde de la tribu.
Et quand le soleil serait descendu derrière les montagnes, loin dans la mer, le grand pilou s’animerait à la lumière pétillante des étoiles, sous les ombres mouvantes des arbres, hommes et femmes entremêlés. Alors ce serait une danse furieuse d’êtres nus et noirs déchaînés par instincts de l’érotisme, une saturnale démoniaque où les sexes se chercheraient bestialement. Des popinées, craintives et fuyantes le jour, deviendraient sous le couvert de l’obscurité, des bacchantes inassouvies, inlassables. Les jeunes guerriers, stimulés par l’exemple des aînés, affirmeraient hautement leur force virile. Ce serait leur fête, leur triomphe.
Et comme en toutes choses, la turbulente jeunesse dépasse toujours la mesure, les éphèbes d’hier deviendraient tumultueux, agressifs, batailleurs. Il y aurait des rixes et des victimes.
Et les vieux qui sont très réfléchis, très conservateurs des traditions, les regarderaient paternellement, et les laisseraient agir. Car les jeunes représentent l’orgueil fougueux de la race, la force qui se lève, l’avenir de la tribu.
Les jours suivants, l’exubérance des jeunes guerriers se calmerait, petit à petit ils rentreraient dans l’ordre, se mettraient à l’unisson de leurs aînés. Désormais ils auraient les mêmes droits et les mêmes devoirs collectifs que tous les adultes.
Tout en attendant avec impatience cette fête licencieuse dont la date prochaine n’était pas encore fixée, les canaques élevaient des ornementations sur le place du pilou. Des squelettes d’arbres aux branches en zigzags se dressaient sous les feuilles nonchalantes des hauts cocotiers. Des banderoles d’écorce se déployaient à la brise. Les popinées chargées d’assurer la ripaille amoncelaient déjà des tas d’ignames.
Selon une coutume, dans l’esprit du grand Chef, quelques individus coupables de lui déplaire étaient déjà désignés pour s’abattre au milieu du pilou, sous les coups sournois des haches des bourreaux. Ensuite, les cadavres pantelants iraient dans les mains des dépeceurs. Ces victimes attendues, mais que nul ne connaissait d’avance, tomberaient lourdement, sans aucune protestation de la part de leurs semblables, puisque c’était la volonté du Chef, et que le chef c’était le Chef.
Puis, ce serait un repas vorace de grands carnassiers: De la chair humaine saignante dévorée avidement, à pleine bouche: les os rongés, et brisés pour en savourer la moelle.
Mais en attendant cette joyeuse nuit de pilou, de débauche, de cannibalisme, la tribu entière, en l’honneur des jeunes guerriers, feignait une grande austérité de mœurs, un profond recueillement. C’était une tradition venue des ancêtres, probablement instituée pour se mettre en état de mieux sentir les plaisirs et les joies de l’orgie.
II
Dans la transparence de la nuit qui modifie toutes les choses en des êtres fantastiques, les niaoulis aux troncs blancs se dressent comme des spectres. Les canards sauvages, dans les étangs, percent de leurs cris nasillards le silence appesanti. Des insectes nocturnes stridulent éperdument dans les herbes. Par instants, des roussettes passent d’un vol mou, enveloppant, qui frôle les branches.
Des formes imprécises, furtives, immatérielles même, tant elles sont silencieuses, glissent à travers les brousses comme des esprits, se faufilent, se perdent dans les ténèbres des taillis, entre les souples colonnes de cocotiers dont les palmes frissonnent sous l’haleine du vent.
Ces ombres fugitives qui passent ainsi que de noirs fantômes, ce sont les sorciers, les conseillers de la tribu canaque. Ils se rendent mystérieusement à une case désignée, pour se réunir en grand Conseil, donner leurs avis, si le Chef les leur demande, et recevoir ses ordres impérieux.
A cette époque, un Grand Chef était un maître absolu, un despote d’une férocité inconsciente. Il suivait les traditions, les coutumes barbares, sans aspirer à en sortir, sans faire aucune tentative pour s’élever, se dégager des instincts brutaux de la race. Sa mentalité de tyran et celle de son peuple sauvage ne pouvaient concevoir une autre forme sociale.
Le pouvoir absolu d’un chef était guidé par ses propres superstitions, toujours très obscures, et par celles qui lui étaient suggérées. Sa puissance n’était réfrénée que par la crainte d’une force quelconque, brutale ou spirituelle, supérieure à la sienne. Aussi, lorsqu’il voulait prendre une grave détermination, le grand Chef consultait-il les sorciers qui étaient en relations avec les diables, les esprits des morts. Il tenait compte des présages annoncés par les vieux qui savaient lire dans les signes de la nature. Il demandait les avis des redoutables chefs de guerre.
Après une lente infusion de ce mélange d’empirisme, de superstitions, et d’idées pratiques, l’esprit du Chef était éclairé, les décisions s’imposaient d’elles-mêmes.
Les sorciers qui passaient pour fréquenter assidûment les diables, pouvoir parler avec les morts, savoir faire mourir les hommes par des maléfices, poser des tabous impossibles à franchir sans attraper des maux inguérissables, arrivaient toujours à dominer par les craintes qu’ils inspiraient, et à imposer leurs volontés au Chef et à la tribu entière.
Maintenant, dans une case hermétiquement close, le Grand Conseil est réuni. Autour d’un petit feu qui couve près du poteau central, des individus hideux sont assis en rond, la tête sous l’épais plafond de fumée qui plane dans la toiture obscurcie. Quatre canaques barbus, larges de poitrine, lourdement musclés, reluisants de suie, casqués d’un cylindre noir, la hache de pierre au poing, sont accroupis en des poses de gorilles, un de chaque côté du Grand Chef, deux derrière lui. Ces sinistres athlètes sont ses gardes du corps, ses exécuteurs des hautes œuvres, ses assassins dévoués.
Des vieux aux membres maigres et nerveux, aux yeux vifs, pénétrants, rusés et méfiants, imposent un respect irraisonné à toute l’assemblée. Ce sont les sorciers, les empoisonneurs, les jeteurs de sorts. Chacun d’eux possède des fétiches dont lui seul connaît l’emploi et la puissance. On les craint.