Part 6
Des personnages moins caractérisés représentent les penseurs, les chercheurs, les observateurs en un mot: Les augures. Ils savent ce que disent les nuages, le soleil, la lune, les étoiles qui brillent. Ils peuvent appeler le vent et faire tomber la pluie. L’eau des rivières, commandée par eux, va sur les montagnes féconder les cultures. Les attitudes des arbres foudroyés, les formes bizarres des pierres et des morceaux de bois, leur sont des indications précieuses. Ils comprennent les chants des oiseaux, les rumeurs confuses des forêts, et les râles plaintifs des nuits. Ceux-là ne sont pas très méchants, ils n’appellent pas la mort. La tribu les a en haute estime.
Un hercule à la mine farouche, sous l’énorme toison de ses cheveux crépus, est le Chef des guerriers. Comme ceinture il a une corde autour des reins. A ses attaches puissantes sont enroulées des tresses. Il personnifie la force animale, la ruse sauvage, patiente, la férocité sanguinaire. Toute la tribu est fière de lui.
Cette réunion du Conseil n’étant pas solennelle, le Chef est nu, il n’a pas revêtu le manteau de gala. Sa personnalité ne se différencie de celles de ses conseillers que par la place où il est assis, par son attitude plus hautaine, et par ses paroles autoritaires. Car il parle, le Chef, et toute l’assemblée muette l’écoute avec respect. Il expose ses volontés au sujet de la fête qui doit avoir lieu prochainement. Celle de la jeune classe des guerriers.
* * * * *
Voici à peu près le compte-rendu de cette mémorable séance rapporté par Thiota-Antoine qui, lui, le tenait de ses ancêtres des Paimbois.
Le grand Chef a dit: Tout à l’heure, à la petite Lune, grand pilou, grand caïcaï à Bondé, nous allons faire la fête des garçons... Nous avons besoin de manger la viande avec beaucoup la graisse. Moi, je connais quatre hommes à tuer, mais ceux-là ne sont pas très gras... Nous allons chercher encore un autre... Là-bas, à Pouapanou, il y a un gros tayo rouge qui est gras, gras... maintenant il est bon... Les guerriers de Bondé vont aller à Pouapanou, ils prendront le tayo gras pour l’amener ici... Les garçons qui attendent dans la forêt ont besoin de manger la graisse, après ça ils seront forts, forts comme les gaïacs, et durs comme les pierres.
Le Conseil approuva cette alléchante proposition et le chef continua:
Demain matin, au petit soleil, deux hommes qui savent bien parler, Moéon et Bogham, partiront à Ouénia, ils iront voir le petit Chef de cette tribu, et ils lui donneront trois bouts de roseaux et deux battes en écorce de figuier. Ça y est... Le petit Chef saura que c’est un grand pilou à Bondé, la fête des jeunes guerriers.
Moéon et Bogham prendront une hache de pierre, autour du manche ils attacheront des rameaux de fougères des montagnes, et les plumes des ailes de cagous. Ensuite ils enrouleront autour de la hache une corde de banian, et ils laisseront libres les deux bouts de la corde... Ils présenteront la hache au petit Chef. Le petit Chef comprendra. S’il fait un nœud avec les deux bouts de la corde, c’est qu’il acceptera l’alliance de guerre, pour aller battre les hommes des montagnes dans le pays des cagous... Moéon et Bogham donneront aussi au Chef de Ouénia deux dents de canaque mort. Ça c’est pour dire qu’il y aura beaucoup à manger.
Après avoir exposé son projet de rapt de l’homme gras, le Chef demanda à ses conseillers s’ils ne voyaient aucun empêchement matériel à cette expédition guerrière, et s’ils ne pressentaient pas certains maléfices qui fussent contraires à sa réussite.
Bogham, celui qui avait été désigné comme ambassadeur parce qu’il savait si bien parler, parla:
Le chef de Ouénia, c’est un petit Chef. Le chef de Bondé, c’est un grand Chef, c’est le chef de tous les canaques, il n’y en a pas comme ça. Mais peut-être que le petit Chef de Ouénia ne le sait pas assez, peut-être qu’il ne voudra pas attacher le nœud de la corde, peut-être qu’il ne sera pas content de faire la guerre aux Pouapanous... Alors! moi je lui dirai quoi?
Le Chef de Bondé furieux à l’idée de cette possibilité répondit sur un ton de colère: Si le petit Chef de Ouénia ne veut pas s’allier avec la tribu de Bondé, nous lui ferons la guerre, les hommes de Ouénia resteront toujours là-haut, dans les montagnes, jamais plus ils ne descendront à la mer, jamais ils ne mangeront des poissons de l’eau salée, c’est fini pour eux! Ils ne passeront plus sur la terre de Bondé, nous tuerons ceux qui voudront passer.
Le Conseil approuva ces menaces de représailles énergiques.
Ensuite, le plus vieux sorcier prit la parole, raconta une histoire tombée dans l’oubli, et y adapta des choses extraordinaires qu’il avait mûries dans la solitude:
Il y a longtemps, longtemps, quand j’étais petit, les canaques de Pouapanou sont venus à un pilou de Bondé... Pendant la nuit, les hommes de Pouapanou ont enlevé une popinée de Bondé, elle s’appelait Ouvé, c’était une femme du chef Téama... Les guerriers de Bondé pour se venger sont allés là-haut, à Pouapanou, ils ont tué trois hommes et attrapé deux femmes, ils ont brûlé les cases, et cassé tout. La popinée Ouvé était cachée dans la brousse, les guerriers de Bondé n’ont pas pu la trouver... La tribu de Pouapanou a été obligée de payer avec de la monnaie en coquillages, et la guerre a été finie. Ça c’est longtemps, moi j’étais petit... Après, quand j’ai été grand, le chef Téama est mort.
Tous les membres du Conseil se souvenant que ce fait un peu vague avait eu lieu jadis, reconnurent que le vieux sorcier disait la vérité, et alors le vieux sorcier assuré de la crédulité de son auditoire continua, encore plus persuasif:
La nuit, je suis allé à côté de la rivière, dans les trous des rochers, où il y a des morts, je portais à manger aux morts... Je suis resté là, j’ai fait des choses que je connais pour appeler les diables, les toguis, et j’ai attendu, attendu.
Au bout d’un moment, un diable a jeté un caillou dans l’eau. J’ai regardé, sous les banians, dans les rochers, partout, partout où c’est noir... Un autre caillou est tombé dans l’eau, et puis encore un autre... Moi j’ai dit: Quoi? Viens ici! toi, le diable.
Le diable n’était pas content, il s’est mis en colère, et il a poussé un bout de la montagne, beaucoup de rochers sont tombés dans la rivière, des arbres ont été cassés, les chauves-souris se sont envolées... Après, quand le bruit a été fini, moi j’ai parlé: Dis donc?... Pourquoi tu fais tomber les cailloux, toi!
Téama, le chef mort est sorti tout de suite des rochers, et il a parlé fort, il a dit: «Hommes de Bondé, maintenant vous êtes amis avec les hommes de Pouapanou. Longtemps les canaques de Pouapanou m’ont trompé, ma popinée Ouvé n’était pas cachée dans la brousse, les canaques de Pouapanou avaient fait mauvais pour elle, et après ça le père de Tchiaom a tué Ouvé, et tous les canaques l’ont mangée... Voilà ce que Téama le Chef mort m’a dit».
En présence de ces révélations venues d’un Chef défunt, les membres du grand Conseil s’agitèrent, tous furent d’avis qu’il fallait châtier les Pouapanous, manger le Tayo gras parce que son père avait mangé Ouvé.
Et le vieux sorcier, pour renforcer l’idée de vengeance, ajouta:
Téama a encore dit: Demain, je vais te donner les «baouis» qui appartenaient à Ouvé, ils sont attachés avec ses cheveux et avec des poils de roussette. Quand tu auras les baouis, tous les guerriers de Bondé sauront que ça c’est vrai, et ils seront plus forts que les canaques de Pouapanou, ils pourront les battre et prendre le Tayo gras.
Ensuite, un vieux canaque, celui qui savait comprendre ce que disent les arbres secs, et les rochers dressés debout comme des hommes, prit la parole: Dis donc! sorcier? demain, la nuit, tu parleras avec Téama dans les rochers, tu lui demanderas les «baouis» de Ouvé. S’il te les donne, ça sera bon de faire la guerre; s’il ne te les donne pas, ça ne sera pas bon.
Le grand Chef et tout le Conseil furent d’avis qu’il fallait avoir ce fétiche pour guider la réussite de l’expédition, puisque le Chef mort l’avait offert au sorcier, sous les banians noirs.
III
Après bien des palabres, bien des discussions interminables, où chaque ambassadeur défendit âprement les intérêts de sa tribu, le chef de Ouénia avait accepté les battes en écorce de figuier; il avait attaché le nœud de l’alliance à la hache de pierre qui lui était présentée, enveloppée de ses symboles.
La tribu de Ouénia donnait le passage sur ses domaines. Elle marchait d’accord avec celle de Bondé pour aller à Pouapanou, s’emparer de la personne du tayo gras, en employant la ruse jointe à la force.
Quant au vieux sorcier qui avait le pouvoir d’évoquer l’esprit de feu Téama, jadis chef de Bondé, il avait facilement prouvé la véracité de ses dires.
Au pied d’un contrefort de roches calcaires qui se coupait en falaise, à pic du Diahot, il avait mené les canaques les plus qualifiés pour ces sortes de constatations. Là, dans des cavernes aux entrées cachées par des banians rabougris, régnaient des sépultures, où reposaient et se désagrégeaient des ossements d’ancêtres.
Un glissement de pierres calcaires clivées sur un lit d’argile s’était produit, il en était résulté un éboulis de rochers avec quelques arbres rompus, déracinés.
Pour les canaques, il n’y avait aucun doute possible. Ce phénomène de rochers déplacés brutalement appartenait au surnaturel. Il avait fallu une poussée, n’est-ce pas?... Qui l’avait donnée cette poussée?... Non pas les hommes... Ils n’étaient pas assez forts... Alors, c’étaient les diables, les morts, l’inconnu, l’incompréhensible que l’on n’essaye même pas de définir.
Les explications du vieux sorcier étaient exactes. Il se trouvait là lorsque les rochers avaient été déplacés par la colère de Téama, de Téama qui avait été insulté par les canaques de Pouapanou. Jadis ils avaient mis à mal sa popinée Ouvé, ensuite ils avaient mangé sa chair. Et lui Téama, il n’avait appris cela que depuis qu’il était mort, depuis qu’il errait par les nuits sombres, et regardait vivre les canaques... C’était le père de Tchiaom qui avait tué Ouvé d’un coup de sa hache... Et ce crime de lèse popinée de Chef était resté impuni... Maintenant Téama le chef mort était en fureur, il fallait servir sa vengeance, afin de conjurer les mauvais sorts qu’il pouvait jeter sur les canaques... La tribu était sous la menace de calamités impossibles à prévoir.
Pendant une nuit brumeuse, propice aux manifestations de la fureur de Téama, le vieux sorcier, muni de ses fétiches, s’était transporté seul à la sépulture, dans les rochers.
De loin, d’une colline située en face, sur l’autre berge de la rivière, les canaques apeurés avaient entendu parler le sorcier; ils avaient aussi entendu la voix de Téama, le mort, qui criait dans le fond des trous. Tous les canaques avaient allumé un feu pour se protéger des diables qu’ils sentaient dans le voisinage, mais qu’ils ne pouvaient voir.--Les diables ont peur du feu.
Puis, au milieu des rochers, sous les banians tordus, dans l’obscurité intense, il y avait eu une dispute, et des pierres qui roulaient lourdement. Et les bruits s’étaient éteints, l’épouvante du silence de la nuit avait pesé sur les choses. Il n’était plus resté que la plainte du vent dans les broussailles.
Soudain, un cri aigu s’était élevé des roseaux qui frissonnaient le long de la berge, il avait fait «kouiii». C’était un diable qui contrefaisait sa voix pour en appeler un autre. En présence de ce danger vague, les canaques s’étaient enfuis, ils étaient allés se réfugier dans les cases, près du feu, hors des atteintes des esprits toujours malveillants.
Le matin au grand soleil, le sorcier n’était pas encore de retour. Où était-il?... Qu’était-il devenu?... Personne ne le savait. Personne n’osait aller à sa recherche, car, à moins d’y être convié par les sorciers eux-mêmes, les affaires des sorciers ça ne regarde pas les canaques.
Le surlendemain, au grand jour, au moment où l’on pensait le moins à lui, le vieux sorcier avait surgi de terre, dans la tribu, au milieu des habitants surpris.
En présence du Grand Chef et de tous les notables assemblés, le sorcier avait raconté ses aventures étranges: Il avait pénétré dans la sépulture de Téama pour lui parler, pour lui demander les «baouis» de la popinée Ouvé, afin de posséder ce fétiche qui devait assurer le succès de la vengeance tardive.
Téama avait refusé de lui donner les «baouis», parce que les «baouis» étaient doux et chauds comme la poitrine de Ouvé; et que lui Téama, lorsqu’il s’ennuyait seul, il allait les toucher, là-bas, loin, dans les forêts de l’Ignambi.
Alors lui, le sorcier, il s’était disputé avec Téama le chef mort. Téama furieux avait fait rouler des rochers pour l’écraser; mais lui, le sorcier, il avait sauté en l’air et les rochers n’avaient pas pu le tuer, ils ne l’avaient que blessé un peu, au pied. Et il montra une légère entaille au gros orteil.
Ensuite, il avait dit à Téama que, s’il ne voulait pas donner les «baouis», lui grand sorcier de la tribu, il allait jeter tous ses os, à lui Téama, dans la rivière le Diahot; que les inondations emporteraient ses os à la mer, et qu’après il serait obligé d’aller rester à côté de ses os, avec les poissons, les loches, les requins, loin de Bondé.
Alors Téama, ou plutôt l’esprit émanant de son corps qui ne voulait pas quitter Bondé, avait consenti à donner les suggestifs «baouis» comme fétiche.
Téama, toujours incorporel, était parti devant, en laissant ses os se reposer; il avait marché, marché, marché, à travers les forêts, par les montagnes, les vallées, les creeks. Lui le sorcier, il l’avait suivi, suivi, suivi, au bruit de ses pieds sur les feuilles sèches qui craquaient. Il était beaucoup fatigué le sorcier, mais il avait marché toujours, toujours, il ne s’était jamais arrêté.
Enfin! Lui et Téama étaient arrivés dans le fond des forêts noires de l’Ignambi.
Là, entre les racines noueuses d’un kaori, sous des vieux cailloux moussus, ils avaient trouvé les «baouis» de Ouvé. Téama les lui avait donnés.
Après cela, Téama était parti, sans faire de bruit, pour aller rejoindre ses os. Lui le sorcier, il n’avait pas pu le suivre, il était revenu seul, et maintenant il était fatigué, fatigué.
Après ces explications surnaturelles bues par les canaques, le sorcier avait déroulé de sa tête une bande de feutre en écorce de banian, puis il en avait extrait les fameux «baouis» de la belle Ouvé. Ils se composaient de trois «Oua-cicis» et de quatre petits cailloux bleuâtres, le tout enfilé en chapelet par une cordelette tressée en cheveux humains et poils de roussette.
Devant ce fétiche qui venait des morts, l’assistance s’était reculée avec crainte. Seuls les initiés et quelques esprits forts avaient osé le toucher respectueusement, pour s’assurer de sa nature matérielle. Puis le sorcier avait repris le fétiche et l’avait remis dans son turban, autour de sa tête aux cheveux crépus, d’un blanc brûlé, jaunâtre. Et il s’en était allé maigre, efflanqué, nerveux, seul comme toujours.
Toutes les opérations de sorcellerie du vieux spirite avaient réussi.--Le chef de Bondé et la tribu entière marchaient d’accord avec les mânes des ancêtres, puisque Téama, le chef parmi les morts, voulait aussi que Tchiaom fût pris, tué et mangé.--Téama le mort aurait sa part du festin, les sorciers en grande cérémonie la lui porteraient à sa sépulture, et ils la déposeraient en offrande, sur les rochers, à côté des débris disloqués de son squelette.
Le vieux canaque qui comprenait le langage des oiseaux avait interrogé un corbeau qui croassait, il lui avait demandé: Attraperons-nous le tayo gras?... Aussitôt le corbeau avait crié: Koaque... Koaque..., quatre fois.--Ça voulait dire beaucoup oui.--Pour récompenser le corbeau le vieux canaque lui avait promis du sang caillé.
L’entente avec les canaques de Ouénia était faite.
Sous de tels auspices, la dévastation du village de Pouapanou, et le rapt de l’homme gras devaient réussir, sans aucun mécompte du côté des agresseurs.
Les jeunes gens qui étaient toujours cachés dans la forêt n’avaient aucun droit de prendre part à une expédition guerrière, avant que la cérémonie officielle de leur pilou eût eu lieu, mais ils pouvaient se réjouir d’avance, pour célébrer leur avènement à la virilité, ils mangeraient l’homme gras de Pouapanou.
Pour aller à Pouapanou, s’emparer de l’homme gras, piller et revenir, il fallait trois jours, sans se presser, en prenant le temps nécessaire aux ruses. Les guerriers, et l’homme gras qu’il faudrait peut-être porter, en l’attachant à une barre de bois, seraient de retour à Bondé deux jours avant la nouvelle lune.
Le Conseil avait conclu que le grand pilou devrait avoir lieu dès que la lune apparaîtrait, tordue comme une feuille de gaïac, au-dessus de la montagne du tonnerre, (le dôme Tiébaghi).
Alors le grand Chef donna ses ordres définitifs. Les chargés du protocole organisèrent le cérémonial de la fête. Les popinées amassèrent des provisions de victuailles.--Tous ces préparatifs se firent au grand jour, à la lumière, au vu et au su de tout le monde. C’était pour le pilou des jeunes gens.
Il n’en fut pas de même en ce qui concernait la préparation de la chasse à l’homme. Afin d’éviter le bavardage des femmes, et l’espionnage toujours à craindre, le chef des guerriers prévint secrètement ses hommes qu’ils eussent à se mettre en forme, à se rendre invincibles.
Avant le départ pour le raid, d’un lever de soleil à l’autre, soit, pendant vingt-quatre heures, les guerriers afin d’être plus lestes, plus agiles, plus forts, observèrent une continence et une abstinence rigoureuses. Chacun se munit d’un fétiche, et en cachette fit les simagrées qu’il crut nécessaires pour se préserver des coups, se rendre invulnérable.
Durant cette retraite les guerriers conservèrent un grand calme; ils vaquèrent à leurs occupations, sans rien changer à leurs habitudes. Ils évitèrent même de se grouper en nombre. Tout cela pour ne rien laisser deviner de leurs intentions belliqueuses. En silence, dans l’ombre, sournoisement, chacun perfectionnait ses armes, s’essayait dans les incantations. L’un appointait ses sagaïes au feu, en prononçant des paroles fatidiques. L’autre enroulait une tresse, résineuse autant que magique, autour de la poignée de son casse-tête, pour le fixer bien en main. Les plus richement armés aiguisaient leur hache de pierre bleue, sur un bloc de grès apporté autrefois par des hommes inconnus et redoutables.
Saturés de fierté et d’orgueil, les guerriers de Bondé attendaient le glorieux jour de départ.
IV
Dès que les blancheurs de l’étoile du matin nacrèrent les cimes des montagnes, des guerriers à la mine sournoise quittèrent furtivement les cases. Un à un, ils filèrent, en un glissement souple, léger, silencieux, à travers les brousses. Plus loin, hors de la tribu de Bondé, à des endroits désignés, ils se rejoignirent, formèrent des groupes qui s’allongèrent sur différents sentiers, et s’acheminèrent d’un pas élastique vers les Paimbois.
Cette dispersion des forces était faite pour ne point éveiller l’attention des canaques étrangers qui pouvaient rôder dans la région. Les guerriers de Bondé qui prirent part à ce raid mémorable étaient au nombre de deux cents, affirment les traditions venues de ces temps héroïques.
Quand le soleil fut à pic, lorsque les hommes marchèrent sur l’ombre fuyante de leur tête, quelques guerriers audacieux, quoique soupçonneux et méfiants, s’infiltrèrent dans la tribu de Ouénia, prirent contact et se concertèrent avec leurs alliés. On les attendait, on fut vite d’accord.--Le gros de la horde de Bondé camperait hors de la tribu, en se cachant par bandes, dans les forêts, sur la rive droite du Diahot. L’attaque du village de Pouapanou aurait lieu le lendemain, dès l’aube.
Des guerriers astucieux comme les corbeaux, rusés et vigilants comme les émouchets, ayant le pouvoir de se rendre invisibles, allèrent en reconnaissance à Pouapanou, étudier les faits et gestes des habitants, voir si la tribu se tenait sur ses gardes, et surtout savoir quelle était la case occupée par Tchiaom, le tayo gras.
Pendant ce temps, la tribu de Ouénia rassembla une centaine de guerriers, déjà mis en état de combattre par le jeûne et la continence. L’on apprit par les espions que la tribu de Pouapanou ne se doutait aucunement du péril qui la menaçait. Mais il fut impossible de savoir dans quelle case habitait le tayo gras. Ses parents et amis devaient le cacher soigneusement, comme toujours.
Tout s’annonçait bien. Trois cents guerriers armés et préparés pouvaient facilement surprendre et vaincre une petite tribu qui ne prévoyait pas une attaque, et n’avait aucun moyen immédiat de défense.
Au déclin du jour, lorsque la nuit s’embrume et mélange lentement toutes les choses, les avant-gardes des hordes sauvages confondues parmi les broussailles, les rochers et les arbres, s’approchèrent de Pouapanou. Patiemment, silencieusement, les guerriers prirent position. Ils s’aplatirent sur des collines, se terrèrent dans les renfoncements du sol, se mêlèrent aux herbes, pour guetter, épier tous les mouvements du village.
En attendant le jour, dans les vallées boisées proches de Pouapanou, le gros de l’armée bivouaqua par groupes, sans aucun feu. Des sentinelles se blottirent dans les ombres de la nuit. Ce fut une veillée d’armes, au milieu d’une obscurité si épaisse que les canaques ne pouvaient plus se voir, ils se devinaient à leur souffle.
Par moments, dans le silence qui bourdonne, un cri venait troubler le roulement berceur des ruisseaux, une branche morte tombait mollement sur les feuilles, des vers luisants scintillaient dans le noir comme les yeux des esprits, et la peur instinctive de l’inconnu étreignait les âmes superstitieuses des canaques. Les terribles guerriers de demain se serraient les uns contre les autres, leurs doigts se crispaient autour des armes. Ils attendaient. Et le grand sorcier qui tenait les magiques «baouis» de la belle Ouvé de jadis réconfortait les âmes.
* * * * *
Lorsque la lumière du jour éclaira le fond des vallées, les toits pointus des cases suaient une fumée épaisse qui traînait sur le chaume. L’un après l’autre, les habitants de Pouapanou sortirent à quatre pattes de leurs meules de paille. Puis, ils se dressaient, cherchaient une place, et s’étiraient au soleil du matin qui s’élevait au-dessus de l’Ignambi.
Vivifiés par ce premier bain de lumière, après avoir reçu quelques victuailles des mains des popinées, les canaques vaquèrent à leurs diverses occupations, et à leurs plaisirs, chacun selon ses goûts.
Les vieux, plus rassis, plus positifs, allèrent donner leurs soins aux plantations: déboucher les petits cours d’eau des cultures, botteler quelques touffes de cannes à sucre, étayer des régimes de bananes. En un mot faire une œuvre utile à la collectivité, tout en s’amusant.
Les jeunes, plus exubérants, plus vagabonds, toujours en quête de quelque mangeaille imprévue, ou de quelque trouvaille inédite, partirent à l’aventure, sans but bien défini, en se groupant selon les amitiés. Tout leur était bon: L’oiseau que l’on tue d’un coup de pierre, l’anguille que l’on voit se glisser à travers les joncs, le caillou roulé qui a la forme voulue pour la fronde, la gaulette de bois dur qui fera une sagaïe bien droite, l’étang poissonneux que l’on empoisonnera avec des lianes. Et ils s’en allaient gais et insouciants, leurs joyeux aé, aé, aé, é, é, é, a, am, retentissaient dans les échos des montagnes.
Pendant ce temps, les envahisseurs toujours aux aguets suivaient les mouvements, les allées et venues des canaques de Pouapanou. Lorsqu’ils les virent peu armés, dispersés hors du village, sans aucune méfiance, ils s’approchèrent sournoisement, avec des ruses de félins qui convoitent une proie.
Ceux en vedettes sur les hauteurs descendirent, se glissèrent comme des lézards au fond des replis du terrain, se faufilèrent dans les herbes, sans déceler leur présence par les ondulations des tiges.