Chapter 9 of 16 · 3975 words · ~20 min read

Part 9

De leurs yeux fouilleurs, tout en suivant la piste, les traqueurs s’étaient aperçus que d’autres empreintes de pieds allaient parfois dans la même direction que celles qui les intéressaient. Les nouvelles traces étaient plus fraîches, certaines empreintes contenaient encore de la vase, alors que celles du Tayo gras, à côté, dans le même terrain, avaient eu le temps de se déposer, et ne laissaient voir que de l’eau. Sous les nouveaux pieds les herbes étaient aplaties; sous les pieds du Tayo gras, malgré le poids, elles s’étaient relevées un peu; même les feuilles mortes étaient plus ou moins redressées. La nouvelle piste allait plus vite, les pieds étaient surtout enfoncés de la pointe, les talons étaient peu marqués. A un endroit les deux pistes s’étaient réunies, elles avaient marché ensemble, la nouvelle avait guidé l’ancienne. Il n’y avait plus de doute possible: Les canaques de Pouapanou avaient soutenu le Tayo gras pour l’aider, ils avaient écarté les brousses, coupé les lianes devant lui.

Le cortège du Tayo gras était composé d’une dizaine de pieds gauches différents, donc il y avait autant d’hommes que de pieds gauches. En présence de cette complication, les guerriers très circonspects n’avancèrent plus qu’avec une extrême méfiance, et ils s’arrêtèrent pour tenir conseil.

Puisqu’il y avait des ennemis devant eux, et qu’ils pouvaient aussi être attaqués à revers, le mieux était de s’adjoindre une autre bande, une de celles qui battaient la région.

Quand ce fut décidé, les canaques cherchèrent une éminence de terrain sur laquelle il y avait des arbres assez élevés pour dominer une zone étendue. Lorsqu’ils eurent trouvé la place propice, quelques individus aux yeux perçants d’aiglons planeurs grimpèrent sur les plus hautes branches, et sondèrent du regard les forêts brunes, les montagnes bleutées, et les sombres profondeurs des vallées.

Pendant le temps de cette ascension, des canaques, au pied de l’arbre, avaient allumé un petit feu à fumée noire, intermittente.

Après une longue attente, une autre fumée s’éleva légère des ramures brunes, et rampa lentement au-dessus des forêts qui s’étendaient sur un contrefort de la chaîne. Malgré la distance, les yeux perçants des guetteurs distinguèrent, sur le faîte d’un arbre, une silhouette bronzée qui gesticulait au soleil. Les guetteurs lui répondirent en agitant au-dessus de leur tête un morceau blanc de feutre végétal. Ils échangèrent des signaux connus, et ils se comprirent. Les fumées se diluèrent dans le bleu des lointains.

Avec leur patience de sauvages à l’affût, les guerriers attendirent. Lorsque la colonne de renfort fut arrivée, les anciens discutèrent une stratégie de chasse. Il fut décidé que la bande qui traquait le Tayo gras continuerait à suivre la piste, dans le fond de la vallée, et que la troupe de renfort passerait sur les lignes de crête pour surveiller les mouvements, et en cas d’appel tomber sur l’ennemi, à l’improviste.

Chaque bande alla de son côté. Les pisteurs se remirent sur les traces. Les empreintes indiquaient toujours que le Tayo gras avait marché avec l’appui de ses aides: ils avaient suivi la vallée en montant. Puis ils avaient tourné à gauche pour entrer dans un ravin. Ils avaient marché dans le fond de ce ravin, et ils étaient arrivés au bout qui se terminait par un cirque de rochers abrupts, et des éboulis. Des racines noueuses et des plantes grimpantes s’accrochaient aux pierres. Dans cette cuvette de la forêt la végétation était plus puissante, les fougères, les choux-palmistes, s’élançaient comme des flèches. Les frondaisons épaisses ne laissaient jamais filtrer un rayon de soleil.

A cette place sauvage, la caravane du Tayo gras s’était arrêtée, lui s’était assis sur une pierre, les autres avaient rôdé aux alentours. Et puis, ils s’étaient remis en route.

Au bout d’un moment, les traqueurs qui suivaient la piste remarquèrent que les empreintes lourdes des pieds du Tayo gras n’étaient plus là. Dès qu’ils eurent la certitude que le Tayo gras était resté en arrière, ils revinrent sur leurs pas, jusqu’au cirque, à l’endroit où les fugitifs avaient stationné.

De retour à ce point, les plus fins pisteurs avaient étudié minutieusement le terrain. Le Tayo gras s’était assis sur une grosse pierre moussue, qui autrefois s’était détachée de la muraille, toutes ses traces s’arrêtaient là. Donc, il n’était pas allé ailleurs. A une cinquantaine de pas de cette pierre, les canaques qui accompagnaient le Tayo avaient coupé de fortes lianes: ils avaient pris le soin de dissimuler les apparences de ce travail. Pourquoi avaient-ils eu besoin de ces lianes?...

Ces premières constatations faites, les chercheurs revinrent aux traces des individus qui soutenaient le Tayo gras.

Par intuition, par divination, sur des rochers où les marques n’étaient pas apparentes, les fins limiers trouvèrent que les pieds des fugitifs n’avaient pas suivi la piste indiquée; d’abord ils étaient allés sur la droite, en se cramponnant aux aspérités des pierres, pour grimper, et ensuite s’équilibrer sur les étroites corniches de la muraille. Puis les pieds étaient revenus à leur point de départ, reprendre la piste directe. Pourquoi les canaques du Tayo gras avaient-ils grimpé le long de la muraille de rochers, au lieu de suivre leur chemin tout droit?

Pour savoir, eux aussi les pisteurs, ils y grimpèrent, comme des singes, sur les corniches des rochers. Mais aussitôt qu’ils y furent, ils en redescendirent vivement, au risque de se rompre les os. Et tout s’expliqua:

A trois brasses au-dessus de la pierre sur laquelle s’était assis le Tayo gras, entre les lits de rochers, existait une crevasse oblique, cette crevasse était élargie à sa base et présentait un trou béant, sombre, qui pénétrait dans la muraille. D’en bas, cette excavation cachée par un entablement de la roche, et la végétation grimpante qui s’y attachait, n’était pas visible.

Les pisteurs comprirent toute l’opération qui avait eu lieu. Comme le Tayo gras, gêné par sa lourdeur, ne pouvait pas grimper, et que son épaisseur l’empêchait de passer sur les étroites corniches, ses protecteurs, au moyen de lianes, l’avaient hissé depuis la pierre qui lui servait de siège jusqu’au trou de la muraille. Et le Tayo gras y était entré. Maintenant il était dans le ventre de la montagne. Mais, comme les terribles guerriers avaient peur de s’approcher de l’entrée de la caverne, parce qu’il y avait certainement des diables dedans, ils constatèrent seulement que les pieds du Tayo gras s’étaient arqueboutés contre les rochers pendant qu’on le montait, et qu’à une place il avait écorché sa peau contre la rugosité des pierres.

Prudemment les guerriers se reculèrent et allèrent se poster en bas, dans le cirque, à une trentaine de pas de la mystérieuse muraille, pour surveiller l’inquiétant trou noir d’où pouvait surgir l’épouvante.

A un appel des pisteurs, les guerriers qui passaient sur les crêtes des montagnes vinrent les rejoindre, dans le bas-fond du cirque. Lorsque les canaques furent réunis, en nombre, ils se sentirent plus forts, plus audacieux. Malgré cela, aucun d’eux ne voulut s’aventurer dans le trou noir, même à l’entrée; c’eût été s’exposer à des choses aussi terribles qu’inconnues. Ceux qui, personnellement, y furent encouragés, se contentèrent de secouer la tête, en allongeant une lippe, pour protester.

Arrêtés devant l’impossible, les chasseurs d’hommes discutèrent sur l’événement: Le Tayo gras était là, derrière ces rochers, dans le ventre de la montagne, il ne pouvait sortir ailleurs que par ce trou. S’il y avait eu un autre trou pour sortir, les canaques qui l’accompagnaient n’auraient pas eu la crainte d’être enfermés, ils seraient entrés avec lui, dans la caverne, au lieu de le laisser seul. Les canaques de Pouapanou avaient fourré le Tayo gras dans ce trou-là, parce qu’il ne pouvait plus marcher, il était trop fatigué; et parce que son corps très pesant n’était pas commode à porter à travers la brousse, sur les flancs des ravines escarpées.

Puisque le Tayo gras était là-dedans, et que l’on ne pouvait aller l’y chercher, il fallait attendre qu’il voulût bien en sortir, de lui-même. Quand les sorciers seraient arrivés, eux, ils sauraient, ils diraient ce qu’il faudrait faire. Mais pour le moment, il n’y avait qu’une seule manière d’agir: garder le Tayo gras dans son trou, empêcher le Tayo gras d’aller se réfugier ailleurs.

Ceci reconnu à l’unanimité, de rapides coureurs habiles à se frayer un passage à travers tous les obstacles, partirent aussitôt pour aller au village de Pouapanou, raconter l’affaire en détail aux sorciers, et les amener d’urgence.

Le soleil qui descendait sur les montagnes conseilla aux valeureux guerriers de se préparer un campement sur place. Afin de soutenir les sentinelles, des gardes avancées se blottirent autour du camp, entre les racines des arbres. Dans le milieu, des feux dispersés avec sagesse éclairèrent le dessous de la forêt, pour éloigner les diables et réchauffer les hommes. Des lits de fougère s’étendirent auprès des brasiers. Doucement le jour s’éteignit, et la nuit intensifia ses ombres.

* * * * *

Loin là-bas, dans la nuit, à Bondé, où tout semble dormir, des immenses clameurs s’élèvent de la tribu et vont mourir dans le silence des montagnes. C’est un bruit inhumain, sinistre; un bruit qui porte l’épouvante, glace le sang des êtres. Ce sont des plaintes lugubres, des lamentations funèbres qui montent, s’amplifient, comme si des milliers de chiens hurlaient à la mort en implorant les étoiles. Et ces hurlements s’apaisent, s’arrêtent. Le calme s’alourdit. Puis, les plaintes recommencent encore, et ainsi jusqu’aux premières clartés du jour.

Ces longs gémissements de bêtes blessées, ces cris de douleurs sortaient des poitrines de femmes assemblées sous des arbres antiques pour pleurer les morts, pleurer les intrépides guerriers tués à Pouapanou. Ces cérémonies funèbres étaient dans les coutumes.

Lorsque les popinées effondrées sur le sol, en des attitudes de désolation, la tête lourdement penchée, le front dans les mains, s’arrêtaient de gémir, aussitôt elles se redressaient légères, se mettaient à plaisanter, à rire gaiement. A un signal, elles reprenaient leurs poses funéraires, et recommençaient à hurler leur désespoir dans la sérénité de la nuit.

A l’arrivée des porteurs du précieux colis de chair humaine, et de mauvaises nouvelles, le Grand Chef de Bondé, en apprenant que le Tayo gras avait pu s’échapper à travers les lignes de ses guerriers, était entré en une violente fureur. Malgré le succulent repas qui lui était présenté sur des raquettes de feuilles de cocotiers, peu s’en était fallu qu’il fît massacrer par ses bourreaux les messagers de malheur.

Mais en potentat clément, il maîtrisa sa colère et envisagea la situation avec calme: Ses guerriers étaient à la poursuite du Tayo gras... S’ils l’attrapaient et l’amenaient avant le jour fixé pour le pilou, tout serait bien... Mais s’ils n’arrivaient pas à le prendre, le protocole de la fête serait désorganisé... Lui, le Grand Chef, il avait donné le Tayo gras aux jeunes guerriers pour célébrer leur avènement, et il en garderait le meilleur morceau cuit par les popinées expérimentées en cet art. Donc! Il lui fallait absolument le Tayo gras. D’abord pour affirmer la toute puissance de ses désirs, et ensuite, en manger son appétissante part.

Il y avait aussi un troupeau de popinées captives.--Ça c’était beaucoup bon.--Mais ses ardents guerriers, au lieu de pourchasser le Tayo gras, s’occuperaient peut-être des popinées, les chances de le prendre diminueraient d’autant. Il fallait y remédier.

Pour éviter ces manquements à ses ordres, et surtout pouvoir faire son choix immédiat parmi les prisonnières, le Chef informa les messagers que le troupeau de femmes devait être conduit ici, à Bondé, le plus tôt possible. Puis il déclara formellement que si les guerriers revenaient à Bondé sans amener le Tayo gras, lui Grand Chef, il en ferait abattre dix, et qu’ils seraient mangés par toute la tribu.

Après avoir reçu ces ordres précis pour les transmettre au Chef de guerre, aux sorciers, et aux vieux, les messagers très heureux de se sortir de la présence du Grand Chef, et surtout de celle des inquiétants bourreaux, s’en retournèrent à Pouapanou, de toute la rapidité de leurs jambes.

* * * * *

Dès que le soleil brilla, le Grand sorcier, accompagné de ses gardes de corps, fut devant les rochers qui recélaient le Tayo gras dans leurs flancs. La cérémonie était imposante, tous les yeux suivaient les faits et gestes du sorcier.

Lorsqu’il eut examiné le site en général, et les rochers en particulier, à son commandement, tous les canaques criblèrent de pierres de fronde la muraille qui se dressait devant eux. A un signal, le crépitement des cailloux sur la roche cessa.

Le sorcier agitant au bout de ses bras maigres et son paquet de fétiches, et sa hache brillante, grimpa lestement sur les corniches de pierre, toujours suivi de ses deux séides. Quand il y fut, sans manifester aucune hésitation, il s’approcha de la crevasse, fixa ses yeux de médium dans l’ouverture béante, étudia minutieusement les détails de l’entrée.--Et tous les canaques le virent pénétrer délibérément dans le trou noir, et y disparaître.--Quelque chose de grave allait se passer. Les guerriers assurèrent leurs armes dans leurs mains.

Mais le sorcier n’alla pas loin, à quatre pas dans l’intérieur il s’arrêta, pour écouter les bruits souterrains, et ainsi juger de la profondeur de cette caverne, avant de prendre une détermination.

Au bout d’un moment, n’ayant entendu aucun bruit, le sorcier prononça le nom: Tchiaom!... Aussitôt une voix lointaine lui répondit Tchiaom!... Le sorcier se recula d’un pas et dit: Viens dehors! Nous ne voulons pas te tuer... La voix mystérieuse répéta: Viens dehors! Nous ne voulons pas te tuer... Le sorcier fit un autre pas en arrière, puis il cria: Si tu restes là-dedans, tu vas mourir de faim.--Et la voix venue du fond de la montagne redit exactement les mêmes paroles.--Cette fois, le sorcier très inquiet se recula hors du trou.--De là, il lança encore des mots qui lui revinrent atténués.

Le vieux sorcier qui n’avait jamais pu s’expliquer ce qu’était un écho pensa, sans en être bien certain, que dans le cas présent ce pouvait être un esprit, un diable, un monstre inconnu qui répondait à sa voix pour lui inspirer confiance, et ainsi l’attirer dans un traquenard.

En présence de ce phénomène incompréhensible, qui se passait dans les profondeurs acoustiques de la caverne, et devant la possibilité immédiate de recevoir sur le crâne des pierres énormes jetées par le corpulent Tchiaom, et peut-être aussi par quelques canaques dévoués qui n’avaient pas voulu abandonner leur Tayo gras, le courage manqua au sorcier.

Il n’osa pas entrer dans le sombre conduit de la caverne, même avec une torche: mais il sentit qu’il devait, afin de ne pas diminuer son prestige, cacher son infériorité de l’instant à toute une tribu qui obéissait à son pouvoir surnaturel.

Ceci déduit, tournant le dos à l’entrée de la caverne, il se campa sur l’entablement de pierre qui lui servit de tribune, d’où il domina la horde sauvage. Aux guerriers qui attendaient en bas, sous la voûte élevée des branches, les yeux fixés sur lui, il déclara avec conviction:

«Tchiaom le Tayo gras, il est là, dans la caverne... Avec lui il y a des diables... Ce sont les diables des montagnes de l’Ignambi... Ces diables-là ne sont pas comme les diables de Bondé... Ce sont les diables des autres canaques de longtemps... Je leur ai parlé... Ils ne me comprennent pas... Ils répètent toujours les mots que je dis... C’est pour apprendre le langage de Bondé... Ils voudraient comprendre mes paroles... Dans la nuit je ferai les choses que je connais pour moi... Et ce sera fini. Après ça, les diables de l’Ignambi ne pourront plus rien du tout pour faire les choses pour eux, pour nous.»

Après ces paroles ahurissantes, qui plongèrent encore plus dans le vague l’esprit obscur des canaques, le sorcier demanda un tison enflammé et du bois sec. Lorsqu’il eut en main les matériaux nécessaires, il alluma un feu, juste à l’entrée de la caverne. Dès que le feu flamba il le couvrit de feuilles vertes pour en épaissir la fumée, et il attendit le résultat.

La fumée, monta, rampa mollement contre la muraille, lécha les aspérités de la roche, s’enroula aux racines pendantes, et aux lianes grimpantes, s’insinua dans les interstices de la pierre, mais ne voulut point pénétrer dans la caverne. Elle flotta constamment à l’entrée, sans se décider à s’enfoncer dedans.

Et le sorcier de dire aux canaques: «Vous voyez?... Les diables ne veulent pas laisser entrer la fumée... Quand la fumée va dedans, les diables soufflent pour l’arrêter.»

Le manque d’appel d’air de la grotte protégea le malheureux Tayo gras, il ne fut pas enfumé comme un rat réfugié dans son trou.

Puisqu’il n’y avait pas moyen d’asphyxier le Tayo gras et ainsi l’obliger à sortir de son asile, le sorcier imagina de l’emmurer afin de le forcer à se rendre, lorsqu’il comprendrait que l’évasion n’était plus possible, la nuit, à la faveur du sommeil de ses gardiens.

Les canaques, en adroits quadrumanes, se cramponnèrent aux rochers, s’équilibrèrent sur des points d’appui. Lorsqu’ils furent solidement installés, de mains en mains ils se passèrent les moellons qu’ils ramassaient dans les éboulis.--Les moins peureux, rassurés par la présence du sorcier, disposèrent avec adresse les pierres, en un mur épais qui monta, monta, et bientôt boucha l’entrée de la caverne.--Le Tayo gras était bloqué.

Ce travail achevé, le sorcier, expliqua aux guerriers: Maintenant c’est fini... Si les canaques de Pouapanou viennent vous menacer de leurs armes, et que vous les poursuiviez, le Tayo gras ne pourra profiter de cette occasion pour sortir de son trou et se sauver... Nous le tenons. Dans quelques jours le Tayo gras aura faim, il aura soif... Le Tayo gras viendra taper contre le mur avec un caillou, pour demander à sortir... Vous allez rester là, dans la forêt, devant les rochers pour le veiller, et l’attendre... Les guerriers qui sont à Pouapanou vous apporteront des ignames, des bananes, et des poissons, tout ça pour vous, pour manger.

Moi, je vais aller à Bondé parler au Grand Chef et à tous les vieux qui sont là-bas, parce qu’il y a des canaques qui ont fait mauvais dans la guerre... C’est pour ça que le Tayo gras a pu s’échapper de sa case de Pouapanou. Maintenant Téama le Chef mort, et les diables, sont en colère. Moi, je vais aller parler avec eux, dans les banians de la rivière. Puis s’adressant plus particulièrement au Chef de guerre:

Le grand Chef de Bondé, il a dit que si vous n’ameniez pas Tchiaom le Tayo gras, il ne fallait pas venir à Bondé, parce que les bourreaux allaient tuer dix de vous. Comme ça, partir d’ici, c’est pas bon.

Après ces paroles qui entretenaient la crainte chez les guerriers, le vieux sorcier s’éloigna suivi de ses gardes de corps.

Et la horde docile des canaques resta là, dans le cirque de rochers, sous les arbres, à surveiller la muraille derrière laquelle dormait le Tayo gras. Un service de ravitaillement s’organisa depuis les cultures de la tribu envahie jusqu’aux forêts de l’Ignambi.

Après s’être rendu compte du trop grand nombre de leurs ennemis, devant l’impossibilité de la lutte, la peuplade de Pouapanou avait quitté la région, en abandonnant son Tayo gras.

VI

De retour à Pouapanou, le vieux sorcier envoya dans les cultures une équipe de canaques déterrer des ignames, et casser des cannes à sucre. Ces végétaux furent déposés en un tas, au bord de la rivière. Une deuxième bande fouilla les cases, fit une rafle de nattes, de marmites en terre cuite, et autres ustensiles ménagers. Ces divers objets furent mis à côté du premier tas. Après cela, les canaques coupèrent des lianes et des feuilles de cocotiers, ils arrachèrent des botillons de paille. Tous ces matériaux furent ajoutés au butin.

Les popinées qui étaient toujours parquées sous les arches d’un banian, furent déplacées, mises en marche, puis menées au bord de la rivière, à côté du butin.--Là, elles reçurent l’ordre d’avoir à s’organiser de manière à emporter en un voyage tout le monceau étalé devant elles.

Ayant l’habitude de ce genre de travail qui entrait dans leurs obligations de femmes, méthodiquement les popinées divisèrent les produits du pillage, en une trentaine de charges à peu près égales, et chacune prit un lot.--Ensuite, sans prononcer une parole, les porteuses, tenant compte de la force individuelle de chacune, firent une répartition équitable des charges, enlevèrent du poids à quelques-unes pour les alléger, et reporter ce poids sur les autres.

Puis, avec les feuilles de cocotiers et les lianes, elles procédèrent à un empaquetage soigné qui pût assurer la stabilité des fardeaux pendant la marche. Des botillons de paille qu’elles tressèrent, elles firent des bretelles qui ceinturèrent les ballots.--Lorsque tout fut prêt, elles s’accroupirent à terre contre les charges, passèrent les bras dans les bretelles. Pour se mettre debout, elles durent s’entr’aider, se tirer mutuellement par les mains.--Les fardeaux étaient très pesants.--Et elles restèrent là, immobiles, campées d’aplomb sur leurs jambes, le corps penché en avant, la charge posée sur la croupe, attendant le signal du départ.--En plus du poids, quelques-unes portaient un petit enfant dans les bras, d’autres les avaient à leur côté.

Aucune popinée n’éleva la voix, elles subissaient les revers de la défaite comme une chose toute naturelle, sans que leur moral en fût abattu, sans qu’elles cherchassent à prévoir de quoi l’avenir serait fait.

Pendant que quelques canaques retardaient le départ, en fouillant les brousses qui avoisinaient les cases, dans l’espoir d’y découvrir des armes cachées par les Pouapanou, Téïn, le fils du grand Chef de Bondé, arriva sur la berge de la rivière près de la caravane immobile et muette des popinées.

De par son titre, hors de la volonté paternelle, Téïn, fils de grand Chef, était indépendant, il faisait ce que bon lui semblait.--Après avoir marché avec différentes bandes de guerriers, il s’était trouvé devant la muraille derrière laquelle le Tayo gras était bloqué. Le besoin de s’agiter étant son fait, là, il s’était ennuyé. N’étant l’esclave d’aucune discipline, il était revenu à Pouapanou dans l’intention de voir la popinée dont il s’était déclaré le propriétaire: la jeune Tili.--Quoiqu’elle fût sous la dépendance d’un tabou inviolable, il pensait que par faveur spéciale il pourrait faire lever cette interdiction, à son seul profit.

En voyant que les popinées allaient partir à Bondé, Téïn chercha dans le nombre celle qui était la sienne. L’ayant reconnue, il la prit par un bras et la tira hors du troupeau. Elle ne fit aucune résistance.

A ce moment, le vieux sorcier qui suivait les préparatifs intervint: Le grand Chef de Bondé veut les popinées de Pouapanou. Il a dit de les emmener toutes.

Et Téïn le fils du chef de répondre: Tu diras à mon père que j’ai gardé celle-là pour moi.

LE VIEUX SORCIER.--Tes paroles à toi n’ont pas de force, tu n’es pas encore chef, tu dois obéir aux ordres de ton père. Il veut toutes les femmes.

TÉÏN.--J’obéirai au Chef quand il me parlera, le Chef ne m’a rien dit. Pour le moment c’est toi qui me parles, tu n’es rien, je ne t’obéis pas.

LE SORCIER.--Ces popinées sont tabous, tu n’as pas le droit d’y toucher.

TÉÏN.--Regarde là-bas! sous le banian, c’est là que tu as mis le tabou des popinées, mais ici les popinées ne sont plus dans le tabou. Je prends la mienne.

LE SORCIER.--Tu vois bien qu’elle est chargée, nous avons besoin d’elle pour porter des ignames et une marmite à Bondé. Après tu la prendras, si le Chef veut te la donner.

TÉÏN.--Je te dis que je la garde, tes ignames et ta marmite, voilà ce que j’en fais, tiens! En même temps, il arrachait du dos de la popinée la charge et la jetait à terre. La marmite se brisa, il en écrasa les morceaux à coups de hache, et dispersa les ignames à coups de pieds.

Après cette violente manifestation de sa volonté, il prit la popinée et l’entraîna rudement, du côté des brousses.