Part 2
Ces mots, qui étaient en somme, depuis que nous voyagions ensemble, les premiers par lesquels je pouvais projeter un peu de lumière sur son âme profonde et sur son passé, me parurent, en même temps, si bien peindre ma situation et mon propre état d’âme, que, pendant deux ou trois secondes, j’en demeurai comme bouche bée.
Puis je voulus répondre,--et répondre à ces mots-là par des mots du même ton et de la même qualité, des mots de franchise et de courage. La musique de ma réponse me chantait déjà dans la tête... Mais tout à coup, à quelque chose qui se passait en moi, une sorte d’afflux de sang plus chaud, plus fou, une sorte d’obscure vibration de tous les nerfs, je sentis que si je répondais quoi que ce fût, je serais perdu,--oui, je répondrais des choses telles que je serais forcé de les suivre, ces choses, et qu’elles entraîneraient ma vie dans une toute nouvelle direction. Ce serait la fin de l’histoire avant qu’elle eût commencé.
Je renfonçai donc tout cela en moi-même et me contentai de bredouiller de vagues banalités, des: «Adieu...», des «Portez-vous bien...» qui ne me compromettaient pas beaucoup et qui (mais tant pis!) n’étaient pas de nature à donner une riche idée de ma sensibilité ou, simplement, de mon intelligence.
Puis, comme le train entrait en gare, je me jetai, très affairé, sur mes bagages et me mis avec passion à ficeler et à arrimer. Je sentais derrière mon dos, Marion, droite, immobile, dans son espèce de grande mante bleu foncé, son cabas et son parapluie à la main, et qui devait me regarder avec des yeux interrogateurs, qui devait essayer de percer l’énigme de mon individu. Elle devait songer,--et tout de même j’en étais un peu attristé et crispé: «Au fond c’est peut-être tout bonnement un homme comme les autres...»
Quelle gare que la gare d’Aklansas! Des quais défoncés, où les petites roues de fer des chariots Lagloriette avaient creusé des ornières énormes, une demi-douzaine de cabanes en planches dont je n’aurais même pas voulu pour mettre mes lapins, des amas de ferraille rouillée, des wagons à demi démolis qui étaient sortis des rails et s’étaient enfoncés dans la boue jusqu’à la caisse,--une chose minable, lamentable, un gâchis et une saleté de tous les diables: c’est par là que nous accédions à la Terre Promise.
Le train s’était arrêté. Je descendis,--et avec tout mon attirail, quelque chose comme cinquante kilogs: mon fusil, mes raquettes, ma peau d’ours, mes couvertures, mon grand sac de toile où j’avais enfoui pêle-mêle mes vêtements de rechange, mon linge, mes bottes...
Je tendis la main à Marion et à la danseuse pour les aider à descendre... La danseuse, pour la circonstance, afin sans doute d’enthousiasmer les populations, avait sorti de sa valise (une ex-valise de luxe en cuir fauve) un extraordinaire manteau vert de reine de tragédie, avec une collerette tout emperlée de verroteries multicolores... Il fallait voir de quel air faussement dégagé et indifférent elle tenait les plis de cette loque!... Elle descendit après avoir promené sur le morne spectacle des cahutes crevées par le vent, pourries par la pluie, des Indiens qui coltinaient les ballots, en marchant environnés d’un petit nuage de transpiration fétide, des fermiers qui, en attendant l’arrivée du train d’Abittibi, lequel amène l’épicerie, les conserves, le pétrole, etc., se curaient les dents avec d’énormes bouts de bois,--après avoir promené sur tout cela un sourire à la fois étonné et charmé comme une grande actrice en tournée que les peuples en délire viennent accueillir, avec des brassées de fleurs, à la sortie du Pullman...
Quant à Spiers, il parut, tout d’abord, ne pas comprendre qu’il était arrivé; il restait dans son coin, les jambes étendues comme deux piquets, à siffloter: «Betsy, vous m’avez raconté l’autre jour...» Mais je l’appelai: «Hé!... c’est ici!...»
--Ah! bon, fit-il en se levant. On y va.
Il descendit à son tour, toucha du doigt le bord de son chapeau en nous adressant à tous trois, circulairement, un sourire bref et crispé, et, en deux enjambées de ses longues jambes, se perdit dans la foule: ce furent tous ses adieux.
VIII
Un gamin d’une quinzaine d’années mais qui, déjà, avec la cigarette avachie au coin du bec, la démarche traînante et, dans ses yeux d’un bleu très pâle, une lueur de canaillerie cruelle, faisait l’homme,--attendait la danseuse à la sortie.
Il l’interpella brutalement:
--C’est vous qui venez danser au Cupido?
--Oui, répondit-elle.
--Alors montez là-dedans.
Il lui montrait une sorte de carriole à deux roues à laquelle était attelé un petit cheval à longue queue traînante.
--Votre bête n’est pas méchante? demanda la danseuse.
--Montez, dit-il d’une voix rogue.
Alors elle me serra la main avec effusion, embrassa Marion, l’appela: «sa petite chatte», «sa belle chérie», et, toujours minaudant, toujours jacassant, elle se hissa, sous l’œil narquois du jeune voyou, dans le tape-cul. En affectant des airs las, le gamin grimpa à son tour sur le siège, prit les guides, fit: «Hé! vieille carne!...» et pan!... fit claquer un tel coup de fouet que la «vieille carne», affolée, bondit, et que la carriole eut l’air de s’envoler.
La pauvre danseuse s’était cramponnée au rebord de la voiture et poussait des cris stridents.
--Pauvre femme! dit Marion, mi-souriant mi-apitoyée.
--Bah! fis-je. Elle a la vie qu’elle s’est faite...
--Ah! dit-elle, vous n’avez pas dû être bien malheureux pour vous figurer qu’on peut faire sa vie...
Marion m’avait déclaré qu’un nommé Meadows, le fermier chez qui elle allait, devait venir la chercher, elle aussi, en voiture. Or, toutes les carrioles qui étaient venues prendre des gens au train (il n’y en avait d’ailleurs pas plus de cinq ou six, toutes de vieilles pataches démantibulées, qui dataient du siècle précédent) s’en étaient retournées. La gare même s’était vidée de tout son flot de nouveaux arrivants. Il ne restait plus que les Indiens coltineurs (on entendait l’un d’eux tousser par moment d’une toux déchirante de phtisique), les gens qui attendaient le train d’Abittibi,--de grands gaillards, pour la plupart, avec, sous les vastes bords de leurs chapeaux, des regards sombres,--et malgré le froid, malgré la petite neige fine et cuisante qui s’était mise à tomber, ils n’avaient en tout et pour tout, sur le corps, qu’une méchante chemise de flanelle et un gilet sans manches, ouvert sur la poitrine... Ils attendaient, immobiles, échangeant de rares paroles, des espèces de grognements sourds...
Ne demeuraient plus, avec ces gens, que les employés de la gare, qui étaient peut-être, au plus, trois ou quatre et qui entraient dans leurs cabanes de planches, en sortaient d’une façon telle qu’on se demandait comment lesdites cabanes tenaient encore debout: les portes s’ouvraient, se refermaient à grands coup de pied ou d’épaule... boum! boum!... Quelles aimables brutes!
Quand elle vit qu’il n’y avait plus de carriole et pas plus de Meadows que de navets (comme on dit) dans la vallée du Cleeve, Marion en conclut que le fermier s’était mis en retard,--et comme la nuit commençait à tomber, bien qu’il ne fût guère plus de quatre heures, elle et moi, après avoir fait un moment les cent pas sur la route, nous entrâmes dans la salle d’attente.
Cette salle d’attente ressemblait beaucoup moins à une salle d’attente qu’à un asile de nuit: des bancs de bois, une lampe à pétrole en cuivre qui se balançait au plafond et dont la mèche fumait horriblement... Mais ces messieurs les employés se souciaient bien de venir la moucher!... D’ailleurs avec leurs petits doigts délicats, qu’en serait-il resté?
Au mur, et c’était à la fois comique et navrant, et pour ne pas les voir, pour ne pas se rappeler, instinctivement on fermait les yeux,--des affiches déchirées, lacérées comme à plaisir, mais où on apercevait encore des bouts de ciel bleu, des allées de palmiers...
La pièce était chauffée par un petit poêle dont le large tuyau noir traversait brutalement la salle et, pour sortir, vlan!... crevait la cloison.
Marion et moi, nous nous approchâmes de ce poêle, où un grand bonhomme à longue barbiche blanche et vaste chapeau de feutre gris, magnifiquement crasseux, venait, de temps en temps, avec majesté, sans mot dire, fourrer des bûches. Et quand le poêle était plein, il en refermait la petite porte de fonte d’un énorme coup de soulier... Nous nous attendions toujours à voir poêle et tuyau s’effondrer.
Nous ne disions rien. Nous étions las, nous nous sentions dépaysés et (sans oser naturellement nous l’avouer l’un à l’autre) un peu effrayés, un peu meurtris de ce qui s’offrait à nous. Quel pays!... Quelles gens!... Au bout de dix minutes,--Marion s’était assise sur le banc, j’étais resté debout, les bras croisés... nous rêvions,--Marion me dit:
--Eh bien! je croyais que dans le train nous nous étions fait des adieux. Il ne faut pas rester là. Vous êtes las, allez vous reposer.
--Et vous? fis-je.
--Oh! moi!... Allez-vous-en... Vous êtes très gentil de m’avoir tenu compagnie.
--Je m’en vais, dis-je. Mais auparavant traitez-moi comme un ami. Dites-moi qui vous êtes, pourquoi vous venez dans ce pays de misère, ce que vous venez y chercher.
Alors elle me répondit d’une voix sourde, en baissant la tête, en ayant l’air de regarder ses mains, qu’elle avait posées à plat sur ses genoux:
--Je m’appelle Marion Kempt. Je suis de Sacramento, dans le Nevada. J’ai perdu ma mère quand j’étais toute petite. Mon père était médecin. Il gagnait bien sa vie. Il est mort il y a deux ans... Alors je suis allée chez le seul parent que j’eusse à Sacramento, un frère de ma mère, qui s’appelle... mais pourquoi vous dire son nom? D’abord il m’a fait un mauvais accueil, il a voulu me chasser... Et j’allais passer la porte, il m’a prise par le poignet, il m’a dit: «Restez.» Et je ne comprenais pas pourquoi... Le lendemain, j’ai compris... Il est entré dans ma chambre et j’ai cru que tout était fini pour moi... Je l’ai battu, je me suis sauvée... et pendant trois mois, dans Sacramento, j’ai mendié, j’ai eu faim... Et un jour, j’ai compris que j’avais assez souffert. Je suis retournée chez mon oncle... D’abord il m’a rendu tous les coups que je lui avais donnés, et ensuite il a encore voulu... cette chose... J’étais revenue pour y consentir et pourtant je me suis encore sauvée. Je me suis rappelé que j’avais à Swinnah un cousin, le fils d’un frère de mon père. Je lui ai écrit. Il m’a répondu: «Venez» en m’envoyant de l’argent.
Elle releva la tête:
--Voilà...
--Eh bien! dis-je, vous entrez dans la vie par une triste porte!
Et, m’approchant d’elle, gauchement, je lui pris une main, et la pétris un instant dans la mienne. Nous pouvions être en cette seconde unis pour la vie,--et pourquoi rien ne m’a-t-il dit ce qu’il fallait faire, où était le bon chemin?
Au bout d’un moment, je laissai retomber sa main, rejetai sur mon dos mon sac, mon fusil, mes raquettes, et, sans plus oser regarder Marion, avec la conscience lourde de quelqu’un qui achève un crime que d’autres ont commencé, je tournai sur mes talons et m’en allai, le dos rond, vite...
IX
Je sortis de la gare et me dirigeai tout droit devant moi. Je n’avais pas le choix: il n’y avait qu’un chemin, et quel chemin! plein de fondrières et de cloaques... une piste plutôt...
Je m’attendais à trouver la ville tout de suite. Mais pour arriver aux premières maisons, il me fallut marcher pendant un bon quart d’heure, en pataugeant dans cette boue noirâtre et glacée, dans des ténèbres à peu près complètes, me guidant sur de vagues petites lumières qu’à travers le brouillard jaune, épais comme de l’étoupe, j’apercevais au loin.
A droite et à gauche du chemin s’étendaient des prairies où se dressaient, de loin en loin, des tas d’ordures, des amoncellements de vieux bidons ou de vieilles caisses de conserves. Personne... Je ne rencontrai quelqu’un qu’au moment où je faisais mon entrée (elle n’avait rien de sensationnel! j’étais éreinté, crotté jusqu’aux genoux...) dans Aklansas. C’était un membre de cette société religieuse qui s’intitule la Société des Pêcheurs du Lac de Tibériade, ou, plus brièvement, la Société des Pêcheurs,--un tout jeune homme, rose, blond, de bonnes joues rondes, des yeux bleus candidement étonnés... Il se tenait au milieu de la route, dans la boue lui aussi, avec de petits prospectus à la main,--et je remarquai qu’il grelottait.
--Je vous attendais, me dit-il.
--Moi? fis-je, un peu interloqué.
--Oui, comme j’attends tous ceux qui arrivent ici. Ne passez pas sans m’avoir écouté.
--Vous êtes très gentil, lui répondis-je, de bien vouloir vous occuper du salut de mon âme,--car je pense que c’est de cela qu’il s’agit,--mais je vous assure qu’en ce moment, mon âme, je n’y songe guère. Ce que je voudrais, c’est un coin, pour pouvoir poser mes bagages, et une cuvette d’eau pour me laver... Je ne me suis pas lavé depuis cinq jours.
Le pauvre petit entreprit, avec les mots, l’éloquence qu’on lui avait enseignée, de me démontrer que ce n’était pas de cette façon que j’avais besoin de me laver, qu’il me fallait un grand lavage, un lavage moral,--et il me tendit un de ses petits bouts de papier sur lequel je lus, écrit en grosses lettres:
_Les morts reviennent-ils? Pourquoi ne reviendraient-ils pas? Oui, ils reviennent!_
Je ne puis m’empêcher de sourire et je lui dis:
--Qu’est-ce que vous voulez que ça me fasse que les morts reviennent? Quel rapport avec la question qui m’occupe?
Il me regarda un moment, me toisa de la tête aux pieds, me soupesa, eut l’air de songer: «Encore un qui ne vaut pas cher, avec lequel il n’y a rien à faire...» puis, prenant son parti de la chose, lâchant la propagande pour la simple humanité (une humanité, d’ailleurs, assez peu chaleureuse,--mais je m’en fichais!):
--Venez, me dit-il en fourrant dans sa poche toute sa collection de prospectus.
Je le suivis. Il ne disait mot. Je n’avais plus l’air de l’intéresser beaucoup. Nous étions entrés à Aklansas, qui me parut être une sorte de grand village, avec, par-ci, par-là, des prétentions de grande ville, des boutiques, brillamment, cruellement illuminées, où, derrière la glace des devantures, on apercevait des bijoux, de très beaux bijoux, qui devaient certainement coûter très cher, des bracelets, des colliers de perles,--ou bien des verreries, des faïences de luxe, des appareils compliqués, en argent, en vermeil, pour la fabrication du cocktail,--ou encore des robes de femmes magnifiquement emperlées, des montagnes de boîtes de cigares, toute une exhibition de marchandises que l’on sentait destinées à des gens gagnant rapidement leur argent et le flanquant non moins rapidement par les fenêtres.
Ce qui était très amusant, c’était d’abord la tête des commerçants,--leur tête et leur allure!... ils avaient presque tous le costume de la prairie, avec le grand chapeau, le foulard au cou, le revolver (des revolvers énormes, de quoi assommer un bœuf avec la crosse) sur la fesse droite,--et ils avaient l’air empruntés, maladroits, au milieu de leurs rivières de diamants et leurs déshabillés de soie,--c’était un vrai bonheur... Ils attrapaient ça avec leurs grosses pattes et avaient une façon de le montrer au client, d’un air de dire: «En veux-tu? En veux-tu pas? Non? Eh bien! va au diable!...» Râblés, hauts sur pattes, ayant gardé dans le déhanchement cette sorte de roulis un peu lourdaud à quoi l’on reconnaît le cavalier, c’étaient tous d’anciens fermiers ou d’anciens chasseurs qui, un beau jour, pour une raison ou pour une autre, avaient lâché la grande vie libre des plaines pour le négoce...
En fait de femmes, dans les boutiques ou dans la rue, je n’en apercevais que de deux sortes: les unes, vieilles, flétries, brisées par les durs travaux, qui se livraient aux besognes les plus basses, lavaient le parquet, nettoyaient la vaisselle, etc., de pauvres ilotes de la dernière catégorie... Ou alors (seconde catégorie de femmes et qui n’avaient point du tout l’air d’appartenir à la même humanité) des filles de joie, avec des yeux fous, des cheveux fous, des diamants, vrais ou faux, autour du cou et des poignets, riant très haut, criant, et qui étaient les jouets des hommes, de ces hommes pleins de poudre d’or et de dollars...
Mais la petite ouvrière, la petite bourgeoise, la petite femme à la fois agréable à regarder et convenable, telle qu’on la rencontre partout ailleurs, il n’en était nulle trace à Aklansas.
Une chose également assez curieuse: la façon dont ces boutiques illuminées, aveuglantes, s’enchâssaient dans des sortes de masures sordides, dont, à New-York, un chiffonnier n’aurait pas voulu. Un éblouissement... trois pas plus loin, c’était la cabane en planches, à moitié effondrée, le trou noir d’un terrain vague où le vent glacial tournait en soulevant des papiers sales...
Elles s’ouvraient, ces boutiques, sur une rue qui n’était qu’un entrelacs d’ornières, au fond desquelles clapotait une eau noire comme de l’encre... et les ordures s’y amoncelaient au hasard, n’importe où et n’importe comment. On se demandait si jamais personne venait les enlever. Des chiens passaient avec des os dans la gueule ou des déchets de viande.
C’était un mélange assez étrange de luxe, de misère et de saleté.
X
Mon jeune «Pêcheur»--il s’appelait Josué Coulombier, il était d’origine canadienne--me guidait au milieu de tout cela, toujours poupin et toujours muet, toujours fermé comme le Devoir. J’avais pitié de lui, parce que sous son mince petit paletot il devait crever de froid.
--Ça va-t-il par ici? Faites-vous bonne pêche? lui demandai-je pour rompre le silence.
Son regard s’éclaira:
--Oui, dit-il, ça va. Pour ne parler que de moi, j’ai, la semaine dernière, ramené dix-sept égarés dans mes filets.
--Oh! Oh! fis-je. Admirable!
--Ça n’est pas mal. (Il avait un petit air à la fois triomphant et modeste.) L’ennuyeux est que pour beaucoup il faut recommencer vingt fois l’opération. Vingt fois la chair faiblit. Travail terrible. Mais sur les dix-sept j’en ai deux que je crois définitivement tirés des Griffes. L’un est plongeur au Cupido. C’est une petite âme tout à fait jolie et qui voit le Christ comme je vous vois. L’autre est un nègre. J’ai peu le contact avec ce nègre. C’est un garçon de lavoir. Toute la journée il est à porter des ballots de linge. La nuit, il rentre chez lui, se laisse tomber sur son grabat et s’endort, d’un sommeil effroyable. Il a donc très peu de temps et très peu de force pour penser. Mais je suis arrivé à lui faire porter constamment sur lui les Évangiles; le Livre pense pour lui.
--Parfait! dis-je. Vous êtes à ce que je vois un fameux pêcheur...
Sans doute crut-il, à mes paroles, que j’entrais moi aussi dans le chemin du rachat, que je tendais l’oreille à la voix du Christ, car, sortant de nouveau ses petits prospectus de sa poche, il en fourra deux ou trois (pris d’ailleurs complètement au hasard, un bleu, un jaune, un rouge) dans la mienne:
--Prenez ça, dit-il. Vous serez mon dix-huitième. Vous lirez ça ce soir et vous verrez quelle lumière entrera en vous.
Puis, s’apercevant seulement que je peinais sous le poids de mon sac et de tout mon attirail, il me dit, d’une voix à la fois émouvante et un peu ridicule,--car elle était tout en même temps pleine de foi et de cabotinage:
--Donnez-moi cela, mon frère. Je veux vous aider pour Celui qui est Là-Haut.
Je ne me fis pas prier et lui passai mon fardeau.
--Il faut que je vous prévienne, me dit-il; je ne vous emmène pas à une auberge comme vous me l’avez demandé. Il n’y a pas d’auberges à Aklansas.
--Où allons-nous?
--Je crois que nous trouverons votre affaire chez une de nos Sœurs de la Vérité. C’est une femme admirable. Elle dirige une œuvre anti-alcoolique qui fait d’excellent travail.
Cinq minutes après, nous arrivions à un petit baraquement en bois peint de couleur claire.
--C’est ici, dit Josué.
Nous traversâmes d’abord un jardin grand comme un mouchoir de poche, où les plates-bandes étaient entourées de grands coquillages tout biscornus, d’un rose magnifique de jeune chair. Il n’y avait, d’ailleurs, dans le jardin, que cela: pas un arbre, pas un arbrisseau. Sous la neige, où les pattes des merles et des coconoas avaient marqué l’empreinte de leurs petits tridents, il ne devait guère y avoir plus de gazon.
Nous entrâmes dans le petit baraquement de bois. A l’intérieur on eût dit tout à fait une nursery; c’était gentil, charmant--un peu fade et un peu puéril. Assis à de grandes tables à tréteaux, du modèle dont on se sert dans les écoles pour faire faire aux enfants leurs exercices de travail manuel (découpage, modelage, etc.) cinq ou six hommes, à la clarté douce des grandes lampes de cuivre qui pendaient au plafond, étaient en train de regarder, bien sagement, des journaux illustrés, de ces journaux où le texte est réduit au minimum et où les gravures représentent des mariages princiers, des matches de rugby, etc.
Ces hommes me firent un effet singulier. Ils avaient devant eux chacun un verre et une carafe d’eau, et, quand ils entendirent la porte s’ouvrir, deux ou trois d’entre eux se saisirent de leur verre et le vidèrent en donnant les marques de la plus vive satisfaction, comme si cette eau avait été un breuvage divin. Ils étaient âgés presque tous de plus de soixante ans. Ils avaient de longs cheveux d’argent, de longues barbes, et, pour la plupart, des yeux d’un gris d’acier, très clair, de petites pommettes d’un rose vif,--et ils souriaient de ce sourire un peu triste des enfants dociles.
Deux grands portraits présidaient à cette scène, des gravures en couleurs qui avaient autrefois servi de première page à l’_Illustré des Salons_ et qu’on avait collées, par les quatre coins, à la cloison de bois. L’une de ces gravures représentait Tolstoï, dans son costume de moujik, avec son regard dur et inquiet, l’autre un personnage glabre, avec deux rides profondes, de chaque côté de la bouche, comme deux parenthèses,--et que je ne reconnus pas: quelque apôtre de l’eau claire et des repas sans viande.
Josué Coulombier (trop heureux de pouvoir se débarrasser un instant de son fardeau!... il devait avoir les épaules légèrement meurtries...) avait laissé tomber lourdement mon sac par terre et il contemplait, avec un large sourire exempt de toute espèce d’ironie, ce spectacle qui, à son âme innocente et un peu niaise, devait sembler admirable.
Moi, je ne disais rien,--mais je n’en pensais pas moins,--et je trouvais cela à la fois comique et douloureux, ces pauvres gens qui, sous la bannière de la désintoxication, avaient l’air d’être retombés, tout doucement, en enfance. Il y en avait un, un gros petit bonhomme à membres courts, qui semblait, dans cette troupe de vieux bébés, s’être assigné le rôle du petit espiègle. Il tournait les pages de son journal à la va-vite, sans les regarder, en hochant la tête, en faisant des grimaces lugubres de jeune écervelé.
Nous étions là depuis quelques instants quand une porte s’ouvrit et nous vîmes paraître une vieille petite dame qui, elle aussi, avait des cheveux d’un blanc magnifique et, elle aussi, ce sourire pâle et mélancolique que doivent avoir, là-haut, les séraphins. Elle avait la tête penchée un peu de côté sur l’épaule, les mains croisées sur le ventre,--et elle venait vers nous sans faire aucun bruit, sans déplacer un grain de poussière.
--Ma mère, dit Josué Coulombier, d’une voix à laquelle il s’efforçait de donner une sorte de simplicité évangélique, voici un voyageur qui arrive de très loin et qui est très las. Voulez-vous l’accueillir sous votre toit?
La mère me regarda et sans doute lut-elle dans mes yeux une âme de laquelle elle n’avait rien à attendre, car, sans cesser de sourire, tournant lentement la tête de gauche à droite et de droite à gauche, elle répondit: