Part 2
Ce sont Gill et Mesny[4], deux aventuriers, bien Anglais dans leurs aventures: le premier a été reconnu pour son héritier par un riche lord dont il a ramassé le chapeau dans la rue; le deuxième, issu d’une ancienne famille française de Jersey, se réclame de son ancienne origine pour vivre avec les missionnaires français dont il recevra l’hospitalité comme de compatriotes, jusqu’au moment où, payé par la Chine, il se battra contre nous au Tonkin. Il est vrai qu’il fait des affaires et que sa conscience est au plus offrant. A ces commerçants succéderont d’autres explorateurs anglais; ils s’arrêteront tour à tour chez les missionnaires français et les remercieront de leur hospitalité chacun à leur manière: Baber, que ses compatriotes ont surnommé le Marco Polo des temps modernes, séjournera un mois auprès de Mgr Biet[5]; il viendra chaque jour écrire plusieurs heures sous la dictée du vieux missionnaire; celui-ci croira servir la cause de la civilisation du Thibet en fournissant des renseignements au voyageur anglais; il lui traduira des chansons thibétaines, relèvera dans ses notes de grandes erreurs, l’étonnera en lisant l’écriture des Si-Fan qui n’est autre que le thibétain, lui prouvera qu’en dépit de ses grandes oreilles «l’âne des Rochers» des Chinois n’est qu’une antilope. L’Anglais poussera sa grossièreté naïve jusqu’à répéter à quelques jours de distance les mêmes questions au missionnaire, cherchant à le trouver en contradiction; il partira enfin muni d’une provision de notes inédites, très intéressantes, étonné d’avoir trouvé chez nos compatriotes des Européens aussi aimables pour d’autres Européens, quoique d’une religion différente: «Vous êtes libéral», dit-il à Mgr Biet en le quittant. Les pasteurs protestants ne l’ont pas, paraît-il, habitué à ces procédés. Et lorsque, de retour en Angleterre, Baber publie cette intéressante relation, dont il doit plus des trois quarts à la bonté de nos compatriotes, non seulement il ne leur en envoie pas un exemplaire, mais il ne les nomme même pas dans son récit.
[4] Arrivé pauvre à Canton, adopté par un Chinois nommé Ouang, Mesny se brouille vite avec son protecteur et prend le nom de Mé-ta-jen; voyageant en Chine, accueilli cordialement par les missionnaires français, pendant la guerre du Tonkin, il ira à Yunnan-sen, se fera héberger par nos compatriotes, et les quittera leur annonçant qu’il part pour Canton; il aura honte de leur dire qu’il va au Tonkin, mais on apprendra qu’il s’est battu dans les rangs chinois à la prise de Son-tay.
[5] Mgr Biet, évêque de la mission du Thibet depuis 1877, époque de la mort de Mgr Chauveau.
Cela se passe de commentaires.
La venue des voyageurs anglais, qui ont tant profité de la rencontre de nos missionnaires dans ces contrées où les leurs ne peuvent ou ne veulent pas séjourner, n’a guère été utile à la mission du Thibet; bien que les Pères français sachent à quoi s’en tenir à l’égard des Anglais, et qu’ils n’attendent pas une reconnaissance personnelle, ils peuvent espérer du moins que ces différents voyages contribueront à l’ouverture du Thibet. Il n’en a été rien, au contraire. Dans les colonies anglaises ayant affaire à la Chine, deux partis se trouvent en présence: la Chambre de commerce de Chang-haï et celle de Calcutta.
La première l’emporte généralement; n’ayant en vue que de créer la route du haut Yang-tsé à la Birmanie, d’obtenir des concessions douanières ou l’ouverture au commerce anglais de villes importantes, elle s’oppose énergiquement à des tentatives d’exploration ou d’expédition au Thibet qui pourraient irriter la susceptibilité du Tsung-li-yamen. Aussi les marchands de Chang-haï ne paieront-ils le voyage de Gill qu’à la condition qu’il ne reviendra pas par le Thibet et les Indes, recommandation d’ailleurs assez inutile.
La résistance de leurs compatriotes de la côte de Chine n’empêche pourtant pas entièrement les Anglais de l’Inde de s’agiter; ils grondent, menacent, mais n’avancent pas: une marche militaire au Thibet serait grosse de conséquences; les rapports avec la Chine se tendraient, le contact serait immédiat, les intérêts commerciaux en souffriraient.
L’ouverture du Thibet serait aussi le signal de la rencontre avec les Russes, dont les sujets sont en Kachgarie. Le choc a été suffisant en Afghanistan, il faut éviter de le renouveler. La politique anglaise ne se plaît pas dans les contacts avec les nations fortes: il vaut mieux éviter les frottements, solder des alliés qui serviront de tampons, paieront les pots cassés quand il y aura lieu, arrêteront au besoin les voyageurs étrangers trop hardis, en un mot, permettront au gouvernement qui les entretient d’agir à sa guise en mettant sa responsabilité à couvert. On enverra des métis indo-thibétains en espions; malgré leur connaissance de la langue, ils seront encore souvent heureux de trouver nos missionnaires et d’avoir recours à eux pour pouvoir continuer leur voyage[6]; ils rapporteront des renseignements plus ou moins exacts; derrière les lunettes que leur auront fournies les ingénieurs anglais, ils garderont leurs yeux d’Indous émerveillés; ils verront des ours blancs, des troupeaux d’antilopes par milliers; des bandes de pèlerins ramassant des fossiles sur les bords du Namtso, ils y verront parfois trois cours d’eau où il n’y en a qu’un, ils donneront des noms qu’aucun de leurs successeurs ne pourra identifier, on publiera leurs notes et leurs protecteurs diront à haute voix que les «sujets de la reine» ont séjourné à Lhaça.
[6] En 1882, Kishen sing, arrivant de Satcheou à Tatsien-lou, à la suite d’un marchand qu’il sert comme palefrenier, est heureux de recevoir de la main des missionnaires un subside lui permettant de retourner aux Indes.
Mais lorsque quatre «officiers anglais», s’appuyant sur une des clauses de la convention de Tché-fou, voudront remonter le Yang-tsé pour faire une reconnaissance au Thibet, ils seront arrêtés.
Baber, qui en quittant Tatsien-lou a invité un peu à la légère les missionnaires «à prendre le thé à son consulat (?) de Taly ou de Lhaça» attend à Tchong-king, pour gagner le Thibet, que le pays soit pacifié. Malgré les lettres de Mgr Biet qui dément la nouvelle des troubles de Lhaça, et montre que l’occasion est propice pour y entrer, il engage les officiers à attendre comme lui, et les conseils que lui dicte la prudence sont écoutés[7].
[7] Déjà en 1861 trois officiers anglais venus de la côte de Chine pour gagner les Indes par le Thibet ne s’avancèrent que jusqu’au Setchuen. A la nouvelle des troubles au Thibet, ils retournèrent sur leurs pas.
C’est en vain que Mac-Aulay aura sur la frontière du Sikkim fait gravir à ses éléphants les gradins de l’Himalaya, pour faire à Lhaça une entrée digne d’un voyageur anglais; il devra attendre que les fêtes du nouvel an se passent, à cause de l’affluence de lamas qui pourrait être dangereuse; puis que la neige fonde, puis qu’on lui permette d’avancer, finalement il devra redescendre dans les plaines chaudes sans avoir pu tenter de franchir la frontière de la «Terre des esprits».
Qui rira? C’est le Tsung-li-yamen.
Lorsque les troupes anglaises se sont avancées à la porte du Sikkim, au Jalep-Pass, un simple brigadier, accompagné de quatre hommes, les ont arrêtées; ils avaient pour toute arme un drapeau jaune dont les plis flottant au vent laissaient voir la queue du dragon impérial: «les Européens ne pouvaient avancer, on était sur territoire chinois, ce serait une flagrante violation du droit des gens qu’une marche _manu militari_ dans un pays ami, uni par des traités...»; et les Anglais se sont rendus au raisonnement et se sont arrêtés.
Et lorsque des missionnaires français demandent, conformément à l’article 6 du traité de Tien-tsin, affiché à Lhaça, des passeports pour cette ville, le Tsung-li-yamen refuse: «il ne peut délivrer de papier pour le Thibet, c’est un _pays indépendant_, sauvage; le gouvernement chinois ne pourrait protéger le voyageur».
--Alors, répond-on, si le Thibet est «indépendant» et sauvage, pourquoi ne permettez-vous pas aux voyageurs armés de se défendre?
--C’est, dira le Tsung-li-yamen, territoire chinois.
Et devant cette chinoiserie qui est une manière détournée de dire aux Européens: «Vous n’entrerez pas au Thibet», les ministres européens s’inclineront. Il est vrai qu’ils ne peuvent guère protester, eux qui, vis-à-vis des Chinois, ont accepté d’être dans une position d’inférieurs, eux qui, insultés dans la rue, parfois même jetés dans la boue, souffrent des humiliations continuelles et en ont presque pris l’habitude, eux qui se sont contentés d’une audience par an de l’empereur et dans la salle des tributaires, tandis qu’en Europe leurs souverains donnent des revues et des fêtes aux marquis Tseng ou aux Tcheng-ki-tong. Quand des voyageurs, étonnés des procédés auxquels ils sont eux-mêmes en butte en Chine, des outrages qu’acceptent les représentants de leurs pays, se fâcheront et frapperont, on leur répondra qu’il faut s’y habituer, que c’est la coutume, qu’on doit supporter patiemment les insultes; on leur fera valoir les compensations obtenues par les différentes nations européennes.
Les Anglais font ouvrir Tchong-king, le «Liverpool» de la Chine sur le haut Yang-tsé, ont des avantages douaniers; neutres pendant l’affaire du Tonkin, ils se sont contentés d’envoyer des armes dans le Yunnan[8].
[8] Le winchester s’y vend 20 taels.
S’il n’a pas accepté jadis d’être le commandant en chef des forces chinoises contre les Russes, du moins le général Gordon a appris aux Chinois la tactique à suivre contre les Européens.
La conduite de Gordon, de Mesny, et de tant d’autres s’explique: ils sont payés; il en est de même de ceux qui vendent actuellement des fusils aux sociétés secrètes. Il semble que la politique de l’Angleterre en Chine consiste à profiter de tout pour s’enrichir; il n’est pas jusqu’aux massacres de voyageurs anglais, de missions protestantes, qui ne rapportent à leur gouvernement. Une répression violente compromettrait trop d’intérêts; une compensation pécuniaire ne trouble personne et est plus avantageuse. L’assassinat de Margary a été taxée à 42 ouanes[9] d’argent; pour le pillage de Tcheng-Kiang, où des cipayes ont été tués, on a demandé de l’argent; pour l’attaque des marchands de Bhamo, de l’argent, et pour les prochains massacres on demandera encore de l’argent, toujours de l’argent. La cote commence à s’établir; les Chinois sauront bientôt, à peu de chose près, ce que coûte la vie d’un Européen.
[9] 1 ouane = 10 000 taels: de 60 000 à 80 000 francs, suivant le cours.
Les Allemands font imprimer en chinois et répandre dans tout l’empire le récit de la guerre de 1870, et quel récit! Leur ministre, le doyen du corps représentatif à Pékin, donne l’exemple de l’humiliation devant la Chine et obtient pour son gouvernement le protectorat de ses propres missionnaires, portant ainsi un coup direct au prestige de la France dans l’extrême Orient.
Le prétexte de l’ouverture au commerce du premier port de la Corée a été le massacre de nos missionnaires, et ce sont les Américains et les Russes qui ont tiré profit du sang versé par nos compatriotes. Sous l’influence de ces deux puissances, l’entrée de tous les ports et des principales villes de Corée a été déclarée libre; les Américains inondent la Chine de leurs marchandises à bon marché, qui pénètrent jusqu’à la frontière du Thibet; ils ne sont que commerçants et ne s’en cachent pas.
Quant à la Russie, elle refuse de mêler sa voix au concert humiliant des plaintes des autres nations européennes; sachant bien que, chez les peuples d’Orient, il ne faut pas demander, mais exiger, elle suit à bon droit une politique à part; et les cosaques dont s’entourent ses ministres et ses consuls font plus pour assurer le respect de son nom que toute l’expérience, la diplomatie et la finesse des autres légations.
Dénigrée auprès du Tsung-li-yamen par l’Angleterre, diminuée d’influence par l’Allemagne, la France, sans commerce dans l’intérieur de la Chine, n’est connue dans toute l’étendue de l’empire que par ses missionnaires. C’est son nom, son honneur et son influence qu’elle défendrait en exigeant les réparations dues à ses enfants, car c’est la France impuissante et méprisée que les Chinois insultent, bafouent, dépouillent, dans la personne de ses missionnaires; et dès lors, l’ignorance voulue, ou l’inaction de notre légation devient coupable... à moins qu’elle ne soit impuissante. Qu’elle ne veuille pas ou qu’elle ne puisse pas agir, sa situation est triste, car s’il est aisé d’attendre dans une légation à Pékin, où il y a peu de péril à craindre, il n’en est pas de même au centre de la Chine, et particulièrement à la frontière du Thibet.
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Les échecs des différents voyageurs européens ont été le signal d’attaques contre la mission du Thibet. Le retrait de l’expédition de Mac-Aulay, en 1886, enhardit les persécuteurs; les lamas se croient vainqueurs. Les trois grandes lamaseries de Lhaça donnent aux couvents des frontières l’ordre de détruire les stations chrétiennes. Au mois de juillet 1887, tout l’établissement des missionnaires à Batang est pillé, puis brûlé, et crime inouï en Chine, la tombe de M. Brieux[10] est violée, ses restes partagés et profanés.
[10] Assassiné en 1889.
Les P. Giraudot et Soulié, munis d’un mauvais fusil de chasse, après avoir tué plusieurs assaillants n’échappent à la mort qu’en s’enfuyant.
Après celle de Batang, la station de Yarégong est détruite; deux mois plus tard, la maison et l’église de Yerkalo, qui ont coûté dix ans à élever, sont brûlées; les quatre mille volumes si difficilement transportés aux portes du Thibet sont perdus: pareille aux eaux d’un torrent qui envahirait la vallée emportant tout sur son passage, la persécution semble suivre le cours du Mé-kong; celle s’étend sur Tsékou, sur Atentzé; les maisons sont détruites, les chrétiens chassés. Les pertes matérielles seules sont évaluées à plus de 30 000 taels, et ce ne sont pas les plus grandes: le fruit de tant de peines, de travaux, de courageux efforts, de la santé et de la vie même de plusieurs Français est anéanti en quelques mois.
Le mandarin de Tatsien-lou demande ironiquement à Mgr Biet, à qui il s’adressera «puisque le protectorat des missions a été enlevé au gouvernement français» et de Pékin, la légation écrit aux missionnaires, en leur recommandant la prudence... pour se laisser massacrer? Peut-être.
Enfin, sur des représentations du ministre de France, le Tsung-li-yamen l’avise de l’envoi de nouveaux ordres au vice-roi de Tchentou (capitale du Setchuen) pour régler l’affaire; et un mandarin bien disposé avoue à Mgr Biet qu’il craint de perdre sa place s’il rend justice aux missionnaires, qu’il a reçu l’ordre secret de faire son possible pour les faire consentir à ne plus retourner à Batang, moyennant une indemnité.
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Ordre public de rendre justice, ordre secret de ne rien faire, voilà toute la politique chinoise. Si la légation insiste, on lui répond que les vice-rois sont bien loin, bien indépendants; qu’ils n’obéissent pas, etc. En réalité, Tsung-li-yamen et vice-roi s’entendent comme deux compères en foire; à Pékin, on dit blanc, à Tchentou, noir, et la farce est jouée... et acceptée de nos représentants: plaintes des missionnaires à la légation de France, réclamations de celle-ci au Tsung-li-yamen, promesses de ce tribunal, recommandation de patience faites par la légation aux missionnaires, quatre actes, toujours les mêmes, revenant dans le même ordre et formant une comédie qui, en raison de la lenteur des communications en Chine et du peu de zèle de plusieurs acteurs, dure chaque fois au moins six mois. Voilà trois ans maintenant que celle-ci est jouée et rejouée pour les affaires de Batang, trente ans pour celles de Bonga, sans qu’aucune satisfaction soit donnée. Et, pourtant, ce n’est pas une faveur, c’est un _droit_ que réclament les missionnaires, un droit strict, formellement établi par traité, reconnu sur des passeports délivrés à Pékin, signés et contresignés par le Tsung-li-yamen et la légation de France.
Ce droit, ils le revendiquent, non comme prêtres, mais comme Français; ce n’est pas, d’ailleurs, parce qu’ils apportent une religion nouvelle qu’ils sont en butte aux mauvais procédés des Chinois, mais bien parce qu’ils sont étrangers et surtout Français. Et je donne, comme preuve de cette affirmation, la manière dont sont traités, dans l’intérieur de la Chine, les voyageurs civils, commerçants ou explorateurs; nous-mêmes en avons fait une expérience. Je n’ai pas à raconter ici comment, ayant reçu un laisser-passer et même une escorte du gouverneur d’une province, nous avons trouvé un ordre d’arrestation formel, signé du même gouverneur et envoyé en avant. Il serait trop long de dire les circonstances à la suite desquelles, plus loin, un mandarin a convié les soldats, à son de tam-tam, pour nous jeter hors de la ville _comme des chiens_ (c’est l’expression), «parce que, disait-il, nous voulions voler son trésor». (A trois!) J’ajouterai que, depuis notre passage, le mandarin a reçu de l’avancement; le lecteur que ces questions intéressent en trouvera le détail dans le récit que publie mon compagnon, M. Bonvalot; si l’on répond que nous avions une manière à part de voyager, que nous n’avions pas de passeport, je citerai le cas de M. Dutreuil de Rhins; officier, chargé d’une mission du gouvernement, il n’a pu obtenir de passeports pour le Thibet. A Kashgar, le mandarin l’a insulté, nous écrit-on, en refusant de le recevoir, à moins que le fait de ne pas recevoir quelqu’un soit considéré comme une politesse: on a des coutumes si bizarres en Chine! Et les dernières nouvelles nous apprennent qu’il est forcé de passer l’hiver à Khotan parce qu’on ne veut pas le laisser aller plus au sud. Un autre compatriote, M. Martin, qui vient de traverser la Chine et est arrivé au Turkestan russe, pourra dire le mauvais vouloir qu’il a trouvé partout chez les mandarins, les persécutions dont il a été menacé, les dangers qu’il a courus sans cesse et auxquels il n’a échappé que par miracle.
Les Français ne sont pas les seuls étrangers à être ainsi victimes de la perfidie chinoise; n’avons-nous pas vu entre les mains des Thibétains de Lhaça un ordre formel, venu de Pékin, d’arrêter le Russe Pietzoff; celui-ci avait pourtant reçu de Pékin un passeport en règle pour Lhaça. Il est vrai que les Anglais se chargent d’éveiller la défiance du gouvernement chinois contre les expéditions scientifiques de la Russie. J’aurais de nombreux autres exemples à donner de simples voyageurs, trompés, insultés, maltraités, parfois même massacrés dans l’intérieur de la Chine; il me semble donc inexact de dire, comme font certains auteurs, que «les missionnaires civils des intérêts terrestres n’insistent pas et sont comme des coqs en _plâtre_ (_sic_) en Chine». (C’est une phrase que je relève au hasard dans un article contre les missionnaires), à moins que, par le mot _Chine_, on n’ait voulu désigner que les grands ports de la côte, c’est-à-dire la partie quasi civilisée, la partie la moins chinoise de la Chine: Hong-kong ou Chang-haï.
Religieux et civils, les étrangers sont aussi mal traités en Chine; les missionnaires sont les premiers frappés parce qu’ils sont les premiers exposés et qu’ils sont les moins soutenus par leurs gouvernements. Leur caractère religieux même est une raison, aux yeux des représentants de leur pays, pour ne pas les défendre; en réalité, ce n’est qu’un prétexte. Aucun voyageur, quelque caractère qu’il ait, qu’il soit envoyé par le pape, par un établissement scientifique ou par une maison de commerce, ne pourra recevoir un appui réel d’une légation qui n’a, pour ainsi dire, presque aucune autorité auprès du Tsung-li-yamen; l’envoyé du gouvernement ne sera pas mieux traité que celui du pape; on lui aura fait beaucoup de promesses et, lorsqu’il arrivera, il trouvera porte close et des insultes comme réponse; il reviendra alors sur ses pas, ayant échoué.
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Les missionnaires ont des raisons particulières de passer outre; aussi, malgré le manque d’appui effectif de la part de la légation française, la mauvaise volonté des Chinois et la haine des lamas, nos compatriotes continuent leur œuvre civilisatrice à la frontière du Thibet avec un courage et une ténacité que rien ne peut abattre. Le caractère même de leur entreprise leur a gagné la confiance et l’amitié des peuplades sauvages qui habitent les hautes vallées de la Salouen, du Mé-kong, du Yang-tsé. Nos missionnaires sont avant tout colonisateurs; où ils séjournent, ils cherchent à augmenter le bien-être matériel des peuples avec lesquels ils se mettent en rapport; ils savent que, chez les gens primitifs, c’est en faisant du bien aux corps qu’on gagne les âmes.
Lorsqu’ils s’établissent dans une localité, les Pères commencent par former une pharmacie, si petite qu’elle soit; ils distribuent des remèdes aux alentours, visitent les malades, fréquemment abandonnés des leurs, les consolent, opèrent parfois des guérisons, qui, pour être simples chez nous, n’en paraissent pas moins merveilleuses au centre de la Chine.
Le premier et le plus grand des bienfaits introduits par nos compatriotes dans ces contrées est la vaccine. La petite vérole est le fléau dévastateur par excellence au Thibet; on le redoute à bon droit plus que tout autre et on le traite comme le pire ennemi. Devant lui se rompt tout lien d’amitié ou de parenté; la pitié même fait place à la cruauté que guide la terreur. Lorsqu’il se déclare dans une famille, les membres atteints sont jetés à la porte; les parents de la victime sont repoussés des voisins, et s’ils veulent passer outre, attaqués à coup de pierres ou de lances comme des bêtes sauvages; il ne leur reste ordinairement qu’à crever de faim ou de misère. A ce mal terrible, point de remède. Des médecins chinois ont prétendu guérir le mal en insufflant dans les narines des malades de la poussière faite de croûtes prises sur un cadavre; soumis à ce traitement, plus des trois quarts meurent. Arrivent les missionnaires, ils inoculent à l’européenne du virus pris sur un enfant sain; leur procédé réussit presque infailliblement, et c’est par milliers que des individus, étonnés de la science des Français, viennent camper autour de leurs établissements pour être préservés du fléau. Les prêtres oublient alors les persécutions auxquelles ils ont été en butte de la part des uns et celles que leur réservent les autres; ils ne savent s’ils ont affaire à des païens ou à des convertis, à des civils ou à des lamas, ils n’escomptent pas l’avenir, ils ne fixent pas de prix, ne demandent pas de conditions: ils voient devant eux des créatures humaines qu’ils peuvent secourir, et ils distribuent leurs bienfaits indistinctement aux uns et aux autres.
Non contents de guérir ou de préserver les populations du fléau épidémique, ils s’attaquent à certaines maladies mortelles et les chassent de la contrée; c’est ainsi que la cognée à la main, ils repoussent dans ses derniers retranchements la fièvre, la dangereuse fièvre des bois; nous avons vu plus haut l’assainissement de la vallée de Bonga. A cette œuvre si utile ici de déboisement, ils convient les pauvres; ils leur fournissent ainsi du travail, et la récolte faite, leur font prendre part au bénéfice: après la peine, ils les paient en nature. De cette manière, il se crée peu à peu, sous l’habile direction des Pères, une organisation bienfaisante et civilisatrice rappelant, par beaucoup de traits, celle des couvents au moyen âge.