Part 1
EN ASIE CENTRALE DU KOHISTAN A LA CASPIENNE
PAR GABRIEL BONVALOT
OUVRAGE ENRICHI D’UNE CARTE ET DE GRAVURES
PARIS LIBRAIRIE PLON E. PLON, NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS RUE GARANCIÈRE, 10
1885 Tous droits réservés
L’auteur et les éditeurs déclarent réserver leurs droits de traduction et de reproduction à l’étranger.
Cet ouvrage a été déposé au ministère de l’intérieur (section de la librairie) en avril 1885.
DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE:
En Asie centrale: De Moscou en Bactriane, un vol. in-18, enrichi de gravures et d’une carte.--Prix 4 fr.
PARIS. TYPOGRAPHIE DE E. PLON, NOURRIT ET Cie, RUE GARANCIÈRE, 8.
[Illustration: VUE DU CHAH-SINDEH, A SAMARCANDE.]
Comme dans notre premier volume, _De Moscou en Bactriane_, nous tâcherons, dans ce deuxième, de donner au lecteur une idée des régions que nous avons parcourues,--sans échafaudage scientifique, au moyen de menus faits, avec ces riens qui font la vie d’un peuple.
Comme par devant, nous nous abstiendrons de citations, et si nous nous permettons des digressions, elles seront courtes. Car c’est un récit de voyage que nous offrons au public, un récit que nous avons voulu concis, rapide, aussi précis que possible et facile à lire pour tous: ce n’est pas un ouvrage sur l’Asie centrale. Il y aurait plus et mieux à dire.
Donc, le lecteur ne trouvera pas les modulations harmonieuses que quelques-uns recherchent, mais une pincée de chaque chose, en somme des faits, peut-être des matériaux et nullement un édifice.
Sur ce, lecteur, ayez le courage de nous suivre dans les montagnes qui se rattachent au massif du Pamir ou des Pamirs; dans les montagnes du Tchotkal, derniers contre-forts ouest du Tian-Chan; sur l’Amou-Darya; à Chiva et dans le désert d’Oust-Ourt.
Que les Français se joignent à nous pour remercier les Russes de leurs bontés à l’égard de deux voyageurs qui furent bienvenus parce qu’ils étaient fils de la France. Qu’ils retiennent le nom du général Kauffmann, du général Kalpakovski, du général Ivanoff, et entre tous, de notre bienfaiteur, l’excellent général Karalkoff.
Capus, mon compagnon de voyage, dit avec moi merci du fond du cœur aux rares Français habitant le Turkestan russe, et qui nous furent des amis solides, à MM. Müller, Gourdet, Révillon et leurs familles. Nous ne les oublierons pas.
EN ASIE CENTRALE
I
SAMARCANDE ET LA STEPPE DE LA FAIM.
Promenade dans Samarcande.--Les canettes, les osselets, le jeu de la guiche, etc.--Les monuments, le papier-monnaie.--Djizak.--La steppe de la Faim. Comment on y chasse.--Un chef de famille.--La soif.--Aoul-Beg n’est pas sédentaire pour son plaisir.--Près d’Outch-Tepe.--Le thé.--L’eau.
Nous avons vu une partie du Bokhara en compagnie de la famille d’Abdourrhaman, l’émir afghan, puis un coin de la Bactriane et les montagnes de Baïssounne. Notre programme comporte encore la steppe de la Faim, des environs de Djizak, le Kohistan, l’extrémité ouest du Tian-Chan et le retour par le Bokhara, le Khiva et l’Oust-Ourt.
Nous allons prendre quelques jours de repos à Samarcande avant de gagner la «steppe affamée», où nous continuerons nos collections. Nous utiliserons ce répit à parcourir la ville.
Malgré la chaleur écrasante d’une après-midi, nous quittons les chambres fraîches de notre excellent hôte, et nous nous dirigeons vers le quartier indigène.
Du haut des talus de la forteresse russe dissimulée, comme un fauve aux aguets, derrière de bonnes murailles, nous jetons un regard sur la vieille Samarcande, autrefois splendide et vivante, maintenant chétive et calme.
En bas, nous apercevons quelques milliers de maisons basses pressées au bord d’un ruisseau desséché, Xenil de cette autre Grenade. Comme celle-ci, en effet, elle fut une des plus illustres capitales du monde musulman, et à l’époque où Berlin n’était qu’un village, où la Bastille venait d’être construite, elle n’avait de rivale en Asie que Pékin, et ses princes, qui étaient les égaux des empereurs de Chine, tenaient l’Europe pour une proie facile.
Bien que les conquérants l’aient mise à mal, la «cité grandissime et noble» a conservé une mine imposante. Les bosquets de peupliers blancs qui émergent entre les monuments, par le soleil éblouissant, prennent la teinte sombre de cyprès; les médressés, les mosquées lançant dans le ciel leurs dômes luisants, ternes aux places où manquent les briques émaillées, semblent d’énormes méguils négligés: c’est l’image d’une nécropole délabrée de héros qu’on n’honore plus.
Au fait, à Samarcande on se soucie bien des héros! Qui se douterait que la ville fut célèbre par ses guerriers, ses savants et ses artistes? Ses habitants ne savent plus construire; ils sont lâches; pour eux l’étude consiste en acrobaties de la mémoire et la science en jongleries de mots.
Depuis cinq siècles, les gens de ce pays semblent être restés immobiles et s’être complu dans l’inaction. Il est vrai que pour celui qui passe à toute vapeur le piéton semble reculer; or nous autres Occidentaux, sommes sortis de l’ornière du moyen âge, et à mesure de nos progrès, grâce à la perspective des siècles, l’ornière nous paraît de plus en plus profonde et comme une tombe où l’Asiatique aurait mis un pied déjà.
C’est que dans l’histoire il arrive aux peuples d’avoir le sort des ouvriers de l’Évangile à qui le maître de la vigne disait: Les derniers seront les premiers. En effet, les centres de richesses se déplacent quand les courants civilisateurs changent de direction, et telle position géographique qui valait autrefois à une nation d’être au premier rang lui vaut à présent d’être reléguée au dernier, et le nouveau venu sur la scène du monde finit par y tenir le premier rôle.
Le commencement de la décadence ou plutôt de la stagnation de l’Asie centrale coïncide avec la découverte de la voie des Indes, grâce aux pilotes arabes sans doute, et de l’Amérique, grâce aux pilotes dieppois. Il y a là plus qu’une coïncidence et bien une relation de cause à effet, comme disent MM. les logiciens. Du moment que l’on avait trouvé la route plus sûre de la mer, l’Asie centrale n’était plus sur le chemin des peuples, elle cessait d’être à la confluence de l’Orient et de l’Occident, elle restait à l’écart. En outre, les déserts qui la protégeaient à une époque où la guerre était une industrie, devenaient une cause de ruine en l’isolant le jour que le sifflement des machines tendait à remplacer le cliquetis des armures...
Estimez-vous donc heureux, ô mes compatriotes, d’habiter un pays qui est comme le dernier caravansérail qu’on trouve au sortir de l’Occident, et le premier où l’on frappe après avoir traversé en barque l’Océan qu’on appelle Atlantique, du nom de ses prétendues filles.
Mais revenons à notre sujet, comme dit très-fréquemment Aboul-Ghâzi-Behadour-Khan, dans ses mémoires, et visitons rapidement Samarcande.
Nous allons d’abord au Gour-Émir, mausolée situé en face de la forteresse, au milieu des maisons indigènes. Une ruelle mène au pied de l’édifice, dont nous ne trouvons pas immédiatement l’entrée. Nous cherchons dans le fouillis des masures depuis quelques minutes quand des enfants déguenillés flânant aux environs s’approchent, et l’un d’eux offre de nous conduire. On se croirait en Italie.
Les jeunes cicerone nous font grimper jusqu’à la plate-forme entourant la coupole. Nous découvrons la ville, et nos regards plongent à l’intérieur des cours voisines; les femmes qui vaquent aux occupations du ménage, le visage découvert, nous aperçoivent et fuient. Il va sans dire qu’après s’être dérobées à l’indiscrétion des infidèles, elles nous regardent tout à leur aise.
A la descente, nous sommes accueillis par le gardien du sépulcre; il menace du bras les enfants qui s’enfuient. Ce mollah long, maigre, à profil d’aigle, très-grave, n’entend pas qu’on lui fasse concurrence. Il a la charge de crier les cinq prières du lever au coucher du soleil, et lorsque des infidèles manifestent le désir de visiter l’intérieur du monument, il se transforme en guide très-bavard. Pour prix de ses explications, il accepte volontiers la pièce de monnaie qui lui permet de mettre dans son riz... de la graisse de mouton.
Il nous montre la place où l’émir Timour est étendu sous un bloc énorme de néphrite, à côté de son précepteur et de son petit-fils Ouloug-Beg; au-dessous, dans un caveau, de grands saints reposent sous la pierre: «De grands popes», dit le mollah, qui nous tient pour des Russes. Nous sortons par une cour où des saules penchent sur le réservoir aux ablutions, et ayant donné quelques kopecks au cicerone qui les empoche avec son plus gracieux sourire, nous enjambons la barrière et nous dirigeons vers le bazar.
Partout, dans les rues, les enfants jouent. Les uns, sur les toits en plate-forme, font flotter des cerfs-volants; les autres, devant les maisons, font rouler des noix comme nous-mêmes des billes. Ils lancent la noix avec tout le bras ou bien, la saisissant avec les deux premiers doigts de la dextre, l’appuient sur le majeur de la main gauche qu’ils tendent en arrière. Ils visent, détendent le doigt, et la noix est projetée à l’aide de cette baliste peu coûteuse. Qui touche le but, gagne.
Sur une petite place, de jeunes Samarcandais s’ébattent, courant pieds nus, se roulant dans la poussière, se dressant contre un mur, la tête en bas, les pieds en l’air.
Voici l’un d’eux posté près d’un bâton fiché dans la terre, en tenant un autre à la main. Un de ses camarades, en face de lui, lui lance un chevron de bois; le premier essaye de le renvoyer d’un bon coup, mais il ne l’atteint pas. Il pose alors son bâton sur le sol et mesure; il constate que du but au chevron il y a plus que la longueur de son bâton, et il le repousse en frappant de toutes ses forces. Cela continue jusqu’à ce que le chevron tombe assez près. Tel est le «tchilak».
Je regarde là un jeu français, celui de la «guiche», usité dans l’est de notre pays. Les règles en sont les mêmes; la seule différence est qu’on trace un cercle où se tient le joueur favorisé. Ici l’on se contente d’un centre, et l’on doit mesurer chaque fois le rayon du cercle. Les enfants d’Europe ont simplifié, et ils gagnent du temps, montrant par là qu’ils en ont moins à perdre que leurs frères d’Asie. Chez les Anglais, qui n’ont pas leurs pareils dans l’art de mêler l’utile à l’agréable, la guiche est devenue le jeu athlétique du «cricket», et les rudes fils de John Bull s’amusent tandis qu’ils durcissent leurs muscles et rendent leurs poitrines plus vastes.
Un peu plus loin, des hommes jouent à l’aral avec des osselets. C’est le pile ou face de chez nous. La monnaie de billon en usage dans ce pays est lisse, semblable aux tchavitos d’Espagne, sans image ni inscription. Quant aux pièces d’argent (tengas) qui sont frappées, on ne les sort point volontiers de sa bourse; pourtant elles ont sur chaque face une inscription différente. Ce serait un point de repère, mais les joueurs ne savent point lire en général, et les lettrés sont trop soucieux de leur dignité pour participer, en public, à des divertissements aussi vils. Bref, on se sert d’osselets de deux manières: le joueur les jette en l’air, ou bien contre un mur, assez fort pour qu’ils rebondissent, et aussitôt il frappe énergiquement son épaule gauche en annonçant à haute voix l’enjeu qu’il risque. Si tous les osselets présentent à l’œil la même surface, il a gagné; dans le cas contraire, il a perdu et dépose à terre la somme engagée; ce que souvent il est tenu de faire à l’avance.
Certains joueurs se démènent si furieusement, se frappent si consciencieusement que la partie finie et leur fureur tombée, ils ressentent une vive douleur à la main droite qui donne les tapes et à l’épaule gauche qui les reçoit. A les entendre crier, on dirait des Napolitains faisant une partie de mora.
Ce jeu donne lieu à des discussions et à des rixes, les indigènes étant d’une mauvaise foi sans égale. Aussi du temps de la domination bokhare, par ordre de l’Émir, un homme de police était chargé de rappeler aux fidèles les prescriptions du Coran qui sont formelles à cet égard. Le même individu, paraît-il, veillait à ce que les fidèles fissent les prières canoniques, et à coups de bâton les invitait à honorer Dieu, le seul vrai.
Tout près du bazar, dans une petite échoppe de marchand de thé, trois individus sont accroupis autour d’une moitié de melon coupée par petits morceaux entassés sur l’écorce, et en piquent un, chacun à leur tour, avec la pointe du couteau. Ils agissent avec beaucoup de précautions. C’est à qui d’entre eux ne fera point crouler le tas. En Europe, les jonchets remplacent les morceaux de melon.
Plus loin, un groupe regarde un individu qui tient une grande aiguille et trois fils de couleurs variées. «Qui veut gagner un demi-tenga avec le fil rouge?» Et il feint de le passer dans l’aiguille. Il y a eu un parieur qui... a perdu naturellement, car très-habilement l’industriel a remplacé le fil rouge par un noir. C’est le bonneteau, tout comme au Point-du-Jour.
Puis nous débouchons d’une ruelle étroite dans la principale allée du bazar où les ouvriers en métaux tiennent boutique. Quel tintamarre! Assis sur leur natte, les jambes écartées, ils aplatissent le cuivre des koumganes[1], et le marteau rebondit sur l’enclume à un seul bec avec des notes aiguës; les maillets sur les chaudrons donnent les notes basses, et voilà un concert assourdissant, une cacophonie qui nous fait allonger le pas et arriver vite sur la place du Righistan, où un conteur hurle au milieu d’un cercle d’auditeurs nombreux. Il a son chœur ou sa claque, si l’on veut, formée par cinq ou six individus assis près de lui qui poussent des Ho! ho! soit d’admiration, soit d’épouvante, soit d’étonnement, afin de souligner les passages intéressants du récit. Parfois ils rient à gorge déployée, et la foule les imite. Un agent de police russe les écoute le bâton à la main. Autour se dressent les trois plus belles médressés de l’Asie centrale, celle d’Ouloug-Beg, des «deux lions», et la «Vêtue d’or», qui ne l’est plus aujourd’hui.
[1] Théière.
Elles sont tranquilles, et d’innombrables disciples ne les emplissent pas comme autrefois. Nous traversons les salles vides, aussi silencieuses que des cryptes; par hasard, nous trouvons dans une encoignure un étudiant qui se balance devant un grand livre. Le proviseur de l’établissement accepte un pourboire sans hésiter. Ces monuments auraient grand besoin d’être réparés, mais les indigènes se gardent bien de rien reconstruire, ils regardent avec indifférence s’émietter ces merveilleuses constructions de Timour et de ses descendants.
La plus merveilleuse de toutes, le Chah-Sindeh (le roi vivant), qui se trouve plus loin, est complétement ruinée, et on ne l’approche qu’avec défiance, on craint d’être écrasé par une colonne fendillée, par une voûte lézardée. La coupole principale ne tient plus que par son propre poids, au premier tressaillement de la terre elle tombera. Tout cela reluit au soleil, mais tout ce qui reluit n’est pas solide.
Le Chah-Sindeh a été construit par Timour, en mémoire d’un martyr musulman qui, à l’exemple de saint Denis, ramassa sa tête, puis alla se cacher dans un puits très-profond. Kasim-Ibn-Abbas, tel est son nom, doit en sortir un jour et chasser les infidèles: Barberousse non plus n’était point mort pour les gens du moyen âge.
Quoi qu’il en soit, cet édifice dut coûter des sommes folles à l’émir Timour; c’est peut-être à sa porte qu’il eut l’idée des billets de banque. Car d’après la légende, après avoir conquis nombre de royaumes, construit d’innombrables mosquées et finalement le Chah-Sindeh, le grand Timour ne possédait plus un sou. Un jour qu’il errait dans Samarcande, vêtu de loques, n’ayant qu’un oignon et pas même de pain à manger, il pria une vieille femme d’avoir pitié du maître du monde.
«Comment, dit la vieille, toi, Timour, tu ne possèdes pas de quoi te nourrir! Tu commandes à des milliers de soldats, la terre tremble devant toi, tu peux tout; prends du papier, une calame, écris de ta main sur ce papier qu’il vaut cent tengas, et il les vaudra.»
L’Émir remercia la vieille de ce bon conseil, et, le lendemain même, il prit du coton, fabriqua beaucoup de papier, et, le couvrant de son écriture, lui donna instantanément une valeur que tous les sujets lui reconnurent. Et voilà comment les billets de banque furent mis en circulation pour la première fois en Asie centrale.
Nous n’avons malheureusement pas le temps de décrire par le détail la ville de Samarcande; au reste, c’est chose faite et bien faite par M. Schuyler, dans son ouvrage intitulé _Turkestan_. Nous visitons donc à la hâte Bibi-Khanym, mosquée construite par une femme favorite de Timour, puis les caravansérails et la «pierre verte» (kok-tach) à l’intérieur de la forteresse russe.
La pierre verte, un bloc quadrangulaire de marbre gris posé au fond d’une cour fermée par une galerie, était le trône où les descendants de Timour s’asseyaient pour prendre possession de l’empire. C’était une pompeuse cérémonie provoquant de grandes réjouissances et le déploiement d’un faste étonnant, comme à l’occasion du sacre de nos rois. Aucun khan ne s’assoira plus sur la pierre verte. Au moment où nous pénétrons dans la cour déserte, un gros soldat russe y est irrévérencieusement adossé et s’exerce à jouer de la clarinette. Le véritable khan de l’Asie siége à Pétersbourg.
Mais il importe d’aller vite récolter les plantes de la steppe dont les fleurs ne sont pas encore flétries et les graines de celles que le soleil a desséchées avant que le vent fécondateur les disperse. C’est aussi le moment de chasser les insectes et d’augmenter nos collections. Il est probable même que nous sommes un peu en retard: voilà la mi-mai bientôt.
Nous laissons donc nos chevaux à Samarcande et partons en voiture pour Djizak avec le bagage indispensable et nos selles anglaises, car s’il est facile de trouver des chevaux de louage, on ne peut guère se procurer que des selles indigènes. L’essai que nous en avons fait récemment ne nous a point réussi. Elles sont en bois, étroites, à pommeau proéminent, façonnées à l’usage d’hommes de petite taille: autant de raisons pour qu’elles ne conviennent point à des Européens de taille élevée, et que nous y soyons fort mal assis.
Un jour après notre départ de Samarcande, nous traversions la porte de Tamerlan par une matinée brûlante. Que le lecteur nous permette une digression tandis que nous sommes cahotés sur les cailloux de la rivière de Sanzar qui serpente entre des collines dans une étroite vallée.
Pourquoi appelle-t-on ce défilé porte de Timour ou de Tamerlan? Le souvenir du grand conquérant n’a-t-il pas été la cause d’un calembour commis fort à propos dans son pays natal et au sujet d’un défilé voisin de la capitale qu’il habita?
Les Turcs et surtout les Mogols avaient la coutume de nommer «porte de fer» ces passages resserrés que les Grecs appelaient _pulai_, les Romains _pylæ_, et nous-mêmes, _pas_.
Or Timour veut dire fer, et dans la suite ceux qui écrivirent l’histoire, séduits sans doute par la perspective de trouver une étymologie intéressante du nom de ce pas, la tirèrent du nom du plus grand des émirs. Et la porte de fer devint définitivement la porte de Timour-Kouragan ou Timour-Beg pour les Turcs, et porte de Timour-Lang pour les Persans et les Occidentaux.
Mais le postillon vient d’arrêter ses chevaux devant la station de poste de Djizak. Il dételle, et le staroste sur la porte demande si nous voulons le samovar.
«Samovar», répondons-nous avec beaucoup d’ensemble et d’une voix également altérée... de soif. C’est la première question des starostes aux voyageurs, à moins que ceux-ci ne prennent l’avance, et cela leur arrive souvent; qu’ils soient transis de froid ou couverts de la fine poussière soulevée par les chevaux lancés à toute vitesse, comme c’est notre cas en ce moment.
Le staroste apportant l’eau où nous allons nous laver nous prévient qu’elle n’est point bonne, et nous recommande de ne la boire que bouillie.
--Pourquoi?
--Elle donne le richta.
Le richta est le nom indigène du «filaire de Médine», un ver très-désagréable, imperceptible dans l’eau, qu’on avale si l’on n’est point prévenu et qui se loge alors sous la peau, grandit, atteignant parfois un développement de quatre-vingt-dix centimètres. Il gîte de préférence sous la peau des mains, des bras ou des jambes.
C’est entendu, brave staroste, nous ferons bouillir notre eau avant de nous en servir.
Quelques heures après notre arrivée, nous nous présentons au chef de district avec le mot de recommandation que nous avait remis le général Karalkoff. L’accueil est cordial, et une hospitalité russe nous est immédiatement offerte; c’est la meilleure, et nous l’acceptons. Car dans le Djizak russe il n’y a point d’hôtel ni d’auberge, par la raison que Djizak n’est qu’un embryon de ville, un poste de guerre habité par le chef administratif, le chef militaire, l’employé des postes, du télégraphe, le pope, et leurs familles. Quelques maisons en terre badigeonnées de blanc, clair-semées à côté de la caserne fortifiée où se tiennent plusieurs centaines de soldats, constituent la nouvelle ville tout entière.
Le lendemain, nous commençons nos collections dans le voisinage, et à l’heure de la sieste nous faisons la connaissance du commandant militaire, M. K..., charmant homme s’il en fut.
Un incident vous donnera une idée de la chaleur que l’on supporte dans la steppe de la Faim en plein soleil et même à l’ombre. En entrant chez le commandant, une impression de fraîcheur nous fait dire:
«Quelle agréable température dans cet appartement!»
On regarde le thermomètre, il marque 34° centigrades; quatre heures ne sont pas sonnées et c’est le 15 mai.
Étonnez-vous maintenant que la steppe environnante soit inhabitable en été, qu’elle soit désolée et inculte, et mérite le nom d’«affamée». Les rares gouttes d’eau tombant en mars ou en avril et donnant de la vigueur aux rustiques plantes qui peuplent cette plaine sont impuissantes à faire vivre les plantes cultivées qui ont besoin d’irrigations.
Les premières chaleurs coïncident avec la trop courte saison pluvieuse--le vent souffle alors du S. S. E. ou du S. O.--et les plantes à la fois arrosées et chauffées se trouvent subitement dans les meilleures conditions de vie. Elles sortent de terre rapidement, s’épanouissent, offrant un spectacle enchanteur, mais d’un instant. Durant quelques semaines, les tulipes, les gagea, les anémones, sont resplendissantes; puis le soleil, comme par jalousie de cette parade de la terre, pompe l’eau avidement, transforme le jardin paradisiaque en broussaille terne où les animaux, petits et grands, vivent en état de guerre, les uns aux dépens des autres.
Vers la mi-juin, le sol craquelé prend l’aspect d’une marqueterie monotone où les plantes épineuses, mieux outillées pour la lutte, se dressent seules vigoureuses, à côté des tiges penchées, flétries, cassées, de leurs sœurs à la beauté fugace, les plantes bulbeuses.
On voit des milliers de phalanges courir avec une vitesse surprenante sur leurs pattes démesurées qu’elles ne veulent point utiliser comme fuseaux. Ces puissantes arachnides sont armées en guerre, et, plutôt que de tendre patiemment des filets, elles préfèrent quêter, faire la course, et lorsqu’elles aperçoivent une proie, s’en emparer par la ruse et la force.
Pelotonnée sur une brindille, la phalange surveille les moindres mouvements d’une sauterelle qui vient de s’abattre et déjà dévore les feuilles encore vertes d’un yantag, puis s’acharne sur l’écorce. La sauterelle est insatiable. Mais le festin va être interrompu dramatiquement.
L’araignée approche sans bruit, s’arrête, se replie pour l’attaque. La gloutonne n’en a cure. Soudain l’insecte de proie bondit, la sauterelle s’élève d’un vol précipité, mais la phalange est sur son dos qui l’enlace, la mord et la jette à terre en lui cassant une aile de ses formidables mandibules. Ce sont des sauts désordonnés, d’abord prodigieux, puis de plus en plus faibles; enfin le fauve arrête sa proie, il lui a rompu une cuisse. Après quelques efforts pour s’échapper à cloche-patte et une chute définitive sur le flanc qui palpite, les rôles changent: la dîneuse sert au dîner.