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Part 10

Elle a une imperceptible moue à la vue de Sabine qu’elle n’aime pas. Et dès que les quatre promeneurs se sont rejoints, c’est rapidement qu’elle distribue ses bonjours; puis mettant sa main brunie dans celle de Jean, elle finit, un amical sourire aux lèvres:

--A ce soir, au Casino, n’est-ce pas? Jean, mon premier tango est pour vous...

Et sans plus s’attarder, elle poursuit sa route.

Jean demande alors:

--Vous revenez de Trouville?

--Mon cher, vous ne le croirez peut-être pas, nous arrivons du Calvaire où nous sommes allées contempler la belle nature, explique Marise.

--Vrai?... Mais alors vous devez être épuisées!

--Mais non! nous avions pris des forces dans le succulent goûter que Bresmes nous a offert.

Un pli barre soudain le front de Jean dont les yeux s’arrêtent sur Sabine.

--Ah! Le duc était avec vous?... Il est donc toujours à votre suite maintenant!

Marise devine chez Jean une impatience jalouse. Et elle attise adroitement le feu.

--Pas à la mienne, mon ami... Mais à celle de Sabine dont il est féru... Ce qui ne peut vous étonner!...

--Non!... Ce qui m’étonne plus, c’est que Mlle de Champtereux ne trouve pas insipide d’être courtisée par un vieux beau.

Sabine le regarde de ses yeux mystérieux où a passé un éclair et prononce légèrement:

--Je trouve M. de Bresmes très agréable et ne pense guère à son âge qui m’est indifférent. Au revoir... Je rentre.

Jean piafferait volontiers. Mais il reste très calme d’apparence et réplique seulement, la voix ironique, à Sabine, prête à partir:

--Après tout, il y a des goûts inexplicables. Vous allez ce soir au concert du Casino?

--Je ne sais encore...

--Alors, sûrement, à demain matin, au bain!

--Non, je monte avec M. de Bresmes.

--Ah!...

Il n’ajoute rien et ouvre la grille devant Marise qui a serré la main de son amie et, discrète, s’enfonce dans l’allée ombreuse, amenant au château dont se profilent les terrasses enguirlandées de géraniums.

Les jeunes gens sont seuls une seconde. Le masque froid de Jean tombe aussitôt; et tout ensemble, suppliant et impérieux, il demande, une ardente caresse dans le regard:

--Vous viendrez ce soir, Sabine. Je suis affamé de vous! Depuis ce matin, je ne vous ai pas vue. Promettez que vous viendrez!

Elle secoue la tête, railleuse:

--Mais non, je ne promets rien du tout. Votre besoin de ma présence me paraît bien relatif. Pour le supporter, vous avez Nicole, le tennis, votre camarade de Lacroix et, en plus, la légion de vos belles amies étrangères... Vous êtes trop exigeant!

Il l’a écoutée sans presque entendre ses paroles, grisé par la vie palpitante de ce visage frais comme un beau fruit dont ses lèvres sont avides. Mais de la voir si maîtresse d’elle-même, il s’exaspère.

--Sabine, vous êtes bien coquette, ce soir! C’est l’influence de votre succès auprès de votre vieil admirateur?

--C’est du duc de Bresmes que vous parlez? Personne ne le croirait en vous entendant... Il a l’air si jeune... C’est, d’ailleurs, l’impression qu’il me fait, comme à tout le monde...

--Il paraît que je ne suis pas «tout le monde».

Elle et lui, une seconde, se regardent, tels deux adversaires. Dans ses yeux à elle, il y a du défi. Dans ceux de Jean, une sorte de colère,--une colère de mâle jaloux... Mais l’expression de révolte hautaine va si merveilleusement à Sabine, que l’admiration de l’artiste apaise en lui le ressentiment de l’homme; il se met à rire, avec sa gaieté séduisante.

--Sabine, ma nerveuse Sabine, nous nous disputons comme deux gosses!... Mettons que vous trouvez Bresmes juvénile et ne parlons plus de lui... Vous allez être adorable; et demain matin, c’est tous les deux, que nous monterons à _Marie-Antoinette_.

Mais elle secoue la tête, son visage, gardien jaloux de son intimité, sourit à peine... Une expression de volonté presque dure souligne sa bouche.

--Mais non, Jean... Je ne décommanderai pas le duc... Cette promenade avec lui m’amuse, car il est un cavalier... rare!... Un autre matin, nous galoperons, vous et moi!... Peut-être, à ce soir, après tout!

Il ne peut insister. Sur la route, à quelques pas d’eux, a surgi Henry de Lacroix, qui rentre de promenade; et les saluts échangés, Jean doit suivre son camarade, dans l’allée où a disparu Marise.

Sabine, alors, descend la route vers Deauville. Elle sait qu’elle a réussi à mettre la fièvre dans l’être jeune de Jean; que ce soir, quand elle va le retrouver au Casino,--car, pas une seconde, elle n’a pensé qu’il en serait autrement...--il sera... comme elle voudrait, toujours, le voir près d’elle... Peu à peu, va-t-elle l’amener à des paroles décisives?... La jalousie est un fort stimulant!...

Une buée humide, soudain, ternit l’éclat de ses prunelles où passent des lueurs d’orage. Jean a bien deviné: elle a les nerfs à vif... C’est que l’obsédante conviction l’étreint... Pour octobre, il faut qu’elle soit fiancée. Vivre plus longtemps dans l’imprécision de son avenir, lui devient intolérable. Elle est excédée de son existence actuelle qui lui donne l’impression d’avancer sur un sol mouvant; lasse de l’atmosphère troublée qu’elle respire, entre un père et une mère comptant sur sa seule beauté pour l’établir, insouciants de l’avenir qu’ils lui créent ainsi, et incapables d’avoir d’autre soin que celui de leur personnelle satisfaction. Sur ce point seulement, ils s’entendent. Pour les autres, ils sont aussi séparés que des étrangers à une table d’hôte, et se reconnaissent l’un à l’autre, le droit absolu de vivre à leur guise. Ce dont ils usent à un point que Sabine ne veut pas mesurer. Son frère leur ressemble... Oh! combien!... Odieusement gâté, riche de folies, très séduisant, il est aujourd’hui mûr pour le somptueux mariage avec étrangère; et il y a toute chance pour qu’il reparte de Deauville, fiancé à la richissime Edith Weldon, qui fera une suffisante marquise de Champtereux... Si ce n’est celle-là, ce sera une autre, sûrement; sa haute mine n’a qu’à choisir.

A elle, Sabine, d’être aussi habile que lui!... Mais, il y a en sa nature un orgueil égal à son besoin de luxe; ce qui lui rend le succès plus difficile. Elle dédaigne les roueries diplomatiques et ne s’abaissera jamais, par exemple, jusqu’à se faire compromettre pour amener l’admirateur très fortuné à l’obligation morale du mariage...

A cette heure, deux hommes pourraient lui apporter l’avenir qu’elle veut. Jean, qui lui plaît... beaucoup!... Le duc de Bresmes qui a son titre, une fortune seigneuriale--et quarante-quatre ans!... Dans peu de temps, il sera un vieil homme et elle, une femme dans la splendeur de ses trente ans. Qu’arrivera-t-il alors?... Bien clairement, Sabine en a conscience et n’est pas effarouchée.

Dans le monde où elle a toujours vécu,--celui de sa mère...--presque toutes les femmes, avec la désinvolture de leurs aïeules, au siècle de la Régence, prennent, pour peu qu’elles le souhaitent, le consolateur qui les dédommagera du mari indifférent, détesté ou volage.

Et Sabine, avec une sorte de résolution désespérée, se prend à murmurer, arrivant à la grille de sa villa:

--Bah! Je ferai comme les autres, si je ne puis avoir le bonheur que j’aurais voulu! Que Jean ne se décide pas, avant notre départ de Deauville, et je serai duchesse de Bresmes, hélas!

XV

QUELQUES LETTRES

«Mon amie Hélène, si vous voyiez la mer ce matin,--une frémissante écharpe de soie bleu tendre, striée d’argent,--vous en seriez, je suis sûr, aussi éprise que moi-même; et sous l’ombre odorante de notre sapinière, admiratifs, nous la contemplerions, tout en devisant, comme nous le faisions ce printemps, dans votre _living-room_, où les minutes coulent si vite...

«C’est incroyable, Hélène, comme ces causeries me manquent! Si vous n’étiez tellement loin, là-bas, en Alsace, où je n’ose aller vous déranger, j’aurais déjà pris le train plus d’une fois pour vous faire un brin de visite.

«Mais, voilà, vous êtes loin... Et bon gré, mal gré, il me faut être discret.

«Il y aurait bien une combinaison pour nous rapprocher... Je vous la soumets, parce que sa réalisation me serait un extrême plaisir!... Mais je me méfie de votre sagesse raisonneuse... Ce serait que vous acceptiez, bien gentiment, l’hospitalité de mère, à Bénerville, et veniez nous voir avec Bobby, que la plage rendrait royalement heureux! Pour vous tenter, faut-il vous rappeler que nous touchons à la «grande semaine» et que votre curiosité d’analyste trouverait matière dans les personnages de toute sorte qui gravitent autour de nous; au manoir même, et plus encore, dans Deauville...

«Est-ce que je réussis à vous mettre un peu en goût?... Venez! Hélène. Ce serait délicieux de vous avoir, de causer de tout et de rien avec vous!... J’ai lu un tas de choses, très intéressantes pour des raisons diverses; et je n’en ouvre pas la bouche, ne trouvant pas de confrères en l’espèce. Il faudrait vous, ma lettrée petite amie, pour discuter certains de ces bouquins. Venez et ainsi j’apprendrai ce qu’il en est de votre vie dont je ne sais plus rien. Ce qui me paraît mélancolique... Il me semble que nous sommes brouillés. Que devenez-vous? Où en êtes-vous de vos travaux littéraires? La pièce avance-t-elle? J’espère bien que Barcane ne vous relance pas. Cet individu illustre est ma bête noire, à votre endroit. Vous lui plaisez trop. C’est déplorable!

«Voilà bien des questions. Et, malgré la distance, je vous entends riposter par une autre que répètent vos yeux moqueurs, madame:

«--Eh bien! où en est votre mariage?

«Hélène, je commence à croire que je finirai dans la peau d’un vieux garçon, comme mon oncle Desmoutières. Est-ce de l’atavisme? Et pourtant je ne puis m’illusionner. Le cercle se resserre autour de moi. Sans doute, je jouis de mon reste. Il est évident que je ne pourrai toujours répondre aux propositions qui pleuvent, hélas! par de vagues: «Hem! hem! j’y penserai.» Un de ces matins, je me réveillerai, emprisonné pour le reste de mon existence, avec une jeune personne que je n’aurai peut-être pas choisie du tout, mais dont m’auront encombré le hasard, la destinée, la volonté tenace de ma chère mère.

«Des fiancées possibles? Plus que jamais j’en rencontre ici. Grâce à la pleine liberté de la villégiature, elles évoluent à souhait dans mon orbite. J’en vois, oh! combien! au tennis, au Casino, dans le monde ou les «thés» dansants et non dansants, les _garden parties_ qui pullulent. Il y en a, certes, de gentilles, même de charmantes, et, en particulier, la colonie étrangère est richement pourvue. Je n’aurais vraiment qu’à jouer le personnage d’Assuérus, en quête d’épouse, parmi ces jolies filles qui ont des visages en fleur et des cœurs plus ou moins fanés. Elles ne s’effarouchent de rien et, par suite, sont souvent très amusantes, voire même «suggestives». Au demeurant, pour la plupart, je veux le croire, d’honnêtes petites vierges--ou demi-vierges--qui jouent innocemment (?) de ce qu’elles promettent et ne donnent pas.

«Ne croyez pas, je vous prie, que je me trompe sur les motifs de la faveur dont je jouis. Je suis le «fils du Val d’Or». Telle est ma principale valeur. Autrement, je rentrerais dans la foule des jeunes hommes à marier; coté ni plus ni moins à la faveur de mes minces mérites et des engouements féminins. Cela est la vérité.

«Au fond, elles m’épouvantent, toutes ces petites, par leur inconnu. Il est d’autres milieux où je fréquente, avec la parfaite connaissance des personnalités féminines que j’y rencontre. Dans le domaine des jeunes filles, destinées à devenir nos épouses, je suis un voyageur s’aventurant sur une terre ignorée. Au moment où, normalement, je devais apprendre à les connaître, je suis parti à la guerre et j’ai vécu quatre ans avec des poilus. Je reviens et je vois fourmiller autour de moi de jeunes créatures qui m’apparaissent tout à fait différentes de celles avec qui je bostonnais dans la région de mes vingt ans... D’abord, un certain nombre ont été infirmières; ainsi, ont appris... beaucoup de choses dont leurs aînées n’avaient pas la révélation, et la plupart ont pris des allures de femme avant la lettre. En vérité, elles sont déconcertantes!

«Soit, je suis difficile à satisfaire. Mais vous n’avez pas le droit de m’en gronder, car c’est votre faute. Parfaitement! madame. A causer avec vous, j’ai connu le charme que peut avoir le commerce d’une intelligence féminine ouverte à tous les horizons, et ce charme je voudrais le trouver auprès de ma femme. Comme je lui voudrais un cœur délicat, généreux, chaudement tendre, ainsi qu’est le vôtre...

«Ne froncez pas vos sourcils, mon amie. Je me sauve en vous répétant: Soyez très bonne!... Quittez un peu l’Alsace pour Deauville... et pour votre vieux camarade Jean qui vous baise les mains très affectueusement.»

Hélène à Jean.

«Alors, vous aussi, Jean, vous faites de la psychologie?... Vous m’engagez à venir observer dans Deauville... Grâce à vous, je vois à merveille le jeune monde au milieu duquel vous vous mouvez, insaisissable, les oreilles bourdonnantes du refrain de votre mère: «Il faut marier Jean!»

«Mon ami, comme vous, j’écarte le choix dans la colonie étrangère. Pour la vie à deux, hérissée de difficultés--vous n’allez pas me trouver encourageante!--il n’est pas trop de mentalités de même race. Donc, contentez-vous de flirter avec les jolies Espagnoles, Américaines, Anglaises, sauf coup de foudre justifié... Mais, pour les épousailles, cherchez parmi «les nôtres». Il est invraisemblable que vous ne découvriez pas le trésor rêvé... Je croyais que, près de vous, étaient les trois bonnes premières dans votre course vers le bonheur conjugal; et vous ne me parlez ni de Sabine, ni de Madeleine, ni de Nicole... Sont-elles maintenant hors de cause? Vite, renseignez votre amie qui, si grande envie qu’elle en ait, ne peut aller vous _interviewer_.

«Certes, oui, cela m’aurait amusée fort de contempler la brillante comédie dont vous m’offrez si amicalement d’aller voir le spectacle!... Et je vous en remercie, avec le meilleur de mon affection. Mais aussi, comme cela m’aurait effarouchée de me trouver mêlée à ces superbes personnages qui n’ont rien de commun avec l’humble créature que je suis... Imaginez-vous mes pauvres petites robes voisinant avec les belles toilettes venues de chez les sommités du genre!... Tout de même, je suis femme, malgré mon détachement des vanités de ce monde! Chacune à sa place.

«La mienne, pour l’instant, est en Alsace, près d’une vieille femme exquise et de mon _boy_ qui a de bonnes grosses joues de pomme d’api...

«Moi aussi, je prends une mine de villageoise que je considère avec ravissement... Pour un instant, je me laisse vivre, et c’est bon!... J’ai d’incomparables flâneries, sous bois, ou simplement dans notre jardin, à l’ombre d’un grand acacia. Là aussi, je rumine mes élucubrations littéraires; puis, je griffonne éperdument quand la méditation a été fructueuse... Ma «pièce» est presque terminée. De moins en moins, je me sens le courage de la soumettre à Barcane, bien qu’il m’ait envoyé le plus joli billet du monde pour me demander où j’en étais de ce travail dont il est curieux, je ne sais pourquoi.

«Ne prenez pas cet air fâché, mon sévère ami. J’ai répondu par quelques lignes vagues au sujet de «notre pièce», comme il dit, sans que j’aie découvert une raison à ce possessif. Et nous en sommes restés là.

«De Dubore, pour mes croquis américains, aucune réponse encore. J’estime que c’est plutôt mauvais signe. N’est-ce pas votre avis? Ce résultat négatif et probable ne m’étonnera pas. Le contraire me surprendrait bien davantage. Mais rien ne m’arrête dans mes essais qui, peu à peu, deviendront, j’espère, mieux que des essais. Ne vous moquez pas de moi; en mon for intérieur, je me réconforte avec la devise célèbre que je me mêle de faire mienne: «Le temps et moi!»

«Et puis, après tout, mon travail m’est une telle jouissance que cela suffira toujours pour que je ne l’abandonne pas--malgré les échecs!

«Voilà tout ce que vous vouliez savoir? Alors, mon cher grand, écrivez-moi bien vite si l’«étoile» cherchée luit enfin à votre horizon. Je désire si fort votre bonheur que je suis gourmande de tous les détails qui le feraient pressentir. Comme ce matin, j’emporterai votre lettre, pour la relire et la méditer, dans un sous-bois qui ravirait l’artiste que vous êtes. Car, si je n’ai pas la mer, en revanche, je possède la forêt. C’était près de notre pauvre scierie brûlée, entre les beaux fûts violets des sapins qui embaument, tout comme les vôtres; à mes pieds bondissait le ruisselet, jadis aliment limpide de la scierie; Bobby s’amusait ardemment tout seul. Quel bon instant de causerie, nous aurions pu avoir, dans cette paix divine! Je vous envoie mon regret d’en avoir été privée et suis toute vôtre, de loin comme de près. Votre vieille amie. H.»

Jean à Hélène.

«Vraiment, Hélène, vous n’êtes pas horripilée de me voir ressembler à l’âne de Buridan? Vous voulez bien ne pas dédaigner ma lamentable situation de garçon à marier?... Je l’ai toujours pensé, chère, que vous étiez l’amie par excellence, celle que nulle ne peut remplacer. Alors, écoutez et jugez.

«Oui, les trois candidates principales à l’honneur de devenir Mme Jean Dautheray sont dans notre proche voisinage: Nicole, à Blonville; Madeleine de Serves, à Villers; Sabine, à Deauville. Aussi, surexcité par le péril, mon esprit fait en leur honneur, c’est vrai, une dépense de psychologie dont je me serais cru incapable.

Liquidons d’abord le cas de la petite Madeleine. Sa mère et la mienne sont devenues amies intimes. Cœur à cœur, elles se lamentent sur la vie chère, les domestiques, etc., et entre temps, témoignent le désir violent qui les anime d’établir au mieux leur progéniture; c’est-à-dire jugent que «Jean et Madeleine» constitueraient le couple de leurs rêves... Aussi, Dieu sait que leurs soins nous réunissent autant qu’il est en leur pouvoir!... Mais ce pouvoir est restreint par mon manque d’enthousiasme.

«Je reconnais d’ailleurs que Madeleine a le cœur enfantin et charmant, pétri de candide bonté... Mais le cerveau!... Que son développement est donc rudimentaire! Et de par les soins de sa mère qui s’est acharnée à réaliser, en elle, son idéal de la jeune fille bien élevée, ne devant savoir rien de la vie réelle avant que son mari l’en instruise.

«Intellectuellement, elle n’existe pas. Elle ne lit que des œuvres puériles, écrites à l’intention des jeunes personnes; plus des _pages choisies_ d’auteurs très sérieux auxquelles, en général, elle ne comprend goutte et qu’elle engloutit docilement, parce que ses éducateurs les lui imposent.

«Vous entrevoyez, dites, Hélène, ce que peut être sa jeune pensée qui a pour aliments les papotages mondains entendus dans le salon de sa mère et autres; plus les niaiseries de pensionnaires que lui débitent ses amies.

«Elle est encore petite fille jusque dans les moelles. Au tennis, elle s’amuse autant qu’une mioche, ravie ou dépitée par le sort des parties. Elle danse... comme vous l’avez vu au «thé» de mère. Dès que je lui adresse la parole,--car je suis poliment gentil, genre neutre!...--sa fraîche figure prend une expression confuse et extasiée qui me touche et suscite en moi une âme fraternelle. Je suis ravi de la rendre heureuse et d’entendre le rire juvénile qui doit être, j’imagine, celui des novices, aux récréations du couvent.

«Oh! Hélène, que je m’ennuierais vite près d’elle!

«Nicole est autrement drôle, avec son parler pittoresque. Nous sommes tout à fait bons amis. Elle m’appelle familièrement: «Mon petit Jean», et a, tout de suite, exigé que, en retour, je lui donne du «Nicole» sans aucune cérémonie. Nous pratiquons ensemble tous les sports. A l’heure du bain, nous faisons des «pleine eau» qui nous ont rendus des célébrités sur la plage. Elle est délicieuse, dans le maillot noir qui moule son jeune corps, ses cheveux d’or roux, perlés de gouttes d’eau, moussant sous son madras. Nous jouons au golf, elle y est d’une adresse rare; au tennis; nous pédalons de concert; nous allons à la pêche où elle barbotte, sa jupe retroussée si haut qu’elle la peut monter, insouciante de montrer ses jambes de petite nymphe, qui ont l’air modelées dans l’ivoire...

«Nous sommes des camarades, pas autre chose. Et je sais pourquoi maintenant.

«Tout à coup, comme nous revenions en tête-à-tête d’une course pédestre, cette fois à Houlgate, elle m’a demandé si je ne connaîtrais pas quelque poste avantageux pour un garçon très intelligent. Ahuri de la question, j’ai sollicité discrètement d’indispensables clartés.

«Alors, de sa manière spontanée, elle s’est expliquée. Elle a, au cœur, la pensée d’un ami d’enfance, bien loin d’être fortuné comme elle, qui bataille contre le sort, en Amérique, pour la conquérir... Du moins, elle le croit fermement, et elle m’a confié:

«--Jusqu’à ce qu’il revienne et que je sache quel peut être l’avenir pour nous, je refuserai tous les partis qui me sont offerts! Je l’ai déclaré à mes auteurs qui fulminent; du moins, le paternel. Mère se contente de hausser les épaules et me laisse libre, comme toujours, mais en me répétant:

«--Tu verras toi-même la folie de ton idée.

«Sans me laisser le loisir de placer mon avis, elle a continué:

«--Jean, vous avez été adorable de ne pas me cramponner pour m’épouser, de ne pas même me faire la cour, ce que j’exècre. Je ne l’oublierai pas et je vous aimerai toujours bien... Si je n’avais pas déjà choisi Hubert, je crois que je vous aurais pris, parce que vous êtes vraiment très gentil!

«Ici je m’incline.

«--Mais lui, il y a si longtemps que je le connais... Tout petits, nous avons fait tant de sottises ensemble... Bien plus que, sûrement, vous n’en avez certes sur la conscience... pour cette période de votre vie, parce que vous étiez un petit garçon très bien élevé, que votre maman surveillait de près... Aujourd’hui, elle est encore tout à fait mère poule à votre égard...

«Si maman l’entendait... Je me sens ridicule devant cette gamine qui me jette ces confidences, en trottant près de moi de son pas de jeune Diane, battant de sa canne de promenade, les hautes herbes qu’elle frôle au passage. Je crois que c’est pour elle une joie de parler de son Hubert, car elle poursuit:

«--Il n’avait qu’un père qui ne s’occupait pas de lui et se ruinait en s’amusant. Alors, vous devinez le résultat!... Il n’a rien, à peu près, que son intelligence, son audace et sa volonté. C’est tout ce qu’il me faut!... Le reste, je m’en f... J’étais prête à l’épouser, n’eût-il en sa possession que ce qu’il a sur le dos... Mais vous concevez l’opinion de la famille?

«Je conçois; et je trouve Nicole une créature charmante en sa tendre résolution. Si je n’étais «trop gentil» pour détourner le bien de mon prochain, je crois bien, Hélène, que j’essaierais d’enlever à Hubert, sa fidèle amie. Croiriez-vous qu’une seconde, j’en ai été tenté? Nicole m’attirait furieusement. Soudain, j’ai demandé:

«--Il y a longtemps qu’il est parti à l’étranger, cet Hubert?

«--Après l’armistice seulement... Avant, il s’était battu en héros!

«--Et il reviendra bientôt?

«Elle a un geste d’ignorance:

«--Ah! je ne sais pas!... Il ne prétend pas venir me chercher avant d’avoir trouvé son chemin vers la fortune... C’est très noble d’être fier comme cela, mais c’est stupide! Pourquoi, en toute simplicité, ne partage-t-il pas mon idée...

«--C’est-à-dire?...

«--Je vous l’ai, je crois, confiée déjà. C’est que les individus très rentés doivent épouser ceux qui ne le sont pas. Croyez-moi, Jean, et faites comme moi. Et puis, soyez un amour de garçon et découvrez-moi, à Paris, une belle situation pour Hubert...

«--Il le désire?

«--Moi, je le désire... Lui, j’ignore. Nous ne soulevons jamais cette question inutile. J’espère qu’il m’est demeuré fidèle. Mais, avec les hommes, on ne sait jamais... En tout cas, je veux, surtout en ce moment, lui laisser toute sa liberté d’action et de décision!...