Chapter 11 of 15 · 4000 words · ~20 min read

Part 11

«Cette petite est la sagesse même, ne trouvez-vous pas? Hélène. Pourquoi, diable! faut-il qu’elle soit férue ainsi de son Hubert? Elle me mettait en goût; d’autant que le physique était à l’avenant du moral. Le vent de mer fouettait de rose sa mince figure, auréolée par les cheveux d’or roux qu’éparpillait la forte brise... L’expression sérieuse du regard, de la bouche, faisait une créature nouvelle de la gamine garçonnière...

«J’ai interrogé encore, non sans intérêt:

«--Vous avez souvent des nouvelles de votre ami?

«--Non!... Autant que moi, il déteste écrire. Nous sommes des gens d’action, pas du tout des intellectuels...

«--Vous vous calomniez! Nicole.

«--Bien entendu, mon petit Jean, je n’ai pas la prétention d’être une oie stupide qui n’ouvre jamais un bouquin. Très volontiers, au contraire, je fourrage dans les bibliothèques... Mais la vie est tellement plus amusante que les livres... Plus encore que n’importe quel sport!

«Ici, notre conversation a dû être interrompue, car nous étions devant le _home_ de ma jeune compagne.

«Et de même va l’être--interrompu--et il en est plus que temps, le volume que je viens de vous griffonner et dont je suis confus. Vous avez voulu des détails, ma précieuse et chère confidente... Vous en possédez maintenant à demander grâce, avouez-le... Je m’excuse, et laissez-moi vous le dire, je vous aime tout fraternellement.

«_Yours for ever._--J.»

Jean à Hélène.

«Ainsi, vous n’avez pas jeté mon bavardage au panier! Et vous y avez répondu par une lettre délicieuse, où j’ai trouvé votre cœur et votre pensée, amalgamés à mon usage.

«Vous regrettez Nicole pour moi!... Peut-être avez-vous raison... Je n’en suis pas certain; et quoi que vous en disiez, je me sens incapable d’éveiller l’esprit de Madeleine, captif, dans les limbes où l’ont enfermé les intentions estimables et absurdes de sa mère. Ce rôle d’initiateur ne me tente pas!

«Vous avez mis un grand point d’interrogation auprès du nom de Sabine. Pourquoi je ne vous ai pas parlé d’elle?... Pour de multiples raisons, dues à l’intuition et au simple raisonnement...

«Oui, elle est toujours à Deauville... Elle y est courtisée de très près par un beau cavalier mûrissant, le duc de Bresmes, dont elle accueille les hommages aussi volontiers, plus même, que ceux de la phalange des jeunes hommes qui lui constituent une véritable cour. Évidemment, elle jouit de cette admiration de haut prix. Et cependant... Au fond, tout au fond de ses prunelles, en même temps qu’une flamme de triomphe, il y a, parfois, tant de dédain et d’amertume... Quelle partie joue-t-elle obscurément que j’ai peur de deviner?... Ah! si elle m’ouvrait une pensée, un cœur confiants, combien vite j’épouserais, je le sens! Mais elle demeure le beau sphinx aux yeux d’amoureuse qui ne livre rien, jamais, de son rêve intime. Et elle me rend très pensif. Nous avons eu, à propos de Bresmes, quelques escarmouches un peu vives, parce qu’elle a refusé de l’écarter, comme je le lui demandais--sans y avoir aucun droit, c’est vrai.

«Après, d’ailleurs, elle a été charmeuse, comme elle sait l’être... D’où il est résulté une paix inoubliable et la reprise de notre flirt... qui nous conduira vers quelle rive? En attendant, notre «réconciliation» a contribué fort, pour moi, à l’agrément de la «grande semaine» qui me laisse saturé de distractions mondaines.

«Ne me croyez pas, sur cette déclaration, plus sage que je ne suis... Vous le savez, la saturation résulte de l’usage excessif.

«Je voulais jouir de mon reste de liberté. Car, ce n’est pas seulement vers le mariage que je m’achemine piteusement! A l’automne, je vais me résigner à passer dans le clan des hommes sérieux, lire des travailleurs. Ma résolution est prise, je me livre au Val d’Or. Donc, hélas! aux affaires.

«Je dis «hélas!» parce que les questions d’argent me sont odieuses. Mais où la chèvre est attachée, il faut qu’elle broute. Alors, force m’est bien de brouter dans les champs du Val d’Or. Puisqu’il le faut! J’ai découvert que je le devais. Il y a eu en moi, réveil du vieil homme; esclave, même malgré lui, même révolté, furieux de ce qui lui paraît exigé par la justice. Puisque le Val d’Or me fournit les capitaux auxquels je dois une existence ultra-capitonnée, il est strictement naturel que je lui donne une bonne part de mon temps et ne sois pas un égoïste jouisseur, quand un si grand nombre d’êtres s’usent pour me donner des millions. D’ailleurs, soyez bien sûre que je ne me laisserai pas englober par l’insipide tracas des affaires et me réserve des loisirs pour la peinture que j’adore de plus en plus... Ah! si j’avais pu en faire ma carrière!

«Il est une personne qui n’approuve nullement ma future entrée dans le monde des capitalistes... Encore cependant que, vu le malaise dont souffrent toutes les fortunes, les gens les plus titrés ne dédaignent plus de se donner à l’industrie; même au commerce, au _grand_ commerce! seul milieu où ils aient chance de réussir... Car lorsqu’ils dédaignent les hommes de loi,--des scribes!--les médecins, avocats, etc., ils ressemblent fort au renard devant les raisins...

«Écoutez, Hélène, une conversation que nous eûmes, il y a deux jours, Sabine et moi, et qui m’a laissé plutôt songeur. Une fois de plus, les dissonances, entre nos deux mentalités, se sont manifestées. J’en suis resté un peu congelé. Nous prenions le thé, en tête-à-tête, sur les hauteurs d’Houlgate. Je ne me rappelle plus quel hasard m’avait amené à une allusion sur mes futurs projets de vie occupée.

«Une expression étonnée, presque dédaigneuse, a passé, telle une ombre, sur le beau visage qui me faisait face. Sabine s’est redressée un peu, du fauteuil où elle s’adossait nonchalamment.

«--Devenir un homme de chiffres? J’espère bien que vous ne ferez rien de pareil, puisque la nécessité ne vous y oblige pas.

«--C’est que je n’aime pas du tout à faire partie de la classe des inutiles, des abominables oisifs.

«Les yeux veloutés m’ont considéré avec une ironie souriante.

«--Inutile parce que vous vivez comme tous les gens du monde? Oh! je vous en supplie, restez ce que vous êtes aujourd’hui, un clubman accompli...

«(Hélène, pardon! je répète.)

«--... Vous ne sauriez être mieux. C’est ainsi que je désire vous voir toujours! Jean.

«--Sabine, je voudrais, moi, toujours vous plaire; et votre indulgence me comble. Mais vous ne trouvez pas, qu’à notre époque, c’est un être inférieur qu’un monsieur qui ne fait rien?

«--Rien! Mais vous m’avez l’air, au contraire, d’un monsieur très occupé!

«--Occupé à danser, à monter à cheval, à courir les thés, les salons et autres lieux, à m’amuser enfin autant qu’il est en mon pouvoir! Tout de même, c’est bon pour un moment, mais à la longue ça devient un peu mince comme occupations et me donne la sensation humiliante (je vous dis la simple vérité! Hélène) d’être dans la vie une quantité négligeable.

«--Et puis après? De toute éternité, il a existé des êtres de luxe. Donc leur présence est nécessaire dans la machine sociale.

«--Soit! Mais, pour ma part, je serais honteux de mériter éternellement le qualificatif «d’être de luxe»!

«--Ah!

«Si vous aviez vu, Hélène, de quel regard désapprobateur et surpris m’enveloppaient les prunelles charmantes, vous auriez, aussi bien que moi, compris que, en ce moment, Sabine de Champtereux ne me considérait plus du tout comme un homme de son monde... Elle trouve si naturel que son père, son frère se contentent d’être des gentilshommes de vieille noblesse, se ruinant avec une désinvolture de grands seigneurs qui ne savent qu’ouvrir la main! Sans souci de ce qui arrivera, le jour où cette main demeurera irréparablement vide. A son point de vue, en prétendant ne plus vivre pour mon seul agrément, je me déclasse... Je deviens une façon de prolétaire «huppé». Elle considère que ce sera, pour moi, une déchéance de n’être plus uniquement un cercleux.

«Un peu mesquin... Ne trouvez-vous pas?...

«Cependant Sabine continuait à croquer son pain grillé, tout en laissant ses yeux, lourds de pensées, errer sur la mer et sur moi. Des pieds à la tête, elle était une Champtereux; la vraie descendante de ses aïeules pour qui, sauf en amour, existaient seuls les gens de leur caste. Et cette mentalité d’un autre âge m’apparaissait, tout ensemble, amusante, originale et exaspérante de niaiserie.

«Un peu railleuse, mais avec un sourire caressant, elle a repris, d’un air de songer tout haut:

«--Quel drôle de garçon vous êtes! Jean.

«--Drôle!... En quoi?... Je ne vois pas...

«--Mettons, plus justement, singulier. Vous compliquez votre existence à plaisir! La destinée vous a accordé tout ce qu’un homme peut souhaiter. Il vous est donné de vivre indépendant, libre de préoccupations mercenaires, jouissant des facilités que le sort vous a généreusement départies... Et, sans aucune obligation, pour obéir à un devoir idéal que vous vous forgez, vous allez vous jeter, tête baissée, dans une carrière que vous détestez; assombrir votre vie par des soucis d’affaires qui vous sembleront odieux, j’en suis sûre... Alors que les richesses continueront d’affluer dans votre coffre-fort, que vous vous en mêliez ou non! Oh! oui, vous êtes un singulier garçon!

«Le discours n’est pas garanti textuel, mais le sens y est.

«J’ai approuvé:

«--Je n’ai, comme vous, aucune illusion sur l’utilité... très relative, oui, de ma présence au Val d’Or et sur la valeur de mon effort. Mais du moins, je prendrai, autant que je le pourrai, ma part infime dans le travail de l’immense ruche qui peine pour moi. Cet ennui, que j’accepterai volontairement, me paraît la rançon d’une fortune que je n’ai pas eu à gagner. Ainsi je jouirai, avec moins de scrupule, des largesses que le sort m’octroie. C’est si simple!

«Ici je me suis arrêté court, avec la terreur soudaine, moi qui parlais de simplicité, de paraître à Sabine horriblement poseur, en lui laissant voir mes idées de derrière la tête.

«Sauf à vous, petite amie chère, qui me comprenez si bien, je n’aurais dû en parler. C’est vrai, de jour en jour, je suis hanté plus impérieusement par cette préoccupation de la solidarité dans le travail. Je l’ai rapportée, je crois, des tranchées où, pour la première fois, j’ai subi vraiment le contact des humbles. Et puis, Hélène, vous avez très fort contribué à la développer en moi.

«Je vous vois dresser une tête surprise et m’interroger de vos grands yeux qui sont la pensée même... Je sais bien, oui..., jamais vous ne m’avez rien dit en ce sens. Mais je devinais bien votre blâme secret; et de vous voir si vaillante à la tâche, acceptant avec tant de simplicité, vous, femme, une existence toute de labeur, la honte de mon farniente m’envahissait peu à peu, jusqu’à me devenir insupportable. Ainsi, j’en suis arrivé à cette conclusion que je devais devenir--en une certaine mesure--la proie du Val d’Or. Et je le ferai, quoi que pense Sabine.

«Sans doute, parce qu’elle est très finement intelligente, elle a deviné en moi une sorte de recul, devant son attitude. Et, laissant de côté le sujet délicat, elle a cessé d’être une patricienne dédaigneuse, pour se montrer tout simplement la femme grisante qu’elle sait être, à qui ma faiblesse pardonnerait tout... Et qui verra à ses pieds, le jour où elle voudra, de Bresmes; simplement duc, lui, et «être de luxe», sans plus...

«Adieu, Hélène chère... Voilà où j’en suis de mes amours, que je voudrais bien oublier près de vous, en causant de ce qui vous touche seule... Que ce serait donc bon de pouvoir attendre en paix, la venue du dieu Éros!... Mais le moyen, quand bourdonne, sans cesse, dans la cervelle de ma chère mère, l’obsédante pensée: «Il faut marier Jean!» La seule chose que j’ai gagnée, c’est qu’elle n’ose plus l’articuler... Ouf!

«Hélène, plaignez un peu votre ami Jean, et croyez-le très tendrement à vous...»

XVI

Les Trois-Épis.

Un beau matin de septembre, à peine brumeux, sur le lointain bleu des Vosges.

Les sapins, que brûle le soleil, distillent leur arome et embaument les quelques hôtels qui forment le nid de la civilisation sur le sommet riant et agreste. A travers la forêt, le petit train est monté, haletant, de Turkheim; et il s’arrête devant le groupe des promeneurs qui flânent, en cheminant vers les bois.

Hélène, prête à emmener Bobby jouer sous les arbres, s’est immobilisée pour lui faire plaisir, afin qu’il regarde, tout à son gré, les évolutions de la machine. Il a sa menotte blottie dans celle de sa mère et s’exclame sur tout et sur rien, pendant qu’elle contemple la vallée, les crêtes arrondies, vêtues de verdure, avec une sorte de jouissance extasiée...

Il fait beau! Il fait bon! Son petit a une mine resplendissante. Elle-même savoure sa pleine liberté, sans souci de l’avenir dont l’inconnu ne lui fait pas peur... Que les jours de halte sont donc bienfaisants! A pleines lèvres, elle aspire le souffle chaud qui sent la résine...

--Maman, oh! maman, voici Jean!

Elle a un sursaut et cesse de voir l’horizon lumineux. Incrédule, d’ailleurs. Une ressemblance doit tromper Bobby. Cependant, elle regarde.

Bobby lui arrache sa main et bondit vers les touristes que déverse le train.

Tout de même... cette haute silhouette, cette allure souple, ces yeux rieurs et gamins... Bobby a bien vu: c’est Jean!

Le voici. Il est devant elle et lui tend la main avec un sourire radieux, et aussi une malice amusée devant sa stupéfaction.

--C’est bien moi, Hélène, non pas mon ombre, s’écrie-t-il gaiement, baisant la main qui, accueillante, est venue dans la sienne.

--Jean, je crois que je rêve! Comment... pourquoi êtes-vous ici?

--Comment? Parce que j’ai pris le train pour monter... Pourquoi? Parce que la générosité du hasard a exigé, à nos usines du Val d’Or--pas très loin d’ici, vous savez,--la présence de mon oncle ou la mienne... Alors, comme j’avais une envie folle de vous voir, à la profonde stupéfaction de mon oncle, j’ai réclamé le voyage obligatoire. Je suis sûr qu’il n’est pas encore remis de sa surprise. Ce zèle inattendu!... En conscience, j’ai commencé mes pérégrinations par le Val d’Or et, ma tâche accomplie, je me suis accordé le plaisir de vous faire une petite visite avant de regagner Deauville... Je ne suis pas indiscret en venant ainsi vous surprendre? La tentation était si forte!... Je n’ai rien d’un ascète pour résister!

--Non, rien, je sais... Mais que c’est donc imprévu, votre apparition!

--Elle ne vous ennuie pas? Dites...

--Elle me fait un très vif plaisir! déclare-t-elle si spontanément qu’il se sent ravi. Mais où voulez-vous aller? A l’hôtel?

--Emmenez-moi où il vous plaira! Je suis venu bavarder avec vous! Et, tout d’abord, parlez-moi vite de la bonne nouvelle... Alors, vous voilà sacrée auteur et vous allez paraître! C’est un brave homme, que Dubore, décidément...

--Oh! oui, cet homme austère est adorable! Il m’annonce qu’à l’automne, sans doute, je serai publiée... Je n’y crois pas encore! Ah! Jean, c’est à vous que je le dois... Comme je suis contente de pouvoir vous remercier autrement que par lettre. Aussi vous devinez avec quel cœur, je travaille maintenant...

--A votre pièce?

Les lèvres d’Hélène prennent une expression moqueuse.

--Elle est finie!

--Ah! vous allez me la lire!

--Certes, non, vous m’intimideriez autant que Barcane lui-même... Et puis, nous avons mieux à faire. Vous avez tant à me raconter!

--Et j’ai, hélas! si peu de temps! A une heure, je redescends pour aller voir les ruines de Metzeral. Je me suis battu par là et je veux y retourner après la victoire.

--C’est un pèlerinage que j’aurais bien aimé faire... Mais je ne sais s’il me sera possible avant de quitter l’Alsace!

--Eh bien! Hélène, il faut l’accomplir aujourd’hui, en même temps que moi! s’exclame Jean, enthousiasmé de la perspective. Quelles bonnes heures de bavardage, nous aurons ainsi!... C’est convenu, je vous enlève.

--Nous verrons cela, dit Hélène, étrangement tentée; si fort, qu’elle sent la nécessité de faire appel à toute sa sagesse pour ne pas dire «oui», tout de suite, à la prière de Jean.

Sous les pins, dans le sentier qui surplombe la forêt, dont les somptueuses frondaisons emplissent la vallée jusqu’à l’horizon, Bobby galopant devant eux, ils marchent; leurs pieds, sans y prendre garde, foulent les aiguilles rousses, détachées des branches, et leur causerie est aussi riche de récits que si une foule d’événements avaient occupé leurs deux mois de séparation.

Jean, sollicité par son amie, raconte avec une vivacité colorée, en peintre; de sorte que, bientôt, Hélène connaît toute la colonie de Deauville, parmi laquelle, pour obéir au vœu maternel, Jean devrait choisir la femme idéale. Mais qu’il paraît donc loin encore de la décision! Et, tout bas, Hélène s’aperçoit que, égoïstement, elle ne regrette pas qu’il en soit ainsi... Jean marié ne sera plus son ami, son seul ami...

Malgré elle, de le voir à ses côtés, affectueusement confiant et gai, elle se sent envahie par une allégresse aussi lumineuse que les flèches de soleil qui filtrent à travers les sapins.

Jean la regarde avec un plaisir retrouvé. Lui, si difficile à satisfaire en matière de toilette féminine, il est content de la voir harmonieusement habillée, avec un soin extrême, en sa simplicité... Une robe de voile blanc, rayée de mauve, des souliers immaculés, une grande capeline de paille, fleurie de larges narcisses au cœur d’or.

Le tout doit être de mince valeur. Et cependant comme elle paraît élégante! Vraiment, même auprès de Marise, de Sabine, de toutes les autres, en leurs robes coûteuses, elle serait à la hauteur... Et de le constater, il en éprouve une puérile satisfaction, et lui en sait un gré instinctif!... Convaincu, il s’exclame:

--Oh! Hélène, comme les _Trois-Épis_ vous font du bien!... Vous avez l’air d’une gamine, toute rose, et Bobby de votre jeune frère.

Elle se met à rire; ses dents nacrées luisent entre les lèvres.

--Rien que cela!... Mais vous avez raison, j’ai très bonne mine... Mon visage fané est resté à Paris. Et les _Trois-Épis_ me comblent de forces pour l’avenir! Quel dommage de n’y pouvoir rester plus de quelques jours!

--Pourquoi si peu, puisque vous vous y plaisez tant?

Elle lui jette un coup d’œil amusé:

--Monsieur l’homme riche, mes capitaux ne sont pas inépuisables. Notre séjour, ici, représente une fugue que j’ai offerte à tante et à Bobby avec mes premiers droits d’auteur. Et, dame! ils ne sont pas considérables! Mais une grande semaine, en ce merveilleux nid d’aigle, c’est déjà une faveur de la destinée! Ensuite, nous redescendrons à Colmar, et, à l’automne, je regagnerai Paris pour reprendre une vie laborieuse. Je crois que mon «vieil oiseau» me réclamera de nouveau. Il m’a déjà envoyé du travail ces jours-ci.

--Hélène, laissez-le! décrète Jean impétueusement.

--Mais je n’en ai pas la moindre envie. Quelle étrange idée vous avez là! Mes occupations chez lui ne sont ni fatigantes ni ennuyeuses, au contraire.

--Soit. Mais votre vieil oiseau a un fils qui rôdaille autour de vous. Cela m’exaspère dans mon amitié.

--Vous avez peur que le loup ne croque le petit Chaperon rouge? Pas de danger qu’il réussisse. En l’occurrence, le petit Chaperon rouge est une femme très avertie.

--Et très tentante pour son avidité. Savez-vous que l’on parle de son divorce avec Félice Merval?

--Eh bien?

--Eh bien! s’il divorçait pour vous épouser?

Elle a un éclat de rire si sincèrement moqueur qu’il est, pour le moment du moins, délivré de la crainte qui l’a lanciné... Pourquoi? Car Hélène n’est pas désormais condamnée au célibat.

--Jean, que vous êtes donc romanesque et moral! On voit bien que vous vivez dans une atmosphère matrimoniale! Que votre sollicitude se rassure, je ne serai ni la femme ni la maîtresse de Barcane! Et là-dessus, allons déjeuner. Entendez-vous la cloche qui sonne pour avertir les promeneurs désireux de prendre le train d’une heure vers Metzeral?

--Alors, c’est pour nous qu’elle sonne!

Hélène n’a pas le courage de corriger «pour vous»... Sa raison est décidément en déroute. Cette éblouissante matinée la grise.

Bobby, toujours en avant, se précipite dans le jardin de l’hôtel vers une vieille dame qui tricote dans son fauteuil.

--Bonne maman (c’est le nom d’amitié qu’il lui donne), voulez-vous venir déjeuner tout de suite, parce que maman va à Metzeral avec l’ami Jean!

Mme Hatzfeld embrasse tendrement la petite figure ronde, toute brûlante de soleil, et interroge, ne comprenant pas:

--Mon Bobby, qu’est-ce que tu me racontes là? Qui est l’ami Jean? Le petit garçon avec qui tu jouais hier? Ta maman part avec lui?...

Bobby éclate de rire.

--Mais non! bonne maman. L’ami Jean n’est pas un petit garçon! C’est un _grand_, un monsieur! Tenez, regardez, le voilà qui arrive avec maman!

Mme Hatzfeld laisse tomber son tricot, et, stupéfaite, contemple Hélène qui traverse la pelouse, flanquée d’un compagnon très chic que, curieusement, considèrent les flâneurs, dans le jardin.

--Tante, je vous présente mon ami d’enfance, Jean Dautheray, qui est grimpé jusqu’ici pour nous faire une petite visite.

Jean s’est découvert et salue profondément. Mme Hatzfeld l’accueille plutôt désorientée, quoiqu’elle réponde, avec son bon sourire:

--C’est bien aimable à vous, monsieur, d’être monté si haut voir des amis!

--Madame, pour une amie telle qu’Hélène jusqu’où n’irait-on pas!

--Tante, apprenez ce à quoi ce monsieur prétend m’entraîner... Aller voir Metzeral, comme je le désirais depuis si longtemps... Ce n’est pas bien raisonnable, mais si tentant!

Mme Hatzfeld regarde la jeune femme, un peu surprise, et demeure frappée de l’éclat du fin visage.

--Mais... mais, Hélène, est-ce qu’il vous sera possible de revenir pour le dîner?

--C’est justement le point qui m’inquiète!... Mais j’ai toujours la ressource de coucher à Colmar dans notre _home_ et de remonter demain matin, par le premier train.

--Et... et M. Dautheray? interroge Mme Hatzfeld, imperceptiblement pensive. Ses yeux attentifs enveloppent le jeune couple.

Jean explique bien vite:

--J’ai ma chambre au _Terminus_, madame.

--Bien, bien. Hélène, vous êtes assez raisonnable pour voir ce que vous devez faire.

Mais, tandis qu’en chemin pour la salle à manger, Jean, discret, marche en avant avec Bobby, elle demande à la jeune femme:

--Vous ne craignez pas qu’à l’hôtel, l’impression ne soit pas bonne de vous voir partir avec un beau cavalier comme M. Dautheray?

Mais Hélène est trop Américaine, en son indépendance, pour attacher la moindre importance à une simple promenade en compagnie masculine; et, très sincèrement, elle n’a cure des réflexions que pourrait susciter ladite promenade. Cependant, affectueuse, elle répond:

--Tante, si cela vous contrarie que je fasse cette course avec Jean, bien entendu, j’y renoncerai. Mais, qui pourrait l’incriminer, puisque c’est à votre connaissance!... Et que nous importent les réflexions de tous ces inconnus!

Mme Hatzfeld pense, qu’en somme, Hélène a raison et n’insiste plus.

XVII

Le train s’enfonce dans la vallée ruisselante de clarté; et, à mesure qu’il avance, les ruines se font plus nombreuses, plus lamentables: maisons calcinées, écroulées, pans de murs éventrés. Les toitures pendent. Les arbres sont déchiquetés, ou rasés tout près du sol labouré par les obus, que voile maintenant la splendeur de l’été.

Jean et Hélène regardent par la portière et ne causent plus. Jean se souvient... Et la pensée intuitive d’Hélène devine ce que les jours passés là furent pour lui et tant d’autres qu’elle ignore, qui luttèrent, souffrirent, moururent sur cette terre d’Alsace.

Le train est arrivé au terminus et s’arrête devant le baraquement qui représente un semblant de gare.

Sous l’éblouissante lumière, la vallée, en ce jour d’été, est radieusement fraîche et verte, mais de ce qui fut une minuscule cité, il ne reste rien. Pas une maison ne demeure debout. Autour de l’église écrasée, les ruines se pressent, brûlantes de soleil, derniers vestiges des logis qui abritaient des vies humaines, aujourd’hui dispersées ou disparues. Des ouvriers, habitués au lugubre spectacle, déblaient paisiblement les monceaux de pierres: et leurs voix--sans tristesse--résonnent dans le morne silence de cette solitude.

Parmi les éboulis, à travers de vagues chemins qui furent des rues, Jean et Hélène avancent; lui, devenu grave; elle, étreinte par l’émotion qui s’abat sur elle devant cette désolation. Ah! quand elle souhaitait voir Metzeral, elle ne soupçonnait pas à quel point le spectacle en était poignant!