Part 13
«Hélène, écoutez ma prière. Ne pensez pas que je ne suis ni très sérieux ni très travailleur. Sous votre influence, je le deviendrai, ô ma vaillante chérie, qui, toujours, avez été pour moi un vivant exemple...
«Vous avez approuvé Nicole de vouloir se marier uniquement selon son cœur. Alors vous comprenez bien, dites, que je sois résolu à faire comme elle...? Que je vienne à vous pour m’employer à vous faire enfin une existence aussi douce qu’il sera en mon pouvoir...
«Ne dites pas «non». Ne dites pas que vous ne m’aimez pas d’amour. Moi, je vous adorerai tant, que l’amour naîtra en vous. Laissez surtout toutes les préoccupations étrangères à nous deux qui viendraient vous assaillir, parce que votre sagesse ne prétendra pas perdre ses droits et se mêlera de raisonner.
«Ne l’écoutez pas, mon amour. Aimez tout simplement et confiez-vous à moi.
«Mère trouvera en vous la fille la plus charmeuse qu’elle pouvait souhaiter, et Bobby, pour qui elle a déjà une tendresse de grand’mère, sera l’aîné de ses petits-fils.
«Vite, écrivez-moi que je puis venir vous trouver pour entendre la bonne parole tomber de vos lèvres que j’ai eu si fort la tentation de saisir,--je vous le confesse humblement,--ce soir, à Colmar, où j’avais le désir fou de vous suivre dans votre maison solitaire. Aujourd’hui, ce sont vos mains que je baise... en attendant mieux..., avec le meilleur de mon âme qui vous supplie!
«Votre JEAN.»
Hélène a fini de lire. Elle relève lentement la tête, comme si sa pensée l’écrasait, avec l’impression qu’elle rêve. Machinale, elle regarde autour d’elle. Le jardin solitaire est plein de lumière. Sur le sable, les arbres tracent de grandes ombres mouvantes, les fleurs sont des cassolettes qui embaument, et la lettre de Jean, la lettre qui enferme le bonheur possible, est là, devant elle, grande ouverte.
Non, elle ne rêve pas. Et pourtant, c’est inouï, cette ardente prière qu’il lui envoie...
Jamais, jamais de toute sa vie, même une seconde, elle n’a été effleurée par la pensée que Jean pourrait l’aimer et désirer la faire sienne, comme il dit. Pour elle, enfant, il était pareil au Prince Charmant des contes de fées. Et il l’était encore, dans le secret de son cœur, quand elle est devenue jeune fille. Mais alors elle n’ignorait pas que les «Princes Charmants» ne cherchent pas des fiancées sans dot. Pour elle, il a toujours personnifié l’inaccessible bonheur.
Et c’est pourquoi, résolue à mettre la réalité entre elle et son rêve, elle n’avait pas résisté à ceux qui voulaient lui assurer un dévoué compagnon de route. Dans son inexpérience, elle pensait: «Autant celui-là qu’un autre!» Et, ne pouvant plus, elle avait donné sa jeunesse, son estime, son dévouement à l’homme qui la recherchait; cela, après lui avoir dit loyalement, au moment de leurs fiançailles:
--Je n’ai pas d’amour pour vous..., seulement le grand désir de vous rendre heureux...
Lui, convaincu de sa supériorité, très épris, avait souri de l’aveu juvénile, certain qu’il saurait donner le goût de l’amour à cette enfant, qui l’ignorait... Il le lui avait révélé... Et sur elle, alors, s’était abattu le sentiment désespéré que si elle avait su... jamais, ne pouvant être à Jean, elle ne se serait donnée à un autre...
Il était trop tard pour revenir en arrière, et pendant ses quelques mois de mariage, scrupuleusement, elle s’était montrée l’épouse qu’elle avait juré d’être... Puis la destinée l’avait soudain libérée, lui permettant de n’appartenir qu’à elle-même, de disposer de son cœur, où reposait, comme en une tombe très chère, le souvenir de son jeune amour.
Et voici que, par un prodige incroyable, l’impossible lui est offert... Devenir la femme de Jean! Devant cette vision, combien, tout à coup, lui apparaissent, misérables, la joie de son indépendance, de son travail... la fière jouissance de créer son avenir et celui de Bobby... Que c’est peu!... Si peu...
Ah! quelle gratitude passionnée, elle lui a, de son élan vers elle!
Et tout bas, elle murmure:
--Jean, mon Jean, comme je vous adore!...
Un rayon de soleil a glissé sur la lettre et elle la contemple avec la sensation que le bonheur, soudain, est là, devant elle, à sa portée, que d’elle seule, il dépend de le saisir...
Ce qu’elle va répondre, elle n’y pense même pas! La merveilleuse demande absorbe tout en elle.
La grille du jardin tinte. Bobby rentre avec Mme Hatzfeld, chargée de ses humbles achats de ménagère.
Hélène a tourné vers eux ses prunelles éblouies. Et, brutalement, à leur vue, elle tressaille. La conscience s’abat sur elle de la distance sociale que la fortune met entre elle et Jean!... Comment, depuis qu’elle a sa lettre, a-t-elle pu oublier qu’un tel mariage serait insensé, comparé à celui qu’il est en mesure de faire!... Comment n’a-t-elle pas pensé tout de suite que, si elle acceptait, elle jouait le vilain rôle de l’institutrice qui séduit le fils de la maison... L’impossibilité d’une telle union lui apparaît à ce point évidente, qu’elle se demande comment elle a pu, une seconde même, se leurrer jusqu’à la croire réalisable!
Ainsi que l’irrésistible flot de la mer envahit le sable, ainsi les pensées décevantes montent dans son cerveau... Toute joie meurt en elle!
Comme elle vient d’être naïve! elle qui, pourtant, est sans illusion sur la réalité... La belle journée d’été qu’ils ont vécue l’un près de l’autre a exalté la simple affection de Jean pour elle... Et comme il est très jeune, habitué à satisfaire tous ses caprices, faible devant la tentation, il a cédé à la fantaisie soudaine qui l’entraînait vers elle... Le soir où il l’a laissée au seuil de sa maison, elle a bien senti le désir qui le hantait de goûter, par elle, un bonheur nouveau qui eût été sans lendemain--et dont elle-même, hélas! au plus intime de son être, garde le misérable regret.
Mais quel réveil eût suivi!
Et peut-être de même, aujourd’hui, que penserait-il, quand, dégrisé, il prendrait conscience du pitoyable mariage qu’il a souhaité en une minute d’aberration?...
Ah! oui, c’est impossible qu’elle accepte le don, sans prix pour elle, qu’il veut lui faire!... Jusqu’à son dernier souffle, elle lui sera reconnaissante... Mais elle ne doit pas être moins généreuse que lui... Il faut qu’elle se dérobe, si dur que soit le sacrifice.
Quelque chose en elle--jailli de sa délicatesse, de sa fierté--le lui commande, impérieusement, si violente que soit la révolte de son cœur, faible comme tous les cœurs qui aiment.
Plus elle songe, et plus les objections s’amoncellent contre le rêve trop beau. Sans pitié pour elle-même, elle voit la vérité, selon le monde... Jean est trop riche!... Que ne dira-t-on pas!... Pour la plupart, elle sera une intrigante qui a su capter un garçon de fortune immense... Une coquette adroite!... Une maîtresse qu’il réhabilite...
Toute cette boue, il semble que déjà, elle la sente rejaillir sur elle... Et le dégoût enflamme une seconde ses joues pâlies... Jamais elle ne pourrait se soumettre à une humiliation pareille, que les apparences justifieraient...
Et si elle devait en arriver à voir Jean regretter tout bas sa folie, lui qui peut épouser une Sabine de Champtereux!... Elle pense aux femmes parmi lesquelles il a coutume de vivre, à leur élégance, à leurs raffinements de coquetterie, à leurs habitudes mondaines qu’il a toujours partagées, tandis qu’elle y est demeurée étrangère.
Et surtout encore, surtout, il y a Mme Dautheray avec qui, sûrement, elle le mettrait en lutte, dont elle devine la déception et la colère! Mme Dautheray, qui n’a jamais craint la possibilité même que Jean pût s’éprendre d’une petite veuve sans fortune, chargée d’un enfant, pouvant tout juste être, pour lui, une confidente complaisante qui ne compte pas...
Les coudes sur la table, le visage caché dans ses mains, Hélène pense ainsi, devant la lettre chérie, dans le calme du jardin ensoleillé où, de loin, elle entend les rires de Bobby que sa tante garde près d’elle, pensant que la jeune femme travaille.
Tout le jour et le suivant aussi, après la nuit sans sommeil, elle hésite devant l’abominable renoncement.
Et c’est le soir seulement, quand elle se retrouve de nouveau vis-à-vis d’elle-même, qu’elle s’assied, vaincue, devant sa table à écrire, sourde à la plainte qui supplie et sanglote en son cœur. Alors, sans hésiter, elle répond:
«Jean, mon cher, très cher grand, l’Alsace vous avait donc fait perdre toute sagesse, pour que vous m’écriviez la lettre exquise et insensée, que j’ai lue le cœur bouleversé d’affection, de gratitude, de trouble?
«De mélancolie aussi! Car c’est l’impossible, Jean, que vous avez rêvé là.
«Aussi clairement que moi, quand sera dissipé le charme de notre fugitif rapprochement, dans un idéal pays, émouvant par les souvenirs que nous évoquions ensemble, vous verrez... tout ce qui nous sépare..., tout ce qui fait que je ne suis pas la femme qui vous convient. Pour vous, mon Jean très cher,--et les raisons en sont innombrables,--je ne puis être que votre amie la meilleure; du moins, par l’affection et le dévouement; mais une humble travailleuse qui élève son enfant et doit suivre le sillon où sa tâche est marquée.
«Vous le savez bien, et je ne puis l’oublier. Ce serait coupable à moi de le faire. Nos voies sont différentes. Il est probable que je ne me remarierai pas. Maintenant que j’ai goûté de l’indépendance, il me semble que je ne saurais plus m’en passer, et je ne crois pas que je sois encore capable d’aimer d’amour. Mon cœur restera à qui l’a possédé.
«Ainsi, n’appartenant à personne, je pourrai demeurer l’amie qui est à vous seul, qui aura toujours besoin de votre fraternelle tendresse, et comptera sur l’aide qu’elle pourrait être obligée de réclamer de vous, si jamais elle a besoin d’un conseil ou d’un soutien.
«De toute mon âme, merci de la joie que vous venez de me donner; la plus intense peut-être que j’aie connue, dont le souvenir me tiendra toujours chaud au cœur et me sera un viatique.
«Jean, vous vous illusionnez en croyant que, seule, je puis vous donner le bonheur. Cherchez-le, ce bonheur que je vous veux et qui sera le mien aussi, auprès d’une jeune créature chez qui vous trouverez une jolie âme neuve. Son juvénile amour vous fera bien vite oublier le cœur attristé de votre compagne d’enfance, qui ne doit plus être qu’une veuve fidèle et une mère.
«Merci encore, Jean, et toujours à vous, fidèlement, mon inaltérable affection.
«H...»
Elle a écrit d’un jet et signé. Puis elle laisse tomber la plume. Brisée, elle murmure:
--Il me semble que je viens de m’arracher le cœur! Mais il le fallait.
Elle en est certaine. Et pourtant, comme il lui paraît monstrueux de repousser le bonheur venu à elle, pour de misérables questions de dignité, d’orgueil, si vaines! N’est-ce pas fou ce qu’elle fait là?
Sur le bureau, traîne la lettre de Barcane. Elle n’a guère pensé à y répondre. Par hasard, elle l’aperçoit. Alors, d’une impulsion irraisonnée, elle prend une carte et commence:
«Oui, venez me voir, nous causerons...»
XIX
Vraiment, elle est tout à fait réussie, la fête de charité--pour les «Veuves des naufragés»--qu’a organisée la fantaisiste mère de Nicole, la baronne de Branzac.
Dans la prairie vaste qui avoisine le manoir des _Huchettes_, sur les hauteurs de Blonville, la kermesse s’épanouit. Le parc vient d’être ouvert à la foule qui, incontinent, a envahi les belles allées enguirlandées de massifs sous la découpure feuillue des branches.
Des boutiques de toute sorte y ont surgi, patronnées par de brillantes vendeuses.
Sous une sorte de tente, faite d’étoffes bariolées, Mme de Branzac elle-même, méconnaissable pour ses hôtes, s’est transformée en diseuse de bonne aventure; et, le visage voilé, rappelle à ses visiteurs tels incidents cachés de leur vie privée, si précis, qu’ils en demeurent ahuris et vaguement inquiets. Elle, qui a l’esprit d’un démon malicieux, s’en réjouit royalement.
Ses fils sont devenus des acrobates, et, par leurs pirouettes audacieuses, excitent l’enthousiasme de la foule...
Toute la famille de Branzac s’amuse; sauf le baron, ennuyé, mais résigné à subir l’odieuse fête que lui impose sa femme. Il se montre, d’ailleurs, maître de maison plein d’accueil, quoique agacé des propos moqueurs, des critiques, des sourires ambigus qu’il surprend sur les lèvres des visiteurs, des réflexions peu raffinées du public d’humble qualité, mêlé maintenant au _tout-Deauville_ qui a été convié, pour le plus grand bien des pauvres.
Les curieux s’empressent afin d’assister en bonne place à la représentation du Cirque, imaginée par la cervelle fertile de Mme de Branzac, où Nicole va jouer le rôle d’_étoile_, en faisant de la voltige et de la haute école avec Jean, cavalier émérite, digne d’elle.
Bottée, en jupe un peu courte, un tricorne crânement campé sur sa tête blonde, elle est charmante et attend le moment de son numéro, en s’amusant, autant que les badauds, des facéties d’un de ses danseurs favoris, costumé en clown, dont la verve comique excite des rires toujours renaissants.
Près d’elle, silencieux, se tient Jean, qui est, lui, sans gaieté aucune. Nicole, se tournant vers lui, une joyeuse exclamation aux lèvres, le voit si sérieux qu’elle en est saisie et interroge:
--Qu’est-ce qui vous arrive? Jean... Ça vous rase, aujourd’hui, notre Cirque?... Pourquoi?... Toute cette semaine, vous aviez l’air de vous en amuser. Vous avez un embêtement?
Ses yeux clairs interrogent avec une chaude amitié qui amène Jean à répondre:
--Oui, j’ai eu quelques difficultés... Mais cela ne m’ennuie pas du tout, Nicole, de monter avec vous. Je suis toujours content de vous être agréable!
--Mon cher petit Jean, fait-elle gentille, ne songez pas à vos soucis!... Ça n’y change rien!... Pensez seulement que c’est un plaisir des dieux de galoper sur un beau cheval! On plane vraiment et on oublie ce qu’il y a de vilain et de méchant dans le monde...
--Que je voudrais avoir, Nicole, une philosophie qui vous est si facile!
La figure menue devient, une seconde, presque grave.
--Pas tant que vous l’imaginez!... Aujourd’hui, moi aussi, je serais volontiers d’une humeur de dogue... J’ai reçu d’Hubert une lettre qui ne me plaît pas du tout... J’étais prête à en pleurer, quand j’ai réfléchi que ce serait bien inutile!... Jean, consolons-nous ensemble, en faisant de la haute école.
Ah! oui, il en a des «embêtements», comme dit Nicole. Même plus, il porte en lui une vraie souffrance depuis qu’il a reçu la lettre d’Hélène, il y a trois jours. Habitué à toujours obtenir ce qu’il veut, il n’avait pas pensé qu’Hélène pourrait se dérober devant une prière vraiment montée du meilleur de lui-même... L’amour qu’elle lui a inspiré est si sincère et si fort!
Comment ne l’a-t-elle pas senti!... Pourquoi lui a-t-elle répondu par les lignes cruelles--et vibrantes d’affection--qui le repoussent?... Les lignes, qu’après la douloureuse déception du premier instant, il s’est pris à relire, à méditer, à interroger passionnément, cherchant le secret de la pensée qui les a dictées.
Se refuse-t-elle parce qu’elle ne l’aime pas d’amour? Parce qu’elle veut rester fidèle au souvenir de l’homme qu’elle a jadis épousé?... Les idéalistes comme elle, se créent parfois de si étranges devoirs... Ou, peut-être, elle redoute de déplaire à Mme Dautheray, dont elle connaît les exigences maternelles?...
Mais lui, qui n’attache aucune importance à sa fortune, ne s’arrête pas à l’idée d’un pareil scrupule... Quand on aime, est-ce qu’on pense à ces mesquines considérations?...
Alors, quoi?... La vérité est donc, comme elle le dit, qu’il lui plaît de garder son indépendance désormais; que pour lui, elle veut être simplement une amie... A moins encore qu’elle ne réserve sa liberté pour Barcane, dont elle goûte le talent et qui, lui, sait, quand il le veut, se faire aimer!
Soit! Il faut donc oublier le rêve dont il s’est un moment enivré... Un mauvais instinct le pousse à rendre indifférence pour indifférence. Pourquoi, après tout, n’épouserait-il pas Sabine? Il est stupide avec ses hésitations!
Et, dans son désarroi, il est sorti, avide de la retrouver... Il sait bien qu’à l’heure du bain, elle est certainement sur la plage.
En effet, déjà, elle y est arrivée. Mais elle n’y est pas seule. A l’ombre du grand parasol rayé d’orange, le duc de Bresmes lui parle, debout devant elle, assise, qui le regarde entre les cils, avec l’air, pense Jean brutal, «d’une fille qui cherche une proie». Et l’impression est si forte, qu’une seconde, l’aveugle tentation gronde en lui de souffleter Bresmes et de la meurtrir, elle, sous une main violente, pour la rappeler au respect d’elle-même.
Se maîtrisant, d’un sursaut de volonté, il s’est enfui chez lui pour y trouver sa mère, tout agitée d’une conversation avec Mme de Serves, qui est venue s’enquérir des sentiments de Jean pour Madeleine. Car elle est très sollicitée d’autres parts...
Les nerfs tendus jusqu’à l’exaspération, Jean, contre toutes ses habitudes, s’est emporté et a déclaré «que la jeune Madeleine aille au diable» et «qu’on lui f... la paix avec le mariage».
Mme Dautheray, terrifiée, s’est réfugiée dans un silence gros de larmes, pensant que Jean ressemble de plus en plus à son père, à qui elle ne savait qu’obéir...
Quand ils se sont revus à l’heure du déjeuner, en compagnie de M. Desmoutières, un peu solennel, Jean était redevenu calme, s’excusant de sa vivacité, mais, pas gai, les yeux assombris par quelque préoccupation grave. Et certes, elle n’a pas osé le questionner. Maintenant, il l’intimide.
Mais elle a constaté avec satisfaction qu’il se rendait à la fête foraine de Mme de Branzac, où il va retrouver Madeleine. Et alors... que sait-on?
Elle ne se doute pas qu’il y est allé par courtoisie, pour ne pas faire manquer un numéro; et qu’il attend comme une délivrance, le moment où il aura fini de parader pour les malheureux... A Madeleine, il ne pense même pas.
Cependant, Marise de Lacroix préside encore au buffet, où elle est exquise, costumée en fermière de Greuze, assistée d’un essaim de jolies filles travesties, parmi lesquelles Sabine, qui ressemble à un Lancret, et la fiancée d’Hugues de Champtereux, radieuse sous son bonnet de dentelle. Madeleine de Serves est là aussi; affairée, avec sa mine de fillette sage, à rendre la monnaie et à établir les comptes auxquels Marise n’entend rien. Or, l’affluence ne diminue pas autour du buffet, quoique la journée avance.
Hugues de Champtereux s’ennuie ferme, mais se tient galamment à la disposition de sa fiancée qui, aux côtés de Sabine et de Marise, lui paraît un peu exotique.
Trop de perles... Trop de dentelles... Elle a besoin qu’il la transforme en Parisienne chic!
Près de lui, se tient François de Bresmes, lequel, sous couleur de boire un verre de champagne, se délecte au voisinage de Sabine pour laquelle sa passion est arrivée au paroxysme.
Pourtant, ce jour-là, du moins, elle ne l’encourage pas... A peine, une ombre de sourire; silencieuse, une expression indéchiffrable dans ses yeux brillants, sur la bouche tentante et vite railleuse.
Elle regarde sa montre qui marque cinq heures et demie, et murmure:
--Marise, je commence à avoir un terrible mal de tête. Je vais disparaître à l’anglaise.
--Oh! pas encore, Sabine, vous attirez tant de monde! proteste naïvement Mme de Lacroix. Si vous êtes fatiguée, allez faire un tour de jardin pour vous remettre et puis, revenez. Bresmes, emmenez-la donc au frais un instant!
Sabine a un tressaillement, une hésitation, mais elle n’essaie pas de se dérober et saisit sa mante de taffetas.
--Voulez-vous me permettre? offre le duc.
Délicatement, il met le manteau sur les épaules de Sabine dont le visage a toujours la même indéfinissable expression; on dirait que les yeux brillent à travers l’ombre d’une mélancolie amère.
Elle jette un regard autour d’elle avant de s’éloigner. Jean, son rôle terminé, au Cirque, est là-bas, auprès d’un de ses nombreux flirts, la brune Mercédès del Ferias. Devant Marise, tous deux lèvent alors leur coupe de champagne. Elle est certaine qu’il l’a vue prête à sortir avec le duc, car il a eu un froncement dur des sourcils, ce pli presque dédaigneux des lèvres qu’elle connaît bien quand Bresmes s’occupe d’elle. Pourtant, il n’essaie pas de les arrêter en les rejoignant. Et elle a l’impression d’un abîme entre eux. Décidément, il n’est plus le même depuis son voyage en Alsace! Même physiquement, il semble avoir changé, mûri, en ces quelques jours. Ses traits ont pris soudain des lignes fermes et sérieuses dont elle est frappée, tandis qu’elle l’enveloppe d’un dernier regard.
--Mademoiselle Sabine, venez vite, sans quoi vous allez être retenue par quelque fâcheux! murmure Bresmes qui, impérieusement, la veut, enfin, pour lui seul.
En silence, elle le suit et se laisse emmener vers les allées du parc fermées à la kermesse, où règne un calme qui semble infini. Elle ne parle pas. Ses talons broient le sable comme si elle écrasait quelque chose. Ses yeux contemplent la mer qui est une nappe empourprée, sous la féerie du couchant.
--Sabine, qu’avez-vous? Ce n’est pas seulement de la fatigue que vous éprouvez, vous êtes triste.
Elle a un ironique sourire:
--Il y a des jours où l’on sent plus fort combien la vie est méchante, acharnée à faire mal aux êtres.
Avec une espèce de gravité ardente, il prie:
--Consentez à vous confier à moi, et je vous jure bien que la vie deviendra bonne pour vous! Je m’y emploierai de tout mon pouvoir, car je vous adore! Sabine.
Elle n’a pas un mouvement, à peine un frisson des épaules sous la mante soyeuse. Depuis qu’elle a accepté cette promenade solitaire avec François de Bresmes, elle a la certitude qu’elle touche à l’heure où sa destinée va se décider.
--Sabine, je vous offre toute mon existence pour avoir le droit de faire la vôtre aussi heureuse qu’il dépendra de ma volonté et de mon amour...
Elle ne répond toujours pas. Sa tête s’est un peu penchée; elle regarde encore vers la mer, où moussent de petites vagues ourlées d’or... Ses lèvres demeurent serrées comme par un sceau. Nul ne saura jamais que, en cette minute, un sanglot gronde en son cœur, qui se débat dans un élan de révolte. Désespérée, elle pense:
--Oh! pourquoi n’est-ce pas Jean qui me parle ainsi?
Bresmes est troublé de ce silence qui l’effraie, et pourtant lui laisse quelque espoir. Si elle était résolue à se refuser, elle n’attendrait pas ainsi pour répondre... Est-elle donc touchée de sa prière suppliante?... Elle n’a pas dit non... Un aveugle sentiment de triomphe l’exalte... Ah! comme le démon de midi est son maître!
Pourtant, il ne s’illusionne pas. Il a la vision nette--lui qui connaît leur monde--de ce qu’elle sera, devenue duchesse de Bresmes; courtisée, adulée, tentée à tout instant; et s’il ne trouve pas le secret de la garder à lui, elle se donnera à celui qui éveillera en elle, le vertige où sombre divinement la fragilité de la femme...
De tout cela, il ne doute pas... Et cependant, il implore, dominé par l’inflexible volonté de la conquérir:
--Sabine, voulez-vous me faire l’immense honneur de devenir ma femme?
Les lèvres closes s’entr’ouvrent enfin, et Bresmes a peur, maintenant, des mots qui vont en tomber. Lentement, elle articule:
--Oui, je trouverais doux de m’abandonner à votre protection... Mais un tel sentiment vous suffirait-il?
--Tout ce que vous m’accorderez, Sabine, sera pour moi un don sans pareil, et je vous envelopperai de tant de passion que vous ne regretterez pas les années que j’ai en plus des vôtres..., qui peut-être vous effraient!
Elle le regarde. La flamme qui luit sur son visage efface vraiment, en cette minute, toute preuve des vingt années qui les séparent. Il est encore le beau cavalier dont les victoires ont été légion.
Ardemment, il poursuit: