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Part 15

--Je vous ai tentée?... O mon amour, mon cher amour... Le mot béni que vous venez de prononcer là!... Ah! je le jure bien, que je ne vous laisserai plus m’échapper! Tentée!... Si vous l’étiez, pourquoi m’avez-vous repoussée? C’est tellement doux de céder à la tentation! Vous me jugiez indigne de vous?... Trop inférieur?... Un pauvre homme du monde?... Répondez, cruelle Hélène, qui refusez de me donner le bonheur... immense que j’attends de vous!... Pourquoi?...

--Parce que vous êtes trop riche! jette-t-elle désespérément, sentant bien qu’elle n’évitera pas l’aveu de la vérité... Parce que je sais la terrible déception que j’apporterais à votre mère... Parce que je devine son indignation contre moi... Parce que je sais ce que dirait le monde!... Et pour mon honneur, je ne veux pas m’y exposer!

--O petite femme orgueilleuse qui avez pensé à tous, sauf à moi, le principal intéressé, avouez-le... Qu’est-ce que nous font les autres?... Il y a seulement _vous_ et _moi_ que votre unique volonté peut séparer... Toutes les créatures ont le droit de chercher leur bonheur où elles le voient... Et mon bonheur, c’est vous, Hélène! Ah! j’en suis bien certain maintenant!

Elle a une question dans les yeux, tandis qu’elle répond, avec une sincérité ardente:

--J’ai pensé, Jean, que je devais accepter de vous voir heureux par une autre que moi...

--Ah! c’est votre sagesse qui vous a inspiré ce beau raisonnement?... Eh bien! écoutez ceci: Vous m’aviez, dans votre cruelle lettre, impitoyablement assuré que mon amour pour vous était une fantaisie passagère... Si bien que, habitué à la clairvoyance de vos jugements, j’ai, un moment, presque douté de moi et voulu m’éprouver... Je me suis imposé la loi... oh!... combien dure!... de vivre, quelques semaines, sans le secours de votre chère pensée, auprès des femmes qui pouvaient le plus me séduire... Et maintenant, Hélène...

--Maintenant? répète-t-elle, parce qu’il s’arrête un peu.

--Maintenant, j’ai la certitude immuable que mon amour n’est pas une passionnette, mais l’élan de mon «moi» tout entier, vers vous, bien-aimée... J’ai vu Sabine résolue à rompre ses fiançailles avec le duc de Bresmes, si je l’en priais... J’ai vu s’offrir le cœur innocent de Madeleine... J’ai vu d’autres encore prêtes à me faire l’honneur de me donner leur vie et...

Il sourit joyeusement:

--... j’ai gardé l’insensibilité de la pierre. J’avais trop bien compris que vous étiez désormais l’_unique_ pour moi, Hélène. Et j’ai attendu avec foi l’heure de vous conquérir..., celle que nous vivons en ce moment, qui m’apporte la victoire, n’est-ce pas?

Ce sont les yeux qui répondent, avant que les lèvres aient articulé une parole.

Il semble à Hélène qu’elle soit vivifiée par cette flamme qui brûle près d’elle et pour elle. Même la pensée de Mme Dautheray ne l’effraye plus. Pourtant, elle répond d’une voix qui tremble:

--Oui, ce sera oui... si votre mère consent... Mais il faut ce consentement!

Il la connaît trop bien pour n’avoir pas la certitude qu’elle n’accepterait pas de devenir sa femme contre le gré de Mme Dautheray.

--Ce consentement, vous allez l’avoir, mon précieux trésor! s’exclame-t-il, sûr de lui. Bien entendu, je ne m’illusionne pas. Maman, qui est habituée à faire ses trente-six volontés et à les imposer aux autres, sera un peu... esbrouffée de voir que je me marie sans son secours... Mais comme elle est très bonne, elle acceptera vite un mariage qui me rend follement heureux!... Soyez en paix, Hélène chérie, je vais tout arranger... Mon Dieu, que je suis donc content d’avoir eu le désir de faire aujourd’hui une aquarelle à Versailles!... Bienheureuse aquarelle! Mais vous, comment vous trouvez-vous, ici?

Elle explique brièvement.

--Je comprends pourquoi vous êtes une si jolie dame, si élégante!

Et il la contemple avec ravissement, comme s’il ne pouvait se rassasier de la regarder; fine dans le tailleur d’un brun fauve; des plumes de faisan sur le chapeau qui ombre les yeux. Dans le duvet du col de fourrure blonde, entr’ouvert autour du cou, la délicate figure a un prodigieux éclat... Car c’est le bonheur même qui l’illumine.

--Je suis sûre que vous avez subjugué ce directeur américain... Lui aussi!... Je vous préviens, madame, que je serai très jaloux de vous!... Et d’abord, vous ne reverrez plus Barcane.

Les yeux pastel retrouvent une expression gamine.

--Mais si, je le reverrai, parce que vous aurez certainement autant de confiance en moi que j’en aurai en vous!... Et puis, songez qu’il a voulu absolument emporter ma pièce pour la lire... J’en frémis!... Quelle humilité, je vais acquérir!

--Il l’a emportée?... Vous l’avez donc vu? questionne-t-il, tout de suite hérissé.

Elle penche la tête, un peu malicieuse devant sa mine.

--Oui, à Colmar. Il m’a fait une très correcte visite. Je l’ai reçu dans le jardin. Bobby jouait près de nous et nous n’avons parlé que de littérature. Êtes-vous tranquille? mon Jean. Oui?... Eh bien! ne nous occupons plus de lui... et venez me conduire à la gare... Tant pis pour l’aquarelle!

--Comment, vous prétendez partir? Et seule?

--Il faut que j’aille retrouver Bobby. Je l’ai quitté de bonne heure, ce matin.

--Hélène, vous allez me faire détester le cher Bob! Il vous a eue à lui seul, tout l’été, c’est mon tour! Je prends ma revanche. Il n’est pas malade, que diable!

--Non, mais il l’a été sérieusement, il y a trois semaines.

--Je comprends pourquoi vous avez une petite figure amaigrie!

Elle pense que, pour une autre raison encore, elle a changé. Mais elle se tait sur ce point. Le présent est si beau qu’il refoule victorieusement le souvenir des tristes jours.

--Soit, puisque vous le souhaitez, nous allons repartir... mais par le chemin des écoliers... Vous pouvez bien me faire cette petite concession! C’est trop tentant de marcher un peu, avec vous, dans ces admirables allées, sous ce feuillage de légende!

Elle ne résiste pas. Faire ce qu’il veut lui est une telle joie! Et puis, l’un comme l’autre, ils sont insatiables de connaître les plus petits incidents qui ont traversé leurs deux vies, depuis la journée à Metzeral.

Et leur promenade est un songe éblouissant dans le parc aux arbres d’or, sur le tapis mol et bruissant que foulent leurs pas. Un songe dont ne les réveille même pas le retour dans un wagon que des fâcheux ont envahi à la dernière minute; tout comme la vieille dame dans le train, vers Colmar.

Mais, quand ils sortent de la gare, Jean, cette fois, ne demande pas à l’accompagner, si violent qu’il en ait le désir. Il veut, sans retard, parler à sa mère. Seulement quand il pourra dire à Hélène qu’elle sait et a consenti, il sera sûr que la bien-aimée ne le fuira plus.

--A ce soir, Mienne, lui murmure-t-il après l’avoir mise en voiture. Je viendrai vous apporter les paroles que votre orgueil et votre délicatesse veulent entendre. A bientôt! mon cher amour. Ah! que c’est donc bon d’être heureux!

Sûrement, Madeleine de Serves trouverait que Jean a repris son air d’aimer la vie!

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Quand Hélène arrive chez elle, au premier regard, sur son bureau, elle aperçoit une lettre dont elle connaît bien, maintenant, l’écriture tourmentée, celle de Barcane.

Encore lui! Est-ce le jugement sur son audacieux essai qui arrive? Ah! que ce jugement lui paraît, tout à coup, indifférent!

Elle plane en plein ciel, si haut dans la lumière, qu’elle en arrive à ne plus redouter, _presque_, la décision de Mme Dautheray; la confiance de Jean l’a gagnée.

Tout en pensant à lui, elle arrange ses cheveux, revêt une neigeuse robe de maison; et alors, sa toilette finie, elle se souvient de la lettre encore fermée. Un sourire court sur ses lèvres devant la perspective des critiques que le maître a dû déverser sur ses errements d’auteur dramatique; et elle revient, pour s’en pénétrer, dans le studio où Bobby joue à ses pieds, sur le tapis; si content de la retrouver, qu’à tout instant, il embrasse sa robe, la voyant occupée.

Elle lit:

«Comment diable! jeune femme,--pardon!--madame, votre inexpérience a-t-elle pu concevoir une œuvre comme celle que vous m’avez soumise avec une modestie dont je demeure ahuri et admiratif? Pourtant, il n’est pas possible que vous n’ayez pas conscience de la valeur réelle de votre pièce; mis en dehors, les défauts, gaucheries, taches inévitables dans une œuvre de débutante!

«Je dis «débutante», parce que vous m’avez affirmé--et vous semblez d’une adorable sincérité!--que jamais, vous n’aviez essayé d’écrire pour le théâtre. Il faut, vous m’entendez, il _faut_ que nous causions ensemble de votre travail pour la mise au point. Je serai... sage autant que dans votre jardin, à Colmar, et votre petit gosse pourra jouer près de nous. Mais ce serait impardonnable à vous--si bonne mère,--de ne pas tirer parti de la chance de réussite qui vous échoit! Pour mettre tous les atouts dans votre jeu, voulez-vous m’accepter pour collaborateur? Je vous montrerai ma pièce, à moi, vous verrez comment, parti du même point que vous, j’ai construit scènes et personnages; et, si vous y consentez, nous pourrons mettre en commun nos idées qui, tour à tour, se joignent, divergent, se complètent. C’est très curieux!

«Vos bonshommes sont absolument vivants. Vous avez un sens épatant du dialogue, de l’optique du théâtre, de la langue qu’il y faut parler...

«Est-ce un hasard ou le sujet qui vous a inspirée, et seriez-vous capable d’écrire d’autres œuvres valant quelque chose? Ça, je n’en sais rien, ni vous non plus. L’avenir nous le dira. Avec le tour d’esprit humoristique que révèlent vos «nouvelles américaines», comment pouvez-vous devenir aussi empoignante que vous l’êtes dans certaines de vos scènes!... Ah! mon enfant, vous intéressez rudement le vieux routier que je suis...»

Hélène a fini de lire. Les idées, dans son cerveau, tourbillonnent en une sarabande folle. Elle ne peut encore croire qu’elle a bien compris cette lettre stupéfiante. Elle la recommence une fois, deux fois, trois fois... Vraiment non, il ne se moque pas d’elle, quand il lui offre sa collaboration...

Et soudain, alors, une double impression fait sourdre en elle une joie éperdue, encore bien plus intense que le jour où Dubore lui a annoncé son premier succès: l’intuition que son humble plume de femme peut assurer son indépendance et, ainsi, la rendre, selon le monde, moins indigne de Jean... Du moins, elle ne viendra plus à lui, les mains à peu près vides, et ne sera pas toute dénuée devant Mme Dautheray...

Sur elle, sur son talent, révélé par un maître expert comme Barcane, elle n’a pas un retour. Elle souhaite uniquement, pour Jean, que le merveilleux espoir qui vient de lui être apporté ne soit pas une fugitive illusion.

XXII

La soirée s’avance et Jean n’a pas paru.

Elle regarde encore la pendule. Dix heures! La résistance qu’elle a prévue se prolonge. Et à mesure que coulent les minutes, elle sent fuir de son âme, l’espérance qui y palpitait comme un oiseau fou.

Incapable de s’occuper, elle s’est réfugiée auprès de la couchette où dort Bobby. Une incessante supplication monte de son cœur.

Dix heures et demie! Et comme la réponse de la destinée, juste à cette minute, le timbre d’entrée résonne.

Elle se dresse, soudain haletante; et elle est déjà dans le studio, aussi blanche que sa robe, les mains jointes par l’angoisse, quand la portière se relève.

Il entre... Et, tout de suite, elle voit qu’il a dans les yeux la fièvre de la lutte... et du triomphe! Mais que ses traits sont altérés! Et une souffrance lui crispe le cœur à la pensée que, à cause d’elle, il vient de passer des heures qui lui ont donné ce visage.

D’un geste large, il l’appelle dans ses bras.

--Demain, mon amour, mère viendra vous demander d’être ma femme.

Sa voix, encore frémissante, n’ajoute pas un mot. Plus tard, seulement,--peut-être...--il pourra lui raconter la scène où sa volonté a vaincu la stupeur, puis la colère exaspérée et insultante de Mme Dautheray contre celle qui lui apporte une telle déception, l’effondrement de toutes ses ambitions... Peut-être, alors, il dira l’apaisement que sa ferme décision a su, peu à peu, amener dans le cœur de sa mère, dont il connaît la nature bonne, la générosité, surtout le souverain amour pour lui...

A cette heure, il n’éprouve plus que l’immense désir de reposer la lassitude de sa victoire, dans l’amour de la femme qu’il a ainsi conquise.

Elle le sent bien. Douce infiniment, tremblante de bonheur, de tendresse, de reconnaissance, elle met ses deux mains sur les épaules de Jean; et lui offrant toute son âme dans le regard plein de larmes qu’elle lève sur lui, elle murmure passionnément:

--O Jean, mon Jean, je crois bien que, toujours, je vous ai adoré!

FIN