Chapter 2 of 15 · 3945 words · ~20 min read

Part 2

De son pas vif, il a franchi la distance qui sépare l’hôtel Dautheray du logis de Marise de Lacroix, avenue Marceau.

Le domestique l’introduit dans le hall où Marise se tient volontiers, après s’y être organisé un coin particulier bien confortable: paravents, bergères, divans chargés de coussins, table portant les bibelots familiers et objets à écrire, livres nouveaux, fleurs...

Au bruit des pas, elle relève la tête, du coussin où elle l’appuyait, nonchalamment allongée sur le divan, et pose la revue qu’elle parcourait tout en fumant une cigarette.

--C’est vous? Sabine. Arrivez vite, chère, Dautheray va nous emmener! Tiens! non, ce n’est pas Sabine. Jean, vous venez nous chercher pour le _Dancing_? Sabine n’est pas encore arrivée. Mais, comme elle est plutôt exacte, elle ne peut tarder. Aussitôt qu’elle sera là, nous partirons, je suis habillée.

Plus justement, elle pourrait dire «déshabillée», car elle montre vraiment tout ce qu’impose la mode actuelle: cou cerné de perles, gorge naissante, bras fins et ronds, jambes moulées par le bas de soie transparent.

Le tout étant fort agréable à voir, Jean approuve Marise d’être si docile aux exigences de la mode.

Il s’est incliné sur la main qu’elle lui tendait et s’apprête à approcher une chaise du divan où elle s’est, de nouveau, allongée, tapotant les coussins autour d’elle.

Mais elle l’arrête avec un sourire joyeux de petite fille:

--Vous savez, Dautheray, si le cœur vous en dit, allongez-vous aussi. Le divan, frère du mien, est à votre disposition.

--Merci; du moment que l’allongement n’est pas sur votre propre divan, je préfère la verticale.

--Quel drôle de goût!... Eh bien! tous ne sont pas comme vous. Tantôt, j’avais ici Dubelles, vous savez, le plus jeune des académiciens, qu’Henry avait amené déjeuner. Il s’est installé aussi confortablement que moi, pour fumer, sur le divan que vous dédaignez. Les enfants sont venus se rouler sur le tapis. Seul Henry, qui nous contemplait d’un œil discrètement courroucé, est resté campé dans son fauteuil. Et puis, là-dessus, patatras! est arrivé le correct et savant François de Laisan... Si vous aviez vu sa mine, en nous trouvant ainsi affalés... C’était d’un comique!

Elle rit avec une gaieté moqueuse qui lui va délicieusement. Qui étudierait les seules lignes du visage, déclarerait sans hésitation que Mme de Lacroix n’est pas jolie, presque laide. Et pourtant, elle est charmante: d’une fraîcheur d’enfant, une bouche rieuse; des yeux gamins, étonnés et câlins, sous les cheveux clairs, de soie floconneuse, relevés avec un artistique laisser-aller, qui lui va si bien!

A l’égard de Jean, elle est sur le pied d’une camaraderie, mâtinée de coquetterie chez elle et de galante courtoisie chez lui. Cette jeune Marise, mère de trois mioches, dont l’aîné a sept ans, est, tout ensemble, dix-huitième d’aspect et vingtième de mentalité.

Jean regarde avec plaisir le corps charmant, moulé par la soie qui l’enroule et il confesse, sincère, sous le badinage du ton:

--Ah! Marise, pourquoi faut-il que vous soyez l’épouse sacrée de mon excellent ami Henry!

--Parce que...

--Parce que je crois, nous pourrions connaître des minutes infiniment plus délicieuses encore que celles qui nous sont accordées... par nos relations mondaines et amicales!

--Vous croyez cela?... Homme fat et insolent! Pour quelle espèce de femme me prenez-vous donc?

--Pour une femme adorable! Marise.

--Bien, mon ami, adorez... Cela n’est pas pour me déplaire!... Mais, une fois de plus, je vous préviens que vous aurez toujours à vous contenter de l’adoration...

--Marise, je me le répète consciencieusement... Mais que vous êtes coupable et imprudente de vous montrer aussi coquette! Faites-vous relire l’histoire du «Petit Chaperon rouge», par votre fille Miette!

Elle rit et hausse un peu les épaules. Puis, la mine naïve, elle interroge:

--Suis-je vraiment si coquette?... Je ne le fais pas exprès. J’aime qu’on m’aime. Alors, je suis gentille d’instinct avec les personnes pour qu’elles me donnent l’atmosphère qui m’est indispensable!... Voilà!... Mes flirts, imaginez cela, ce sont des petits fours que je croque, parce que je suis gourmande... Mais la manne nourrissante, c’est Henry qui la représente... Vous comprenez?...

--Je comprends... Alors, moi, je suis «un petit four»?

Elle incline la tête avec une moue de bébé-femme si séduisante, que Jean a vraiment du mérite à demeurer d’une invincible fidélité à son amitié pour Henry de Lacroix.

--Marise, je suis froissé et vous me donnez la tentation horrible de vous prouver que les «petits fours» ne sont pas tous d’humeur à se laisser croquer... et veulent croquer, eux aussi.

--Dautheray, mon petit, ne soyez pas froissé, mais compatissant, car vous trouvez en moi une femme bien ennuyée.

--Vraiment? Cela ne se voit pas du tout. Quelle force d’âme! chère madame. Êtes-vous bien sûre que vous êtes ennuyée?

--Jean, vous parlez en «petit four» ironique et non en bon ami... Vous ne vous doutez pas que j’ai beaucoup de mérite à demeurer une épouse impeccable!

--Comment! Henry...

--Henry devient insupportable quant aux questions d’argent. Ce matin, il a entrepris de me chapitrer sous prétexte que, paraît-il, vu les circonstances, je dépense trop. Il m’a ressassé l’antienne de la vie chère, du loyer doublé, des domestiques hors de prix, des rentes que les Russes et autres peuples ne lui payent pas...

--Ce n’est pas une spécialité qu’il a là! remarque Jean, sympathique toutefois.

--N’est-ce pas? C’est ce que je lui ai dit! réplique-t-elle triomphante. Mais il m’a déclaré que les tracas des autres ne changent rien aux siens. Évidemment, tout ce dont il se plaint est très ennuyeux. Mais je n’y peux rien. Il m’est impossible de rien modifier dans notre modeste petit train de vie.

Modeste! Pour qui connaît la maison luxueusement montée des Lacroix, le mot est imprévu. Mais il est certain que tout est relatif...

--Ma petite amie, ne vous tourmentez pas! fait Jean, aisément philosophe, mais soucieux de se montrer pitoyable. Tout s’arrangera, soyez-en sûre. C’est un moment de crise à passer.

--Soit, mais un moment très désagréable! Henry ne veut pas que je donne de bal. Il s’insurge contre le prix de mes robes. Comme si j’étais responsable de ces prix! Je paye ce qu’on me demande. Si c’est plus cher qu’autrefois, je n’y suis pour rien. Et certes, par le temps qui court, je peux dire que plusieurs de mes costumes sont «donnés». Mais Henry n’est pas de cet avis. Et avec cela il tient à ce que je sois toujours très élégante. Aussi je ne sais plus comment faire... C’est-à-dire...

--Quoi? Marise.

--C’est-à-dire que je vais être obligée de prendre une grande résolution...

--Laquelle? interroge Jean très intrigué et un peu inquiet à l’endroit de son ami Henry.

--Eh bien! je vais me mettre à travailler.

Jean la regarde ahuri.

--Travailler? Travailler à quoi?

--Travailler pour gagner de l’argent. De l’argent qui sera bien à moi... dont je pourrai faire ce que je voudrai, sans qu’Henry ait le droit de se rebiffer si je dépense sans compter.

--Alors, ce sera le tonneau des Danaïdes!

--Le tonneau de qui? Ah! oui, un tonneau sans fond, n’est-ce pas? J’ai entendu Bob, je crois, raconter cela un jour à son _prof_. Comme vous êtes calé! Jean. Et quel esprit d’à-propos! Mais ce n’est pas ce tonneau qui m’intéresse, il faut absolument que je trouve un moyen de gagner de l’argent, comme les autres!

--Les autres?...

--Oui, les autres femmes de notre monde.

--Marise, je savais qu’elles en dépensent, mais qu’elles en gagnent...

--Ah! vous n’êtes pas au courant? L’autre jour, chez la comtesse de Piernes, au thé, on ne parlait que de cela. Alors je me suis souvenue, après les lamentations d’Henry qui en était venu à me déclarer que ses préoccupations financières l’empêchaient de dormir et que nous devions enrayer, si nous ne voulions entamer notre capital... Moi, cela me serait égal. Mais, puisque ça l’ennuie, je cherche une autre solution...

--Et vous avez trouvé?

--Celle que je vous indique: faire comme les autres. Yolande de Saint-Prix commandite une maison de modes et fabrique elle-même des chapeaux très chics... Mme de Laigle dirige des ateliers où se confectionne de la bonneterie de luxe. La princesse de Jordannes et ses filles font des coussins épatants, paraît-il, et qu’elles vendent très cher... Jeanne de Trayes, vous savez, la si jolie femme de Maurice de Trayes, avec un fort profit, elle lance les modes nouvelles et fait des achats pour ses amies étrangères!

Marise s’arrête, un peu essoufflée de sa fougue.

--Vraiment?... Eh bien, j’aime mieux n’être pas le mari de ces dames!

--Pourquoi?... Ce n’est pas déshonorant de gagner de l’argent! C’est encore mieux que de recourir à un amant ou de végéter comme je suis menacée de le faire, si Henry s’entête dans ses réformes économiques!

Mais Jean est toujours révolté.

--Ce n’est pas moi qui supporterais que ma femme se livre à de pareils trafics!

--Des trafics!... Eh bien, vous êtes poli!... Où prenez-vous que ce soit une tare pour une femme de travailler?... Les couturières, les blanchisseuses, les... les crémières le font bien! Et vous les respectez.

--Je pense bien! Les malheureuses, je les plains et les respecte, parce qu’elles ne peuvent faire autrement que de peiner. Mais vous et vos sœurs, Marise...

--Nous non plus, nous ne pouvons pas faire autrement. Pourquoi prétendez-vous nous condamner à rester des poupées de luxe si nous n’en avons plus les moyens? Vous parlez de tout cela bien à votre aise, monsieur le propriétaire du Val d’Or!

Elle le regarde mi-fâchée, mi-rieuse.

Jean, une seconde, est vaguement embarrassé de ses millions et il marmotte avec une grâce contrite:

--Si j’osais, Marise, mon amie, je vous dirais: «Tout ce que j’ai est vôtre.»

--Vous faites bien de ne pas oser, car vous m’amèneriez à croire que vous me prenez pour une grue; et vrai! je ne le mérite pas. Je grogne mais je ne demande rien à personne et je suis désolée de ne pas savoir comment m’y prendre pour me procurer des capitaux. Que voulez-vous, Jean, jamais Henry ne me faisait d’observations sur mes dépenses... Et puis, tout à coup, le voilà bourré de réflexions désespérantes, hérissé de sévères conseils, de considérations lamentables sur notre avenir, celui de nos mioches, celui du pays! Du pays!... S’il faut encore qu’il se tourmente pour l’avenir de son pays dont il n’a pas la responsabilité, alors de quoi ne se tourmentera-t-il pas?

Jean a très envie de rire de cette conclusion: mais il craint de froisser Marise toute pénétrée de son sujet et qui s’exclame convaincue:

--Les parents sont vraiment coupables de ne pas apprendre toujours un métier à leurs filles! Aussi, comme je suis instruite par l’expérience, je suis résolue à en donner un à Miette.

La jeune personne a cinq ans et demi.

--Un métier pour Miette! Lequel?

--Celui de pharmacienne, déclare Marise très sérieuse. C’est un métier propre, intéressant, minutieux; et Miette est justement très soigneuse. Ce sera parfait pour elle. Il est dommage que moi je sois trop vieille pour apprendre à être pharmacienne... Jean, il y a une chose que je trouve exaspérante en ce moment...

--Quoi donc? Marise.

--C’est de penser que nous avons gagné la guerre. Donc ce serait aux Boches d’en supporter les conséquences, pas à nous, les vainqueurs! Et nous pâtissons autant, peut-être plus qu’eux! Henry m’a annoncé que nous étions abreuvés d’impôts. Pourquoi est-ce que les Boches ne payent pas les dépenses dont ils ont été cause? Ce serait la plus élémentaire justice.

Dans son indignation, Marise s’est redressée, quittant ses coussins, et a posé, sur le tapis, de petits pieds volontaires, cambrés dans leurs souliers vernis.

Jean approuve, secrètement très amusé:

--Marise, vous êtes la sagesse même. Hélas! nos dirigeants ne savent pas, comme vous, simplifier les questions.

Ici, un coup de timbre résonne à travers l’ouate des portières et rejette au loin les préoccupations financières et politiques de Marise de Lacroix.

--Ah! nous allons pouvoir nous élancer au _Dancing_. C’est Sabine! Je suis gentille, n’est-ce pas, de vous réunir ainsi à votre flirt? C’est que j’espère bien qu’un jour le flirt deviendra une fiancée.

Jean a une exclamation d’horreur:

--Oh! Marise! Comment, vous aussi! Je vous en supplie!...

--Quoi?

--Se peut-il que, vous aussi, vous trouviez: «Il faut marier Jean»? Mais ça devient une obsession! Alors, à l’heure présente, il n’est plus permis d’être célibataire en paix, même en payant l’impôt?

--Bien sûr que non, mon cher! Il faut repeupler, songez donc! Et avec Sabine, avouez que la repopulation serait agréable!

Elle s’interrompt, car Sabine elle-même écarte la portière; haute, svelte, très élégante, une allure de patricienne. Le visage, d’une éclatante beauté, a les lignes d’un camée qui aurait été dessiné d’après un modèle bien français, voire même parisien, de par l’expression du sourire, des yeux, ombrés par le volant de tulle, la capeline de velours.

Marise la salue d’une exclamation accueillante.

--Bonjour, chère! Venez vite, que nous partions.

--Je suis en retard, et je m’en excuse. Mais maman m’avait demandé de l’accompagner à son essayage chez Lévain... Et la séance s’est prolongée.

--Eh bien, maintenant, nous allons filer! Je mets mon chapeau et nous partons. Vous m’excuserez tous les deux de vous laisser un instant.

--Nous excusons!... riposte gaiement Sabine.

Jean ne dit rien. Mais Marise sait très bien que non seulement il excuse, mais apprécie. Et, avec un clignement malicieux à son adresse, elle s’éclipse.

Jean, qui s’était levé à l’arrivée de la jeune fille, se rapproche aussitôt de la bergère où elle s’est assise. Elle le regarde évoluer, une lueur dont l’expression est indéfinissable, au fond des yeux de velours, sombres comme les cheveux.

--Qu’est-ce que vous faites donc? Dautheray.

--Je viens pécher par gourmandise.

Et il se penche sur la main dégantée qui, ivoirine, longue et parfumée, joue avec les plis de satin du manteau. Ses lèvres la couvrent de baisers doux qui, insensiblement, remontent vers le bras, nu très haut, en obéissance à la mode. Elle a écarté son large col de fourrure et, dans l’échancrure, apparaît le cou parfait qu’enserre un étroit cordon de perles.

Elle n’a pas un mouvement pour se dérober; mais elle dit, avec un accent d’ironie caressante qui répète l’expression du regard:

--Vous avez raison, vous êtes très gourmand.

--Cela vous contrarie? interroge-t-il, hardiment.

Elle avoue avec une aisance provocante:

--Non, cela m’amuse.

--Moi aussi, cela m’amuse... Ou plutôt, non, le terme n’est pas juste... Cela m’enivre... et ne me vaut rien! Je frôle du satin blanc qui embaume, tout tiède de vie ardente... C’est exquis et cruel!

Un fugitif éclair court dans les yeux veloutés. Mais elle riposte, moqueuse:

--Quelle poésie!

--C’est vous qui m’inspirez... D’ordinaire, je ne m’exprime qu’en vulgaire prose.

--Je suis très flattée!... Mais... est-ce que vous voudriez bien me rendre ma main?... Vous avez une façon d’en faire votre bien!

--Si vous l’exigez absolument... Je n’en ai pas la moindre envie... Au contraire.

L’un après l’autre, il baise les doigts tièdes qui frémissent sous ses lèvres.

--Quel avide garçon, vous êtes parfois! Jean. Tâchez donc d’être plus raisonnable.

Les paroles prêchent la sagesse, mais l’attitude ne les soutient pas; l’indéfinissable sourire flotte sur la bouche, un peu railleuse, comme les yeux dont le regard est tout ensemble curieux, amusé--et calme.

Cette fille de race et de mince fortune, pour son milieu et ses goûts,--grâce au dédain de l’argent, absolu chez ses parents, marquis et marquise de Champtereux,--cette vierge avertie et ambitieuse sait fort bien qu’il est nécessaire de faire quelques frais, point désagréables d’ailleurs, pour conquérir les jeunes hommes pouvant leur assurer l’indispensable luxe. Dans ses aïeules, il y a eu des maîtresses de roi...

Cette fois, elle n’a pas le loisir de discuter avec elle-même sur la conduite à tenir. D’un mouvement vif, Jean s’est redressé à la voix de Marise:

--Me voilà, mes petits. Sauvons-nous!

Elle soulève la portière.

Jean est debout devant la cheminée, à une correcte distance de Sabine qui, toujours maîtresse d’elle-même, a tiré de son sac, sa houppette et poudre la roseur plus vive de ses joues.

En même temps, à l’autre extrémité du hall, surgit Henry de Lacroix, un garçon maigre, distingué et sérieux, l’air très bon.

--Comment! Vous êtes encore ici? Mademoiselle Sabine, mes hommages! Bonjour, vieux. Alors, je te confie ces jeunes femmes. Vous allez au _Dancing_? J’irai peut-être vous y voir un instant. Amusez-vous bien, les enfants!

--Nous ferons de notre mieux. Au revoir!

Et tous trois disparaissent, laissant Henry de Lacroix retourner dans son cabinet, à ses chères études historiques.

IV

L’auto les emmène. Les femmes papotent gaiement, Marise ne pense plus du tout à ses soucis. Sabine écoute surtout, répond un peu, son regard indéchiffrable errant volontiers au dehors.

Et Jean est, de nouveau, envahi par une intense satisfaction de la vie. Il jouit d’être jeune, d’avoir, devant lui, deux très jolies femmes et, autour de lui, l’atmosphère lumineuse d’une fin d’après-midi printanière qui sent les violettes dont il a fleuri ses deux compagnes.

L’auto monte l’avenue des Champs-Élysées, d’une allure à écraser les plus prudents, puis stoppe devant le Palace où les équipages, allongés en une file imposante, annoncent la réunion _select_ qu’abrite la coupole.

Jean saute à terre, fait descendre les jeunes femmes; et tous trois, le majestueux escalier étant gravi, pénètrent dans le hall où, parmi les plantes vertes et les fleurs, au son d’une voluptueuse musique, devant les spectateurs immobilisés aux petites tables de thé, des couples très nombreux ondoient lentement avec cet air d’application qui caractérise les danses actuelles.

Les hommes, pour la plupart, sont très jeunes; les plus âgés, de toute évidence, appartiennent à la phalange des inoccupés, parmi les gens du monde. Quelques uniformes évoluent avec une conviction recueillie. Mais jeunes femmes et jeunes hommes semblent accomplir une fonction sérieuse; le plus grand nombre, avec infiniment de grâce et une sensibilité extrême du rythme suggestif de la musique.

Le tango triomphe pour l’instant.

Jean a introduit ses compagnes dans leur loge où, lentement, elles écartent leur manteau et attirent regards, saluts, sourires de bienvenue.

Ce _dancing_ est devenu une sorte de cercle, à l’usage des femmes du _vrai_ monde qui tiennent à s’amuser et y viennent, à l’heure du thé, se retrouver, se recevoir, s’offrir les tours de tango et autres danses qui les tentent; voire aussi se critiquer, se jalouser et flirter, oh! combien! A cet effet, le hall du _Dancing-Palace_ est le temple même de la coquetterie.

De la main, Marise répond à des amies qui lui font signe, tandis que l’orchestre répand le flot d’une harmonie grisante et berceuse qu’accompagne la voix passionnée d’un chanteur tonitruant.

--Ce n’est pas mal, ce qu’ils jouent là! remarque Jean.

--Oui, c’est tentant, approuve Sabine. Voulez-vous que nous le dansions?

Marise, un brin gourmande, proteste:

--Mais... mais nous allons goûter d’abord. Il est tard. Je meurs de faim. Vous, pas? Sabine.

--Chère, le plateau n’est pas encore apporté. Nous avons le temps de faire un tour, n’est-ce pas? monsieur Dautheray... Et voici justement Givres qui vient vous faire sa cour. Vous n’allez pas vous ennuyer!

En effet, un garçon plutôt laid mais infiniment chic, est au seuil de la loge, tout souriant d’arriver bon premier auprès de la jolie baronne de Lacroix. Il s’assied à la place laissée vide par Sabine; cependant que les deux danseurs descendent les quelques degrés qui les amènent au parquet où glissent les couples.

Et, tout de suite, ils s’enlacent étroitement, comme l’exige le tango; également souples pour suivre le dessin de la musique, sur laquelle, en perfection, se modèlent leurs mouvements.

La main de Jean s’appuie sur l’étoffe soyeuse et mince sous laquelle il sent le jeune corps autant que si Sabine était nue. Contre sa poitrine d’homme, frôle la délicate poitrine, libre de l’étreinte du corset. Les visages sont si proches qu’un imperceptible mouvement mettrait, sous les lèvres de Jean, la peau fraîche qui fleure le muguet, et dont un rose plus vif aux joues, souligne le triomphant éclat.

Ils n’échangent pas une parole, tout au plaisir des mouvements rythmés qu’ils goûtent intensément, l’un comme l’autre... A ce point qu’ils ne remarquent même pas l’attention flatteuse qui les suit, car ils sont, certes, parmi les meilleurs des danseurs de tango présents. Harmonieusement, ils déroulent leur marche lente, la jupe étroite de Sabine attachée à la silhouette masculine. Un étrange sourire erre sur sa bouche un peu entr’ouverte; l’expression est lointaine des noires prunelles de velours...

Et lui, Jean, se livre tout entier à la jouissance de tenir entre ses bras une forme charmante et de s’abandonner au rythme d’une musique qui agit sur lui à la manière d’un parfum, violent et doux.

Au passage, son regard, un peu voilé, effleure le drap bleu pâle d’un uniforme. Et, soudain, un bizarre réveil se fait brutalement, une seconde, en son cerveau, des jours tragiques qu’il a vécus pendant plusieurs années...

Ces jours--dont il ne parle jamais--ont-ils vraiment existé?... Y a-t-il si peu de temps qu’il se battait sans penser à rien d’autre, qu’il a connu les souffrances de la captivité, pendant sept longs mois?... Dans cette atmosphère de plaisir, tout ce passé lui paraît invraisemblable... A ce point, qu’il secoue la tête, comme pour écarter un cauchemar...

Et la sombre vision disparaît.

Cependant, l’orchestre jette ses derniers accords. La voix du chanteur se tait sur une note ardente comme un appel.

Alors, Jean et Sabine s’arrêtent lentement, à regret, encore grisés un peu, reconnaissants du plaisir qu’ils viennent de se donner l’un à l’autre.

Une seconde, leurs prunelles se confondent; mais déjà, ils reprennent l’entière possession d’eux-mêmes. Et Jean s’exclame, avec sa vivacité joyeuse:

--Oh! Sabine, c’est un rêve du paradis de Mahomet de danser avec vous!

Elle rit un peu, écartée de lui, revenant vers la loge de Marise.

--Le compliment peut vous être renvoyé. Oui, nous venons de goûter des minutes charmantes que nous retrouverons tout à l’heure...

--Pourquoi pas tout de suite... Entendez-vous? l’orchestre reprend déjà!

--Oui, mais Marise nous attend pour goûter!... Vous êtes insatiable de danse! J’ai très soif de mon thé...

--Et moi, j’ai soif de vous, Sabine...

Sans répondre, moqueuse, elle hausse un peu les épaules; mais son sourire est caressant et une lueur, discrètement triomphante, luit au fond de ses prunelles.

Jean la suit, l’œil charmé par son allure de nymphe qu’aurait habillée un couturier parisien.

Littéralement, ce qu’il lui a dit est la vérité. Elle le grise par sa beauté dont elle distille le charme avec une coquetterie savante. Et il y a plus d’un moment où il se demande, presque surpris, pourquoi il ne prononce pas les paroles décisives qui lui donneraient, il le sent, cette patricienne exquise.

Peu lui importe que les Champtereux dissipent avec insouciance leur patrimoine familial;--le père au jeu, surtout; la marquise, la belle marquise de Champtereux, par ses toilettes et ses réceptions; leur héritier, Hugues, dans les plaisirs de toute sorte qu’il s’accorde sans compter, certain que le jour où il voudra, son nom et sa personne lui apporteront la dot réparatrice.

Pour Jean, la question d’argent n’existe pas. Jamais il n’a eu à en tenir compte, et il l’ignore.

Alors quoi?... Comme flirt, il goûte infiniment la belle créature qui a l’art d’exaspérer son attrait vers elle, en accordant peu... très peu.

Mais, il s’agit d’épouser?... Aussitôt, surgissent, en lui, d’obscures et singulièrement fortes résistances. En somme, il ne connaît d’elle que la mondaine dont la hautaine liberté d’allures le charme et--en son for intérieur--le choque. Avec son injustice masculine, il condamne tout bas ce qu’il est ravi de recevoir. En vain, il cherche à pénétrer ce qu’elle est. Sa personnalité intime demeure invisible... Quelle est la qualité de son cœur? Quelle somme de délicatesse, de générosité, de droiture renferme son âme, dont les replis sont jalousement voilés? Jusqu’à quel point a-t-elle les préjugés, les idées de sa caste?...