Chapter 4 of 15 · 3995 words · ~20 min read

Part 4

Et, persuadée que Jean la suit, elle se lance de l’avant et se trouve à côté de sa vieille amie.

Exclamations. Saluts. Présentations hâtives. Mme de Serves devine incontinent ce dont il retourne et, d’un coup d’œil discret, cherche le «jeune homme». Elle et Mme Dautheray se montrent prodigues de sourires gracieux que remarque Madeleine de Serves avec des prunelles candides, un brin malicieuses, qui soudain la font ressembler à un Greuze.

Mme Dautheray pense qu’il n’y a pas à hésiter. Il faut présenter Jean tout de suite, puisque l’occasion s’en offre excellente. Elle se retourne...

Mais pas de Jean! Il ne l’a pas suivie dans son intempestif élan. Un peu en arrière, où elle l’a laissé, soi-disant en observation, il est arrêté et cause dans un groupe fort élégant où elle aperçoit Mme de Lacroix--«la femme qui s’habille le mieux du Tout-Paris»--près d’une belle jeune fille en qui elle reconnaît Mlle de Champtereux. Juste à ce moment, il lui baise la main, avec un air de prendre congé. Heureusement!

Comme il se détourne, elle lui fait signe d’approcher; et force lui est bien d’obéir, sous peine d’impolitesse.

--Jean, tu viens saluer Mme de la Vrillère?

--Mais certes oui! Madame, je vous présente mes hommages.

Mme Dautheray se tourne vers Mme et Mile de Serves dont le double regard s’attache aussitôt sur Jean, incisif chez la mère, naïvement curieux chez la petite.

Il y a, alors, un brouhaha de paroles confuses. Devant la soudaineté du rapprochement, les dames hésitent sur ce qu’il faut dire. Mais une seconde seulement. Toutes sont des femmes du monde accomplies, à la hauteur de toutes les situations. Elles trouvent instantanément les mots qui conviennent, et Mme de la Vrillère croit devoir ajouter, gracieuse:

--M. Dautheray a été, pendant la guerre, un de nos plus brillants aviateurs!

Ce qui amène un fugitif froncement des sourcils de Jean. Ainsi exhibé, il se sent aussi ridicule que s’il était accusé d’une sottise. Sa mère le devine et conçoit la nécessité de prendre congé sans retard. Mais Mme de Serves intervient, la bouche souriante:

--Maintenant, les aviateurs ne volent plus, ils dansent! Monsieur, si vous êtes amateur, j’ai, dimanche, une _matinée_, et vous seriez tout à fait aimable d’accepter une invitation impromptue. Mme de la Vrillère peut vous dire que j’aurai d’excellentes danseuses à vous offrir... Dignes de vous, si j’en crois votre réputation!

--Madame, vous me remplissez de confusion. Je danse, je vous assure, comme la foule de mes frères! fait Jean, exaspéré en son «quant à soi». Mais, comme sa courtoisie est irréprochable, il dissimule à souhait son état d’âme et répond à l’invitation par de vagues paroles de politesse qui ne l’engagent à rien du tout... Car il est, à cette heure, bien décidé à ne pas mettre les pieds chez Mme de Serves, laquelle semble l’avoir en gré et lui répète:

--A dimanche, j’espère, monsieur.

Il s’incline profondément. Les dames se serrent les mains avec effusion.

Mme Dautheray tend la sienne à Madeleine qui, très sage, a écouté, attentive et silencieuse, l’échange des propos. Et, l’air charmé l’une de l’autre, toutes se séparent.

--Ce jeune homme est très gentil! remarque Mme de Serves avec une négligence volontaire. Je pense qu’il sera une bonne recrue pour nos danseuses. On n’a jamais trop de jeunes gens!

Les deux amies redescendent ensemble, tout en devisant, le faubourg Saint-Honoré, vers la rue de l’Élysée, où se trouve l’hôtel des Serves.

Mme Dautheray est enchantée de l’entrevue et s’exclame:

--Cette petite est exquise!... Si naturelle! Si simple!... Et jolie!... Très bien habillée aussi... Une robe d’une longueur excellente... Parfaitement chaussée... N’est-ce pas?

Silence de Jean, qui est fâché, mais, selon son habitude, n’en manifeste rien. Mme Dautheray, elle, est tellement imbibée de satisfaction, qu’elle ne s’aperçoit pas de sa figure fermée. C’est seulement après avoir exhalé ses espérances, en remontant la rue de Courcelles, qu’elle est tout à coup frappée du mutisme de Jean, dont la canne, par instant, bat le trottoir d’un heurt sec. Et, inquiète, elle interroge:

--Tu ne me donnes pas tes impressions, Jean, pourquoi?... Tu veux connaître mieux cette enfant avant de te prononcer sur elle?... Dimanche, tu pourras l’observer plus longuement.

Jean regarde sa mère, suffoqué d’indignation.

--Est-ce que, par hasard, mère, vous vous imaginez que je vais aller chez cette dame cramponnante, qui tente de me happer comme un gros goujon à sa convenance?

--Oh! Jean, fait Mme Dautheray consternée, que tu es brusque!... Tu as une occasion très naturelle d’étudier cette jeune fille, et tu te rebiffes...

--Bien entendu, puisque je n’ai pas la moindre envie de l’étudier!... Des petites filles comme celle-là, j’en trouverai à la douzaine!... C’est gentil, quelconque, par suite, bien vite insipide! Vous avez insisté pour que je la voie... Afin de vous être agréable, je l’ai vue... Eh bien! maintenant, restons-en là et n’y pensons plus!

--Oh!... Oh! répète Mme Dautheray, abasourdie. Mais, Jean, tu ne parles pas sérieusement, n’est-ce pas? Songe que cette enfant t’apporterait... tout ce que tu peux souhaiter!... Fortune, jeunesse, beauté, instruction! Elle a même suivi des cours de droit et de cuisine! m’a raconté Mme de la Vrillère.

--La malheureuse! dit Jean, pitoyable.

Cette fois, Mme Dautheray est fâchée.

--La malheureuse!... Jean, tu es stupide! Je ne sais vraiment pas pourquoi je prends toute cette peine pour te préparer un bonheur que tu dédaignes!

--Ah! fichtre non, je ne dédaigne pas le bonheur!... C’est pourquoi je suis si lent à m’engager! Maman, ne vous agitez pas!... Pour l’amour de votre Créateur, dont vous venez de demander les lumières! Je vous accorde que votre jeune personne constituera certainement une épouse de tout repos...

--Et cela ne te met pas en goût?

Dans la pensée de Jean, se dresse l’éclatante image de Sabine de Champtereux... Tout le contraire de la «femme de tout repos», celle-là; peut-être... Mais combien tentante...

Et, tout haut, il songe:

--Au point de vue de ma tranquillité conjugale, c’est vrai; cette juvénile créature serait l’idéal. De plus, je suis certain qu’avec elle, j’aurais une maison supérieurement tenue, une cuisine à l’avenant, des petits soins à en devenir enragé... Mon bonheur serait un incomparable pot-au-feu conjugal. Mais je me connais... J’aime mieux vous prévenir, maman... Ce pot-au-feu me donnerait fatalement l’envie d’aller croquer au restaurant un menu plus relevé!

Mme Dautheray l’écoute, désolée, ne parvenant pas à découvrir s’il plaisante ou non.

--Mon Dieu, mon enfant, que tu es ridicule avec tes comparaisons culinaires! Tu me décourages!

--C’est cela, maman, soyez découragée, et ne pensez plus sans répit: «Il faut marier Jean!» Laissez cet infortuné attendre, en paix, l’étincelle annoncée à Hélène Heurtal.

--C’est une femme de bon sens qu’Hélène! Puisse-t-elle te convaincre que tu as tort de ne pas m’écouter!... Il faut que j’aille la voir...

--Maman, laissez la pauvre Hélène tranquille... Pour l’instant, du moins. Elle déménage, elle s’installe. Elle a bien autre chose en tête que de me traiter en gamin qu’il faut morigéner!

--Elle peut bien s’occuper un peu de ton avenir! riposte Mme Dautheray, pénétrant sous la majestueuse grand’porte de son logis. Tu as été pour elle un propriétaire... unique à l’heure actuelle... Un loyer dérisoire... des réparations complètes... Peintures... Papiers... C’en est ridicule!

Jean a un joyeux geste d’épaules.

--Eh bien! tant mieux, si j’ai pu rendre service à ma petite amie Hélène. Et ne vous montrez pas méchante quand vous êtes la bonté même. Autant que moi, vous avez plaisir à obliger, avouez-le.

Il pose sur elle ces yeux malicieux et câlins auxquels, toujours, elle a été incapable de résister. Et comme ils sont dans le jardinet, chaud de soleil, il se penche et tendrement baise la main qu’elle vient de déganter.

Sur le seuil du petit salon, la voix de M. Desmoutières s’élève:

--Eh bien!... Eh bien!... On ne rentre pas déjeuner?... Vite, Marthe, j’ai à t’offrir la plus séduisante des belles-filles!

--Oh! encore une! marmotte Jean, exaspéré et amusé du comique de sa situation. Cela devient épouvantable!

VII

Ce même jour, à l’hôtel de Serves, l’heure du café. Dans le fumoir, tête-à-tête de monsieur et de madame.

--Alors, vous le trouvez bien? interroge M. de Serves. Cinquante-cinq ans, éminemment correct et distingué. Pas bête du tout. Beaucoup de bon sens, même. Nez plutôt proéminent. Un peu le profil d’un fourmilier.

Madame déclare, convaincue:

--Il est charmant!... Un joli garçon, très aimable...

Si Jean entendait!...

--Aussi, pour qu’il puisse mieux voir Madeleine, je l’ai invité à notre matinée de dimanche.

--Vraiment?... Ah!... Vous n’avez pas pensé que ce pouvait être un peu prématuré de lui ouvrir si vite votre maison?

--Oh! ce jour-là, j’aurai tant de jeunes gens que je ne connais pas!

--Évidemment... L’enfant ne se doute de rien?

--Comment le ferait-elle, la pauvrette? Le rapprochement a été si imprévu, si naturel!... C’est d’ailleurs bien préférable qu’il en ait été ainsi. Il était inutile que son imagination se mette en branle, peut-être à vide... Car Mme de la Vrillère m’a avertie que Jean Dautheray était encore très réfractaire au mariage. Il prétend attendre l’_étincelle_. Nous verrons, dimanche, la seconde impression... La mère est fort bien aussi, très élégante... L’air d’un pastel... Je vais tout de suite leur envoyer des invitations.

--Je croyais que vous craigniez de manquer de place?...

--Maintenant, je crains plutôt des abstentions... Avec cette interdiction subite de Monseigneur pour les _tango_, _fox-trott_, etc.

M. de Serves lève un peu la tête, interrogateur:

--Mais puisque, à l’archevêché, notre ami, le chanoine Armandin, m’a dit qu’en modifiant ces danses, dans ce qu’elles ont d’immodeste, vous pourriez les accepter chez vous, la question me semble réglée.

Et M. de Serves se renfonce, satisfait, dans son fauteuil, tout en lançant vers le ciel une bouffée de son odorant cigare.

Mais madame est volontiers pointilleuse:

--Il vous semble... Vous ne seriez pas aussi affirmatif si vous aviez entendu l’autre jour, chez la baronne Niaisons, la générale de Brunay déclarer, et de quel ton! que, pour sa part, jamais elle n’avait permis à sa fille d’apprendre même les plus chastes figures du tango, danse du peuple en: Amérique. Elle a eu l’air indignée quand notre bonne baronne a insinué avoir vu danser le tango de façon fort convenable; et elle nous a affirmé que c’était là l’impossible puisque, selon la règle, les corps des danseurs et danseuses doivent s’enchevêtrer aussi complètement que possible... D’où des attouchements de nature à suggérer de fâcheuses pensées chez nos fils et nos filles.

--Absurde! fait M. de Serves, impatienté et mécontent que ses décisions, sur ce point de morale, puissent être controuvées. Nos petites n’entendent pas malice à leurs évolutions chorégraphiques et ce sont les réflexions intempestives, comme celles de la générale, qui leur mettent en tête des idées qu’elles n’auraient pas eues à elles toutes seules!

--C’est un point de vue, en effet, approuve Mme de Serves déférente.--Elle admire beaucoup son mari.--Il est certain que, jadis, la valse, le boston, ont aussi attiré des foudres sur nos mères et sur nous-mêmes.

--Parfaitement. En somme, conclut M. de Serves, plus ça change et plus c’est la même chose. Notre respectable cardinal a perdu une belle occasion de se révéler large d’idées!

--Oh! Félix, que vous vous montrez donc parfois anticlérical!

M. de Serves se met à rire et saisit son journal, fervent défenseur du trône et de l’autel.

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

A l’étage supérieur.

Au balcon de sa chambre, ouvrant sur les ombrages de l’Élysée, Madeleine bavarde avec son «amie de cœur», Odette de Luzarches, qui est venue la chercher pour un bon footing au Bois. Dans la pièce voisine, l’Anglaise d’Odette converse activement avec celle de Mad, attendant le moment de repartir. Mais les deux petites ne sont pas pressées.

--Alors, Mad, raconte-moi... Tu penses que tu as eu une entrevue ce matin?

--Dame, ça m’en a tout l’air...

--Et... _il_ est bien?

--Très bien... Oh! très bien... Il me plaît beaucoup, à la simple vue... Mais...

--Quoi?

--Mais je ne crois pas que ça marche, car il n’avait pas l’air d’en avoir la moindre envie.

--Oh! mon chéri, quelle bêtise tu dis là! Comment peux-tu savoir?

--J’ai bien remarqué. Tandis que sa mère nous parlait, très aimable, _lui_ causait dans un groupe où il y avait des femmes charmantes... tout à fait distinguées... L’une surtout, une jeune fille, il me semble, très jolie... une vraie beauté et habillée! Ah! il ne s’occupait guère de nous. Et...

--Et? insiste Odette, violemment intéressée.

--Et quand sa mère lui a fait signe d’approcher pour qu’elle nous le présente, il est venu... comme un chien qu’on fouette.

--Quel être malhonnête!

Madeleine proteste vivement:

--Mais non, mais non... Bien entendu, il a été très poli, tout à fait courtois quand maman l’a invité à sa matinée de dimanche.

--Il a accepté? Quelle chance! je le verrai.

--Oh! il a fait des phrases vagues qui ne l’engagent pas... malheureusement.

--Malheureusement! Mon loup, tu as le coup de foudre!

--Je ne crois pas. Mais puisque je suis à l’âge de me marier, j’aimerais mieux lui qu’un autre. Odette...

--Quoi?

--Pour que ça aille avec lui...

--Eh bien?

Mad est devenue toute rose:

--Eh bien! je vais dire un rosaire tous les jours jusqu’à dimanche...

--Un rosaire! Mais c’est d’une longueur épouvantable!

Mad, modeste:

--Trois chapelets, cent cinquante _ave_!

--Cent cinquante _ave_! Oh! tu es capable de répéter cent cinquante _ave_ à la suite sans t’endormir ou devenir enragée?

--Oh! on peut penser à autre chose.

--...

Mad voit l’ahurissement d’Odette et ses joues s’empourprent de nouveau. Mais elle se met à rire et corrige bien vite:

--A autre chose... c’est-à-dire à d’autres choses pieuses qu’aux _ave_ qu’on répète tant de fois à la suite... Tu ne comprends rien, Odette.

--Si, mon petit, je comprends bien, très bien, que, de tous tes prétendants, c’est celui qui t’agrée le plus... Et fortement! Car pour réciter en son honneur trois chapelets... J’en suis écrasée pour toi. Enfin, tu mériteras d’être récompensée!... Heureusement que les anathèmes sur le tango n’ont pas empêché ta mère de donner sa matinée, comme elle en avait parlé à maman.

--C’est que père est allé à l’archevêché voir notre ami, le chanoine Armandin, lui a exposé le cas; et l’abbé, par bonheur, a dit qu’en supprimant les figures inconvenantes, en changeant le nom de la danse pour éviter toute équivoque, maman pourrait faire danser chez elle tout ce qu’elle jugerait bien. Maintenant le tango est devenu l’_habanera_. Yverdun est venu hier à cinq heures me donner une leçon. Tu aurais dû la prendre avec moi, Odette.

--Impossible, chérie, j’avais mon cours de droit à cette heure-là!

--Enfin, maman a été très satisfaite de l’_habanera_... Odette, est-ce que tu comprends pourquoi les figures qu’on a supprimées étaient inconvenantes?... Je ne me doutais pas que nous faisions quelque chose de mal en dansant le tango... «Une danse pour les grues», a déclaré la générale de Brunay, l’autre jour, au thé de la baronne Niaisons.

--Il paraît que nos jambes sont trop près de celles de nos danseurs...

--Ah! murmure Madeleine pensive, cherchant à découvrir l’horizon voilé; ça peut être désagréable... mais pas inconvenant!... Dans le métro, c’est une chose qui arrive aux heures où il y a beaucoup de monde, quand on est très serré! Et personne ne se scandalise!... Non, je ne comprends pas...

--Oh! mon petit rat, ne cherche pas à comprendre, ça n’en vaut pas la peine. Le principal est que dimanche nous dansions. Vive l’_habanera_ sauveur!

Ici, un coup sec et discret à la porte. Ce sont les misses qui réclament leurs pupilles. En route, elles pourront continuer à jaboter.

VIII

--Hélène, je ne vous dérange pas? Je puis entrer?

Jean est sur le seuil du petit logis où Hélène a fini, à peu près, de s’organiser. C’est elle-même qui est venue lui ouvrir, car la vieille Odile a emmené Bobby s’ébattre sur les pelouses de la Muette.

Hélène a une robe de maison, d’un mauve de Parme, très souple, qu’une haute ceinture ajuste à la taille. Avec ses manches au coude, son cou nu sous les cheveux mordorés, et surtout avec l’éclat de sa peau fraîche, elle ressemble à une vraie jeune fille.

Et Jean, de nouveau, son œil de peintre charmé, se sent agréablement surpris devant cette Hélène inconnue qui lui donne l’impression d’une fleur soudain épanouie.

Elle lui a tendu la main d’un geste amical et l’introduit en souriant:

--Vous ne me dérangez pas du tout. Au contraire, vous me faites très grand plaisir. C’est gentil à vous d’avoir trouvé le temps d’une visite à votre vieille amie!

Il la sent si sincère qu’il en éprouve une impression très agréable.

--Cela n’est pas gentil du tout, puisque je m’offre ainsi une vive satisfaction. Et ne croyez pas que je parle de la sorte par politesse. C’est la vérité _vraie_ que je vous dis. Je vous ai si mal vue, c’est-à-dire pas du tout, le jour de votre réapparition chez mère! J’avais, depuis lors, la tentation très forte de venir vous trouver, pour renouveler connaissance... Et puis...

--Quoi?

--Et puis, je craignais d’être indiscret, de vous gêner dans votre installation. Mais, hier, mon architecte m’a demandé si j’étais content des travaux effectués chez vous. Alors, comme j’avais une raison pour le faire, je suis venu... Voilà!

Il raconte, avec une vivacité gamine qui amuse Hélène.

--Ainsi, vous venez en propriétaire scrupuleux? Eh bien! j’espère que vous allez être ravi autant que je le suis moi-même.

--Vous l’êtes?... Oh! tant mieux! Comme vous avez bien arrangé votre «home»! C’est charmant, chez vous!

--Réellement?... Vous trouvez?

Elle a l’air enchanté. Et avec autant de sympathie que Jean, elle regarde l’atelier qu’elle a tendu de voiles indiens et décoré de meubles anciens, bahut, crédence, fauteuils et chaises d’antan qui, jadis, étaient chez son père et qu’elle a conservés, au moment de son mariage. Près du piano à queue, au-dessus du long divan, courent des rayons de livres. Sur la dernière planche, quelques bibelots de choix, statuettes de Saxe et de Tanagra; vases divers, cristaux, grès flammés, cuivres où le soleil printanier allume des éclairs. Devant la baie de l’atelier, à demi entr’ouverte sur l’horizon vert du Bois, la table à écrire, fleurie de quelques roses; des livres, des revues, des papiers; le buvard ouvert où le porte-plume est demeuré posé sur la page que raye la haute écriture d’Hélène, nette et ferme. La jeune femme devait écrire quand il est arrivé.

Avec conviction, Jean répète:

--Oui, c’est charmant! Comme vous avez su tirer parti de ce gîte microscopique! Vraiment, vous pouvez tous y tenir?

--Mais, très bien... Bobby et moi nous avons la chambre. La petite pièce attenante me sert de cabinet de toilette; et, pour l’instant, j’ai mis ma vieille Odile dans la deuxième chambre. On vous montrera cela un jour.

--Mais... mais vous n’avez pas de salle à manger? remarque Jean, habitué à un somptueux confort.

Hélène rit gaiement:

--Ce coin de l’atelier, où vous voyez une table, représente notre salle à manger. Vous pensez bien que Bobby et moi n’avons pas besoin de grand’place et... je ne suis guère en état d’avoir des réceptions.

--Hélène, vous êtes toujours la personne ingénieuse que j’ai connue jadis... Ah! cela me fait un plaisir plus vif encore que je ne le supposais, de vous retrouver! C’est vrai que depuis ma prime jeunesse, j’étais accoutumé à voir en vous une chère petite amie!

Elle répète:

--«J’étais...» Mais il ne faut pas parler au passé. Maintenant que je suis toute seule, plus que jamais, j’ai besoin de savoir que je puis, à l’occasion, m’appuyer sur une amitié sûre.

Elle sourit. Mais il y a quelque chose d’un peu triste dans l’accent et d’indéfinissable--Jean en a l’impression--au fond des yeux qui se posent sur lui bien franchement, sans coquetterie aucune. D’un élan, il saisit la main appuyée sur le bras du fauteuil.

--Certes, oui, Hélène, autant que vous voudrez bien me le permettre, je demeurerai votre ami très dévoué.

--Toujours alors! jette-t-elle, le ton mi-plaisant, mi-sérieux.

--Toujours, c’est cela. Comme au temps où je me laissais gronder par votre jeune sagesse...

--Vous lui faisiez bien de l’honneur!

--C’était instinctif! Les vertes semonces de père, les lamentations de maman me laissaient tout à fait froid ou m’exaspéraient... Mais votre blâme, à vous, m’était insupportable!... Car..., ne riez pas, Hélène, je vous estimais très fort! Vous aviez un petit air sage, un peu grave, une expression de droiture qui me donnaient, je m’en aperçois maintenant..., une façon de respect pour vous...

--Rien que cela?... Oh!... oh!...

Elle rit. Mais, décidément, au fond de ses yeux, l’ironie est mélancolique.

--J’espère que cette flatteuse impression va subsister!

--Je le crois... Je suis sûr... à peu près... que vous êtes toujours _vous_, au fond...; quoique vous ayez beaucoup changé!

--Encore cette idée?... Je ne suis plus une gamine, mais une femme... Voilà tout!

--Peut-être, oui, c’est cela...

Malgré lui, son regard glisse vers le portrait de Marcel Heurtal posé sur le piano, en vis-à-vis de celui de Bobby. C’est donc cet homme, au masque volontaire, qui a eu le don de créer la femme charmante qu’est aujourd’hui Hélène?

Ce disparu déplaît soudain à Jean aussi fort que s’il vivait encore, et ses yeux courent vers la figure ronde de Bobby, campé les mains derrière le dos, dans une attitude drôle de vieux philosophe qui réfléchit... Alors, sans prendre garde à l’absence de transition, il s’exclame:

--Hélène, il faudra que vous me fassiez faire la connaissance de Bobby. Quand vous l’avez amené à mère, j’étais naturellement absent...

--A vos affaires! glisse-t-elle, taquine.

Il se met à rire.

--Maman vous a gratifiée de ses doléances. Pour être honnête, elle aurait dû ajouter que je lui avais déclaré ma sincère résolution de devenir un homme d’affaires quand j’entrerai en ménage.

--Est-ce pour cette raison que vous montrez si peu d’empressement à convoler? Avouez!

--Mais je n’ai rien de pareil à avouer. La très simple vérité est qu’il me paraîtrait impossible de perdre ma précieuse liberté en l’honneur d’une créature qui me serait indifférente.

Une ombre passe dans les yeux bleu pastel, et un peu railleuse, une imperceptible amertume dans la voix, elle interroge:

--Vous voulez le grand amour? Que vous êtes exigeant! Ça n’existe guère que dans les romans, le grand amour! Dans la vie, on l’espère, on l’entrevoit un instant parfois..., ou du moins on croit l’apercevoir. Vite, on approche. Et alors on constate qu’on a couru après une bulle de savon qui ne laisse aux doigts qu’un peu de mousse quand on veut la saisir, c’est-à-dire... rien!

Il la contemple, surpris:

--Hélène, que vous êtes décevante... et déçue!

--La vie m’a appris qu’en matière de bonheur, le conseil de la sagesse est celui-ci: «Bienheureux ceux qui n’espèrent rien de bon, car leur attente ne sera pas trompée!» Mais, après tout, il y a toujours des privilégiés. Je désire pour vous, Jean, que vous soyez une heureuse exception.

--Pourquoi aurais-je pareille chance? Que faites-vous de la justice?

--Oh! la justice de ce monde! Mais je me souviens que, pour votre compte, vous en aviez un souci extrême. Aujourd’hui, il y a encore en vous du petit garçon qui voulait toujours partager avec ses camarades, moi y comprise...; et d’où est sorti le grand garçon qui, pendant la guerre, n’acceptait de sa mère, paquets et douceurs, qu’à la condition de recevoir assez, pour partager avec les camarades moins gâtés.

Fugitive, une flamme monte et disparaît sur le visage de Jean dont les sourcils se sont rapprochés.

--Vous trouvez cela extraordinaire? Hélène. A moi, cela paraît si naturel que je ne conçois même pas la possibilité d’agir d’autre manière. Mère a la manie de me jucher sur une façon de piédestal qui me rend ridicule. J’aurais pensé, puisqu’elle ne peut s’empêcher de parler de moi, qu’elle se bornerait à vous répéter son refrain: «Il faut marier Jean!»