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Part 8

Hélène hésite encore et s’accroche à tous les prétextes pour se dérober à l’égoïste insistance de Mme Dautheray. Il lui est étrangement désagréable d’être, en quoi que ce soit, mêlée au mariage de Jean...

--Marraine, ma toilette ne sera pas du tout à la hauteur de celles de vos invitées.

--Mais, mon petit, s’exclame naïvement Mme Dautheray, qu’est-ce que cela peut bien te faire? Personne ne te connaît et ne s’occupera de toi...

Elle corrige aussitôt, s’apercevant que sa phrase est malencontreuse:

--Comme tu es une vilaine sauvage, et n’as jamais voulu venir à mes thés, ce printemps, tu es ignorée de nos amis et tu pourras rester à ton gré dans ton personnage de modeste violette. Tu as bien une robe un peu habillée, à la mode?

Hélène se met à rire. Elle se souvient du regard de Jean, quand il l’a aperçue entrant au théâtre. Et Jean est un connaisseur difficile à satisfaire! Elle est désormais tranquille sur l’effet qu’elle peut produire...

--Oh! si, marraine, j’en possède une qui ne déshonorerait pas votre belle assemblée.

--Si non, ma chérie, j’espère que tu consentirais, sans cérémonie, à me laisser te traiter en vraie filleule, en t’offrant ta toilette.

Hélène se penche et embrasse Mme Dautheray.

--Marraine, vous êtes excellente, mais je n’ai nul besoin d’user de votre générosité. C’est convenu. Jeudi, j’irai voir les fiancées possibles de Jean.

--Puisses-tu, ensuite, le pénétrer de l’inconséquence de sa conduite... Que de fois j’ai peur qu’il ne soit accroché par quelque vilaine créature, qui le tienne éloigné du mariage! Tu n’en sais rien? Hélène.

Cette question prouve à Hélène, si elle en doutait, que, pour Mme Dautheray, elle est une femme qui n’existe pas, sans âge, une simple confidente d’occasion. Et, imperceptiblement railleuse, elle répond:

--Non, madame, je n’en sais rien. Si cela était, Jean a trop de tact pour me faire des confidences de cette sorte.

Mme Dautheray sent-elle la leçon?... Avec cette candeur qui désarmerait son pire ennemi lui-même, elle répond:

--Tu as raison... Par toi, je ne peux avoir aucun renseignement en cette matière. Il faudra que je parle à mon frère.

--Cela ne changerait pas les choses. Jean, sans en avoir l’air, ne fait jamais que ce qu’il veut...

--Ah! c’est bien vrai ce que tu dis là, mon enfant!... Avec plus de douceur, il est aussi autoritaire que l’était son père... Pas avec moi, heureusement! Il ne se mêle jamais de ce que je fais.

Hélène sourit, malgré elle, de l’air épanoui de Mme Dautheray. Jusqu’à sa dernière heure, cette femme sera juvénile.

--Eh bien! marraine, suivez son exemple et laissez-le, en toute liberté, choisir la femme qu’il almera... certainement... un jour.

Les yeux d’Hélène ont une singulière expression que, naturellement, Mme Dautheray ne remarque pas du tout; et elle s’en va, sereine, après avoir témoigné une tendresse de grand’mère à Bobby qui l’a tout à fait conquise.

Il y a encore une autre raison pour qu’Hélène se rende à cette réception. Coïncidence imprévue. Jean est venu, lui aussi, insister pour qu’elle ne manque point d’y paraître; car, a-t-il expliqué, l’air content, il espère pouvoir la présenter à un personnage influent dans les Lettres, qui a lu ses croquis américains et désire la connaître pour en causer avec elle.

Jean n’a rien ajouté de plus. Mais Hélène n’a pas besoin de longues méditations pour arriver à cette encourageante conclusion, que le critique compétent n’aurait aucun désir de lui parler de son travail, s’il le jugeait dépourvu de toute valeur. Et l’espoir, un instant, a illuminé sa vie sévère. Toujours, elle a possédé le bienheureux secret de se créer un semblant de bonheur, avec les menues faveurs que l’existence quotidienne veut bien, de-ci, de-là, lui octroyer.

Donc, au jour dit, sur le coup de cinq heures, elle franchit la majestueuse grand’porte de l’hôtel Dautheray--non sans avoir succombé à la tentation d’errer un moment dans les allées du Parc Monceau, nimbées d’une brume d’or, par la chaude journée de juin.

Elle pénètre dans le vestibule où les valets de pied font la haie... En vérité, la réception a tout à fait grand air, note sa curiosité d’observatrice. Elle jette son manteau au vestiaire et se glisse parmi la foule masculine massée à l’entrée du premier salon, qui est comble. Mais, sur le seuil, elle s’immobilise; car Venesco vient de lever son archet, et un chant large, d’une beauté passionnée, a immédiatement amené un silence attentif dans l’auditoire bourdonnant.

Avec une infinie jouissance, Hélène écoute le chant merveilleux; séduite à ce point, qu’elle ne remarque pas une seconde, la flatteuse attention qu’elle éveille dans la phalange masculine dont elle est entourée et qui semble apprécier fort la svelte élégance de la silhouette, toute fine sous le crêpe de Chine noir de la robe; comme aussi le charme de la petite tête coiffée--selon la mode--d’une sorte de turban de tulle, piqué d’une flèche de jais. Personne, certes, dans ce brillant milieu ne pourrait imaginer que cette jeune femme, aussi harmonieusement vêtue, que toutes ses sœurs présentes, le doit à la seule adresse de ses mains.

C’est seulement quand le violon se tait qu’elle aperçoit la chaise qui lui avait été discrètement avancée. Alors, une seconde, avant de pénétrer enfin dans le grand salon à la recherche de Mme Dautheray, elle regarda la foule de ses hôtes, cherchant à deviner les fiancées offertes à Jean--telles qu’il les lui a décrites--parmi toutes ces jeunes filles, dont beaucoup sont vraiment très jolies à l’ombre de leurs chapeaux d’été. Comment se peut-il que Jean demeure si difficile à séduire!

Tout à coup, elle l’aperçoit; et elle n’a pas besoin de savoir à qui il parle... Sûrement, c’est à une femme qui lui plaît, qui lui plaît beaucoup!... Sa tenue est rigoureusement correcte... Mais Hélène le connaît trop bien pour ne pas savoir le pourquoi de l’expression de son visage, tandis qu’il se penche vers une jeune femme assise, dont elle n’aperçoit que la nuque laiteuse, sous l’onde des cheveux sombres. La femme fait un mouvement, et Hélène reconnaît le beau visage--indéchiffrable--de Sabine de Champtereux... Ah! Jean est bien épris d’elle, quoi qu’il prétende...

D’un élan instinctif, elle se détourne et, se laissant entraîner par les remous à l’entrée du salon, se lance à la découverte de Mme Dautheray, qui est une maîtresse de maison voltigeante.

--Ah! enfin, Hélène, vous voilà! fait, près d’elle, une voix joyeuse, celle de Jean. Comme vous arrivez tard! Je commençais à craindre que votre sauvagerie ne vous ait retenue chez vous... Et, pour un tas de raisons, j’en aurais été très marri!

Il a l’air si sincèrement content de la voir et l’enveloppe d’un regard si approbateur, qu’une impression de chaude douceur lui monte au cœur. Il lui paraît bon, le sentiment qu’elle «compte» pour Jean, son ami, même dans son opulent milieu. Et elle a un délicieux sourire, quand elle lui répond:

--C’est que j’avais séance chez mon «vieil oiseau»... Je me suis échappée dès que je l’ai pu... Jean, vous allez me montrer Nicole et la petite Madeleine...

--Et la belle Sabine? fait-il malicieusement.

--La belle Sabine? Je l’ai déjà vue tout à l’heure, quand vous lui parliez.

--Vous l’avez reconnue?

--Elle est inoubliable... Et puis...

Et le regard d’Hélène est moqueur, un peu, avec une inconsciente ombre de mélancolie...

--Et puis, votre visage aurait suffi à me renseigner.

--Dieu! est-il à ce point «passoire»? Ce serait terrible!... Hélène, je vous montrerai toutes les jeunes personnes que vous désirerez connaître. Mais, aussi, je dois, avant tout, vous mettre en rapports avec quelqu’un dont vous excitez la curiosité, notre ami Dubore, le critique de la _Revue des Deux Mondes_. C’est à lui que j’ai soumis vos croquis américains.

Hélène devient toute rose.

--Oh! Jean, que cela va être émotionnant d’entendre son jugement!

--Mais... mais j’imagine que ce jugement n’est pas défavorable, puisqu’il désire vous voir!... Il est peut-être séduit par votre œuvre, comme je l’ai été moi-même...

Hélène lui envoie un coup d’œil reconnaissant; elle a une mine de petite fille sage, ravie d’une bonne note inattendue.

--Quel excellent ami vous êtes, Jean. Mais avant d’être présentée à votre critique, il faut, tout au moins, que j’aille saluer votre mère. Je n’ai pu encore la joindre. Ah! je l’aperçois... A tout à l’heure, Jean.

Plus que jamais, Mme Dautheray ressemble à un Nattier; ses cheveux de soie blanche ondulent relevés autour du visage étonnamment frais, où les yeux noirs étincellent; les lèvres sont pourpres, éclairées par le sourire qui semble devoir rester éternellement jeune.

Elle accueille Hélène avec un bonjour amical, mais hâtif, et la confie à son frère qui pontifie, aimablement. Comme elle ne la lui a pas nommée, il se demande incontinent: «Quelle est donc cette charmante petite femme que je ne connais pas?»

Puis une lueur se fait dans sa cervelle.

--Mais, ma parole, c’est Hélène Heurtal! Comme la gamine sauvage s’est transformée!

Et il s’empresse aussitôt pour lui trouver une bonne place, tout comme si elle était une dame d’importance. Même il reste un moment près d’elle, à lui nommer les femmes les plus en vue de la réunion.

Mais il est obligé bientôt de la quitter; car, à son tour, la chanteuse va se faire entendre; et c’est au bruit des applaudissements qui célèbrent son talent que, quelques instants plus tard, Jean reparaît devant Hélène, accompagnant un monsieur d’âge, long, maigre, la bouche plutôt sévère, le regard incisif sous les sourcils en broussaille, dont la couleur d’encre heurte le gris des cheveux et de la barbe.

--Hélène, voulez-vous me permettre de vous présenter notre grand critique, Charles Dubore, qui a lu vos notes sur la vie américaine.

De nouveau, une flamme monte aux joues d’Hélène, comme chaque fois qu’il est question de ses humbles essais littéraires. Jean, appelé par ses devoirs de maître de maison, les a déjà quittés.

--Madame, mon jeune ami Dautheray m’a, en effet, communiqué quelques pages que vous avez écrites sur la vie d’outre-mer.

--A titre de souvenirs... Pour moi seule. Je suis confuse que M. Dautheray vous ait fait perdre du temps à les parcourir...

--Dites à les lire, madame... et même à les lire avec un réel plaisir...

Saisie, elle le contemple, presque incrédule. Le grand critique est sans doute doublé d’un homme du monde très courtois. Il s’aperçoit de cette impression et son masque sévère se détend sous une expression un peu narquoise.

--Vous ne me croyez pas? madame. Pourtant, je vous dis la très exacte vérité. Dautheray m’a apporté vos études. Je les ai ouvertes... pour lui être agréable... Et aussi parce qu’il m’en avait dit des choses qui avaient mis mon attention en éveil... Quand j’ai eu commencé, j’ai lu jusqu’au dernier feuillet, pour mon agrément personnel.

--Tant mieux! Oh! tant mieux! fait-elle avec un sourire si lumineux, que les yeux et le cœur du grave critique en sont réjouis. Et il continue avec une sincérité d’accent qu’elle ne peut méconnaître:

--Ils m’ont plu. D’abord parce que la langue en est pure. Sur ce point, je suis intraitable. Ensuite, parce qu’ils ont une note personnelle. Vous y êtes très féminine...--cela sans mièvrerie,--voire sourdement passionnée. Je vous demande pardon, madame, de ce semblant d’indiscrétion. Je me place à un point de vue tout littéraire... Et en même temps qu’un sens étonnamment aiguisé de l’humour, vous avez une pensée qui réfléchit, comme le ferait un cerveau d’homme... Vous avez dû subir le contact prolongé d’intelligences masculines, qui étaient de qualité supérieure...

--J’ai travaillé avec mon père, un bibliophile fervent... J’ai toujours eu des professeurs hommes et, maintenant, je suis secrétaire du professeur Barcane.

--Barcane? de l’Institut?... le père de Raymond Barcane?

--Oui...

--Évidemment, vous ne pouvez que gagner au commerce d’une forte intelligence comme la sienne. Mais, pour en revenir à vous, madame, que comptez-vous faire de vos _Croquis américains_? Songez-vous à les utiliser?

--J’en serais bien heureuse, car, à toute sorte de points de vue, ce résultat me serait très précieux!... Mais... mais comment m’y prendre pour y arriver? Je n’ai aucunes relations dans le monde des lettres, où il faut être épaulée pour réussir, du moins au début, surtout quand on n’est qu’une femme tout à fait inconnue.

--Parfaitement juste! Mais maintenant, madame, vous connaissez Barcane; son illustre fils est toujours prêt à aider une jolie femme et, pour mon compte, comme je trouve, en vérité, une certaine valeur à vos études, je serais volontiers disposé, pour peu que cela vous fût agréable, à les présenter dans une excellente revue qui, peut-être, accepterait d’en publier quelques-unes; ou encore l’une des courtes nouvelles qui les accompagnent...

Hélène se demande si elle ne rêve pas tout éveillée. Mais l’omnipotent critique semble parler sérieusement; non point comme un prodigue d’eau bénite. Et elle le regarde avec un air radieux d’enfant qui reçoit, inespéré, un cadeau splendide.

--Que c’est bon à vous de vouloir bien me prêter assistance, après m’avoir dit, sur mes essais, des choses qui me rendent... bien fière... Je vous en prie, choisissez dans mes papiers ce qui vous paraît le meilleur à présenter...

--Nous verrons cela ensemble, si vous voulez bien, madame. J’aurais quelques retouches à vous indiquer; de petites modifications de détail... Pourrez-vous me donner un rendez-vous?

--Je suis toujours libre de mon temps, après ma séance chez le professeur Barcane.

--Bon; il sera facile de nous entendre, même pour les corrections qui me paraîtraient utiles... Vous m’avez l’air singulièrement modeste pour une femme... et surtout pour un auteur... Car vous êtes très bien douée!... Il serait dommage que vous ne développiez pas les dons que vous devez à la nature et à votre travail personnel... Mais, surtout, appliquez-vous à rester vous-même. Vous lisez beaucoup?

--Autant que je le puis.

--Quoi?

--Tout ce qui me tombe sous la main, ayant une valeur quelconque. Je suis très éclectique. Mon esprit est curieux de tout et j’adore pénétrer le cerveau des autres.

--Oui, pour le comprendre... Cela, c’est bien!... Mais, surtout, n’exprimez jamais que votre pensée propre! Et gardez bien votre individualité, je vous le répète.

Elle sourit.

--Je crois que je ne pourrais faire autrement. Je suis une façon de ressort... On peut me courber, mais je me redresse toujours pour reprendre ma pente naturelle.

--Parfait, cela!

Il continue à l’observer avec une sorte de curiosité où il y a une instinctive sympathie. Comme tous les intellectuels qui causent avec elle, il est séduit par l’intensité de vie intelligente que révèle ce visage de femme. Avec un réel plaisir, il continuerait la causerie engagée. Mais voici revenir Jean.

Les danses vont commencer. Tous les hôtes de Mme Dautheray ont, pour l’instant, évolué vers le buffet; ou, restés dans les salons, croquent les nombreuses «douceurs» que leur offrent les plateaux, abondamment pourvus, qui leur sont présentés.

--Eh bien! la connaissance est faite? interroge-t-il gaiement. Il faut venir la sceller au buffet. Vous restez là, à bavarder, tous les deux, dans votre coin... L’homme ne vit pas seulement de bonnes et belles paroles...

Mais l’illustre critique se dérobe.

--Mon ami, excusez-moi, je ne prends jamais rien entre mes repas. Après avoir entendu votre superbe concert, je vais me retirer, ayant, hélas! bien passé l’âge de respirer une atmosphère de danse!... Je vous laisse donc, satisfait d’avoir pu causer avec Mme Heurtal.

--Et vous voudrez bien encourager un peu ses travaux?... insiste Jean qui, cependant, a deviné, à l’éclat des yeux d’Hélène, qu’elle a gagné la partie.

Dubore se tourne à demi vers la jeune femme, dont le charme, une fois encore, opère sur son rigorisme. Il n’a plus du tout cet air froidement narquois qui le rend si intimidant.

--J’essaierai d’être utile à madame, de faire recevoir en bon lieu certaines de ses études qui me paraissent particulièrement réussies. Madame, je vous présente mes hommages.

Et il serre énergiquement la main qui s’est avancée d’un geste reconnaissant. Puis il se met en devoir de gagner une porte de sortie, à travers la jolie foule papotante qu’il considère avec des yeux de vieux philosophe, tout en distribuant des saluts courtois.

XIII

Jean et Hélène se contemplent alors, la mine ravie.

--Hélène, vous l’avez conquis!... Quelle chance!... Car s’il veut bien s’occuper de vous, je suis sûr qu’il vous mettra en bon chemin...

Elle a un petit rire heureux.

--Pourvu que la conquête soit sérieuse! Il a été très aimable, savez-vous?

--Parbleu!... Vous êtes décidément très séduisante, madame. Vous avez de la lumière plein les yeux. Vous ne vous doutez pas, je suis sûr, que nombre de fois, tantôt, on m’a demandé: «Quelle est cette exquise petite femme?» en vous montrant.

Elle rougit légèrement; mais elle a un geste d’insouciance.

--Tant mieux, si je ne fais pas tache parmi vos belles amies!... Mon Dieu, que je suis donc contente!... Grâce à vous, mon ami Jean! Je vais vite, maintenant, emporter ma joie auprès de Bobby!

--Comment, mais vous ne partez pas déjà?

Il ne poursuit pas. La pensée a traversé son cerveau que Barcane, invité, va peut-être venir, et il déteste tout rapprochement entre Hélène et lui... Mais, après tout, c’est bien peu sûr, cette apparition, et il lui paraît si charmant de voir, radieuse, la petite figure sage d’Hélène!

--Avant de partir, en tout cas, il faut que vous considériez un instant mes fiancées en perspective. Autant que mère, je veux votre opinion... On va danser. Voulez-vous danser?

Elle riposte, amusée de la proposition:

--Bien sûr que non, je ne veux pas... Et je ne saurais pas!... Indiquez-moi Nicole, la petite Madeleine, Mme Marise...

--Oui... mais auparavant, je vous emmène au buffet. Venez vite, avant que je sois de nouveau harponné par mes fonctions de maître de maison.

Il l’introduit dans l’immense salle à manger, qui est comble, et la quitte pour la faire servir, tandis qu’elle reste debout, observant l’élégante cohue qui bavarde, rit, déguste, dans la chaude atmosphère où se mêlent l’odeur du champagne, les parfums des femmes et des fleurs de juin.

A demi cachées par les plis d’un lourd rideau, deux petites, devant elle, causent _mezzo voce_, croquant leur glace; et elle entend prononcer d’un ton de discrète allégresse:

--Odette, il m’a demandé la seconde _habanera_. Et, très gentiment, cela m’a redonné de l’espoir... Oh! Odette, est-ce que tu crois qu’un jour, il arrivera enfin à m’aimer... un peu? Ce serait comme si j’entrais dans le paradis! Il me semble qu’à force de le désirer, je magnétiserai sa volonté!... Je suis stupide!... Oh! Je le sais bien...

--Tu es une adorable créature! Et il n’est qu’un serin s’il ne s’en aperçoit pas, fait vertement Odette.

Hélène a entendu et deviné. Cette petite fille blonde, dont les grands yeux, d’un éclat humide, illuminent le visage candide, c’est, elle n’en doute pas, la jeune Madeleine de Serves, «le Bébé», comme Jean l’appelle.

Un bébé, l’est-elle vraiment? Une ardeur juvénile vibre dans son accent contenu; et Hélène est frappée de l’expression tout à la fois fervente et profonde que prennent ses traits, parce que Jean, qui ne la voit pas, revient avec une assiette servie.

Et la jeune femme pense:

--Comment ne trouve-t-il pas que ce doit être très doux de recevoir le don d’un amour aussi frais, aussi absolu?... Cette enfant n’a que lui dans le cœur...

--Hélène, mon amie, que je vous retrouve donc sérieuse!... A quoi pensez-vous?

--A la petite Madeleine que je viens d’entendre causer avec une amie.

--Madeleine?... Vous la connaissez?

--Non, mais je l’ai devinée... Voyez cette petite qui rentre dans le salon avec cette fillette brune, n’est-ce pas elle?

--Oui... Vous avez bien vu... Et vous la trouvez?...

--Délicieuse!... Une vraie jeune fille! Elle doit avoir un cœur... de qualité rare.

--Je le crois! fait Jean, léger. Mais le cerveau n’est pas à la hauteur... je le crains. Et je suis encore très gourmand... Je veux tout!... Bon, voilà l’orchestre qui commence les danses! Il va falloir que j’aille m’exécuter et faire tournoyer toutes ces jeunes personnes.

Mme Dautheray surgit en coup de vent.

--Mais Jean, que fais-tu à bavarder ainsi avec Hélène! Tu oublies vraiment trop tes invitées!

--Mère, Hélène aussi est mon invitée!

Un rose plus vif colore les joues de Mme Dautheray.

--Soit!... Seulement, Hélène est une intime; tu n’as pas de cérémonies à faire avec elle. As-tu invité Madeleine de Serves?

--Ne vous agitez pas ainsi! mère, dit Jean, plutôt impatient... Toutes mes politesses seront faites, soyez sans inquiétude! Je n’oublie rien de ce que je dois...

Au ton de Jean, Mme Dautheray sent qu’il ne faut pas insister; et, sans un mot de plus, elle se détourne et rentre dans les salons, où, déjà, de nombreux couples tournoient lentement, au son d’une musique suggestive et excellente.

--Jean, votre mère a raison, ne vous occupez pas de moi... Et allez danser!

--Mais certainement, je vais y aller. Seulement, je puis bien m’accorder encore quelques minutes de récréation... Ah! vous désiriez connaître Nicole. La voici qui entre avec mon ami de Rybes, un grand champion de tennis, comme elle. C’est une jolie créature, ne trouvez-vous pas?

Hélène regarde. Oui, Jean a raison, en qualifiant ainsi cette gamine longue et souple. Les cheveux d’or roux moussent sous la capeline fleurie. La bouche qui rit montre des dents de bébé. La libre allure est celle d’une jeune Diane. Rien de la discrète correction de Madeleine de Serves.

Elle a aperçu Jean, et l’accoste, laissant derrière elle, sans façon, le cavalier qui l’accompagne.

--Jean, j’ai besoin d’échanger quelques propos avec vous... Et aujourd’hui, pas mèche! Voulez-vous, demain, m’offrir le thé à votre atelier?... Mère m’y déposera en faisant ses courses...

Jean doit être habitué; il n’a l’air nullement surpris de la proposition qu’elle a émise comme toute naturelle.

--Entendu!... Quatre heures? Cinq heures? Que préférez-vous?

--Quatre heures, ce sera très bien, parce qu’ensuite j’irai..., nous irons, si ça vous tente... au tennis. A tout à l’heure, notre fox-trott. Nous le bavarderons! J’ai des tas de tuyaux à vous demander.

Le cavalier de Nicole attend, l’air agacé, n’osant rappeler sa présence.

Nicole, qui a fini avec Jean, se retourne et rit joyeusement:

--Yves, n’ayez pas cet air de catafalque! Venez, pour vous remettre, flûter un peu de champagne... J’ai une soif!

Elle promène un bout de langue sur ses lèvres rouges à souhait; et s’approche du buffet, après un dernier signe amical à Jean, un coup d’œil étonné sur Hélène, avec qui elle l’a vu causer.

--Vous avez raison, c’est une drôle de petite personne! dit Hélène. Vous la recevez ainsi?... Je ne croyais pas que ce fût l’usage en France.

--Ce n’était pas... Mais ça est maintenant... Les temps sont changés, comme on écrit en style de tragédie... Croyez bien qu’avec ces petites filles, tout se passe le plus honnêtement du monde. Nous nous montrons à la hauteur de la confiance flatteuse qu’elles--et leurs mères!--nous témoignent. Avec Nicole, les rapports sont d’autant plus faciles, qu’elle n’est pas un brin _flirt_, plutôt garçonnière. Nous bavardons en camarades. «Deux copains», comme elle dit en ce langage qui exaspère maman.

Hélène a écouté, pensive. Pour toute réponse, elle répète, de son air de grande sœur, très sage:

--Jean, allez danser! Sans quoi, votre mère m’en voudra... Je vais encore regarder un peu le coup d’œil...

--C’est cela! Regardez, madame l’observatrice. Et ensuite, nous examinerons ensemble le fruit de vos réflexions.

Hélène est seule. Elle ne connaît personne.

Mme Dautheray est bien trop occupée pour avoir pensé à la présenter. M. Desmoutières est au bridge. Elle doit se suffire à elle-même. Mais elle ne s’ennuie jamais, surtout quand elle a matière à étude. Seulement, sa présence lui apparaît, soudain, d’une ironie un peu comique, parmi ces heureux selon le siècle, qui jouissent de tout ce qui lui a été refusé, luxe, amour, sécurité, bonheur. Que fait-elle ici, l’humble travailleuse, la modeste écrivassière!... L’ombre d’un sourire moqueur--à son adresse! erre, une seconde, sur sa bouche.

Mais, après tout, elle a été invitée pour pouvoir conseiller, en connaissance de cause; et elle a accepté dans ce but. Donc, à elle, de remplir sa mission.