Chapter 1 of 4 · 12593 words · ~63 min read

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’or des professeurs et des compositeurs de ballets. Je conseille aux vieux habitués de l’Opéra, qui, se souvenant encore d’avoir vu danser Vestris II, déplorent amèrement la décadence de la pirouette et la corruption des sains principes de l’art, de faire le voyage de Copenhague, s’ils veulent les retrouver dans tout leur éclat.

Mais si les théâtres étaient fermés, Tivoli était ouvert, et Tivoli résume en lui seul tous les divertissements, tous les spectacles, tous les plaisirs réunis. Tivoli est une réduction de l’Eldorado. Figurez-vous un parc trois ou quatre fois plus grand que les plus vastes de nos jardins parisiens, avec d’immenses pelouses, des bosquets, des rivières et des montagnes, des perspectives sans fin, au fond desquelles n’arrive plus le bruit des dix orchestres semés çà et là dans ce lieu de délices, et où l’on s’égare comme en pleins champs. Rien n’y manque de ce qui peut contenter les goûts les plus divers. La foule s’épand le long des allées, examinant les arcs de triomphe en verres de couleur, les guirlandes lumineuses suspendues aux arbres et courant en cordons de feu le long des frises et des colonnes, les girandoles, les lampions, les lanternes vénitiennes, les becs de gaz dessinant dans les airs ou sur des transparents force scènes historiques ou humoristiques, des épisodes guerriers ou la danse de Colombine et les grimaces de Pierrot. Ceux-ci s’amassent devant un ballon ou un feu d’artifice, autour de Polichinelle, des acrobates, des jongleurs et des écuyers qui se disputent sur tous les points la curiosité publique; ceux-là visitent les bazars, s’asseoient aux tables abritées sous l’ombrage discret des arbres et dans les salles d’un restaurant que ne dédaignent pas les gourmets, vont entendre les chansons et les scènes dialoguées des cafés-concerts, courent au cirque, se pressent aux jeux de tout genre, descendent et remontent avec fracas les pentes escarpées de la montagne russe, écoutent les mélodies entraînantes exécutées par l’orchestre, ou, dans l’enceinte réservée, se livrent avec une gravité tranquille, qui ferait l’étonnement des habitués de Mabille, aux douceurs recueillies de la valse du Nord.

Nous n’avons rien de pareil, depuis la mort des grands jardins publics du Directoire et de l’Empire. Tivoli serait impossible chez nous, avec la fièvre de construction qui nous possède, et le prix fabuleux des terrains. Le spéculateur le plus ingénieux et le plus hardi ne pourrait le créer sans s’exposer à la ruine, quelle que fût l’affluence publique; et s’il existait quelque part, le premier soin du propriétaire serait d’en détacher les deux tiers pour les vendre aux entrepreneurs de bâtisses.

Le Tivoli de Copenhague est plus qu’une entreprise particulière; c’est, on l’a dit, presque une institution. Comme l’entrée en coûte à peine quelques sous, il jouit d’une popularité sans rivale. A certains soirs, dès six ou sept heures, vingt mille personnes ont défilé devant le contrôle et circulent à l’aise dans les innombrables méandres du parc. On y vient en famille, car rien n’y choque et n’y repousse les honnêtes gens.

Certes, je ne prétends pas faire de Copenhague une ville de l’âge d’or; je n’oserais affirmer que la moralité y soit plus parfaite qu’ailleurs, mais je puis dire au moins que la décence y est plus respectée. Nulle part le vice ne s’y étale avec cette effronterie provocante qu’il a dans la plupart des capitales de l’Europe: il se cache, et on le cache. Il ne lui est point permis de se montrer au grand jour et d’empiéter sur la voie commune. La loi ne couvre pas de sa tolérance ces exhibitions honteuses qui lâchent sur les trottoirs des boulevards parisiens toutes les écumes de l’égout social, et métamorphosent nos rues chaque soir en succursales des plus hideux bazars de l’Orient. Les grands scandales publics y sont à peu près inconnus. Le mariage, préparé par des fiançailles solennelles, est généralement respecté. Comme toutes les nations protestantes, le Danemark porte au flanc la plaie domestique du divorce, mais il est assez rare qu’on use, sinon dans les cas extrêmes, de ce remède pire que le mal, et la crainte de la déconsidération arrête presque toujours ceux que ne suffiraient pas à retenir le sentiment de l’honneur conjugal et le respect de la famille.

Le jour même de notre arrivée, Tivoli donnait une grande fête. Le jardin féerique, tout ruisselant de lumière, tout embrasé des couleurs de l’arc-en-ciel et tout retentissant d’harmonie, pouvait vraiment rivaliser avec le palais d’Aladin. Une douzaine de barques pavoisées de lanternes rouges et bleues, comme des gondoles d’opéra-comique, étaient amarrées à la rive du canal. Nous montâmes dans la première. De loin nous arrivaient des rafales d’harmonie où la voix grêle d’un chanteur, perçant quelquefois le mugissement des cuivres, semblait s’engouffrer et disparaître tout à coup dans un abîme grondant. La barque avançait toujours, et les puissants accords de l’orchestre ne nous parvenaient plus que par bouffées sourdes et confuses. Mais, d’un autre côté, j’entendais depuis quelques minutes un chœur de voix mâles, affaiblies par l’éloignement, qui s’élevaient devant nous du sein des flots. L’effet mystérieux de ce chant dans la nuit avait je ne sais quelle couleur fantastique qui reporta mon imagination aux légendes de la mythologie scandinave. On eût dit un concert organisé par l’homme des eaux dans sa grotte de cristal.

--Qu’est-ce? demandai-je à mes guides.

--C’est l’_île des Volontaires_, où les jeunes soldats vont s’exercer le soir. Encore quelques coups de rames, et vous la verrez.

--Que chantent-ils?

--Notre chant national, ou plutôt l’un de nos chants nationaux, car nous en avons pour le moins autant que vous. Ils chantent le _Danebrog_:

«Flotte orgueilleusement sur la Baltique, ô Danebrog, rouge comme le sang! Les ombres de la nuit ne voileront pas ton éclat; la foudre ne t’a point abattu... Jusqu’aux nues ta croix blanche a fait monter le nom du Danemark. Tombée des cieux, ô relique sacrée, tu as conduit aux cieux des héros comme le monde en voit rarement. Avec fierté déploie tes couleurs sur les rives danoises, sur la côte de l’Inde et dans les climats barbares. Écoute la grande voix des flots, qui chante les louanges et la gloire de tes soldats. Ceux qui restent encore s’enflamment d’orgueil à ton nom, et, pour te défendre, sont prêts à courir à la mort. Plane donc sur les mers! Tant que les vaisseaux du Nord n’auront pas volé en éclats, tant qu’un cœur battra dans une poitrine danoise, non, tu ne marcheras jamais seul.»

J’entendais alors pour la première fois ce chant au rythme grave et guerrier. Il respire l’enthousiasme presque religieux des Danois pour le drapeau national envoyé par le ciel à Valdemar le Victorieux, dans une bataille contre les Esthoniens. La tradition conte que les Danois commençaient à plier sous le nombre des idolâtres; l’archevêque Sunesen, qui assistait au combat, leva les bras vers Dieu, comme Moïse sur la Montagne. En réponse à sa prière, le Danebrog tomba du ciel. Suivant d’autres, il fut apporté par un ange. Les soldats de Valdemar se rallièrent autour du nouveau _labarum_ et écrasèrent les païens. Cette légende héroïque et religieuse n’est que la traduction vivante du sentiment patriotique. Le Danebrog a donné son nom au plus ancien ordre de chevalerie du pays. C’est le titre que portait aussi le vaisseau de l’intrépide Hvitfeld, qui, en 1710, aima mieux sauter en mer, avec son équipage, que de se rendre aux Suédois. Tant de souvenirs l’ont rendu sacré au cœur du peuple. Tous considèrent cet étendard divin comme le _palladium_ de la terre natale. D’une rive à l’autre du Seeland, je n’ai pas rencontré un château, pas une ferme, pas une maison isolée, qui n’eût son Danebrog planté sur un mât comme un phare, et flottant en liberté à toutes les brises de la mer et à tous les vents du ciel.

Le succès de Tivoli a naturellement suscité des concurrences qui ne l’ont pas atteint. Quatre ou cinq cents pas plus loin, l’Alhambra sollicite le public par le même genre d’attractions. L’Alhambra est une création du genre mauresque, comme le _Dernier des Abencerrages_. L’arc en fer à cheval, les moucharabiehs et les minarets sont prodigués dans le grand édifice qui s’élève au fond du jardin. On y donne des concerts, on y danse des ballets, on y joue le vaudeville et la pantomime. Rien n’y manque, en un mot, excepté la foule, qui s’obstine à ne point dépasser Tivoli.

Quelques minutes encore, et, en suivant la longue allée de tilleuls bordée de maisons de campagne, de guinguettes et de jardins chantants, vous arriverez au parc de Frédériksberg, promenade favorite des citadins, peuplée de temples, de statues, de chalets, de pavillons chinois, et qui rappelle notre Trianon. Le château, bâti dans les premières années du dix-huitième siècle, jadis résidence royale, aujourd’hui loué par la liste civile à de simples particuliers, mais qui garde le souvenir du populaire Frédéric VI et celui du poëte Œhlenschläger, élevé dans la demeure princière dont son père était régisseur, domine de sa masse imposante les sombres et tortueuses allées du parc. Du haut de la terrasse et du belvédère, la vue s’étend sur le Sund, atteint la pointe d’Elseneur et finit par discerner au loin, dans la brume indécise, où elles se confondent d’abord avec les nuages, les côtes de la Suède.

A l’autre extrémité de la ville, s’ouvre une promenade non moins fréquentée. Par une belle et large route, qui passe entre deux haies de villas charmantes, pareilles à des nids de verdure, on arrive au pavillon champêtre de Charlottenlund, à l’entrée d’une des plus belles forêts du royaume. J’ai suivi cette route par un soleil qui en doublait la beauté. De grands réservoirs, pareils à des cuves, où vient aboutir l’eau de la mer, qu’on y tient en dépôt pour arroser le chemin, sont échelonnés à notre droite. De distance en distance, nous franchissons une barrière, et une main s’étend vers nous pour recevoir l’impôt du péage. La persistance de cette coutume surannée m’étonne dans un pays comme le Danemark: abolir les octrois et laisser subsister les péages, c’est une contradiction bizarre qui s’explique malaisément. Les Danois en sont un peu honteux; mais on m’apprend que c’est le dernier reste d’un usage jadis général, qui ne subsiste plus guère aujourd’hui qu’aux environs de Copenhague, pour maintenir en bon état les abords de la capitale, et qui sera prochainement aboli. Nul pour les piétons, presque nul pour les charrettes, cet impôt s’élève à une somme équivalente à vingt-cinq centimes pour chaque voiture: on a trouvé juste et naturel sans doute de mettre l’entretien de ces routes de plaisance à la charge de ceux pour qui elles ont été faites. La villégiature est fort pratiquée en Danemark, et, je l’ai dit déjà, il n’est pas rare qu’on ait ses affaires à la ville et son habitation aux champs; qu’on mène de front les occupations libérales et la vie de fermier.

Après un déjeuner dans le pavillon rustique de Charlottenlund, j’ai parcouru la vaste et magnifique forêt de Dyrehave, domaine royal semé de palais, de métairies, de fabriques, de restaurants et de cafés, de délicieuses propriétés privées, et enclos tout entier, malgré son étendue, de barrières qu’on ferme la nuit. C’est là surtout qu’on peut admirer la richesse forestière du pays. Le hêtre est l’essence la plus abondante dans les bois du Danemark, dont le défrichement est interdit par la loi, et il y atteint parfois un développement énorme. Dyrehave est un véritable Parc-aux-cerfs, en prenant le mot dans son étymologie rigoureuse. Les daims, les biches et les chevreuils réservés aux plaisirs royaux s’y reposent tranquillement, couchés, comme le berger Tityre, à l’ombre des grands hêtres.

Nous sommes revenus par une route qui longe le Sund, et où s’ouvrent de splendides échappées sur la mer. Debout au seuil de leurs fermes, les paysans, la tête découverte, nous regardent passer. De jeunes garçons à la chevelure blonde, aux grands yeux bleus, s’accoudent paisiblement aux fenêtres et nous saluent avec une gravité toute septentrionale. Un vieux mendiant éclopé, qui a peut-être fait la guerre avec nous du temps de l’_autre_, s’est posté au détour d’un sentier et racle sur un violon faux: _Veillons au salut de l’Empire!_ L’Ermitage, un royal rendez-vous de chasse, isolé au milieu de la forêt, mais qui, malgré son nom, n’a rien de cénobitique; Sorgenfri, le château de la reine douairière; Bernstorff, le palais d’été du roi; l’ex-résidence de la comtesse Danner, l’épouse morganatique de Frédéric VII, qu’elle avait captivé par les grâces de son esprit plus que par les charmes de sa figure, ont défilé successivement sous nos yeux. Nous traversons quelques villages, dont les maisons, comme les habitants, ont un air de propreté et de bien-être à réjouir le cœur. Au centre, l’église de briques élève lourdement sa tour carrée et trapue.--Si l’industrie n’a pris jusqu’à présent en Danemark qu’un essor restreint, l’agriculture, plus encore que le commerce, a atteint un degré de prospérité qui pourrait exciter l’envie et l’émulation de la France. Moins fertile que les îles d’Amack et de Fionie, qui sont les jardins du Danemark, le Seeland est cultivé dans toute son étendue, en dehors des forêts, avec une ardeur et un soin qui ne laissent pas un pouce de terrain sans en tirer parti. Aussi n’est-il pas rare de trouver dans les familles des paysans danois, le plus souvent propriétaires du sol qu’ils cultivent, une aisance qui va jusqu’à la richesse.

En compagnie d’un riche banquier de Copenhague, qui fait autorité au parlement dans les questions financières, j’ai visité de fond en comble la maison d’un de ces paysans, véritable ferme-modèle qui a pris en quelques années, grâce à l’activité laborieuse et à l’intelligence de son propriétaire, une extension prodigieuse, et où les diverses exploitations de la vie rurale sont organisées sur le plus large pied. Bien que la Providence m’ait dépourvu de toute aptitude agricole, j’ai parcouru pendant une heure, avec l’intérêt que m’eût inspiré un voyage en pays inconnu, les moindres régions de ce domaine rustique, depuis la fromagerie souterraine, tenue avec une propreté hollandaise,--d’autres diraient appétissante,--jusqu’aux vastes étables pleines du mugissement des bœufs. Comme pour provoquer une comparaison dont il a le droit d’être fier, le fermier a laissé debout, près des bâtiments nouveaux, l’ancien corps de logis qui marque son point de départ, et qui n’est plus maintenant qu’un appendice subalterne dans l’ensemble des constructions environnantes. Son regard semblait nous dire: «Voilà ce que j’ai pu faire en quelques années, seul, sans l’appui de personne, dans un pays à peine connu des Français, et dans une solitude dont les députés ne savaient pas autrefois le chemin. La ville est loin: de ma ferme, j’ai fait une petite ville, où je me suffis à moi-même. Je suis monarque absolu d’un domaine créé de mes mains et qui n’existe que par moi. La terre est rude, mais je le suis plus encore, et je l’ai vaincue, en la forçant de me rendre au centuple ce que je lui avais donné.»

Cette excursion en forêt, qui a duré un jour, est l’une de celles où j’ai pu le mieux voir le caractère pour ainsi dire tout intime de la nature en Danemark. Il ne faut y chercher décidément ni les grands aspects, ni les paysages variés et dramatiques. Pas un fleuve, pas une montagne, presque pas un coteau proprement dit; seulement de douces et continuelles ondulations de terrain. La plus haute colline du Seeland a 200 pieds d’élévation. Le Jutland, mieux partagé, en possède une de 500 pieds, qui est l’Himalaya du royaume: aussi, dans leur orgueil, les indigènes l’ont-ils baptisée d’un nom qui veut dire la _Montagne du ciel_. Et pourtant ces paysages à l’horizon restreint ont en eux-mêmes un charme étrange et pénétrant. J’aime le Nord d’un amour particulier, je l’avoue; moins battue en tous sens par les pieds des touristes que la nature du Midi, moins profanée par les investigations profanes, les admirations convenues, la curiosité avide et gloutonne des Anglais en voyage, d’un éclat moins pompeux et moins saisissant à coup sûr, la nature du Nord agit sur l’âme avec plus de mystère et de recueillement. Fontenelle, qui a si ingénieusement réhabilité la lune, dirait que c’est une blonde à la beauté mélancolique et voilée. Les échappées du soleil à travers le ciel profond et brumeux y produisent l’effet délicieux d’un sourire dont la grâce illumine tout à coup un visage un peu triste. D’ailleurs, à chaque pas, la mer vient mêler sa forte saveur et ajouter ses perspectives lointaines aux horizons bornés, qu’elle agrandit tout à coup d’une ouverture par où le regard plonge sur l’infini. La mer est la grande poésie visible ou cachée de ces paysages, à travers lesquels, pour ainsi dire, elle circule comme l’âme dans le corps et la séve dans les plantes. Même lorsqu’on ne l’aperçoit pas, on la sent dans la fraîche verdure des prés et des arbres, dans l’eau des lacs et dans le vent qui souffle.

Le climat du Danemark, généralement humide et assez variable, est moins froid que celui de la Suède. Après un hiver parfois très-rude, l’été arrive tout à coup, presque sans transition. En un clin d’œil la glace est fondue, et la campagne, quelques jours auparavant ensevelie sous un linceul de neige, apparaît revêtue d’un moelleux et délicat tapis de verdure, qu’émaille une flore ravissante. Aussi le 1er mai ramène-t-il, en Danemark comme en Suède, une fête nationale où les villageois endimanchés, sous la direction d’un roi élu pour la circonstance, célèbrent par des chants et des danses le réveil de la nature et le retour du printemps.

J’ai revu la forêt de Dyrehave sous un autre aspect, mais avec des impressions semblables. C’était la nuit, après avoir dîné avec quelques amis à quelques kilomètres de Copenhague, dans l’établissement de bains de Klampenborg, le Trouville de la Baltique, une des plus belles plages du monde, dont les grands arbres vont baigner leurs pieds dans les flots. Pendant le repas, nos regards, par les fenêtres entr’ouvertes, embrassaient une mer d’azur éclairée par les derniers et chauds rayons d’un soleil italien. En levant les yeux, on se fût cru sur les bords du golfe de Naples, et, en prêtant l’oreille, sur le boulevard Montmartre. Un de mes amis danois m’avait pris dans sa voiture pour me conduire, à 2 ou 3 lieues de là, au domaine où il vit en sage et en homme heureux, dans une laborieuse solitude, au milieu de ses champs et de ses livres, cumulant l’étude et l’économie rurale, qu’il pratique dans sa ferme, avec celle de l’économie politique, qu’il enseigne à l’université de Copenhague.

Minuit sonnait quand nous partîmes de Klampenborg. Malgré la chaleur du jour, qui devait être suivie d’un lendemain plus chaud encore, je me sentais grelotter sous le paletot garni de fourrures que mon ami m’avait jeté sur les épaules. La lune avait noyé toutes les étoiles du ciel dans son éclat, et inondait la terre d’une clarté froide et blanche, pareille à celle d’une aurore boréale. Dans le silence et le calme absolus de la nuit, la nature apparaissait comme pétrifiée en sa pâleur marmoréenne, pareille à Ophélie au linceul. Au-dessus des petits lacs planaient des vapeurs qu’on eût prises de loin pour des fantômes aux longues draperies pendantes: c’est le phénomène, fréquent dans les régions septentrionales, que le peuple appelle la _danse des fées_.

Nous rentrâmes dans la forêt. Bien qu’il fût près d’une heure du matin, une vieille femme vint nous ouvrir la barrière, en nous souhaitant la bienvenue d’une voix cordiale. Nous marchions, sans autre rencontre que celle de troupeaux de bœufs sommeillant sur le gazon et qui nous regardaient d’un air indolent, ou de bandes de cerfs effarouchés qui prenaient leur vol sur notre passage comme des nichées d’oiseaux. Le bois semblait agité de tressaillements invisibles: des craquements de branches, des froissements de feuilles, des bramements plaintifs et étouffés s’élevaient autour de nous, puis l’on entendait un bruit de pas rapides, et l’on voyait déboucher, au fond des clairières, des troupeaux d’ombres bondissantes qui semblaient affolées de terreur.

La voiture roula une heure encore. Un petit cocher de quatorze ans, à la chevelure d’un blond pâle, aux oreilles percées d’anneaux, magnifique type du sang-froid et de l’impassibilité du Nord, taciturne comme un diplomate et recueilli comme un juge, tenait les rênes et le fouet, en ayant l’air de sommeiller sur son siége. Depuis quelques minutes, mon compagnon paraissait inquiet et promenait ses regards en tous sens autour de lui. Enfin il se pencha vers le cocher, et lui adressa vivement la parole.

«Qu’y a-t-il? demandai-je.

--Je l’avertis que nous sommes égarés.

--Et qu’est-ce qu’il vous répond?

--Il me répond: «Ah!...» Il paraît qu’il s’en doutait.

--Alors pourquoi n’en disait-il rien?

--Il attendait que je m’en doutasse moi-même.»

Mon ami se pencha de nouveau et recommença ses explications en termes animés. Soulevant à peine son visage endormi, le petit cocher écouta tranquillement, sans donner d’autre signe de vie.

«Voyez-vous, reprit mon compagnon, il ne connaît pas encore le chemin, qui est assez compliqué, la nuit surtout. Je lui explique qu’il s’est trompé de barrière, et qu’il faut retourner à celle par où nous sommes entrés il y a une heure.

--Et que dit-il à cela?

--Il m’a répondu: «Bon!»

--Pourquoi donc ne retourne-t-il pas?

--Mais laissez-lui le temps, Français que vous êtes!»

En effet, au bout de quelques pas, le petit cocher, qui était enfin parvenu à loger solidement cette idée nouvelle dans sa tête, tira les rênes en claquant doucement de la langue, et la voiture revint sur ses pas, du même train paisible et modéré.

«Superbe! m’écriai-je, il est superbe! Un monosyllabe et un claquement de langue, voilà tout ce que lui a coûté, à deux heures du matin, par un froid de quelques degrés au-dessous de zéro, une bévue qui eût arraché des cris de colère et de désespoir à tous les cochers de la création. Un Français en aurait eu pour un quart d’heure d’exclamations, d’explications et de lamentations: il eût commencé par prouver qu’il n’était point perdu; puis il eût prouvé qu’il n’y avait pas de sa faute; puis il eût juré et accablé ses chevaux de coups de fouet, pour se soulager.

--Vous voyez donc que mon petit Scandinave a encore économisé quatorze minutes, malgré ses allures placides; car je vous prie de me dire si votre Français, avec tous ses coups de fouet et tous ses jurements, pourrait revenir plus vite sur ses pas.»

En effet, d’un second claquement de langue, le cocher avait animé son cheval, qui courait maintenant comme le bon coursier Skimming en personne.

Vers trois heures, nous étions à Hammeltofte, et quelques minutes après, je dormais de toute mon âme dans un lit grand comme une chambre à coucher parisienne. Au premier rayon de l’aube, un concert toujours grandissant, formé du croassement des corbeaux perchés sur les arbres voisins, du roucoulement des pigeons, du mugissement des bœufs, du bêlement des moutons, des aboiements répétés d’un grand chien danois,--car, quoi qu’en aient prétendu des voyageurs légers, il y a au moins un chien danois en Danemark; je l’ai vu,--du gloussement des poules et de la fanfare des coqs, du roulement des chariots, du hennissement et du piétinement des chevaux, vint d’abord se mêler à mes rêves, puis secouer le sommeil de plomb sous lequel je gisais écrasé, comme Encelade sous sa montagne. J’eus beau lutter de mon mieux, opposant la force d’inertie aux bruits qui m’assiégeaient de toutes parts: ils me poursuivaient sous la couverture, avec une persistance flegmatique et une ténacité douce, semblant, à mesure que je faisais effort pour ne point les entendre, se resserrer autour de moi, se concentrer dans la chambre et enfin éclater dans ma tête. Je ne tardai pas à voir qu’il était inutile de résister davantage: la vie s’était levée avec le jour, et le mouvement ne devait plus s’arrêter.

Je sommeillais à demi dans un reste de torpeur, entrecoupé de soubresauts à chaque note plus aiguë de ce concert rustique, lorsque mon hôte entra, l’air frais, dispos et gaillard. Il n’était pas tout à fait six heures du matin.

«Eh quoi! déjà levé, m’écriai-je.

--Oui, je viens de prendre mon bain.

--Vous avez des bains ici?

--Dans le petit lac que je vous ai montré cette nuit. A cinq heures du matin l’eau est excellente. On s’y jette la tête la première, et l’on y barbote cinq minutes. Cela fouette le sang et éveille les idées. Il n’y a guère que deux ou trois kilomètres de marche: c’est l’affaire d’une heure. J’avais bien envie de vous éveiller, mais j’ai pensé que vous étiez peut-être un peu las.

«Ah! lui dis-je, ne vous excusez pas, je vous pardonne de grand cœur, et je me lève tout de suite, car je vois bien que votre maison n’est pas faite pour être habitée par les paresseux.»

Nous déjeunâmes à la hâte, et une demi-heure après, nous nous acheminions vers la gare, afin de rentrer par le premier train à Copenhague, d’où nous devions repartir dans la matinée pour aller visiter Roëskilde, l’ancienne capitale du Danemark.

X

ROESKILDE, FRÉDÉRIKSBORG, ELSENEUR ET LE TOMBEAU D’HAMLET.

Comme un voyageur qui, séduit par les charmes de la route, s’est amusé à l’école buissonnière, il faut maintenant que je prenne les chemins de traverse pour arriver au but.

Roëskilde n’est plus aujourd’hui qu’une toute petite ville de cinq mille habitants. De ses vingt-sept églises, il ne lui en reste qu’une, et de sa splendeur passée elle n’a gardé que le souvenir. Mais les souverains reposent aux lieux qui furent le berceau de la royauté et qui n’en sont plus que le cimetière. En perdant son titre de capitale, Roëskilde est restée la nécropole monarchique; elle a sa grande salle du trône dans la galerie funèbre où se succèdent les tombeaux des rois.

La cathédrale est une magnifique église en style romano-byzantin, où le plein-cintre se marie à l’ogive, et dont l’architecture simple et sévère emprunte un caractère particulier à l’emploi de la brique. Fondée en 980 par le terrible roi Harald _à la dent bleue_, qui se convertit au christianisme pendant le cours de son règne, elle a été reconstruite deux ou trois siècles plus tard. Ses deux tours, que surmontent des flèches élancées, et le clocher aérien qui s’élève sur la toiture de cuivre, à la jonction du transept avec le chevet, dominent de loin le paysage. Dès qu’on a dépassé le seuil, la hauteur des piliers et la hardiesse des voûtes saisissent le regard. Elle est entourée, à l’intérieur, d’une galerie que décorent de grandes toiles, généralement plus remarquables par leurs dimensions que par le talent des artistes. Une belle chaire de pierre peinte décore la nef centrale, et les boiseries des stalles, où se déroule l’histoire de la Bible, méritent l’attention des archéologues. Son autel colossal est un rare chef-d’œuvre d’orfévrerie et de sculpture religieuses.

Mais les principaux ornements de la cathédrale de Roëskilde ce sont les tombeaux des rois. La Sémiramis du Nord, la grande Marguerite, qui réunit sous son sceptre, par le traité de Calmar, les trois royaumes scandinaves, y est enterrée. Le monument de Christian IV, surmonté d’une statue de bronze par Thorvaldsen, n’est qu’un cénotaphe: le grand roi dort dans un simple caveau, sous la garde de sa victorieuse épée. Une chapelle magnifique conserve presque toutes les tombes de la dynastie d’Oldenbourg, depuis celle de son fondateur, Christian Ier, géant dont on a marqué la taille à l’un des piliers de l’église, jusqu’à celle des derniers souverains de cette maison, qui ne s’est éteinte qu’en 1863. Christian III et Frédéric II ont d’incomparables mausolées, qui, comme ceux des ducs de Bourgogne au musée de Dijon, et de Marguerite d’Autriche dans l’église de Brou, demanderaient des pages entières de description, écrites avec le style plastique de Théophile Gautier. Le dernier roi, Frédéric VII, repose sous un monument que les Danoises ont décoré d’une couronne votive en or, symbole touchant du deuil et des regrets de la patrie. Une plaque de marbre désigne la tombe de Saxo le Grammairien, enseveli au milieu des rois, comme Pope et Dryden à Westminster.

La cathédrale de Roëskilde domine la Baltique, dont les flots éternellement bleus s’agitent d’un mouvement presque insensible à ses pieds. De la place qui l’avoisine, on nous a montré l’_Ise-fjord_, c’est-à-dire le _Golfe de glace_, qui découpe profondément sur la rive de l’île son échancrure azurée. Par les hivers rigoureux, la mer gèle dans ces détroits resserrés qui baignent les innombrables îles de l’archipel danois, et l’Ise-fjord, fermé aux navires, n’est plus abordable qu’en patins ou en traîneaux.

Le lendemain, nous nous embarquions sur un bateau à vapeur pour remonter vers la pointe nord du Seeland, jusqu’à Elseneur et Kronborg. Comment venir en Danemark sans aller voir la ville dont Shakespeare a fait le théâtre de son plus beau drame? La côte que nous suivons est charmante, et la vue qui se déroule devant nous incomparable. Il faut aller bien loin, peut-être jusqu’au Bosphore, pour trouver un coup d’œil plus grandiose que celui dont le haut du Sund nous offre le magique spectacle. Le rivage du Danemark et celui de la Suède, que séparent quelques kilomètres à peine, semblent s’arrondir et se rejoindre, et le détroit qui unit le Sund au Cattégat disparaît dans l’éloignement. La Baltique ressemble à un lac d’azur entouré d’une blanche ceinture de villes. Sur notre gauche se dessine la tour carrée d’Elseneur; en avant, jaillissent des flots la flèche orientale, les bizarres tourelles et les bastions du château de Kronborg, sentinelle avancée de la mer, jetée comme par un trait d’arbalète sur la pointe aiguë d’un cap, pour garder l’entrée du Sund. Quand le Danemark possédait la Suède, nul vaisseau n’eût pu franchir sans sa permission le défilé redoutable, gardé de part et d’autre par deux rangées de bouches à feu: depuis qu’il l’a perdue, et même avant qu’on eût racheté le droit de péage qu’il s’était arrogé de temps immémorial, Kronborg n’était qu’un épouvantail auquel on échappait aisément en passant hors de portée de ses canons. Aujourd’hui ce n’est plus qu’un objet d’art, un décor admirable qui ferme dignement la perspective d’un des plus beaux tableaux du monde. A droite, la côte suédoise apparaît comme à portée de la main, avec les maisons d’Helsingborg émergeant en vapeurs indécises du milieu des vagues, et qu’on dirait groupées humblement au pied du château.

Le capitaine me signale à quelque distance la petite île de Hwen. S’il faut en croire un vieux chant danois des temps héroïques, elle a reçu son nom de la belle Hwenilde, la femme du chevalier Haagen, qui la conquit par maints exploits. Mais l’île de Hwen emprunte au séjour de Tycho-Brahé une gloire plus récente et plus authentique. Étrange figure que celle de cet illustre personnage, qui tient à la fois du mage et du savant, du gentilhomme et de l’aventurier! Chimiste et alchimiste, astronome et astrologue, il mêle dans son système les vérités de Copernic aux vieilles erreurs de Ptolémée, et dépense un savoir immense et un trésor d’observations sans rivales à soutenir une hypothèse impossible. Dans l’île de Hwen, que le roi Frédéric II lui avait donnée pour la vie, Tycho fit élever un observatoire, entre deux forteresses baptisées de noms allégoriques qu’il avait empruntés à l’objet habituel de ses études. Autour de sa demeure, le _Palais d’Uranie_, surmontée d’un belvédère qui s’appelait le _Château des étoiles_, s’étendaient de vastes ateliers pour la construction et la réparation des instruments, une imprimerie pour publier ses travaux, et des laboratoires où il poursuivait, concurremment avec ses études astronomiques, celle des métaux soumis aux influences sidérales. Vingt jeunes gens, la fleur des universités danoises, se disputaient l’honneur de travailler à ses observations et à ses calculs. Tycho menait l’existence d’un souverain dans son île, où les plus hauts personnages, les ducs et les landgraves allemands, les rois et les reines du Danemark, venaient le visiter à l’envi, et où il semblait exercer une domination absolue sur les cieux aussi bien que sur la terre. Les habitants entouraient d’un respect superstitieux et craintif cet homme surnaturel, qui passait sa vie au milieu des étoiles, qui déchaînait la pluie ou les vents, présidait aux éclipses, causait avec les comètes, et n’apparaissait jamais à leurs yeux que dans le faste d’un prince, entouré d’une cour empressée.

Pendant vingt ans, Tycho fit de son île le royaume de la science et l’Éden de l’astronomie. Mais la mort de son protecteur lui fut fatale. Vaincu par la conspiration des ennemis que lui avaient mérités son caractère altier, le luxe de sa vie, les faveurs du souverain et l’éclat de ses découvertes, il dut quitter Hwen, qui devint après lui la propriété d’une favorite royale. Tandis que l’astronome s’embarquait, avec sa femme, ses six enfants et quelques élèves dévoués, sur un vaisseau équipé à ses frais, la nouvelle reine de l’île entrait derrière lui pour prendre sa place à peine vide, et se hâtait de faire démolir l’observatoire avec le _Palais d’Uranie_.

Les rues d’Elseneur sont bordées de maisons riantes, où la variété des goûts se trahit dans la variété des couleurs. Peu de villes ont été plus éprouvées: à cinq reprises différentes elle fut détruite par l’incendie, et autant de fois ravagée par la peste, sans compter les malheurs courants; toujours elle s’est relevée de ses ruines, grâce à sa position merveilleuse. L’abolition du péage, il y a vingt ans, a porté un coup sensible à la prospérité matérielle et à l’animation d’Elseneur, qui était, à certains moments de l’année, l’une des villes maritimes les plus pittoresques de l’Europe. Aujourd’hui c’est un port paisible, peuplé de neuf mille habitants, où l’on entend parfois encore, grâce à la multitude des vaisseaux qui franchissent chaque année le détroit du Sund, et à la sûreté de l’abri qu’il leur offre contre les vents et le courant de ces dangereux parages, résonner tous les idiomes des deux mondes.

Nous reviendrons dîner ici; mais, en attendant, les amis qui nous servent de guides nous entraînent vers la petite ville de Frédériksborg, dont le château compte parmi les merveilles du pays.

Frédériksborg est l’un des plus curieux spécimens et en même temps le chef-d’œuvre, avec Rosenborg, de ce style pseudo-gothique inauguré en Danemark sous le règne de Christian IV, et qui constitue une architecture très-caractéristique et très-reconnaissable entre toutes. Il est difficile de se rendre compte, à première vue, de la configuration exacte de ce monument étrange, vaste et irrégulier, qui tient à la fois de la forteresse et du palais. On y entre, comme dans une citadelle, par trois ponts aux arches massives jetées sur les bras du lac au centre duquel il est bâti. Une tour isolée dresse sa masse imposante en avant de l’édifice, dans l’ornementation duquel les dômes se mêlent aux clochetons, aux campaniles, aux flèches et aux lanternes aériennes; où l’ogive alterne avec les colonnes et les arcades classiques, surmontées de statues. On retrouve dans les détails de la façade plusieurs des traits distinctifs de l’architecture hollandaise, en particulier les obélisques soutenus ou surmontés de boules, les hauts frontons bizarres, à plusieurs étages, aux lignes rompues et arrondies en sens inverse, les bordures de pierres blanches, de longueur inégale, contournant les angles, encadrant les fenêtres, et se détachant avec éclat sur le ton brun des briques.

Quoi qu’il en soit, le château de Frédériksborg a grand air, et je regrette vivement de n’avoir pu l’étudier plus à fond. Ce n’est pas en un simple coup d’œil qu’on juge un édifice si étendu et si compliqué. Je n’ai vu à l’aise que la chapelle, merveille d’art et de luxe, qui égale au moins, si elle ne les dépasse, toutes les magnificences de Versailles. Les matériaux les plus rares et les plus précieux, l’or, le marbre, l’ivoire, le cèdre et d’autres essences exotiques, choisies et travaillées à grands frais, ont été seuls employés à la décoration du somptueux édifice. La chaire où, dans l’encadrement des colonnes, se détachent les figures du Christ et des apôtres, éblouit et charme les yeux. Les murs sont blasonnés par les écussons des chevaliers de l’Éléphant.

On sait que l’ordre de l’Éléphant, le premier du Danemark, et dont l’origine est toute catholique, ne se donne, du moins en principe, qu’aux souverains et aux grands personnages qui peuvent justifier de leurs titres authentiques de noblesse. Si les statuts en étaient rigoureusement observés, il faudrait pour l’obtenir autant de quartiers qu’il en fallait jadis pour monter dans les carrosses de Louis XIV. Mais, par bonheur, il est avec les généalogistes des accommodements: je n’en veux d’autre preuve que l’ordonnance royale qui conféra la grand’croix du Danebrog à Thorvaldsen, fils d’un pauvre artisan, et portant dans la composition même de son nom le certificat de sa naissance roturière[21]. Le roi lui avait octroyé des lettres de noblesse près de trente années auparavant, mais le grand artiste savait à quoi s’en tenir sur l’antiquité de son origine. Je n’en ai pas moins vu dans la salle de l’ordre, à Frédériksborg, son blason entouré d’armoiries féodales, avec l’image du dieu _Thor_ au centre. L’idée est ingénieuse, assurément, et nul autre chevalier ne peut se vanter d’avoir de plus illustres ancêtres.

[21] La terminaison _sen_ (fils de), si fréquente en Danemark.

Frédériksborg est le Versailles de la monarchie danoise. La dynastie d’Oldenbourg l’a rempli de ses souvenirs et de sa magnificence. Caroline-Mathilde, cette touchante et dramatique figure, la Marie Stuart du Danemark, a gravé avec un diamant, sur l’une des vitres du château, un vers anglais qu’on ne peut lire sans une émotion poignante:

O Dieu, garde-moi innocente, et fais les autres grands!

Innocente, malgré les aveux arrachés à Struensée par la torture, peut-être le fut-elle en effet. L’histoire n’a pas encore débrouillé cette sombre énigme, et qui ne sait tout ce que peuvent la haine et la calomnie contre une reine détrônée?

En 1859, un incendie terrible dévora presque en entier le château de Frédériksborg. Mais, grâce au sentiment patriotique, si profond dans le cœur des Danois; grâce à l’amour de la nation pour le roi populaire Frédéric VII, dont ce palais était le séjour favori, les ravages produits par cette catastrophe sont réparés en très-grande partie. Il n’y eut pas un pauvre qui ne se jugeât tenu d’apporter son obole à la souscription publique. Quelques années encore, et malgré les ressources restreintes du pays, le monument national, enrichi à l’envi par les plus illustres rois et les plus habiles artistes, revivra dans l’intégrité de sa splendeur primitive, relevé par la main du peuple sur les trois îles qui lui servent de soutien.

Les environs sont charmants, et, sans la chaleur tropicale qui nous accable, on ne se lasserait pas de les admirer. Près du château, la _Chambre des bains_ se cache sous la verdure, au bord des flots paisibles. Les lacs, les petites îles et leurs pavillons de plaisance, les kiosques, les chalets, les villas avec leurs pelouses fleurissantes et leurs vergers dignes de la Normandie, les fermes de briques étincelantes de propreté, les forêts touffues, entrecoupées de délicieuses clairières, et les prairies alternant avec les champs de blé; çà et là une barque qui vogue doucement, sa voile blanche arrondie comme l’aile d’un cygne; la flèche d’une église rustique trouant les sombres masses du feuillage; puis, jeté comme une note mélancolique dans cette heureuse nature, un dolmen ou un tumulus, du fond duquel un mort de trois mille ans nous murmure au passage l’_et ego in Arcadia_ qu’épelle sur un tombeau le berger du Poussin,--ainsi se déroule, pendant quelques lieues, ce paysage dont le charme discret, sans éblouir les sens, finit par s’insinuer jusqu’au cœur.

Nous laissons derrière nous Fredensborg, le château de la Paix, bâti au siècle dernier par Frédéric IV, délicieux réduit pastoral à l’usage de la royauté. Le palais, construit en briques blanches, au milieu des bois qui l’abritent sous leurs barrières de verdure, et sur les rivages du beau lac d’Esrom, n’a guère de monumental que sa grande coupole, flanquée aux angles de quatre clochetons; mais les jardins qui, avec un caractère plus intime, rappellent ceux de Versailles, comme le parc de Frédériksborg nous a rappelé Trianon, inspireraient des goûts bucoliques au monarque le plus belliqueux.

Enfin nous voici de retour à Elseneur. La table est dressée dans le château de Marienlyst (_le délice de Marie_), qui touche à la ville. C’est un grand établissement de bains de mer, qui s’est ouvert juste à temps pour consoler Elseneur du coup que venait de lui porter l’abolition des droits du Sund, et pour combattre la ruine dont elle concevait déjà le sinistre présage. L’admirable beauté des vues et des sites environnants n’a pas moins contribué à son rapide succès que les principes fortifiants des eaux et la salubrité de l’air, purifié sans cesse par la brise marine. Les baigneurs peuvent se partager, à leur gré, entre deux mers, et passer des flots tranquilles de la Baltique aux vagues plus profondes, plus âpres et plus salées de la mer du Nord. Le petit cap de Kronborg marque la ligne de démarcation de l’une à l’autre, et les distingue sans les séparer: en bas, le Sund vient doucement caresser le rivage; en haut, le Cattégat se brise impétueusement sur le sable.

A la fin du dîner, tandis que, selon la coutume danoise, les convives échangeaient de cordiales poignées de main, accompagnées du _Grand bien vous fasse_! qui termine invariablement chaque repas, je m’échappais clandestinement avec mon voisin de table, un fort aimable et savant magistrat par qui j’aimerais à être jugé, si je dois jamais l’être, pour aller voir le ruisseau d’Ophélie et le tombeau d’Hamlet. Nous avions dîné au troisième étage, mais nous sortîmes de plain-pied par l’une des porte-fenêtres qui s’ouvrent sur la forêt à laquelle est adossé le château.

«Et d’abord Hamlet a-t-il jamais vécu, ou n’est-il qu’un personnage légendaire?... Il est permis de se le demander, fit mon compagnon en me prenant le bras.

--C’est justement ce que dit le héros lui-même: _To be or not to be, that is the question!_

--En tout cas, s’il a vécu, c’est dans le Jutland, d’après le récit de Saxo Grammaticus, qui a servi de guide à votre Belleforest et à Shakespeare. Il n’a certainement jamais mis le pied en Seeland, ni pendant sa vie ni après sa mort, et l’on ne pourrait trouver nulle part un témoignage quelconque à l’appui de cette excursion. Ceci dit, je vais vous montrer son tombeau.

--Mais comment se fait-il qu’Elseneur ait la tombe d’un homme qui est enterré ailleurs, si toutefois il est enterré quelque part?

--Et les Anglais en voyage! Vous n’y songez pas. Ce sont eux qui ont forcé le geôlier du château d’If à inventer le cachot de Monte-Christo: jugez s’il y avait moyen de ne point leur montrer le tombeau d’Hamlet! Shakespeare est infaillible: il ne se discute pas. Accuser de mensonge le poëte national de l’Angleterre, c’est manquer de respect à l’Angleterre elle-même. Quand on essaye de les avertir, ils se fâchent tout rouges et nous traitent de sauvages: on leur a fait le tombeau d’Hamlet, et ils sont contents. On en avait même fait trois; il n’en reste qu’un, mais c’est le plus _authentique_ et le premier de tous. Les compatriotes de Shakespeare ont dépecé les deux autres avec leurs couteaux, pour emporter un souvenir. Croiriez-vous que des familles anglaises viennent passer la saison aux bains de Marienlyst, uniquement afin de vivre aux lieux où n’a pas vécu l’amant d’Ophélie, de rechercher la trace imaginaire de ses pas et de méditer chaque jour sur une tombe qui n’est ni la sienne, ni celle de personne!

--Au fond, rien n’est plus digne de respect.

--C’est vrai... Voici le tombeau.

Nous étions arrivés à un petit rond-point de gazon, au centre duquel s’élève un tronçon de colonne haut de deux ou trois pieds. Rien de plus; pas même un nom gravé sur la pierre. Cette simplicité excessive, contrairement peut-être à l’idée de l’inventeur, n’a absolument rien de sévère ni d’imposant, et le tombeau d’Hamlet produit tout juste l’effet d’une borne milliaire au milieu du bois.

Mais la terrasse qui s’ouvre à deux pas de là sur la mer, dédommage de cette impression mesquine. A droite, la ville aux maisons rouges, avec les drapeaux de tous les pays du monde flottant sur les résidences des consuls; à gauche, les flèches de Kronborg; en face, les côtes onduleuses et pittoresques de la Suède, avec les ruines de la tour carrée d’Helsingborg, les rochers bleus du cap Kullen, à l’ombre desquels deux ou trois villages se tiennent accroupis, couronnés d’un phare dont la silhouette se profile à l’horizon; enfin, sous les pieds du spectateur, aussi loin que son regard s’étende, le Sund aux vagues d’azur, tout couvert d’un fourmillement de bateaux à vapeur, de vaisseaux à voiles, de trois-mâts, de chasse-marée et de petites barques, pareilles à des mouettes qui rasent la surface des flots, se croisant dans un mouvement perpétuel pour passer de la Baltique à la mer du Nord et de la mer du Nord à la Baltique!

Nous sommes descendus vers Kronborg, pour examiner de près la masse imposante et sombre de la vieille forteresse, sa cour, où l’herbe pousse entre les pavés, ses bastions, ses casemates, et ses rangées de canons gothiques qui semblent diriger encore vers la mer une menace inutile. Le jour tombait. Dans les premières ombres du crépuscule, j’ai parcouru en tous sens l’esplanade où l’ombre apparut à Hamlet. Le cadre semble fait à souhait pour la scène; il la rend vraisemblable et l’évoque à l’imagination du visiteur. Telle est la puissance des lieux, et telle est aussi celle du génie, que j’oubliai un instant les démonstrations de mon guide et l’impitoyable démenti que l’histoire inflige à la légende. Le drame ressuscita devant moi, et j’entendis dans la nuit, mêlées au souffle du vent et au murmure des flots, les paroles du fantôme: «O horreur! horreur! ô comble de l’horreur!... Mais déjà le ver luisant, dont le feu sans chaleur commence à pâlir, annonce le retour du matin. Adieu, et souviens-toi!...» L’art est plus fort que la vérité même. Ses créations vivent d’une vie qu’on ne peut plus détruire, et, parce que Shakespeare l’a voulu, Elseneur restera toujours la patrie d’Hamlet. J’ai cherché en vain, aux alentours, le ruisseau ombragé d’un saule où se noya la plaintive Ophélie. Il n’y a pas un seul ruisseau dans les environs de la ville. Les Anglais en sont quittes pour le remplacer par un lac. Si Shakespeare a choisi Elseneur pour en faire le théâtre de sa tragédie, c’est à cause des relations fréquentes entretenues dès lors par l’Angleterre avec ce port célèbre, qui était le point le plus connu, comme le plus pittoresque et le plus dramatique du Danemark, le seul peut-être dont il eût jamais nettement entendu parler.

Le lendemain était la dernière journée de notre séjour à Copenhague; avant notre départ, nous sommes allés au palais d’Amalienborg, présenter nos hommages au souverain de la maison de Glucksbourg. S. M. Christian IX, qui a eu à traverser, dans les premiers jours de son avénement au trône, la rude épreuve de la guerre de 1864, est un monarque franchement constitutionnel, qui règne et ne gouverne pas. Sa taille est moyenne, sa physionomie affable, et dans ses manières simples et modestes la bienveillance domine encore la distinction. Nous avons quitté le palais, après une audience d’un quart d’heure, plus charmés de la courtoisie de l’homme que frappés de la majesté du souverain.

On connaît la singulière fortune de cette famille royale du Danemark, qui semble destinée à disperser tous ses membres sur les différents trônes de l’Europe. En quelques années, elle a donné la princesse de Galles à l’Angleterre, la princesse Dagmar à la Russie, et le roi Georges Ier à la Grèce. Qui sait si cette monarchie, faible et cruellement éprouvée, n’est point destinée à réparer les malheurs de la patrie par l’éclat et l’appui de ses alliances?

XI

CONCLUSION.

Et maintenant l’heure du départ est venue.

J’emporte un souvenir impérissable de cette bonne, honnête et loyale nation, qui aime la France, qui reste grande, malgré sa petitesse, par ses vertus politiques et civiles, sa dignité, son esprit national et la façon dont elle comprend l’alliance du respect de l’autorité avec le culte de la liberté. Cette race est, comme la poésie de ses anciens bardes, simple et forte, chaste et guerrière. Elle unit la réflexion à la persistance; rien n’est plus étranger à son tempérament que la mobilité inquiète, les élans superficiels, vagabonds et désordonnés des races méridionales. Fidèle, jusqu’au sein du progrès, à toutes les traditions du passé, elle aime d’un égal amour le sol natal et le foyer domestique, et porte dans le patriotisme ses vertus de famille. Fière et naïve à la fois, alliant un reste de rudesse scandinave à une bonhomie affectueuse et cordiale, hospitalière comme aux âges héroïques et courtoise comme aux temps de la chevalerie, voilant un grand fonds de tendresse et d’enthousiasme sous l’apparente froideur du Nord, comme la verdure du sol natal se cache sous la neige pour s’épanouir aux premiers rayons du soleil printanier, elle a l’instinct des choses nobles, qui respire en tous ses poëmes, la séve et la fraîcheur à demi-sauvages de sa nature sans éclat, mais vigoureuse et salubre.

Ce petit pays a eu une histoire illustre et joué un rôle éclatant. Les Cimbres ont fait trembler Rome, et les Northmans pleurer Charlemagne. Il a conquis l’Angleterre, tenu tout le Nord sous son sceptre et exercé l’empire des mers. Il a compté des souverains qui remplirent l’Europe de leur nom, comme les Canut, les Valdemar, les Marguerite et les Christian IV. De Saxo le Grammairien à Œhlenschläger, de Holberg à Thorvaldsen et de Tycho-Brahé à Œrsted, il a produit en tous genres une longue série d’hommes illustres que pourrait lui envier une nation de premier ordre. Hélas! les jours de la gloire sont loin, et il est aujourd’hui bien déchu de sa splendeur passée. Après avoir commandé à tant de millions d’hommes, le voilà réduit à 1,700,000 habitants. Il a perdu le Holstein et le Slesvig; il a vendu Saint-Thomas et les Antilles danoises. Mais il possède encore, avec le Groënland, l’Islande et les Feroë, les terres les plus _antiques_, les plus mystérieuses, les plus impénétrables du monde, berceaux de sa langue et de son histoire, premiers anneaux d’une chaîne rompue qui le rattachent aux origines de sa légende héroïque, témoins et satellites persistants d’une grandeur évanouie, dont ils gardent le souvenir. Il n’a cessé de prouver, dans le commencement de ce siècle, que la séve du génie national n’est pas tarie, et que le sang généreux des ancêtres n’a point dégénéré dans ses veines.

Mais depuis quelques années, à mesure que s’affaiblit le souvenir du grand désastre national, la discorde se glisse dans cette petite nation que le patriotisme avait réunie tout entière en un sentiment commun de colère et de douleur. Les questions politiques et sociales divisent de plus en plus les esprits. La Chambre basse (le Folkething), peuplée presque exclusivement, par le suffrage universel, de petits paysans et de maîtres d’école, s’est mise en hostilité déclarée avec la Chambre haute et vise à accaparer le gouvernement. Elle n’a point hésité, dans sa dernière session, à refuser le vote du budget. La bataille s’est ardemment engagée entre les partis extrêmes. Les Français, qui aiment le Danemark, ont recueilli avec tristesse l’écho de ces agitations stériles. Plus une nation est petite et faible, plus elle a besoin de concorde: elle ne saurait vivre que par la sagesse et l’union. Le Danemark a sa crise intérieure, qui pourrait devenir plus redoutable que celle dont il est sorti, il y a treize ans, en laissant trois de ses membres sur le champ de bataille. Il avait alors resserré ses tronçons mutilés autour du drapeau national, pareil au régiment dont la mitraille ennemie vient d’éclaircir les rangs. Puisse-t-il ne pas oublier cet exemple qu’il s’est donné à lui-même, et, élevant avec sérénité son âme au-dessus de sa fortune, se consoler d’une décadence purement matérielle par ses progrès intellectuels et moraux, préparer l’inévitable, mais tardive revanche de la justice, par le culte des traditions nationales et la sage pratique de ses libertés, guérir enfin les blessures de la guerre par le calme d’une paix bienfaisante et féconde! C’est le vœu d’un ami qui l’a vu de près dans ses jours de deuil, et qui s’attriste de ne pouvoir plus suivre, à travers les convulsions de sa fièvre politique, les progrès de sa convalescence.

UNE EXCURSION EN SUÈDE

En lisant le nom de la Suède en tête de ces pages, le lecteur indulgent me fera la grâce de ne pas s’attendre à une description complète de ce vaste pays qui va se perdre jusqu’aux confins de l’océan Glacial, par 69° de latitude nord. Je n’ai point dépassé la région des chemins de fer, et n’ai vu de la Suède que ce qu’on en peut voir en une excursion d’une quinzaine de jours, dont le but principal et presque unique était la visite de Stockholm. Mais du moins, j’ai reçu et remporté de cette courte visite une impression vive et nette, et, sans vouloir m’élever à des considérations générales qui déborderaient le cadre de ce simple récit de voyage, je ne dirai que ce que j’ai vu et observé par moi-même.

I

ENTRÉE EN SUÈDE.--MALMOË ET LA SCANIE.--LUND ET LA LÉGENDE DE SAINT LAURENT.

Nous nous embarquâmes à Copenhague à neuf heures du matin pour faire voile vers la Suède. C’était un dimanche; le bateau débordait de passagers. Une troupe de pauvres musiciens danois était montée avec nous, et, pendant toute la traversée, resta sur le pont, soufflant dans ses instruments de cuivre les mélancoliques mélodies du Nord.

La traversée de Copenhague à Malmoë dure moins de deux heures, et cependant on se trouve en pleine mer durant une heure au moins, sans rien voir autre chose que l’immobile azur des cieux reflété dans le mobile azur des flots. Mais peu à peu, sur la ligne où ces deux océans se rejoignent à l’horizon, monte une apparition confuse. Les côtes de Suède émergent du milieu des vagues; on voit se dessiner d’abord une grosse tour carrée, puis un dôme, qui signalent au loin la gare et l’église de Malmoë. Une demi-heure après, nous débarquons sur une vaste jetée. Il nous reste, avant le départ du chemin de fer, le temps nécessaire pour parcourir la ville.

Je me suis promené au hasard à travers cette capitale de la Scanie, d’une antiquité respectable, mais d’une médiocre étendue. Les maisons basses, couvertes de tuiles vernies que fait reluire le soleil d’août, sont illustrées d’arabesques qui se déroulent en frises, d’écrans de paille, de stores à images ou à bandes bleues. Sur la grande place s’élève un hôtel de ville du seizième siècle, qui disparaît tout entier sous une carapace d’échafaudages. C’est là, dans la grande salle qui porte son nom, que se réunissait jadis l’ordre de Canut, placé si haut dans l’opinion et dans la loi elle-même que chacun de ses membres valait six témoins devant les tribunaux. L’ordre de Canut est aujourd’hui une société de danse. O vicissitudes des choses et décadence de la gloire! Il ne tiendrait qu’à moi de présenter cette transformation comme un signe des temps.

Lorsqu’on aura visité encore l’église Saint-Pierre, bâtie en briques dans le style gothique du quatorzième siècle, et qui mérite l’attention, sinon l’admiration du voyageur; puis, si l’on veut pousser la conscience jusqu’au bout, le vieux château, devenu caserne et prison, où fut enfermé Bothwel, on pourra quitter Malmoë sans retourner la tête.

Malmoë, ruinée par une peste meurtrière, par la décadence de la pêche du hareng et par le traité de Roëskilde, qui l’enlevait au Danemark, comptait à peine 200 habitants à la fin du dix-septième siècle. Je lis dans une grande Géographie illustrée, où l’on s’est borné à réimprimer Malte-Brun, que sa population dépasse maintenant 7,000 âmes; elle les dépasse, en effet, puisqu’elle est de plus du triple. Voilà des lecteurs bien instruits! L’éditeur n’a pas réfléchi que Malte-Brun écrivait dans les premières années de ce siècle, et qu’en soixante ans, avec l’impulsion donnée à Malmoë par la création de son port et le mouvement rapide de la population en Suède, ces 7,000 âmes avaient eu tout le temps de croître et de se multiplier.

Le train _express_ qui se rend à Stockholm marche avec un flegme tout septentrional. Il couche en route, comme les pataches de temps héroïques, et, bien qu’on ait pris au départ son billet pour la capitale de la Suède, il faut absolument passer la nuit dans la petite ville de Jonkoping. Les chemins de fer sont encore une nouveauté dans ce pays. Le trajet de Malmoë à Lund, que nous parcourons tout d’abord, n’a été inauguré qu’en 1856, et c’était le premier tronçon livré à la circulation publique. En 1862 seulement, la voie ferrée est parvenue à Stockholm: il faut pardonner à cet enfant en bas âge un peu de lenteur et d’hésitation dans sa marche.

C’est quelque chose de charmant que cette première partie du voyage. On traverse une campagne d’une délicieuse variété d’aspects, d’un caractère très-pittoresque, sans avoir rien pourtant de cette physionomie sauvage et grandiose qu’une imagination vive s’attend à trouver dès le premier pas sur la vieille terre scandinave. Les bois, où domine le sapin; les canaux, les étangs ou les petits lacs encadrés dans un cercle de vigoureuse verdure, défilent tour à tour sous nos yeux et se succèdent comme les tableaux d’un panorama mouvant. Çà et là, sur le bord de la voie, se dressent des blocs granitiques, pareils à ceux de la forêt de Fontainebleau. L’œil ne se lasse pas de savourer ce paysage aux ondulations douces, mystérieux, paisible et recueilli, si je puis ainsi dire, comme la nature du Nord, et pourtant baigné de teintes lumineuses et chaudes par un soleil du Midi.

Des signes irrécusables annoncent que cette partie du pays est habitée par une population industrieuse et active. De nombreuses maisons apparaissent sur la lisière des forêts, au penchant des collines ou sur le bord des cours d’eau: toutes sont en bois, d’une propreté presque coquette, avec la bordure légère qui court le long de leur toiture, et l’encadrement blanc des portes et des fenêtres éclatant sur le fond brun des parois. Les stations surtout, bâties uniformément sur le type dont on a vu à l’Exposition universelle de 1867, dans les quartiers russe et suédois, des exemplaires un peu enjolivés, forment pour la plupart autant de jolis chalets, peints en rouge et recouverts de gazon, qui se marient admirablement au paysage.

Nous sommes en plein cœur de la Scanie, c’est-à-dire de la province la plus riche et la plus fertile de Suède. L’agriculture y fleurit, et les produits du sol peuvent rivaliser presque avec ceux de nos provinces septentrionales. Par ses vastes plaines, ses beaux champs de blé, ses fermes, ses églises, ses châteaux, la Scanie ressemble fort, avec un caractère plus vigoureux et accentué, à ces campagnes du Seeland, que nous avons vues de l’autre côté du Sund. Ce sont bien là les deux faces, diverses et semblables à la fois, d’une même contrée, disjointe jadis par un cataclysme de la nature ou par la lente trouée de la mer.

Mais à mesure qu’on monte vers le nord, l’aspect se modifie. Ce pays, qui se développe en hauteur sur une étendue de 1,550 kilomètres, presque double de celle de la France, comprend en quelque sorte toutes les variétés de sol et d’aspect, comme de climat. Déjà, en sortant de la Scanie pour pénétrer sur le territoire de l’ancienne province de Smaland, on s’aperçoit d’un changement de paysage, dans la physionomie des maisons et dans l’aspect même des habitants.

Une demi-heure à peine après notre départ, nous apercevons, sur la droite, les deux tours carrées qui désignent aux regards la vieille et célèbre église byzantine de la ville de Lund, aujourd’hui bien déchue de sa gloire, s’il faut en croire le proverbe qui assure qu’à la naissance du Christ Lund était déjà une cité florissante. Mais si dégénérée qu’elle soit, cette toute petite ville se recommande toujours au voyageur par son église, son académie et le souvenir du grand poëte Tegner, dont elle se glorifie d’avoir été le berceau.

Comme la cathédrale de Cologne, comme le Dôme d’Aix-la-Chapelle, comme Notre-Dame de Paris et toutes les vieilles basiliques, l’église de Lund a sa légende, et celle-là a bien gardé le caractère scandinave sous la physionomie chrétienne. Un pasteur, qui professe la théologie à l’Université de Lund me l’a contée de point en point dans le wagon.

Vous saurez donc qu’autrefois le géant Jätten Finn s’en vint trouver le grand saint Laurent.

«Grand saint Laurent, lui dit-il, je m’offre à te bâtir la plus belle église du monde, à une seule condition.

--Parle, géant, répondit le saint.

--Quand la cathédrale sera finie, si tu es parvenu à savoir mon nom, tu ne me devras rien; sinon, comme toute peine mérite salaire, tu me donneras, à ton choix, le soleil et la lune, ou bien les deux yeux de ta tête.

--Soit! fit saint Laurent, qui crut avoir son église pour rien.

Je ne sais si ce géant était le diable déguisé, comme il est d’usage dans les légendes: mon professeur n’a pu m’éclairer sur ce point délicat. Quoi qu’il en soit, saint Laurent signa un papier au géant, avec cette confiance imperturbable qui ferait en pareil cas taxer les saints de présomption s’ils ne comptaient sur le secours de Dieu et s’il n’était de règle que l’esprit de ruse et de malice soit infailliblement joué comme un innocent par les clercs qu’il aide à bâtir des cathédrales.

Les murs s’élevèrent bien vite. Le géant remuait les pierres comme des grains de sable; saint Laurent venait le regarder avec admiration et s’applaudissait de son marché, en se disant qu’on viendrait du bout du monde pour voir une si belle église. De temps à autre, le géant s’arrêtait et, souriant d’un air narquois, il demandait au saint:

--Eh bien! grand saint Laurent, sais-tu mon nom?

--Pas encore, répondait saint Laurent, qui ne se pressait pas, persuadé qu’il serait très-facile d’apprendre le nom d’un géant pareil.

Cependant, lorsqu’il vit la rapidité avec laquelle l’église marchait à son achèvement, il se dit qu’il était temps de se mettre en quête. Il interrogea d’abord tous les paysans qui passaient, tous les moines et tous les curieux qui venaient regarder l’église: aucun ne connaissait le géant. Il interrogea ensuite son patron, puis son ange gardien, puis tous les anges et tous les saints du paradis: personne n’avait jamais entendu parler du géant. Alors il prit à saint Laurent une peur terrible et une tristesse mortelle, et comme il savait bien qu’il ne pourrait pas donner le soleil et la lune au géant, il pleurait d’avance la perte de ses deux yeux. Ah! comme saint Laurent se repentait alors d’avoir signé si vite!

--Eh bien? lui cria de nouveau le géant, qui était en train d’arrondir la voûte.

--Pas encore, fit saint Laurent d’un ton piteux.

--Je crois qu’il serait temps de préparer la lune et le soleil, reprit le géant, tandis que le saint homme s’éloignait navré de douleur.

Saint Laurent se promena jusqu’au soir, tout rêveur, à travers la campagne. Chemin faisant, il questionnait les oiseaux, les ours et les chevreuils; les oiseaux, les ours et les chevreuils connaissaient le bon saint, mais ils ne connaissaient pas le géant. Il alla bien loin de la sorte et se trouva, vers la nuit tombante, dans un pays qu’il n’avait jamais vu. Comme il pressait le pas pour rentrer, il aperçut une maison, et devant cette maison il y avait une femme tenant dans ses bras un enfant qui pleurait:

--Tais-toi, disait la mère à son fils pour le consoler, ton père Jätten Finn va rentrer, et si tu es sage, il t’apportera le soleil et la lune, ou les deux yeux de saint Laurent.

Nous n’avons pas besoin de dire avec quelle joie notre saint revint chez lui. Le géant mettait la première main à la toiture, et dès qu’il le vit apparaître, il ne manqua pas de lui rappeler sa promesse.

--C’est bien, _Jätten Finn_, répondit saint Laurent, mais attendons que l’église soit terminée.

A ces mots, le géant poussa un grand cri, et, se précipitant dans les catacombes de l’église avec sa femme et son fils, il saisit dans ses bras un pilier pour renverser le monument, comme avait fait Samson chez les Philistins, mais à l’instant même tous trois furent changés en pierre par saint Laurent.

Si vous doutez de cette histoire, allez à Lund, descendez dans la curieuse église souterraine, vaste crypte aux voûtes écrasées et aux colonnes massives, qui fut un des derniers asiles du catholicisme expirant en Suède, et vous y verrez les corps pétrifiés du géant, de sa femme et de son enfant, encore enlacés aux lourds piliers qu’ils voulaient renverser.

II

JONKOPING.--LE LAC WETTER.--LA TRAVERSÉE DU SMALAND.--CHEMINS DE FER ET BUFFETS SUÉDOIS.

Les stations qui suivent Lund n’offrent par elles-mêmes aucun intérêt particulier; mais une tradition guerrière, qui semble empruntée à l’histoire des Amazones, attend le voyageur entre Alfvesta et Moheda, et je n’ai point manqué de la cueillir au passage. Par delà le petit lac de Dan, mon voisin suédois m’a montré à l’horizon lointain le village de Warend, que j’ai fait semblant d’apercevoir pour ne pas le désobliger. C’est là qu’une troupe de Suédoises, guidée par l’héroïne Blenda, sauva la patrie en exterminant dans un festin l’armée ennemie, qui avait profité pour envahir la contrée de l’absence des hommes, partis tous en guerre contre les Danois. Par une ruse que purifie l’intention patriotique et qui rappelle celles de Judith et de Sisara, elles avaient pris au préalable la précaution d’enivrer l’ennemi, à qui leur accueil avait enlevé toute défiance. En récompense, le beau sexe de Warend fut doté de priviléges destinés à perpétuer chez les générations futures le souvenir de son héroïsme.

Nous arrivons vers dix heures du soir à Jonkoping, dont, je l’avoue, je n’avais jamais entendu prononcer le nom; je crois pouvoir risquer cette confession sans me déshonorer aux yeux de mes concitoyens.

Jonkoping, située à l’extrémité méridionale du lac Wetter, est une ville industrieuse et commerçante, à laquelle sa position centrale assure une importance particulière, et que les chemins de fer et les bateaux à vapeur mettent en communication directe avec les autres parties du pays. Incendiée à trois reprises, elle a chaque fois profité de ces désastres pour se rajeunir, et s’est relevée plus belle de ses ruines. Elle passe pour une des villes les mieux bâties du royaume, et cette réputation n’est point usurpée, autant que j’en puis juger par le peu que j’en ai vu, au clair de lune et aux lueurs incertaines de l’aube naissante. Mais elle compte à peine dix à douze mille habitants, et ce chiffre, qui suffit à lui assurer le septième ou le huitième rang, immédiatement après Carlskrona et Upsal, sur la courte liste des cités suédoises, n’est pas de nature, j’en conviens, à lui mériter beaucoup d’attention en un pays comme le nôtre, habitué à ne tenir compte que du nombre et à mesurer son estime à l’importance matérielle de l’objet qui la sollicite.

Nul n’ignore d’ailleurs que la Suède est un des pays les moins peuplés de l’Europe, relativement à l’étendue de son territoire; mais la rapide progression qu’elle suit, et qui en un demi-siècle a presque doublé sa population, diminue chaque jour la distance qui lui reste à franchir pour se rapprocher sur ce point des pays plus favorisés par la nature.

Les hôtes auxquels on nous avait recommandés nous attendaient à la gare de Jonkoping pour nous conduire à une fête, qui se donnait sur la grande place de la ville. Nous montâmes en voiture, et au bout de quelques minutes, nous débouchions aux abords d’une place brillamment illuminée. Nous laissâmes nos bagages, à la grâce de Dieu, dans les calèches ou sur les bancs voisins, et nous marchâmes vers la fête. Une grande partie de la population était groupée sur la place; les autorités et les personnes de marque se tenaient sous le portique d’un monument que j’ai pris pour l’hôtel de ville. Au centre se dressait une longue table, où des sommeliers empressés versaient à pleins verres cet excellent punch national qui joue un rôle si actif dans toutes les réunions des habitants du pays, et autour de la table étincelait une mer de casquettes blanches, dont chaque flot était piqué d’une lueur fauve par les feux du gaz: c’était la société philharmonique des étudiants d’Upsal, qui se trouvait à Jonkoping par suite de je ne sais plus quelles circonstances, et qui donnait à la ville, en passant, un concert composé de mélodies nationales.

Rangés autour de la table, nous trinquâmes d’abord, à la mode suédoise, en heurtant le verre, puis en l’élevant d’un mouvement onduleux à la hauteur de l’œil, en le vidant d’un trait et en le renversant dans la paume de la main. Il n’est pas donné à tout le monde d’aller en Suède!... Puis on nous conduisit sous le vestibule de l’hôtel de ville, et le concert commença par le chant national de la Suède:

«O vieux Nord, tu es grand comme tes montagnes, dont tu as la fraîcheur! Tu rayonnes dans ta splendeur calme et sereine. Je te salue, ô le plus beau pays de la terre, toi, ton soleil et tes prés verdoyants!

«Plein des souvenir de ton ancienne gloire, aux jours où ton nom, partout célébré, vola d’un bout du monde à l’autre, je sais, ô ma patrie, que tu es et que tu seras toujours la même! Oui, je vivrai et je mourrai dans le Nord!»

La mélodie, grave et profonde, débute avec une lenteur majestueuse, et semble expirer par degrés dans un murmure mélancolique et mystérieux, comme le bruit lointain des flots sur la plage.

Les étudiants exécutèrent encore divers morceaux populaires, avec un talent consommé et ce sens musical qui semble inné chez les Suédois. Si le Danemark produit peu de belles voix et de grands chanteurs, la Suède, par contre, est la patrie de Jenny Lind et de mademoiselle Nilsson: elle a bien changé depuis le temps où ses lois chassaient les musiciens du royaume et permettaient, en certains cas, de les tuer comme des bêtes inutiles ou malfaisantes.

Nous avions été accueillis par les auditeurs pressés autour de nous avec cette courtoisie hospitalière et cette affabilité qui semblent naturelles aux peuples du Nord. L’un de nos plus aimables introducteurs me présenta une jeune personne habillée à la mode parisienne, mais dont les cheveux blonds, la peau blanche et les grands yeux bleus, limpides et rêveurs, trahissaient l’origine scandinave: c’était sa fille, fiancée du jour même. Les fiançailles se font en Suède avec beaucoup plus de solennité que chez nous, et constituent une cérémonie presque aussi sacrée que celle du mariage. Les coutumes varient suivant les provinces; dans quelques-unes, dit M. Marmier en ses _Lettres sur le Nord_, lorsque deux jeunes gens se fiancent, on les lie l’un à l’autre avec la corde des cloches, et on croit rendre ainsi l’amour inaltérable et les serments indissolubles. Je brûlais de demander à la jeune Suédoise si cette superstition poétique florissait à Jonkoping, mais le bracelet et l’anneau des fiançailles qui brillaient à sa main démontraient suffisamment qu’on y fait usage, au moins dans la classe riche, de liens plus civilisés.

«Eh bien! Monsieur, fit-elle, comment trouvez-vous la Suède et la ville de Jonkoping?

--Le peu que j’en ai vu, Mademoiselle, me charme et me met fort en appétit du reste.

--Vous commencez donc à croire qu’on a tort, en France, de nous confondre avec les Lapons!

--Oh! Mademoiselle, je vous proteste...

--Ne jurez pas, Monsieur. J’ai habité Paris, l’an dernier, rue Balzac, dans un quartier qui ne passe pas pour le plus ignorant de votre capitale, et je n’oublierai jamais la stupéfaction des quelques personnes avec qui j’ai causé, en apprenant ma patrie et en voyant que je ressemblais à peu près à tout le monde. Plusieurs m’ont avoué par la suite que, dans leur idée, les Suédoises s’habillaient de peaux d’ours, mangeaient du poisson cru, portaient un anneau dans le nez et se parfumaient la chevelure avec de l’huile de baleine. Beaucoup prenaient la Suède pour un pays perdu par delà le Groënland et le Spitzberg, et enseveli toute l’année sous les glaces polaires. Les plus instruites et les plus polies se bornaient à me dire dans l’intimité, sur un ton de commisération bienveillante: «Eh! mon Dieu, Mademoiselle, comment une personne telle que vous peut-elle demeurer dans un pays pareil? Vous devez y périr d’ennui... Quelles fonctions monsieur votre père remplit-il à Stockholm?» Et lorsqu’elles apprenaient que je n’étais point la fille d’un haut fonctionnaire de Stockholm, mais d’un simple bourgeois de Jonkoping, d’un commerçant, leur surprise redoublait. Une Suédoise en robe de soie, parlant français, ayant lu Racine et Boileau, et sachant les _Méditations_ de Lamartine à peu près par cœur, cela confondait leur imagination.

--Mademoiselle, permettez-moi de vous dire qu’il serait injuste de juger sur cet échantillon l’instruction de nos Parisiennes. Vous avez vraiment joué de malheur, et je vous assure qu’il ne manque pas à Paris de salons où la présence d’une Suédoise civilisée n’eût excité aucun étonnement, ni de femmes du monde qui ont entendu parler de la Suède dans leurs classes et qui s’en souviennent. Aujourd’hui surtout, depuis mademoiselle Nilsson, j’aime à croire que la rue Balzac elle-même commence à se douter que tous les Suédois ne sont pas anthropophages. Cependant, la vérité me force à confesser que le peuple français, qui est, vous ne l’ignorez pas, Mademoiselle, le peuple le plus spirituel de la terre, n’en est peut-être pas le plus instruit. Il voyage peu. En fait de géographie, il connaît à peine celle de son pays; en fait de langue, il croit que la sienne suffit, qu’elle a droit de cité et de primauté partout, et il s’impatiente ou s’indigne, lorsqu’il interroge en français, dans les rues de Saint-Pétersbourg, un paysan russe qui ne le comprend pas; en fait de mœurs, il n’en admet point d’autres que celles au milieu desquelles il a toujours vécu. Il n’y a qu’une France... Il n’y a qu’un Paris... Il n’y a qu’un peuple... du moins on nous l’a dit longtemps. Balzac, dont vous habitiez la rue, Mademoiselle, a mis de même en circulation cet axiome impertinent dont notre fatuité s’accommoderait volontiers, qu’il n’y a qu’une femme au monde: la Parisienne. Je vous proteste que je n’en crois rien.

--Vous êtes bien bon, Monsieur, fit-elle en souriant.

--Les courtisans de Louis XIV renfermaient la France dans Versailles; le Parisien pur sang renferme l’univers dans Paris: il croit que sa fenêtre ouvre sur l’infini et qu’il n’existe rien en dehors des boulevards. Le théâtre des Variétés et le bois de Boulogne marquent pour lui les bornes du monde. Aussi est-il tout surpris, de très-bonne foi, lorsqu’il rencontre, au delà de ces frontières, quelque chose ou quelqu’un qui peut rivaliser avec ce qu’il a été habitué à considérer comme hors de toute comparaison, et c’est sur un ton de conviction parfaite qu’il s’écrie: «Comment peut-on être Suédoise?» à la façon des grandes dames du temps de Montesquieu, qui se demandaient l’une à l’autre: «Comment peut-on être Persan?»

--Je suis assez française pour comprendre cela, Monsieur.

--Ce qui prouve, Mademoiselle, que vous l’êtes plus que bien des Parisiennes de ma connaissance.

--Mais il me semble que tout ceci