Chapter 1 of 14 · 3939 words · ~20 min read

Part 1

ERNEST PÉROCHON

HUIT GOUTTES D’OPIUM

CONTES POUR DORMIR A LA VEILLÉE

PARIS LIBRAIRIE PLON PLON-NOURRIT et Cie, IMPRIMEURS-ÉDITEURS 8, RUE GARANCIÈRE--6e

Tous droits réservés

Il a été tiré de cet ouvrage

100 exemplaires sur papier de Hollande Van Gelder, numérotés de 1 à 100.

L’édition originale a été tirée sur papier alfa.

DU MÊME AUTEUR, A LA MÊME LIBRAIRIE

Nêne. Roman. (Prix Goncourt 1920) 1 vol. Les Creux-de-Maisons. Roman -- Le Chemin de Plaine. Roman -- La Parcelle 82. Roman -- Les Ombres. Roman -- Poésies complètes -- Les Gardiennes. Roman --

En préparation

Les Hommes frénétiques. Roman 1 vol.

Ce volume a été déposé au ministère de l’intérieur en 1925.

Copyright 1925 by Plon-Nourrit et Cie.

Droits de reproduction et de traduction réservés pour tous pays.

SOUS LA BONNE ÉTOILE

La mère de Dominique, c’était Sandrine, la laveuse. Quant à son père, on n’a jamais bien su: peut-être Roques le boquillon, peut-être Babylas le colporteur, peut-être un homme marié, ou un garçon tout jeune, ou un vilain vieux bonhomme. Au fond, cela n’a pas d’importance, et, d’ailleurs, quand on n’est pas mêlé directement à de telles histoires, il vaut mieux ne pas s’en occuper.

Pourtant, on peut dire, sans courir le risque de se tromper, que le père de Dominique était un individu de pas grand’chose. Sans quoi, premièrement, il ne se fût pas attaqué à cette Sandrine, une fille laide, déjà âgée et, surtout, très pauvre d’esprit. Ensuite, s’il eût été quelqu’un de bien posé dans le pays, Sandrine, toute sotte qu’elle était, n’eût pas manqué de le nommer et de lui offrir le cadeau. Or, toutes les voisines qui cherchèrent à savoir,--il y en eut de rusées et qui savaient démêler la laine,--toutes en furent pour leurs frais. Le frère de Sandrine, Anselme le maçon, qui, pourtant, tarabusta longtemps sa sœur, n’en put rien tirer non plus.

--Eh! je sais-t-y, mé!... Qu’est-ce que ça peut faire au bon Dieu?

Si, au lieu d’être un fini galvaudeux, le père de Dominique avait été un pauvre mais honnête garçon, Sandrine et lui se seraient mariés, et ils auraient eu beaucoup d’enfants. Alors, voici ce qui serait arrivé à Dominique: il aurait été obligé de bercer ses frères et sœurs, de les moucher, de les aimer, de les protéger et de leur donner le bon exemple. Son père et sa mère étant honnêtes, mais pauvres, tout aurait manqué dans la maison, et cela ne leur aurait pas rendu l’humeur bien douce. En récompense de ses privations et de ses peines, Dominique aurait sans doute reçu des coups. On ne se serait nullement préoccupé de le faire instruire, de lui choisir un bon métier, de le mettre en apprentissage. Non! bien au contraire! Il lui aurait fallu s’atteler tout de suite et pour toute la vie à quelque besogne facile et stupide. Dominique n’aurait jamais été qu’un malheureux; c’est bien facile à comprendre.

Son père étant un galvaudeux,--peut-être un coureur de routes, parti à l’étranger,--sa mère dut se charger seule de l’élever et elle ne lui donna ni frère ni sœur. Elle travaillait beaucoup pour le nourrir; tout ce qu’elle avait de bon et tout ce qu’elle avait de beau, c’était pour lui. Non seulement elle ne le battait pas, mais dès qu’elle avait un peu de temps, elle le caressait et lui faisait des contes à dormir debout.

Quand il fut un peu grand, elle voulut l’envoyer à l’école comme les autres. Il ne fit pas de difficultés, mais, au bout de quelques jours, il en eut, ma foi, bien assez! Il demeura donc avec sa mère. Il l’accompagnait au lavoir, jetait des pierres dans l’eau, attrapait des bêtes et s’amusait à les faire souffrir. Parfois aussi, il fumait de la mousse, des feuilles sèches, chantait des chansons d’homme et jurait. Il était heureux.

Là-dessus, comme Dominique atteignait huit ans, Sandrine mourut soudainement d’un coup de froid qui lui tomba sur la poitrine.

L’oncle Anselme prit Dominique par la main et, sans lui en demander la permission, l’emmena chez lui.

Alors la musique ne fut plus tout à fait la même.

Il faut remarquer, sans plus tarder, que si Sandrine n’était pas morte ainsi, avant son tour, Dominique se serait peut-être égaré dans les mauvais chemins; il aurait passé à côté de belles, bonnes et utiles vertus. D’abord, il y a ceci qu’il fuyait l’école. Cela ne veut pas dire qu’il manquait d’esprit; mais il serait resté toute sa vie un ignorant et quand on est ignorant, les autres, qui ne le sont pas, abusent de la situation. De plus, auprès de sa mère, Dominique ne s’habituait ni à l’obéissance, ni au respect, ni même à la politesse; il était mal élevé, pour tout dire; si quelqu’un lui déplaisait ou l’embêtait, il le disait net, jurait et jetait des pierres. Ce ne sont pas là des façons. Par-dessus tout, il aimait la paresse. Si Sandrine n’était pas morte avant son tour, d’un coup de froid, Dominique, à la fleur de son âge, n’aurait été qu’un assez triste citoyen; à moins d’un miracle, bien entendu.

L’oncle Anselme prit donc son neveu par la main et l’emmena dans sa maison, qui était une maison autrement confortable que la chaumière de Sandrine. La première fois que Dominique voulut faire le malin, Anselme parla ainsi:

--Mon neveu, je t’apprendrai que les merles ne chantent pas comme les grives!

Et il moucha Dominique d’une gifle. Bien fait! De la sorte, il n’y eut plus entre eux de malentendu. Au lieu de croupir dans l’oisiveté et tous les autres vices qui en sont les descendants directs ou collatéraux, Dominique prit le chemin de la vertu. D’abord, cela ne lui plut pas énormément, mais il marcha quand même: il le fallait bien, car l’oncle Anselme avait les mains dures. Il alla à l’école, où il apprit à lire, à écrire, à compter; où il apprit le langage français, la conjugaison des verbes, les sous-préfectures, l’histoire, les fables, la morale, tout... Et son cœur se tourna vers le bien.

L’oncle Anselme avait un fils; ce fils se nommait Victor. De quatre ans plus âgé que Dominique, il était par conséquent plus fort et, quand il lui prenait envie de battre son cousin, il ne s’en privait pas. Malgré cela, Dominique l’aimait beaucoup; d’abord parce que c’était son devoir, ensuite parce que Victor était un garçon inimitable, ne craignant rien, ne respectant rien, un vrai lascar.

L’oncle Anselme aurait bien voulu mettre son fils sur le chemin de la vertu comme il avait fait pour son neveu, mais, avec Victor, c’était du temps perdu.

L’oncle Anselme était maître maçon; il avait des ouvriers sous sa main et, parfois, conduisait de front plusieurs chantiers. Il se disait:

--Mon fils apprendra le métier; il me secondera, puis il me remplacera; je serai heureux sur mes vieux jours.

Un rêve!... Victor n’aimait pas du tout ce métier-là. Au lieu de gâcher le mortier, il fumait sa pipe, les mains dans les poches. Au lieu d’aider ou de surveiller les ouvriers de son père, il les emmenait à l’auberge et les obligeait à boire des liqueurs fortes; ou bien, le chapeau sur l’oreille, il s’en allait rejoindre les jeunes bergères et les faisait crier.

Cela ne convenait pas à l’oncle Anselme, qui était obligé de travailler toujours autant. Alors, il pensa:

--Puisque Victor ne veut pas être maçon, je l’établirai tailleur de pierre. Il aura son chantier, moi le mien, et la besogne marchera rondement.

Ce n’était pas une mauvaise idée, car, bien souvent, lorsque le maçon en est arrivé aux ouvertures, le tailleur de pierre, lui, n’est pas prêt; alors, le maçon est obligé d’attendre; il perd son temps et il rage. C’était donc très bien pensé, mais Victor, hélas! n’avait pas donné son consentement. Il ne tenait pas davantage à être tailleur de pierre que maçon. Pendant que son père le croyait bien sagement à l’apprentissage, il courait le pays, chantait et buvait avec des galefretiers et des filles de rien. Finalement, il battit son patron et revint à la maison, plutôt mal noté.

Il avait dix-huit ans à ce moment-là. Dominique l’admirait fort, les autres, non! Il s’en trouva plus d’un pour plaindre l’oncle Anselme, pour dire que c’était un grand malheur d’avoir engendré un tel inimitable sujet.

Mais le malheur de l’un fait le bonheur de l’autre. Si Victor s’était conduit comme un garçon rangé, il serait devenu maître maçon, ou, tout au moins, tailleur de pierre, et son père n’aurait eu besoin d’aucun autre pour l’aider. Et alors, on aurait fait de Dominique un ouvrier de troisième classe, un manœuvre, un goujat si l’on comprend mieux. Tandis que, Victor se conduisant comme le dernier des derniers, Dominique prit la belle place.

L’oncle Anselme, qui commençait à se fatiguer, voulut en faire un contremaître pour le moins. Dominique travailla beaucoup, apprit tout ce que l’on voulut, et bientôt il fut à même de conduire un chantier. Puisque cela marchait si bien, l’oncle Anselme le mit encore en apprentissage pendant deux ans chez le patron tailleur de pierre. A la fin de cet apprentissage, Dominique n’en craignait pas un parmi les ouvriers qui avaient dix ans de métier. Pour être un bon tailleur de pierre, il ne suffit pas de taper comme un sourd, il faut encore suivre le tracé. Et ce tracé, il faut le faire, premièrement. Il y a l’anse de panier, par exemple, qui n’est point si facile que cela. Un tailleur de pierre qui ne sait pas tracer l’anse de panier, n’est pas un bon tailleur de pierre. Il y en a beaucoup dans ce cas; plus qu’on ne croit. Il s’agit bien entendu, d’un tracé juste, au compas, avec tous les ronds qui se coupent, tous! quand on en oublie un seul, ça ne compte pas. Eh bien! Dominique traçait l’anse de panier de la manière la plus compliquée. Il n’y avait au chantier que le patron pour essayer d’en faire autant; ce vieux bonhomme avait appris le secret à Montpellier, en faisant son tour de France. Mais, au vrai, il ne traçait pas l’anse aussi bien que Dominique; il oubliait des ronds, s’embrouillait et, finalement, cela s’ajustait mal. Dominique, lui, avait appris du premier coup; il avait appris dans un livre, mais il ne montrait pas ce livre aux autres compagnons.

A vingt ans, Dominique était un garçon numéro un, bon ouvrier, tranquille, sobre et pourtant modeste. L’oncle Anselme se reposait sur lui et l’appelait son bâton de vieillesse. Pour l’encourager, il lui promettait de temps en temps quelque argent; cet argent, au lieu de le dissiper, Dominique le placerait à la caisse d’épargne.

Chacun disait de lui qu’il était un garçon veinard, né sous une bonne étoile. Car, si son père l’avait reconnu, si sa mère avait vécu, si Victor n’avait pas été un chenapan, qui sait ce qu’il serait devenu, lui, Dominique?

Ayant été pris bon au conseil de revision, il chantait chaque dimanche avec les autres conscrits, mais il ne buvait que de la limonade et il ne se battait jamais. C’est à ce moment qu’il lui vint un peu de curiosité vis-à-vis des filles. Il n’était ni beau ni vilain, ni grand ni petit, mais honnête, travailleur et nullement enclin à la débauche. S’il y avait eu, au pays, une fille sensée, elle aurait fait les premiers pas vers lui. Mais nulle part les filles ne sont sensées; plutôt que de rechercher les jeunes garçons rangés, elles écoutent les mauvais sujets qui leur racontent de folles histoires pour les faire rire.

Dominique parla plusieurs fois en vain à Mariette la lingère, qu’il rencontrait sur la route, le soir, en revenant de son chantier. Il eût pu s’adresser à d’autres, mais les autres, pour lui, n’existaient pas. Mariette avait la bouche si fraîche, les yeux si rieurs, les mains si blanches et si douces, que Dominique, dès qu’il se fut mêlé de regarder les filles, aima celle-ci pour la vie. Mariette reculait dès qu’il voulait s’approcher d’elle, même quand il était propre et en habits du dimanche. Elle lui demandait des nouvelles de Victor; Dominique disait les derniers tours de son cousin, et cela la faisait rire. S’il essayait de lui faire d’autres contes, elle l’appelait Jean le Sot. Mais il l’aimait tant, qu’il trouvait très beau tout ce qu’elle disait. Il ne se fâchait jamais et ne perdait pas confiance.

Mariette le faisait beaucoup voyager. Pour la rencontrer, malgré les fatigues de la journée, il courait les routes chaque soir, sur une vieille bicyclette que lui avait donnée l’oncle Anselme. La vieille bicyclette grinçait, toute disloquée, mais, à ces moments-là, cela ne gênait guère Dominique!

Un soir de juin, il fit ainsi deux bonnes lieues pour aller attendre Mariette à une croisée de chemins où elle devait passer à la brune. Quand il arriva à la croisée des chemins, Mariette s’y trouvait bien, en effet, mais elle n’était pas seule. Et qui donc lui tenait compagnie? Ce grand pendard de Victor, parbleu! Mariette était assise sur l’herbe du talus, le dos tourné vers la route, et Victor tout contre. Il lui parlait à l’oreille et sa moustache lui chatouillait le cou. Elle ne le repoussait pas du tout, ni ne l’appelait Jean le Sot. Elle soupirait comme une qui a du chagrin; or, elle n’avait pas de chagrin, puisque, de temps en temps, elle riait tout bas en renversant la tête... Occupés comme ils l’étaient tous les deux, ils n’entendirent pas Dominique. Pour ne pas les déranger, il fit demi-tour et se sauva le plus vite qu’il put.

Dominique aimait Mariette à la folie. Mais il aimait également beaucoup Victor et l’admirait; le moyen, par conséquent, de lui en vouloir cruellement?

--Ça, c’est un tour, par exemple! c’est un bon tour! murmurait Dominique.

Mais en même temps, il riait jaune et ne savait plus très bien où il en était. Le peu de colère qu’il avait lui descendait dans les jambes et il le passait sur sa bicyclette. Il pédalait comme un fou. Et il arriva ce qui devait arriver! Une roue sauta sur une pierre et le choc rompit la vieille bicyclette. Dominique roula sur le chemin comme un peloton de laine et s’enfonça d’un seul coup dans un vilain sommeil.

Quand il rouvrit les yeux, il ne comprit d’abord rien à rien. Puis il se rappela Victor et Mariette.

--Ça, par exemple, c’est un sacré bon tour!

Il vit ensuite la bicyclette cassée; il l’agrippa d’une main et l’envoya dinguer, disant, tout en colère:

--Damnée patraque! saleté! gadoue! chameau!...

Cela pour se soulager l’âme.

Il voulut se relever, mais ce fut en vain! Aïe! Aïe! cela n’allait plus du tout! Dominique avait une jambe en zigzag, complètement disloquée.

--Ça, par exemple, c’est un tour!

Il commença de s’embêter.

On vint le chercher à la nuit, avec une carriole où l’on avait étendu de la paille.

Il y avait chez l’oncle Anselme une très vieille bonne femme qui radotait un peu et que l’on n’écoutait guère. Elle était couchée quand on apporta Dominique gémissant. Elle se dressa sur son séant et battit des mains.

--Tu en as une chance, mon petit gars! disait-elle; tu n’iras pas à la guerre!

Personne ne fit attention à ce qu’elle racontait; on avait autre chose à faire. Elle reprit, en forçant sa petite voix:

--Jésus! Quelle chance! Faut pas le radouber, surtout! Faut pas le radouber! pour qu’il n’aille point à la guerre!

--Vous, dormez donc! répondit Victor qui n’était pas respectueux.

Et il s’en alla tout de suite chercher le médecin; car, bien qu’il fût un très mauvais sujet, il n’avait pas un cœur de rocher, et cela l’ennuyait beaucoup de voir Dominique en cet état.

Le médecin vint le lendemain de grand matin. Il savait combattre les fluxions de poitrine, les fièvres et les coups de sang, mais il n’était pas adroit pour rajuster les membres. La vieille le regarda faire d’un œil malin et elle ne parla point. Au contraire, elle dit son mot huit jours plus tard quand, après le médecin, vint un vieux rebouteux qu’elle connaissait depuis longtemps:

--Laisse-moi ce petit tranquille! cria-t-elle au rebouteux.

Mais le rebouteux voulait gagner sa pièce; il fit ce qu’il put pendant que la vieille suppliait:

--Radoubez-le pas! par pitié, radoubez-le pas!

Le rebouteux fit ce qu’il put et ce ne fut pas grand’chose. A son dire, il venait trop tard: le médecin avait tout gâté. Si bien que Dominique resta boiteux. Et la vieille de s’écrier:

--Tu es né sous la bonne étoile, petit gars! Tu ne seras pas soldat... Tu n’iras pas à la guerre...

Dominique ne l’écouta pas plus que n’avaient fait les autres. On lui avait appris cependant qu’il faut toujours écouter les vieillards, mais il l’oubliait en ce moment parce qu’il avait d’autres idées. Il songeait à Mariette et il était bien ennuyé de rester boiteux. Même s’il eût écouté les paroles de la vieille, il ne se fût pas consolé; en effet, cela ne l’avait jamais effrayé beaucoup d’être soldat; Victor qui avait fait deux ans,--et quelques mois en surplus à cause de sa mauvaise conduite--ne se plaignait pas de son temps de service. Quant à la guerre!... Cette pauvre vieille perdait la tête...

Voilà comment raisonnaient les jeunes gens, autrefois; et même les personnes mûres.

Or, Dominique marchait encore avec des béquilles lorsque les ennemis commencèrent la guerre!...

Tous les hommes du village partirent; ce pauvre Victor dès le premier jour. Un peu plus tard, les jeunes conscrits partirent à leur tour, et Dominique en même temps qu’eux. Mais Dominique n’alla pas loin; on le renvoya chez lui avec de mauvaises paroles. Et chacun alors donna raison à la vieille.

Dominique, lui-même, dut reconnaître qu’il avait eu chance sur chance. Sans le bon tour de Victor, sans la jambe cassée, sans la maladresse du médecin, sans le retard du rebouteux, il lui aurait fallu suivre ses camarades à la guerre. Comme il était bon Français, il se serait battu courageusement et les ennemis l’auraient peut-être bien tué un des premiers. En tous les cas, il aurait énormément souffert.

Il souffrait également au pays parce que, encore une fois, il était bon patriote; il aurait voulu se battre comme les autres, chasser l’ennemi, conquérir la gloire. De plus, il était fort inquiet, à cause du danger que couraient ses amis, du danger que courait Victor, ce pauvre chenapan de Victor qu’il aimait tendrement au fond. Il souffrait donc, mais enfin, c’était encore à peu près supportable.

Il continua sa vie d’honnête garçon. L’oncle Anselme, rongé de chagrin, n’aimait plus beaucoup la besogne; plusieurs compagnons étaient partis en guerre. Dominique travailla donc comme jamais encore il n’avait travaillé. Il taillait la pierre, gâchait le mortier, étendait le ciment; il creusait la cave, élevait le mur, posait la tuile; il suffisait à tout. Aussi, l’oncle Anselme gagnait beaucoup d’argent; la plus grande partie de cet argent, il l’envoyait à ce pauvre Victor, qui combattait aux armées. Et cela faisait grand plaisir à Dominique.

On disait de lui:

--C’est un garçon veinard; il est né sous une bonne étoile.

D’abord chacun parlait ainsi; un peu plus tard, le compliment changea.

--Il a vraiment trop de chance, le saligaud!

On en vint à lui donner les plus vilains noms en le regardant comme une dégoûtante vermine.

Il tint bon, cependant; sa bonne étoile ne l’abandonna point.

Une fois, il faillit lui arriver une méchante aventure par la faute d’une femme chez qui il travaillait de son métier. Cette femme, qui avait un vieux mari, parlait à Dominique sans dureté. Un jour, à midi, Dominique, assis sur un banc, la tête basse selon son habitude, mangeait tranquillement son pain avec du fromage. Cette femme vint à côté de lui sans faire de bruit et lui passa la main dans les cheveux; puis elle lui tendit un verre de vin qu’il but avec plaisir, car il avait soif.

--Merci, madame! dit-il.

Mais la triste créature se laissa choir, toute molle, sur les genoux de Dominique et lui pinça le menton en murmurant:

--Comme remerciement, ce n’est pas assez, mon petit pigeon!

Dominique leva les yeux vers cette femme, et il vit qu’elle était laide. Alors il pensa à Mariette qui était si jolie, à Mariette qu’il aimait pour la vie, et qui, cependant, ne lui avait jamais passé la main dans les cheveux. Il fut tout à coup si triste, qu’il se mit à pleurer. Et il s’en alla à son chantier sans avoir achevé son pain ni son fromage.

C’est ainsi qu’il échappa aux inconséquences de la femme qui avait un vieux mari.

Or, deux jours plus tard, cette femme qui ne se décourageait point, passa la main dans les cheveux d’un autre garçon et lui offrit du vin blanc en l’appelant petit lapin. Le jeune garçon n’aimait personne à la folie; quand la femme se laissa choir sur ses genoux il ne remarqua point qu’elle était laide et, au lieu de pleurer, il se mit à rire. La chambre où il se trouvait avec cette femme n’avait qu’une porte, mais ni l’un ni l’autre n’y faisaient attention parce qu’ils étaient très occupés et bien contents. Le vieux mari arriva là-dessus, plan! plan! tout à coup. Et la dame, aussitôt, de sauter comme une chèvre vers la porte en s’égratignant la poitrine et en criant, à se rompre la gorge:

--Au secours! Protégez-moi!... Sauvez-moi!...

Le vieux mari la reçut entre ses bras et pensa choir.

--Voyez ce brutal!... il a déchiré ma robe!... il m’a tordu les poignets!... Protégez-moi!...

Le vieux mari avança d’un pas; considérant le jeune garçon tout confus, il entra dans une grande colère. Il ferma la porte, mit la barre et alla chercher les gendarmes. Les gendarmes emmenèrent le jeune garçon et l’affaire finit si mal qu’il vaut mieux n’en plus parler.

Voyez pourtant ce qui serait sans doute arrivé à Dominique si Mariette avait été moins jolie, moins cruelle et si, par conséquent, il ne s’était pas mis à pleurer devant la femme laide qui avait un vieux mari!

Au lieu de ces malheurs, il connut la satisfaction de rire à part soi en songeant à l’aventure de l’autre garçon; et aussi la satisfaction du devoir accompli.

Il lui apparut clairement en cette occasion qu’il devait beaucoup à Mariette. Ayant appris en sa jeunesse qu’il ne faut jamais être ingrat et que, d’ailleurs, celui qui paie ses dettes s’enrichit, il se mit donc à aimer Mariette encore davantage. Mais il ne lui en eût pas dit un mot pour cent toises de maçonnerie et même plus. Depuis le jour où il avait eu la chance de se casser l’os de la jambe en plusieurs morceaux, jamais il ne s’était approché d’elle. Il continua de se tenir à bonne distance. Et, pourtant, tous les beaux garçons étant partis en guerre, Mariette, peut-être, eût écouté Dominique sans l’appeler Jean le Sot. Mais Dominique avait le cœur trop pur pour abuser de la situation. Il se contentait de regarder Mariette de loin, en se cachant lorsque c’était possible. Souvent il parlait d’elle sur les longues lettres qu’il envoyait à Victor, mais Victor ne lui donnait pas toujours la réplique: Victor, pour le moment, se moquait un peu des filles du pays!

Donc, Dominique travaillait de plus en plus fort pour le compte d’Anselme et pour Victor, et, tout en travaillant de plus en plus fort, il aimait Mariette chaque jour davantage. Et, plus il l’aimait, moins il lui semblait facile de se faire comprendre; vraiment, cela lui paraissait à présent tout à fait impossible. Il était fort triste et personne ne peut dire comment tout cela aurait fini.