partie d
’échecs où les pions vivaient, où les cavaliers couraient à cheval, où les fous comme Fourchon babillaient, où les tours féodales brillaient au soleil, où la reine faisait malicieusement échec au roi. Tous les jours en se levant, de sa fenêtre, cet homme voyait les faîtes orgueilleux des Aigues, les cheminées des pavillons, les superbes portes, et il se disait: —Tout cela tombera! je sécherai ces ruisseaux, j’abattrai ces ombrages. Enfin il avait sa grande et sa petite victime. S’il méditait la ruine du château, le renégat se flattait de tuer l’abbé Brossette à coups d’épingle.
Pour achever de peindre cet ex-religieux, il suffira de dire qu’il allait à la messe en regrettant que sa femme vécût, et manifestait le désir de se réconcilier avec l’Église aussitôt son veuvage venu. Il saluait avec déférence l’abbé Brossette en le rencontrant, et lui parlait doucement sans jamais s’emporter. En général, tous les gens qui tiennent à l’Église, ou qui en sont sortis, ont une patience d’insecte: ils la doivent à l’obligation de garder un décorum, éducation qui manque depuis vingt ans à l’immense majorité des Français, même à ceux qui se croient bien élevés. Tous les Conventuels que la Révolution a fait sortir de leurs monastères et qui sont entrés dans les affaires ont montré, par leur froideur et par leur réserve, la supériorité que donne la discipline ecclésiastique à tous les enfants de l’Église, même à ceux qui la désertent.
Éclairé dès 1792 par l’affaire du testament, Gaubertin avait su sonder la ruse que contenait la figure enfiellée de cet habile hypocrite; aussi s’en était-il fait un compère en communiant avec lui devant le Veau d’or. Dès la fondation de la maison Leclercq, il dit à Rigou d’y mettre cinquante mille francs en les lui garantissant. Rigou devint un commanditaire d’autant plus important qu’il laissa ce fonds se grossir des intérêts accumulés. En ce moment l’intérêt de Rigou dans cette maison était encore de cent mille francs, quoiqu’en 1816 il eût repris une somme de cent quatre-vingt mille francs environ pour la placer sur le Grand-Livre, en y trouvant dix-sept mille francs de rente. Lupin connaissait à Rigou pour cent cinquante mille francs d’hypothèques en petites sommes sur de grands biens. Ostensiblement, Rigou possédait en terres environ quatorze mille francs de revenus bien nets. On apercevait donc environ quarante mille francs de rente à Rigou. Mais quant à son trésor, c’était un X qu’aucune règle de proportion ne pouvait dégager, de même que le diable seul connaissait les affaires qu’il tripotait avec Langlumé.
Ce terrible usurier, qui comptait vivre encore vingt ans, avait inventé des règles fixes pour opérer. Il ne prêtait rien à un paysan qui n’achetait pas au moins trois hectares et qui ne payait pas la moitié du prix comptant. On voit que Rigou connaissait bien le vice de la loi sur les expropriations appliquées aux parcelles et le danger que fait courir au Trésor et à la Propriété l’excessive division des biens. Poursuivez donc un paysan qui vous prend un sillon quand il n’en possède que cinq! Le coup d’œil de l’intérêt privé _distancera_ toujours de vingt-cinq ans celui d’une assemblée de législateurs. Quelle leçon pour un pays! La loi émanera toujours d’un vaste cerveau, d’un homme de génie, et non de neuf cents intelligences qui, si grandes qu’elles puissent être, se rapetissent en se faisant foule. La loi de Rigou ne contient-elle pas en effet le principe de celle à chercher, pour arrêter le non-sens que présente la propriété réduite à des moitiés, des tiers, des quarts, des dixièmes de centiares, comme dans la commune d’Argenteuil où l’on compte trente mille parcelles?
De telles opérations voulaient un compérage étendu comme celui qui pesait sur cet arrondissement. D’ailleurs, comme Rigou faisait faire à Lupin environ le tiers des actes qui se passaient annuellement dans l’Étude, il trouvait dans le notaire de Soulanges un compère dévoué. Ce forban pouvait ainsi comprendre dans le contrat de prêt, auquel assistait toujours la femme de l’emprunteur quand il était marié, la somme à laquelle se montaient les intérêts illégaux. Le paysan, ravi de n’avoir que les cinq pour cent à payer annuellement pendant la durée du prêt, espérait toujours s’en tirer par un travail enragé, par des engrais qui bonifiaient le gage de Rigou.
De là les trompeuses merveilles enfantées par ce que d’imbéciles économistes nomment _la petite culture_, le résultat d’une faute politique à laquelle nous devons de porter l’argent français en Allemagne pour y acheter des chevaux que le pays ne fournit plus, une faute qui diminuera tellement la production des bêtes à cornes que la viande sera bientôt inabordable, non pas seulement au peuple, mais encore à la petite bourgeoisie. (Voir le _Curé de village_.)
Donc, bien des sueurs, entre Conches et la Ville-aux-Fayes, coulaient pour Rigou, que chacun respectait, tandis que le travail chèrement payé par le général, le seul qui jetât de l’argent dans le pays, lui valait des malédictions et la haine vouée aux riches. De tels faits ne seraient-ils pas inexplicables sans le coup d’œil jeté sur la Médiocratie? Fourchon avait raison, les bourgeois remplaçaient les seigneurs. Ces petits propriétaires, dont le type est représenté par Courtecuisse, étaient les mains-mortables du Tibère de la vallée d’Avonne, de même qu’à Paris les industriels sans argent sont les paysans de la haute Banque.
Soudry suivait l’exemple de Rigou depuis Soulanges jusqu’à cinq lieues au delà de la Ville-aux-Fayes. Ces deux usuriers s’étaient partagé l’arrondissement.
Gaubertin, dont la rapacité s’exerçait dans une sphère supérieure, non-seulement ne faisait pas concurrence à ses associés, mais il empêchait les capitaux de la Ville-aux-Fayes de prendre cette fructueuse route. On peut deviner maintenant quelle influence ce triumvirat de Rigou, de Soudry, de Gaubertin, obtenait aux élections par des électeurs dont la fortune dépendait de leur mansuétude.
Haine, intelligence et fortune, tel était le triangle terrible par lequel s’expliquait l’ennemi le plus proche des Aigues, le surveillant du général, en relations constantes avec soixante ou quatre-vingts petits propriétaires, parents ou alliés des paysans, et qui le redoutaient comme on redoute un créancier.
Rigou se superposait à Tonsard; l’un vivait de vols en nature, l’autre s’engraissait de rapines légales. Tous deux aimaient à bien vivre, c’était la même nature sous deux espèces, l’une naturelle, l’autre aiguisée par l’éducation du cloître.
Lorsque Vaudoyer quitta le cabaret du Grand-I-Vert pour consulter l’ancien maire, il était environ quatre heures. A cette heure Rigou dînait.
En trouvant la porte bâtarde fermée, Vaudoyer regarda par-dessus les rideaux en criant: —Monsieur Rigou, c’est moi, Vaudoyer...
Jean sortit par la porte cochère, et fit entrer Vaudoyer un instant après en lui disant: —Viens au jardin, Monsieur a du monde.
Ce monde était Sibilet, qui, sous le prétexte de s’entendre relativement à la signification du jugement que venait de faire Brunet, s’entretenait avec Rigou de toute autre chose. Il avait trouvé l’usurier achevant son dessert.
Sur une table carrée éblouissante de linge, car, peu soucieux de la peine de sa femme et d’Annette, Rigou voulait du linge blanc tous les jours, le régisseur vit apporter une jatte de fraises, des abricots, des pêches, des figues, des amandes, tous les fruits de la saison à profusion, servis dans des assiettes de porcelaine blanche et sur des feuilles de vigne, presque aussi coquettement qu’aux Aigues.
En voyant Sibilet, Rigou lui dit de pousser les verroux aux portes battantes intérieures qui se trouvaient adaptées à chaque porte, autant pour garantir du froid que pour étouffer les sons, et il lui demanda quelle affaire si pressante l’obligeait à venir le voir en plein jour, tandis qu’il pouvait conférer si sûrement pendant la nuit.
—C’est que le Tapissier a parlé d’aller à Paris y voir le Garde des sceaux; il est capable de vous faire bien du mal, de demander le déplacement de votre gendre, des juges de la Ville-aux-Fayes, et du président, surtout quand il lira le jugement qu’on vient de rendre en votre faveur. Il se cabre, il est fin, il a dans l’abbé Brossette un conseil capable de jouter avec vous et avec Gaubertin... Les prêtres sont puissants. Monseigneur l’évêque aime bien l’abbé Brossette. Madame la comtesse a parlé d’aller voir son cousin le préfet, le comte de Castéran, à propos de Nicolas. Michaud commence à lire couramment dans notre jeu.
—Tu as peur, dit l’usurier tout doucement en jetant sur Sibilet un regard que le soupçon rendit moins terne qu’à l’ordinaire et qui fut terrible. Tu calcules s’il ne vaut pas mieux te mettre du côté de monsieur le comte de Montcornet?
—Je ne vois pas trop où je prendrais, quand vous aurez dépecé les Aigues, quatre mille francs à placer tous les ans, honnêtement, comme je le fais depuis cinq ans, répondit crûment Sibilet. Monsieur Gaubertin m’a, dans le temps, débité les plus belles promesses; mais la crise approche, on va se battre certainement; promettre et tenir sont deux après la victoire.
—Je lui parlerai, répondit Rigou tranquillement. En attendant voici, moi, ce que je répondrais, si cela me regardait: «Depuis cinq ans, tu portes à M. Rigou quatre mille francs par an, et ce brave homme t’en donne sept et demi pour cent, ce qui te fait en ce moment un compte de vingt-sept mille francs, à cause de l’accumulation des intérêts; mais comme il existe un acte sous signature privée, double entre toi et Rigou, le régisseur des Aigues serait renvoyé le jour où l’abbé Brossette apporterait cet acte sous les yeux du Tapissier, surtout après une lettre anonyme qui l’instruirait de ton double rôle. Tu ferais donc mieux de chasser avec nous, sans demander tes os par avance, d’autant plus que monsieur Rigou n’étant pas tenu de te donner légalement sept et demi pour cent et les intérêts des intérêts, te ferait des _offres réelles_ de tes vingt mille francs; et en attendant que tu puisses les palper, ton procès, allongé par la chicane, serait jugé par le tribunal de la Ville-aux-Fayes. En te conduisant sagement, quand monsieur Rigou sera propriétaire de ton pavillon aux Aigues, tu pourras continuer avec trente mille francs environ et trente mille autres francs que pourrait te confier Rigou, ce qui sera d’autant plus avantageux que les paysans se jetteront sur les terres des Aigues divisées en petits lots, comme la pauvreté sur le monde.» Voilà ce que pourrait te dire monsieur Gaubertin; mais moi je n’ai rien à te répondre, cela ne me regarde pas... Gaubertin et moi nous avons à nous plaindre de cet enfant du peuple qui bat son père, et nous poursuivons notre idée. Si l’ami Gaubertin a besoin de toi, moi je n’ai besoin de personne, car tout le monde est à ma dévotion. Quant au Garde des sceaux, on en change assez souvent; tandis que, nous autres, nous sommes toujours là.
—Enfin, vous êtes prévenu, reprit Sibilet qui se sentit bâté comme un âne.
—Prévenu de quoi? demanda finement Rigou.
—De ce que fera le Tapissier, répondit humblement le régisseur, il est allé furieux à la préfecture.
—Qu’il aille! si les Montcornet n’usaient pas de roues, que deviendraient les carrossiers?
—Je vous apporterai mille écus ce soir à onze heures... dit Sibilet; mais vous devriez avancer mes affaires en me cédant quelques-unes de vos hypothèques arrivées à terme..., une de celles qui pourraient me valoir quelques bons lots de terres...
—J’ai celle de Courtecuisse, et je veux le ménager, car c’est le meilleur tireur du département; en te la transportant tu aurais l’air de tracasser ce drôle-là pour le compte du Tapissier, et ça ferait d’une pierre deux coups, il serait capable de tout en se voyant plus bas que Fourchon. Courtecuisse s’est exterminé sur la Bâchelerie, il a bien amendé le terrain, il a mis des espaliers aux murs du jardin. Ce petit domaine vaut quatre mille francs, le comte te les donnerait pour les trois arpents qui jouxtent ses remises. Si Courtecuisse n’était pas un licheur, il aurait pu payer ses intérêts avec ce qu’on y tue de gibier.
—Eh bien! transportez-moi cette créance, j’y ferai mon beurre, j’aurai la maison et le jardin pour rien, le comte achètera les trois arpents.
—Quelle part me donneras-tu?
—Mon Dieu! vous sauriez traire du lait à un bœuf! s’écria Sibilet. Et moi, qui viens d’arracher au Tapissier l’ordre de réglementer le glanage d’après la loi...
—Tu as obtenu cela, mon gars? dit Rigou, qui plusieurs jours auparavant avait suggéré l’idée de ces vexations à Sibilet en lui disant de les conseiller au général. Nous le tenons, il est perdu; mais ce n’est pas assez de le tenir par un bout, il faut le ficeler comme une carotte de tabac! Tire les verroux, mon gars, dis à ma femme de m’apporter le café, les liqueurs, et dis à Jean d’atteler, je vais à Soulanges. A ce soir! —Bonjour Vaudoyer, dit l’ancien maire en voyant entrer son ancien garde champêtre. Eh bien! qu’y a-t-il?...
Vaudoyer raconta tout ce qui venait de se passer au cabaret et demanda l’avis de Rigou sur la légalité des règlements médités par le général.
—Il en a le droit, répliqua nettement Rigou. Nous avons un rude seigneur; l’abbé Brossette est un malin, votre curé suggère toutes ces mesures-là, parce que vous n’allez pas à la messe, tas de parpaillots! J’y vais bien, moi! Il y a un Dieu, voyez-vous!... Vous endurez tout, le Tapissier ira toujours de l’avant!...
—Eh bien! nous glanerons!... dit Vaudoyer avec cet accent résolu qui distingue les Bourguignons.
—Sans certificat d’indigence? reprit l’usurier. On dit qu’il est allé demander des troupes à la préfecture, afin de vous faire rentrer dans le devoir.
—Nous glanerons comme par le passé, répéta Vaudoyer.
—Glanez!... monsieur Sarcus jugera si vous avez raison, dit l’usurier en ayant l’air de promettre aux glaneurs la protection de la justice de paix.
—Nous glanerons et nous serons en force!... ou la Bourgogne ne serait plus la Bourgogne! dit Vaudoyer. Si les gendarmes ont des sabres, nous avons des faux, et nous verrons!
A quatre heures et demie, la grande porte verte de l’ancien presbytère tourna sur ses gonds, et le cheval bai-brun, mené à la bride par Jean, tourna vers la place. Madame Rigou et Annette, venues sur le pas de la porte bâtarde, regardaient la petite carriole d’osier, peinte en vert, à capote de cuir, où se trouvait leur maître établi sur de bons coussins.
—Ne vous attardez pas, monsieur, dit Annette en faisant une petite moue.
Tous les gens du village, instruits déjà des menaçants arrêtés que le maire voulait prendre, se mirent tous sur leurs portes ou s’arrêtèrent dans la grande rue en voyant passer Rigou, pensant tous qu’il allait à Soulanges pour les défendre.
—Eh bien! madame Courtecuisse, notre ancien maire va sans doute aller nous défendre, dit une vieille fileuse que la question des délits forestiers intéressait beaucoup, car son mari vendait des fagots volés à Soulanges.
—Mon Dieu! le cœur lui saigne de voir ce qui se passe, il en est malheureux autant que vous autres, répondit la pauvre femme qui tremblait au nom seul de son créancier, et qui par peur en faisait l’éloge.
—Ah! c’est pas pour dire, mais on l’a bien maltraité, lui! —Bonjour, monsieur Rigou, dit la fileuse, que Rigou salua ainsi que sa débitrice.
Quand l’usurier traversa la Thune, guéable en tout temps, Tonsard, sorti de son cabaret, dit à Rigou sur la route cantonale: Eh bien! père Rigou, le Tapissier veut donc que nous soyons ses chiens?
—Nous verrons ça! répondit l’usurier en fouettant son cheval.
—Il saura bien nous défendre, dit Tonsard à un groupe de femmes et d’enfants attroupés autour de lui.
—Il pense à vous, comme un aubergiste pense aux goujons en nettoyant sa poêle à frire, répliqua Fourchon.
—Ote donc le battant à ta _grelotte_ quand tu es soûl!..., dit Mouche en tirant son grand-père par sa blouse et le faisant tomber sur le talus au rez d’un peuplier. Si ce mâtin de moine entendait ça, tu ne lui vendrais plus tes paroles si cher...
En effet, si Rigou courait à Soulanges, il était emporté par la nouvelle si grave donnée par le régisseur des Aigues, et qui lui parut menaçante pour la coalition secrète de la bourgeoisie avonnaise.
DEUXIÈME