partie l
'écume de toutes les nations. Les pionniers seuls des derniers États de l'Ouest sont venus. Il y a bien eu, comme je vous le disais, quelques troubles au commencement; mais tout s'est passé entre Américains et à l'américaine, et le calme est bien vite revenu. Les bons ayant été tout d'abord en majorité ont dispersé pour toujours les méchants. Les pionniers sont arrivés avec leur famille, leur femme, leurs enfants, et dès le premier jour société a été fondée sur des bases éternellement durables.
Le confort, les habitudes de la vie intérieure, le _home_, autant chéri de l'Américain que de l'Anglais, ont bien vite été retrouvés, rétablis, par les pionniers du Colorado, et vous seriez aujourd'hui étonné de rencontrer au milieu de ces contrées tant d'élégance et de bien-être.
J'ai vu ici des dames qu'envieraient ou que regrettent New-York et Boston. Nous avons dîné hier chez M. le sénateur Evans, ancien gouverneur du Colorado. La société était choisie, pleine d'entrain, et l'on a causé comme dans un salon de Paris; disons, si vous le voulez, comme dans un salon d'Américains des mieux élevés. On a surtout causé de l'Exposition internationale du champ de Mars, que l'on suit dans tous ces pays avec une curiosité émue.
Notre aimable compagnon, M. Whitney, commissaire du Colorado à l'Exposition, et qui rapporte à son pays d'adoption la médaille d'or, est partout acclamé, fêté. C'est pour lui faire accueil que M. Evans a réuni à table quelques amis. Les journaux célèbrent à l'envi la gloire de l'heureux commissaire, et l'on ne parle plus que de l'envoyer comme représentant du territoire à Washington. C'est désormais le _representative man_ du Colorado.
J'aime déjà ce jeune pays qui se passionne ainsi pour ses affaires. Aussi vous en parlerai-je plus au long dans une prochaine lettre, que je daterai de Golden City.
VI
LES FONDATEURS DU COLORADO.
Georgetown, dans les Montagnes-Rocheuses, 23 octobre.
Je vous disais dans ma dernière lettre, datée de Denver, 6 octobre, que je vous parlerais plus au long du territoire de Colorado, en vous écrivant de sa capitale, Golden City.
Ce projet, je n'ai pu le mettre à exécution lors de mon passage dans la Ville-d'Or, où je n'arrivai qu'assez tard dans la nuit, de retour d'une visite aux mines de charbon de Boulder: la nature a tout donné à ce riche pays.
Le lendemain nous prîmes dès l'aube la diligence qui devait nous conduire sur un des plus hauts lieux habités dans les Montagnes-Rocheuses, à Central City, ville bien nommée pour nous, car elle a été en quelque sorte le centre d'où nous avons fait rayonner toutes nos explorations.
A cheval dès le matin, nous avons parcouru pendant trois semaines toutes les mines, toutes les localités alpestres de ce curieux territoire, tantôt nous élevant sur les plus hauts sommets, tantôt parcourant les vallées les plus profondes. Bernardins et bénédictins, s'ils eussent été de la partie, auraient été également satisfaits, car si les premiers, à l'exemple de leur maître, aimaient les vallons, les autres ne dédaignaient pas les collines:
Bernardus valles, colles Benedictus amabat.
J'ai quitté, pendant tout ce temps, la plume pour le marteau de mineur, et c'est pourquoi vous n'avez plus reçu de mes nouvelles. Je suis descendu dans les puits les plus profonds, entré dans les galeries sinueuses; j'ai parcouru les placers, visité les usines où l'on traite les minerais d'or et d'argent, et j'ai rapporté de toutes mes excursions l'impression la plus favorable de l'activité et de l'intelligence qu'ont développées en tout les pionniers du Colorado.
Nous avons fait nos courses à cheval, chevauchant entre matin et soir, quelquefois plusieurs jours de suite. J'ai retrouvé là les excellentes bêtes mexicaines que j'avais déjà montées en Californie, et qui vont douze heures au trot, au galop, sans s'arrêter, sans manger, se contentant d'arracher au passage quelques brins de bruyères, quand il y en a sur le chemin. Elles veulent aussi boire à tous les ruisseaux. Laissons-les étancher leur soif, si tel est leur bon plaisir. Les bonnes bêtes! comme elles font honneur le soir au repas de l'écurie! Infatigables, elles fatiguent cependant le cavalier, et je dois vous avouer qu'hier soir, arrivant à Georgetown, la ville centrale des mines d'argent, comme Central City est celle des mines d'or, je me laissai glisser à bas de ma monture en jetant le cri du président péruvien Castilla: _No puedo mas_, Je n'en puis plus! Le vieux président tomba ainsi, il y a quelques mois, sur la route d'Arequipa, pour rendre l'âme et s'en aller dans l'autre monde; je tombai comme lui devant l'hôtel de Georgetown, mais pour me relever de suite et m'en aller souper et dormir.
Nous sommes allés à cheval comme les Castillans qui, aujourd'hui encore, ne peuvent parcourir la plupart des mines de leur pays que de cette façon; mais ne croyez pas qu'ici les routes manquent, bien que nous soyons en pays montagneux. Partout courent des diligences, du type que vous savez; partout sont disposés des relais, des tables d'hôte, des buvettes. Sur ces chemins ouverts un peu par la nature, un peu par les hommes, et très-mal entretenus par ceux-ci; sur ces chemins, où il est rare de rencontrer un cantonnier, et sur lesquels ne veille aucun corps officiel des ponts et chaussées, la poussière s'élève en épais tourbillons, quand le coche s'avance, rapide, au galop de ses six chevaux. On est littéralement poudré, aveuglé, dans ce pays surtout, où il ne tombe pas une goutte d'eau pendant plus de six mois. Aux relais de la diligence, une cuvette et un pot à eau vous attendent, avec du savon et une serviette sans fin tournant autour d'un rouleau supérieur. Des miroirs, des peignes, des brosses sont là; des brosses de toute espèce, même la brosse à dents, retenue par une longue ficelle, pour que chacun s'en serve et que nul ne l'emporte. A Paris, vous allez rire de ces usages démocratiques; ici ils sont acceptés de tous et sont même les bienvenus, sauf peut-être la brosse à dents, qu'on regarde d'un œil soupçonneux.
Que de fois, dans tout le Grand-Ouest, sur toutes les routes, sur tous les railroads, j'ai béni cette eau bienfaisante et ces instruments de toilette si libéralement offerts à tous!
Reportez-vous à ce qu'on endure en été sur nos chemins de fer, où certains de ces usages devraient bien être admis dans les principales de nos stations, accordés généreusement, comme une chose due, et sans que nul soit obligé de payer.
Si la poussière en pays de plaines est ici le plus grand ennemi du voyageur, en pays de montagnes il y a les cahots de la diligence, dont vous ne pouvez vous faire une idée. La voiture roule au grand galop aux descentes les plus vertigineuses, sur de gros cailloux, sur des blocs de rocher.
Impassible à son poste, l'automédon conduit d'une main assurée les six bucéphales qui lui sont confiés. On se demande comment il n'est jamais jeté hors de son siége: on l'y dirait maintenu par des courroies. A l'intérieur, les voyageurs pâtissent, moulus, brisés par les cahots. Quelques-uns ont le mal de mer, par suite de ce roulis et de ce tangage si nouveaux pour eux.
Et néanmoins, ce mode d'aller est général dans tous les États-Unis. Je l'ai retrouvé même en Californie. On conte qu'il y a quelques années, le grand journaliste de New-York, M. Horace Greeley, attendu à San-Francisco pour des conférences ou lectures, s'y rendait par terre dans la diligence continentale. Comme il traversait les cols de la Sierra-Nevada, et que la voiture n'allait pas assez vite à son gré, il craignit d'arriver en retard. Les affiches étaient déjà faites et les jours indiqués. Il pria donc le postillon de fouetter ses chevaux, et d'aller un peu plus vite. «Tenez-vous bien sur votre siége, répondit l'homme, et je vous amènerai à temps.» Et lâchant les rênes, excitant vigoureusement ses bêtes, il lança la voiture au grand galop sur une descente en précipice. Le journaliste réclamait, criait, tempêtait, n'en pouvait plus. «Tenez-vous bien sur votre siége, monsieur Greeley, et vous arriverez à temps,» lui cria derechef le postillon, l'œil souriant, la bouche moqueuse.
M. Greeley arriva en effet à l'heure, et, oubliant toute rancune, il récompensa son bourreau en lui faisant cadeau d'un vêtement tout neuf. L'histoire est restée légendaire parmi les voyageurs du _Far-West_, et le postillon, qui exerce toujours, a fait graver sur le boîtier de sa montre sa réponse à M. Greeley: «Tenez-vous bien, monsieur Greeley, et vous arriverez à temps!» On prétend même que cette montre a été donnée en souvenir à ce brave homme, sinon par l'impatient journaliste, au moins par un voyageur qui avait fait la route avec le même postillon, à qui il avait entendu raconter cette histoire.
Les moyens de locomotion rapides, assurés, ont toujours été regardés par les Américains comme un des agents les plus certains de leurs vastes colonisations.
Vous venez de voir que le Colorado n'a point failli à ces idées. Dès les premiers jours de la naissance de ce territoire, l'_overland-mail_ est venu à lui, changeant sa ligne de parcours à mesure qu'un pays nouveau se fondait, et ne réclamant du gouvernement fédéral aucun supplément d'indemnité, aucun dédommagement.
Chacun se déplace ici avec les affaires, et ne reste pas immobile dans le coin qu'il a une fois choisi.
Je vous ai déjà parlé assez au long de l'_overland-mail_. La merveille la plus étonnante réalisée par les Américains dans la traversée du Grand-Ouest a été celle du _poney_. Ce service est né en Californie en 1860, et il a fonctionné jusqu'au jour où une ligne télégraphique continue a relié le Pacifique au Missouri et de là à l'Atlantique.
On franchissait en six jours, au moyen d'un cheval rapide ou poney, la distance de 1,600 milles ou 650 lieues qui existait alors entre l'extrême limite télégraphique des États atlantiques et celle du jeune État du Pacifique. Cheval et cavalier se renouvelaient à chaque station, et la bête partait au galop, arrêtée quelquefois en chemin par le Peau-Rouge, qui guettait le coureur pour le tuer et voler le cheval. Ce service n'en fit pas moins merveille, et ce fut par ce moyen que le 12 novembre 1860 furent apportées à San-Francisco les dépêches d'Europe du 21 octobre, c'est-à-dire datant à peine de vingt jours, et la nouvelle de l'élection présidentielle du 6 novembre, qui donnait la majorité au candidat abolitionniste Lincoln. Aujourd'hui le télégraphe a remplacé le poney, et l'on peut avoir à San-Francisco une dépêche de Paris avant l'heure où elle a été envoyée, grâce à la vitesse du fluide électrique et à la différence des méridiens.
Les services des diligences, du poney, du télégraphe, semblaient donc avoir préparé comme à souhait la colonisation du Colorado, quand les pionniers sont venus: il fallait l'homme pour achever cette œuvre à laquelle aidaient déjà tant d'avantages matériels!
Le pionnier! je ne l'ai jamais vu ni si grand, ni si viril, ni si moral. Nous sommes descendus à Central-City, dans une des plus honorables familles du pays, celle de M. Whiting, agent des mines de M. Whitney.
L'hospitalité la plus cordiale nous a été donnée par ces braves gens, et l'élégant cottage qui les abrite s'est encore embelli pour nous recevoir.
M. Whiting a auprès de lui sa femme et ses enfants. Deux de ses filles sont mariées et vivent sous le même toit que leur père, avec toute leur famille. Dans cette ruche travailleuse, chacun a son occupation: les hommes vont le jour aux affaires, les jeunes filles ou les garçons à l'école, les femmes soignent la maison. Pas de domestiques, on n'en trouverait pas, ou ils coûteraient trop cher, 20 francs par jour!
Le soir, tout le monde se réunit: on cause, on lit, on fait de la musique; les dames travaillent à des ouvrages d'aiguille, les enfants mêlent leurs jeux bruyants aux distractions plus calmes des grands-parents. C'est l'honnête et austère famille du pionnier; chacun a planté là ses pénates pour jamais, sans aucun esprit de retour.
Que de bons jours mes compagnons et moi avons passés dans cette hospitalière demeure! que d'agréables souvenirs nous en emportons! Jamais le moindre nuage ne s'est levé au milieu de toutes ces personnes, d'esprit et de caractère si divers. Et ce que je dis pour cette famille pourrait s'appliquer à cent autres que j'ai rencontrées à Black-Hawk, Nevada, Idaho, Empire, Georgetown, etc. Je ne parle pas de la société de Denver, dont je vous ai déjà fait le tableau.
M. Whiting et les siens sont venus de l'Illinois, dès les premiers jours de la découverte de l'or au pied des Montagnes-Rocheuses.
Ils avaient une ferme dans cet État, et ils l'ont vendue pour venir tenter la fortune plus avant dans le _Far-West_. Ils sont tous venus, hommes, femmes, enfants, comprenant bien qu'il n'y avait de pionniers et de colons sérieux que ceux qui emportaient avec eux tous leurs pénates, comme jadis Énée disant adieu à Ilion.
Dans des mines éloignées, dans des vallons déserts, j'ai rencontré aussi de ces courageux émigrés. Le cottage est au milieu des bois, perdu dans la montagne ardue ou dans le vallon sombre. Vous entrez: une femme gracieuse vous accueille; le mari empressé vous offre un abri sous son toit ou une part du repas. Le linge est d'une éclatante blancheur; les mets les plus variés, composés souvent par des mains délicates, naguère habituées à d'autres occupations, ornent la table. Partout des meubles élégants, et des habitudes de luxe, de confort, qu'on est tout étonné de rencontrer dans ces lointains déserts.
Sans doute, le spectacle n'est pas partout le même. Je voudrais maintenant vous décrire quelques nouveaux types de pionniers, ceux que j'appellerai les aventuriers, les coureurs, les enfants perdus de la colonisation. Mariés ou célibataires, ceux-ci forment une bande à part. Je voudrais aussi vous dire un mot des mines d'or et d'argent. Vous froncez le sourcil. N'ayez crainte; je ne ferai pas trop de géologie. Au reste, je réserve cela pour une autre lettre. Il ne faut pas traiter deux sujets à la fois: _non bis in idem_, comme dit le latin, qu'on parle même dans ces montagnes.
VII
LES MINEURS DES MONTAGNES-ROCHEUSES.
Central City, dans les Montagnes-Rocheuses, 25 octobre.
Nous voici revenus chez les hôtes aimables dont je vous parlais dans ma précédente lettre. Ailleurs nous n'avons fait que camper, ici nous avons séjourné quelque temps.
Tout le monde a été pour nous d'une bienveillance empressée. Vous savez comment nous avons été reçus à Denver; à Georgetown, la ville a demandé à nous traiter elle-même. Quand nous avons fait appeler l'hôtelier pour solder notre note, il nous a répondu que c'était le conseil municipal qui entendait payer. A Central City, la bande musicale nous a reçus, dès le premier soir de notre arrivée, au son des instruments de cuivre; elle a joué tout son répertoire, et de plus, pour faire honneur sans doute au Français qui était là, une _Marseillaise_. Il est vrai que celle-ci était tellement mitigée, que si on l'eût sonnée de la sorte à nos volontaires de 93, ils n'auraient certes point marché au feu avec autant d'entrain. Après tout, c'est peut-être un effet de climat. Les notes comme les idées changent suivant la latitude, et ce qui est la _Marseillaise_ au 49e parallèle en Europe, peut devenir une pastorale au 40e en Amérique.
Nous avons dû partout, pour être agréable au public, faire des conférences, des _lectures_, comme on dit aux États-Unis, parce que l'orateur a l'habitude de lire. Les auditeurs sont venus à nous nombreux, avides d'apprendre.
Ici c'est une société qui a mis une salle à notre disposition; là c'est un révérend qui nous a gracieusement prêté son église, les salons du _Mechanic's Institute_ ou de l'Institut des ouvriers n'étant pas assez grands pour contenir toute la foule.
Le colonel Heine a parlé sur le chemin de fer du Pacifique; M. Whitney, sur notre Exposition du champ de Mars, et moi j'ai traité devant tous ces mineurs la question si palpitante pour eux de l'or et de l'argent.
J'aime ces hommes vigoureux et fiers, qui ne demandent leur bien-être qu'à eux-mêmes et ne comptent pas sur autrui pour arriver à quelque chose. Dans le Colorado, comme dans toute l'Union, on pratique la grande maxime anglo-saxonne: _Help yourself!_ Aidez-vous vous-mêmes!
Je vous ai déjà parlé des pionniers venus ici avec leur famille: on se protége, on se défend mieux quand on est plusieurs; mais nombre d'émigrés sont arrivés tout seuls et n'en ont pas pour cela perdu courage. J'ai rencontré l'autre jour sur les mines de Trail-Creek, dans un vallon étroit, caché au milieu des bois de sapins et entouré de cimes neigeuses, plusieurs de ces intrépides solitaires. Un, entre autres, le docteur Howland, de Boston (pourquoi ne le nommerai-je pas?) m'a surpris par son calme stoïque. D'une excellente famille, ayant reçu la meilleure éducation, il a quitté le bistouri du chirurgien pour le pic du mineur. Un des premiers, il est parti pour les placers du Colorado, et il dirige aujourd'hui une mine de quartz aurifère et un moulin mécanique à broyer et amalgamer la roche.
La première fois que j'ai vu le docteur, il m'a montré avec une certaine fierté les beaux échantillons qu'il a trouvés lui-même. Sur une planche appendue au mur, dans sa cabane, sont quelques livres de science appliquée: des traités de chimie, de métallurgie, d'exploitation des mines, un cours de minéralogie. Quelques-uns de ces livres sont écrits en français. Il y a, là aussi, souvenir des premières études, un Galien dans l'original, en latin.
--Je me distrais par la lecture, m'a dit le docteur.
Et comme je lui demandais si cet exil au fond des bois et dans un vallon si triste ne lui était pas pénible.
--Je n'aime pas la société, m'a-t-il répondu. Je suis bien ici et j'y reste.
--Mais la Bible ne dit-elle pas: Malheur à celui qui est seul! _Væ soli!_
--La Bible n'a pas dit cela pour moi.
La localité qu'habite le docteur, déserte maintenant, a été naguère plus vivante, plus animée. Une série de cabanes en ruines, la plupart bâties de troncs d'arbres et de boue, véritables _log-houses_ de pauvres pionniers, ont un moment répondu au nom retentissant d'Oroville. Les placers se sont bien vite épuisés, et, avec eux, ont disparu les espérances des chercheurs, qui sont allés, sans se décourager aucunement, exercer leurs efforts sur d'autres points. Ils n'ont pu, comme Bias, emporter leurs maisons sur leurs épaules: Oroville, à peine née, est déjà une ville en ruines.
Quelques rares mineurs, tenaces, infatigables, découvreurs obstinés, sont restés avec le docteur Howland. Courant la montagne à mesure que la vallée leur a fait défaut, ils ont bientôt mis à nu, sur les flancs tributaires du Trail-Creek, des veines de quartz aurifère. Grâce aux lois libérales qui régissent l'exploitation des mines dans toute l'Union, ils ont pu s'adjuger sur l'heure, moyennant quelques formalités élémentaires, la propriété pleine et entière de ces gîtes, sur une certaine longueur et une profondeur indéfinie.
Un de ces découvreurs est le Français Chavanne, que j'ai deux fois rencontré sur les lieux, toujours à l'œuvre, hardi, entreprenant, et donnant pour sa part une très-bonne opinion des travailleurs de notre pays. Et cependant Chavanne n'est pas content: Franc-Comtois, il désire revoir la Comté.
--Ah! monsieur l'ingénieur, me disait-il il y a quelques jours, si vous pouviez monter une compagnie à Paris pour faire exploiter tous ces filons, je vous les donnerais pour rien, et j'irais en France revoir mon vieux père. J'ai bien envie de retourner au pays.
--Mais, Chavanne, au pays ou ici, il faut toujours travailler.
--C'est vrai, monsieur; mais l'Amérique, voyez-vous, ce n'est pas la France.
--Faites donc comme ces Américains qui viennent ici sans espoir de retour, et colonisent jusqu'aux plateaux les plus élevés des Montagnes-Rocheuses.
--Les Américains sont chez eux; moi, je n'ai pas eu de chance. J'avais gagné de l'argent à New-York dans l'étamage des glaces; mais le mercure, c'est un mauvais métal, et cependant c'est ce qui m'a donné l'idée de travailler les mines d'or. J'ai gagné beaucoup au commencement. J'ai vendu pas mal de filons. A présent les affaires ne vont plus, et je voudrais bien placer les mines qui me restent. Si vous pouviez monter une compagnie à Paris, je vous les donnerais pour rien.
Et ce disant, Chavanne me faisait les honneurs de son _log-house_. Il me montrait, clouée à la muraille, la carte du district aurifère de Trail-Creek, couverte d'un réseau de filons, réels ou imaginaires, découverts par les chercheurs de l'endroit, les _prospecters_ comme on les appelle.
Ces coureurs de montagnes, ces chasseurs de veines métalliques, qui remettent en mémoire les _buscones_ ou _cateadores_ du Pérou et du Chili, les _gambusinos_, les _rebuscadores_ du Mexique, ont eu dès les premiers temps, dans le Colorado, d'illustres représentants. C'est l'un d'eux, Gregory, ancien mineur de l'État aurifère de Georgie, qui a découvert, à Central City, le fameux filon qui porte son nom. C'était au commencement de l'exploitation. «Si les ruisseaux aux pieds des Montagnes-Rocheuses roulent de l'or, s'était dit Gregory, les montagnes doivent en renfermer.» Et il était parti, seul, à pied, gravissant les pentes roides des vallées où nul n'était entré avant lui. Il portait sur son dos ses vivres, ses outils. Au bout de quelques jours, il arrive au lieu où est aujourd'hui Central-City, à plus de 2,500 mètres d'élévation, et, là, trouve la veine tant cherchée, et des pépites d'or grosses comme des noix.
Mais Gregory n'a plus de vivres et un ouragan de neige s'élève. Comme quelques vainqueurs, va-t-il périr au milieu même de son triomphe? Il descend à Auraria, à la Cité des Plaines, aujourd'hui Denver, et, là, fait confidence à un ami de sa trouvaille. Tous deux reviennent sur le gîte, l'exploitent avec activité, et, au bout de quelques jours, rentrent chargés d'or à la ville. Aussitôt le bruit de cette découverte se répand, et une armée de mineurs accourt dans les défilés des Montagnes-Rocheuses.
Telle a été l'origine de l'exploitation métallifère à Central City, tels sont les faits qui ont donné naissance à cette ville et aux cités voisines de Black-Hawk et de Nevada.
La découverte des mines d'argent de Georgetown est due à des circonstances analogues. Un beau jour, en 1864, le _gouverneur_ Steele,--que j'ai eu le plaisir de rencontrer à Georgetown, et qui a reçu, je crois, le titre qu'il porte, parce qu'il a eu quelques chances d'être nommé gouverneur du Colorado,--le gouverneur Steele part avec quelques amis.
«Montons sur la cime des montagnes, leur dit-il; il doit y avoir là-haut des mines d'argent.» Et les uns se dirigent d'un côté, les autres d'un autre. On se rejoindra sur le Snake-Range (la crête du Serpent), à 3,500 mètres de hauteur. On reste plusieurs jours dans les défilés, sur les cols. A la fin, un des chasseurs découvre un filon très-riche en minerai d'argent.
Quand on a trouvé un filon, on en trouve bientôt un autre. Bref, un nouveau district métallifère se fonde, celui d'Argentine, rival de celui de Gregory. La seule différence est qu'ici on exploite l'or, et là l'argent.
C'est avec de tels hommes et par de tels moyens que le Colorado s'est formé, développé, et que le travail des mines y a de plus en plus progressé. A Georgetown, à côté des gouverneurs Steele, Patterson, etc., j'ai rencontré des chercheurs encore plus nomades, de vrais aventuriers des montagnes, par exemple l'Américain Brown, qui a découvert sa bonne part de filons.
«Je gravis les plus hautes crêtes, me disait-il, tout seul, portant moi-même mon pic, mon marteau et des provisions pour plusieurs jours. Je cherche, je flaire, je gratte le gazon; et sous l'herbe, peu à peu, je finis par découvrir les têtes des veines métalliques. Je les reconnais à des lignes de quartz blanchâtre, décomposé, pourri, jauni par le fer, quelquefois taché de points brillants d'un gris d'acier. Enfin je découvre les veines et c'est là ce que je veux. Alors seulement je prends la boussole, je _claime_ le gîte, c'est-à-dire que je définis géométriquement ma propriété. Comme inventeur, j'ai droit, vous le savez, à 3,000 pieds de filon. Je les fais inscrire chez le _recorder_ ou greffier du district. Je paye la taxe, c'est peu de chose: 4 dollars, 20 francs de votre monnaie, et tout est dit. Mon filon est porté sur le registre du district avec le nom dont je l'ai baptisé; j'en suis le seul propriétaire. J'en ai ainsi quelques-uns à vendre, en voulez-vous?»
Et Brown me montrait, sur les hauts sommets de Georgetown, des lignes de filons qui couraient à perte de vue au pied même des glaciers, et sur lesquelles il fallait toute une journée pour grimper.
Le prospecteur était vêtu d'un habit de peau de daim à franges, orné de broderies en forme d'arabesques; il avait des culottes de cuir comme les Peaux-Rouges. Il portait les grosses bottes du pionnier, enfin le chapeau de feutre à larges bords du trappeur des prairies.
«--Tout cela m'a bien coûté 200 dollars (1,000 francs), me dit-il. J'ai depuis longtemps envie d'aller à Paris. Je veux me promener sur les boulevards avec mon costume de trappeur. Croyez-vous que je ferai figure?
--C'est cette année, Brown, qu'il eût fallu aller à Paris. A l'Exposition du champ de Mars, vous auriez attiré la curiosité publique avec les Japonaises et les petites Chinoises qu'on exhibe là-bas, à côté des produits de l'industrie.
--C'est trop tard à présent; mais vous me verrez un jour sur les boulevards avec mon costume, sachez-le bien.»
Que dites-vous de tous ces énergiques travailleurs, mon cher ami, vous qui lisez tranquillement cette lettre à Paris? Croyez-vous que tous ces hommes représentent dignement dans le Grand-Ouest l'avant-garde de la civilisation? Oui, n'est-ce pas? et ils la représentent sans distinction de nationalité. Si j'avais le temps, si je ne craignais de fatiguer votre attention, je ferais passer devant vos yeux d'autres types de mineurs, de pionniers: l'Espagnol Dominguez, marié avec une Française; des capitaines de mines venus du Cornouailles anglais; des prospecteurs, des exploitants de filons: Irlandais, Allemands, Italiens, Canadiens, Français; vous verriez en un mot la légion honnête et virile des travailleurs passer devant vous, chacun avec les caractères distinctifs de sa race, et tous avec un caractère commun, celui de la persistance, de l'énergie, du sang-froid, qui fait les bons pionniers et les véritables colons. Mais c'en est assez pour aujourd'hui; je vous parlerai bientôt des mines après vous avoir parlé des mineurs.
VIII
L'OR ET L'ARGENT.
Golden City, au pied des Montagnes-Rocheuses, 26 octobre.
Au moment de dire adieu au Colorado, où j'ai passé des jours si bien remplis, je viens vous reparler de ses mines, j'entends ses mines d'or et d'argent. Je pourrais vous entretenir aussi du charbon, que l'on trouve partout à une faible profondeur sous le sol des prairies; du fer, qui gît à côté du charbon; du sel, qu'on rencontre en abondance dans les _parcs_ (c'est ainsi qu'on nomme les hauts plateaux boisés et gazonnés où habitent les Yutes); des eaux sulfureuses, alcalines, gazeuses qui sourdent de terre en tant d'endroits. Mais l'or et l'argent priment ici toute autre exploitation, et c'est justice. N'ont-ils pas donné naissance au pays, ne lui ont-ils pas permis de se peupler, de se développer? Ici, comme dans la formation de toute société, le travail des mines métalliques est venu avant tous les autres, avant même l'agriculture; ici, comme partout, le pic a précédé la charrue.
Dès les premiers jours, je vous l'ai déjà écrit, chacun s'est porté sur les filons avec une ardeur sans exemple. Il y a eu pour l'extraction de ces richesses souterraines une véritable fièvre, et tous les banquiers des États de l'Est ont à l'envi prêté leurs capitaux, envoyé leurs agents à ce territoire, où l'on a cru un moment voir naître une seconde Californie.
La réaction est venue bien vite, non pas seulement à cause de la guerre de sécession et de la guerre avec les Indiens, qui ont toutes les deux éloigné de cette jeune colonie le flot des émigrants, mais aussi pour d'autres raisons, peut-être non moins graves, sur lesquelles je dois maintenant insister et appeler toute votre attention.
Dans les placers proprement dits, l'or se retrouve en paillettes, en pépites, et le métal est toujours à l'état natif ou de métal pur. A cause de son grand poids, aucune difficulté n'existe pour le séparer des sables au milieu desquels on le rencontre; un lavage plus où moins perfectionné suffit, exécuté par des appareils plus ou moins ingénieux. Les matières légères s'en vont avec l'eau, l'or reste. On peut faire usage aussi de l'amalgamation, c'est-à-dire de l'attaque de l'or par le mercure. Ce dernier métal jouit, comme vous le savez, de la propriété de dissoudre l'or, absolument comme l'eau dissout le sucre, et de le rendre ensuite par la distillation, si bien que l'on peut en ce cas dire familièrement que l'or est comme le sucre candi du mercure.
Mais voici bien une autre affaire avec les minerais de filons. Ici l'or n'existe plus à l'état natif, j'entends dans le Colorado, mais à l'état de _sulfuret_, comme on dit en Amérique, ou, si vous voulez, à l'état de combinaison intime avec des sulfures de fer, de plomb, de cuivre de zinc, d'où il est très-difficile de l'extraire entièrement.
L'argent accompagne très-souvent l'or. Seul ou allié à ce dernier métal, l'argent n'est jamais pur, mais toujours à l'état de sulfure, soit simple, soit multiple, ou à l'état de chlorure, iodure, bromure, etc., c'est-à-dire de combinaison avec le chlore, le brome, l'iode. Toutes ces combinaisons sont généralement très-complexes, et il est presque aussi difficile que pour l'or de retirer tout l'argent contenu dans ces minerais.
Je ne veux pas vous faire ici de dissertation métallurgique, pas plus que je ne vous ai fatigué de géologie, à propos du gisement de ces mines; je veux seulement vous dire que, par les procédés les plus délicats de pulvérisation, de calcination ou de grillage par le feu, en présence ou non de la vapeur d'eau, d'amalgamation ou de dissolution dans le mercure, de chloruration ou d'attaque par le sel marin, le chlore, l'acide chlorhydrique, qui décomposent les sulfures métalliques, je veux vous dire que, par tous ces procédés, on n'est jamais arrivé à retirer plus des trois quarts de l'or ou de l'argent combinés dans les minerais du Colorado.
Souvent même le tiers seulement ou la moitié, quelquefois le quart à peine des métaux précieux ont été _sauvés_, comme disent les mineurs.
Ce fait s'est déjà présenté en Californie, où l'on est encore à attendre la découverte d'un procédé définitif de traitement métallurgique; mais nulle part, comme dans le Colorado, toutes les mines à la fois n'ont eu à lutter contre la même difficulté, qui semble presque insurmontable.
Ici le problème à résoudre est plus que jamais sérieux; de sa solution dépend en effet en