Chapter 2 of 6 · 3964 words · ~20 min read

Part 2

«Dame! il faut sacrifier un objet ou bien confectionner un bel ouvrage; pour une loterie, il faut un lot! On fait des billets pour la somme dont on a besoin, on les place parmi ses connaissances, et le tour est joué, sans avoir causé préjudice à personne, car on tire bien honnêtement la loterie et on porte le lot à celui ou à celle qui l'a gagné.

--Cette idée me paraît excellente, dit Mme Duvignot devenue subitement toute songeuse; mais, ajouta-t-elle, sur un ton plein de tristesse, après un petit moment de réflexion, je n'ai malheureusement pas le temps de faire le bel ouvrage qui devrait constituer le lot, et chez moi je ne possède pas d'objet de prix.

--Bah! on trouvera bien quelque chose.

--Et puis, comment placerais-je les billets, surtout en grand nombre? J'en caserais à peine dix ou douze.

--Voyons, combien vous faut-il d'argent? N'avez-vous pas déjà une partie de la somme qui vous est nécessaire?

--Nous avons cent francs sur les deux cents que nous devons rembourser.

--Eh bien, fabriquez cent billets; Marthe, qui a une jolie écriture, pourra l'utiliser; vous en placerez quelques-uns et je me charge du reste. Je vais dans des maisons riches où l'on a des égards pour moi; je dirai qu'il s'agit d'une bonne œuvre, ce qui est vrai, puisqu'il s'agit de rendre service à votre mari et à vous qui êtes de braves gens.»

Mme Duvignot éclata de nouveau en sanglots.

«Ne pleurez pas, Madame Duvignot! Songeons plutôt à notre loterie, car nous n'avons pas encore le lot.»

On chercha longtemps en vain: la pendule était bien laide; les six petites cuillères d'argent, qui représentaient toute l'orfèvrerie de la maison, avaient le tort d'être marquées aux initiales du ménage; une broche cassée fut jugée absolument passée de mode. Tout à coup Marthe s'écria:

«J'ai un parapluie tout neuf, ou, du moins, il n'a servi que deux ou trois fois, et cela ne se voit pas!»

Je fus examiné attentivement; grâce aux soins dont j'avais été entouré, je semblais vraiment sortir du magasin, et je fus choisi à l'unanimité pour servir de prétexte à cette modeste loterie qui devait sauver l'honneur d'une famille.

On eut une certaine difficulté à placer ces cent billets, d'autant plus que le but de la bonne œuvre en question devait rester un peu obscur, ce qui diminuait l'intérêt des âmes charitables.

Marthe, qui était fort intelligente pour son âge, parvint à en faire prendre quelques-uns par sa maîtresse de pension et ses compagnes; la fruitière du coin, tentée par le parapluie, risqua aussi vingt sous; puis, la fille de la laitière, qui allait se marier et espérait ainsi monter son ménage d'un objet utile, prit aussi un billet. Mais, comme elle l'avait promis, ce fut encore Mlle Florentin qui en plaça la plus grande quantité parmi ses riches clientes. Aussi, lorsque la loterie eut lieu, j'échus en partage à la fille d'un gros négociant de la ville, Mlle Madeleine Lecourier, qui avait fort multiplié ses chances en prenant un grand nombre de numéros. La fruitière, qui n'en possédait qu'un, n'en éprouva pas moins une forte indignation et se prétendit «refaite» de ses vingt sous; la jeune laitière se plaignit également et fort amèrement du sort: la déception des deux commères était d'autant plus vive qu'on les avait convoquées au tirage de la loterie et qu'elles assistaient à leur défaite.

L'heure du sacrifice sonnait enfin pour Marthe. Elle me remit, le cœur un peu gros, à Mlle Florentin qui devait me porter à mon nouveau domicile. Quant au coupable, il n'était point là. On disait officiellement qu'on l'avait envoyé à la campagne, mais je crois que cette campagne peu agréable pouvait bien être une maison de correction.

Mlle Madeleine Lecourier me reçut avec une indifférence souriante des mains de Mlle Florentin; c'était une charmante petite fille, aimable et bonne, mais quelque peu blasée sur les cadeaux, qu'ils vinssent des personnes ou du sort. Elle dit seulement en me voyant:

[Illustration: «QUELLE PEUR VOUS M'AVEZ FAITE!»]

«Ah! un parapluie! ça tombe bien; justement j'ai perdu le mien!

--C'était le troisième depuis l'année dernière», fit observer froidement Miss Mary, l'institutrice anglaise.

Madeleine avait deux frères et une petite sœur que sa maman nourrissait encore. Mme Lecourier, fort absorbée par son bébé, qui était faible et délicat, ne s'occupait pas beaucoup de sa fille aînée, âgée de huit ans, dont l'éducation se trouvait ainsi presque exclusivement dirigée par Miss Mary.

Il pleut beaucoup à Bordeaux, et Madeleine m'emmenait souvent avec elle. Nous allions donc au cours, puis chez sa maîtresse de piano, où elle prenait plusieurs leçons par semaine. Elle avait une amie appelée Marguerite qu'elle allait voir fréquemment, mais si nous partions de compagnie pour ces différentes courses, il s'en faut bien que nous revinssions toujours ensemble; Madeleine m'oubliait régulièrement une fois sur trois, et je compris, en constatant combien elle était désordonnée, que je ne resterais pas longtemps dans ses mains.

Un jour vint, en effet, où elle me perdit pour de bon, et je vais vous raconter dans quelles conditions; cela servira peut-être d'avertissement aux petites filles sans soin.

Le jeudi, lorsque le temps le permettait, Madeleine passait une partie de son après-midi sur la belle promenade de Bordeaux appelée les Quinconces; elle y retrouvait son amie Marguerite et d'autres petites filles de son âge, avec lesquelles elle jouait à toutes sortes de jeux: aux barres, à cache-cache, aux quatre coins, et principalement à des jeux où l'on court, sauf quand il faisait trop chaud.

Un jour que la température était lourde et orageuse, on décida d'un commun accord qu'il fallait chercher un jeu pendant lequel on pût rester assis. Mais les bancs, fort espacés les uns des autres, ne favorisaient aucune combinaison, et on ne savait à quoi se résoudre, lorsque Marguerite, la plus âgée de la bande, proposa d'aller assister à une représentation de Guignol.

«C'est une bonne idée!» s'écrièrent en chœur les petites filles.

Les gouvernantes furent consultées, et elles acquiescèrent volontiers; pendant que ces demoiselles seraient bien tranquilles, le nez en l'air, à regarder Guignol battre le commissaire, elles pourraient donc continuer en paix leurs interminables conversations.

[Illustration: ON JOUAIT A CACHE-CACHE.]

La bande joyeuse occupait à elle seule deux rangées de places; Madeleine Lecourier était assise au premier rang, à l'extrémité d'un banc.

Le répertoire de Guignol n'est pas très varié; il faut même avouer que les générations se succèdent devant son petit théâtre sans que la moindre modification se produise dans ses représentations: c'est toujours l'éternelle concierge assise au coin de sa cheminée, tandis que Guignol, son locataire indélicat, aidé de son complice Polichinelle, déménage en faisant passer ses meubles par la fenêtre; puis l'intervention du commissaire qui, battu, assommé, vient tomber sur le bord de la scène, les deux bras pendant au dehors. Ces pièces sont devenues classiques; malgré tout, les enfants ne s'en lassent jamais.

Madeleine, attentive, sérieuse, intéressée, suivait d'un œil charmé les brusques évolutions des petits personnages, riant avec éclat, applaudissant avec entrain, mais comme je la gênais un peu dans cette dernière démonstration, elle m'appuya contre le théâtre, et, ainsi débarrassée de son parapluie, elle l'oublia complètement, selon son habitude.

Tandis que ma propriétaire légitime, tout à son amusement, me délaissait de la sorte, un œil plein d'admiration et d'envie s'ouvrait sur moi, me contemplant avec persévérance à travers un trou produit par quelque accroc dans la toile qui entourait le bas du théâtre. Cet œil cependant quitta précipitamment son observatoire, quand une grosse voix mécontente murmura:

«Si tu ne me passes pas la mère Michel, tu peux être sûre et certaine d'être calottée après la représentation; v'là deux fois que tu leur z'y fais manquer leur entrée, paresseuse!»

La grosse voix n'eut pas besoin de répéter cet avertissement, dont il fut soigneusement tenu compte.

Mais dès que la mère Michel fut en scène, l'œil reprit sa faction et il me sembla qu'il s'animait de plus en plus d'une expression de convoitise. Je ne me trompais pas, car au moment le plus palpitant de la pièce, alors que toute l'attention du jeune auditoire était captivée par l'intérêt poignant de la situation, une petite main, assez malpropre mais pleine de dextérité, passa par la fente du rideau qui masquait de côté l'entrée du théâtre, s'empara de moi et m'attira preste prestement dans l'intérieur du petit édifice.

[Illustration: L'ATTENTION DES SPECTATEURS ÉTAIT CAPTIVÉE PAR L'INTÉRÊT DU SPECTACLE.]

J'étais dans les coulisses du Guignol.

Sur une table boiteuse gisaient tous ces personnages familiers (à l'exception de ceux qui étaient en scène à ce moment) dont nous avons déjà parlé: Guignol, le commissaire, etc.; et ils ne gagnaient pas à être vus de près, avec leurs visages grossièrement enluminés et leurs costumes défraîchis. Un homme en blouse les faisait manœuvrer et parler, aidé par une fillette d'une quinzaine d'années. Le visage pâle de cette dernière n'eût pas été laid, si une expression fausse et méchante ne l'avait déparé; elle appelait l'homme en blouse «mon oncle», et il la nommait Fifine.

Fifine, par un mouvement adroit, m'avait jeté dans un coin derrière elle, et son oncle, très absorbé par la représentation, ne s'était nullement aperçu de mon entrée subreptice.

Bientôt une grande ombre tomba sur notre réduit; c'était la toile qui se baissait, et un petit tumulte se fit autour du théâtre. Les enfants se levaient tous ensemble pour s'en aller, car le spectacle avait pris fin. Il me sembla entendre encore la voix de Madeleine. Allait-elle s'apercevoir de ma disparition? Point du tout, la petite étourdie parlait avec animation de la pièce de Guignol, et ne songeait pas à son parapluie; les derniers échos de sa conversation se perdirent enfin dans l'éloignement.

III

BIEN VOLÉ NE PROFITE PAS

Ce fut dans un bien pauvre intérieur que Fifine me déposa trois quarts d'heure plus tard, car nous dûmes traverser une grande partie de la ville et d'un faubourg populeux avant d'atteindre le but de notre longue course.

[Illustration: FIFINE M'EXAMINAIT.]

Les Louriguet habitaient une maison noire haute de plusieurs étages, au fond d'une sorte d'impasse.

La famille, outre ses deux membres que nous connaissons déjà, se composait d'une mère boiteuse qui paraissait peu intelligente et même comme abrutie par la misère et un travail excessif, et de trois enfants, une fille et deux garçons, dont le dernier était encore au berceau. La fille, Noémie, qu'on appelait Mimi, semblait un peu plus jeune que sa cousine Fifine. Elle avait hérité, en l'exagérant, de l'infirmité de sa mère, et boitait au point qu'il lui fallait s'aider d'une béquille pour remédier au manque d'équilibre entre ses deux jambes; aussi ne sortait-elle guère et subissait-elle une sorte d'étiolement, suite naturelle de sa vie sédentaire dans ce triste logis, mais ses traits amaigris portaient l'empreinte d'une douceur angélique qui contrastait étrangement avec les figures vulgaires du reste de la famille.

Il n'entrait sans doute guère de jolis objets dans ce sordide intérieur, car mon apparition y fit sensation.

«D'où sort ce beau parapluie? Qu'est-ce que c'est que ce bijou-là? Fais-le-moi donc voir, Fifine.

--Bien sûr, tu as dû le voler!» dit rudement la tante, sans manifester d'ailleurs grande indignation, mais constatant un fait probable: elle connaissait bien sa nièce et la savait capable d'un larcin; peut-être même Fifine n'en était-elle pas à son coup d'essai.

La jeune fille hésita quelques secondes et se défendit avec un certain embarras:

«Je ne l'ai pas pris dans les mains de quelqu'un, vous pouvez croire.

--Mais alors, de quoi qu'il en retourne?

--C'est pas ma faute si certains enfants sont des sans-soins et s'ils perdent ce qu'ils ont sans se soucier de l'argent que ça coûte.

[Illustration: «D'OÙ SORT CE BEAU PARAPLUIE?»]

--C'est vrai, ça! Ils n'ont qu'à prendre garde à leurs affaires, ajouta Polydore, le fils aîné. Un fameux parapluie, tout de même! Je voudrais bien l'avoir trouvé pour mon propre compte!»

Mais la voix de la pauvre infirme s'éleva comme une petite cloche d'argent, au son à la fois clair et doux:

«C'est égal, Fifine, tu as eu le plus grand tort de prendre ce qui ne t'appartenait pas.

--Fallait-il le laisser au milieu des Quinconces?» murmura la coupable en se hâtant de me faire disparaître derrière un meuble, pour mettre fin à la discussion.

L'entretien en resta là, en effet, car personne n'avait osé contredire Mimi, chacun retrouvant peut-être l'écho de ses paroles au fond de sa propre conscience.

Du reste, je devais donner peu de satisfaction à ma propriétaire d'occasion; elle craignait de m'emporter aux Quinconces, où j'aurais pu être reconnu et réclamé, et me trouvait trop beau pour se servir de moi lorsqu'elle allait acheter deux sous de lait chez la crémière ou un peu de fromage d'Italie chez le charcutier; la seule fois qu'elle s'y était risquée, une marchande ne lui avait-elle pas dit en la regardant fixement:

«T'as vraiment un beau parapluie pour abriter tes guenilles!»

Et cette remarque profonde amena une rougeur subite sur les joues de Fifine.

Ah! vraiment, le bien mal acquis ne profite guère! Fifine pouvait s'en apercevoir, et bientôt elle éprouva pour sa capture illégitime une sorte d'aversion. Rien d'inutile comme un parapluie dont on ne peut se servir, et elle était d'autant plus vexée de n'oser faire usage du produit de sa mauvaise action, qu'à partir du jour où elle s'était emparée illicitement de moi, des torrents de pluie étaient tombés; or je n'avais qu'un seul camarade dans ce misérable intérieur et l'on s'y battait littéralement à qui l'aurait, les autres, pas plus que Fifine, ne voulant emporter ce parapluie compromettant qui attirait sur celui qu'il abritait des réflexions désagréables et des regards soupçonneux.

Jamais je ne menai une existence aussi sédentaire que chez les Louriguet, tenant compagnie pendant des journées entières à l'enfant infirme qui, toujours assidue au travail, raccommodait le linge et les hardes de toute la famille; pauvre petite fleur éclose sur un tas de fumier! J'aimais beaucoup Mimi, quoiqu'elle ne s'occupât jamais de moi.

[Illustration: «JE TE METS A LA PORTE!»]

Le temps pluvieux avait naturellement interrompu les représentations de Guignol, et ce chômage forcé amenait derrière lui la famine, non pas précisément pour Polichinelle, le commissaire et la mère Michel, qui dormaient tranquillement dans la boîte aux accessoires, mais pour les Louriguet grands et petits. Il ne s'agissait pas seulement de manger, il fallait payer le logeur qui réclamait (et avec quelles menaces!) cinq francs tous les quinze jours. Comme, faute de cette minime somme, la famille allait être expulsée, le père Louriguet s'écria d'une voix inspirée:

«Faut mettre quelque chose au Mont-de-Piété, pour nous faire prêter dessus la pièce de cinq francs.... Mais quoi?

--Il y a mon parapluie, proposa Fifine.

--T'as vraiment de l'esprit, s'écria avec conviction son oncle, très heureux de cette solution; va chercher ton parapluie, ma poulette; au moins comme ça il servira à quelque chose, ce propre-à-rien.»

Je compris alors que le Mont-de-Piété est un établissement où l'on prête de l'argent sur gages.

Le lendemain, mon départ ne s'effectua pas sans difficulté. On dit que la nuit porte conseil; Fifine, rapace et égoïste, avait sans doute réfléchi, et, revenant sur son semblant de générosité, prétendait maintenant me garder ou bénéficier seule du produit de mon engagement au Mont-de-Piété.

«Le parapluie est à moi, affirmait-elle avec audace, oubliant de quelle façon elle m'avait acquis; donc l'argent doit m'appartenir!»

Des protestations générales répondirent à cette déclaration. Mais l'oncle, très ironique dans son calme affecté:

«Ne te gêne pas, ma petite; garde ton parapluie, car il sera désormais ton seul abri, puisque je te mets à la porte avec lui!»

Fifine, terrifiée par cette menace, n'osa résister davantage et, me jetant aux pieds de M. Louriguet, sortit de la pièce en pleurant.

Alors Mme Louriguet, me ramassant tranquillement, m'emporta au Mont-de-Piété, où assurément elle n'allait pas, comme moi, pour la première fois.

IV

AU MONT-DE-PIÉTÉ ET CHEZ MADAME GRÉGOIRE

Il s'agissait d'une sorte de prison. On me mit dans un grand magasin sombre où il y avait des objets de toute espèce.

On voyait là des pianos, des buffets, des coffres à bois, des consoles, des sièges de toute grandeur et de toute forme, depuis le petit tabouret jusqu'au large fauteuil Louis XIV; puis c'étaient des montres accrochées les unes à côté des autres dans une vitrine; ah! que de montres, que de montres!... Les pendules ne manquaient pas non plus. Une machine à coudre, trésor de quelque pauvre ouvrière, et une cage dorée, qui avait dû orner un élégant boudoir, se côtoyaient fraternellement; un peu plus loin, on apercevait une guitare, un trombone, deux flûtes et un accordéon, formant tout un orchestre; puis on voyait des lampes, des vases de fleurs, des lustres, une baignoire perfectionnée et une foule de bibelots dont l'énumération serait fastidieuse.

Le jour, sous la lumière terne et blafarde qui tombait des rares fenêtres grillées, ce capharnaüm avait quelque chose de lugubre. Les employés allaient et venaient, au milieu de ces épaves, insouciants et affairés, enlevant celle-ci, apportant celle-là, et puis, à un signal, ils se retiraient tous, fermant soigneusement les portes, qu'assujettissaient, en sus des barres de fer, de doubles fermetures très compliquées. Mais lorsque le silence s'était fait, que les pas et les voix des hommes avaient cessé de retentir, alors une vie nouvelle très faible, quelque chose comme un reflet de vie plutôt, s'emparait de tous ces objets qui avaient tenu leur place dans des existences humaines. J'entendais des chuchotements légers comme jadis dans le magasin de mon enfance, mais ces derniers racontaient ordinairement des histoires très tristes.

Les vieux meubles parlaient de pauvres gens, leurs humbles propriétaires, qui avaient été obligés de se séparer d'eux pour avoir du pain; les jolis bibelots s'entretenaient de personnes ruinées, plus malheureuses encore peut-être, cachant leur misère et sacrifiant leurs plus chers souvenirs aux nécessités du présent.

Une nuit, nous vîmes une vive clarté dessiner soudain les barreaux de fer des fenêtres sur un fond rouge.

«Serait-ce déjà le jour?» murmurâmes-nous fort étonnés que la nuit eût passé si vite.

Mais un arrosoir qui devait avoir une grande expérience s'écria aussitôt:

«Je crois que c'est le feu, car j'ai servi dans un incendie, et je me souviens de ces lueurs intermittentes.»

Un vieux télescope et une jeune lorgnette vérifièrent le fait, et, à notre très grande inquiétude, un porte-voix de navire annonça d'une manière sinistre que le feu était à un baraquement voisin de notre magasin, où on serrait les objets de literie.

On devine que l'anxiété ne tarda pas à régner parmi nous. Allions-nous périr dans les flammes?

[Illustration: «IL FAUDRA DÉMÉNAGER LES GAGES!»]

Cependant des appels, des pas précipités se faisaient entendre. Bientôt nos portes s'ouvrirent avec fracas et quelqu'un dit:

«Si on n'est pas maître du feu d'ici à dix minutes, il faudra songer à déménager les gages et à les mettre en lieu sûr!»

Je compris qu'il s'agissait de nous et que le vieux monsieur qui parlait devait être le directeur de l'établissement. Il s'exprimait avec beaucoup d'autorité et avait un air très digne malgré le bonnet de coton qui ornait encore son front; sans doute, notre protecteur, réveillé en sursaut, n'avait pas eu le temps d'ôter son couvre-chef. Heureusement l'incendie fut vite circonscrit, et il ne fut pas nécessaire de déménager le magasin.

Après cet incident, tout retomba dans un calme plat. Je soupirais après une bonne petite averse bien ruisselante; j'avais la nostalgie du dehors.

Une fois que je me laissais aller, en entendant tomber une giboulée de mars, à exprimer ce regret, une voix miaulante me répondit:

«Il n'y a pourtant rien de plus désagréable que de se faire mouiller.»

Et j'aperçus un gros chat jaune et blanc, admirablement empaillé, qui me considérait de ses yeux de verre.

«Chacun a son goût, répliquai-je un peu sèchement; moi, j'aime la pluie.»

Puis, honteux de mon aigreur:

«Y a-t-il longtemps que vous êtes ici?

--On m'a déposé il n'y a qu'un instant.

--Eh bien, vous éprouverez qu'à la longue on s'ennuie en prison.

--Je ne dédaignais pas une promenade sur les gouttières lorsque j'étais jeune, je vous assure, mais quand il faisait un temps bien sec; cela désespérait cette pauvre Pétronille.

--Pétronille! je connais ce nom-là et il me semble que je vous ai déjà vu quelque part, mais je ne vous reconnais pas complètement; si j'osais vous demander votre nom?

--Je me nommais Mousquetaire, articula le chat jaune avec une mélancolie solennelle, alors que j'appartenais à Mme veuve Trofé.

--Parfaitement! je me souviens maintenant; vous dormiez toujours sur un coussin au coin de la cheminée de cette dame. Ça n'a pas dû vous changer beaucoup d'être empaillé?

--Vous vous trompez; cela n'est plus du tout la même chose.

--Et comment ce malheur vous est-il arrivé?

[Illustration: PÉTRONILLE ÉPOUSA L'EX-SERGENT.]

--Je suis mort d'une indigestion; alors ma maîtresse désolée, voulant me conserver sous ses yeux, se décida à me faire empailler.

--Vous êtes très réussi, lui dis-je poliment.

--Vous trouvez? Ma maîtresse, cependant, jugea qu'elle n'en avait pas pour son argent....

--Pardon si je vous interromps, monsieur Mousquetaire, mais je voudrais savoir si vous avez revu chez Mme Trofé ma petite amie Marthe Duvignot.

--Oui, je l'ai aperçue une ou deux fois, quoique les relations entre ces dames et ma maîtresse aient subi un certain refroidissement au sujet du jeune Duvignot; mais je crois que les choses étaient à peu près arrangées quand Mme Trofé mourut, car je sais qu'elle a laissé une petite rente à sa filleule.

--Je suis bien aise de l'apprendre; Marthe est une charmante enfant.

--Mais elle n'hérita pas seule de Mme veuve Trofé; un parent de cette dame eut la plus grosse part de son modeste avoir, et la bonne Pétronille ne fut pas oubliée sur le testament; outre une jolie somme d'argent, le mobilier d'une chambre à coucher lui était laissé avec le droit de choisir encore quelques souvenirs à son gré.

«Ainsi autorisée par les dernières volontés de la défunte, la digne fille emporta une pendule en coquillage, la couronne de mariée de sa maîtresse, mise sous verre et encadrée, et enfin moi-même, votre serviteur.

«L'héritier ne fit aucune opposition; il la félicita même chaleureusement de ses choix et poussa la générosité jusqu'à lui payer le commissionnaire chargé de porter chez elle ces précieux souvenirs. Hélas! ils ne devaient pas y rester longtemps. Pétronille qui, malgré ses quarante ans, songeait au mariage, avait jeté son dévolu sur un jeune militaire qui venait précisément de quitter le service. La noce se fit sans retard; je vis Pétronille partir radieuse pour la mairie et l'église; huit jours plus tard, elle n'était plus radieuse du tout; son Auguste (ainsi s'appelait l'ex-sergent-fourrier), gourmand, ivrogne et paresseux, la délaissait pour aller festoyer avec ses anciens camarades, et les économies de la pauvre femme disparaissaient rapidement.

«Un jour Mme Auguste fut appelée dans une ville voisine auprès d'une parente malade.

«Pendant son absence, son mari, n'ayant pas d'argent, prit un grand panier (le panier pour faire le marché de l'ancienne cuisinière), y posa avec précaution la pendule de coquillage, la couronne de mariée et moi, et nous porta tout droit au Mont-de-Piété. Peu s'en fallut que nous n'en revinssions tous, car on ne voulait pas de nous; enfin, après bien des négociations, je fus accepté, ainsi que la pendule; mais ni elle ni moi nous ne resterons longtemps ici, car je suis bien sûr que Pétronille ne tardera pas à venir nous retirer.

--J'espère que vous retrouverez cette digne personne à laquelle vous devez être attaché.

--Je l'espère aussi, car je me sens beaucoup mieux chez elle qu'ici.»

Mousquetaire avait terminé son histoire et je me préparais à lui raconter la mienne, ce qui ne l'aurait peut-être guère intéressé (les chats sont si égoïstes que même empaillés ils doivent l'être encore), lorsque les employés de l'établissement entrèrent pour le travail du matin.