Chapter 3 of 3 · 962 words · ~5 min read

Part 3

Durant ces recherches et ces tâtonnements, la nuit est tout à fait tombée. On ne rencontre plus personne sur les routes pour s’enquérir de «la strada», nous nous égarons plus d’une fois et vers onze heures et demie, sur notre dernière chambre à air, nous pénétrons enfin dans l’Eboli tant attendu. Eboli est presque totalement endormi; néanmoins, un bon bourgeois qui prend le frais sur le balcon de sa maison, nous indique le meilleur hôtel. Cet hôtel occupe le troisième étage d’une grande bâtisse délabrée. Il a pour tout domestique une pauvre vieille aux reins cassés. Pour parvenir aux chambres à coucher, on passe par la cuisine au milieu de laquelle, selon l’usage du pays, se trouve la «Ritirata». Les lits sont formés de vieilles caisses démantibulées, au fond desquelles gît une paillasse graisseuse. Un jeune homme qui se dit le patron nous demande trente lires pour chacun des taudis à deux caisses qu’il nous offre d’un air satisfait. Nous ne réagissons plus. Il n’y a dans la maison ni vin, ni pain, ni quoi que ce soit de comestible. Heureusement, il nous reste quelques bribes du pique-nique que nous avons fait, à l’heure du déjeuner, dans la montagne. Je propose, la nuit étant tiède et claire, d’aller coucher à la belle étoile dans un bosquet d’oliviers que j’avais remarqué aux portes de la ville. Mais notre ami a le préjugé du toit; et nous nous résignons à partager son sort dans la maison sinistre.

Le lendemain matin, comme nous nous disposons à la quitter sans regrets, nous trouvons dans l’escalier un long escogriffe sec, noir, borgne et velu qui se présente comme le seul et véritable patron de l’hôtel. Nous lui remettons les soixante lires convenues. Il en réclame quatre-vingts et prétend nous empêcher de sortir nos bagages. Nous le bousculons assez vivement; il n’insiste pas et se contente de demander piteusement une petite «mancia» pour la vieille. Nous appelons celle-ci pour la lui remettre en mains propres; et nous voici en route pour Paestum, que nous voulons visiter en faisant un crochet, avant de nous rendre à Naples par Salerne.

Les trois temples fameux de Paestum, quand on a vu ceux de Sicile, ne sont plus extrêmement impressionnants. Ils ont l’air de compléter l’exposition de Girgenti. Mais la plaine plate, sablonneuse et marécageuse, stérile, déserte, inhabitée, inhabitable, empoisonnée de malaria, la lande désolée où ne peuvent plus vivre que des buffles dont les mufles et les dos noirs émergent de l’eau des mares, le paysage de fin de terre et de malédiction où sont relégués et rangés côte à côte les trois sanctuaires, est vraiment un des plus tragiques, et malgré le soleil qui l’inonde, des plus lugubres qu’on puisse voir.

Arrivés à Naples, nous abandonnons assez lâchement notre ami et son auto; et rassasiés de route, de poussière et de crasse, nous prenons passage sur «Le Lotus», des Messageries Maritimes, qui, venant de Beyrouth, doit nous débarquer le surlendemain à Marseille. Ce sont les dernières et, il faut bien le dire, les meilleures heures du voyage. A bord du bon bateau bien tenu, silencieux et calme, comme après un désagréable exil, nous retrouvons enfin l’air et les habitudes de la patrie, l’ordre, la propreté, la discipline, l’obligeance sans obséquiosité, la gentillesse et les mille petites choses qu’on n’aperçoit et qu’on ne goûte qu’après en avoir été privé. On est tout étonné de se voir soudain parmi de braves gens tranquilles qui ne tendent plus la main, qui ne vous harcèlent pas d’offres agaçantes et de récriminations incessantes, à qui l’on peut adresser la parole sans qu’ils vous réclament un pourboire, ou veuillent à toute force vous vendre un peigne d’écaille en celluloïd, un collier de corail synthétique ou des photographies obscènes.

Mais qu’on ne s’y méprenne point. Il ne s’agit pas du tout, dans ces petites notes, de dénigrer plus ou moins malicieusement notre sainte mère l’Italie; car elle est un peu notre mère à tous. Nul plus que moi ne l’aime et ne l’admire, et je me souviendrai toujours de l’accueil touchant, généreux et fraternel qu’elle voulut bien me faire lorsqu’en 1914 et en 1915, je vins lui parler des malheurs de la Belgique. Mais n’est-ce pas lui prouver qu’on l’aime véritablement que de lui dire certaines vérités utiles et de ne pas lui cacher puérilement de petites fautes qui gâtent un peu une hospitalité qui serait si facilement délicieuse? Jusqu’à Naples, le voyage est agréable et le confort presque parfait; seul le prix de la vie, le «décalage», qui s’imposait à la suite de la hausse de la lire, ne s’étant pas encore fait sentir, est manifestement exagéré. A partir de Naples, et surtout en Sicile, on rencontre les inconvénients que je viens de signaler. Mais, pour ce qui concerne les auberges et les hôtels, n’oublions pas qu’il y a trente ans à peine, ceux de beaucoup de nos petites villes de province, sans aller jusqu’au dénuement, au délabrement et à la malpropreté des logis de la Calabre et de la Sicile, n’étaient pas bien séduisants. Ce que notre Touring-Club a pu faire, il n’y a aucune raison pour que le Touring-Club italien, également actif, ne le fasse pas. Et quand les hôtels seront meilleurs, afin de retenir plus longtemps le touriste dans l’île enchantée, il suffira d’apprendre peu à peu au Sicilien, qui n’est au fond ni malhonnête ni méchant, que tout voyageur n’est pas inévitablement un milliardaire imbécile uniquement sorti des mains de Dieu pour être indéfiniment exploité, rançonné, surtaxé, et, du matin au soir, faire pleuvoir à pleines mains, sur tout ce qui l’approche, les pourboires extravagants et ininterrompus.

ACHEVÉ D’IMPRIMER LE 30 SEPTEMBRE 1927 POUR LES ÉDITIONS KRA 6, RUE BLANCHE, A PARIS SUR LES PRESSES DE R. ET P. DESLIS A TOURS