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CHAPITRE V

COMMENT L’ESPRIT SE FIXE DANS LE CYCLE DE LA CROYANCE.

LA CRÉDULITÉ A-T-ELLE DES LIMITES?

§ 1.--La connaissance et la croyance chez les savants.

Afin de confirmer encore les démonstrations contenues dans cet ouvrage, je vais examiner brièvement comment, grâce aux impulsions des formes de logiques précédemment décrites, un esprit scientifique peut quitter le cycle de la connaissance et se fixer dans celui de la croyance.

Pour comprendre que des savants de premier ordre, habitués à une expérimentation scientifique rigoureuse finissent par admettre certains phénomènes miraculeux, tels que les matérialisations, il ne faut jamais oublier que la logique rationnelle et la logique mystique subsistent souvent dans le même esprit, si positif qu’il puisse être. Les sphères du rationnel, du mystique et de l’affectif, sont, je le répète, indépendantes et, suivant notre passage de l’une à l’autre, les sources de conviction deviennent différentes.

Dans la sphère du rationnel, l’incrédulité est la règle et l’expérience ou l’observation les seuls guides. Sur le terrain de la croyance, gouverné par la logique mystique, les convictions se forment tout autrement et la crédulité est infinie.

Mais comment un savant sceptique est-il amené à quitter le cycle du rationnel pour pénétrer dans celui de la croyance?

En fait, c’est involontairement qu’il y pénètre, et même alors ne renonce pas à ses habitudes expérimentales. Mais comme sa conviction se forme inconsciemment avant qu’il s’en aperçoive, ses expériences sont conduites de façon à corroborer ses nouvelles convictions, et guidées alors, non par sa volonté, mais uniquement par sa croyance. Or, nous savons qu’un phénomène examiné à travers une croyance est entièrement transformé par elle. Les récits miraculeux, remplissant l’histoire de toutes les religions, en fournissent d’indubitables preuves.

§ 2.--Mécanisme mental de la conversion du savant.

Supposons, pour fixer les idées, un savant très sceptique prenant la résolution d’étudier expérimentalement les phénomènes que prétendent produire les occultistes.

Il devra d’abord se faire introduire dans un cercle d’adeptes, les phénomènes se produisant seulement parmi eux.

On le conduit donc au milieu d’une réunion de convaincus, dans l’obscurité profonde. Après attente prolongée, il entend des bruits, des déplacements de meubles, ses voisins affirment voir des lueurs, des formes incertaines dues à la dématérialisation partielle du médium, etc.

Le scepticisme de l’observateur que je suppose étant robuste, il se retire sans que ses convictions négatives soient ébranlées.

Quelques points, cependant, l’ont frappé. Il lui semble bien avoir entendu des bruits singuliers; des voisins, certainement honnêtes, ont vu des lueurs et des apparitions, des tables paraissent avoir été déplacées à distance du médium. Tout cela n’est pas clair. Désireux de trouver la cause, sûrement naturelle, des phénomènes observés, il revient.

Il revient, et, sans le soupçonner, se trouve soumis aux actions de l’attention expectante, des suggestions collectives et de la contagion mentale. Des doutes commencent à naître dans son esprit. Puisque de grands savants ont admis ces phénomènes, il doit bien y avoir quelque chose derrière eux. Très peu de chose assurément, mais méritant néanmoins d’être élucidé.

Et il revient encore. Il revient plusieurs fois. Les actions mentales que j’ai dites agissent de nouveau. L’inconscient du sceptique est suggestionné de plus en plus et son esprit critique s’évanouit. Entré dans le cycle de la croyance, il va s’y fixer.

Sa logique rationnelle, déjà vaincue, mais qui ne se l’avoue pas, lutte, cependant encore. Pour fixer ses derniers doutes, il organise des expériences. Familiarisé avec les appareils enregistreurs, les instruments de physique délicats, il entreprend des recherches savantes et tend aux fantômes des pièges variés.

Les fantômes étant capricieux, les expériences réussissent rarement ou incomplètement, mais la conviction inconsciente de l’observateur se trouve déjà formée. Les moindres apparences, de réussite suffisent, les fraudes les plus grossières lui échappent. Il continue donc à expérimenter jusqu’au moment où, se croyant rationnellement convaincu par l’expérience, il affichera hautement sa conviction, s’indignera contre les incrédules et deviendra un adepte de la nouvelle foi. Sa crédulité sera désormais sans bornes. Rien ne l’ébranlera plus. L’ancien sceptique est définitivement fixé dans le cycle de la croyance.

C’est par ces phases diverses, débutant par une incrédulité totale pour aboutir à une crédulité complète que sont passés bien des savants modernes tels que le célèbre Lombroso. Très sceptique au commencement de ses recherches, il échoua dans une foi naïve dont son dernier livre fournit d’attristants témoignages.

Nous avons saisi sur des faits bien concrets le mécanisme de la conversion et montré comment la science la plus avancée ne pouvait soustraire l’homme aux illusions de la croyance. S’il s’était agi d’appliquer nos raisonnements aux conversions religieuses qui remplissent l’histoire, les explications eussent été beaucoup plus faciles. Nous nous fussions trouvés en présence d’âmes simples, totalement dépourvues d’esprit critique, peu capables de raisonner et tout à fait inaptes à l’observation et à l’expérience. Sur de tels esprits, les facteurs des convictions, notamment le prestige et la contagion, agissent sans qu’aucune action inhibitrice puisse leur être opposée. Convertir des savants éminents aux miracles de la sorcellerie moderne semblait plus difficile que de soumettre des bergers arabes à la foi de Mahomet.

Plus difficile, mais pas beaucoup, peut-être. Le berger et le savant diffèrent immensément, certes, au point de vue intellectuel, mais par leurs éléments affectifs et mystiques, ils sont souvent assez voisins. Les croyances religieuses, politiques et sociales d’un savant réputé ne sont pas, quelquefois, bien supérieures à celles du plus humble berger.

§ 3.--Les limites de la crédulité.

De ce chapitre et des précédents ressort nettement cette notion, que dans le cycle de la croyance la crédulité est sans limite et l’esprit cultivé aussi réceptif que celui du parfait ignorant. Le savant qui met en doute la valeur d’une décimale, n’ayant pas été plusieurs fois contrôlée, admettra sans difficulté qu’un guerrier casqué puisse sortir du corps d’un médium et se promener dans une salle en faisant tâter son pouls par les assistants, afin de prouver qu’il est plus qu’un vain fantôme, qu’une impalpable vapeur.

Sur la pente de la crédulité, on ne s’arrête pas. Un numéro d’une grande revue spirite dirigée par un célèbre professeur de la Faculté de Médecine de Paris, offrait récemment à ses lecteurs: 1º l’histoire du double d’un médium remontant les pendules à distance; 2º des dessins d’esprits désincarnés; 3º une dissertation sur des fées qui habiteraient encore les forêts; 4º l’histoire de quatre fantômes chantant à tue-tête la _Marseillaise_ au clair de la lune, etc.

En matière de crédulité, le savant ne se montre donc pas, je le répète, supérieur à l’ignorant. Cette constatation, mise en évidence par l’étude des phénomènes spirites, est très importante. La crédulité sans bornes constitue un état mental dont nous pouvons tous être atteints, et dont nous le sommes vite dès que, sortant du cycle de la connaissance, nous pénétrons dans celui de la croyance.

Certes, la science sait peu de choses et n’élucide qu’un petit nombre des mystères qui nous entourent. Elle est sûre au moins que les phénomènes sont conditionnés par des lois fixes ignorant le caprice. Elle ne s’avance pas beaucoup en affirmant qu’aucun sorcier n’a été au sabbat, à travers les airs sur un manche à balai, et qu’aucun occultiste ancien ou moderne n’a vu fabriquer instantanément un être vivant.

L’humanité n’est sortie de la barbarie mentale primitive qu’en s’évadant du chaos de ses vieilles légendes et en ne redoutant plus la puissance des thaumaturges, des oracles et des sorciers. Les occultistes de tous les siècles n’ont découvert aucune vérité inconnue, alors que les méthodes scientifiques firent surgir du néant un monde de merveilles. Abandonnons aux imaginations maladives ce peuple de larves, d’esprits, de fantômes, fils de la nuit et qu’une lumière suffisante dissipera toujours.

* * * * *

Ces conclusions ne sont pas contestables. Elles laissent de côté cependant une face importante du problème. Puisque les hommes de tous les âges, du plus savant au plus ignorant, ont versé dans les mêmes croyances, il faut bien admettre qu’elles correspondent, comme j’ai essayé de le montrer, à des besoins indestructibles de l’esprit et sont par suite nécessaires.

La science se défend d’aborder ce qu’elle appelle l’inconnaissable et c’est justement dans cet inconnaissable que l’âme humaine place son idéal et ces espérances. Avec une patience que des insuccès séculaires n’ont pu lasser, elle se heurte sans cesse au monde toujours inviolé du mystère afin d’y découvrir l’origine des choses et le secret de sa destinée. N’ayant pu y pénétrer, elle a fini par le peupler de ses rêves.

Ne proclamons pas trop la vanité de tant d’efforts, les croyances qui en sont issues consolèrent bien des générations d’hommes et illuminèrent leur vie.

La science, jadis un peu intolérante, respecte de plus en plus aujourd’hui les conceptions étrangères à son empire. Science et croyance, raison et sentiment appartiennent à des domaines impuissants à se pénétrer, puisqu’on n’y parle pas la même langue.

J’ignore si le savant qui traitera le même sujet dans un millier d’années se heurtera aux mêmes problèmes qu’aujourd’hui et pourra dire quelque chose de précis sur la raison première des phénomènes. Il montrera sans doute des dieux nouveaux et des croyances nouvelles dominant la pensée humaine qui ne peut s’en passer. Les croyances chimériques resteront toujours génératrices des longs espoirs. Elles enfantèrent les dieux à travers les âges et de nos jours l’occultisme, dernier rameau de la foi religieuse qui ne meurt jamais.

CONCLUSIONS

Un des problèmes fondamentaux indiqués au début de cet ouvrage était de rechercher, comment des croyances, qu’aucun argument rationnel ne saurait défendre, furent admises sans difficultés par les esprits les plus éclairés de tous les âges.

Tant que la psychologie considéra la croyance comme volontaire et rationnelle, l’étude d’un tel problème ne pouvait être abordée.

Dissocier les éléments générateurs de la croyance, prouver qu’elle est inconsciente et formée sous l’influence d’éléments mystiques et affectifs, indépendants de la raison et de la volonté, c’était donner dans ses grandes lignes la solution cherchée.

Mais cette explication restait incomplète. Si la raison ne crée pas la croyance, elle peut au moins la discuter et en découvrir les côtés erronés. Pourquoi, cependant, malgré les démonstrations les plus claires, une croyance réussit-elle à s’imposer?

Nous l’avons expliqué en prouvant le rôle fondamental exercé sur l’inconscient par certains facteurs: prestige, affirmation, répétition, suggestion et contagion. Indépendants de la raison, ils agissent facilement contre elle et l’empêchent de reconnaître l’évidence même.

Le pouvoir de ces influences dans la genèse des croyances a été prouvé par les effets de leur action sur les hommes les plus cultivés. Nous avons vu des physiciens exercés, étudier expérimentalement des radiations créées seulement par suggestion dans leur esprit et de savants académiciens voter un prix considérable pour une découverte évanouie brusquement le jour où les observateurs, arrachés à la suggestion, cessèrent aussitôt d’apercevoir le fantôme engendré par cette suggestion. D’autres exemples ont montré combien étaient nombreux les faits de même ordre.

La seule différence réelle entre une croyance scientifique, imposée par les facteurs décrits, et les croyances religieuses, politiques ou spirites imposées par le même mécanisme, est qu’en matière scientifique l’erreur s’élimine assez vite par substitution de la connaissance à la croyance. Pour les certitudes basées sur des éléments affectifs ou mystiques, et où aucune vérification immédiate n’est possible, l’observation, la raison, l’expérience même, restent au contraire à peu près sans action.

Nous avons pu justifier, par l’exemple de certaines croyances spirites, qu’en matière de foi la crédulité--aussi bien du savant que de l’ignorant--ne connaissait pas de limites. Cette constatation rend tolérant pour toutes les superstitions enregistrées par l’histoire.

En démontrant au moyen de faits précis comment des esprits éminents se convertissent à des croyances, d’un niveau rationnel égalant celui des plus fabuleuses fictions mythologiques, j’ai réussi, je l’espère, à mettre en évidence un mécanisme mental que les recherches de la psychologie avaient laissé inexpliqué jusqu’ici.

Nous sommes arrivés ainsi à cette loi philosophique importante: loin de présenter une origine intellectuelle commune, nos conceptions ont des sources mentales fort distinctes, et sont régies par des formes de logiques très différentes. De la prédominance de chacune d’elles et de leurs conflits naquirent les grands événements de l’histoire.

En attendant que la science révèle les vérités immuables, cachées peut-être sous les apparences des choses, il faut nous contenter des certitudes accessibles à notre esprit.

Dans l’état actuel de nos connaissances, trois ordres de vérités nous guident: les vérités affectives; les vérités mystiques, les vérités rationnelles. Issues de logiques différentes, elles n’ont pas de commune mesure.

FIN

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE I Pages LES PROBLÈMES DE LA CROYANCE ET DE LA CONNAISSANCE

§ 1. Les difficultés du problème de la croyance, p. 1.--§ 2. En quoi la croyance diffère de la connaissance, p. 5.--§ 3. Rôles respectifs de la croyance et de la connaissance, p. 7.