Chapter 1 of 3 · 28916 words · ~145 min read

partie l

’on trouve, toujours sous forme de ruines, beaucoup de petites maisons réunies ; plusieurs cependant dépassaient en grandeur, en importance, celles que j’avais rencontrées jusque-là. Toutes étaient placées dans les anfractuosités de la montagne par où les eaux pouvaient couler, et ces anfractuosités travaillées en manière de petits bassins ou de récipients, étaient barrées par des murs dans lesquels il y avait un trou pour servir d’exutoire.

Aucun travail d’excavation ne se voit dans les environs, et, de cela, je conjecturai que les chercheurs d’or propriétaires des établissements ci- dessus recueillaient seulement l’or en parcelles que les pluies détachaient des roches de la montagne. Entraînées de cascades en cascades parmi d’autres détritus, ces parcelles subissaient un dernier lavage dans les petits bassins et pouvaient ensuite être recueillies. Du reste, je vis peu de débris de moulins à bras et tournants ; mais toutes les habitations me semblèrent plus anciennes que celles des autres lieux de ces contrées où l’on a exploité l’or.

Le soir, à notre retour au camp, nous trouvâmes beaucoup de mendiants bicharieh auxquels je fis donner un peu de grains. Ils étaient aussi laids que misérables, et une chose me frappa, en les considérant, c’est que je reconnus en eux le type des prisonniers représentés légendairement sur les bas-reliefs des temples et des tombeaux des anciens Égyptiens. Leurs femmes, plus résignées dans leur pauvreté, avaient aussi un aspect moins repoussant.

La montagne d’Hégatte est un pic en forme de pain de sucre, fort élevé, et qui s’aperçoit de fort loin dans toutes les directions. Elle est formée entièrement de gros blocs de granit rouge, comme celui d’Assouan, entassés les uns sur les autres. Depuis plusieurs jours, cette montagne me servait de point de relèvement et de sommet d’angle pour la triangulation qui devait me servir à dresser une carte de ce pays ; aussi je voulus monter à son faîte. L’escarpement en est si abrupte que les Arabes regardent cela comme impossible, et cependant il restait pour eux, à l’état de souvenir, qu’un homme était parvenu, une fois, tout en haut du mont, qu’il y avait trouvé une plate-forme recouverte de sable, et qu’il en avait rapporté un vase cassé.

Quoique cette ascension semblât fort difficile, je l’entrepris cependant et je me trouvai bientôt au milieu de ces roches bouleversées dans tous les sens, de ces blocs étagés d’une façon désordonnée qui constituaient un véritable chaos. Entre la plupart étaient des plantes et des broussailles épineuses qui en défendaient l’accès, des pierres et des cailloux anguleux sur lesquels on ne pouvait poser les pieds sûrement.

J’avais ailleurs, dans les montagnes du mont Sinaï, fait l’apprentissage de semblables difficultés ; mais je dois l’avouer, je n’en avais jamais rencontré de si grandes.

Le mont Sinaï est de même formation que le mont Hégatte ; celui-ci, toutefois, est beaucoup moins élevé ; il atteint à peine 400 mètres au- dessus du sol de la vallée.

Je mis une heure trois quarts à monter au sommet. Là je trouvai un dernier rocher d’environ 15 mètres de hauteur, qui, à cause de sa forme arrondie, fut le plus difficile à escalader ; mais, une fois cet effort accompli, le magnifique spectacle qui se déploya devant moi me dédommagea bien de ma peine. L’immensité du désert n’a rien d’analogue dans les pays d’Europe ; j’étais comme suspendu dans l’espace.

De là je pus remarquer que toutes les petites chaînes de montagnes des environs étaient, comme celles d’Hégatte, composées de granit en grande partie, avec le mélange de toutes les formations primitives, et entrecoupées de filons de quartz blanc, affectant, par intervalles, des tons noirâtres et rougeâtres ; ils avaient tous la direction du S.-E. au N.-O., ce qui annonce les filons métalliques. C’étaient surtout les montagnes qui avoisinaient la vallée d’Ollaki qui avaient cette direction. Je pus remarquer encore que cette vallée, beaucoup plus basse que toutes celles que j’avais sous les yeux, était orientée de manière à recevoir toutes leurs eaux, ce qui, à certaines époques, lui donne l’apparence d’un fleuve, comme je l’avais vu à son embouchure dans le Nil.

Après avoir, du sommet d’Hégatte, relevé toutes les montagnes en vue, je me disposais à redescendre, lorsque fis je un faux pas et me donnai une forte entorse ; il fallut pourtant effectuer une espèce d’exercice d’acrobate jusqu’à mon dromadaire.

Les Bicharieh, étonnés de ma course, ne furent pas moins étonnés de m’entendre dire qu’il n’y avait, sur le sommet de la montagne, aucune construction.

En arrivant au camp, j’étais si fatigué, mon entorse me faisait tellement souffrir que, pour avoir le temps de me reposer, je remis le départ au lendemain. On en profita pour faire une bonne provision d’eau. Le chek Baraca, de son côté, avait une affaire à arranger avec le chek Ali Hérab au sujet d’un chameau volé, il eut le temps de s’en occuper. Cette affaire, entre autres péripéties, avait donné lieu à une aventure fort curieuse ; je la donne dans toute sa naïveté primordiale :

Des gelabs ou négociants du Dongolah revenaient par la route du grand désert. Cette route quitte le Nil à Damer ou Berber, et n’y revient qu’à la hauteur de Derrawé, un peu au nord d’Assouan. Ils étaient arrêtés à la montagne de Chigré, où ils prenaient de l’eau en attendant le moment de se remettre en route. Des Arabes Bicharieh vinrent les trouver, et, comme les gelabs avaient des chameaux malades et fatigués, ils leur en offrirent quelques-uns plus valides, comme renfort ; une vente régulière s’ensuivit.

Ces gelabs continuèrent leur route et arrivèrent à la vallée ou Ouadée Terfawe avec l’idée de se reposer. Alors qu’ils dressaient les tentes, quelques-uns d’entre eux conduisirent tous leurs animaux à un puits voisin. Là étaient aussi des Arabes des environs. On se disputa, comme toujours, pour savoir qui commencerait à faire boire ses bêtes et à remplir ses outres. Pendant la bagarre, un des Arabes reconnut, parmi les chameaux des gelabs, un sujet qui lui appartenait et qui lui avait été volé peu de jours auparavant ; il voulut alors s’en emparer. Celui qui le conduisait était un jeune chamelier faisant partie de la caravane des négociants ; il se montra, ce qui est facile à comprendre, peu disposé à rendre le chameau qu’il avait acheté à la station de Chigré. On en vint aux coups et ensuite aux armes, tout le monde prit part à la dispute et, dans la mêlée, un Bicharieh tomba mort, frappé d’un coup de lance par le jeune Arabe propriétaire du chameau. Les gens des négociants retournèrent immédiatement à leur campement, les Bicharieh à leur tribu.

Mais l’affaire ne pouvait pas en rester là. Ces derniers revinrent bientôt en grand nombre, entourèrent leurs adversaires et demandèrent, à grands cris, qu’on leur livrât le meurtrier et son chameau, ajoutant que, si cela n’était pas fait sur l’heure, ils allaient piller la caravane et massacrer tout le monde.

Les pauvres gelabs, inférieurs en nombre et mal armés, ne savaient plus à quel prophète se recommander, d’autant que ceux d’entre eux qui avaient assisté à l’affaire ne voulaient pas dénoncer le coupable.

Enfin, sentant qu’il n’y avait pas d’arrangement possible, ils se préparèrent à combattre, et déjà les lances étaient levées contre eux, lorsque le jeune homme, cause de la prise d’arme, sortit tout à coup du groupe dans lequel il se trouvait, monta sur un rocher voisin, et, de là, déclara fièrement être le meurtrier que l’on cherchait ; mais il n’avait pas de reproches à se faire, n’ayant donné la mort que pour se défendre, et conserver un bien acquis loyalement ; il déclara aussi que sa cause n’étant pas celle des gelabs, il se séparait d’eux pour ne pas leur faire tort ; puis, brandissant sa lance, il dit qu’il vendrait chèrement sa vie contre celui ou ceux qui voudraient l’attaquer.

Cette démarche, qui avait quelque chose de grand, quelque chose d’antique, dans la belle acception du mot, n’eut point un résultat bien digne, mais elle concourut, avec ce que l’on va lire, à un dénoûment bien dramatique.

Les Arabes, qui n’étaient pas tous de la trempe de notre héros, voyant qu’effectivement il faisait bonne contenance, n’osèrent pas l’approcher ; ils dirent aux gelabs que c’était à eux à livrer cet homme et que, dans le cas contraire, ils exécuteraient leurs menaces.

Il était évident que la perspective de piller une grosse caravane, autant que le besoin de venger un des leurs, les dominait en ce moment. Les négociants le comprirent ainsi, et, en vue de détourner l’orage, ils s’adressèrent à leur ami pour l’engager à se livrer lui-même aux Bicharieh, à se mettre à leur merci. Ils lui représentèrent qu’il n’avait, personnellement, aucune chance de salut, que la mort de ses compagnons, de ses compatriotes, ne lui serait d’aucun secours, tandis qu’en se sacrifiant il les sauverait tous, et que la postérité chanterait sa bravoure et sa mort généreuse. Les malheureux avaient cessé de parler, et l’angoisse peinte sur leurs visages dénotait le peu d’espoir que la situation leur inspirait. Cependant, un grand et généreux dévouement avait enflammé le cœur du jeune homme ; sans rien répondre, il était descendu de son piédestal et s’était dirigé, d’un pas ferme, du côté des Bicharieh. En se mettant ainsi à leur discrétion, il faisait le sacrifice de sa vie ; il enlevait en effet à ses adversaires tout prétexte de pillage ; mais le côté inattendu de cette histoire du désert ne devait pas être épuisé.

A son approche, tous les Bicharieh poussèrent des cris étranges, comme les bêtes féroces lorsqu’elles se ruent sur une proie. Les parents du mort, à qui incombait le droit de frapper les premiers, portèrent à leur victime des coups mal assurés, soit qu’ils fussent troublés par la grandeur de sa résignation, soit qu’ils voulussent prolonger son supplice. Ce que voyant, car vraisemblablement, fanatisé qu’il était par l’excès même de sa résolution, il ne sentait rien ; ce que voyant, dis- je, le jeune Arabe se prit à rire, à se moquer de ses bourreaux, disant qu’ils ne savaient pas frapper, qu’ils avaient de mauvais poignards, et qu’après tout ils n’étaient, eux, que de vieilles vaches[12]. Puis, ayant arraché une arme des mains de ceux qui le frappaient, il se fit lui-même, à la jambe, une profonde blessure.

Qui le croirait ? Il dut son salut à cet acte d’énergie, à ce trait de bravoure sauvage : toutes les femmes bédouines qui étaient accourues pour assister à la mort du prétendu meurtier, se jetèrent sur lui comme une avalanche, renversant les Bicharieh et criant : grâce ! grâce ! elles l’arrachèrent de force, pour ainsi dire, des mains des hommes, qui ne purent s’opposer à ce mouvement.

Une résolution aussi spontanée, aussi caractéristique, devait avoir sa logique ; ces femmes soignèrent si bien et avec tant d’intérêt le pauvre blessé, en le cachant toujours à tous les yeux, que bientôt il guérit. Leur tactique, pour arriver à ce but, était bien simple. Comme il y avait toujours plusieurs d’entre elles dans la tente où il était, aucun mari, aucun parent, aucun être masculin ne pouvait y entrer, car c’eût été un crime, et les Arabes, à cet égard, ne transigent jamais.

Le pauvre garçon fut donc très-bien traité pendant plusieurs mois, et l’on en était arrivé à ce moment où rien ne lui manquait plus que la liberté ; mais il avait un compte véritable à régler.

Or, après sa guérison, il demeura encore quelque temps chez les Bicharieh, toujours caché par les femmes et à l’abri de toute surprise.

L’exaltation de ses bienfaitrices avait progressé en raison du résultat qu’elles avaient obtenu, de telle sorte que la pensée leur était venue de propager dans leur tribu la race d’un homme qu’elles admiraient. Que de vaudevilles ne finissent pas toujours aussi bien ! Il va sans dire que le héros de cette histoire put enfin, sûrement, retourner dans son pays.

L’affaire que le chek Baraca devait arranger avec le chek Ali Hérab était donc, non celle qui avait rapport au meurtre du Bicharieh, mais seulement celle relative au voleur qui avait vendu le chameau aux gelabs à la station de Chigré.

Le lendemain de la journée de cet arrangement, qu’il est insignifiant de relater, nous levâmes notre camp et descendîmes la vallée d’Hégatte pour entrer dans celle d’Ollaki. Cette dernière est très-encaissée ; je trouvai encore, dans les pics qui la dominent, beaucoup de ressemblance avec les pics du mont Sinaï ; son sol était couvert de plantes et d’arbres de différentes espèces, des mimosas, des sihales, des iglics, puis des merk et des sallem, sortes de grands genêts.

Beaucoup de plantes d’arrak et de houchars tapissaient certains fonds. Dans les arbres grimpaient des plantes parasites qui faisaient, avec le reste, et au soleil levant, un effet merveilleux, enfin, de tous côtés, l’on voyait des compagnies de perdrix rouges se promenant paisiblement avec des troupeaux de gazelles.

Nous fîmes halte dans un endroit de cette vallée charmante nommé l’_Affawé_, où se trouvaient les cabanes du chek de tribu Souéket que nous avions rencontré sur notre route lorsqu’il venait au-devant de nous.

Non loin de là, dans les montagnes environnantes, il y avait plusieurs endroits où se voyaient quelques restes de travaux de mines, je ne pus aller les visiter, car je me ressentais encore de l’entorse que je m’étais donnée à la montagne d’Hégatte.

Tous les parents du chek Souéket vinrent me voir et me demander chacun quelque chose. Je donnai seulement au chef du drap rouge et de la toile, et je renvoyai les autres, ce qui ne fut pas une petite affaire, par la raison que je n’avais pas encore rencontré, chez les Bicharieh, de mendiants comme les gens de cette tribu, y compris Souéket lui-même.

L’on nous apporta force moutons pour notre nourriture, et il est inutile d’ajouter que les visiteurs ne manquèrent jamais aux heures des repas, que l’on partageait avec eux.

Le 15 février, je visitai dans le voisinage plusieurs habitations ruinées qui avaient appartenu à des mineurs dont les travaux avaient été exécutés dans un filon de quartz qui traverse la montagne du nord au sud et dans les mêmes conditions de terrains que ceux que j’avais vu précédemment. Ces travaux étaient peu importants, des éboulements, survenus à différentes époques, les avaient presque entièrement recouverts.

Nous partîmes et remontâmes toujours la vallée d’Ollaki ; elle offrait le même aspect riant et gai. La quantité de gibier que nous rencontrâmes nous permit de faire une chasse abondante en perdrix, gazelles et lièvres, qui s’enfuyaient à peine au bruit de nos coups de fusils, et qui nous regardaient avec étonnement, mais sans effroi.

Je remarquai dans plusieurs endroits des restes d’habitations et des tombeaux de forme ronde, construits en pierres sèches, et remplis avec du sable et des cailloux sous lesquels, à une petite profondeur, étaient encore des ossements humains.

Nous nous arrêtâmes à l’embouchure d’une petite vallée nommée Camolit, affluent de celle d’Ollaki, parce qu’il s’y trouve une source que nous devions mettre à contribution. Cette source, qui est renommée dans le pays, est bien moins abondante depuis qu’une grosse pierre, roulée par les eaux pluviales, a bouché son orifice ; elle a dû prendre souterrainement une autre direction. Les Arabes des environs sont très- malheureux de cela, ils regrettent de n’avoir pas d’eau en plus grande quantité ; mais ils sont si paresseux qu’ils regardent à se réunir une dizaine d’hommes pour dégager la source, ce qui serait l’ouvrage de deux ou trois jours au plus.

Nous consacrâmes la journée à nous reposer.

Vers le soir, le chek Nasser Abou Goublé vint nous trouver quoiqu’il nous eût dit précédemment, en nous quittant, qu’il ne pouvait revenir. Sa présence nous étonna et le début de sa conversation, toute dépourvue d’emphase, ne nous sembla pas moins cacher un artifice. Il nous dit que, trouvant sa cabane trop petite, il était venu respirer avec nous à l’ombre des grands arbres.

Pour moi, je devinai bien que le motif futile, allégué par Abou Goublé, n’était pas le vrai motif qui le faisait agir ; mais l’usage ne me permettant point de formuler une question, j’observai le plus grand calme, et j’attendis. Il commença alors par nous donner des nouvelles peu rassurantes, eu égard à la situation dans laquelle nous étions. Il nous dit que Courchoud Aga, gouverneur de Kartoum, était allé à Taka, en _Gazoua_[13], qu’il avait été battu par les Allingas et les Hadindannes, tribus bicharieh du sud et qu’il était rentré à Kartoum dans le plus grand désordre.

Il nous dit aussi que deux cents soldats, qui étaient allés à l’Baky pour percevoir les contributions que payent annuellement les Arabes qui cultivent du dourah dans cette localité, après les pluies, se trouvaient dans une très-dangereuse position au sujet d’un mouton appartenant aux Arabes, et qu’un soldat avait tué. Le maître du mouton, étant venu en réclamer le prix, avait été battu par les soldats, ce qui avait occasionné une querelle et un combat après lequel ces derniers avaient été cernés de toute part. L’un d’eux pourtant s’était enfui à cheval pour aller donner cette nouvelle au gouvernement de Berber et demander du renfort ; mais l’on craignait qu’en attendant, les deux cents soldats ne fussent assaillis et massacrés.

Tout cela, en effet, aurait pu nous inquiéter fortement si nous n’avions pas eu avec nous le chek Baraca et quelques-uns de ses parents, circonstance dont Abou Goublé était parfaitement informé. Aussi je pensai bien que celui-ci avait un but personnel auquel les nouvelles qu’il nous donnait servaient de prétexte. Dans la conversation qui suivit, je compris qu’il voulait encore quelques présents, trouvant sans doute que ce que je lui avais donné n’était pas suffisant.

Il me parla des Bicharieh, en général, dans d’excellents termes ; malheureusement leurs cheks n’étaient que des brutes, des sauvages qui ne comprenaient pas les choses comme lui, homme sage, loyal et civilisé. Ces cheks lui avaient remontré qu’il avait tort de laisser parcourir le pays à un étranger envoyé par les Turcs ; mais qu’il avait répondu que, pour lui, il était mon ami, qu’il avait bu et mangé avec moi, et qu’il faciliterait toutes mes recherches, que certainement ce n’était pas par intérêt qu’il agissait ainsi ; car les faibles présents que je lui avais faits ne pouvaient faire présumer cela ; mais qu’enfin il me conduirait partout où je voudrais en me couvrant de sa protection. L’argument devenait de plus en plus palpable, je lui donnai encore quelques pièces de toile pour le satisfaire et rester son ami ; il passa la nuit avec nous.

Le 16, de bonne heure, Abou Goublé monta sur son dromadaire pour retourner chez lui, et nous montâmes sur les nôtres pour continuer notre route dans la vallée d’Ollaki, qui devenait de plus en plus étroite et tortueuse. Les montagnes qui l’encaissaient étaient toujours les mêmes, du granit, puis des porphyres et toutes les roches de même espèce.

Nous arrivâmes, après cinq heures de marche, à l’emplacement désigné sous le nom de Déréhib.

C’était le site le plus important que je voulais visiter ; or, comme il fallait plusieurs jours pour cela, je choisis une place convenable et commode pour y établir mon camp.

Déréhib est à l’origine de l’ouadée Ollaki, qui court vers l’ouest-nord- ouest jusqu’au Nil près de Daké, entre la première et la seconde cataracte.

Sur le bord du torrent, au pied même de la montagne, sont encore les restes d’une petite ville construite sur un léger mouvement de terrain et s’étendant du nord au sud[14].

Cette ville était partagée par une grande rue dans la direction de sa longueur, et par d’autres plus petites, transversales, qui la subdivisaient en îlots. Les maisons, bâties en pierres brutes, avaient des murs bien faits, droits et verticaux, garnis d’un crépissage formé avec l’argile du torrent et les résidus de lavages de minerai ; elles étaient couvertes au moyen de branches d’arbres, et de plantes mêlées à de la terre comme les maisons arabes en général, et, quant à la hauteur, à la distribution intérieure, elles ressemblaient parfaitement à celles d’Assouan et de Deïr.

A peu près au centre était la mosquée auprès de laquelle l’on aperçoit un amas de déblais qui doit provenir du creusement d’un puits aujourd’hui comblé.

Vis-à-vis de l’extrémité sud de la ville, de l’autre côté du torrent, sont deux châteaux placés sur des hauteurs à l’entrée d’une gorge qui pénètre dans la montagne[15].

Le plus grand, qui est au nord, a son entrée du côté du sud, tandis que l’autre l’a du côté du nord.

Tous les deux sont bâtis en pierres brutes, en schistes, et ces pierres, toutes plates, forment des assises assez régulières ; les murs sont fort épais et flanqués de tours à chacun des angles ; l’intérieur, disposé comme les okels ou kans d’aujourd’hui, se composait de plusieurs étages qui tous sont effondrés avec les terrasses qui servaient de couverture et qui étaient construites avec des poutres, des planches, des nattes et une couche de terre ; toutes les portes étaient cintrées.

Derrière le plus petit château, il y a beaucoup de maisonnettes qui s’étendent le long du torrent, tout contre la montagne ; autour du grand château sont aussi beaucoup d’habitations ruinées qui n’étaient que des huttes.

Le cimetière de la ville est au pied du grand château, vers le nord, ses tombeaux appartiennent à l’époque à laquelle on a bâti la mosquée. J’ai trouvé de grandes plaques de schiste noir, avec des inscriptions cufiques comme celles des tombeaux que l’on voit au sud d’Assouan ; ils sont couverts de versets du Coran, mais ils ne portent aucune date.

Quoique ces tombeaux soient musulmans et que certaines parties de la ville aient été habitées par des hommes de cette religion, l’on constate facilement que les châteaux, ainsi qu’un grand nombre de maisons, sont d’une époque beaucoup plus ancienne.

Les Arabes n’auraient pas aligné des rues comme cela, et, d’un autre côté, l’image des constructions qui sont reproduites sur les bas-reliefs des anciens temples égyptiens, bas-reliefs où sont représentés des assauts et des siéges, ne laissent aucun doute à cette assertion.

Au nord de la ville et des châteaux sont les mines qui étaient exploitées par les habitants ; or, de même que l’on voit deux époques dans les procédés de constructions, l’on en voit deux aussi dans les procédés des travaux d’exploitation[16].

Les mines de Déréhib occupent deux petites montagnes de la hauteur de soixante mètres environ au-dessus du sol de la vallée, montagnes de schistes avec quelques pointes de granit qui saillissent d’espace en espace. En outre de cette identité, la présence, dans chacune d’elle, d’un large filon de quartz blanc, avec entourage de parties d’argile rougeâtre et jaunâtre talcaires, leur donne encore plus de similitude.

Ces deux larges filons ont beaucoup de ramifications, veines légères toujours de même composition, et que l’on a suivies dans tous les sens pour les exploiter.

Les travaux anciens se remarquent par leur régularité et leur grandeur ; il y a beaucoup de puits verticaux creusés de chaque côté des deux filons, puits qui communiquaient entre eux par des galeries souterraines fort multipliées. Ces excavations sont immenses, mais des éboulements considérables en obstruent une grande partie et empêchent de pénétrer jusqu’aux endroits où les exploitations ont été conduites[16].

En poursuivant, avec grande difficulté, une de ces galeries, j’en trouvai l’extrémité fermée par une maçonnerie assez solide, et je pensai naturellement que les mineurs s’étant retirés, par une raison que j’ignore, avaient voulu fermer la galerie dans laquelle se trouvait le filon qu’ils exploitaient, afin que l’on ne travaillât pas en leur absence. Je voulus donc reconnaître ce filon et j’entrepris la démolition du mur ; mais n’ayant aucun ouvrier, il fallut faire cela avec mes gens et concourir moi-même au travail qui dura à peu près deux heures, au bout desquelles je trouvai effectivement derrière le mur un petit vide qui constituait la fin de la galerie. Ici je dus m’arrêter, parce que, d’une part, le filon était trop difficile à entamer et que, d’autre part, mes gens avaient peur de travailler ainsi sous la terre. D’ailleurs, je n’étais pas venu pour commencer des travaux d’exploitation, mais seulement pour reconnaître les mines.

On remarque bien que ces travaux, par puits et galeries, ne sont pas l’ouvrage des Arabes ; ce sont ceux des Égyptiens sous les Pharaons.

Dans toutes les galeries, les parois noircies par la fumée des lampes des ouvriers, ont été, plus tard, piquées avec une pioche et un ciseau comme pour reconnaître le terrain ; or ces parties plus blanches que le reste prouvent évidemment qu’elles ont été reprises longtemps après les premiers travaux d’excavation.

Plus tard aussi, l’on a creusé aux environs des principaux filons, et amoncelé des déblais considérables pour arriver au minerai ; c’est là le travail des Arabes musulmans, qui ont toujours craint de travailler autrement qu’à ciel ouvert[17].

Toutes les montagnes des environs de la grande mine qui offraient quelque chance de rémunération ont été attaquées vigoureusement. C’est surtout du côté du sud que l’on trouve le plus de traces de travaux.

Au nord de la grande mine, dans une gorge retirée, est un monticule de décombres qui a été entièrement formé des déblais d’une excavation dont l’entrée est aujourd’hui fermée par des éboulements. Ceci ne me parut pas avoir été une mine ; mais plutôt un grand tombeau égyptien ou un temple creusé sous terre. Dans cette conviction je voulus en faire rechercher l’entrée ; on avait déjà commencé à piocher, lorsqu’une grosse pierre coula d’en haut et vint tomber auprès de mes arabes qui se mirent à fuir de tous côtés. Ils crurent voir dans cet accident, pourtant bien naturel, une manifestation diabolique et, pour rien au monde, ils ne voulurent recommencer à travailler.

Dans aucun endroit de ces établissements de mineurs je n’ai trouvé de moulins à bras, ni de moulins d’aucune espèce pour écraser le minerai et le préparer ; je n’ai vu non plus aucune trace de lavage. Pour les moulins, il est probable que l’on a pu les emporter sur d’autres chantiers et pour d’autres usages ; les lieux de lavage auront été détruits par les écoulements des eaux ou enfouis sous le sable qui couvre une grande partie du sol.

Il semble, au grand nombre d’habitations répandues dans toute la vallée, aux pieds des collines et dans tous les lits des petits torrents ruisselant des montagnes lorsqu’il pleut, qu’il y a eu là, à une certaine époque, une forte population. On remarque même qu’il y avait quelques jardins ; car dans plusieurs endroits, tout près des maisons, se voient des murs d’enceinte faits évidemment pour empêcher les pierres roulées par les eaux, la terre et l’eau elle-même de détruire ces sortes de créations.

Sans doute ici les pluies étaient plus fréquentes autrefois qu’aujourd’hui, comme cela a eu lieu aussi, d’après mes observations, dans plusieurs autres endroits : aux environs de Suez, au mont Sinaï et aux environs de l’Accaba.

Mais je ne doute nullement de la facilité que l’on aurait de creuser des puits qui donneraient beaucoup d’eau, en outre de l’apport de plusieurs sources, plus ou moins abondantes, qui se trouvent à une distance de 1,000 à 1,200 mètres en remontant la vallée, sources que l’on pourrait utiliser en raison de la pente régulière du sol. Elles l’ont été, tout le fait présumer, pour subvenir aux besoins d’arrosage des jardins dont j’ai parlé plus haut.

Ce qui me surprit beaucoup c’est que, malgré toutes mes recherches, je ne trouvai aucun reste de monument ancien ni aucune inscription. La raison cependant en est bien simple : avec les pierres du pays les Égyptiens ne pouvaient rien construire suivant leur goût, suivant le style qui leur était propre. Ils affectionnaient le granit, le grès, le calcaire ; ils ne trouvaient ici que des schistes, des feldspath, des roches micacées, des quartz et autres formations analogues ; cela fait qu’ils n’ont laissé aucune trace de leur passage.

Toutefois il n’y a pas à douter que ces mines ne soient celles des anciens Égyptiens où l’on envoyait les hommes condamnés à des travaux forcés ; car le nom d’Ollaki, donné par Diodore, est bien le même que celui d’Allake, prononciation moderne du mot qui ne constitue même pas une altération, car enfin parmi les travaux que je viens de signaler, il s’en trouve de bien plus anciens que ceux des arabes.

Voici ce que Diodore rapporte à ce sujet[18] ; comme cela s’accorde entièrement avec ce que j’ai vu, je le cite tout au long :

« Entre l’Égypte, l’Éthiopie et l’Arabie est un endroit de métaux et surtout d’or qu’on retire avec bien des travaux et de la dépense ; car la terre dans cet endroit est, de sa nature, dure et noire et entrecoupée de veines d’un marbre blanc si luisant qu’il surpasse, en éclat, les matières les plus brillantes. C’est là que ceux qui ont l’Intendance des métaux font travailler un grand nombre d’ouvriers. Le roi d’Égypte envoie quelquefois aux mines, avec toutes leur famille, ceux qui ont été convaincus de crimes, aussi bien que les prisonniers de guerre, ceux qui ont encouru son indignation ou qui succombent aux accusations vraies ou fausses, en un mot tous ceux qui sont condamnés aux prisons. Par ce moyen il tire de grands revenus de leur châtiment. Ces malheureux, qui sont en grand nombre, sont tous enchaînés par les pieds et attachés au travail sans relâche et sans qu’ils puissent jamais s’échapper ; car ils sont gardés par des soldats étrangers, et qui parlent une autre langue que la leur, de sorte qu’il leur est impossible de les corrompre par des paroles et par des caresses. Quand la terre, qui contient l’or, se trouve trop dure, on l’amollit avec le feu d’abord, après quoi ils la rompent à grands coups de piques ou d’autres instruments en fer. Ils ont à leur tête un entrepreneur qui connaît les veines de la mine et qui les conduit. Les plus forts d’entre les travailleurs fendent la pierre à grands coups de marteau, cet ouvrage ne demandant que la force des bras, sans art et sans adresse ; mais comme, pour suivre les veines qu’on a découvertes, il faut souvent se détourner, et qu’ainsi les allées que l’on creuse dans ces souterrains sont fort tortueuses, les ouvriers, qui sans cela ne verraient pas clair, portent des lampes attachées à leur front. Changeant de posture autant de fois que le requiert la nature du lieu, ils font tomber à leurs pieds les morceaux de pierre qu’ils ont détachés. Ils travaillent ainsi jours et nuits, forcés par les cris et par les coups de leurs gardes. De jeunes enfants entrent dans les ouvertures que les coins ont faites dans le roc et en retirent les petits morceaux de pierre qui s’y trouvent et qu’ils portent ensuite à l’entrée de la mine. Les hommes âgés d’environ trente ans prennent une certaine quantité de ces pierres qu’ils pilent dans des mortiers avec des pilons de fer jusqu’à ce qu’ils les aient réduites à la grosseur d’un grain de millet. Les femmes et les vieillards reçoivent ces pierres mises en grains, et les jettent sous des meules qui sont rangées par ordre ; se mettant ensuite deux ou trois à chaque meule, il les broient jusqu’à ce qu’ils aient réduit, en une poussière aussi fine que de la farine, la mesure qui leur a été donnée. Il n’y a personne qui n’ait compassion de l’extrême misère de ces forçats qui ne peuvent prendre aucun soin de leur corps, et qui n’ont pas même de quoi couvrir leur nudité ; car on n’y fait grâce ni aux malades ni aux estropiés ; mais on les contraint également à travailler de toutes leurs forces jusqu’à ce que, n’en pouvant plus, ils meurent de fatigue. Ces infortunés n’ont d’espérance que dans la mort et leur situation présente leur fait craindre une longue vie. Les maîtres recueillant cette espèce de farine achèvent l’ouvrage de cette manière : ils l’étendent sur des planches larges et un peu inclinées, et ils l’arrosent de beaucoup d’eau. Ce qu’il y a de terrestre dans ces matières est emporté par l’eau qui coule le long de la planche ; mais l’or demeure dessus à cause de sa pesanteur. Après ce lavage, répété plusieurs fois, ils frottent quelque temps la matière entre leurs mains. Ensuite, s’essuyant avec de petites éponges, ils emportent ce qui y reste de terre jusqu’à ce que la poudre d’or soit entièrement nette. D’autres ouvriers, prenant cet or, au poids et à la mesure, le mettent dans des pots de terre, ils y mêlent, dans une certaine proportion, du plomb, des grains de sel, un peu d’étain et de la farine d’orge, ils versent le tout dans des vaisseaux couverts et lutés exactement, qu’ils tiennent cinq jours et cinq nuits de suite dans un feu de fournaise ; ensuite leur ayant donné le temps de se refroidir, l’on ne trouve plus aucun mélange des autres matières ; mais l’or est entièrement épuré, avec très-peu de déchet. Voilà, etc., etc. »

Peut-on ne pas reconnaître l’identité des mines de Déréhib avec celle dont Diodore vient de nous donner une description aussi naïve ?

Maintenant, il est avéré aussi que ces mines, ainsi que beaucoup d’autres que j’ai visitées, ont été exploitées par les Arabes ; mais, comme je l’ai dit plus haut, c’était par un procédé différent, c’est-à- dire toujours à ciel ouvert.

Après Diodore, l’on ne voit plus rien, dans les auteurs anciens, qui ait rapport à ces questions, et ce n’est qu’en arrivant à l’époque musulmane que, dans un auteur arabe, un historien connu par ses ouvrages et surnommé Macrizi, du nom du quartier de la ville d’Alep où il était né, l’on retrouve des détails sur les travaux des mines d’or des Bicharieh. Macrizi, qui vivait en l’année 1385, par conséquent 1430 ans après Diodore, rapporte que, sous Ahmed, fils de Teïloun, souverain de l’Égypte, un arabe pénétra dans la Nubie et soutint une longue guerre contre les habitants de ces contrées.

« C’était, dit-il, un certain Abou Abd el Haman el Omary[19], etc., qui naquit et fut élevé à Médine. Il vint à Fosto, où il professa la science des traditions ; il vint ensuite à Kirwan ; puis il retourna en Égypte avec une assez forte somme qu’il avait reçue en cadeau pour avoir composé des éloges en l’honneur du prince de ce pays. Il entendit alors parler de la mine dont on tirait l’or natif. Il acheta des esclaves avec l’idée d’aller travailler à l’extraction de l’or, et il se rendit à Assouan, sous le prétexte apparent d’y faire le commerce. Arrivé dans cette ville, il fréquenta les cheks ulémas, avec lesquels il s’entretint de sciences ; puis enfin il partit pour la mine, et choisit pour campement le lieu où était une tribu d’Arabes de Modar. Quelque temps après, la division se mit entre ceux-ci et ceux de Rébiah, à l’occasion d’un homme de la tribu de Modar qui avait été assassiné ; mais, les deux parties en étant venues à un arrangement, il n’y avait pas eu de rupture. Le meurtrier avait subi la peine du talion, et le plus proche parent du mort avait été satisfait.

« El Omary n’ayant point été appelé à cet accord en fut profondément piqué et abandonna son habitation.

« Quelques-uns des Arabes de la tribu, dont il était l’ami, le suivirent pour l’apaiser ; malgré tous leurs efforts, il résista à leurs sollicitations. Cependant, d’après les promesses qu’ils lui firent de n’agir désormais que par ses ordres, promesses accompagnées des serments les plus sacrés, el Omary profita de l’occasion ; il engagea ces Arabes à le reconnaître pour leur chef, et étant retourné avec eux à leur campement, leur ordonna de revenir sur l’accord qu’ils avaient conclu relativement au meurtre et d’en tirer vengeance les armes à la main, ce à quoi ils obéirent en attaquant les Arabes de Rébiah.

« Après plusieurs combats, el Omary, forcé de céder au nombre, se retira vers une mine placée au midi de la première, où il était allé d’abord.

« Dans cette nouvelle habitation, ses compagnons étaient obligés d’aller chercher l’eau à une grande distance et souffraient de la soif.

« Cependant il était assez près du Nil, sans s’en douter, ce qui lui fut démontré par des oiseaux qu’il vit voler et qui ordinairement ne fréquentent que les bords des rivières. Il envoya au fleuve ses gens pour chercher de l’eau ; c’était dans le district de Makorrah. Mais les Nubiens, habitants de ce pays, voyant de mauvais œil l’arrivée des nouveaux hôtes, se saisirent de quelques-uns d’entre eux et les retinrent prisonniers. Ceux qui devaient apporter de l’eau à la mine ne revenant pas, les compagnons d’el Omary se trouvèrent exposés à toutes les horreurs de la soif ; en sorte que la quantité d’eau contenue dans une outre se vendait deux drachmes d’or natif.

« El Omary, ayant inutilement employé la voie des négociations pour obtenir la liberté des prisonniers, alla la solliciter lui-même en personne, priant en même temps les Nubiens de lui fixer une route par laquelle ses Arabes pourraient se rendre au Nil pour puiser de l’eau, route dont ils ne s’écarteraient ni à droite ni à gauche. Les Nubiens, loin d’accéder à ses demandes, massacrèrent les hommes qui se trouvaient entre leurs mains.

« El Omary, outré d’une pareille action, retourna vers ses compagnons et leur commanda de se tenir prêts à marcher. Tous s’étant rassemblés auprès de lui et ayant juré de le suivre, il leur ordonna d’apporter les instruments de fer qui servaient à travailler dans la mine et d’en forger des javelots.

« Aussitôt après il se mit en marche pour tomber à l’improviste sur les Nubiens. Il arriva au lieu nommé _Scheukir_, situé au midi de la ville de Dongolah, à la distance d’environ deux mois de marche[20]. Le Nil, en cet endroit, fait, du côté de l’orient, un détour considérable et se rapproche tellement de Schankoh qu’il n’en est qu’à une distance de quelques heures de marche. De là il retourne vers l’occident, puis vers l’orient. Ces sinuosités rendent la route excessivement longue pour ceux qui remontent ou descendent le Nil ; aussi les Nubiens, pour éviter ces détours, prennent leur route au travers du désert ; en sorte qu’ils parcourent en deux jours un espace d’un mois de marche.

« El Omary étant tombé sur les Nubiens, en tua un nombre considérable et ravagea le pays. Ses compagnons emmenèrent une telle quantité de prisonniers que lorsqu’un d’entre eux se faisait raser la tête, il donnait un esclave pour le salaire du barbier.

« Les Nubiens s’étant retirés à l’occident du fleuve avec tout ce qu’ils possédaient, el Omary choisit parmi ses compagnons une troupe d’hommes d’élite auxquels il recommanda de traverser le Nil sur des outres pendant la nuit, de fondre sur les Nubiens et d’enlever leurs barques. Un Arabe de cette troupe, étant arrivé au bord occidental du fleuve, dit à ses compagnons : O mes amis, tirez-moi de l’eau, car un crocodile m’a coupé le pied. Il avait, pendant la traversée, éprouvé la morsure de ce cruel animal ; mais craignant, s’il faisait du bruit, de troubler l’expédition, il s’était contenu et avait supporté la douleur jusqu’au moment où l’on parvint à l’endroit où étaient les ennemis.

« Les Arabes ayant donc surpris ceux-ci, les défirent complétement, et enlevèrent leurs barques dont ils se servirent pour faire des courses dans les îles et sur la rive occidentale.

« A cette époque el Omary écrivit aux marchands de la ville d’Assouan pour les engager à lui apporter des provisions par la route de la mine. En conséquence, un habitant de cette ville, nommé Othman ben Handjallah, de la tribu de Temin, partit avec mille bêtes de somme chargées de froment et autres denrées.

« El Omary alla à sa rencontre et fut charmé de son arrivée. Il y avait dans la mine, et dans la ville d’Assouan un nombre prodigieux d’esclaves nubiens ; les habitants de cette ville n’avaient presque plus pour leur harem que des femmes de cette nation, attendu qu’elles se vendaient à très-bas prix. »

El Omary, on le voit, eut beaucoup de guerres à soutenir contre les Nubiens ; ce que l’on peut lire en détail dans la traduction des œuvres de Macrizi, par M. Quatremère ; mais, tout en guerroyant, il ne perdit jamais le but principal qu’il s’était proposé : l’exploitation des mines. Beaucoup d’Arabes des tribus de Syrie vinrent, à sa suite, s’établir dans le pays qu’il occupait et lui causèrent parfois des embarras ; car, ne s’entendant pas toujours, il arriva que plusieurs d’entre elles prirent parti pour les Nubiens.

Laissons encore parler son historiographe :

« El Omary eut aussi un autre ennemi. Il était venu près d’Assouan, au village de Cachlémle, une journée plus au sud, et un lieutenant d’Achmed ben Teïloun, nommé El Babeky, fut envoyé par son souverain, à Assouan, avec un corps de troupes pour réprimer les actes qu’il pourrait commettre ; mais, quoique El Omary fît tout son possible pour maintenir la paix, il ne put y parvenir, et il combattit le lieutenant d’Ahmed ben Teïloun, qui fut mis en déroute.

« El Omary vint ensuite à Edfou, en Égypte, puis il retourna à sa mine, où il eut encore une terrible guerre à soutenir contre les Arabes de Rébiah.

« En l’année 255 de l’hégire, il retourna encore s’installer à sa mine.

« A cette époque, le pays devint tellement peuplé, dit toujours Macrizi, et cela à cause de l’exploitation des mines, que soixante mille bêtes de somme étaient employées à y porter des provisions de la ville d’Assouan ; sans compter tout ce qui arrivait par Kolzoum, sur la mer Rouge, et par Aïdab.

« Les Bedjah, qui sont les Bicharieh, prirent part dans les guerres des Arabes contre El Omary, et lui tuèrent son frère Ibraïm el Makhzoum, qui était allé chercher des grains à la ville d’Aïdab.

« El Omary eut encore beaucoup de luttes à soutenir, et l’on cite un combat très-meurtrier qu’il livra dans un lieu nommé Meïça.

« Enfin, un mécontent de la tribu de Modar dressa un piége à El Omary et le massacra. C’est ainsi que finit cet homme qui avait repeuplé tout le désert par le moyen de l’exploitation des mines. »

On n’est plus étonné, après avoir lu et Diodore et Macrizi, de trouver, dans ce pays, autant d’endroits où l’on ait travaillé à l’extraction de l’or ; mais ce qui est curieux, c’est qu’une seule mine ait été ouverte avant l’époque des Arabes, c’est que, pendant la période d’années écoulées entre Diodore et Ahmed ben Teïloun, période d’environ 914 années, il n’ait été tenté aucun travail de la même nature que ceux de Déréhib.

Comme tous les indigènes de ces contrées où sont d’anciens monuments, les Bicharieh prétendent que leurs deux vieux châteaux renferment, enfouis, des trésors considérables ; mais la peur qu’ils ont du diable qui, dans leur conviction, garde ces trésors, les empêche de tenter aucune fouille.

Un des cheks qui m’accompagnaient, lequel n’avait pas l’air de craindre le moins du monde le diable des châteaux, me dit que son père était allé chercher à Assouan un savant fort expert pour reconnaître les lieux où des trésors se trouvaient cachés, afin de lui faire trouver ceux de Déréhib, mais que, lorsque ce savant avait voulu commencer la démolition, aux premiers coups de pioche il était sorti de terre une flamme qui lui avait brûlé la barbe.

Tous les cheks me prièrent de faire quelque chose pour chasser le diable, afin qu’ils pussent fouiller dans des endroits indiqués. J’étais fort embarrassé ; car, si je ne faisais rien, ils pouvaient croire que c’était mauvaise volonté ; d’un autre côté, je répugnais à les entretenir dans leur ignorance en les laissant dans la persuasion que j’avais un pouvoir quelconque sur leur diable. Je causai de cela avec le chek Baraca et quelques autres moins bornés que leurs compagnons, et nous décidâmes de tenter une plaisanterie qui réussit parfaitement. Je plaçai un soir, sur le faîte de l’un des châteaux, quelques pièces d’artifice, telles que fusées et soleils, et j’allai y mettre le feu, ce qui divertit tout le monde. Je fis ensuite tuer plusieurs moutons que tous les Arabes présents mangèrent, et le lendemain matin, beaucoup d’entre eux, ayant foi dans la fuite du diable, se mirent à déblayer plusieurs endroits que je leur désignai. Ils ne bouleversèrent que des tas de poussière blanche provenant du lavage du minerai, et des amas de sable et de déblais qui résultaient de l’excavation d’un puits.

Quelques hommes me firent voir un endroit où ils avaient plusieurs fois, en creusant le sol, trouvé des perles fines. Ceci ne m’étonna pas, car j’avais vu, pendant un de mes séjours à Assouan, des Arabes du désert qui venaient vendre des perles ramassées par eux dans des ruines ou dans des sites abandonnés. Les Arabes anciens avaient l’habitude, comme ceux d’aujourd’hui l’ont encore, d’enfouir leurs richesses sous terre ou dans des cachettes quelconques, afin de ne pas être volés. Dans cette situation, si la mort vient à surprendre le propriétaire, si la guerre l’oblige à quitter une résidence dans laquelle il ne peut plus revenir, l’on comprend bien que ses richesses demeurent perdues jusqu’au jour où le hasard les livre à des gens qui n’y ont aucun droit ; et c’est fort souvent ce qui arrive.

A Oum Eubal, par exemple, l’on a trouvé beaucoup de perles et de bijoux qui avaient été enterrés par les mamelouks que Méhémet Ali avait mis en fuite, si bien que parmi les personnes que le vice-roi avait alors à son service, il y eut un prétendu savant, un maître minéralogiste qui, sur le dire des Arabes, persuada au gouvernement qu’il y avait des perles dans une montagne du désert, et le poussa à une expédition ridicule pour en exploiter la _mine_.

La proximité de la mer Rouge faisait que les habitants des châteaux de Déréhib devaient avoir des perles, et c’est justement parmi les éboulements des murs que les Bicharieh en ont ramassé.

Enfin, après être resté six jours sur ce point de la vallée d’Ollaki, n’ayant plus rien à voir, nous songeâmes à la quitter. Il s’était groupé autour de nous, dans les ravins, beaucoup d’hommes, de femmes et d’enfants : tous nous recommandaient de ne pas couper leurs arbres, qui étaient leur seule richesse ; mais en réalité ils n’étaient venus que pour solliciter des aumônes. Je fis de mon mieux pour contenter ces pauvres gens et pour faire qu’un bon souvenir de mon passage restât gravé dans leur esprit.

Depuis quelques jours le temps était couvert et menaçant ; au lieu de la pluie que nous attendions, nous n’eûmes qu’un fort vent du nord très- froid.

Nous marchâmes environ trois heures en traversant les montagnes, et nous nous arrêtâmes dans l’Ouadée Affériame près d’un puits.

Pendant que l’on campait et que nous nous organisions pour la nuit, deux jeunes gens des Ababdieh qui nous accompagnaient eurent une querelle au sujet de l’herbage qu’ils cueillaient pour leurs chameaux.

Le père de l’un d’eux, vieillard à cheveux blancs, vint prendre parti dans la querelle et frappa l’adversaire de son fils. Alors un parent de ce dernier intervint. Il saisit le vieillard par la barbe, le jeta par terre en lui reprochant son peu de prudence, sa maladresse dans cette circonstance, comme si lui-même ne commettait pas une imprudence, une maladresse plus grande en agissant ainsi. Le vieillard prit une pierre et fit une forte blessure à celui qui le tenait. Tout le camp fut en rumeur ; chacun s’intéressant plus ou moins à la bagarre, l’on se porta, de part et d’autre, quelques horions. Le chek des Ababdieh arriva assez à temps pour empêcher que l’on en vint aux armes et réconcilier les deux partis. Le moyen qu’il proposa fut accepté par tout le monde. Il fut convenu, d’un commun accord, de faire battre en duel les deux jeunes gens qui, depuis le départ d’Assouan, étaient continuellement en dispute. Ce duel eut lieu immédiatement, réglé suivant les usages du pays. En conséquence, l’on tendit deux cordes séparées parallèllement l’une à l’autre d’environ 1m,50, l’on fit dépouiller les deux champions de la partie de leurs vêtements qui les couvrait jusqu’à la ceinture, et, après les avoir armés chacun d’un superbe courbache, espèce de forte cravache faite d’une lanière de peau d’hippopotame, on les plaça en présence de chaque côté des deux cordes. De cette manière ils ne pouvaient se rapprocher qu’à la distance fixée ; mais ils pouvaient s’atteindre, et ils étaient libres de se frapper autant qu’ils le voudraient.

Ils se frappèrent avec acharnement sans pousser un cri, une plainte, sans même sourciller. Dans un instant les corps des deux jeunes Arabes furent ruisselants de sang ; car le courbache, entre les mains de gens qui savent s’en servir, est une arme terrible, une arme qui coupe et meurtrit tout à la fois. L’honneur, comme l’on dit chez nous, était satisfait, et, sur mes instances, les témoins les plus intéressés jugèrent à propos de faire cesser le combat. Ils séparèrent les adversaires qui vinrent s’asseoir, l’un près de l’autre, aussi tranquillement que s’il ne s’était rien passé.

Cette affaire grossière entre deux hommes sans renom m’impressionna vivement ; pourquoi cela ? c’est qu’avant et après l’action, c’est que pendant le combat même, la tenue des assistants et celle des acteurs se confondaient dans une mise en scène théâtrale qui trahissait un profond sentiment de la dignité humaine. On devait procéder ainsi dans le temps des combats homériques.

Je laissai la caravane descendre la vallée de Massarrié, et je me dirigeai vers celle de Chawanib ; celle-ci est petite et étroite, l’on y voit beaucoup d’habitations ruinées remplies de moulins comme ceux dont j’ai déjà parlé. Ces habitations, comme toujours, sont près d’un lieu d’exploitation. Or il me parut fort intéressant d’y séjourner. Pour cela, il me fallut courir à la recherche de la caravane qui avait pris une autre direction à cause des mauvais passages dans les montagnes. Ce ne fut que le surlendemain que je pus l’atteindre et revenir, avec elle, à Wadée Chawanib.

Ce retour, vers le point que j’avais quitté la veille, me permit de descendre la vallée d’Affériame qui est fort jolie, remplie de beaux arbres et de buissons vigoureux. Etroite et resserrée entre de petites montagnes et des rochers escarpés remarquables de formes et de couleurs, elle est en outre très-tortueuse ; elle contient plusieurs réservoirs naturels où les eaux de pluies se conservent longtemps, ce qui attire beaucoup de perdrix et de gazelles. Nous y trouvâmes aussi un âne sauvage, un onagre que nous poursuivîmes ; mais il disparut bientôt au milieu des rochers.

De cette vallée d’Affériame nous passâmes dans une plus petite, bordée de basses collines de granit. Puis ensuite nous descendîmes dans une autre appelée Timestib à cause de la quantité de petits joncs qu’elle produit. Timestib est son nom en bicharieh, en arabe c’est Chouché.

Dans tous ces ravins nous rencontrâmes beaucoup de troupeaux conduits par de vieilles femmes auxquelles nous causions une grande frayeur.

Avant d’arriver dans l’Ouadée Massarrié, les montagnes deviennent plus élevées, elles ont une couleur très-rouge et sont toutes dégradées par des éboulements.

La vallée de Massarrié est large, les collines qui la bordent d’un côté sont peu élevées, de l’autre côté ce sont de petites montagnes toujours de mêmes formations, mêlées ici de porphyres et de gneiss, là de granits et de schistes, et traversées dans tous les sens par des filons de quartz plus ou moins pur, plus ou moins micacé.

Cette vallée est remplie de plantes et d’arbustes ; mais ici il nous arriva un contre-temps : nous étions tellement gelés par un fort vent du nord, qui soulevait des nuages d’une poussière blanche et fine, tellement aveuglés par cette poussière, qui nous empêchait de rien voir, que nous fûmes forcés de nous arrêter près d’une petite gorge où il y avait de l’eau et des buissons.

Quelques Arabes, campés dans cette localité, vinrent très-poliment nous prier de ne pas prendre l’eau qui leur appartenait ; c’était assez difficile, attendu la situation. Quoiqu’ils nous répétassent, sous toutes les formes, qu’ils étaient les maîtres, nous dûmes leur faire comprendre que le droit que nous avions comme leurs hôtes, autant que le besoin de nous ravitailler, nous empêchait de consentir à ce qu’ils demandaient ; après quoi nous prîmes de l’eau, et personne ne s’y opposa.

Vers le soir, le vent tomba ; mais nous étions littéralement couverts de poussière, nos personnes, nos montures, nos bagages, en étaient pour ainsi dire saturés, ce qui donnait à notre marche un aspect fort bizarre.

Toute la nuit le froid se maintint très-vif, il ne diminua qu’après le lever du soleil, et nous ne rentrâmes dans l’ouadée Chawanib que vers l’après-midi.

Mon premier soin, après m’être installé, fut de visiter les lieux d’exploitation et de placer des Arabes dans différents endroits pour y travailler.

Ces mines de Chawanib sont situées entre plusieurs petites montagnes de peu d’élévation, la plus haute n’ayant pas plus de 120 mètres au-dessus du fond de la vallée ; elles présentent un mélange de plusieurs roches avec une base de granit ou de différentes espèces de porphyres. Le mica, le quartz et le feldspath se trouvent réunis dans des blocs séparés.

L’endroit principal de l’exploitation est à droite de la vallée, en la remontant. C’est une petite colline de 20 mètres environ, entre deux petits torrents qui descendent de la montagne. Dans cette colline l’on a exploité deux filons qui traversent la petite vallée et continuent de l’autre côté, où ils sont aussi entamés ; leur direction est S.-E. et N.-O. sur une largeur de 95 centimètres. Le sol est ici encore de formation primitive, les schistes y dominent. Je remarquai aussi, autour de ces filons, des schistes rougeâtres dans lesquels se trouvent de petits cristaux cubiques qui ont de 2 à 4 millimètres de face, puis une terre argileuse très-compacte avec beaucoup de petites veines de quartz contenant le métal, c’est-à-dire l’or exploité. Enfin, les travaux exécutés verticalement conservent partout la même largeur dans tous les endroits où l’on avait fouillé, et ont été conduits, sur bien des points, jusqu’à l’épuisement complet de la partie quartzeuse.

Il m’arriva ici, comme à Déréhib, de trouver le fond d’un filon exploité entièrement muré ; au delà du mur mes recherches furent aussi infructueuses que dans la mine de Déréhib.

Quoique la présence de l’or soit fort peu sensible, l’on ne peut cependant pas douter qu’il n’y ait eu un grand travail, et que tous ces filons n’aient été fouillés. Dans plusieurs des habitations environnantes, et dans quelques autres j’ai trouvé, près du mortier où l’on pilait le minerai, la gangue qui renferme l’or, puis cette même pierre pilée et préparée pour être passée au moulin.

J’ai constaté qu’un seul filon n’avait pas été comblé par les éboulements, et qu’il faudrait de grands travaux pour déblayer les autres si l’on voulait continuer l’exploitation. La maison de celui qui exploitait le filon principal était sur le lieu même, et des gardiens, dont on voit encore les guérites en pierres, veillaient sur le haut de la colline.

Outre les points travaillés, il y en a beaucoup d’autres qui sont encore intacts et de même nature, il y en a même de plus importants que les plus grands de ceux que j’ai visités.

Beaucoup d’habitations étaient disséminées au bas des collines voisines, bâties sans aucun ordre, en pierres brutes et de formes carrées. Presque dans toutes se retrouvaient les fragments de roches qui servaient à piler le minerai ou à écraser la gangue, et de plus le moulin à broyer presque complet. Enfin les installations du lavage y étaient presque nulles ; sans doute, pour cette opération, l’on se rapprochait des lieux où se trouvait l’eau, ou bien l’on attendait la saison des pluies.

J’ai remarqué que les mineurs de Chawanib, divisés par petits groupes, s’attachaient au filon qui leur était dévolu, et qu’ils travaillaient aussi à ramasser, sur leur circonscription, les sables que les eaux de pluie entraînaient du haut de la montagne afin d’en faire le lavage. Il y a, auprès des maisons, beaucoup de tas de sable qui n’ont pas d’autre origine.

D’après l’état de toutes ces maisons et d’après celui des travaux surtout, l’on peut être persuadé que cette mine n’a pas été abandonnée volontairement par les mineurs ; mais qu’ils ont dû y être contraints par force, sans doute à la suite des guerres qui ont ravagé le pays.

Ce devaient être des musulmans, si l’on en juge par quelques tombeaux dispersés çà et là, et qui datent du temps où le chek Abd el Haman el Omary occupait le pays.

Le nom de Chawanib donné à cette vallée lui viendrait, suivant les Bicharieh, de ce qu’un Arabe nommé Chawane, qui a encore aujourd’hui un descendant direct, l’aurait occupée à une certaine époque. Ils ont ajouté à son nom une terminaison suivant leur langage. Mais avec sa terminaison, Chawanib pourrait bien être aussi un pluriel de Chamin, qui veut dire Syrien, ce qui justifierait le passage de la citation de Macrizi où il est dit que des ouvriers syriens sont venus travailler aux mines.

J’ai oublié de dire que les eaux pour les besoins particuliers des travailleurs étaient fournies par un puits qui se trouve plus bas dans la vallée, et qui a été comblé par les cailloux et tous les détritus que le torrent apporte lorsqu’il pleut. Personne, chez les Bicharieh, ne veut se donner la peine de désencombrer ce puits qui, au dire des anciens de l’endroit, était encore en bon état il y a peu d’années.

Après être resté trois jours à Wadée Chawanib, nous partîmes pour une autre destination ; lorsqu’on leva le camp, il y eut beaucoup de bruit, car le chek Baraca s’était absenté pour aller voir le chek Abou Goublé. Chacun voulait prendre le moins de bagage possible. Un Ababdi qui se disputait avec un de mes gens parce que l’on avait un peu changé sa charge, refusa de la mettre sur son dromadaire. Je me fâchai et lui ordonnai d’obéir, et comme je m’avançais résolûment pour l’y contraindre, il prit une pioche et vint à moi avec menace. Comprenez- vous ce qui serait arrivé si, n’écoutant que ma colère, j’avais fait usage de l’arme que j’avais saisie pour mettre cet homme à la raison ? Mon bonheur voulut que les Arabes présents fussent plus prompts : ils sautèrent sur lui et l’entraînèrent loin de moi. Puis les Ababdieh vinrent me supplier de me calmer, et surtout de ne point parler aux cheks de ce qui s’était passé, ajoutant que le coupable était un Bicharieh sauvage et abruti qui ne comprenait rien au respect que l’on me devait, qu’il serait corrigé par eux, etc., etc. Ma colère était passée, je promis ce qu’ils demandaient ; mais je sus plus tard, par un jeune garçon qui parlait l’arabe, que l’individu révolté contre moi était bien réellement un Ababdi de la tribu du chek Saad ; ses camarades avaient voulu faire tomber sur les Bicharieh toute la responsabilité qui pesait sur eux. Ce trait, qui implique une certaine fourberie, est un des caractères distinctifs de leur tribu.

Nous nous arrêtâmes dans l’ouadée Massarrié.

Le lendemain, au lever du soleil, nous partîmes avec un vent extrêmement froid qui nous venait du nord et nous glaçait au point de nous faire souffrir. En passant dans la vallée d’Ollaki, nous rencontrâmes des Arabes de connaissance qui faisaient paître un grand nombre de femelles de dromadaires avec leurs petits ; ils ne voulurent pas nous laisser passer sans nous faire une politesse, et ils nous servirent de grands vases de lait qu’ils tiraient sur le moment ; cela nous réchauffa un peu.

La route suivie était dans la direction de la vallée d’Hégatte. Nous remontâmes cette vallée, déjà parcourue, pour une raison importante que je vais dire : il était convenu que l’on s’arrêterait auprès d’un puits désigné, et que là on tiendrait une espèce de conseil avec les cheks de la caravane et d’autres cheks des environs que nous connaissions déjà, afin de décider s’ils viendraient avec moi au Caire pour que je les présentasse au vice-roi, et qu’ils fissent, entre ses mains, acte de soumission. Cette démarche était nécessaire pour l’avenir, si Méhémet Ali donnait suite au projet qu’il avait de faire exploiter les mines ; car ces Arabes n’avaient jamais été soumis, jamais personne, je l’ai dit, n’avait pénétré chez eux ; c’est à peine s’ils étaient connus du gouvernement égyptien.

On était campé près de l’eau ; chacun avait quelque chose à faire : les uns firent la lessive, les autres arrangèrent les selles, les armes, etc. Moi, je passai l’inspection des vivres, et bien m’en prit. Je connaissais les Arabes, toujours imprévoyants, ils auraient consommé toutes leurs provisions sans mot dire, et quand il n’y aurait plus eu un biscuit, une mesure de farine, un grain de riz, ils seraient venus m’en faire part, et il aurait fallu tout abandonner pour regagner au plus vite la ville d’Assouan.

Je trouvai que plusieurs groupes avaient déjà fini leurs biscuits, d’autres étaient presque dans la même position ; cependant, pour compléter mon voyage, j’avais encore un mois à courir le désert. Je prévins Baraca afin qu’il prit ses mesures en conséquence ; car c’était lui qui était responsable. Il avait reçu, à Assouan, plus d’argent qu’il ne fallait pour assurer la subsistance de la caravane pendant deux mois, et il avait pris l’engagement d’y pourvoir. Je décidai ensuite que nous partirions le surlendemain, soit que les cheks fussent venus, pour le conseil, ou non.

Il y avait aux environs, des ruines d’anciennes habitations, des traces d’exploitations comme celles que j’avais déjà vues. Je dus renoncer à les visiter ; car il aurait fallu me détourner de ma route principale, et dépenser un temps précieux eu égard à la pénurie dans laquelle nous nous trouvions.

Mon intention était de pousser jusqu’à l’Elba, dans la direction de la mer Rouge, et je dus prendre toutes les dispositions nécessaires pour effectuer cette excursion.

Les cheks que nous attendions ne vinrent pas ; ils nous envoyèrent dire que si nous voulions rester dans les environs d’Ollaki, sans aller plus loin, et surtout à l’Elba, ils viendraient nous accompagner ; mais que si nous les faisions venir pour aller à cette montagne, ils ne nous accompagneraient pas, parce qu’ils savaient que les gens de cet endroit, à la nouvelle qu’on leur avait donnée de notre arrivée, s’étaient retirés avec tous leurs troupeaux dans l’intérieur de leurs rochers où il est très-difficile de pénétrer, et qu’ils nous attendaient avec des dispositions hostiles. Ils ne voulaient point faire la guerre à cause de nous, et encore moins partager notre mauvais sort.

Ils me firent savoir aussi que, quant à aller se présenter au vice-roi, comme je le leur avais proposé, ils ne pensaient pas que cela fût très- nécessaire, qu’ils écriraient une lettre que tous signeraient pour assurer Son Altesse de leur soumission, et lui faire savoir, dans le cas où sa volonté serait d’envoyer des gens pour travailler aux mines, qu’ils les recevraient de leur mieux et les aideraient même dans leurs travaux ; mais que la crainte de la petite vérole, qui, lorsqu’elle était apportée chez eux, faisait d’affreux ravages, les empêchait de descendre en Égypte.

La vraie raison venait d’une autre crainte, hélas ! bien fondée. Ils voyaient tous les jours les _avanies_ que les gouverneurs, les cachefs, les employés du gouvernement égyptien commettaient sur les autres Arabes, et ils ne se souciaient pas de s’y exposer. Ils connaissaient plusieurs faits arrivés à Assouan, à Abou Ahmet, à Coroscos, et il craignaient, ce qui du reste faisait l’éloge de leur bon sens, qu’en devenant les amis des Turcs, ils ne fussent encore plus maltraités qu’en restant dans les termes où ils se trouvaient avec eux.

Voyant que pour négocier une affaire de ce genre j’étais exposé à subir bien des lenteurs, voyant, d’un autre côté, qu’un jour arriverait indubitablement où mes amis les Bicharieh me maudiraient, sans que j’eusse procuré à Méhémet Ali un avantage réel, je laissai là cette négociation, m’en rapportant, pour la question des mines, à toute autre donnée que la situation ferait naître.

Cependant, comme j’avais déclaré que bon gré, mal gré, j’irais à l’Elba, un des cheks convoqués pour le conseil qui n’eut pas lieu, consentit à venir avec nous. Sans tenir compte de l’opposition de ses compatriotes, il promit de venir nous rejoindre à Meïça, localité qui se trouvait sur notre itinéraire.

Un autre chek partit aussi pour Derrawe, où il alla m’attendre. Ces deux hommes étaient plus résolus que les autres ; je pensai donc, après tout, pouvoir les conduire au Caire.

La caravane se mit en mouvement à dix heures du matin, le 2 mars. Nous descendîmes l’ouadée Hégatte pour entrer dans celle d’Ellébé. Toutes les collines et hauteurs que l’on a sous les yeux sont alors peu élevées, comme celles de Déréhib ; seulement l’on y voit un plus grand nombre de monticules de quartz brisés. Cette vallée, qui va toujours en se rétrécissant, presque sans végétation, conduit à une assez haute montagne du même nom, montagne curieuse à cause du spectacle qu’elle présente ; ce sont des couches renversées, brisées, des éboulements multipliés de roches aux couleurs chatoyantes, et, comme à Déréhib encore, de gros blocs de quartz, du granit et des schistes. Du côté du nord elle est toute ravinée par les pluies.

Après l’ouadée Ellébé, nous traversâmes plusieurs petites montagnes sans que l’aspect général du pays eût changé. Nous entrâmes dans l’ouadé Daffetti et, après quelques heures, nous atteignîmes un terrain uniforme, presque plat, et tout couvert d’un beau gravier granitique mêlé à du sable siliceux.

Les pluies, qui étaient tombées, avaient fait pousser beaucoup de petites herbes, imperceptibles pour nous ; mais que des troupeaux mangeaient déjà. Ces troupeaux étaient gardés par deux très-jolies et jeunes Bicharrieh qui d’abord s’effrayèrent à notre approche ; elles ne voulurent jamais nous dire de quelle tribu, ni de quelle famille elles étaient, ni à qui appartenaient les troupeaux ; mais bientôt elles nous parlèrent hardiment en riant et plaisantant, elles se moquèrent même de nous avec beaucoup de gaieté. Nous campâmes près de la vallée de Daffetti au coucher du soleil.

Le lendemain, 3 mars, nous fîmes beaucoup de détours, tantôt d’un côté, tantôt d’un autre. La route suivie était vers l’Est ; mais les montagnes qui bordent l’ouadée Daffetti et qui se présentent verticales comme des murailles, nous barraient constamment le passage.

Il nous fallut contourner cette chaîne d’obstacles dont la nature est la même que celle des environs d’Ollaki, à cela près qu’ici l’on voit beaucoup plus de quartz.

Le pays était peuplé de gazelles, ce qui égaya un peu notre marche ; nous vîmes aussi plusieurs autruches.

Après avoir franchi Daffetti et ses défilés, l’on a devant soi la montagne ainsi que la vallée de Beint el Fegue. Celle-ci est remplie de touffes de joncs et, par intervalles, de quelques petits arbres rabougris, tout secs et noirs, ce qui provient de la rosée abondante qui tombe pendant la nuit dans ces lieux et du soleil ardent qui brûle les plantes pendant la journée. Nous continuâmes à marcher toujours vers l’est du côté de la montagne de Chennâh, à droite de la chaîne de Daffetti.

Dans ces parages, il se trouve beaucoup d’ânes sauvages, des onagres auxquels nous donnâmes la chasse inutilement. Le soir, épuisés de fatigue, nous dressâmes nos tentes à l’entrée d’une grande plaine de sable.

Les ânes sauvages, troublés dans leur solitude, épiaient, à distance, tous les mouvements des Arabes, mais ils se tenaient toujours en dehors de la portée de leurs balles. Ces animaux sont extrêmement rusés et flairent l’homme de fort loin. Ce sont les seuls, dans le désert, que les Bicharieh ne peuvent forcer à la course. Ils forcent les gazelles et les autruches. Montés sur leurs dromadaires et en plaine, ils arrivent assez facilement à fatiguer ce gibier qui ne trouve de salut que dans la montagne ; l’âne sauvage, lui, ne se fatigue pas et court très- longtemps. Les Arabes ne les prennent que dans des piéges habilement et solidement tendus.

Pendant la nuit, des Bicharieh, qui campaient aux environs, eurent l’idée d’attraper un onagre ; voici le procédé qu’ils employèrent : ils attachèrent à un gros tronc d’arbre mort un nœud coulant, fait avec une corde en lanières de peau très-souple et bien graissée, et ayant 3 centimètres de diamètre. Cette espèce de lacet fut recouvert de petites herbes sèches et d’un peu de sable très-fin, de manière à ce que l’animal ne pût le voir et dût, en même temps, poser les pieds sur le terrain mobile.

Ils placèrent, comme appât, auprès du tronc de l’arbre, une ânesse bien fortement attachée, puis ils s’éloignèrent, confiants dans leur ruse qui manque rarement son but.

On comprend, en effet, l’excellence du procédé. Attirés par la présence d’une femelle, les mâles arrivent avec confiance, et tout en piétinant sur la terre préparée, l’un d’eux met infailliblement le pied dans le nœud coulant et se trouve pris. Le propriétaire de l’ânesse a le double avantage de prendre un âne sauvage et d’avoir sa bête saillie par lui, ce qui donne un produit très-estimé et d’une race excellente.

Les ânesses ainsi exposées ne sont jamais maltraitées par les troupes d’onagres ; mais si, par aventure, ils rencontrent un baudet, celui-ci est immédiatement massacré par eux avec une fureur sans égale.

Le matin, de bonne heure, l’on vint nous annoncer qu’un onagre était tombé dans le piége, et chacun s’empressa de courir pour l’aller voir. Il était pris par un pied de derrière, de telle sorte qu’il traînait le tronc d’arbre après lui, et qu’il nous fit faire bien du chemin avant que l’on pût l’atteindre. Sa fureur était à son paroxysme, il mordait la corde et même sa jambe pour se dégager ; mais il n’y parvint pas, et on le tua sans pitié. Je dis sans pitié, parce que les Arabes Bicharieh ne pardonnent pas à cette espèce de quadrupède sa rebellion constante contre toutes les tentatives qu’ils ont faites et celles qu’ils font encore pour arriver à l’apprivoiser.

Après tout la chair de l’onagre est fort bonne à manger. Celui qui avait été pris par les Arabes de l’endroit, fut partagé avec mes hommes et l’on en fit un somptueux repas.

Dans notre existence du désert, cet événement fut une cause de joie, une cause de fraternisation, et il arriva que nous nous mîmes en marche longtemps après le soleil levé.

Nous piquâmes directement à l’est, comme disent les marins, toujours en montant et sur un terrain de sable, parsemé çà et là de rochers de granit, gros blocs parfaitement arrondis, et de roches quartzeuses d’un blanc laiteux plus ou moins nuancé. Après ces terrains sablonneux, nous descendîmes la vallée de Feuque qui, au nord, se joint à celle de l’Hodéïn, pour aller ensuite jusqu’à la mer.

Notre route traversait cette vallée au delà de laquelle nous dûmes continuer entre de petites montagnes nommées el Samerah, à cause de leur couleur rougeâtre.

De ce point, en six heures, nous arrivâmes au puits de la vallée de Chennah. Mon intention était de marcher encore, sachant bien que nous avions assez d’eau pour aller jusqu’à un autre puits que nous devions trouver le lendemain ; mais telle n’était celle de mes gens. Les Bicharieh ne me comprenaient pas, ils étaient d’ailleurs de la même opinion que les Ababdieh dont je connaissais l’entêtement bestial. Or, n’ayant aucun intérêt majeur à entamer une lutte qui pouvait tourner à mal, je pris le parti de dire comme tout le monde, en laissant croire que je m’étais trompé dans mon appréciation, et nous campâmes au puits de Chennah.

Ce puits, situé dans un endroit fort aride, se trouvait quelque peu ensablé ; il nous fallut travailler à l’ouvrir, après quoi nous eûmes, je dois l’avouer, de l’eau très-bonne et très-claire, sourdant des sables granitiques.

Toutes les montagnes environnantes étaient, du côté du sud, formées de gros blocs de granit rose ; il n’y en a pas d’autre dans ces contrées, et, du côté du nord, leur structure se présentait sous forme de gneiss, de schistes et roches micacées. Ces dernières paraissaient beaucoup plus élevées.

En quittant ce lieu, c’est-à-dire en quittant le puits auquel je ne voulais pas toucher, le 5 mars, nous descendîmes la vallée qui est très- pittoresque à cause de ses sinuosités, et surtout à cause des hauts rochers qui l’enserrent ; ces rochers sont de grandes masses de granit siénitique. Tout au contraire, la montagne de Chennah, dont la hauteur est importante, ne laisse voir que des petites roches entassées les unes sur les autres, comme résultat des éboulements qui ont eu lieu partout. Cette circonstance lui donne un aspect particulier. Du côté de l’est, le granit y affecte des formes pyramidales très-variées.

La vallée se perd dans celle d’Assiam, qui elle-même va se confondre avec une autre appelée Abou Houded. Ici la montagne de ce nom, située au nord de la vallée, est aussi élevée que celle de Chennah. Sa composition, parfaitement identique quant au fond, ne l’est point quant à la forme. Elle apparaît toute découpée, par aiguilles, comme les doigts de la main. C’est au reste la continuation de l’autre pic dont elle n’est séparée que par une faible distance.

Du faîte de ce belvédère l’on domine une grande étendue de pays du côté de l’est et du côté du nord. On voit les montagnes de l’Béda qui sont à plus de seize lieues, celles de Guerfe où se trouvent la vallée de Bannet et celle de Chélal, renommée par ses sources et ses réservoirs naturels, et l’on jouit d’un spectacle d’autant plus splendide, que les premiers plans que l’on a sous les yeux sont garnis d’arbres et de végétation, et que les vapeurs du désert colorent tout cet ensemble des tons les plus variés et les plus fantastiques.

La montagne de Guerfe est ainsi nommée parce qu’elle est la dernière ramification, au nord, de cette chaîne qui s’étend vers le sud plus loin que l’Elba. Elle est la plus élevée du pays et forme le point de partage des eaux. L’un de ses versants regarde l’est et la mer, l’autre regarde l’ouest et le Nil ; aussi tous les brouillards qui arrivent de la mer Rouge, par un vent de nord-est, s’arrêtent sans passer au sud-ouest, et font tomber sur le versant du levant, pendant les nuits d’hiver, une très-forte rosée qui mouille comme une pluie fine de printemps. Quoique la mer soit éloignée d’une vingtaine de lieues, il est à remarquer que les brouillards qu’elle envoie sont salins et que le ciel, couvert de gros nuages très-bas, ne se fond jamais en pluie véritable.

Les eaux qui coulent de la vallée d’Abou Houded, auxquelles se joignent celles de Chennah et celles d’Assiam, se rendent à la mer par l’ouadée Gismit en traversant le désert de sable de la contrée de l’Elba.

Tout ce pays est habité par les Bicharieh de la tribu du chek Souéket. La partie dans laquelle nous entrions se nomme l’Genoub, c’est-à-dire queue des vallées, appellation pittoresque qui désigne fort bien la contrée où les vallées se perdent dans la plaine.

Nous laissâmes Abou Houded, et nous marchâmes encore à l’est par un sol sablonneux transpercé d’espace en espace par des roches de granit, et puis ensuite accidenté par des dunes de sables mouvants sur lesquels nos montures se fatiguèrent beaucoup. Partout la végétation était rare et les arbres rabougris.

Nous campâmes, après une marche forcée de plusieurs heures, dans le lit peu profond de l’ouadée Sawaworib où il n’y avait que des plantes marines grasses et de la soude.

Mais ces sables, que nous parcourions, dont l’aridité est effrayante à certaines époques de l’année, se couvrent, lorsque la saison des pluies arrive, de pâturages excellents pour le bétail, et même quoiqu’il n’eût pas encore plu, il y avait déjà en plaine beaucoup de chameaux et de moutons. Ces troupeaux appartenaient au chek Souéket, dont le fils vint bientôt nous trouver.

Vers le soir, le ciel se couvrit de gros nuages et prit un aspect fort triste ; mais il ne tomba pas une goutte d’eau ; le brouillard seulement fut épais toute la nuit.

Le 6, de bonne heure, le frère de Souéket, nommé Carar, nous amena deux moutons en présent. Il était accompagné de sa mère, parente du chek Baraca, ce qui fit événement. Tous les Arabes allèrent saluer la vieille femme avec les marques du plus profond respect.

Ce jour-là notre marche s’infléchit un peu au nord, toujours dans des terrains sablonneux. Bientôt nous remontâmes une vallée venant de l’est ; elle était remplie d’arbres, et chemin faisant, j’y découvris beaucoup de tombeaux anciens. Il y avait, devant nous, sur le sable, les traces d’une caravane de chameaux qui ne devait avoir que quelques heures d’avance ; comme nous supposâmes que c’était une caravane de Gelabs, portant des grains pour vendre à l’Elba, nous fîmes notre possible pour les rejoindre.

Depuis sept heures environ nous étions juchés sur nos dromadaires, lorsque nous en descendîmes à l’entrée de l’ouadée Meïça, comme des voyageurs qui mettent pied à terre à la porte d’une bonne hôtellerie. Pendant que l’on s’installait, je courus, avec le chek Baraca, à la reconnaissance du puits où l’on devait aller prendre de l’eau.

Cette vallée, resserrée entre de petites montagnes de formes gracieuses et colorées, ressemblait en tous points à celle de Chawanib, si ce n’est pourtant que les quartz y sont moins abondants. Elle est remplie d’arbres et de plantes, et la même végétation subsiste jusque sur les montagnes, chose que nous n’avions pas vue jusque là.

Le puits se trouve dans le haut de la vallée, au beau milieu du chemin ; il est large, profond de 8 à 9 mètres et construit avec des pierres brutes jusqu’à la margelle qui est en briques cimentées avec du mortier, ce qui prouve qu’il est ancien. Il fournit beaucoup d’eau très-limpide, mais cette eau est saumâtre et quelque peu salée.

Près du puits je remarquai un rocher à pic sur lequel il y a des dessins ébauchés qui représentent des vaches à longues cornes et des chameaux tous fort mal faits, et, sur son flanc, une petite grotte naturelle où les Bicharieh prétendent que l’un des Sahabas, c’est-à-dire des compagnons du prophète Mahomet, mettait sa jument à l’ombre. La pauvre bête ne devait pas y être commodément ; car il fallait qu’elle entrât ou sortît en reculant, la grotte étant trop étroite pour qu’elle pût s’y retourner.

Macrizi, en parlant de la vie du chek El Omari, dit que son frère Ibraïm el Makhzoum fut tué par les Bedjah en allant chercher des grains à la ville d’Aïdab. Je l’ai déjà cité plus haut ; puis il ajoute qu’à Meïça différentes tribus arabes se battirent avec les troupes d’Omary, que dans une rencontre, qui fut terrible, il périt plusieurs milliers d’hommes et que l’avantage resta aux indigènes.

Les tombeaux des victimes de cette hécatombe sont encore visibles aujourd’hui. Ce sont de grands ronds, comme ceux que j’ai déjà décrits, élevés au-dessus du sol d’environ un mètre et tous faits en pierres sans mortier. Leur centre rempli de gravier et de terre cachait une excavation dans laquelle l’on plaçait les cadavres ; les ossements que j’y ai trouvés en font foi. D’ailleurs c’était un usage ancien, parmi les Arabes, d’enterrer ainsi leurs morts après le combat.

En descendant la vallée, à une petite distance de l’endroit où est le puits, se trouvent les ruines du tombeau d’un musulman[21] ; c’est une bâtisse carrée, assez grossière, avec deux fenêtres cintrées sur chaque façade ; elle se terminait par un dôme qui était fort lourd, et qui a produit une poussée si grande sur les pieds-droits qui le soutenaient, que ceux-ci se sont élargis et que le susdit dôme s’est effondré avec tout un angle du monument. Le tout était bâti en moellons avec du mortier de chaux et du plâtre que l’on a dû apporter de fort loin ; car dans aucun terrain il n’y a rien qui annonce la présence de ces matériaux.

Ce tombeau n’était pas le seul. Aux alentours il s’en trouvait d’autres plus petits qui sont aujourd’hui entièrement ruinés. Le plus grand devait être celui du frère d’el Omary, tué par les Bedjah en revenant d’Aïdab.

Dans la vallée étaient beaucoup d’habitations de Bicharieh, et, dans ces habitations, beaucoup de jolis enfants très-étonnés de nous voir quoiqu’ils ne témoignassent aucune crainte.

Les Gelabs, dont nous avions vu les traces la veille, sur le sable, étaient campés aussi dans cet endroit ; ils venaient d’Assouan avec une charge de grains pour vendre à l’Elba. A notre approche, ces gens ne nous reconnaissant pas, et nous prêtant des intentions de pillage, prirent leurs armes avec une résolution qui prouvait qu’ils étaient bien préparés contre toute surprise. Telle est la manière d’accueillir, dans le désert, les individus que l’on ne connaît pas ; l’on est toujours sur le qui-vive, attendu qu’il y a cent à parier contre un que vous rencontrez un ennemi ou des ennemis ; mais dans la circonstance présente l’erreur était manifeste, et les Gelabs, qui s’en aperçurent presque aussitôt, vinrent nous saluer très-amicalement. Avec eux se trouvait le fils du chek Ahmed Courouc qui nous dit que son père n’avait pas encore pu venir nous joindre parce que le jeûne du Ramadan le fatiguait beaucoup, et qu’il n’avait pas su précisément l’endroit où il pouvait nous rencontrer ; mais que, sans aucun doute, dans la journée du lendemain il arriverait.

Comme il était fort important pour nous de voir ce chek pour aller à l’Elba, et que, d’un autre côté, nous en attendions deux autres dont les tribus habitaient la fameuse montagne, comme nous devions aussi nous entendre avec les Gelabs au sujet de provisions que nous avions à acheter, je résolus de passer la journée, la nuit et encore la journée du lendemain à Meïça.

Le 7, pendant toute la journée, j’eus la visite de beaucoup de Bicharieh ; ils s’accordaient tous à dire que personne, dans la contrée, ne voulait aller avec nous à l’Elba. Pour pénétrer dans cette montagne, qui était, suivant eux, un lieu sacré aux yeux des Arabes, surtout aux yeux de ceux qui campaient près d’elle, il fallait gagner à notre cause au moins soixante-dix chefs, c’est-à-dire tous les principaux personnages du pays ; mais en réalité la montagne de l’Elba ne constituait qu’un repaire de brigands, un assemblage d’individus vivant de rapine et de vol, sans chef immédiat, et ne reconnaissant pas même à l’un d’entre eux cette autorité bénigne du chek qui n’est autre que celle du père de famille. Il était évident que l’on voulait exploiter ma présence à leur profit, ou plutôt, qu’eux s’étaient arrangés de manière à ce qu’il en fût ainsi. Je n’avais ni la volonté ni les moyens de subir cette pression ; tout mon espoir se concentrait donc dans l’influence des cheks qui m’accompagnaient et surtout dans celle de Baraca.

Le 8, nous attendîmes en vain Ahmed Courouc ; mais ses deux fils, qui étaient auprès de nous, promirent de nous conduire à la place de leur père, et il fut convenu de faire tout ce qu’ils proposeraient. Ainsi donc ces deux jeunes gens se mirent à notre tête. Ils avaient un air de franchise et de loyauté qui inspirait la confiance, ils avaient des allures de jeunesse qui les rendaient sympathiques. Le 9 mars nous partîmes de Meïça.

Notre route se fit au milieu de petites montagnes, toutes de formations primitives. C’étaient encore des blocs de granit avec filons quartzeux, des gneiss, puis des schistes. Le porphyre devenait plus rare mais le sable, qui recouvrait en partie tous ces accidents du sol, se trouvait être mouvant dans beaucoup d’endroits.

Je laissai la caravane suivre directement sa route à l’est, sur l’Elba, et je pris plus à droite, avec Mohamed Adar, l’un de nos guides, pour aller voir deux sites où il m’avait dit qu’il y avait des bâtisses et des travaux. Ces deux sites constituent deux petits groupes de roches séparés par une colline de sable. Le tout peut avoir six milles d’étendue du nord au sud, et deux milles seulement de l’est à l’ouest ; ces deux petites montagnes se nomment to Giafferié, celle du sud, l’autre to Roumié. La première est plus petite et entièrement composée d’un feldspath très-beau, entremêlé de gros blocs de quartz laiteux et de quelques veines de même matière.

Les travaux faits dans cet endroit sont peu considérables et exécutés sans ordre, sans suite. Cependant il y a beaucoup de restes d’habitations, elles contiennent peu de moulins à broyer. L’une de ces habitations se trouvait être la plus grande de toutes celles que j’ai vues dans tous les établissements de ce genre. Les lieux de lavage, s’il y en a eu, ne sont plus reconnaissables aujourd’hui ; ceux où l’on pilait le minerai et sa gangue ne le sont pas davantage ; il n’y a aucune trace d’eau ; le puits le plus voisin est à présent à Meïça.

J’aurais cru, d’après les noms de ces deux hauteurs dont l’un signifie le Romain, le Grec indifféremment, et l’autre l’idolâtre, trouver quelques restes d’antiquité ; mais malgré mes recherches, je ne vis absolument rien. Je présume que cela provient de ce que la nature des roches ne permettait pas de faire la moindre inscription, la moindre sculpture, comme je l’ai constaté pour Déréhib et d’autres établissements.

Si cette localité offrait des filons métalliques susceptibles d’être exploités avec bénéfice, ce serait la plus commode, en supposant toutefois que l’on trouvât de l’eau d’une manière ou d’autre ; car tous les approvisionnements, toutes les communications pourraient se faire par la mer Rouge qui n’est éloignée que d’une journée de marche. Le mouillage de Hesser, auprès du quel se trouve un grand bois et de l’eau en abondance, est fréquenté par les barques du Hedjah qui viennent y ancrer pour faire le commerce avec les gens de l’Elba et ceux des environs.

Le soir nous retrouvâmes notre caravane campée près d’une petite montagne nommée Adatalob, entièrement formée de forts blocs de granit arrondis, d’une couleur plus foncée que celui de Sienne et d’un grain aussi beaucoup plus gros. La végétation qui les encadre avec une certaine régularité présentait un paysage particulier, d’autant que les sables environnants sont eux-mêmes garnis de broussailles et de plantes.

Beaucoup de gazelles fréquentent cet endroit, et ne fuient que lorsque l’on descend de dromadaire pour les tirer, autrement nous les approchions de très-près, ainsi que les chacals qui sont aussi en grand nombre.

Le 10 dès le matin, nous dirigeant sur l’Elba, nous aperçûmes une personne qui débouchait d’un petit sentier entre des rochers, et qui, montée sur un dromadaire, força le pas de sa monture pour nous éviter.

Je me mis à sa poursuite avec le chek Ali Sabec, et nous l’atteignîmes bientôt ; mais quel fut mon étonnement, lorsque je me trouvai devant une fort jolie fille, amazone du désert, qui répondit gracieusement et sans embarras à nos saluts. J’avais cru poursuivre un individu mal intentionné à notre égard, un bédouin hostile avec qui il eût fallu parlementer, la situation n’était pas la même. Toutefois, ayant compris que la jeune amazone ainsi que mon jeune compagnon ne se rencontraient pas pour la première fois et qu’ils pouvaient avoir bien des choses à se dire, je continuai tout naturellement ma route en les laissant tous les deux tête à tête.

Sous toutes les latitudes, chez les peuples civilisés comme chez les sauvages, la galanterie se produit toujours avec les mêmes phases ; dans le désert, et chez les Bicharieh notamment, elle affecte des formes plus chevaleresques. Ali Sabec me rejoignit une heure après que je l’eus quitté, et, discrètement, je ne lui demandai aucune explication sur le temps de son absence.

La caravane nous rallia dans la vallée sablonneuse de Déhit, et nous marchâmes jusqu’à la fin de la journée, c’est-à-dire pendant dix heures encore au travers de sables mouvants, ce qui fatigua beaucoup nos montures et nos hommes.

Le lieu où nous campâmes n’était point de nature à nous dédommager, il était d’une stérilité désolante et n’offrait aucun abri commode.

Le 11 au matin nous traversâmes des petites montagnes de granit très- escarpées et entrecoupées de ravins, à la sortie desquelles nous plantâmes nos tentes, en vue de l’Elba qui n’était plus qu’à deux ou trois lieues de nous[22].

Je ne voulais pas me rendre de suite à la vallée où est un très-beau puits, ni me rapprocher trop près d’un groupe d’indigènes, avant d’avoir connu leurs intentions à notre égard.

Cependant, lorsque le camp fut posé, tout en ordre, je montai à dromadaire avec quelques-uns de nos Arabes, laissant les autres pour garder nos bagages et les défendre, au besoin, contre les voleurs, et je pris la route de ce puits qui se trouve au pied de la montagne même. Avant d’y arriver il fallut traverser plusieurs hauteurs couvertes de petits arbres rabougris et secs, et plusieurs collines de sable sur lesquelles de nombreux troupeaux de chèvres et de moutons étaient dispersés. Les bergers s’enfuyaient en toute hâte, ne nous attendant pas sitôt. J’envoyai Ali Sabec en avant pour les rassurer et leur dire de ne rien craindre.

A mesure que nous approchions, le pays se transformait, et nous fûmes on ne peut plus agréablement surpris de voir se développer sous nos yeux un sol couvert d’arbres très-verts et de plantes luxuriantes. Ces arbres me semblaient être tous, ou à peu près tous, de l’espèce des mimosas ; quant aux plantes elles étaient variées mais, en général, nouvelles pour moi. Des oiseaux chantaient dans leurs nids de verdure, comme dans les bocages les plus fortunés, et leur gazouillement, aussi étranger pour mes oreilles que le langage des gens de la contrée, n’en était pas moins fort doux ; car, depuis notre départ d’Assouan où les oiseaux sont pour ainsi dire muets, je n’avais entendu que le croassement des corbeaux.

Le puits en question est, à vrai dire, une source sortant d’un large creux fait dans le lit du torrent, ou autrement un beau bassin rempli d’une eau limpide et fraîche, ombragé par de beaux arbres. Autour de ce bassin les différentes familles des Arabes des environs ont construit, avec des pierres et de la terre, d’autres petits bassins pour faire boire leur bétail sans troubler la clarté de l’eau du réceptacle principal où chacun puise avec un seau en peau.

Nous nous assîmes à l’ombre d’un superbe mimosa, et j’admirai la beauté de ce site enchanteur. Les bords du ravin étaient couverts d’herbes, de tous côtés dans les arbres se balançaient des plantes grimpantes.

Bientôt arrivèrent les troupeaux ; c’était l’heure aussi de conduire à l’abreuvoir les chèvres, les chameaux, les ânes ; tous ces animaux étaient menés par des hommes porteurs d’outres qu’ils remplissaient tour à tour. Des femmes et des jeunes filles vinrent ensuite avec des vases pittoresquement campés sur les épaules et poussant devant elles des agneaux et des chevreaux. Il y avait parmi ces jeunes filles de fort beaux types. Leur costume, ne les couvrant que depuis la ceinture jusqu’aux genoux, permettait de voir parfaitement leurs formes qui étaient irréprochables. Elles allaient et venaient suivant les besoins du moment, et quand elles s’arrêtaient, soit pour s’appuyer contre un rocher, contre un arbre, soit pour porter à leurs épaules un vase rempli d’eau, leurs poses, simples et naturellement nobles, rappelaient les poses idéalisées dans les tableaux des peintres.

Tout cet ensemble, avec sa couleur locale, avait un parfum biblique qui n’eût échappé à aucun poëte, et je regrettai, dans cette circonstance plus que dans toute autre encore, de ne pas être à la hauteur de mon sujet. Ce qu’il y a de bien positif, c’est que je m’éloignai avec peine d’un lieu où ma présence n’avait excité aucune surprise, où l’on était, au contraire, venu rire autour de moi et m’entretenir, par l’entremise des guides qui nous servaient d’interprètes. Quelques hommes seulement m’avaient assailli de questions et de demandes ; mais je les avais contentés en leur distribuant le tabac que je possédais.

En rentrant au camp, ce fut bien autre chose ; je trouvai tout le monde en rumeur, tout le monde sous les armes et prêt à venir nous chercher. L’agitation, qui était générale, avait sa raison d’être ; voici ce qui s’était passé :

Depuis la veille, nous avions envoyé en avant Mahamet Adar pour donner la nouvelle de notre arrivée, et, le soir même, il avait parlé aux gens de la montagne. Secondé par les Gelabs campés près de nous, il avait cherché à persuader aux Bicharieh des tribus de l’Elba que nous ne venions pas pour leur nuire, et qu’ils se repentiraient, dans l’avenir, s’il nous arrivait le moindre désagrément ; efforts inutiles, paroles perdues ; les indigènes prétendaient même nous empêcher de prendre de l’eau chez eux.

Le matin, lorsque j’avais pris spontanément la résolution de me rendre au puits, avec quelques hommes d’élite, ils étaient assemblés chez les Gelabs et personne ne nous avait vus passer.

Ce fut seulement très-peu de temps après, et pendant que j’étais en admiration devant la beauté du site que j’ai décrit plus haut, que deux hommes de notre camp eurent l’idée de se rendre chez les marchands pour apprendre des nouvelles de l’Égypte. Mais les notables du pays qui délibéraient, commençant les hostilités, voulurent les repousser, et de là une première rixe pendant laquelle la question de l’eau fut remise en avant. Une scission se fit alors parmi eux, les uns voulaient qu’il nous fût permis de remplir nos outres, les autres, et ce fut le plus grand nombre, nous refusaient cet avantage et voulaient de suite venir nous attaquer pour nous faire évacuer leur territoire.

L’instant était critique. Mahamet, qui était accouru, feignit, afin de gagner du temps, de convenir que ces forcenés avaient raison, seulement il leur fit observer que s’ils nous attaquaient pendant le jour, ils ne seraient probablement pas les plus forts, attendu la supériorité de nos fusils, tandis que, s’ils venaient la nuit nous surprendre, tout l’avantage serait pour eux. Ce conseil, spécieux en apparence, ne manquait pas d’une certaine logique, et il aurait certainement été suivi par les Bicharieh les plus hostiles si l’on ne fût venu leur dire que j’étais dans le ravin, près de l’eau. Alors rien ne put les retenir ; ils partirent tous ensemble pour me chasser violemment, et nos gens coururent à notre camp porter cette nouvelle.

C’est en ce moment que je rentrai, et que je trouvai tout mon monde en armes.

Les Gelabs, eux, avaient suivi les Bicharieh vers le puits pour conjurer la situation ; mais tout cela fut inutile, les uns et les autres furent bien surpris quand ils virent que nous étions repartis tranquillement après avoir fait boire nos chameaux et après avoir rempli nos outres.

Personne n’osa venir au camp ; mais on nous envoya les Gelabs qui nous trouvèrent fort calmes et tout disposés à recevoir convenablement l’ennemi. Avec les envoyés, les négociations recommencèrent. Ils étaient chargés de nous dire, que si nous voulions promettre de ne pas entrer dans la montagne et de nous en retourner de suite, l’on nous laisserait prendre de l’eau ; mais que si nous persistions à vouloir visiter le pays, comme nous avions fait ailleurs, l’on nous empêcherait de nous ravitailler et que l’on nous exterminerait jusqu’au dernier.

Je répondis que les habitants de l’Elba devaient bien savoir, par les cheks des autres tribus Bicharieh leurs compatriotes, que nous n’étions venus pour faire la guerre à personne, que tous les Arabes avec lesquels nous avions été en rapport n’avaient rien à nous reprocher, que je ne prétendais, quant à moi, rien obtenir d’eux par la force, et que, si mes intentions n’avaient pas été telles, j’aurais conduit avec moi plus de monde, sinon des soldats turcs et égyptiens ; tandis que je ne me présentais qu’avec des Bicharieh comme eux, tout confiant dans leur bonne foi ; et j’ajoutai que, si j’étais obligé de m’en retourner sans avoir fait ce que j’étais chargé de faire, je ne pouvais répondre de ce qui arriverait ; que probablement le gouvernement égyptien me ferait revenir une autre fois avec des forces étrangères assez considérables pour que ce fût moi, alors, qui leur imposasse mes conditions et les empêchasse de prendre de l’eau à leur propre puits.

Pendant que les Gelabs allaient porter ma réponse, il se présenta au camp plusieurs principaux personnages de la tribu des Chintirab et des Ahmed Gourabieh, tous habitants de l’Elba. Beaucoup d’autres individus vinrent aussi pour nous vendre des peaux préparées et différentes choses de leur pays.

Vers le soir, presque tous les chefs vinrent ; ils connaissaient ma réponse et mes intentions. Je leur donnai à souper à tous, puis après, en fumant et buvant du café, nous entrâmes en pourparler. A force de les presser, j’obtins d’eux que nous pourrions aller dans quelques vallées ou gorges de la montagne ; mais sans y faire aucune tentative d’excavation, leur persuasion étant que l’on ne remuait la terre que pour y chercher des trésors.

Ils prétendaient avoir entendu, tout récemment, pendant la nuit, un très-fort bruit, une espèce de gémissement formidable qui leur annonçait de grands malheurs pour le cas où nous toucherions à une seule pierre.

Jamais je ne pus obtenir le moindre renseignement sur une statue colossale que des Arabes m’avaient dit exister dans la montagne, statue dont je parlerai plus loin. Ils me disaient toujours que cette statue n’existait pas, que l’on m’avait fait un mensonge. Cependant, lorsque je prenais en particulier un homme du pays, il m’avouait que la chose était vraie, qu’il connaissait bien le chemin qui conduisait à l’endroit où était cette statue ; un autre convenait qu’il avait mis son bras tout entier dans sa narine, et que, de temps en temps, lorsqu’elle respirait, une grande table en pierre qui se trouvait devant elle se couvrait de vapeur ; mais personne ne voulait pourtant consentir à me servir de guide. Celui-ci avait peur de commettre un sacrilége, celui-là craignait la colère des chefs. Je ne savais que penser ; car, malgré toutes les exagérations, malgré tous les mensonges dont ces rapports étaient évidemment entachés, et, tout en faisant la part de l’ignorance de ces hommes incapables de distinguer un objet travaillé d’un objet naturel ayant une forme ou un aspect quelconque, je reconnaissais bien qu’il devait y avoir là quelque chose de singulier, et j’étais curieux de m’en assurer ; ce pouvait être un ancien travail égyptien, ce pouvait n’être aussi que le résultat d’un jeu de la nature apprécié et commenté par l’imagination d’une population essentiellement superstitieuse.

Je rentrai sous ma tente avec le regret de n’avoir pu rien apprendre de clair ni de positif.

Toute la nuit l’on fit bonne garde, pour plusieurs raisons. La réputation des Arabes de l’Elba et les termes dans lesquels nous étions ensemble l’exigeaient. J’ai dit qu’ils étaient connus partout comme de grands et adroits voleurs ; mais ce que je n’ai pas dit, c’est que les autres Arabes, lorsqu’ils se trouvent mêlés avec eux, se permettent, de leur côté, des larcins dont ils croient que l’on ne les accusera pas.

Il ne nous arriva rien ; seulement, dans la matinée du 12, notre camp s’étant trouvé inopinément transformé en un vrai marché, l’on s’aperçut bientôt que plusieurs objets avaient été dérobés, et un de mes hommes vint me dire qu’on lui avait volé sa chemise.

Cette dernière affaire ébruitée, il fallait faire un exemple. Je fis prendre tous les étrangers présents, et je leur enjoignis de jurer, un à un, sur le Coran, qu’ils étaient innocents.

Tous sans exception jurèrent, de sorte que le voleur resta inconnu. Mon procédé cependant ne fut point inutile ; car, tandis que l’on prêtait le serment, la chemise fut retrouvée, placée à la portée de tous les yeux.

Les Bicharieh de l’Elba se récrièrent, disant qu’on les avait accusés sans raison, et que le voleur était parmi nous. Ils récriminèrent très- haut et avec tant d’acharnement que la dispute aurait pris un caractère des plus graves si je n’avais fait mettre, à l’instant, hors des limites du camp, tous les éléments du marché.

Toute la journée se passa encore en négociations pour pénétrer dans la montagne, et, devant la résistance opiniâtre que je rencontrai, je ne pus qu’opposer la déclaration que j’avais déjà faite, c’est-à-dire que j’y pénétrerais d’une façon ou d’une autre.

Effectivement, le 13, au point du jour, je pris avec moi vingt Ababdieh, tous bien montés, bien armés, et deux guides, dont un nommé Mohamed Issé appartenant à la tribu des Ahmed Gourabieh, et je me dirigeai, par le ravin du puits, du côté de la montagne. Mes deux guides manifestèrent une grande appréhension lorsqu’ils connurent mon projet ; cependant ils ne me quittèrent point.

Le chek Baraca était demeuré au camp pour le garder.

Arrivé à la vallée de l’eau, je ne vis absolument personne ; il était sans doute encore trop bonne heure. Je parcourus un ravin qui me sembla plus large et qui tenait à l’un des contreforts de l’Elba.

Nous traversâmes ensuite une petite plaine entourée de montagnes couvertes d’arbres, et nous commencions à monter par une gorge assez abrupte, lorsque nous vîmes, au faîte d’un rocher se détachant sur le ciel, quatre individus, armés de lances, qui étaient assis sur des pierres de chaque côté de la route, comme pour nous barrer le passage. Je pensai que derrière le rocher il y avait d’autres Arabes, et peut- être en grand nombre ; nullement, ces individus étaient seuls. Lorsque nous approchâmes d’eux, nous les saluâmes tout tranquillement, et ils nous répondirent en nous regardant passer sans manifester aucune intention hostile.

Alors, du haut de ce contre-fort, je vis à nos pieds, du côté de la haute montagne de l’Elba, de gros monticules de sables couverts de plantes où paissaient de nombreux troupeaux ; puis, après ces sables, de grands rochers le long desquels se développait une belle vallée large d’un mille environ, et toute remplie par une magnifique forêt. Le soleil commençait à paraître au-dessus des hauteurs, ses rayons filtraient au travers des rochers et des arbres, c’était un ravissant spectacle dont la grandeur était encore augmentée par l’éclat des ravins et des anfractuosités de la montagne, à mesure que la lumière y pénétrait.

Dans la vallée le bois était si touffu, que nous fûmes obligés de descendre de dromadaire ; plus loin, nous trouvâmes le sol garni de gros blocs de granit et de porphyre, et tout raviné par les eaux.

Je laissai là les montures, et ne gardai avec moi que six personnes au nombre desquelles était le chek Ali Sabec, que je fus bientôt aussi obligé de laisser, car il ne pouvait marcher à pied dans les pierres et dans les épines.

Notre présence, sur le versant d’une colline au sommet de laquelle je voulais monter pour voir par où il fallait me diriger, occasionna une espèce d’événement. De tous les côtés, de l’intérieur du bois et du milieu des rochers, les femmes et les enfants qui, de leurs habitations cachées, nous avaient vu passer, sortirent en poussant des cris horribles comme je n’en avais jamais entendu.

Le but de ces cris était pour engager les hommes à nous tuer afin de nous empêcher d’aller plus avant.

Beaucoup d’entre ces derniers étaient avec les Gelabs loin de nous, ce qui fit que je m’émus fort peu de tout ce tapage. D’ailleurs j’étais encouragé par le Chek Mahamet Issé, qui me disait que je n’avais rien à craindre, que lui allait rester où nous nous trouvions, et que je pouvais aller où je voudrais. Cela voulait dire où je pourrais ; car je n’avais aucune indication, et, dans ce pays en quelque sorte vierge, il n’était pas aisé de se diriger. Mes guides, à qui j’avais montré un endroit que je voulais atteindre, firent fausse route à travers les bois ; or, en débouchant à ciel ouvert, je ne reconnus plus le lieu que j’avais remarqué. La montagne était à pic devant moi et fort difficile à escalader. Je ne me rebutais point cependant, et j’en commençai l’ascension.

J’allais toujours en avant, quoique mes armes et mes vêtements me gênassent beaucoup ; j’éprouvais cette espèce de vertige qui fait que l’on s’acharne à une chose en raison de la ligne convenable que l’on a transgressée ; à tous moments il me fallait attendre les personnes qui montaient avec moi ; mon compagnon, M. Bonomi, se blessa à une jambe en gravissant un rocher, il fut forcé de s’arrêter pour attendre mon retour.

Étant arrivé sur une partie élevée, je vis que la direction que je prenais était impossible ; alors je descendis dans un large ravin que je remontai avec bien de la peine, et je parvins enfin au faîte de l’une des pointes de l’Elba.

Mon intention était de chercher la fameuse statue, pensant bien que, de cette hauteur, j’apercevrais quelque sentier qui m’y conduirait, quelque trace du passage des hommes ou de celui des animaux que l’on menait pour les sacrifier ; mais je fus bien désappointé ; du sommet où je me trouvais, je ne vis que des rochers immenses de tous côtés, des rochers pour ainsi dire inaccessibles, des ravins profonds et étroits, des pointes de granit se terminant en aiguilles. Ne sachant de quel côté porter mes pas dans ce dédale, dans cet amas de pics qui constituent la montagne de l’Elba, dont l’étendue, en tous les sens, est de plusieurs lieues, avec des ramifications qui s’étendent vers le Sud, ne sachant comment parvenir dans la localité que je cherchais, localité que le hasard seul pouvait mettre sous mes yeux, ne pouvant consacrer plus de temps à cette recherche ; car je n’avais ni vivres ni eau, sentant enfin, déjà, les atteintes d’une fatigue excessive, je pris le parti de rétrograder.

Aucun des hommes qui étaient avec moi ne pouvait me guider ; je fus donc obligé de descendre comme j’étais monté, c’est-à-dire d’après mes seules appréciations. A peine pensais-je être de retour au camp avant la nuit. Je pris une autre route que j’estimais plus courte ; car, en outre de mes préoccupations de chercheur, j’en avais aussi une autre, celle de savoir ce qui pouvait être arrivé pendant mon absence.

Forcé, pour reprendre haleine, de m’arrêter de temps en temps, je trouvais partout de très-beaux arbres dont le feuillage inconnu me servait d’abri ; partout mes yeux se reposaient sur des plantes en fleur, sur des broussailles verdoyantes qui tapissaient les parois des rochers et du milieu desquelles surgissaient des aloès gigantesques. C’était encore un ensemble des plus pittoresques, des plus majestueux, je puis dire, un panorama d’autant plus saisissant que, tout autour de l’Elba, le pays est sec et aride, et que, du côté de l’Ouest, du Nord- Ouest et du Nord, le sable s’étend à perte de vue.

En descendant un ravin, nous fûmes aperçus par deux hommes qui étaient cachés dans les buissons et qui, de fort loin, nous crièrent de les attendre. Ils voulaient savoir qui nous étions et ce que nous cherchions. Sur mon invitation, ils s’approchèrent, et ne parurent pas mécontents de nous voir là ; bien plus, nous étant arrêtés pour leur offrir une pipe et du tabac, ils poussèrent la reconnaissance jusqu’à me dire que les Mahamet Gourabieh, dont ils faisaient partie, et moi, ayant une origine commune (ils me prenaient pour un asiatique), nous étions de la même famille, et, par conséquent, des amis, et ils me conduisirent directement à l’endroit où j’avais laissé une partie de mon escorte, en me promettant de m’apporter le lendemain, des plantes, des branches d’arbres et des pierres de la montagne.

Bientôt je fus dans le bois, où s’étaient remisés mes gens qui me félicitèrent fort au sujet de mon retour. Les indigènes des environs ajoutèrent que j’étais bien heureux d’être venu chez eux sous les auspices du chek Baraca et de quelques autres, sans cela ils m’auraient assassiné ; car j’étais le seul étranger qui eut mis les pieds sur leur montagne où ils ne laissent même pas pénétrer les Ababdieh ni les Bicharieh de certaines tribus.

Je leur répondis que je ne croyais rien de ce qu’ils me disaient, et que, dans le cas où ils auraient voulu m’attaquer, ils s’en seraient fortement repentis, que j’étais certain d’en jeter par terre au moins dix d’entre eux avant qu’ils m’eussent assassiné, que vingt, même de ceux qui étaient présents devant moi, ne me faisaient pas peur. Ils se mirent à rire tout en me complimentant, et nous restâmes bons amis ; mais il faut dire que je dus ce résultat aux largesses de tabac que je fis, bien plus qu’à ma rodomontade. Tout cela me conduisit à faire la réflexion suivante, à savoir : que les Arabes de l’Elba ne sont pas aussi intraitables qu’on le dit, et que si les Turcs, dans le Saïd, ne s’étaient pas rendus odieux par leurs brigandages, leurs cruautés, leur mauvaise foi, ces Arabes, non plus que les Bicharieh, ne les auraient pas pris en aversion, qu’ils auraient eu des relations avec eux, et que les voyageurs qui auraient la curiosité de visiter leur pays pourraient en profiter.

Il était temps de monter à dromadaire ; le soleil tombait, l’ombre des rochers s’allongeait dans la vallée, sur le bois dans lequel nous nous trouvions et sur les terrains environnants, les oiseaux chantaient leurs chansons du soir.

Nous partîmes gaiement pour rejoindre le gros de la caravane. Lorsque nous arrivâmes, déjà les feux étaient allumés ; tout le monde était tranquillement occupé aux différents soins à prendre pour le souper et pour la nuit.

Tous les Bicharieh voulurent me faire croire que j’avais couru de grands dangers, et que si, eux présents, ne s’étaient pas opposés aux mauvaises intentions des autres, je ne serais pas revenu de mon excursion. Je répliquai que je connaissais l’intérêt qui les poussait, et, tout en plaisantant, je leur fis comprendre que j’appréciais, à sa juste valeur, cette manière d’obtenir des cadeaux. Je leur dis que les mœurs des Arabes m’étaient fort connues, car j’avais vécu longtemps avec eux ; enfin pour leur prouver combien j’étais éloigné d’ajouter foi à leurs paroles, je déclarai que j’étais décidé à recommencer ma course dans la montagne pour chercher la pierre, en forme d’homme, dont on m’avait parlé, que cette pierre devait représenter un de mes ancêtres et que je voulais la voir. Tout cela les surprit beaucoup ; mais ils cherchèrent encore à me détourner de mon projet en me répétant que l’on m’avait trompé.

Il m’en coutait à abandonner l’Elba sans être bien édifié sur ce sujet. Je pris un à un plusieurs des Mahamet Gourabieh, je leur fis des présents pour les engager à me conduire à la statue ou, au moins, pour m’en indiquer la route. Or ce fut encore, à peu près, la répétition de ce qui s’était déjà passé ; tous m’avouèrent en particulier que la statue existait ; mais aucun ne voulut consentir à venir avec moi dans la crainte d’offenser ce que nous appelons, chez nous, l’opinion publique ; bien plus, devant leurs compagnons, ils affirmèrent que tout ce que l’on m’avait dit était mensonge.

Je crus un instant avoir trouvé un expédient : Après la nuit, passée fort paisiblement, j’annonçai dans tout le camp que, pendant mon sommeil, j’avais été visité par Couca (c’est le nom que les Bicharieh donnent à la statue), et qu’il m’avait dit d’aller lui sacrifier quatre beaux moutons. Je pensais que l’espoir de manger ces animaux, que l’occasion de faire un festin peu ordinaire me concilierait tout le monde, et, pour que l’entraînement fût complet, j’ajoutai que Couca m’avait encore dit que c’était le moyen de faire tomber de grandes pluies dans le pays. Beaucoup crurent à mon songe ; cependant personne ne fut assez hardi pour braver les préjugés de tous et consentir à m’accompagner. Seulement j’appris alors, ce qui me fut confirmé par le chek Baraca qui avait pris, de son côté, des renseignements meilleurs que ceux que l’on m’avait donnés, j’appris, dis-je, que l’on n’était pas bien certain que la prétendue statue fût une pierre taillée ou une pierre naturelle, et qu’il fallait au moins marcher deux jours dans la montagne, par des chemins de chèvres, pour se rendre auprès d’elle. A la hauteur où elle se trouvait, il faisait très-froid ; de plus, lorsque le temps était à la pluie et que les torrents débordaient, l’on pouvait être retenu pendant plusieurs jours devant des passages impraticables.

Tout cela, joint à l’incertitude où j’étais de trouver quelque chose de curieux, puis le peu de vivres qui restaient au camp, et la demande que le chek Baraca me fit de ne pas persister dans ce qui était alors mon idée fixe ; car il pouvait en résulter une grande mésintelligence entre lui, les cheks Bicharieh qui nous accompagnaient et les Mahamet Gourabieh, les Chintirab et les autres habitants de la montagne ; tout cela, dis-je, me détermina à quitter, bien à regret, une contrée aussi curieuse et jusqu’alors tout à fait inconnue. Nous nous préparâmes donc à partir le lendemain pour nous rapprocher de la mer.

Avant d’entreprendre cette phase de mon voyage, qui constitue mon retour vers Assouan, il est opportun, je crois, puisque nous sommes encore au centre du pays des Bicharieh, de donner quelques renseignements sur les différentes tribus avec lesquelles j’ai été en relation, sur leur origine et sur leurs traditions. Je rappellerai aussi ce qui a été dit, à leur sujet, par les auteurs anciens.

Voici d’abord quelques détails touchant la montagne de l’Elba :

Toute cette montagne n’est qu’un groupe considérable de blocs de granit siénite, absolument comme le mont Sinaï. On y voit beaucoup de ravins profonds surplombés par des rochers à pic s’élevant à une grande hauteur. Les plus hauts de ces derniers, au-dessus du niveau de la mer, ont environ dix-huit cents mètres. Quant aux points que j’ai visités, je n’y ai vu que des granits dans les parties saillantes et des porphyres dans les parties basses, avec très-peu de filons ou veines de quartz métallique. Il y a eu là un immense soulèvement.

Entre la mer et la montagne se trouve une plaine sablonneuse d’environ six à sept kilomètres. Devant la côte, à une petite distance en mer, règne partout une barre en coraux taillés à pic du côté du large, où l’on trouve immédiatement une grande profondeur, tandis que, du côté de terre, ils apparaissent à fleur d’eau à marée basse ; c’est du reste la formation de presque tous les bords de cette mer. Sur la côte de l’Elba, il y a plusieurs endroits où les barques viennent mouiller et où elles trouvent des ancrages abrités par des pointes de sables et de coraux, au débouché d’un torrent quelconque venant de la montagne. Ainsi le torrent de la vallée où est le puits dont j’ai parlé, vallée nommée Oyometerre, a formé dans la mer une longue pointe qui s’étend vers le Nord-Est, et trace une espèce de baie où les navires sont à l’abri des vents fréquents et forts du Nord-Nord-Ouest et du Sud-Sud-Ouest ; d’autres abris se rencontrent vers le Sud, mais toujours formés de la même manière.

Les formations siénitiques règnent communément depuis le pied de la montagne jusque près de la mer ; mais elles demeurent recouvertes en partie par les sables ; ce sont d’immenses blocs de granit arrondis, plats, et comme posés par couches stratifiées.

Cette partie est couverte de plantes et d’herbages dont les troupeaux se nourrissent ; ils s’abreuvent à des puits, des sources ou des réservoirs naturels qui conservent l’eau après les pluies, et qui sont disséminés çà et là, contractant un goût salé lorsqu’on approche de la mer.

La montagne de l’Elba, du côté du Nord, est reliée à une autre montagne par une plaine très-unie d’une assez grande étendue ; du côté du Sud et de l’Ouest, elle est contiguë à d’autres élévations dont elle semble être le point culminant. Ces élévations longent la mer Rouge au Nord avec des ramifications en manière de contre-forts à l’Ouest.

La végétation dans les ravins et sur les parois de la montagne, du côté du Nord surtout, est fort belle ; il y croît beaucoup de plantes odorantes et une grande variété d’arbustes. J’y ai vu le basilic, plusieurs espèces de géraniums, des résédas, des mauves et de l’oseille ; les aloès y viennent très-grands, et j’ai constaté que tous les arbres, dont la plupart m’étaient inconnus, appartenaient au genre épineux ; plusieurs sont d’un assez riche produit pour les Bicharieh ; les différentes espèces de mimosas, par exemple, produisent des gommes qui se vendent très-bien ; leurs écorces et leurs fruits fournissent un tan très-estimé pour la préparation des peaux. Les feuilles d’une autre espèce d’arbre servent encore pour le même usage. Il y en a de ceux-ci qui donnent une sorte de résine odoriférante dont on use dans tout l’Etbaye, comme parfum, et il y a aussi des mousses qui servent à parfumer les graisses dont tous les Bicharieh et les Arabes du Soudan s’enduisent le corps.

La montagne de l’Elba, proprement dite, a quatre journées de tour ; le plus grand nombre des habitants occupe les vallées, formées par les contre-forts. Les chasseurs seuls habitent la montagne pour y tuer les chèvres sauvages, les capricornes et les gazelles dont les peaux, préparées par eux avec le tan qu’ils possèdent, leur fournissent un sujet de commerce qui rapporte beaucoup. Ces peaux se vendent dans tout le Soudan, et sont très-recherchées à cause de leur finesse, de leur souplesse, de leur couleur et de leur force ; elles servent pour les tétières des chameaux, pour les ceintures des femmes, les selles de dromadaires et pour une grande quantité d’ornements qui se fabriquent avec de petites lanières aussi fines que du gros fil.

L’Elba, parmi les Arabes Ababdieh, les Bicharieh et tous les Arabes habitants du désert depuis la latitude de Coséir jusqu’à celle de Taka, et entre le Nil et la mer Rouge, a beaucoup de réputation. C’est un lieu renommé d’abord pour sa richesse, et ensuite pour sa sainteté. Il est riche, parce que l’on y trouve partout de l’eau et de la végétation ; il est saint, parce que l’on sait qu’il renferme la pierre colossale, ayant forme humaine, que j’ai cherchée, et qu’il s’attache à elle une légende respectée.

La prétendue statue qui est assise a, dit-on, devant elle, une pierre placée horizontalement comme une table, et le sable que l’on pose dessus est immédiatement balayé par un souffle puissant ; car cette statue respire. Lorsque l’année doit être favorable aux Bicharieh, et surtout aux Mahamet Gourabieh, sa respiration est fraîche ; au contraire, elle devient chaude lorsqu’un malheur doit arriver. Voilà ce que l’on dit, dans le pays même, avec beaucoup d’autres contes plus ou moins empreints de superstition ; mais au milieu de tout cela, une chose est certaine, c’est que dans l’Elba est un lieu vénéré (est-ce un tombeau, un temple, un monument égyptien ou autre chose ?) dans lequel l’on va faire des pèlerinages ainsi que des sacrifices de moutons, de chèvres, etc. Or, ceci se rapporterait à ce que disent les Bicharieh sur leur origine dont voici l’exposé tel qu’il m’a été donné par eux-mêmes :

Les Bicharieh prétendent descendre, par les femmes, d’une tribu d’Arabie nommée Assadite, et, par les hommes, d’une autre nommée Cawala. Ils disent qu’un Arabe, nommé _Couca_, de la tribu des Assadites, vint à l’Elba avec sa femme en traversant la mer, que le père de Couca se nommait Bichara, d’où vient le nom de Bicharieh aux descendants de la femme de Couca.

Cependant il advint qu’un navire, monté par des commerçants turcs qui se rendaient en Arabie, se mit à l’abri, par un mauvais temps, dans un endroit appelé Abou Romatte, d’autres disent Essoterba, ces deux noms ont la même signification ; car l’un veut dire, en arabe, le père de la cendre ou de la poussière, et l’autre, en bichari, l’endroit de la poussière.

Les gens du navire rencontrèrent la femme de Couca, l’emportèrent à leur bord et s’en furent à Sawakin.

Mais bientôt, leur commerce les obligeant à retourner chez eux, ils vinrent encore aux environs de l’Elba ; cette fois c’était pour prendre de l’eau. La femme de Couca, qu’ils avaient enlevée, trouvant alors le moyen de s’échapper, alla rejoindre son mari ; elle était, pendant son séjour à bord, devenue enceinte ; le chef des Turcs, qui en avait fait sa femme, voulut aller à sa poursuite. Il descendit à terre avec ses compagnons, et s’avança dans les gorges de la montagne, jusqu’à une grande grotte ou caverne qu’il pensait être le refuge de la fugitive. A peine y fut-il entré, lui et son monde, que la voûte de la caverne s’écroula, et qu’ils furent tous engloutis sous les décombres. On montre encore le théâtre de cette catastrophe au sud de la montagne, du côté de la mer.

La femme de Couca mit au monde un garçon qui fut nommé Annac, et qui devint l’ancêtre des tribus arabes, Ahmed ou Mahamet, Gourabieh, Chintirab, Amarrar.

Couca et sa femme ayant eu déjà trois autres garçons, ceux-ci furent les ancêtres des tribus du Sud.

Couca disparut dans la montagne de l’Elba sans que l’on pût savoir s’il s’était tué, à la chasse, en tombant dans un précipice, ou bien s’il avait été dévoré par quelque bête féroce ; mais les Bicharieh croient qu’il a été changé en pierre, et que c’est cette pierre ou cette statue que l’on va visiter. Telle est leur tradition.

Si un voyageur, plus heureux que moi, arrive jamais à pénétrer dans la montagne de l’Elba, il pourra peut-être élucider tous ces renseignements.

Les auteurs anciens disent peu de chose sur le pays des Bicharieh, qu’ils comprennent dans celui des Éthiopiens, aussi confondent-ils souvent les usages de ces différents peuples.

Diodore, qui parle le plus au long de ces derniers, c’est-à-dire des Éthiopiens, donne des détails sur leur manière de se nourrir, les classe d’après le genre de leur nourriture, ainsi que d’après leur manière de se la procurer. Les Bicharieh, en prenant leurs tribus depuis les frontières d’Abyssinie jusqu’à Coséir, possèdent en partie la manière de vivre dont parle Diodore, sauf pourtant certaines exagérations.

Quoique les Bicharieh se disent de race arabe, comme je l’ai dit aussi moi-même, en les considérant bien il semblerait le contraire. D’abord le type de leur figure est bien différent de celui, par exemple, des tribus arabes qui sont tout près d’eux, dans l’Albara, comme le Giahélines, les Scukerieh, les Abou Gin, etc., lesquels sont venus du Hedjah en traversant la mer Rouge. Ces émigrations ont eu lieu à diverses reprises, comme cela est encore arrivé dans les premières années de l’Islamisme, et les tribus en question parlent l’arabe, et ont tous les caractères arabes. Les Bicharieh, eux, ont le teint plus foncé, les traits plus européens. Leurs cheveux sont légèrement crépus comme ceux des Abyssins ; enfin, ils ont une langue à eux qui n’a rien de commun ni avec la langue arabe, ni avec celle de Barabras ou Nubiens Kenous qui habitent les bords du fleuve.

Les habitants répandus dans la contrée qui forme aujourd’hui l’Etbaye, étaient connus sous le nom de Blemmyes. Ammien-Marcellin, Olympiodore, Ptolémée Agathemère, Étienne de Byzance et d’autres, dans leurs récits, les appellent ainsi et les désignent tous sous le même nom.

Les auteurs arabes les nomment Bedjah, nom qui est encore donné aujourd’hui à leur pays aussi bien que celui d’Etbaye.

Macrizy dit qu’ils sont d’origine berber, d’autres disent qu’ils sont venus d’Abyssinie.

Quoi qu’il en soit de ces diverses origines, qui toutes doivent se perdre dans la nuit des temps, les Bicharieh n’en forment pas moins une grande peuplade qui n’est pas arabe, il faut le reconnaître.

Il serait trop long de répéter ici tout ce qui a été dit sur les Blemmyes ou les Bedjah, qui sont réellement les Bicharieh descendants de Bichara. Je ferai seulement remarquer que leurs tribus ont été, à certaines époques, assez entreprenantes pour venir faire des excursions en Égypte, dans le Saïd, et même jusqu’aux portes du Caire.

Les anciens Égyptiens avaient fermé, par de bonnes murailles en briques crues, les défilés par lesquels ces barbares pouvaient descendre du désert dans les terres cultivées ; l’on en voit des restes dans beaucoup d’endroits, et notamment sur la route de Sycome ou Assouan, au-dessus des cataractes, à Philé. Les Pharaons faisaient la guerre contre eux, mais ils les ménageaient cependant, à cause de l’exploitation des mines d’or.

Les Grecs, sous les Ptolémées, firent de même.

Pendant la domination romaine en Égypte, l’on dut plusieurs fois réprimer les Blemmyes envahisseurs. Sous le règne de Probus, ils s’emparèrent de Coptos et de Ptolémaïs.

Ces Blemmyes faisaient des courses aussi sur mer ; ils vinrent vers l’an 378 ravager la ville de Raïthe sur la côte de la Péninsule du mont Sinaï, d’où ils furent repoussés par la garnison qui s’y trouvait. Plus tard, ils ravagèrent une des oasis, ce qui prouve qu’ils passaient du côté ouest du Nil ; il est impossible d’en douter, puisque dans le désert de Baïouda, que l’on traverse en allant de Dongolah jusqu’à Mettamna, et plus haut jusqu’à Kartoum, l’on trouve aujourd’hui des tribus Bicharieh.

Sous les sultans du Caire, plusieurs fois les Bedjah vinrent piller les musulmans qui, le jour de la fête du Courban Baïram, allaient sur le Mokattam faire la prière. Pour les repousser, l’on était obligé de mettre une forte garde, ce jour-là, au pied de la montagne, au lac el Abèche, et cette garde ne suffit pas toujours ; car, sous Ahmed ben Teïloun, ces mêmes Bedjah surprirent les Égyptiens, les massacrèrent et les pillèrent dans une circonstance semblable. Il arriva enfin qu’on les fit tomber dans une embuscade et qu’on en tua un très-grand nombre.

Cependant, les musulmans, attirés dans le pays des Bedjah par l’attrait de l’exploitation des mines, s’y portèrent en masse ; ils s’allièrent avec les indigènes par des mariages, et en convertirent beaucoup à leur religion. Cette conversion les rendit moins sauvages si l’on en juge par ce que sont aujourd’hui les Bicharieh. On peut lire, dans les mémoires de M. Quatremère, bien des détails intéressants touchant ces populations, détails extraits des auteurs anciens et des auteurs arabes.

De nos jours, elles ont été fort peu soumises au gouvernement égyptien ; il n’y a guère que les tribus du sud, celles qui sont à Goos Regeb, sur l’Albara, qui soient tributaires ; celles du désert de l’Elba ne le sont nullement.

Les Bicharieh sont divisés en plusieurs tribus qui, toutes, ont un nom particulier et un chef.

La principale, celle dont le chek est reconnu par toutes les autres comme le chef suprême, est la tribu des Ahmedab. Elle passe pour être la plus noble de toutes, et son chek jouit d’une grande autorité. Dans un de mes précédents voyages, j’ai eu quelques relations avec lui ; c’était alors un beau vieillard que l’on nommait Ahmed Wed Ahmed, sa résidence est au canton de Balouc, sur le fleuve Albara que l’on appelle aussi Mogranne depuis son embouchure jusqu’à Goos Regeb.

Viennent ensuite :

La tribu d’Amarrar, entre l’Elba et Sawakin, dans la chaîne de montagnes qui longent la mer ; chek Ahmed Assaye.

Celle de El Bétranne qui habite entre Berber, sur le Nil, et Sawakin, sur la mer, dans un lieu nommé El Bâkg ; chek Rahmâ. Cette tribu occupe un territoire fort étendu, où elle cultive le dourah après les pluies annuelles, et le commerce qu’elle en fait attire chez elle beaucoup de monde.

La tribu de Chintirab au sud de l’Elba, à Essoterba ; chek Rahmâ, même nom que le précédent.

Les Cawatil dans l’Ouadée Ollaki ; chek Ali Erab, dont j’ai eu occasion de parler.

La tribu des Amérab, dans la vallée de Nassari et ses environs ; chek Nasr abou Gablé.

Celle des Mélécab dans le voisinage d’Ollaki ; chek Souéket, nous l’avons vu.

Une fraction des Cawatil, déjà nommés, et qui campe à Genoub ; chek Mahamed Courouc.

Les Balgab qui restent au sud de l’Ouadée Meïça ; ils n’ont pas de chek.

La tribu des Ahmed Gourabieh, qui habite les contre-forts du nord de la montagne de l’Elba ; aucun chek connu. C’est un rassemblement de gens mal famés de toutes les tribus et qui a la réputation de n’être composé que de voleurs.

Il y a encore la tribu des Gam Attab à Feray, sur les bords de la mer ;

Celle de Guérab, près de El Bakg et sur l’Albara ;

Celle de Hannar, au nord de El Bakg ;

Celle de Mansourab, également ;

Celle de Erehab, même territoire ;

Celle de Hammâ, chek Amedan, sur le Nil, à Wadée l’Homar ;

La tribu des Allinga, au sud de Goos Regeb, qui est aussi Bichari ;

Celle des Metquénab, chek Bêlal, puissante tribu habitant le désert au Nord-Est de Goos Regeb ;

Celle des Hadindane qui est à Taka, très-grande tribu aussi ;

Celle des Béni-Amer et Mennah ; chek Ocout, au sud de Taka ;

Une fraction de la tribu des Gam Attab, à la pointe nord de l’Albara, près l’embouchure du Barh Mogranne ;

Enfin la tribu des Aderba, ou pour mieux dire des Adareb (pluriel du mot) qui réside à Sawakin et aux environs.

Cette dernière était autrefois considérée comme la plus noble et la plus importante, mais aujourd’hui elle n’est guère estimée si ce n’est à cause de sa richesse.

Les autres Bicharieh traitent ses membres comme des citadins, des Gelabs, et non comme des Bédouins, des hommes indépendants. Cela tient aux occupations de commerce auxquelles les Adareb ont été conduits à se livrer. Fixés à Sawakin, seul point de ces parages que l’on peut regarder comme un port, ils sont devenus forcément les intermédiaires entre les négociants de l’intérieur qui apportent, chez eux, les produits de leurs pays, et les négociants du Hedjah, de l’Yémen et même de l’Inde qui y viennent échanger ou écouler les leurs. Ce sont, du reste, de fort beaux hommes, plus grands de taille, plus rapprochés, par les formes, du type européen que les Bicharieh des autres tribus ; ils sont aussi plus soigneux de leurs personnes, de leurs vêtements, de leurs armes ; et l’on peut les citer comme les fashionables de la nation. Ils ont un langage recherché qui est toujours le Bedjah ; mais qui affecte des termes inusités par la masse, un langage qui dénote une ancienne aristocratie.

Les Bicharieh, en général, n’atteignent pas une taille élevée ; ils sont maigres, surtout lorsqu’ils avancent en âge ; leur teint, chocolat clair, quand il est pur de tout mélange avec le sang nègre, reste couleur d’ocre rouge tirant un peu sur le jaune, beaucoup plus foncé de ton que celui de leurs femmes qui vivent moins exposées aux ardeurs du soleil. Tous sont bien faits, bien proportionnés ; mais leurs visages, détériorés par la vie en plein air, par le vent, par la réverbération constante d’une grande lumière sur le sable prend, de bonne heure, une expression sauvage. J’en ai vu cependant qui avaient conservé, avec des formes corporelles fort élégantes, des figures charmantes et très- distinguées. Ils ont les cheveux longs, légèrement crépus, mais non laineux, des dents d’une blancheur éclatante, ceux qui les ont mauvaises, et alors dans un état déplorable, doivent cela, sans doute, à l’usage du tabac et peut-être aussi à l’usage de la viande ; ils ont des traits, des physionomies qui n’accusent rien d’africain ; mais en vieillissant ils deviennent généralement très-laids. Les hommes et les femmes, soumis à la même misère et aux mêmes fatigues, donnent l’idée de l’état dans lequel peut tomber une population presque toujours affamée.

Cependant les Bicharieh sont d’une nature gaie, curieuse ; ils aiment à causer par-dessus tout, et leur profonde ignorance ne les empêche pas de le faire avec esprit. Quoiqu’ils se montrent mendiants à l’excès, voleurs même quand l’occasion se présente, paresseux au delà de toute expression, l’on ne peut nier qu’ils ne soient braves, loyaux et fort souvent chevaleresques. Ces contradictions se rencontrent aussi chez les sauvages, qui n’ont d’autre règle que leur instinct, et qui se passionnent facilement.

Parmi les tribus que j’ai citées, celles des Balgab et des Amarrar sont renommées pour la beauté de leurs hommes et surtout de leurs femmes ; celles-ci ont des traits tellement fins qu’on les prendrait pour des Européennes. Les deux tribus sont plus renommées encore pour le relâchement de leurs mœurs.

Tous les Bicharieh vivent du produit de leurs troupeaux ; ils ne tuent guère de moutons ou de chameaux que dans les grandes circonstances : soit aux noces, soit enfin pour recevoir des hôtes ; car ils considèrent l’hospitalité comme un devoir, et ils l’exercent sous toutes ses formes.

Si les pluies ont été abondantes et qu’il y ait des pâturages, ils se nourrissent de laitage, sinon ils s’arrangent pour aller à Assouan, à Derrawé, en Nubie, vendre du bétail, de la laine, des produits du désert, tels que gomme, séné, coloquinte ou peaux tannées, et ils rapportent chez eux du dourah. C’est dans ces occasions qu’ils achètent les étoffes de coton dont ils ont besoin.

La chasse, pour quelques-uns, est un moyen d’existence, quoiqu’elle ne soit pas très-abondante. Dans les plaines ils trouvent les gazelles, les autruches, les ânes sauvages ou onagres ; dans les vallées, les lièvres ; dans les montagnes, les capricornes. Les animaux féroces du pays sont les hyènes, les loups ordinaires, quelques léopards, et les chacals ; l’on y voit aussi une espèce de petit renard nommé bacho et une espèce de grand loup très-féroce nommé, comme en Abyssinie chez les Gallas, oselo. Enfin, dans beaucoup de localités, les perdrix grises et les perdrix rouges abondent ; mais les Bicharieh ne les tuent pas ; ce sont des oiseaux sacrés.

Les tribus de el Bakg et de l’Elba sont les plus aisées de toutes, parce qu’à el Bakg, je l’ai dit ailleurs, les habitants cultivent le dourah, dont ils font commerce ; parce que ceux de l’Elba, ayant toujours à leur portée de très-bons pâturages, peuvent élever de nombreux troupeaux. Ils font avec les négociants de Djeddah, qui fréquentent leurs côtes, des échanges continuels ; mais ce qui contribue le plus à leur bien-être, ce sont les vols qu’ils vont commettre au loin, et ceux même qu’ils commettent au détriment des marchands qui viennent chez eux, vols toujours impunis, attendu qu’une fois rentrés dans leurs repaires, il est impossible d’atteindre les voleurs, et que, d’un autre côté, l’absence d’un chek reconnu met le volé dans l’impossibilité de formuler aucune plainte.

Les principaux de ces tribus ont trouvé un moyen ingénieux de se donner des apparences de probité : ils vendent aux négociants leur protection moyennant un droit que ceux-ci payent sur leurs marchandises et qui s’élève ordinairement au cinquième du rendement des objets vendus. Quoique ce droit soit exorbitant, il n’est aucun gelab qui ne s’y soumette ; car, attendu l’entente qui existe entre les Arabes, il serait bien plus coûteux de faire autrement. C’est un genre d’assurance comme un autre ; seulement, en fait de sinistres, le seul cas que les assureurs ordinaires excluent, le cas de force majeure, se trouve ici uniquement admis.

Le vêtement des Bicharieh consiste en une pièce de toile de coton longue de douze picks (le pick pour la toile est de 54 centimètres) qu’ils coupent en deux, et dont ils cousent les deux parties au bout l’une de l’autre. Ils se drapent avec cela le corps de toutes les manières, se couvrant tantôt un côté, tantôt un autre, mais toujours de telle sorte que le centre de cette longue écharpe se trouve placé au milieu du dos. Peu d’individus portent des chemises ; ce ne sont que les cheks ou les gens riches ; elles vont jusqu’aux pieds ; le col en est très-étroit, les manches en sont larges et très-longues. Tous laissent croître leurs cheveux, qui sont tressés et arrangés à la façon des statues égyptiennes ; ils se graissent souvent la tête et le corps, et dans leurs cheveux est toujours une épingle en bois très-longue qui leur sert à se gratter sans déranger leur coiffure. Quand ils font leur toilette, ils prennent de la graisse de chameau préparée en petites boules de la grosseur d’une noix et mélangée avec des parfums en poudre, ils se frottent bien les mains avec ces boules et les mettent ensuite sur leurs têtes, de manière à ce que le soleil, en les fondant, puisse faire couler la graisse goutte à goutte sur leur corps et sur leurs vêtements. Cette coquetterie, qui est tout à fait en dehors de nos usages, a sa raison d’être ; elle a pour but de donner aux membres une grande élasticité et aux étoffes une souplesse qu’elles n’auraient point sans cela.

Les femmes sont vêtues de la même étoffe ; leur toilette est la même ; elles portent presque toutes en dessous de leur draperie une ceinture frangée en lanières de peau extrêmement déliées et fines, de la longueur de 40 à 50 centimètres. Cette ceinture, lorsqu’elles sont déshabillées, leur cache encore parfaitement une partie du corps. Les jeunes filles n’ont pas d’autre vêtement[23] ; leurs ornements sont un anneau assez grand passé au nez, d’autres plus petits aux oreilles, puis, autour du corps, au-dessous des seins principalement, des grains de verroterie, d’ambre, de corail, des coquillages et des onix, disposés d’une façon bizarre ; elles portent aussi des bracelets en argent. Quant aux jeunes garçons, tout leur habillement se compose d’un morceau de toile de coton passé entre les jambes et noué au-dessus des hanches.

Les habitations, les tentes des Bicharieh ont, en général, un aspect misérable, je l’ai déjà dit ; elles sont faites avec des morceaux d’étoffes grossières, tissées en poil de chèvre et de chameau ; elles ont de mauvaises cordes et de mauvais bois. Les plus importantes peuvent avoir 4 mètres sur 3 de grandeur ; jamais je n’en ai rencontré une neuve. Des familles logent aussi quelquefois sous un abri naturel, dans des rochers. Du côté du sud, où il pleut plus souvent, les tentes sont établies plus solidement : ce sont des espèces de berceaux construits avec des bois qui forment une légère charpente et qui sont recouverts avec des peaux très-souples ; l’intérieur en est garni de un ou de deux _angareb_, châssis de 2 mètres de longueur sur 1 de large, monté sur quatre pieds en bois qui l’élèvent au-dessus du sol d’environ 50 centimètres. Ce châssis contient un filet en lanières bien préparées et bien tendues, sur lequel l’on est très au frais pour dormir. Ceux qui en ont les moyens posent sur les lanières une natte ou un tapis. Les tentes-berceaux se transportent aussi facilement que les autres tentes et sont bien préférables. Enfin j’ai encore vu, dans la contrée entre le Nil et l’Elba, une troisième espèce de tentes que les indigènes confectionnent, en manière de cabanes, avec des branches d’arbres et des feuilles de doume ou palmier éventail tressées, et qu’ils tapissent intérieurement avec des étoffes grossières fabriquées par les femmes. Ils tirent de l’ouadée Douma, sur la route de Coroscos à Abou Ahmed, et de celle de Terfawé tous les matériaux qui leur sont nécessaires.

Dans toutes ces habitations, les ustensiles de ménage sont les mêmes : un moulin à bras, une espèce de poêle en tôle pour cuire le pain, une ou deux terrines en terre, des outres pour l’eau, le lait ou le beurre, des œufs d’autruche, des courges, des petits paniers tressés fort serrés qui ne laissent point filtrer les liquides et des vases pour faire le méris ou le bouza quand les propriétaires en boivent. — Comme ornement, il y a des sachets couverts de coquillages, de plumes d’autruches, de morceaux de drap rouge et de parchemin vert, il y a aussi force amulettes en cuir.

Les Bicharieh supportent la fatigue, la faim, la soif pendant plusieurs jours sans paraître en être incommodés. Ils sont d’une insouciance, d’une imprévoyance extrême ; quand ils ont mangé ils ne se préoccupent plus du lendemain. La moindre chose en effet leur suffira ; mais aussi, toutes les fois qu’ils en trouvent l’occasion, ils se repaissent, à l’instar des boas, de manière à ne plus pouvoir bouger. Ils sont capables d’absorber, par tête, dans un seul repas, tout un mouton et de n’en laisser littéralement que les gros os, puis ils resteront trois ou quatre jours sans absorber aucune nourriture. On rencontre des individus qui n’ont jamais bu que du lait et qui ne peuvent avaler une goutte d’eau sans en souffrir beaucoup.

Quand les pluies sont tombées avec abondance et ont fait produire au désert des pâturages pour les troupeaux, les Bicharieh sont au comble du bonheur ; ils restent alors tranquilles dans leurs campements, savourant le _far niente_ oriental et ne se rassasiant que de laitage.

Ils n’ont pas de chevaux et ne se servent que de dromadaires pour leurs transports, leurs voyages et leurs expéditions guerrières. Ordinairement ils se mettent deux sur la même monture, l’un en avant sur la bosse où est posée une légère selle, il guide le dromadaire, l’autre derrière la selle en croupe et à poil et se tenant à un pommeau de l’arçon.

De cette manière ils parcourent promptement et en nombre de très-grandes distances.

Les armes des Bicharieh sont des lances, qui se fabriquent à Assouan, à Sawakin, à Berber et à Chaindi, des sabres ou espadons, comme en portaient nos anciens dragons, larges de 4 à 5 centimètres, longs de 1m,30 environ et tranchants des deux côtés. Ces armes viennent d’Europe, d’Allemagne ou d’Espagne ; les anciennes sont renommées et se payent très-cher, jusqu’à 500 francs pièce, tandis que les autres ne valent guère que 20 à 30 francs. Ils ont encore des couteaux ou poignards plats, recourbés d’une façon particulière et tranchants aussi des deux côtés, qu’ils portent attachés à la ceinture par-dessous leurs vêtements, et d’autres plus petits attachés au bras ou à la cuisse. Pour compléter cet armement ils portent un bouclier rond, quelquefois ovale, fait en peau de crocodile, de girafe, d’hippopotame, de rhinocéros, d’éléphant ou de buffle sauvage.

Leurs guerres, le plus souvent, et surtout celles qui ont lieu entre eux et les tribus arabes, sont occasionnées par la question des eaux et des pâturages, par des représailles d’assassinats, par des vols de dromadaires. Mais c’est presque toujours sur les puits que commencent les querelles, chacun veut abreuver le premier ses animaux, chacun veut commencer à remplir ses outres ; des disputes l’on en vient aux coups, aux armes. Un homme est-il tué dans la mêlée ? voilà le sujet d’une guerre. Le meurtrier est poursuivi ; s’il se réfugie dans sa tribu l’on cherche à négocier le prix du sang versé, et si les parents du mort n’acceptent pas ce qui leur est proposé, s’ils exigent la loi du talion, la guerre se déclare entre deux familles, guerre à laquelle prennent part les parents, les amis, les connaissances des intéressés. D’un autre côté, la paix qui est faite par l’acceptation du prix du sang est rarement durable, de fréquentes ruptures s’en suivent habituellement.

La moindre discussion, la moindre affaire d’intérêt devient, pour une valeur contestée de 3 ou 4 piastres, une affaire très-grave ; car souvent la partie plaignante, ne pouvant obtenir justice, vole un mouton, un chameau à la partie adverse ; cela amène une complication qui, si elle n’est pas arrangée de suite par le chek ou les notables de la tribu, produit un assassinat et tout ce qui en découle.

Il est rare que toutes les tribus se mettent en campagne ensemble ; l’on n’a vu cela que lorsqu’il s’est agi de repousser les Turcs, les Égyptiens et de piller les bords du Nil.

Les Bicharieh ont l’habitude, après un combat, d’enterrer leurs morts ; j’en ai eu plusieurs fois la preuve dans le courant de mon voyage. Quand un chek, un homme considérable vient à être tué, s’il meurt en route, des suites d’une blessure, s’il meurt même de maladie, ses compagnons le mettent dans une grande outre de peau de bœuf, avec beaucoup de sel et, bien clos dans ce cercueil, le transportent jusqu’au campement de la tribu où est leur champ des morts.

Soit au fort d’une bataille, soit dans une simple attaque de voyageurs, après avoir jeté leurs lances, celui des deux cavaliers qui est en croupe sur le dromadaire saute à terre et cherche à parvenir, en rampant, sous la monture de son adversaire, pour l’éventrer avec son poignard ou lui couper les jarrets, de telle sorte que l’homme désarçonné, jeté en bas violemment, est tout à sa discrétion. Si c’est contre un fantassin qu’il doit combattre, sa tactique est à peu près la même, en ce sens qu’il ne vise qu’à une chose, à couper avec son sabre les jarrets de son ennemi.

Lorsque les Bicharieh sont en expédition, ils cherchent toujours, avant d’attaquer, à connaître les forces de l’ennemi. S’ils reconnaissent qu’il est faible, ils fondent sur lui, le matin au point du jour, afin que personne ne puisse leur échapper pendant les ténèbres. Si, au contraire, ils craignent qu’il soit fort et qu’il y ait, pour eux, des chances d’insuccès, ils attaquent dans la nuit, afin de pouvoir profiter des ténèbres pour se sauver en cas de défaite.

Ils ne font pas de prisonniers, et, quand ils se battent contre une autre nation que la leur, les femmes et les enfants sont pris en esclavage.

La propriété, chez eux, n’est point personnelle quant à la terre ; elle est divisée comme partout ailleurs ; mais entre tribus, entre familles seulement ; ce sont des groupes et non des individualités qui possèdent. Tel canton appartient à un groupe, telle vallée à un autre groupe, et ainsi de suite. Les arbres de ces vallées appartiennent à telle ou telle famille. Il y a cependant des parties du désert sur lesquelles toutes les tribus ont un droit de vaine pâture dans toute l’acception du mot.

Les mœurs des Bicharieh sont assez pures dans quelques tribus, tandis que dans beaucoup d’autres elles sont, au contraire, très-relâchées ; chez les Amarrar, par exemple, on fait peu d’attention à l’adultère ; car ils prétendent que la race, la noblesse se perpétue par les femmes plus sûrement que par les hommes. Au surplus, cette opinion est l’opinion des mahométans, qui reconnurent à la fille de leur prophète, sa fille Fathmé, le droit de noblesse qu’elle transmit à ses descendants, hommes ou femmes, sans distinction. Depuis elle et par elle, le fils ou la fille d’une femme chérif qui a le droit de porter le turban vert, peuvent le porter aussi comme signe.

Chez ces mêmes Amarrar, l’on a commerce avec la femme de son frère et les parentes au même degré. Chose singulière ! ce sont les tribus dont les mœurs sont aussi mauvaises, qui ont le plus beau sang, les sujets les mieux constitués.

Il y en a chez qui le sentiment religieux est assez développé. Celles-là pratiquent le culte de Mahomet autant que faire se peut ; car aucun Bichari ne sait lire l’arabe, et sa propre langue ne s’écrit pas. Chaque année seulement il vient, de la Mecque, des missionnaires musulmans qui pénètrent dans les familles pour prêcher le Coran. Ces missionnaires sont parfaitement écoutés, à cela près qu’ils ne parviennent jamais à communiquer le fanatisme qui les anime.

J’ai été lié intimement avec un chek très-considéré qui me disait : « Vous, vous êtes un brave homme comme nous, vous n’aimez pas le mal. Quel dommage que vous ne soyez pas musulman ! »

Les mariages se font quelquefois difficilement ; car il faut, pour obtenir une fille de bonne famille, pouvoir donner au moins six chamelles, tuer, le jour de la noce, une vingtaine de moutons et offrir des vêtements neufs. Ces présents s’adressent naturellement à la femme et restent dans le ménage, à moins qu’il n’y ait divorce, auquel cas l’épouse retient tout, outre la dot que son père lui a faite, dot toujours égale à celle de son époux.

Quand un jeune homme et une jeune fille sont épris l’un de l’autre, et que la fortune du jeune homme ne lui permet pas d’apporter en mariage ce que le père de celle qu’il recherche exige, les jeunes gens n’en continuent pas moins à se voir. Cela amène souvent une situation qui, chez nous, serait appréciée par ces termes : Il faut les marier. Or ici, comme chez nous encore, l’on arrive presque toujours à s’entendre, et le père récalcitrant finit par où il aurait dû commencer, avec cette différence qu’il n’agit sous la pression d’aucune idée de déshonneur et que sa résolution nouvelle est tout simplement, tout bonnement raisonnée.

Les Bicharieh considèrent les accidents de famille de cette sorte comme fort naturels, ils ne s’en émeuvent pas autrement. Bien plus, le jeune homme peut se retirer à la dernière heure, sans encourir aucun blâme ; il donne alors un chameau à titre de dédit, et la jeune fille, toujours aussi bien vue de ses parents, de ses amis, trouve à se marier ailleurs comme si rien ne s’était passé. Le sort de l’enfant qui survient a été réglé d’avance par la loi du pays ; cet enfant, qu’il y ait mariage ou non, est réputé comme fils du frère de sa mère. La sagesse de cet arrangement peut être appréciée par qui de droit.

Si un homme prend une jeune fille de force et qu’il y ait viol, il est tué sans rémission ; s’il prend la femme d’un autre, il est puni dans de certaines limites, et regardé comme seul coupable ; mais cette punition est illusoire, parce que le mari offensé se bat toujours avec lui ou l’assassine.

Le drame suivant donne, dans cet ordre d’idées, la mesure du caractère de ces populations ; il s’est passé, presque sous mes yeux, dans les environs de Déréhib.

Une femme Bichari, nommée Settina (notre maîtresse) était mariée à son cousin, qui en était fort amoureux et fort jaloux ; car elle était très- belle. Settina, quoiqu’elle aimât beaucoup son mari, ayant été élevée dans les mœurs relachées de la tribu des Amarrar, avait un amant qui obtenait d’elle tout ce qu’il est possible à une femme de donner, et qui était aussi son parent. Il se nommait Faddalla, et le mari se nommait Ahmed. Tous deux eurent besoin de faire ensemble un voyage pour aller porter à Assouan ce qu’ils avaient à échanger contre des grains et autres choses nécessaires à leur famille, et de plus pour régler quelques affaires dans une tribu voisine. On fit les préparatifs ordinaires ; mais, au moment du départ, Faddalla prétendit qu’il avait à terminer quelque chose qui devait le retenir un jour chez lui. Il pria donc Ahmed, afin que le voyage ne souffrît pas de retard, de se mettre en route avec les chameaux qui étaient prêts, ainsi que les bagages, l’assurant que bientôt il le rejoindrait à l’aide de son dromadaire. Cela fut arrangé ainsi ; cependant, à peine en route, Ahmed conçut quelques soupçons ; son humeur jalouse le talonna de telle sorte que, ne se contenant plus, il laissa sa petite caravane et s’en revint le soir à sa tente, dans laquelle il trouva moyen de se cacher, après y être entré furtivement.

Le vrai motif qui avait empêché son ami de partir ne tarda pas alors à lui être révélé ; car Faddalla entra aussi dans la tente avec Settina, et ils lui donnèrent la preuve de l’intimité qui régnait entre eux. Dans une situation pareille, Ahmed eut le courage de rester immobile et d’attendre un moment favorable pour pouvoir s’échapper de chez lui ; son plan était arrêté. Il rallia sa caravane sans laisser voir aucune émotion, et le lendemain, lorsque son cousin parut en sa présence, il ne lui témoigna aucune défiance. C’était un homme fortement trempé, un homme capable de prendre une résolution extrême, mais aussi capable d’un grand dévouement.

Le voyage s’effectua comme il avait été conçu ; mais en revenant, Ahmed répudia sa femme sans l’aller voir et sans dire le motif qui le faisait agir. Ce motif, personne ne le soupçonna, car il le refoula dans son cœur, par égard pour celle qu’il aimait encore, par considération pour sa famille, à laquelle il appartenait aussi.

Peu de temps après ce divorce, Faddalla épousa sa maîtresse, qui le rendit heureux comme elle avait rendu heureux son premier mari, c’est-à- dire pendant un temps fort limité ; car la race dont elle descendait, antipathique aux liens indissolubles, semblait l’autoriser à chercher sans cesse de nouveaux plaisirs. Or il arriva que Settina faillit encore ; il arriva que Faddalla la surprit en flagrant délit, ainsi que Ahmed l’avait surprise, et que, tout aussi jaloux, mais moins généreux que lui, il n’hésita pas à l’immoler sur place avec son complice.

Ce dénoûment avait-il été prévu par Ahmed ? Je ne saurais le croire, par la raison que sa conduite a prouvé qu’il avait voulu, avant tout, ménager sa femme, par la raison encore qu’après la mort de Settina il se rendit auprès du meurtrier et l’accabla de reproches, en lui remontrant combien il était coupable d’avoir puni une trahison pour laquelle il eût dû se montrer indulgent. Cette dernière démarche surtout fait voir que son caractère était plus noble. Mais, en présence du sang répandu, ses résolutions prirent un autre cours. Il avoua à Faddalla qu’il avait connu ses relations avec Settina, et qu’il avait divorcé. Il lui avoua qu’il l’avait épargné à cause d’elle, et qu’elle n’existant plus, tout était changé. Puis, en parlant ainsi, il l’entraîna sur la tombe à peine fermée et le poignarda avec le plus grand sang-froid.

Voici encore quelques traits, d’un autre genre, bien caractéristiques :

Les Bicharieh, pour ce qui regarde les souffrances physiques, sont d’une insensibilité extraordinaire. J’ai vu, dans la province de Berber et de Chaindi, des hommes condamnés, par le gouverneur, à être empalés, et souffrir cet horrible supplice sans proférer une seule plainte ; l’un d’eux, transpercé d’outre en outre, tout mutilé et tout déchiré, injuriait froidement son bourreau qui le fit tuer à coups de pistolets, pour mettre fin à ses sarcasmes.

Un autre, condamné à avoir la tête tranchée, fut conduit sur la place publique sans même être lié, on le fit mettre à genoux, et le soldat chargé de l’exécuter lui porta un coup de sabre qui ne lui fit qu’une profonde blessure. Il ne poussa aucun cri, se releva, comme pour respirer un moment plus à l’aise et se replaça ensuite à genoux, avec le plus grand calme, pour recevoir le coup fatal.

Dans une circonstance analogue, j’ai vu aussi un Bichari à qui l’on infligeait le supplice du fouet. Il était couché à terre, libre de ses mouvements, et l’on frappait autant que possible sur ses épaules. A chaque coup, des lambeaux de sa chaire étaient enlevés, son sang coulait abondamment ; il ne bougea pas, ne poussa même pas un soupir et s’en alla, sans broncher, d’un pas calme et hardi, lorsqu’il eut subi sa peine.

Je pourrais citer une multitude de faits semblables dont j’ai encore été témoin, ils ne sont pas plus significatifs que les faits ci-dessus. Or, maintenant, il serait curieux de rechercher les causes de cette profonde insensibilité du corps chez des êtres humains ; mais cela n’est point de mon ressort ; tout ce que j’ai pu observer c’est que l’habitude de vivre constamment nu, exposé au soleil ainsi qu’à toutes les intempéries de l’air, pourrait bien être une de ces causes si elle n’en est pas la seule.

Les duels parmi ces hommes ne sont pas rares. J’en ai raconté un dont les armes étaient de simples courbaches ; il y en a aussi à l’arme blanche. Chez les Amarrar, par exemple, lorsque quelque cas grave conduit deux individus sur le terrain, les chefs de la tribu les y ont précédés ; ils s’assoient accroupis suivant leur coutume, et de manière à former un cercle au milieu duquel, se placent, posés à califourchon, l’un contre l’autre, les champions entièrement nus. On leur donne alors un couteau, un seul couteau, dont le plus favorisé se sert pour frapper le premier son adversaire, après quoi il lui présente l’instrument pour que celui-ci le frappe à son tour, et ainsi, non pas jusqu’à ce que mort s’ensuive ; car il est défendu de porter des coups mortels, mais jusqu’à ce qu’il plaise aux cheks, juges du combat, de vouloir y mettre fin. Ceux-ci, pendant que les combattants se tailladent les bras, les cuisses, les mollets, les épaules, avec une espèce de courtoisie sauvage qui implique l’éloge ou le blâme du dernier coup porté, ceux-ci, dis-je, fument et boivent du lait que l’on fait circuler à la ronde dans des courges, des outres ou d’autres vases. Leurs yeux ont suivi toutes les péripéties du duel, et quand ils pensent que le sang a suffisamment coulé, ils se lèvent et séparent les deux antagonistes qui s’avouent satisfaits et s’en retournent tranquillement à leurs tentes.

Une des mauvaises passions des Bicharieh c’est l’avarice. On m’a dit chez eux que, dans des temps de disette, quand la pluie fait défaut, l’on voyait des hommes préférer mourir plutôt que de se décider à vendre un chameau, ou se défaire d’un objet qu’il pourrait fort bien remplacer plus tard. Cet amour excessif de la propriété, cet amour poussé jusqu’au dernier sacrifice, ne se comprend pas dans la vie du désert ; c’est une monstruosité que l’on est moins étonné de rencontrer ailleurs. J’aime bien mieux l’attachement de même nature que le Bichari porte à son dromadaire, parce qu’alors c’est un ami auquel il tient et dont il ne veut pas se séparer volontairement ; comme le bédouin de certaines contrées fait pour son cheval.

Les Bicharieh, je l’ai dit, n’ont point de chevaux ; ils s’adonnent particulièrement, avec leurs voisins les Ababdieh qui restent du côté de Coseir, à l’élève des chameaux et des dromadaires. Leurs produits sont, sans contredit, des meilleurs et des plus parfaits que l’on puisse trouver. Je vais donner ici tous les détails que j’ai recueillis touchant cette race d’animaux si mal connus en Europe, où l’on n’a jamais vu que des types grossiers, à formes allourdies, à pelage velu, venant de Barbarie ou d’Asie, types en effet fort différents de ceux qu’obtiennent les Bicharieh et les Ababdieh, ou les tribus arabes du mont Sinaï et de la péninsule arabique ; mais d’abord il faut bien s’entendre sur le mot chameau et sur le mot dromadaire.

D’après la classification des naturalistes, ces mots désigneraient chacun une espèce différente ; et Buffon dit que les chameaux ont deux bosses, et que les dromadaires n’en ont qu’une. Notons, en passant, que ceux-là ne naissent ni en Afrique ni en Arabie ; mais seulement en Tartarie, d’où il en vient dans quelques parties de l’Asie.

De ce que cette diversité a été admise, il est résulté une confusion difficile à détruire ; car, pour ce qui regarde la race des dromadaires, les Européens, qui, par suite de leur séjour dans le pays, ont acquis des notions plus exactes sur ce sujet, appellent chameaux ceux que l’on charge et dromadaires ceux que l’on monte. Autorisés en cela par les Arabes eux-mêmes qui désignent les premiers par le nom de _gémél_, les seconds par le nom de _égine_ ; et, de fait, ce sont les mêmes animaux qui diffèrent entre eux comme les chevaux, dont les uns sont pour le trait et les autres pour la selle, et qui sont d’origine plus ou moins bonne, plus ou moins renommée. Le égine, ou comme le nomment les Européens, le dromadaire est donc le chameau que l’on monte, espèce plus perfectionnée et plus légère.

Quelquefois un bon dromadaire, accouplé à une bonne femelle, ne donnera pas un bon produit, quelquefois aussi l’un des deux n’étant point parfait, le produit sera excellent ; absolument comme pour les chevaux. Cependant l’expérience a fait voir que les descendants de deux dromadaires de bonne race, connus de père en fils, étaient toujours meilleurs que ceux des espèces mélangées ; les Arabes, qui savent cela, se préoccupent beaucoup de la question des accouplements.

Les deux races les plus appréciées en Égypte, sont : celle des Arabes du Hedjah, à Mascat principalement, et à Noman (les Mascatieh et les Nomanieh), puis celle des Bicharieh et des Ababdieh[24].

Il y a des personnes qui estiment mieux la dernière ; mais c’est une affaire de caprice. La vérité est que l’on trouve d’excellents dromadaires dans les deux races.

Les dromadaires de Barbarie (les Hérieh et les Emiarieh) sont loin d’être aussi bons ; on ne les recherche pas, surtout parce qu’ils sont bien moins élégants de formes et d’allures.

Il existe ensuite bien des races secondaires parmi lesquelles on trouve des exceptions remarquables ; mais, si l’on remonte à leur origine, on voit toujours qu’il y a là du sang des deux races primitives de l’Etbaie et de l’Arabie. En effet, ce sont les plus voisines des localités où naissent celles-ci qui possèdent le plus de qualités.

Les dromadaires nomanieh et mascatieh ont des formes un peu plus fortes, plus ramassées que les bicharieh, leur couleur fauve est plus foncée et leur poil plus long.

Le bichari, au contraire, est très-svelte, ses jambes sont longues et fines, sa couleur est à peu près celle de la gazelle (il y en a pourtant beaucoup de tout à fait blancs), son poil est ras, il a le col souple et le ventre moins gros que le dromadaire arabe.

Leur manière respective de marcher est aussi très-distincte, et quoique l’on puisse dire que les allures différentes, chez ces animaux, ne soient pas un signe de variété dans la race, il ne m’est pas prouvé que cela provienne seulement de la manière de les élever. J’ai possédé des dromadaires des deux provenances ; j’en ai eu qui sont nés chez moi, et j’ai voulu, sur de jeunes sujets qui n’avaient pas encore été montés, essayer de faire prendre aux bicharieh l’allure des nomanieh et à ceux- ci celle de bicharieh, jamais je n’ai pu y parvenir complétement.

Les nomanieh marchent en posant les quatre pieds les uns après les autres, ce qui fait un pas précipité, sans secousses violentes ; mais le cavalier perçoit un balancement de droite à gauche, et d’arrière en avant tout à la fois qui, à la longue, fatigue la poitrine et peut donner le mal de mer. Ils tiennent la tête fort basse, et, à chaque pas, exécutent un mouvement de va-et-vient que l’on pourrait croire l’effet d’un ressort à boudin. Ce n’est point une allure franche en apparence, car cela ressemble au pas relevé du cheval, mêlé à un peu d’amble. De cette manière les nomanieh font environ huit mille à l’heure. Pour aller plus vite, il faudrait prendre le trot, qui n’est ni la bonne ni la vraie allure de l’animal.

Les bicharieh, eux, ont le pas moins allongé et moins précipité. La pose des quatre pieds, en marchant, quoique se faisant de la même façon, est cependant moins régulière ; il y a, si je puis dire ainsi, plus d’amble dans son fait, ce qui donne au cavalier un seul mouvement d’arrière en avant bien déterminé. Ce pas est loin de valoir celui des nomanieh ; mais l’allure naturelle du bichari c’est le trot. Alors ses jambes sont lancées avec une hardiesse, une souplesse, une agilité incroyables ; ses pieds ne transmettent aucune secousse. Cette allure, chez les bons animaux (et je ne parle que de ceux-ci, en comparant les deux races), est si douce qu’elle n’est comparable au trot d’aucun cheval. En allant au pas, le bichari fait de trois à trois milles et demi à l’heure, au petit trot et au grand trot, on peut varier sa vitesse et on arrive très-facilement à faire dix, douze et même quatorze milles.

Le dromadaire galope aussi, mais pendant fort peu de temps de suite ; il n’est pas construit pour cela. Peu de cavaliers, même parmi les Arabes, peuvent supporter ce galop sans tomber ou sans se cramponner fortement aux pommeaux de la selle.

Dans l’Etbaie, on monte plutôt les mâles que les femelles. Celles-ci sont pourtant plus agréables que les mâles ; quoiqu’elles aient souvent le défaut de se coucher, quand elles ont trop chaud ou qu’elles se sentent seulement fatiguées, auquel cas tout ce que l’on peut faire ne sert de rien, il faut attendre son bon plaisir ; mais les Bicharieh ménagent les femelles en vue de la reproduction ; ils prétendent que c’est par elles que les qualités du sang se perpétuent. Nous avons vu qu’ils ont cette opinion au sujet de l’espèce humaine[25].

Les meilleurs dromadaires des Bicharieh sont ceux des tribus de Hamma, Mahamet Gourabieh, Chintirab et Balgab. Ces derniers ont l’avantage de marcher à l’aise dans les terrains pierreux, attendu qu’ils viennent d’un pays de montagnes.

On a cru longtemps que les dromadaires ne s’accouplaient pas comme les autres quadrupèdes, parce que leur conformation n’avait point été soigneusement observée, et cette erreur existait aussi pour le lion ; mais aujourd’hui il n’est plus permis de croire aux fables répandues par des ignorants ; l’anatomie des animaux du désert est aussi connue que celle de nos animaux domestiques, et l’histoire naturelle en a fait son profit.

Les Arabes, quand ils veulent faire saillir une femelle, la conduisent toujours dans un endroit retiré. Cette condition n’est pas indispensable ; mais elle réussit beaucoup mieux, l’instinct de l’isolement étant un des caractères distinctifs de la bête.

Ils ont choisi d’avance un mâle de l’âge de cinq ans, fort et bien constitué.

L’hiver est l’époque ordinaire de ces accouplements, c’est la saison des pâturages ; cependant on peut les tenter, avec fruit, dans toutes les saisons de l’année.

Quand la femelle a conçu, l’on s’en en aperçoit au bout de dix à douze jours ; différents indices vous en fournissent la preuve.

Elle porte douze mois, et, pendant tout ce temps, vous pouvez la monter, la charger comme à l’habitude, elle devient même plus fringante, court mieux et ne se couche plus, en route, par caprice. Souvent elle met bas en voyage, ce qui ne l’empêche pas de continuer la route en faisant, toutefois, de petites marches. Alors l’on suspend, le plus commodément possible, le petit à son côté, et celui-ci, à l’âge de huit jours à peine révolus, commence à suivre la caravane.

On laisse téter les jeunes dromadaires pendant dix-huit mois si les mères sont en liberté ; mais celles dont on se sert, celles qui font un service quelconque n’allaitent que pendant six mois. Au bout de ce temps, d’ailleurs, leurs petits commencent à manger de l’herbe et du grain.

A dix-huit mois, quelquefois un peu plutôt, quelquefois un peu plus tard, selon la croissance de l’animal, on commence à le faire monter, à poil, par un jeune garçon, précaution nécessaire, car autrement il deviendrait rétif ; les éleveurs ne manquent jamais de la prendre ; seulement j’ai remarqué que les Nomanieh étaient, pour cela, plus entendus que les Bicharieh, en ce sens qu’ils ne se hâtaient jamais. Les dromadaires de ces derniers ont souvent des défauts qui leur viennent de ce qu’ils ont été fatigués trop jeunes.

Les uns et les autres sont dans toute leur force à l’âge de cinq ans, et ils conservent cette force jusqu’à l’âge de quinze ans. Plus tard, quoiqu’ils soient encore bons, quoiqu’ils soutiennent aussi bien la fatigue, ils n’en commencent pas moins à perdre leur légèreté et leurs qualités les plus essentielles. J’ai monté cependant des dromadaires qui étaient connus depuis 32 ans et qui marchaient toujours très-bien.

C’est encore une erreur de croire que le dromadaire ne se couche, en s’agenouillant, que par le fait de l’éducation, et que les espèces de callosités qu’il a aux coudes, aux genoux et à l’estomac lui arrivent par suite de la manière de se poser quand on le monte ou quand on le charge. Ces callosités, il les possède en naissant et, à peine né, il vient s’accroupir auprès de sa mère absolument dans la position que l’on suppose factice.

Quant il a atteint toute sa croissance, il faut qu’il ait une belle taille, deux mètres ou deux mètres quinze au moins d’élévation sur la croupe et sur le garrot, sa bosse doit avoir, en sus, de 30 à 40 centimètres, si elle dépasse cette hauteur, cela ne vaut rien ; car c’est un signe de gros embonpoint. Sa robe doit être couleur fauve un peu claire, sa tête petite, son cou large, ses jambes fines et droites, son train de derrière légèrement plus haut que le train de devant, et si, avec toutes ces qualités il a encore celle de posséder la bosse placée juste au milieu du corps, condition essentielle pour bien porter la selle, s’il a les pieds petits, les ongles et les poils qui les entourent bien noirs, s’il a sous la gorge, sur le derrière de la tête et sur la bosse des poils plus longs que sur le reste du corps où ils ne doivent être ni trop ras ni trop secs, ce qui est ordinairement l’indice d’une constitution molle ; s’il possède tout cela, il est réputé pour une perfection et cité comme type à bien des lieues à la ronde.

Les Arabes attachent une grande importance à connaître la provenance des dromadaires. Pour cela, chaque tribu met sa marque sur tous les sujets nés chez elle ; le propriétaire leur appose aussi la sienne. Ces deux marques consistent en brûlures faites à l’aide d’un fer chaud. Elles ont aussi un autre but, celui de faire retrouver un animal volé. Tous les dromadaires bicharieh portent en outre un signe commun, un signe pour ainsi dire national qui est représenté par une ligne posée en travers sur la jambe droite de devant et que l’on nomme ogal, du nom de la corde qui sert d’attache pour les empêcher de se lever quand on veut les retenir dans un endroit quelconque.

Les dromadaires et les chameaux, avec leur structure solide, avec les apparences d’une santé inattaquable, sont en réalité fort délicats ; ils contractent facilement une foule de maladies qui prennent aussitôt de grandes proportions et deviennent incurables ; ainsi de la gale, de certains abcès, de certaines coliques, etc. Leur médication est extrêmement restreinte ; c’est, le plus souvent, au moyen du feu, soit aux jambes, soit au ventre ou à la poitrine qu’on les traite. Tout le monde connaît, au moins par ouï-dire, leur sobriété, elle est proverbiale ; cependant il ne faut pas croire qu’ils soient faciles à nourrir. Les herbages du désert et le dourah leur conviennent beaucoup, et ils s’habituent difficilement aux herbages des terres cultivées ainsi qu’aux fèves, à la paille, au froment pilé ; quant à l’orge, on doit bien se garder de leur en donner, c’est une nourriture qui les tue.

Rien n’est plus pittoresque qu’un cavalier arabe monté sur son dromadaire. Il le conduit à l’aide de deux petites cordes, qui tiennent lieu de brides. L’une de ces cordes est fixée à la têtière, et l’autre à un anneau en argent ou en cuivre passé dans la narine gauche de l’animal. Cette dernière s’appelle zemam, c’est la principale et même souvent la seule.

Quand le dromadaire est soutenu par la têtière, son trot est fort doux, il devient plus rapide et plus doux encore quand la petite corde attachée à l’anneau agit en même temps. Le galop s’obtient en rendant, instantanément, les deux cordes. J’ai parlé, plus haut, de ces diverses allures.

Le cavalier n’emploie aucun effort, il n’a recours à aucune brutalité ; bien au contraire, il trouve de la docilité en raison de la douceur qu’il dépense, et l’entente la plus parfaite s’établit entre lui et sa monture, comme si l’un était le complément de l’autre. Le frêle bâton, ayant la forme d’une béquille renversée, dont il est armé représente tout ce que l’on veut ; mais nullement un instrument de correction ; et à cette condition il franchit des distances incroyables.

Il est extrêmement rare de trouver un bon dromadaire à vendre ; quant aux sujets exceptionnels, à moins de les prendre de vive force, à moins d’en recevoir un, comme cadeau, de la