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Part 1

SCIENCE ET RELIGION Études pour le temps présent

Comment je suis arrivé à croire

CONFESSION D’UN INCROYANT

PAR LE Dr FRANCUS

PARIS LIBRAIRIE B. BLOUD 4, RUE MADAME ET RUE DE RENNES, 59

1901 Tous droits réservés.

AU LECTEUR

Ceci n’est pas un traité philosophique ou religieux, mais simplement le résumé de Notes de conscience intime laissées par un homme qui, après avoir été libre penseur, à la façon dont on entend ce mot, c’est-à-dire hostile à toute idée religieuse, s’est retrouvé, dans la suite des temps, par l’effet de la réflexion et de l’expérience, ramené à des conceptions différentes sur Dieu, sur l’univers, sur la nature humaine et sur la religion chrétienne.

L’auteur, mort récemment, a été, même pendant les aveuglements de sa jeunesse, un curieux observateur du monde et de lui-même. Le fond de son caractère était une complète indépendance d’esprit, une franchise sans limites, et un mépris absolu du qu’en dira-t-on? Mais, après avoir eu toutes les hardiesses de l’esprit, il avait compris qu’il fallait les tempérer par cette sorte de raison pratique qu’on appelle le bon sens. Par suite de quoi, il préférait les simples aux philosophes, non pas aux vrais, qui sont rares, mais aux faux dont la société est pleine, prisant fort peu notamment ceux d’outre-Rhin et leurs imitateurs de ce côté des Vosges, les uns et les autres lui apparaissant pour la plupart comme de parfaits pédants. Il causait plus volontiers avec un paysan qu’avec un lettré, trouvant plus de droiture naturelle dans les âmes incultes, et persuadé qu’à défaut de science acquise, c’est là qu’on trouve mieux cette science infuse, qui, pareille à l’instinct des animaux, leur découvre, même dans l’ordre métaphysique, des vérités qui restent cachées à la science orgueilleuse. Il avait cru longtemps à la bonté native de l’homme, mais il avait dû en rabattre, non seulement à cause des tristes résultats historiques de cette théorie, mais encore parce que l’observation lui avait démontré l’action profonde des climats, des circonstances et de l’atavisme, le tout, d’ailleurs, modifiable sous l’influence religieuse. Il ne séparait pas l’honnêteté de la vie de la rectitude de la pensée et croyait que toute lacune dans l’une avait nécessairement son contre-coup dans l’autre. Il avait en horreur les politiciens et les esprits forts et ne voyait guère dans ces derniers qu’une forme spéciale de débilité intellectuelle. Il se défiait particulièrement des suggestions que peuvent nous fournir l’amour propre ou la vanité, et disait que si la réserve et l’humilité pouvaient être mises en potion, c’est celle dont nous aurions tous le plus besoin de faire usage.

Il passait, parmi ses amis et connaissances, pour être plus songeur que savant, mais il y avait unanimité pour dire de lui: C’est un brave homme et un homme de bon sens; et c’était l’éloge dont il était le plus fier intérieurement, car autrement personne n’avait une plus modeste opinion de soi-même. Dans sa conversation comme dans ses écrits, il dédaignait les arguties et croyait être dans l’esprit du génie français comme dans celui de la langue française, en n’admettant que des idées claires confinant à des solutions pratiques.

Ces notes sont une sorte de récit de voyage à travers la forêt du doute, voyage qui a duré plus d’un quart de siècle, et au bout duquel il s’était convaincu que la religion chrétienne n’a pas de plus grand ennemi que l’ignorance ou des préjugés faciles à dissiper par un examen approfondi et de bonne foi; que, plus on étudie ses dogmes et sa doctrine, plus on y trouve de sagesse et de raison; enfin que sa pratique elle-même est infiniment plus aisée qu’on ne pense, et que là seulement se trouve le repos d’âme auquel chacun de nous aspire invinciblement. Et, comme il y avait trouvé ce repos, il nous a semblé que la lecture de ces notes pouvait présenter un véritable intérêt, ou même servir de guide, aux voyageurs de l’heure présente égarés dans les parages difficiles où il a si longtemps erré. C’est pourquoi...

Nous lui laissons la parole.

Docteur FRANCUS.

COMMENT JE SUIS ARRIVÉ A CROIRE

CONFESSION D’UN INCROYANT

I

LE PREMIER DES MOBILES ANTI-CHRÉTIENS

En cherchant dans mes souvenirs la plus lointaine histoire de ma métaphysique, je trouve qu’elle a débuté par une foi simple et naïve à l’enseignement religieux que je recevais. Et je pense qu’il en a été pour tout le monde à peu près de même. La nature étant pleine de mystères dont l’existence s’impose, l’acceptation des dogmes traditionnels, qui en donnent l’explication, est beaucoup plus naturelle chez l’enfant que leur négation, car il faut à l’esprit quelque temps et quelque étude avant qu’il songe à les discuter.

Les avais-je bien examinés quand je me suis déclaré libre penseur? Étais-je bien capable d’abord de faire cet examen? Cela me paraît aujourd’hui plus que douteux. Le fait est que je les rejetai, agissant en cela comme le plus grand nombre, sous une influence qui n’était pas celle de l’esprit.

Quand on songe aux services qu’a rendus le christianisme à la pauvre humanité, la première pensée est de dire de lui ce qu’on a dit de Dieu lui-même que, s’il n’existait pas, il faudrait l’inventer. Et cependant il y a, il y a eu et il y aura probablement toujours dans certaines têtes une sorte de rage contre lui.

Pourquoi cela? La cause est facile à trouver. Elle est dans l’obligation qu’il impose à l’homme de réfréner ses passions. C’est pourquoi l’homme vicieux est naturellement son ennemi comme le malfaiteur est l’ennemi du gendarme.

De même, le jeune homme, une fois émancipé, devient facilement, s’il n’a pas reçu une éducation solide, l’ennemi de la religion. Il est dominé par les sens, quand il ne l’est pas par des principes supérieurs. Il peut en être quelquefois autrement, mais c’est l’exception. Quant à moi, j’avoue très humblement qu’une des raisons qui me firent éloigner de la religion de mon enfance et chercher les moyens de lui substituer un simple déisme, c’est que je la trouvai gênante. On ne peut pas, si on accepte sa règle, se livrer à ses passions, et l’on sait à quelles passions violentes la jeunesse est en butte.

L’histoire m’a montré, depuis, dans cette même cause, le gros secret--qui n’en est pas un--des succès du protestantisme: demandez à Luther, à Henri VIII d’Angleterre et à toute la bande de moines défroqués dont le premier soin fut, sortis de leurs couvents, de chercher femme.

Sommes-nous meilleurs aujourd’hui? L’influence de la chair sur l’esprit est-elle moindre en notre siècle de lumières? «Ce qui est en conflit avec l’esprit chrétien, dit un économiste, c’est moins encore la science nouvelle et l’esprit moderne avec ses confuses aspirations, que les vieux instincts païens, les concupiscences de la chair et l’orgueil de la vie débridés par les siècles. L’idolâtrie de la nature, l’idolâtrie de l’homme érigé en Dieu: tel est le nouveau culte auquel semble revenir notre civilisation occidentale[1].»

[1] LEROY-BEAULIEU, _Revue des Deux-Mondes_, 1891, p. 812.

Les Francs-Maçons, dans lesquels on peut voir, d’ailleurs, une branche, ou plutôt une excroissance toute naturelle du protestantisme, ne cachent pas, dans leurs convents, leurs principes de morale intime. Pour eux, la morale catholique n’est qu’un mentor revêche et grognon qui refuse aux pauvres humains toute espèce de satisfactions. Pour se rendre la vie supportable, ils font de la nature leur directeur de conscience. Foin de la continence et de toute espèce de privations! Ils veulent qu’on laisse aux passions leur cours naturel, limité seulement par l’intérêt bien entendu. Voilà la morale à laquelle l’excellent docteur Blatin, un célèbre Maçon d’Auvergne, faisait allusion récemment, quand il disait que les Maçons trouvent licites bien des choses que les catholiques trouvent illicites, et réciproquement[2].

[2] Convent maçonnique de 1895.

La sensualité et l’orgueil: voilà les deux grands ennemis du christianisme. En confessant l’influence du premier, je ne peux guère offusquer que les hypocrites. Nous retrouverons trop tôt l’influence du second.

II

L’IDÉE DE DIEU

Après les passions, qui, d’ailleurs, s’effaçaient soigneusement derrière des motifs plus avouables, le sentiment qui me paraît avoir joué le rôle le plus important dans cette première évolution de mes idées, est un mélange d’orgueil juvénile et d’esprit de révolte contre toute autorité: deux penchants innés dans l’homme, qui ne sont peut-être pas absolument condamnables en eux-mêmes et qui ont leur bon et leur mauvais côté, mais qui ont singulièrement besoin d’un guide ou d’un modérateur.

Notre égoïsme naturel fait de nous-même le centre de l’univers. Notre raison superbe veut que tout lui soit soumis. Nous voulons tout pénétrer. Nous croyons tout savoir, et ce n’est qu’à la longue, à force d’étude--ceux qui étudient--après beaucoup de déceptions--ce qui ne manque à personne--qu’on finit par s’apercevoir qu’on ne sait rien ou pas grand chose. Quelques-uns alors se demandent si ces traditions, ces dogmes, ces mystères, contre lesquels s’était insurgée leur intelligence, ne cachent pas un sens profond. Ce sont les plus philosophes qui en arrivent là. Les esprits bornés se buttent dans leurs négations, impuissants à en saisir davantage, se croyant cependant plus forts que les autres, tandis qu’ils font simplement preuve de leur ignorance de la nature humaine et des enseignements de l’histoire.

Avant d’arriver à ce tournant psychologique, j’étais anti-chrétien, mais non pas athée.

_Ab Jove principium._ En rencontrant Dieu sur son chemin, ma libre pensée ne l’avait méconnu qu’à demi.

Dans tout sujet d’étude, un esprit méthodique cherche, pour élucider la question, à l’envisager d’ensemble, à la résumer, à la synthétiser. Et c’est ainsi que j’avais admis d’abord Dieu comme l’incarnation des mystères du monde, le grand X qu’il appartient à chacun de déchiffrer selon les ressources de son intelligence. Il m’a toujours semblé que le véritable athéisme était un non sens, une impossibilité, s’appliquant à l’une ou l’autre des formes sous lesquelles notre esprit cherche à se représenter Dieu, et que l’idée même de Dieu était bien au-dessus de tout cela, puisqu’il est: en fait, le mystère lui-même qui se manifeste partout, et en esprit le résumé et la perfection de nos conceptions les plus idéales.

Les Francs-Maçons du Grand Orient ont récemment supprimé le Grand Architecte de l’Univers, ce qui était leur façon de nommer Dieu, et chacun sait que cela n’a donné, ni en France ni à l’étranger, une haute idée de leur esprit. Aux objections venues d’Angleterre et d’Amérique, ils ont répondu qu’ils avaient supprimé Dieu pour ne pas blesser les athées qui ne le comprennent pas. Mais, dans ce cas, que de suppressions à faire! Est-ce que nous comprenons mieux la chaleur, l’électricité, la lumière, la pesanteur, que les athées ne comprennent Dieu?--Ce sont des faits, dira-t-on, qui sont l’indice de forces inconnues. Puisqu’on ne refuse pas un nom à ces forces inconnues, n’y a-t-il pas quelque puérilité à proscrire le nom qui, au point de vue philosophique, est la synthèse de toutes les grandeurs et de toutes les forces inconnues?

L’athéisme est une conclusion qui témoigne d’une véritable lacune morale et intellectuelle. Est-ce que personne a jamais soutenu qu’une montre pouvait exister sans un ouvrier? Or, le monde est un immense objet d’art, plein d’obscurités sans doute, mais où éclatent, d’autre part, une harmonie et un ordre admirables, et plus difficile à construire certainement qu’une montre. Si l’on est en droit de taxer d’aveuglement et de folie celui qui dirait qu’une montre s’est fabriquée toute seule, à plus forte raison celui qui dirait la même chose du monde.

Il y a donc un ouvrier. Nous l’appelons Dieu. On peut lui donner un autre nom, mais le fond reste le même, c’est-à-dire que la montre est toujours là, témoignant par son existence de celle de l’ouvrier.

Nous ne le comprenons pas sans doute, mais quoi d’étonnant, étant donnée l’infinité de sa grandeur et de notre petitesse! Est-ce une raison pour nier son existence, surtout quand, à chaque détour du chemin, cette redoutable entité métaphysique se dresse en face de la pauvre humanité, lui posant chaque fois des questions insolubles en dehors de l’idée divine? Au reste, en y regardant bien, n’est pas athée qui veut; la preuve, c’est qu’il ne faut pas presser longtemps un athée pour l’amener à émettre une idée ou un nom: Nature, Hasard, Destin ou Force des choses, qui soit en contradiction avec son prétendu athéisme, puisqu’il répond, avec plus ou moins de circonlocutions, à l’idée fondamentale que les autres se font de Dieu.

Les panthéistes qui ne veulent pas admettre un Dieu personnel et distinct de la matière et qui soutiennent que le monde a existé de toute éternité, me paraissent agrandir et compliquer le problème plutôt que le résoudre. Outre que le simple bon sens repousse leur système, on peut se demander si nous sommes plus avancés aujourd’hui que du temps de Gœthe qui disait à Eckermann: «Je n’ai pas encore rencontré une personne qui sache ce que le mot panthéisme signifie.»

De quelques distinctions et analyses subtiles qu’usent les philosophes, l’esprit humain, poussé par une curiosité invincible à remonter d’une cause à l’autre, ne peut être satisfait que lorsqu’il doit s’incliner devant une cause suprême, qu’il ne comprend pas sans doute, mais qui, sous son voile mystérieux, répond à l’idée, innée en lui, qu’il n’y a pas d’effet sans cause.

Invisible à nos sens, Dieu est indispensable à notre esprit, et la vie de l’âme ne se comprend pas plus sans lui que celle de la terre sans le soleil.

Les astronomes nous ont démontré que la terre tournait à la fois sur elle-même, ce qui fait le jour et la nuit, et autour du soleil, en lui présentant successivement ses deux hémisphères, ce qui fait l’été et l’hiver pour les diverses parties du monde.

De même Dieu est le soleil intellectuel et moral autour duquel tourne l’humanité. Notre esprit ne peut pas plus le comprendre que nos yeux ne peuvent fixer le soleil. Mais l’un et l’autre nous éblouissent de leurs rayons, et il ne faut pas chercher bien longtemps pour trouver les relations qui existent entre les révolutions humaines et les éclipses partielles ou passagères de l’idée divine sur notre planète.

Et voilà pourquoi, au plus fort de ma libre pensée, j’aurais trouvé puéril de nier Dieu.

Le grand ennemi de Dieu dans ce pauvre monde est indiqué dans la boutade d’un humouriste: Au commencement du monde, Dieu créa l’homme à son image; mais l’homme lui a bien rendu la pareille.

Il est certain que les plus sages n’échappent pas à cet anthropomorphisme. Nous faisons toujours plus ou moins Dieu semblable à nous-mêmes; nous lui prêtons trop facilement nos petites passions, nos petites idées, et c’est en le trouvant ainsi défiguré que les gens de petite cervelle croient pouvoir dire: Vous voyez bien: Dieu ne peut pas être ainsi, donc Dieu n’existe pas!

Rien n’est plus naturel après tout que l’anthropomorphisme, et je me demande comment on pouvait y échapper, même après les sublimes visions de la Bible; mais il me semble que depuis l’Évangile il y a quelque chose de changé.

III

NÉCESSITÉ D’UNE RELIGION ET D’UN CULTE

Après avoir reconnu Dieu, il fallut quelque temps à ma libre pensée pour comprendre que son existence impliquait la nécessité d’une religion, par quoi j’entends une façon pour l’homme de régler ses rapports avec l’idéal divin.

Je ne pouvais méconnaître aussi l’utilité sociale de la religion. Les philosophes de tous les temps l’ont reconnue, et l’expérience des siècles la confirme; on ne connaît pas de société humaine qui n’ait eu à sa base une religion quelconque. Si l’on peut admettre que l’individu, très éclairé et très moral déjà, puisse trouver en lui assez de lumière et de force pour s’en passer, il est évident qu’elle est nécessaire à la masse ignorante et impressionnable. Son influence pénètre aux régions du cœur inaccessibles aux lois humaines. Elle crée l’ordre dans le monde moral et constitue la loi des âmes. Hors d’elle, c’est le chaos et l’anarchie. Elle est tellement dans la nécessité des sociétés humaines qu’on ne détruit jamais une religion que pour lui en substituer une autre, de même qu’en politique on ne renverse jamais un gouvernement que pour en mettre un autre à sa place. Manquer de religion, c’est manquer d’un sens; c’est aussi manquer de justice, et Cicéron a justement dit: _Pictas est justitia erga Deum._

La religion est à l’immense majorité des hommes ce que l’instinct est aux animaux. N’étant pas philosophe, heureusement pour elle, la masse a reçu, infusée dans son sang, toute la dose de métaphysique nécessaire à son existence, laquelle se résume dans le sentiment religieux, dans le besoin de croire en Dieu et de se faire une loi morale. Et ce n’est pas sans raison qu’un éminent physiologiste[3] assigne à l’homme la faculté religieuse comme son caractère distinctif, le trait qui le sépare le mieux de l’animal. Cette faculté est le fondement de la morale, car si la morale ne descend pas de Dieu, si elle n’est qu’un produit de la raison humaine, elle ne peut avoir qu’une valeur relative et reste à la merci de sa créatrice. C’est pourquoi, après avoir cru un certain temps à ce qu’on a appelé la _morale indépendante_, j’ai été amené avec le temps à n’y voir qu’une conception absurde, ou tout au moins d’une application extrêmement restreinte.

[3] M. de QUATREFAGES.

De même que la terre est liée au soleil par la force centripète, il faut que la conscience humaine soit _religata_ à son soleil moral qui est Dieu. C’est par cette attraction divine qu’elle peut contrebalancer la force centrifuge, formée par sa mauvaise nature et par ses passions, qui la conduiraient aux abîmes sans le providentiel contrepoids de l’autre.

Les fondateurs de la nouvelle école dite _positiviste_ veulent qu’on fasse abstraction de tout ce qui est hors de la portée de notre esprit et qu’on renonce à s’occuper de Dieu comme étant l’Inconnaissable. Donc, pas de religion. Mais l’inanité de ce raisonnement saute aux yeux. L’inconnaissable n’en reste pas moins, malgré les plus belles théories, la force attractive qui porte l’âme humaine vers un monde supérieur--comme les animaux et les plantes vers la lumière--sans parler des ténèbres, du vide et du néant qu’elle rencontre en dehors de là. Elle est donc invinciblement poussée à une religion quelconque.

Je me suis souvent demandé s’il pouvait exister une théologie capable de satisfaire à la fois une minorité raisonneuse, plus ou moins savante, amoureuse d’analyses à perte de vue, et la masse simple, croyante et synthétique.

Ne sommes-nous pas dans le monde comme les voyageurs dans une diligence, où l’un craignant le froid veut tout fermer, et l’autre craignant le chaud veut tout ouvrir?

N’est-il pas raisonnable de faire des concessions à ceux qui paraissent en avoir le plus besoin, et n’est-ce pas à leur empressement à sacrifier leurs aises et leurs convenances à ceux du prochain, que l’on reconnaît les gens bien élevés et les meilleurs caractères?

Puisqu’il n’y a pas de théologie qui puisse satisfaire tout le monde à la fois, n’est-ce pas aux plus intelligents, ou se croyant tels, à se mettre au niveau des autres, non pas en sacrifiant leurs opinions intimes qui ne relèvent que de leur conscience, mais en ne cherchant pas à imposer à la masse, dont l’esprit est différent du leur, leur propre manière de voir, sur des questions où, d’ailleurs, le plus savant n’en sait pas davantage que le plus ignorant.

Quelque supérieurs qu’ils puissent se croire au commun des martyrs, ils ne peuvent ignorer qu’ils sont sujets aussi à bien des erreurs, et un peu d’humilité ne serait-elle pas la plus belle preuve d’intelligence qu’ils pourraient donner?

En même temps qu’elle munissait chaque individu de l’outil le plus nécessaire au travail de la vie, la religion apprenait aux pasteurs des peuples le seul moyen de bien garder leur troupeau. «Quand on ignore, dit Jouffroy, la destinée humaine, on ignore celle de la société, et quand on ignore la destinée de la société, on ne peut l’organiser. La solution du problème est donc une foi morale et religieuse.»

Et le plus radical des radicaux de notre temps ne disait-il pas récemment que la question sociale n’existerait pas si le christianisme était pratiqué?

Je comprenais donc en principe la nécessité d’une religion, et j’admirais son action sociale. Mais je voulais qu’on s’en tînt à la religion naturelle. J’admettais, comme les protestants _libéraux_ de nos jours, le Dieu intérieur, mais je rejetais comme pratiques superstitieuses, indignes d’un esprit libre, tout culte extérieur et public, et ce n’est que bien longtemps après, surtout après m’être rendu compte de l’attachement obstiné des masses populaires à un culte public, que je compris les profondes racines qu’il avait dans la nature humaine. Vouloir empêcher, en effet, le sentiment religieux de se manifester extérieurement et publiquement, n’est-ce pas comme si on défendait à la pensée de s’exprimer en paroles ou par écrit?

Les _intellectuels_ qui prétendent que le christianisme a fait son temps, ont-ils bien songé à ce qui arriverait s’il venait, en effet, à disparaître, si «la vieille chanson» cessait un moment de bercer les misères humaines? Accordons-leur qu’ils soient plus intelligents que les autres. Ils ne nieront pas, en tous cas, que leur état, à ce point de vue, n’est pas celui du plus grand nombre. Pour un homme instruit, un esprit cultivé, combien d’ignorants! Et même parmi les gens instruits et cultivés, que de lacunes, que de défaillances, que d’incroyables erreurs de jugement et même de sens commun!

C’est étonnant, dit un personnage de comédie, combien les gens d’esprit sont bêtes!--Et encore, lui répond son interlocuteur, c’est qu’ils ne veulent pas le croire!

Et parmi ce qu’on est convenu d’appeler l’élite d’un pays, combien ont le goût des choses métaphysiques et le temps d’en escalader les sommets! Et quand ils le font, n’est-ce pas la tour de Babel, qui en est peut-être l’histoire légendaire?

Est-ce pour cette infime minorité, d’ailleurs impossible à satisfaire, que le grand législateur devait légiférer sans souci de la masse immense qui pense et surtout sent autrement qu’eux?

En dehors, en effet, des philosophes ou simples lettrés, de ceux qui savent penser et en ont le temps, il y a des foules immenses de pauvres diables en lutte avec les nécessités de la vie, qui ont à peine le temps et la force de gagner leur pain quotidien. _Primo vivere, deinde philosophare._ N’est-ce pas un crime de les faire philosopher tandis que leur existence n’est pas assurée?

«La religion, disait fort justement l’auteur d’un petit opuscule publié vers 1840, la religion est le canal nécessaire par lequel les idées d’ordre, de devoir, d’humanité, de justice, coulent dans toutes les classes des citoyens. Peu d’hommes ont les moyens et le temps d’acquérir la science mais avec la religion on peut être instruit sans être savant. C’est elle, et elle seule, qui enseigne, qui révèle toutes les vérités utiles et nécessaires aux hommes de toutes les conditions[4].»

[4] ALLIGNOL, _De l’état actuel du clergé en France_.

M. Barthélemy Saint-Hilaire a résumé d’un trait la même idée en disant que «la religion est la philosophie du peuple». Et c’est une philosophie bien supérieure à celle des philosophes, à laquelle aboutit, pratiquement d’ailleurs, toute philosophie vraiment digne de ce nom. Toutes les religions ont enseigné aux hommes la vertu, le travail et la justice; la religion chrétienne a couronné ces enseignements en leur apprenant la résignation et le sacrifice. N’ont-elles pas ainsi mieux fait pour les classes déshéritées que ceux qui les poussent à la révolte contre des états de choses qui ne sont souvent que les résultats inéluctables des lois de la nature?