Part 3
Le même ouvrage rectifie les préjugés trop répandus sur le petit nombre des élus. Ces préjugés, accrédités par un discours de Massillon qu’on aurait dû mettre à l’Index, sont le fait d’une opinion mal éclairée bien plus que de l’Église. Le jansénisme a fait ici beaucoup de mal. Il y a beaucoup plus d’élus qu’on ne croit, et Dieu est meilleur que des excès de zèle ne le font entendre. «Nous pouvons espérer, dit le P. Faber, que Dieu ne juge pas comme les hommes et que la grande majorité des catholiques seront sauvés.» De ces paroles on peut rapprocher celle d’un des regrettés collaborateurs de cette collection, qui, après avoir parlé de l’enfer dans le même sens que nous, n’hésite pas, comme le P. Ventura et tant d’autres, à ouvrir le ciel, même aux hérétiques, aux schismatiques et aux païens qui ont été justes et de bonne foi[6].
[6] Voir le _Mal_, par l’abbé Constant, docteur en théologie. Bloud et Barral (_collection Science et Religion_).
Une autre conversation avec mon vieil aumônier me revient ici en mémoire. Ce digne prêtre était revenu de ses longues campagnes très frappé de la nécessité d’une forte discipline dans l’année. Sans doute, disait-il, il y a bien des détails des règlements dont l’infraction n’atteint pas la force de l’armée, mais si on se néglige, si on raisonne, le relâchement dans l’ensemble est à craindre, et rien de plus grave. De même, la discipline est nécessaire dans l’Église: pour les dogmes comme pour la pratique courante.
--Est-ce qu’il faut accepter le ciel et l’enfer comme on nous les dépeint? lui dit quelqu’un.
--Comment les dépeint-on?
L’interlocuteur peignit un ciel ou l’on s’ennuyait et un enfer où l’on rôtissait.
--Il me semble, dit l’aumônier, que ceux qui précisent et matérialisent ainsi la récompense ou la punition qui nous attendent dans l’autre vie, sont bien hardis et ne méritent ni un brevet d’invention ni un compliment sur l’originalité de leur esprit. Soyons plus humbles. Nous savons que Dieu est juste et qu’il nous récompensera ou nous punira mieux que nous ne pouvons l’imaginer. Mais n’allons pas plus loin, et, en songeant que les peintures courantes ont répondu et peuvent encore répondre à des nécessités sociales, sans être des articles de foi, ne nous prononçons sur leur sujet qu’avec réserve. L’enfer est peut-être un gendarme dont on a grossi les traits et la sévérité, mais songeons qu’en le ramenant avant l’heure à des proportions plus humaines, nous risquons d’encourager les maraudeurs.
--Enfin qu’en pensez-vous?
--Moi, j’en pense ce qu’il me plaît dans mon for intérieur, et, bien convaincu de la bonté de Dieu autant que de sa justice, je pense avant tout que chacun ferait bien d’imiter à cet égard la prudence de l’Église.
IX
LA RAISON ET LA FOI
Pendant longtemps j’ai considéré la raison comme un juge sans appel, devant lequel il fallait toujours s’incliner, attendu que contester sa compétence, c’était encore la reconnaître, puisqu’il n’y a pas moyen sans elle d’argumenter contre elle.
Et je croyais cet argument irréfutable.
Plus tard, je réfléchis qu’il y avait plus d’une question préalable à vider.
Qu’est-ce d’abord que la raison?
N’est-ce pas un mot sur lequel on a déraisonné beaucoup plus que de raison?
Est-ce une faculté aussi simple qu’on le dit? Est-ce une reine absolue, et n’a-t-elle pas auprès d’elle des conseillers, sans lesquels elle ne peut rendre, suivant les cas, de verdicts parfaitement valables?
On enseigne aux élèves de philosophie que la raison est la faculté pour notre esprit de voir au-delà de l’apparence des choses, de comparer, de juger, en un mot de raisonner. On leur apprend, en outre, que c’est une des trois facultés de l’âme; les deux autres sont la sensibilité et la volonté.
Nous sommes donc en présence d’une trinité psychique dont on a distingué les membres pour les besoins de l’analyse, mais qui n’en constitue pas moins un bloc indivisible.
Pour moi, je pense que l’âme a son instinct comme le corps, pour la prémunir de certains dangers que la raison ne saurait lui montrer, ou pour lui faire apercevoir des vérités qui, autrement, lui resteraient cachées. Cet instinct, qui procède de la sensibilité ou sentiment, est en quelque sorte le prolongement de la raison, sa partie ailée, la plus essentielle pour un certain ordre de connaissances.
Quand il s’agit, par exemple, du grand problème de notre origine et de nos destinées, vouloir que l’homme l’aborde avec la raison pure, la froide raison, c’est vouloir qu’un soldat aille au combat à moitié désarmé. C’est le priver de son arme la meilleure, car le sentiment qui marque la direction à suivre, qui synthétise le but avant qu’on puisse l’apercevoir, porte plus loin que la simple raison. Celle-ci peut lui servir de modérateur, mais elle serait folle de ne pas user de sa flamme et de sa lumière.
C’est dans cet ordre d’idées que M. Ollé-Laprune dit: «Le vrai philosophe pense avec son être tout entier. Il pense, en faisant concourir à sa pensée et l’imagination et le sentiment, et d’une certaine manière l’organisme même, car il pense en homme et humainement. Il pense en s’appuyant sur le sol qui le porte, en demeurant en contact avec l’humanité dont il fait partie, avec les vivants, avec les morts; la pensée d’autrui, la pensée du genre humain, grâce à la parole, lui sont présentes et entrent dans sa substance. Il pense enfin, attaché à Dieu, principe, soutien, lumière, règle de toute pensée... Qu’on aille à la recherche de la vérité avec une âme mutilée, c’est ce que je ne puis comprendre...»
Le rationalisme qui, en fait, est la négation brutale de toute religion, est, en théorie, la prétention d’obliger la religion à donner la preuve des vérités qu’elle enseigne. Il n’y a pas, dit-il, deux ordres de connaissances: la science et la foi; les articles de foi ne sont pas admissibles sans un certificat de la science.
En quoi le temps et la réflexion m’ont fait voir qu’il commettait une grosse erreur, en méconnaissant les droits du sentiment et en voulant faire juger à la raison pure des questions qui ressortent du tribunal tout entier.
La Raison dans mes vers conduit l’homme à la Foi,
dit Racine le fils, entendant évidemment par ce mot l’action combinée de la raison pure et du sentiment. Les théologiens ne sont pas tout à fait de son avis; ils pensent que la raison peut produire un état favorable à la foi, mais qui doit être fécondé par la grâce.
Qu’on le veuille ou non, l’âme est invinciblement portée à une synthèse suprême, à une foi quelconque. Pour arriver à la meilleure, ce n’est pas trop de toutes les facultés de l’esprit et du cœur. Il faut de plus, croyons-nous, quelque humilité personnelle, ce qui se rapproche de la thèse des théologiens; et le Moyen Age, ce siècle de soi-disant obscurantisme, montrait plus de connaissance de la nature humaine que les novateurs modernes, quand il disait:
_Nulla ratio si non sit oratio_;
il n’y a pas de raison sans oraison; ce qui signifie simplement que la raison s’égare si elle ne reconnaît pas un principe supérieur et ne sait pas s’humilier devant lui. L’oraison est aussi une sorte de retour sur soi-même: _recogitatio_; en sorte que ce mot veut dire à la fois prière et réflexion.
La raison, telle qu’on la conçoit de nos jours, qui refuse de s’incliner devant un Être supérieur, qui prétend se passer de lui et ose tenir pour non avenues les traditions de foi des générations précédentes, est exactement le contrepied de la haute raison d’autrefois qui priait et réfléchissait. Elle n’est pas autre chose, en définitive, que la déification du moi, et comme il n’y a rien de si dissemblable que le moi, comme la raison pour chacun est sa propre raison et non pas celle du voisin, on conçoit la confusion et le désordre qui doivent résulter d’un pareil système.
Les catholiques ne repoussent pas la raison, mais seulement son emploi exclusif et surtout son rôle dominant dans la recherche de la vérité. Ils disent que la religion vient de Dieu comme la foi, et qu’il n’y a pas, qu’il ne peut pas y avoir entre elles de véritable désaccord. Ils enseignent qu’il y a deux ordres de connaissances, qu’on arrive aux uns par la raison, et aux autres par la foi.
Ils font observer que les actes de foi sont la monnaie courante de l’existence, et que les plus savants eux-mêmes sont obligés d’en faire constamment, n’ayant ni le temps ni parfois la possibilité de vérifier les conclusions qu’ils ont adoptées sur la foi d’autrui. En dehors des physiciens, combien, par exemple, peuvent se rendre compte du nombre incroyable de vibrations que représentent la chaleur, la lumière et l’électricité? Et en dehors des astronomes, combien ont de sérieuses raisons de croire que la terre tourne autour du soleil, et que l’univers est peuplé d’une infinité de mondes, dont le nôtre peut à peine donner une idée! Par suite de quoi, on a bien raison de dire que la science exige encore plus d’actes de foi que la religion.
Ici encore il nous faudrait insister sur la prodigieuse marque d’orgueil que donnent ceux qui prétendent aujourd’hui, avec leur parcelle de raison, ne pas avoir à tenir compte du majestueux ensemble des traditions du passé.
Celui-ci pourrait, en se plaçant sur leur propre terrain, répondre qu’il a donné le plus bel exemple de l’exercice de la raison humaine: celui de cette même raison sachant se brider elle-même, s’assujettissant volontairement à certaines règles, dont elle a reconnu la justice et l’utilité.
Est-ce que la raison ne trouve pas partout, dans ses propres réflexions comme dans le spectacle des faits, des motifs de se brider?
Quelle est la plus raisonnable, de la raison qui ne veut reconnaître aucune limite, aucune supériorité, aucune mesure, ou de celle qui, convaincue par l’étude d’elle-même, par le sentiment de son impuissance, par l’expérience de la vie, s’incline devant la majesté et la puissance de l’inconnu, tient compte des traditions, accepte les mystères, subit l’influence religieuse?
Il est évident qu’une foule de choses sont au-dessus de notre intelligence.
Cependant nous sommes pressés de savoir, de connaître, de _relier_ le visible à l’invisible, la matière à l’esprit. La foi est une nécessité de notre esprit, un besoin de notre cœur. La foi, c’est la confiance en Dieu, le repos dans un état d’esprit supérieur. C’est une sorte de vie surnaturelle.
La preuve en est dans le fait qu’elle a poussé spontanément partout où il y a eu une société humaine.
N’est-ce pas la plus haute raison que celle qui nous dit: Acceptez celle des religions qui vous paraîtra la meilleure--qu’elle soit le produit d’une révélation, ou seulement le produit de la sagesse et de l’expérience des siècles?
En examinant de plus près les deux facultés maîtresses de l’âme: la raison et le sentiment, il me parut qu’elles correspondaient à deux besoins également puissants: celui de raisonner et celui de croire. Ces deux facultés se suppléent parfois l’une l’autre, mais il est rare qu’aucune d’elles se laisse complètement étouffer. Le malheur est que chacune a des partisans exclusifs.
Quand la raison s’éveille et commence à se posséder, il est difficile d’échapper à ses ivresses et à ses entraînements, et l’on est toujours disposé à lui sacrifier la part de l’autre légitime maître du logis. Plus tard, celui-ci se fait apprécier à son tour et reprend ses droits. Les épreuves de ce bas monde, auxquelles personne n’échappe, donnent naissance à des pensées et à des aspirations que la raison ne peut satisfaire et provoquent une révolution morale dans laquelle le sentiment religieux prend sa revanche et empiète même quelquefois sur le domaine de la raison. Heureux ceux qui savent s’arrêter au point juste et maintenir l’équilibre entre ces deux souverains de l’âme humaine!
X
DEO IGNOTO
Qui que tu sois, Cause suprême, Être incompréhensible, écoute mon humble prière.
Je puis me tromper dans ma façon de te concevoir, mais c’est toujours ta réalité divine que j’adore à travers les nuages dont tu as voulu t’envelopper.
Sois indulgent aux efforts que je fais pour me rapprocher de toi, au moyen de l’intelligence que tu m’as donnée.
Est-il vrai qu’outre les révélations qui jaillissent de la grandeur et de la magnifique harmonie de l’univers, et de celles que nous trouvons au fond de notre conscience, tu as voulu nous parler directement par une bouche humaine?
Est-il vrai que tu as daigné venir à nous, en la personne du Christ, pour nous enseigner la pure doctrine de la charité, de l’abnégation, du sacrifice, jusque-là ignorée de la pauvre humanité?
Ma raison refuse encore de croire à cette manifestation extraordinaire et ne veut voir dans le Christ que le plus grand des législateurs humains. Toutefois, comme rien ne répond mieux que la vie et les enseignements du Christ à l’idéal divin, elle se demande s’il est juste de lui refuser les hommages que ce caractère nous impose.
En supposant qu’il ne soit pas Dieu, pourrais-tu, grand Être inconnu, trouver mauvais que nous l’adorions, puisque c’est toi que nous adorerions en lui?
XI
LA RÉVÉLATION CHRÉTIENNE
Voilà l’état d’âme dans lequel je suis resté bien longtemps avant d’arriver à la foi chrétienne.
J’avais beau me dire, avec Rousseau, que «l’Évangile a des caractères de vérité si grands, si frappants, si parfaitement inimitables, que l’inventeur en serait plus étonnant que le héros», mon esprit ne pouvait se décider à admettre tant de dogmes mystérieux, et notamment l’Incarnation, trouvant qu’il y avait là un bien petit moyen pour un Être aussi grand que Dieu.
Il est vrai qu’après m’être efforcé de trouver mieux, je revenais bredouille et passablement écœuré de mon voyage à travers les systèmes qu’on a essayé de mettre à la place. Peut-être aussi la violence et la mauvaise foi des attaques dirigées contre le christianisme, en me le rendant plus sympathique, ont-elles contribué à diminuer la distance qui me séparait de lui.
L’histoire m’apprit qu’il avait été dans le passé calomnié au delà de toute mesure, en même temps que le spectacle du temps présent me montrait ses ennemis d’aujourd’hui aussi intolérants qu’ont pu l’être les plus fougueux persécuteurs d’autrefois, outre que ce nouveau fanatisme est infiniment plus bête que ne semblaient le comporter les mœurs actuelles.--A preuve, la mesure du Franc-Maçon, ministre de la marine, interdisant le deuil des navires le vendredi saint, sachant bien que le moral de l’immense majorité des marins sera atteint par cette blessure faite à leur sentiment religieux--de même, d’ailleurs, que l’âme du pays tout entier est atteinte par la politique anti-religieuse que nous subissons.
Car la terre est un navire, et les marins qu’elle porte dans l’espace ont encore plus que ceux de nos mers des motifs d’adorer le suprême Inconnu et de chercher dans la foi des motifs de force et d’espérance, en attendant qu’on ait trouvé ailleurs--si cela se peut en dehors du christianisme--le mot de l’énigme, c’est-à-dire le secret de leur origine et de leur destinée. Et ceux qui prétendent réprimer en eux ce besoin naturel de respect et de foi, non seulement font preuve de présomptueuse ignorance, mais encore commettent une mauvaise action, en risquant de paralyser l’action du grand équipage de l’humanité et de lui enlever la confiance nécessaire à sa difficile navigation.
Un autre exploit de la Franc-Maçonnerie,--car c’est chez elle qu’il faut toujours chercher le dernier mot des aberrations modernes, exploit d’ailleurs particulièrement ridicule--a été de déshabiller la plus belle des vertus chrétiennes pour lui mettre des habits de garçon en la baptisant Altruisme. La Charité s’en est vengée, en continuant ses miracles de bienfaisance, tandis que le malheureux altruisme attend encore, au fond des loges, l’effet de cette mascarade réjouissante.
Étudiant le christianisme plus à fond, je vis mieux tout ce qu’il contient d’harmonie avec les lois de l’âme, de la société et de la nature. Il n’y a rien en lui, comme dit de Maistre, qui n’ait ses racines dans les dernières profondeurs du cœur humain.
Les sacrements, dans lesquels je ne voyais jadis que des pratiques superstitieuses, me frappèrent par leur intime connaissance de notre nature. N’avons-nous pas vu, l’autre jour, un journal protestant d’Allemagne, regretter que la Réforme ait aboli la confession--rappelant, sans s’en douter, le mot de Lamennais, que la confession a été créée pour empêcher le péché de pourrir au cœur de l’homme? Et cette réforme serait probablement vite effectuée dans le protestantisme, si elle n’en impliquait une autre que les pasteurs n’accepteront jamais, c’est-à-dire le retour au célibat ecclésiastique, attendu que la qualité de confesseur et celle d’homme marié sont incompatibles.
L’Eucharistie, le plus incompréhensible des mystères, non seulement parle au cœur, mais laisse soupçonner sa compréhensibilité à chaque découverte de la science, laquelle tend de plus en plus à formuler le principe: Tout est dans tout. Si on connaissait bien à fond le mystère d’une goutte d’eau, on connaîtrait celui de l’univers.
Quand les savants disent que les ailes du cousin exécutent quinze mille battements par seconde; qu’il faut trois millions d’atomes d’éther pour faire une molécule qui n’a pas un millimètre de long; que ces atomes, pour produire la chaleur et la lumière, font quatre cent trente trillions d’ondulations par seconde; que les rayons Rœntgen donnent jusqu’à deux quintilions de vibrations à la seconde et qu’il existe dans les agents de la nature des vibrations encore plus nombreuses, etc., etc., est-ce qu’ils ne présentent pas aux intelligences, même les plus cultivées, des mystères non moins inconcevables que ceux de la religion chrétienne?
La prière chrétienne qui, je dois l’avouer, m’avait souvent ennuyé quand j’étais jeune, et dont je n’avais pas saisi plus tard la profonde philosophie, m’apparut comme un lest et une consolation; elle nous retient dans le sentiment de notre petitesse et elle nous fait trouver un charme dans la contemplation de l’idéal divin dont elle évoque la présence et le secours. Il n’est pas besoin de formules pour la véritable prière: il suffit d’élever son âme à Dieu; les plus courtes et les plus simples sont les meilleures. La prière produit tous les jours des miracles d’apaisement, de patience et de courage. Et comme ses effets heureux apparaissent parfois avec la dernière évidence, les rationalistes ont imaginé une explication ingénieuse: ce n’est pas d’elle que viennent les résultats merveilleux qu’on ne peut nier, c’est de l’_autosuggestion_. Une dame, à qui son médecin, disciple de Charcot, faisait cette réflexion, lui disait finement le lendemain: Je vais bien mieux aujourd’hui, m’étant très bien autosuggestionnée, grâce à Dieu!
Ou trouve-t-on ailleurs que dans la doctrine chrétienne les satisfactions que peuvent désirer une haute intelligence et un cœur délicat?
Et Montesquieu, n’a-t-il pas raison de dire: «La religion chrétienne, qui ne semble avoir d’autre objet que la félicité de l’autre vie, fait encore notre bonheur en celle-ci»?
Plus j’ai vu, plus j’ai étudié, plus il m’a paru que tous les systèmes soi-disant philosophiques ne faisaient que remplacer la révélation chrétienne par des suppositions encore plus invraisemblables, compliquant les problèmes au lieu de les résoudre, sans parler de leurs effets déplorables sur la vie individuelle et sociale.
Les Évangiles sont aussi remarquables par ce qui s’y trouve que par ce qui ne s’y trouve pas. Que l’on veuille bien songer aux démentis que l’expérience des temps et les découvertes de la science auraient pu donner à une inspiration moins éclairée que celle du Christ. Or, sa doctrine est inattaquable aujourd’hui comme il y a vingt siècles. De là à la considérer comme divine, y a-t-il bien loin?
Si les preuves historiques de la divinité du Christ me paraissaient insuffisantes, les preuves morales m’éblouissaient.
Les philosophes de nos jours insistent, comme ceux du siècle dernier, sur les analogies que présente le christianisme avec d’autres religions plus anciennes. Tous les dogmes chrétiens, la morale chrétienne elle-même, se retrouveraient, suivant eux, dans les livres sacrés de l’Égypte, de l’Inde et de la Chine. Jésus ne serait qu’un plagiaire de Boudha ou de Confucius.
Tout cela est faux ou exagéré. La révélation chrétienne n’exclut pas la révélation naturelle qui parle à l’homme par sa raison et qui a trouvé de beaux interprètes dans les philosophes anciens et dans les fondateurs des vieilles religions, mais qui n’a pas dépassé les notions de justice, de bonté et d’humanité, tandis que la révélation chrétienne s’est élevée à une sublimité morale qu’on n’avait pas soupçonnée jusque-là:
Par le précepte de rendre le bien pour le mal;
Par le sacrifice;
Par la promesse de miséricordes infinies;
Par la fusion de l’âme humaine dans l’idéal divin, contenue dans l’Eucharistie;
Par un ensemble de sentiments et de doctrines, tellement au-dessus de l’humanité, qu’ils faisaient dire à Lamartine:
Oui, de quelque faux nom que l’avenir te nomme, Nous te saluons Dieu, car tu n’es pas un homme. L’homme n’eût pas trouvé dans notre infirmité Le germe tout divin de l’immortatité, La clarté dans la nuit, la vertu dans le vice, Dans l’égoïsme étroit la soif du sacrifice, Dans la lutte la paix, l’espoir dans la douleur, Dans l’orgueil révolté l’humilité du cœur, Dans la haine l’amour, le pardon dans l’offense, Et dans le repentir la seconde innocence. Notre encens à ce prix ne saurait s’égarer, Et j’en crois des vertus qui se font adorer.
Finalement, comment ne pas être frappé de l’œuvre accomplie par le christianisme?
Comme on reconnaît l’arbre à ses fruits, c’est à son action sur le monde qu’on doit reconnaître la vraie religion.
Et comme le christianisme seul a produit et produit tous les jours les vertus que la voix unanime des consciences proclame supérieures à l’humanité: l’humilité, la chasteté, le sacrifice; comme il a ainsi renouvelé le monde et qu’il est impossible de nier son triomphe historique qui est un miracle autrement grand que ceux des Évangiles, il me parut qu’il n’était que juste et raisonnable de lui reconnaître un caractère supérieur au pouvoir de l’humanité.
XII
JÉSUS-CHRIST EST-IL DIEU?
Une pensée, déjà exprimée dans la prière _Deo ignoto_, devint bientôt, chez moi, l’idée dominante.
Si le Christ n’est pas Dieu, il est au moins dans la direction de Dieu.
C’est Dieu qu’on adore en lui.
On peut se tromper dans la forme; on ne se trompe pas dans le fond, dans le but.
En nous montrant Dieu en lui, notre raison, guidée par un sentiment supérieur, ne se trompe pas.
Lors même que le Christ ne serait pas Dieu, il serait encore sage, pour ceux qui répugnent à cette hypothèse, de l’accepter comme tel.
Qui de nous, en effet, est capable de se faire une idée de Dieu, de le définir autrement que par la formule très haute, très vague, que c’est l’idéal, le résumé de toutes les perfections et de toutes les puissances, sans qu’aucune forme, aucune expression, puisse donner sa mesure?
Notre cerveau étant incapable de le comprendre autrement, pourquoi lui refuserions-nous le droit de se montrer à nous sous une forme et dans des conditions accessibles à nos sens et à notre intelligence?
En ajoutant à cela que le Christ représente la vie la plus pure, la morale la plus élevée, tout ce qui répond le mieux à l’idéal divin, il me sembla que je réfutais très raisonnablement toutes les objections tirées de l’invraisemblance d’un Dieu fait homme pour venir nous révéler les plus sublimes vérités.