Chapter 1 of 3 · 36080 words · ~180 min read

PARTIE I

Le train s’arrêta. Sur toute la longueur des voitures, une voix monotone d’employé annonça:

--Villers-sur-Mer!... Villers!

Des portières s’ouvrirent. Celle de son compartiment repoussée d’un geste vif, France Danestal--France, diminutif de Françoise--sauta sur le quai, aspirant à pleines lèvres la chaude brise d’août. Ses prunelles, très larges dans l’iris extraordinairement bleu, cherchaient tout de suite la mer, entrevue du wagon. Mais le train la lui masquait encore; et, seulement, elle aperçut le lointain vert des coteaux boisés qu’un éclatant soleil marbrait d’ombres crues.

--Eh bien! France, si tu voulais bien aider ta sœur à descendre son sac de voyage? jeta Mme Danestal avec un peu d’impatience, devant la distraction de sa plus jeune fille qui obligeait la sœur aînée, la très jolie et très élégante Colette, à se débrouiller seule au milieu de ses menus bagages.

France, rappelée à elle-même, tendit les bras et reçut tous les sacs, ombrelles, châles que lui passaient en abondance ses compagnes de route; puis elle aida sa mère, qui était un peu forte, à descendre des hauteurs du wagon. Colette, à son tour, avait sauté à terre et humait avec plaisir la brise de mer qui effleurait d’une bienfaisante caresse l’imperceptible brûlure de ses joues colorées par la chaleur de ce jour d’été.

Le train s’ébranlait vers Houlgate. Mme Danestal, volontiers tourmentée de petits soucis, interrogea, prise d’inquiétude:

--Vous êtes sûres, mes enfants, que nous n’avons rien oublié? France, tu as bien regardé, dans le compartiment?

--Oui, mère. Vois toi-même, nos colis, nos innombrables colis! sont autour de nous. Maintenant, allons retrouver nos malles pour gagner l’hôtel, où peut-être il fera frais.

Vive, fine comme une Tanagra, elle se détournait et, suivant le flot des voyageurs amenés par la saison commençante d’août, elle s’engagea sur la voie à franchir, de ce pas ailé, souple, des créatures très jeunes.

Derrière elle, plus lentes, soigneuses de leurs aises, Colette et sa mère traversaient aussi, Mme Danestal trébuchant un peu sur l’acier des rails.

Tout de suite, le regard de France avait couru vers le large horizon de mer qu’elle apercevait enfin, miroitant et bleu, par delà les vergers plantés de pommiers, les bouquets d’arbres des jardins, les toitures effilées des villas. Mais au passage, les larges prunelles--où la vie luisait ardente--s’arrêtèrent retenues par une silhouette masculine campée devant la porte de sortie des voyageurs. Et aussitôt un petit sourire où il y avait de la malice, avec un peu de dédain, souleva sa lèvre expressive. Elle murmura:

--Oh! cette Colette!... Je comprends pourquoi elle a pris tant de soin de bien remettre son voile!

Arrêtée sur le quai, elle se détournait inconsciemment, regardant sa sœur qui arrivait aussi fraîche de visage et de toilette que si elle sortait en droite ligne de sa chambre. Elle venait de voyager cinq heures, et pas une ondulation n’était dérangée sur la nuque dorée; il n’y avait pas un faux pli sur le col de mousseline d’une impeccable fraîcheur, pas trace de fatigue sur la peau d’un éclat de fleur, rosée comme la blouse de toile de soie qui moulait une taille incomparable; pas ombre de poussière sur la jupe coupée savamment pour trahir à souhait la ligne parfaite des hanches.

En femme habituée à éveiller l’attention partout où elle paraissait, Colette, caressée au passage par la muette flatterie des regards, avançait avec une apparente indifférence de déesse pour l’hommage des foules. Mais, tout de suite, ses yeux avaient distingué le jeune homme aux allures de clubman en villégiature qui, descendu de la charrette anglaise qu’il conduisait, attendait sur le quai qu’elle daignât recevoir son salut.

Et une bouffée de plaisir lui monta au cerveau... Allons, la partie s’engageait bien! Paul Asseline était toujours sous le charme. A elle de profiter de toutes les facilités qu’allait lui offrir la vie de bains de mer, pour achever la conquête de ce millionnaire que souhaitaient séduire toutes ses ambitions de jolie fille du monde sans fortune et avide de luxe.

Lui, un peu rouge sous le hâle de la peau brûlée par l’air marin, s’inclinait ravi, une allégresse mal contenue dans ses yeux clairs, dont l’expression était bonne et douce, pas très intelligente. Tout à la joie de sentir dans la sienne la petite main gantée coquettement, il oubliait même de saluer France, aussi bien que de présenter son compagnon de promenade, un grand garçon d’une trentaine d’années, qui, resté discrètement en arrière, observait la scène avec une lueur de curiosité et d’amusement dans ses prunelles grises. Souriant et troublé, Asseline enfilait au hasard phrase sur phrase à l’adresse de Mme Danestal et s’excusait de sa présence à la gare.

--J’espère, madame, que vous ne me trouverez pas indiscret d’être venu ainsi vous présenter mes hommages dès la première minute de votre arrivée.

--C’est, au contraire, très aimable à vous. Mais vous en saviez donc l’heure?

Il rougit derechef:

--Je m’étais permis de passer à votre hôtel pour m’en informer, désirant pouvoir vous offrir mes services de vieil habitué de Villers, au cas où j’aurais l’occasion très heureuse de vous être bon à quelque chose.

Correctement, il s’adressait à Mme Danestal; mais France, autant que Colette elle-même, savait bien que, en cet instant, une seule personne existait pour lui dans la gare de Villers. Sa jeune perspicacité avait été aiguisée par les spectacles de la vie mondaine menée à la suite de sa mère et de sa sœur, aussi bien que par les conversations entendues journellement dans le milieu éclectique, très parisien et très lettré, où vivait son père, Robert Danestal, l’auteur illustre de divers poèmes, surtout de très beaux sonnets, qui lui avaient ouvert l’Institut.

Tout en aidant sa mère dans la corvée de reconnaître les bagages, elle observait d’un œil clair, un peu méprisant, les manèges de la savante coquetterie de Colette. Celle-ci, en apparence, tout occupée de ses malles, continuait, en réalité, à envelopper des grâces de son sourire et de son regard bleu tendre le jeune homme qui la suivait avec une docilité fervente de caniche ou d’amoureux.

«Il est touchant vraiment! précisa la pensée moqueuse de France; et elle est admirable! C’est une artiste en son genre. Si elle ne part pas fiancée de Villers, il faudra vraiment que la famille Asseline soit prodigieusement forte. Il est vrai que ce bon Paul n’a pas l’air doué d’une volonté de fer...»

Il paraissait, en effet, un de ces excellents garçons un peu mous, d’humeur aimable et d’intelligence paisible, qui n’ont d’autre souci que de se laisser vivre aussi agréablement que possible, trouvant tout naturel de posséder une grosse fortune qu’ils seraient incapables de gagner.

Que Colette eût le talent de dominer et de diriger sa limpide volonté, et elle était sûre d’atteindre enfin ce port du mariage riche auquel, sans succès, elle essayait de parvenir depuis son officielle entrée dans le monde, quatre ans plus tôt.

Car c’était une personne pratique et point du tout sentimentale que la très jolie Colette Danestal. Ayant vu autour d’elle, depuis son enfance, de continuelles difficultés d’argent dans une maison où les fantaisies artistiques--et autres--du père, les goûts mondains de la mère, s’accommodaient fort mal de revenus plutôt modestes, elle s’était bien juré, instruite par l’expérience, d’échapper pour son compte, dans l’avenir, à de pareils soucis! Et cela, de par la grâce de sa jeune beauté, dont elle se sentait capable d’user avec toute la science nécessaire.

A aucun prix, certes, elle n’eût suivi l’exemple de sa sœur aînée, Marguerite, qui, quelques années plus tôt, avait fait la folie d’un mariage d’amour avec un garçon de bonne famille, sans nulle fortune, et qui, depuis lors, végétait avec lui dans les pays perdus où le retenait un modeste poste dans les Forêts.

Douée d’un sens très net de la réalité, Colette savait à merveille que les filles à peu près sans dot, et cependant désireuses de se marier richement, ne peuvent exiger tous les mérites et qualités chez ceux qui daignent songer à les épouser, étant pourvus de belles rentes. Et sagement, sans grand effort d’ailleurs, elle s’était dit que si la destinée lui offrait un mari capable de satisfaire ses goûts de luxe, homme du monde autant que possible, elle le tenait quitte du reste, certaine de trouver toujours le moyen d’être, ensuite, heureuse à sa guise.

Seulement jusqu’alors, si adroite fût-elle, si fêtée partout où elle apportait le rayonnement de son joli visage, elle n’était pas parvenue à conquérir le fiancé d’élection, c’est-à-dire très fortuné, qu’elle ambitionnait, bien qu’elle s’y employât avec un art qui révoltait sa jeune sœur. Celle-ci ne le lui pardonnait pas, trop indépendante et trop fière pour admettre une excuse à cette infatigable chasse.

Presque une honte, elle éprouvait en pensant que c’était afin d’arriver au dénouement conjugal souhaité par Colette qu’avait été choisie cette villégiature à Villers, où les richissimes Asseline, fabricants de toiles d’emballage, bâches, etc., possédaient une superbe villa.

Mme Danestal, d’ailleurs, ne partageait en rien ce sentiment, ravie, au contraire, de l’empressement de Paul Asseline, en bonne mère, extrêmement désireuse de marier, et de bien marier, ses filles... A commencer par Colette, dont la beauté, l’élégance, la science de la toilette flattaient son amour-propre; avec qui elle était en parfaite union de goûts mondains; toutes deux dominées sans cesse par la pensée de bien remplir, avec des ressources limitées, leur personnage de femmes très «chic» dans le Tout-Paris dont elles faisaient partie.

Aussi, quand les malles retrouvées, chargées, Asseline dut se résigner à ouvrir devant elle la porte de l’omnibus, elle lui dit avec effusion:

--Combien vous avez été aimable de venir ainsi à notre rencontre! J’espère que vous me fournirez bientôt l’occasion de vous en remercier mieux. J’irai voir madame votre mère. Mais n’oubliez pas que nous comptons sur votre prochaine visite!

--Madame, je serai trop heureux d’aller vous présenter mes hommages à l’hôtel, dès que je pourrai le faire sans vous déranger. Vers quelle heure ce serait-il possible?

--Oh! nous ne sortirons guère au commencement de l’après-midi... Colette et moi, nous redoutons beaucoup la chaleur. Pour ma part, je circule fort peu... Mais mes filles adorent la plage!...

Il glissa, avec autant de diplomatie qu’il en était capable:

--On y a, en ce moment, de très beaux couchers de soleil! Je suis sûr que celui de ce soir va être magnifique!

Imperceptiblement, il s’était tourné vers Colette qu’il enveloppait d’un regard heureux et suppliant. Mais elle voyait revenir France, dépêchée par sa mère pour un renseignement, dans la gare; et elle dit simplement, avec un sourire qui était la séduction même:

--Je ne sais trop si j’aurai le loisir de sortir tantôt, car nous allons être occupées par notre installation... Peut-être cependant, vers cinq heures et demie, pourrai-je m’échapper un instant pour descendre jusqu’à la plage... Au revoir...

Elle lui tendait la main. Il serra les doigts si fort, à l’anglaise, qu’il froissa un peu la peau fine, sous les bagues... Mais elle se montra à la hauteur de la situation et ne broncha pas, montant à son tour dans l’omnibus, d’un mouvement qui découvrit son pied menu, irréprochablement chaussé de cuir fauve. France la suivit et la voiture s’ébranla pour descendre la côte qui s’enfonçait dans le joli pays vert.

Alors Asseline, réduit à sa seule société, n’étant plus absorbé tout entier par la présence de Colette, se souvint qu’il avait un compagnon de promenade et, un peu confus, revint vers la charrette anglaise dans le voisinage de laquelle l’attendait patiemment son ami. Celui-ci avait encore en main un petit album sur lequel, pour occuper le temps, sans doute, il venait de crayonner quelques croquis.

--Mon vieux, je vous demande pardon de vous avoir ainsi laissé en panne, fit Asseline de son accent de bonne humeur. Mais je me suis trouvé retenu auprès de ces dames...

--Très bien, très bien! je ne vous en veux pas... J’ai dessiné et ainsi le temps ne m’a pas semblé long. Vous m’aviez fourni de très intéressants modèles...

--Vous avez fait le portrait de Colette... de Mlle Danestal, veux-je dire... Je puis voir, n’est-ce pas?

Claude Rozenne se mit à rire et ses traits s’éclairèrent d’une expression très jeune.

--Pouvez-vous voir?... De quel droit?... Enfin!... Regardez...

Il lui tendait le carnet ouvert et Asseline, alors, jeta une exclamation dépitée:

--Comment c’est Mlle France qui vous a inspiré? La voici de face, de profil, de dos! Et encore de trois quarts!... Elle est pourtant à peine jolie auprès de sa sœur...

Une lueur de gaîté flambait dans les yeux gris de Rozenne, des yeux charmants, ironiques et caressants, qui avaient une remarquable intensité de vie intelligente.

--C’est selon les goûts!... Cette Mlle France--quel singulier nom!--a des yeux d’un bleu incomparable et qui doivent savoir dire une foule de choses... Vous n’avez pas remarqué comme sa petite tête brune est volontaire et expressive, quelle souplesse harmonieuse a le moindre de ses mouvements?... Je vous accorde qu’elle est peut-être un peu pâle, c’est vrai; mais ses lèvres n’en paraissent que plus pourpres et elle est modelée comme une jeune nymphe, de forme parfaite.

--Eh bien! Rozenne, comme elle descend à votre hôtel, vous pourrez l’admirer tout à votre aise... Tenez, je vous restitue votre album...

--Pas avant d’avoir tourné la page! Allons, Asseline, ne m’en veuillez pas de vous avoir taquiné et contemplez votre belle Colette!

Cette fois, les traits d’Asseline s’illuminèrent de plaisir... Claude Rozenne n’était peut-être encore qu’un très habile amateur, mais il était doué en artiste et son croquis évoquait vraiment la triomphante jeunesse de Colette Danestal.

--Donnez-le-moi, Rozenne.

--Pas du tout... Un homme délicat ne livre pas ainsi le portrait des jeunes personnes que son crayon croque au passage! A moins que vous n’ayez quelques bonnes raisons à me donner pour mériter de posséder son image, je la laisse enfouie parmi ces feuillets.

Asseline haussa les épaules, un peu vexé; mais, bien qu’il vît que son ami plaisantait, il n’osa insister. Tous deux montèrent en voiture. Asseline prit les rênes, caressa du fouet les oreilles du cheval, et la voiture roula sur le chemin qui s’élevait derrière la gare. Dans la découpure des branches étincelait l’opale de la mer et la route était ruisselante de soleil sous l’ombre mobile des arbres, dont la brise faisait bruire les feuilles. Mais Asseline ne voyait rien de ce lumineux paysage d’été; une seule image l’absorbait et, sans doute, cette contemplation intérieure l’enchantait, car sa bonne figure aimable avait repris une expression ravie.

Son compagnon le regardait, amusé de cet enthousiasme presque juvénile. Et avec une malice amicale, il lança:

--Asseline, vous êtes un maître cachottier! Comment avez-vous pu dissimuler si longtemps que vous étiez pareillement amoureux?

Il s’exclama sans répondre:

--Avouez qu’il est facile de l’être d’une telle créature!

--Le fait est qu’elle est très jolie, reconnut Rozenne tranquillement.

--N’est-ce pas?

Il avait l’air radieux, et continua:

--Elle est incomparable! Si vous la voyiez en robe de bal! C’est ainsi que je l’ai aperçue pour la première fois, à une grande soirée chez les Defresne...

--Et elle vous a séduit incontinent?...

--Elle m’a ébloui, comme elle en éblouissait bien d’autres! C’était une vraie cour autour d’elle. Je me suis fait présenter. J’ai obtenu la quatorzième valse... Eh bien! mon ami, moquez-vous de moi... Je suis ridicule, n’est-ce pas?

--Pas du tout... C’est un régal trop rare que le spectacle d’un grand enthousiasme pour que j’aie, le moins du monde, envie de railler... Donc vous avez obtenu la quatorzième valse et vous l’avez attendue impatiemment.

--Non, pas trop, car j’avais su découvrir une embrasure d’où je pouvais, tout à mon aise, contempler Colette... Elle bostonnait avec tant d’art, de souplesse, de grâce, que je me demande encore comment j’ai pu avoir l’audace de danser avec elle! Enfin, comme elle est très indulgente, ça n’a pas été mal... Mais je vous avouerai que, dès le lendemain, j’ai repris quelques leçons de boston pour être à la hauteur... Et heureusement, ainsi, j’ai pu devenir un de ses danseurs attitrés... Ah! mon ami, elle est exquise... Et je...

--Et vous l’adorez, finit Rozenne, voyant que le jeune homme s’arrêtait, saisi lui-même de sa fougue. Eh bien! si vous l’adorez, si elle est exquise, pourquoi--excusez ma question pour peu qu’elle soit indiscrète,--pourquoi ne l’épousez-vous pas, puisque vous êtes prêt pour le mariage?

La physionomie souriante d’Asseline s’assombrit aussitôt.

--Si j’étais seul et libre, je vous jure que ma demande serait déjà faite; mais je suis pourvu d’une famille...

--Qui ne veut pas de votre mariage avec Mlle Colette...

--Je ne lui en ai pas parlé parce que je crains son opposition... On m’a affirmé de différents côtés que les Danestal n’ont pas de fortune et que la dot des jeunes filles est à peu près nulle... Et ce ne sont pas, en effet, les œuvres poétiques de M. Danestal qui le rendront millionnaire!

--D’autant qu’il ne les prodigue pas. Il est bien trop artiste pour cela! Il écrit pour un cénacle de lettrés...

--Oui, c’est bien ce que j’entends dire de lui; et je vous confierais que cette idée qu’il est, en son genre, un homme supérieur, m’intimide terriblement quand je suis en sa société, moi qui suis tout le contraire d’un artiste. En sa présence, dans son salon, je me sens devenir idiot... Je n’ai pas, moi, d’opinion, artistique ou littéraire, à émettre!... Ce que je me sens, chez lui, simple fils d’usinier! N’était Colette, avec quel soin j’éviterais de m’y aventurer!... Elle, heureusement, n’est pas du tout bas-bleu; c’est une vraie femme du monde, très chic; sa sœur France est du genre du père... Elle fait des vers, de la musique. Aussi, comme elle doit me tenir en piètre estime intellectuelle, je ne me mêle jamais de causer avec elle...

--Pourtant elle semble bien simple et a l’air presque d’une enfant encore...

--Mon cher, elle m’intimide plus que Colette, presque! Je me sens tout à fait stupide, devant elle, comme devant son père... J’aime mieux m’entretenir avec sa mère. C’est une très aimable personne, fort élégante. Vraiment, ces trois dames sont toujours si parfaitement mises, que je ne peux pas croire qu’elles soient sans fortune, comme les mauvaises langues le prétendent... Leur appartement est très confortable, un peu bizarrement arrangé à mon goût. Il est plein de bibelots artistiques dans lesquels passent, dit-on, beaucoup des revenus de la famille; M. Danestal en a la passion!... Peu m’importerait tout cela, la plus ou moins grosse dot de Colette, si ma mère n’avait, tenace, la déplorable idée que je dois épouser une héritière.

--Ce qui serait tout à fait immoral, étant donné que vous êtes plus largement pourvu qu’un garçon de votre âge n’aurait le droit de l’être!... Allons, Asseline, ayez un peu d’énergie! Déclarez votre flamme à votre famille, et conquérez la dame de vos pensées!

Naïvement, il avoua:

--J’espère bien qu’elle m’aidera en séduisant ma mère...

--Qui ne la connaît pas encore?

--Si, elle l’a rencontrée trois fois dans le monde, et une quatrième au Grand Prix. Ces dames étaient dans la même tribune...

--Eh bien?

--Eh bien! je crois que ma mère a été un peu effarouchée par la beauté et le chic de Mlle Danestal. Vous savez, ma mère est extrêmement simple et elle a les idées de son jeune temps. Elle ne conçoit pas que les jeunes filles d’aujourd’hui soient différentes de ce qu’elle était elle-même. Et puis, elle est née, elle a grandi et vécu dans un milieu de paisibles bourgeois, tout occupés de leurs affaires... Mlle Colette, au contraire, appartient à un monde très parisien, très artiste, très intellectuel, qui ne peut lui permettre de ressembler en rien aux jeunes personnes du genre «oie blanche» que ma mère goûterait aveuglément... Tout cela est bien compliqué à arranger!

--Bah! avec un peu de volonté et d’adresse!... Et votre père, de quel parti sera-t-il, lui?

--Oh! mon père sera bien plus facile à gagner. Il aime beaucoup les jolies femmes. Il a vu Mlle Colette dans le monde et il la trouve ravissante... J’espère son appui...

Et, sur cette conclusion optimiste, Asseline rasséréné activa l’allure de son cheval. Il avait hâte que sa promenade fût achevée pour être bien certain de se trouver sur la digue à l’heure où Colette Danestal y paraîtrait, peut-être...

II

A l’hôtel, Mme Danestal et Colette s’installaient avec toute leur science pratique de femmes aimant le confort, et France avec la lenteur et l’indifférence d’une enfant que la contemplation de la mer charme souverainement.

Car, de la fenêtre de sa très petite chambre,--sa mère et sa sœur aînée ayant, comme de juste, pris possession des meilleures pièces mises à leur disposition,--elle avait une vision d’océan si superbe, qu’un peu grisée par l’éblouissante clarté épandue sur les choses, par le souffle d’air vif qui frémissait dans les branches pailletées d’ombres et d’éclairs, l’oreille charmée par la musique lointaine des vagues, elle ne prenait guère souci d’ouvrir ses bagages, ayant d’ailleurs une horreur enfantine pour toutes les besognes qui incombent aux bonnes ménagères.

Elle n’entendait même pas les propos échangés par sa mère et Colette sur la première rencontre avec Paul Asseline dont toutes deux étaient fort satisfaites, ni les projets qu’elles formaient pour établir des rapports fréquents avec la famille Asseline. Assise sur le rebord de sa fenêtre ouverte, les mains abandonnées sur ses genoux, France se laissait envelopper, avec une jouissance ardente, par la brise qui soulevait autour de son front de petits cheveux légers, les yeux ravis par les lointains verdoyants des vergers feuillus, des prairies herbeuses où le vent de mer creusait d’onduleux sillons.

Et elle pensait qu’il allait faire bon, en dépit des Asseline, en dépit des trop nombreux Parisiens de leurs connaissances groupés à Villers, à Trouville, à Houlgate; qu’il allait faire bon de demeurer quelques jours dans cette fraîche campagne, où elle était amenée par les vues ambitieuses de sa sœur Colette. Il lui semblait vraiment qu’elle trouverait possible d’oublier la mesquine partie à gagner et qu’elle allait pouvoir mener à sa guise la vie qu’elle aimait, remplie de multiples occupations.

Car, avec la même ardeur passionnée et absorbante, elle travaillait l’harmonie, composait de la musique; lisait, en toute liberté, ce qui tentait son activité de pensée, son insatiable intelligence; écrivait des vers qu’elle ne montrait jamais encore, jugeant que, fille d’un grand poète, il ne lui était permis d’être poète elle-même qu’à la seule condition de créer des œuvres irréprochables... Et elle était trop jalousement éprise du Beau pour ne pas se montrer très difficile.

Ah! oui, elle était bien la vraie fille de Robert Danestal, toute vibrante comme lui au souci des choses d’art dont le charme la pénétrait et la dominait toute, illuminait sa jeune vie qui s’épanouissait ainsi dans un monde idéal, dont les spectacles la ravissaient. Aussi, mieux que personne, elle comprenait les coûteuses fantaisies esthétiques de son père, ses achats «insensés», disait Mme Danestal, de tableaux, de belles faïences, de tentures rares, de bibelots précieux; elle comprenait le dédain qu’il témoignait pour tout travail régulier, ayant la volonté d’écrire seulement aux heures de l’inspiration, sans être jamais influencé par la préoccupation d’un gain pourtant nécessaire, quand on a de médiocres revenus, des goûts dispendieux et trois filles à doter. Et du même cœur généreux, elle lui pardonnait son égoïste recherche de ses propres satisfactions, son humeur fantasque; même plus, son indifférence pour un foyer dont l’atmosphère mondaine, créée par sa femme et par Colette, lui déplaisait et en dehors duquel il vivait, d’ailleurs, à peu près complètement, quand il ne s’enfermait pas dans son cabinet, ouvert aux seuls lettrés. Elle estimait que les hommes illustres ne doivent pas être jugés à la mesure des simples mortels et que leurs dons supérieurs leur donnent des privilèges spéciaux. D’autant, et cela c’était son opinion de petite fille très moderne, qu’il est inutile de demander grande sagesse aux hommes, même à ceux qui n’ont pas leur gloire pour excuser leurs faiblesses.

En effet, à dix-huit ans, France Danestal avait déjà de la vie une vision terriblement claire. Elle avait grandi dans un milieu où elle entendait parler devant elle de toutes choses, discuter comme des thèses ou des questions d’art les sujets les plus délicats, même les problèmes psychologiques les plus osés. Presque fillette, à la suite de ses sœurs aînées, elle avait été lancée dans le monde où, très intelligente, le regard autant que l’oreille et l’esprit toujours en éveil, elle avait vite discerné toute sorte de vérités décevantes qui avaient trop tôt mûri sa pensée, mais en même temps lui jetaient au cœur un âpre mépris pour les vilenies, pour les grandes et pour les petites lâchetés mondaines.

Élevée dans une autre atmosphère, elle eût été, sans doute, une jeune créature vibrante et candide, vivant en plein idéal, soucieuse seulement des âmes très pures, très hautes, éprises du Beau comme elle-même. Car, en dépit des révélations que le monde lui avait faites trop tôt, elle demeurait singulièrement jeune d’impressions; elle avait des enthousiasmes, des confiances, des naïvetés d’enfant qui contrastaient bizarrement avec sa connaissance précoce de la vie.

Jouissant d’une absolue liberté, puisque ni son père ni sa mère n’étaient jaloux de leur autorité, elle vivait moralement dans une indépendance entière, enfermée dans sa tour de cristal, d’où elle s’amusait volontiers à regarder autour d’elle, n’en sortant qu’à son gré, quand une curiosité, une source d’intérêt, un sentiment l’en attiraient. Autrement, réfugiée, cœur, âme, pensée, dans ce sanctuaire richement orné, par la nature et par l’étude, elle y demeurait étrangère à la foule banale, s’y donnait en silence d’exquises fêtes par la communion des belles œuvres, par son propre travail créateur auquel, passionnément, elle se donnait.

Et ainsi, France Danestal eût été vraiment très heureuse si la vie quotidienne ne l’avait trop souvent rejetée des régions sereines où elle planait si naturellement dans les pitoyables difficultés de la réalité. Il lui fallait entendre les plaintes et les récriminations--toujours les mêmes--de sa mère sur un manque de fortune qui devait se dissimuler... Il lui fallait assister aux fastidieuses conférences de Mme Danestal et de Colette pour arriver à être très élégantes en dépensant fort peu... Il lui fallait faire des visites innombrables, aller dans le monde à peu près chaque soir. Sur ce seul chapitre, en effet, Mme Danestal lui refusait le droit de suivre son caprice; elle estimait que les jolies filles qui ne sont pas des héritières ne doivent point rester dans l’ombre, sous peine de pécher contre la Providence, assez bienveillante pour leur offrir le moyen de faire quelque brillant mariage.

C’était bien aussi l’avis de Colette; et certes, de son mieux, depuis son entrée dans le monde, elle s’appliquait à aider aux favorables desseins de la Providence à son égard.

Mais elle, France, était autrement intransigeante et prétendait ne pratiquer à aucun prix le prudent conseil: «Aide-toi, le ciel t’aidera...», incapable de s’abaisser, comme Colette, à la chasse du mariage riche. D’autre part, elle aimait trop les belles choses; elle avait, trop forte, la terreur des soucis de ménagère et des tracas d’argent pour avoir le courage d’accepter une situation tout à fait modeste comme sa sœur Marguerite... Aussi avait-elle bien vite compris que sa destinée, sans doute, serait de suivre seule son chemin dans la vie...

Et elle ne s’en attristait pas du tout. Ils lui semblaient si peu le compagnon très cher qu’elle eût souhaité, ces jeunes hommes qu’elle rencontrait dans le monde, tellement «quelconques» pour la plupart... Les jeunes poètes long chevelus, qui évoluaient dans le rayonnement projeté par la gloire de son père, l’intéressaient davantage; mais pour la plupart ils avaient, d’eux-mêmes, une estime si manifeste, qu’elle voyait leurs ridicules autant que leur talent.

Aussi, ni aux uns ni aux autres, elle n’accordait une place dans l’existence qu’elle souhaitait se créer par l’art et le travail, n’en désirant nulle autre, dans la ferveur de ses dix-huit ans, que l’amour n’avait pas encore effleurés. Se suffire à elle-même, acquérir une indépendance qu’elle devrait à elle seule, c’était son rêve juvénile, et elle en poursuivait discrètement la réalisation avec une indomptable volonté.

Mme Danestal ne soupçonnait pas du tout pourquoi sa plus jeune fille s’absorbait dans ses multiples travaux avec une fougue persévérante. Cette mère et cette fille, malgré leur mutuelle affection, étaient si dissemblables que l’âme de France demeurait à Mme Danestal un monde inconnu où elle ne songeait guère, d’ailleurs, à s’aventurer. Indifférente, elle lui laissait faire autant de musique qu’il lui convenait,--à condition toutefois d’avoir peu de leçons à lui payer,--suivre force concerts, si elle ne devait pas débourser le prix de sa place; s’enthousiasmer pour des compositeurs, des artistes, des chanteurs; souhaiter les connaître et y arriver presque toujours...

Tout cela paraissait à Mme Danestal de puériles fantaisies dont, un jour ou l’autre, France se lasserait d’elle-même... Alors, elle perdrait son amour des travaux intellectuels, son souci bizarre de se rendre utile à tous les humbles qui pouvaient avoir besoin d’elle; d’où cette lubie d’apprendre le catéchisme à quelques enfants pauvres de sa paroisse, de s’intéresser à une crèche où elle allait parfois passer des heures, jouant comme une gamine avec les petits qu’elle comblait de gâteries.

Somme toute, France Danestal s’accommodait fort bien de son existence, et ce jour-là, en particulier, tandis que, toujours immobile devant sa fenêtre, absorbée dans une contemplation ravie, elle continuait à regarder le large horizon baigné de lumière blonde.

Mais un coup frappé à sa porte la fit tressaillir soudain. Une voix expliquait d’un ton d’excuse:

--C’est le courrier de ces dames qu’on avait oublié de leur remettre.

France ouvrit et prit les lettres. Alors, elle eut une exclamation de plaisir, reconnaissant l’écriture de sa sœur aînée.

--Maman, une lettre de Marguerite pour toi! Peut-être va-t-elle nous annoncer son arrivée.

--Nous allons voir... Viens ici me lire cette lettre; je suis occupée dans la chambre de Colette.

France entra chez sa sœur qui, aidée de Mme Danestal, sortait de sa malle la suite de ses toilettes dont la profusion couvrait le lit, les chaises, la table, d’un charmant étalage d’étoffes claires. Très affairées toutes deux, elles ne se laissèrent pas troubler par l’apparition de la jeune fille qui, sans s’occuper de leur inattention, forte de l’autorisation reçue, se prit à décacheter la lettre.

--Mère, je puis commencer à lire?

--Oui, si tu veux; je t’écoute... Colette, vois, ta robe de mousseline n’est pas du tout chiffonnée! Mets-la tout de suite dans l’armoire, avec ta blouse de taffetas blanc.

De sa voix musicale, France commençait à lire:

«Mère chérie, je t’écris à Villers, n’ayant pu commencer assez tôt ma lettre pour te l’envoyer à Paris. Enfin mes laborieuses combinaisons économiques sont couronnées de succès! Nous allons donc pouvoir passer près de vous nos quelques jours de vacances, avant de gagner notre nouveau poste en Normandie... Et je m’en fais une vraie joie!

«Seulement, ma chère maman, l’hôtel que tu m’indiques est beaucoup trop brillant pour notre humble bourse, dont nous voyons toujours trop vite le fond. Si France--ou Colette--voulait être très bonne, elle se mettrait en quête, pour le ménage d’Humières, d’un petit logis bien modeste, bien propret, gai si possible, car, ma future maternité me rendant peu alerte, je demeurerai bien souvent, bon gré mal gré, dans mon _home_ de passage. Aussi un jardinet serait-il le fort bien venu pour la pitoyable promeneuse que je fais en ce moment, presque autant que pour Bébé, un vrai petit campagnard, habitué au plein air... Vous verrez, d’ailleurs, comme cette vie lui est bonne et quel beau petit garçon je vous amène. On lui donnerait plutôt trois ans que deux.

«Ici, je prie instamment mes sœurs de ne pas se moquer de mon enthousiasme maternel: qu’elles soient bien convaincues que, dans quelques années, elles parleront tout à fait comme moi! Patience! mes chéries.

«En attendant, soyez bien gentilles et découvrez-moi vite le gîte désiré! Je suis contente pour André que vous ayez choisi une plage voisine de Trouville, où il pourra aller chercher un peu des distractions dont il était totalement sevré dans notre petit trou, en pays de montagne. Je crois qu’il est vraiment autant que son fils, mais pour d’autres raisons, ravi d’aller à la mer, et son plaisir si évident suffirait à me faire oublier ce qu’il y a d’un peu déraisonnable à creuser une brèche dans nos faibles économies, quand nous avons en perspective une naissance nouvelle... Événement toujours coûteux!

«Mais c’est si tentant et si bon quelquefois de n’être pas tout à fait raisonnable! J’ai donc succombé à la tentation et j’en suis bien heureuse, puisque je vais ainsi être rapprochée de vous pour quelques semaines!

«Vite un mot m’annonçant que nous pouvons arriver, André, Bob et moi; nous en grillons d’envie et nous vous embrassons de tout notre cœur pour vous en assurer mieux. Au revoir, mère chérie, et à bientôt, n’est-ce pas?»

France se tut et un silence d’une seconde régna parce que Mme Danestal et Colette, qui avaient poursuivi leurs rangements, étaient tout occupées à sortir leurs nombreux chapeaux de la caissette qui les enfermait, anxieuses de s’assurer que le voyage ne leur avait pas été funeste.

Cette constatation étant terminée, Mme Danestal, l’esprit en paix, réfléchit:

--Mes enfants, il faudrait tout de suite vous mettre à la recherche pour Marguerite. Toi, France, qui aimes tant à circuler, tu pourrais t’occuper de cela.

--Oui, mère, je vais voir et me renseigner. Aussitôt mon bagage ouvert, je sortirai.

--Tu vas descendre jusqu’à la plage? jeta Colette qui fourrageait dans les tiroirs pour y installer ses richesses. Alors j’irai avec toi. Je m’habille pendant que tu fais tes rangements.

--Tu t’habilles? Mais nous serons dehors, je crois, au moment où tout le monde désertera la plage.

--Raison de plus pour n’être pas rencontrée dans une tenue de voyageuse. Libre à toi de garder la tienne! Moi, je désire être présentable et ne pas donner piteuse opinion de mon élégance aux gens que je croiserai!

France ne répondit pas. Paraître! c’était le souci constant de sa mère et de sa sœur. Paraître, même au prix de misérables économies, faites sur les dépenses journalières du ménage. Être très élégantes, en usant seulement de petites couturières à bon marché, des ouvrières qu’il faut diriger, en suppléant à leur goût absent!...

De cela, Colette avait le don; elle possédait, inné, l’art des chiffonnages coquets faits avec des riens, des chapeaux inimitables créés par la seule adresse des doigts. Seulement, cet art de s’habiller qu’elle pratiquait savamment, elle aspirait de tous ses désirs à cesser de l’exercer sous cette forme économique.

France était revenue dans sa chambrette et, machinalement, se décidait enfin à défaire sa malle, à organiser son très petit _home_. Mais sa pensée était distraite, donnée toute à sa sœur Marguerite.

Elle l’avait tant aimée, cette sœur aînée, pour elle si tendrement maternelle, dont l’affection avait été la joie de sa jeunesse de petite fille; qu’elle avait si désespérément pleurée tout bas, quand le mariage la lui avait enlevée. Alors, la seule pensée du bonheur de Marguerite avait pu consoler un peu sa détresse silencieuse.

Mais ce bonheur, la jeune femme le possédait-elle, ainsi qu’elle l’avait espéré? C’était une question qui, bien souvent, hantait la pensée de France quand elle songeait à sa sœur. Depuis le mariage de Marguerite, toutes deux avaient été bien rarement réunies et les yeux clairvoyants de la jeune fille n’avaient pu observer Marguerite dans sa nouvelle vie. Jamais ses lettres n’avaient enfermé un mot de déception ou de regret. Elle parlait toujours tendrement de son mari et plus encore de son fils; ne se plaignait jamais de sa situation modeste, de son isolement dans un village des Alpes où la retenait le poste de son mari.

Pourtant, France avait l’impression qu’une sourde mélancolie pénétrait l’âme de sa sœur. Et avec l’anxiété de son cœur aimant, elle en cherchait le pourquoi.

Mais enfin Marguerite allait arriver. Alors, peut-être, vivant quelques jours près de la jeune femme, elle acquerrait la bienfaisante certitude de s’être trompée dans ses craintes. Et ce serait si bon, si bon!...

--France, es-tu prête? Voici qu’il est déjà cinq heures et demie, appela Colette.

--Si tard, vraiment?... J’ai fini. Je mets mon chapeau et je viens. Pars sans m’attendre si tu es trop pressée.

--Du tout, du tout, fit Mme Danestal. Il est beaucoup mieux que, pour la première fois, vous sortiez ensemble et n’ayez pas, chacune de votre côté, l’air d’une princesse errante en quête d’un chevalier!

France se mit à rire gaiement:

--Oh! mère, jamais personne ne me prendra pour une princesse, surtout dans ma tenue de voyageuse, comme dit Colette.

Tout en parlant, elle piquait l’épingle de son canotier, et ce mouvement qui cambrait un peu sa taille en arrière, avait cette grâce souple si vite remarquée par l’œil d’artiste de Claude Rozenne.

Sur le seuil de la chambre apparaissait Colette, impatiente de partir. Tout habillée de serge blanche, elle était si délicieusement blonde sous le nimbe de sa grande capeline de paille, fleurie de bleuets, qu’une fois de plus France pensa que sa sœur avait vraiment raison de se sentir de force à gagner toutes les parties. Et apercevant dans la glace, auprès de l’éblouissante apparition, sa menue silhouette encore emprisonnée dans le sobre costume tailleur, elle remarqua, amusée:

--On dirait la petite Cendrillon accompagnant sa brillante sœur!

Sans qu’elle s’en doutât, Mme Danestal eut la même pensée quand, de sa fenêtre, elle les vit toutes deux sortir de l’hôtel.

La mer était haute, distillant dans l’air plus frais sa vapeur saline. Des vagues nonchalantes mouillaient le sable d’ondulations molles, ombrées de rose et de pourpre par le soleil qui s’abaissait lentement vers les eaux paisibles, ponctuées d’écume.

La grande chaleur était tombée et dans la tiédeur du crépuscule approchant, les promeneurs se faisaient nombreux. Sur la route qui longeait la mer, bordée par les villas, des équipages filaient, revenant de Trouville, dont le lointain s’effaçait dans une brume sablée d’or. Les baigneurs arpentaient la digue, les hommes en tenue de plage, les femmes en robes claires, laissant avec une indifférence coquette leur jupe frôler l’allée de planches.

France, attirée par la mer, avait suivi sa sœur qui se dirigeait vers la plage. Mais, tout de suite, avant d’y atteindre, ce fut l’apparition de visages connus, des connaissances retrouvées, l’échange de propos de bienvenue qui immobilisaient, presque à chaque pas, les deux jeunes filles.

Pourtant, à la grande surprise de sa sœur, Colette ne semblait pas soucieuse de s’attarder à ces papotages dont elle était d’ordinaire si friande; et même, elle proposa:

--Veux-tu que nous descendions sur le sable?

--Oui, nous serons ainsi plus près de la mer.

Vive, France s’engagea sur l’escalier de la digue, craignant que Colette ne se ravisât. Tout bas, elle s’étonnait que sa sœur consentît ainsi à s’aventurer sur le terrain mouvant où s’enfonçaient leurs pieds chaussés de souliers...

Mais soudain elle cessa de s’étonner. Devant une gigantesque ombrelle bigarrée de raies rouges et blanches, des jeunes gens causaient avec Paul Asseline, arrêté au pied même de l’escalier. Une petite rougeur courut comme une flamme sur la peau mate de France, et ses sourcils, soudain rapprochés, donnèrent à son jeune visage une expression volontaire et irritée. Elle comprenait que Colette avait dit à Paul Asseline qu’elle viendrait; il l’attendait, et Mme Danestal, sachant ce rendez-vous, avait, pour sauvegarder les apparences, fait en sorte que sa plus jeune fille y figurât...

Une révolte la secoua tout entière. Que Colette agît comme bon lui semblait, mais qu’elle ne la fît pas servir à la réussite de ses manœuvres mesquines!... Et elle s’apprêta à passer sans s’arrêter, pour se rapprocher de la mer.

Inutile intention! Déjà Asseline était devant elle et sa sœur, s’inclinant en des saluts profonds; et Colette s’arrêtait aussitôt. Sur ses lèvres fines flottait le sourire avec lequel elle savait ensorceler les cœurs simples.

--Voyez, nous voilà, malgré tous nos soucis d’installation. Mais vous nous aviez annoncé un si beau coucher de soleil que nous avons voulu en avoir le spectacle!

--Et ne le trouvez-vous pas à votre gré? demanda-t-il, timide, lui offrant l’hommage de son regard ravi.

--Oh! si, tout à fait superbe!

--Alors pour le contempler mieux, voulez-vous venir un instant vous asseoir sous la tente de ma mère? Elle aura très grand plaisir à vous voir.

Claude Rozenne, qui entendait, debout à quelques pas, eut une imperceptible moue dubitative devant cette chaleureuse invitation. Mais Colette n’hésita pas à affronter l’accueil revêche de Mme Asseline, qu’elle avait déjà expérimenté plusieurs fois. Elle se sentait assez en beauté pour se laisser voir à la terrible mère de Paul Asseline et surtout à son père, qu’on disait très sensible au charme féminin.

Aussi, sans souci du blâme qu’elle devinait dans les yeux de France, elle se rapprocha du cercle au milieu duquel trônait une femme maigre, bourgeoise de type, de toilette, d’allure, dont les cheveux blanchissants étaient lissés en bandeaux réguliers, sous un grand chapeau rond de paille noire.

Un pli dur creusa son front quand elle vit paraître son fils accompagné des deux jeunes filles et son visage mince prit une expression désagréable à souhait. Mais Colette ne sembla pas s’en apercevoir, pas plus que de la flatteuse attention éveillée, par son approche, dans la partie masculine du groupe. Avec une grâce souriante, elle saluait la vieille dame qui répondait à ses paroles aimables par un maussade:

--Je ne m’attendais guère, mademoiselle, à vous retrouver ici... Je vous croyais quelque part en Allemagne avec votre père... Vraiment, votre arrivée est pour moi une vraie surprise!...

--Mon père, en effet, est allé à Bayreuth pour y entendre exécuter, à son gré, la musique de Wagner, fit Colette toujours souriante.

Aucune attaque ne la désarçonnait.

--C’est une bien bizarre fantaisie dont il saura le prix. Il paraît que, seuls, les gens fortunés peuvent s’aventurer sans grande imprudence dans ce sanctuaire artistique... Les petites bourses s’y trouvent rapidement vidées...

L’intonation de Mme Asseline était si insolente qu’un éclair flamba dans les prunelles de France. Une vive réplique lui montait aux lèvres. Colette le devina, et aussitôt elle jeta, tranquille, sans paraître avoir remarqué l’impertinente intention de Mme Asseline:

--Je crois qu’il est, en effet, plus difficile de s’y bien gîter qu’à Villers, où les hôtels paraissent fort bien. Nous sommes, à la première impression du moins, très satisfaites du nôtre.

De sa manière tranchante, Mme Asseline interrogea:

--Vous êtes à l’hôtel du _Cercle_?

Elle avait choisi parmi les maisons de second ordre. Son fils, qui semblait au supplice, ouvrit la bouche pour protester; mais déjà Colette répondait avec son même joli sourire:

--Oh! non, madame, nous sommes descendues à l’hôtel des _Anglais_.

C’était, incontestablement, le premier de Villers. Mme Asseline en fut un peu saisie.

--Vous êtes ici pour quelques jours, mademoiselle?

--Un mois environ, madame... Plus, si nous nous y plaisons.

Mme Asseline ne répliqua rien, cette fois. Des appréciations se croisaient maintenant sur les mérites respectifs des hôtels; et un allié survenait à Colette en la personne de M. Asseline père, un gros homme de face commune, très intelligente. Arrivé depuis quelques secondes, il la contemplait du même œil admiratif dont il eût considéré une princesse de féerie.

Alertement, il se rapprocha du cercle présidé par sa femme et, se présentant lui-même avec une bonne humeur familière, il offrit une chaise à Colette, sous l’ombrelle. Sans hésiter, elle accepta et se mit à causer avec toute son aisance de femme du monde.

Mais France, elle, se dérobant à l’invitation, descendit jusqu’à la mer. Elle était frémissante encore de l’impertinence à peine déguisée de Mme Asseline... Et aussi de la lâcheté de sa sœur qui, par ambition, acceptait les dédains d’une parvenue.

Ah! oui, c’était bien une parvenue que cette vaniteuse millionnaire, si stupidement fière parce que son mari avait gagné des centaines de mille francs à vendre des toiles d’emballage.

Un pli de dédain crispa la bouche de France, tandis que son pied broyait le sable comme elle eût voulu pouvoir broyer les sottes prétentions de cette vieille dame omnipotente, à qui elle rendait largement mépris pour mépris. De son père, elle tenait une antipathie un peu enfantine pour les gens et choses du commerce, pour les remueurs d’argent, qu’elle considérait comme d’une race inférieure à celle des artistes et de tous les travailleurs du cerveau.

Aussi, il lui semblait odieux que sa sœur voulût entrer dans un tel monde parce qu’elle avait, comme ceux qui y figuraient, un impérieux besoin de luxe.

Ah! l’argent, toujours l’argent!

Comme France eût voulu pouvoir en gagner, afin d’acquérir l’indépendance qu’il donne! Mais le moyen, puisqu’il ne lui était pas permis de travailler en toute simplicité, comme font les filles pauvres?... Que de grand cœur, pourtant, elle eût, par exemple, donné des leçons!

Il n’y fallait pas songer. Elle appartenait à la phalange des femmes du monde; elle devait y rester et même s’arranger pour faire bonne figure parmi les plus élégantes; trahir le moins possible sa passion pour ses études musicales, ses occupations littéraires et surtout le secret espoir qu’elle gardait jalousement de leur devoir, peut-être, plus d’indépendance matérielle.

Ce serait difficile, soit. En effet, que vaut un travail de femme?... Mais elle voulait tenter la chance, dût-elle être vaincue... Après tout, si elle avait rêvé l’impossible, elle aurait, du moins, connu la jouissance incomparable du travail créateur. Elle aurait vécu dans le monde merveilleux où l’art l’emportait heureuse, enivrée, oublieuse de tout ce qui, dans la réalité, lui semblait triste ou décourageant.

A toutes ces choses, elle pensait confusément, bercée par la rumeur grave de la mer qui, peu à peu, l’apaisait, écartait d’elle toutes les pensées étrangères à ce crépuscule teinté d’or vert, de lilas, de bleu tendre rayé de pourpre, dont la sérénité superbe la pénétrait comme une joie.

Recueillie en son rêve, elle ne s’apercevait pas que sa sœur était venue la rejoindre, escortée par Paul Asseline et Rozenne. Mais tout à coup, derrière elle, monta la voix de Colette; et le seul accent de cette voix eût suffi pour lui révéler que la jeune fille s’adressait à Asseline.

Elle ne se détourna pas, ne voulant ni les voir, ni entendre leurs paroles. Elle resta immobile, le visage vers la mer dont les vagues mouillaient le sable à ses pieds. Mais Colette, impatiente, appela:

--France! France!... Veux-tu t’arracher une seconde à ta contemplation!

--Pour?... interrogea-t-elle, se retournant enfin.

Le reflet pourpre du couchant rosait son visage. Autour des tempes, la brise soulevait de petits cheveux légers qui semblaient poudrés d’or.

--Pour que je puisse te présenter un ami de M. Asseline qui s’intéresse, comme toi, à toutes les choses d’art et se trouve, lui aussi, au nombre des pensionnaires de l’hôtel des _Anglais_, M. Claude Rozenne.

Le jeune homme s’inclina très bas. De toute évidence, il ne s’attendait pas à cette brusque présentation qui était littéralement imposée à France et dont il la sentait froissée comme d’une indiscrète intrusion dans son intimité. Elle avait salué d’un léger signe de tête, en silence, ses traits expressifs ombrés d’une imperceptible hauteur, sans un sourire sur les lèvres ni dans la profondeur bleue du regard.

Alors, profitant de ce que le duo recommençait entre Asseline et Colette, il dit:

--Voulez-vous bien m’excuser, mademoiselle, de cette présentation inopinée dont je suis confus. Ayant appris qu’un même toit est destiné à nous abriter à Villers, j’avais exprimé à mademoiselle votre sœur le désir de ne pas demeurer un inconnu pour vous; mais je n’aurais jamais voulu être un importun.

Il avait parlé très simplement. Elle le sentit si sincère que, le souffle de révolte, qui avait passé dans son âme impressionnable, s’apaisa soudain et un léger sourire, cette fois, éclaira sa bouche.

--Ne vous excusez pas trop, monsieur, vous me rendriez confuse à l’idée que mon accueil a été bien maussade. Mais si vous aimez la mer, vous ne vous étonnerez pas du désir que j’avais de jouir, dans la solitude, de ma première rencontre avec elle, cette année.

Il eut vers elle un regard où s’éveillait une curiosité.

--Vous aimez la mer à ce point?

--C’est une vieille passion. Quand j’étais petite fille, non seulement je l’adorais pour ses multiples beautés, mais je l’enviais, oh! combien! parce qu’elle était pour moi le symbole de l’indépendance suprême!...

--Qui vous paraissait le bien par excellence?

--Mais vous pouvez parler au présent! fit-elle prestement d’un accent de telle conviction que, de nouveau, il la regarda avec une surprise où il y avait de l’amusement.

Elle s’en aperçut et un sourire très gai fit luire ses petites dents.

--Je crois, monsieur, que je viens de vous faire une déclaration bien imprudente, étant donné que notre connaissance de fraîche date m’empêche de prévoir quelles conséquences vous pourrez bien en tirer et quelle réputation j’y gagnerai! Ne me prenez pas, je vous prie, pour une façon d’anarchiste en herbe, parce que j’ai, comme tout le monde, je suppose, mes heures de révolte contre les obligations de toute sorte qui emprisonnent les individus civilisés!

--Quand ils ont la trop grande bonté d’en avoir cure! Je regrette, mademoiselle, de n’avoir point qualité pour vous démontrer, avec preuves à l’appui, combien ils ont tort... Je me le suis prouvé à moi-même, dès que j’ai eu l’âge de mener à bien un semblable raisonnement. Et je m’en suis trouvé à merveille!

Il parlait gaiement, son accent de badinage saupoudré d’une imperceptible ironie. Et France pensa que lorsqu’il voulait s’en donner la peine, ce grand garçon, dont le sourire était si spirituel, devait être un très agréable causeur.

Qui était-il?... Un ami de Paul Asseline?... Pourtant il paraissait d’une tout autre essence intellectuelle, et ce ne devait pas être un marchand de quelque chose, celui-là... Elle en était bien sûre. Il n’avait ni la physionomie, ni l’allure, ni les manières d’un homme qui vend quoi que ce fût. Colette avait dit qu’il aimait les beaux-arts. C’était vague comme renseignements.

Elle songeait à cela, intéressée peut-être parce qu’elle sentait rôder autour d’elle l’attention de cet inconnu; et tandis que son ombrelle dessinait des arabesques sur le sable, elle répliqua, un sourire amusé retroussant sa lèvre:

--Alors, vous pouvez toujours vivre à votre guise, uniquement parce que vous le voulez? Que vous êtes donc privilégié, monsieur!

--Je fais, du moins, tout ce que je puis pour arriver à cet agréable résultat! C’est chez moi affaire de vieille habitude... Il paraît,--je vous adresse toutes mes excuses de me citer, mademoiselle, mais j’interviens ici seulement à titre d’humble exemple pour la démonstration de ma thèse,--il paraît que j’ai été un petit garçon très gâté, comme le sont les enfants uniques d’une mère veuve. C’est une douce habitude qui m’a été donnée, si douce que, devenu grand garçon, je ne me suis pas senti capable d’y renoncer. Seulement, il me faut me gâter moi-même à présent. Et je m’y emploie de mon mieux, en ne faisant que ce qui me plaît!

--Et il y a beaucoup d’occupations et de choses qui vous plaisent? interrogea-t-elle un peu moqueuse.

--C’est selon les jours, fit-il du même ton de gaîté fine. La nature et l’expérience m’ont donné le goût du changement, source de plaisirs incomparables et sans nombre. Et, jusqu’à nouvel ordre, je me délecte à cette source par excellence. Avouez, mademoiselle, qu’il n’en est pas de plus exquise pour les dilettantes que nous sommes tous, plus ou moins, en cette aube du vingtième siècle.

Elle eut un souple mouvement de tête qui protestait:

--Mais non, je n’avoue pas. Et pour cause; je ne suis pas du tout inconstante dans mes goûts...

--Moi non plus! c’est-à-dire dans certains de mes goûts. Par exemple, j’adore dessiner, ce qui n’empêche qu’il y a des jours où la flânerie me paraît une jouissance tellement supérieure que l’idée même de toucher un crayon me semble une profanation. Aussi, en punition de ma nonchalance, suis-je condamné à demeurer confondu dans la foule des très humbles amateurs...

--Alors que vous auriez pu être...

En riant, il dit:

--Peut-être un artiste très remarquable... Que sait-on? Malheureusement, je suis d’une paresse que la campagne accentue de façon terrible. La nature m’offre alors tant de belles choses à contempler, que je ne trouve plus ni le goût ni le loisir de «croquer» mes semblables!

Une ironie, joyeuse et légère, imprégnait encore ses paroles. Pourtant France eut l’impression que, très profondément, il devait être capable de sentir le charme ou la splendeur des choses créées. Son regard, qui jaillissait si vif sous l’arcade du sourcil, s’était tourné vers la mer, devenue pareille à une nappe immense de métal sombre, striée d’éclairs d’argent; et il ne s’en détournait plus, suivant la course onduleuse des vagues sous le ciel qui était couleur de perle.

Une instinctive curiosité flottait dans l’esprit de France, de découvrir quelle sincérité enfermaient ses paroles. Mais la voix de Colette s’éleva de nouveau, appelant avec insistance:

--France! France! Viens vite!... Il est l’heure de rentrer... Nous sommes en retard déjà; j’entends sonner la cloche de l’hôtel...

III

C’était l’heure de la haute mer.

Par le chemin de la digue, blanche de soleil, par les jolies rues claires aux lointains ombreux, les promeneurs affluaient vers la plage. Avec un entrain souriant, ils venaient sans hésitation s’écraser sur l’étroite terrasse de planches attenant à l’établissement des bains, d’où ils pouvaient suivre de tout près les évolutions des baigneurs, en particulier des baigneuses, tout en papotant, potinant, flirtant à souhait, sous l’ombre protectrice des tentes que brûlait le soleil d’août.

Et le spectacle était joli de toutes ces élégances féminines, baignées par l’air lumineux dans le cadre clair des sables et de l’eau bleue dont l’horizon s’estompait sous la brume des journées très chaudes.

Pourtant, France, qui sortait de la petite salle où elle se réfugiait en dehors de l’hôtel pour faire de la musique, se détourna alertement de la brillante cohue; et, les yeux ravis par la houle éblouissante du large, elle se mit à gravir la montée de la falaise.

Car il y avait, sur la hauteur, une allée verte, toujours solitaire le matin, où elle trouvait délicieux d’aller travailler en paix, devant l’infini des eaux dont le chant la berçait. Avec une ardeur d’enfant, elle se hâtait pour y arriver, insouciante du soleil qui flamboyait sur le chemin sans ombre. A peine même elle en avait conscience, tant elle était encore toute dans le monde merveilleux où la musique lui faisait vivre des minutes incomparables.

Les harmonies continuaient de chanter dans son âme, dans sa pensée toute vibrante, dans ses nerfs demeurés frémissants. Et la fièvre exquise que la musique allumait en son être avivait encore l’éclair bleu de son regard, rosant la mate transparence de la peau.

France allait vite, un peu grisée par la jouissance de marcher dans la lumière, enveloppée par le grand souffle du large dont la fraîcheur baignait son visage que l’ombrelle dédaignée ne protégeait pas, sa main dégantée serrant son livre et le buvard qui enfermait «ses paperasses», comme elle disait.

Sur le haut de la falaise, au moment de gagner l’ombre de l’allée, elle s’arrêta, regardant les yeux mi-clos, car l’intense clarté l’éblouissait, l’horizon large, où se fondaient, en un délicat lointain, les eaux et le ciel; puis plus près, à ses pieds, l’étendue blonde des sables que longeait l’étroit chemin de la digue... Et soudain, un petit sourire retroussa ses lèvres. Sur la chaussée de pierre, parmi le flot des promeneurs, elle apercevait, en silhouette menue, Colette qui marchait correctement entre sa mère et Asseline, tous trois avançant d’une allure flâneuse de créatures privilégiées qui n’ont qu’à se laisser vivre.

Elle pensa, moqueuse:

«Vraiment, ils ont déjà l’air tout à fait _famille_. Madame Asseline, l’heure de votre défaite approche, croyez-en mon expérience! Ah! vous n’étiez pas de force à lutter avec une femme aussi jolie, aussi résolue et volontaire que ma sœur Colette...»

Immobile, elle regardait le groupe s’éloigner, dominé par l’ombrelle rouge de Colette, qui semblait une large fleur dressée vers le ciel clair... Et alors, seulement, elle remarqua un autre promeneur qui marchait près d’Asseline, très grand, d’une sveltesse robuste, dont elle connaissait bien l’allure, maintenant, Claude Rozenne.

Et, de nouveau, le sourire de malice courut sur sa bouche. Elle savait très bien que si celui-là avait soupçonné quels yeux le regardaient, il aurait aussitôt cherché, et sûrement trouvé, un moyen d’aller rencontrer, par hasard, la petite personne à qui appartenaient les yeux dont le bleu de lapis le charmait...

Mais il n’en pouvait rien soupçonner. Nulle intuition ne l’avertissait; il continuait à causer, sans doute, avec cette ironie subtile, joyeuse et nonchalante qui lui était familière... Et, peut-être,--sans vanité, même avec toute sorte de raisons, elle pouvait le penser,--il cherchait à apprendre quels étaient, pour ce jour-là, les projets de promenade de «l’insaisissable Mlle France», comme il la qualifiait avec un peu de dépit.

Cette idée traversa son cerveau de fillette, sceptique déjà sur la valeur des admirations masculines. Alors elle secoua sa jolie tête volontaire, pour en chasser les réflexions oiseuses, et reprit sa marche vers la paisible allée qu’elle aimait, véritable coulée de verdure qui s’arrêtait court sur l’horizon de la mer.

Sous le dôme léger des branches, la chaleur s’apaisait vraiment un peu. Joyeusement, France respira cette fraîcheur soudaine et s’arrêta encore pour contempler, sur la mousse, le jeu mouvant des ombres et des clartés; et plus loin, le miroitement radieux des eaux, entrevu à travers la dentelle des herbes frêles qui hérissaient la falaise.

Puis, d’un geste vif, elle enleva son chapeau, écarta les cheveux fous dont le vent nimbait son front, et les mains croisées sur son buvard entr’ouvert, elle demeura immobile, assise dans l’herbe, les prunelles rêveuses, songeant à mille choses imprécises qui flottaient dans sa vivante pensée.

Mais la brise souleva soudain les pages du cahier fermé devant elle. Alors, elle baissa la tête vers les feuilles ainsi agitées et, au passage, ses yeux virent la date écrite la veille même sur ce cahier où elle aimait à causer avec elle-même, «19 août».

Le 19 août! Déjà tant de jours, trois semaines qu’elle vivait sur cette plage souriante; des jours qui tous, ou presque tous, avaient laissé leur empreinte légère, délicate ou profonde dans son cœur, dans sa pensée. Cette empreinte, elle n’avait qu’à feuilleter les pages griffonnées presque quotidiennement pour la retrouver... Tout à coup, une curiosité la prenait de retrouver toutes ces impressions, si multiples et si complexes qu’elle n’eût vraiment su dire de quelle trame lumineuse, sombre ou grise, elles étaient faites.

Son doigt distrait tournait les feuillets. Au passage, sur l’un d’eux, un nom l’arrêta, «Marguerite»... Elle lut, quelques lignes plus haut, «6 août!»... La date de l’arrivée de sa sœur. Qu’avait-elle écrit ce jour-là? Quelles avaient donc été ses impressions de la première heure qu’elle ne se rappelait plus très nettes, maintenant que d’autres, nées du rapprochement de leurs deux vies, les effaçaient peu à peu?...

«6 août.

«Marguerite arrive!... Marguerite est arrivée!... Et en moi, c’est un chaos où se heurtent la joie, la surprise, l’anxiété, et aussi une tristesse que je voudrais tant qualifier d’absurde!...

«Est-ce Marguerite ou moi qui ai changé? Non, je ne peux plus retrouver en elle la Marguerite d’autrefois, la Marguerite de ses fiançailles. Au fond de ses yeux, j’ai aperçu le _je ne sais quoi_ qui imprégnait ses lettres de mélancolie. Il y a quelque chose de résigné, je dirais volontiers de désillusionné, dans leur expression de douceur pensive... Ah! si je pouvais croire que son état présent de fatigue en est la cause!...

«Depuis ce matin, mon cœur avait des sursauts de joie, chaque fois que cette délicieuse pensée se précisait dans mon esprit, «c’est aujourd’hui, aujourd’hui! que Marguerite arrive!...» O ma chère grande sœur, par personne ta présence n’a jamais pu être désirée davantage qu’elle l’a été ce matin par ta «petite enfant» d’autrefois!... J’en avais la fièvre!...

«Pour occuper mon impatience, je suis retournée encore dans la toute petite maison--si modeste, hélas!--que je suis enfin arrivée à lui découvrir, presque dans la campagne, avec le bout de jardin,--plutôt de jardinet,--qu’elle souhaitait tant pour elle et surtout pour son petit Robert, dit Bob. Afin que ce minuscule logis lui paraisse plus hospitalier, j’y ai prodigué les fleurs, faisant de mon mieux pour rendre moins criante cette affreuse banalité des maisons de passage.

«Enfin l’heure, l’heure bienheureuse! est venue, de partir pour la gare. Mais, tout à coup, à voir si proche, maintenant, la minute que j’avais tant désirée, il me prenait une peur folle de retrouver Marguerite _autre_, trop différente de la Marguerite qui a été la lumière, la joie, la passion aussi de ma jeunesse de petite fille. Deux ans que je ne l’avais vue, après la naissance de Bob!... Elle vivait dans son village des Alpes, au bout de la France, et le voyage était très cher pour aller la voir... Dans la famille Danestal, l’élément féminin ne se permet que les voyages... utiles!

«Maman et Colette, qui détestent la marche, sont parties pour la gare en voiture. Moi, je m’en suis allée toute seule, librement comme j’aime, mais avec le regret que le ciel se fût voilé, devenu d’un gris très doux, un peu mélancolique... Ce n’était pas le ciel de fête que j’avais rêvé... Dieu! que de souvenirs de mon court passé me revenaient au cœur...

«Vraiment, ce que je possède de meilleur en moi, je le dois à Marguerite... Ah! si, malgré les apparences, je ne suis pas tout à fait, du moins pas trop profondément, une jeune fille _modern style_, avec tout ce que l’expression peut enfermer de moins que flatteur dans les jugements maternels,--et masculins aussi,--c’est bien à elle que je le dois! C’est elle qui m’a sauvée de... ce que j’aurais pu être... Aujourd’hui encore, comme au temps où j’étais fillette, je ne pourrais supporter, même à travers la distance, le blâme de ses yeux.

«En ce temps de ma toute jeunesse, ils étaient toujours un peu pensifs, ces chers yeux,--couleur des fleurs de lin,--sans doute, parce que ma grande sœur avait vu et compris trop de choses, rien qu’en regardant tout près, autour d’elle... Que de fois elle a apaisé des orages où semblait devoir périr notre pauvre foyer ouvert à tous les vents, et ainsi empêché peut-être entre père et maman une de ces séparations sur lesquelles on ne revient plus... Maman le sait bien tout ce qu’elle aussi doit à Marguerite... Seulement, mon Dieu! son existence continue à être tellement occupée de soucis divers qu’elle n’a guère le loisir de songer à ces choses du passé...

«J’en avais, moi, la pensée toute remplie encore, quand, enfin! le train est apparu, en retard à son ordinaire. Mon cœur battait stupidement... Les wagons se sont arrêtés. Les portières se sont ouvertes. Sans bouger, figée dans mon émotion, je crois, je cherchais des yeux Marguerite... C’est André que j’ai vu apparaître. Pas changé, lui, toujours joli homme, mince, blond, n’ayant rien perdu de son allure de clubman très chic, appartenant à une authentique noblesse, ruinée. Il a pris dans ses bras un beau petit garçonnet qu’il a mis sur la terre, d’où maman l’a enlevé incontinent. Puis il a tendu la main à Marguerite pour l’aider à descendre. Je me suis glissée dans le flot des voyageurs... Mon regard l’a enveloppée, et avec quelle tendresse... Ah! c’était bien toujours son visage fin, mais effilé et pâli, ses yeux clairs, très doux, très aimants,--un peu graves,--son sourire charmant... Cependant comme j’ai eu, forte, l’impression de retrouver une Marguerite autre que celle dont la présence, jadis, était ma gaîté!

«Peut-être, après tout, l’ai-je trouvée différente, surtout parce que sa future maternité la déforme déjà un peu, rejetant vers un passé bien enfoui le souvenir de sa svelte silhouette de jeune fille.

«Nous nous sommes embrassées... Mal, devant tous ces étrangers. Pourtant, ces baisers-là, c’étaient nos deux cœurs qui les donnaient...

«André, très aimable, avec une courtoisie joyeuse, s’empressait autour de nous, et, évidemment ébloui par la beauté de Colette, l’aspergeait de compliments discrets et délicats, tant et si bien qu’il en oubliait tout à fait de s’occuper de ses bagages. Maman, cessant d’être en contemplation devant Bob, s’est tout à coup avisée que Marguerite était seule à chercher ses malles; et alors, heureusement, elle a dit les mots qui me brûlaient les lèvres et que je n’osais articuler:

«--André, aidez donc votre femme à rassembler vos bagages... Elle se fatigue à le faire. C’est très mauvais pour elle!

«Il y avait un peu d’impertinence dans la voix de maman. Mais André n’en a pas paru troublé du tout. Il s’est mis à rire gaîment et a répliqué:

«--Ma mère, je suis tout à fait de votre avis... Mais détrompez-vous si vous croyez que Marguerite me céderait sa place en la circonstance!... J’imagine que je lui inspire à peu près autant de confiance que Bob lui-même... Marguerite, comme toutes les femmes,--excusez-moi,--ne trouve bien que ce qu’elle fait elle-même!

«Tout en parlant, par hasard, il avait tourné la tête de mon côté. Je ne sais ce qu’il pouvait y avoir au fond de mes yeux; mais, nos regards s’étant croisés, l’expression de son visage a changé; son front s’est rayé d’un pli... Et, aussitôt, il nous a quittées pour aller vers Marguerite qui, finissant de donner des ordres, se rapprochait de nous, un sourire sur sa pauvre figure amaigrie où paraissaient presque trop grands ses yeux que la fatigue cernait...

«Vraiment, je n’ai goûté le bonheur de la revoir que quand, enfin, elle a été dans sa toute petite maison, assise devant son minuscule jardin où, tout de même, il faisait très bon, très frais; où flottait une exquise senteur de réséda et d’héliotrope.

«Maman, exultant d’avoir un beau petit-fils, avait emmené Bob pour que Marguerite pût se reposer un peu. Colette et André causaient, sans beaucoup s’occuper de la propriétaire qui prétendait accomplir tout de suite la formalité d’un rigoureux inventaire... Moi, sous prétexte d’aider Marguerite à déballer ses malles, j’étais restée près d’elle; un désir fou me bouleversait le cœur de sentir, enfin! toute vivante encore, notre immense tendresse de jadis.

«Je l’avais fait asseoir dans le fauteuil le moins _inconfortable_ de la maison. Je lui ai glissé un tabouret sous les pieds. Elle m’a dit «merci!» avec un sourire heureux et lassé; et sa voix avait tellement l’accent inoublié que, comme un bébé, je me suis glissé à genoux contre elle, et les mains jointes sur son fauteuil, ma tête sur son épaule, j’ai murmuré:

«--Oh! Marguerite! que c’est bon de te retrouver ma Marguerite d’autrefois!

«Ses doigts caressaient mes cheveux.

«--Tu ne la retrouvais donc pas, ta Marguerite? C’est vrai qu’elle a vieilli; qu’elle n’est plus, oh! plus du tout, une élégante Danestal, ni de visage, ni de taille, ni de toilette!... Mais je t’assure qu’elle aime comme autrefois sa petite fille France!

«Comme autrefois... Eh bien! non, ce n’était plus, ce ne pouvait plus être comme autrefois, quand j’étais sa première tendresse. Maintenant, il y avait, avant moi, dans son cœur, Bob et son mari! Moi seule de nous deux, je n’avais pas changé, et je l’aimais toujours de même!

«Dieu! comme de cela j’ai eu le sentiment triste, oh! triste! une seconde, avec le regret passionné de ce qui avait été et ne pourrait plus être... Une seconde, seulement! Je sentais tellement encore Marguerite prête à être pour moi l’amie par excellence, que l’impression douloureuse s’est enfuie, et, assise à ses pieds, je me suis mise à réveiller avec elle tous les souvenirs qui nous étaient précieux; puis, nous avons effleuré le présent, avec des mots rapides qui se croisaient, des interrogations dont les réponses arrivaient pêle-mêle avec d’autres questions. Vraiment, cette petite chambre inconnue cessait de nous être étrangère par la grâce de ce passé que nous y ressuscitions et qui la peuplait d’images, de souvenirs, de visages familiers.

«Mais tout à coup André est entré et a demandé:

«--Marguerite, êtes-vous un peu reposée? Il vaudrait mieux que vous fissiez vous-même l’inventaire avec notre propriétaire qui prétend compter du linge... Et puis, je voudrais descendre avec Colette jusqu’à la plage et prendre les journaux du soir.

«--Très bien, allez... En rentrant, vous voudrez bien demander à maman de me renvoyer Bob.

«Et ç’a été tout. A elle, il semblait tout naturel qu’il ne s’inquiétât pas de la fatigue qu’elle éprouverait à inventorier avec la propriétaire. Et lui, avec une simplicité parfaite, trouvait non moins naturel qu’il en fût ainsi. Joyeux autant qu’un écolier délivré de sa tâche, il se préparait à sortir. Il a gentiment embrassé Marguerite sur les cheveux, tandis qu’elle, refusant mes services, se mettait en devoir d’accomplir sa fastidieuse tâche dans toutes les pièces de la maison.

«Et il est parti pour se promener. De la fenêtre devant laquelle j’étais debout, j’ai entendu leurs voix très gaies, à Colette et à lui. Vraiment, ils étaient aussi élégants l’un que l’autre, dignes d’être frère et sœur; arrêtés devant la petite grille, ils causaient; puis André a ouvert la porte devant Colette et s’est effacé. De toute évidence, sa vanité masculine s’arrangeait fort bien d’escorter une aussi charmante personne.

«Et pendant que je les regardais s’éloigner, tels des êtres libres de tout souci; que j’entendais l’accent lassé de Marguerite qui comptait des serviettes, des draps, des torchons, que sais-je encore?... je me rappelai le temps des fiançailles de Marguerite... Alors André était, auprès d’elle, si attentif, qu’il faisait de moi une petite fille follement jalouse parce qu’il absorbait trop, qu’il voulait trop pour lui seul, ma grande sœur qui, jusqu’alors, avait été mon bien...

«Je retrouvais, toujours vivante dans l’intimité de mon souvenir, la vision de certains regards, de certaines attitudes, de mots ou de sourires d’André, dans lesquels il y avait tant d’amour pour Marguerite qu’alors, tout bas, j’avais compris que, pour être aimée ainsi, on acceptait joyeusement l’épreuve de l’avenir incertain, la séparation d’avec les êtres les plus chéris jusqu’alors. Il y a trois ans et demi de cela. Avec la naïveté de mes quinze ans, m’étais-je trompée?... Ou bien ai-je tort de croire aujourd’hui que l’amour ne vit pas longtemps?... oh! non, pas longtemps! J’en ai eu tant d’exemples déjà!

«Mais s’il ne nous est donné que pour nous être enlevé, et ce doit être la pire douleur, celle des élus à qui l’on ravirait leur ciel... alors, mon Dieu, si vous écoutez les prières des lâches petites créatures qui ont peur de souffrir, faites-moi la grâce de n’aimer jamais!»

«7 août.

«Ce matin, première rencontre solennelle avec la colonie Asseline.

«Accueil plutôt frais de Mme Asseline, gracieuse comme un hérisson, et plutôt chaleureux de M. Asseline, que la beauté de Colette paraît vivement impressionner.

«L’excellent Paul, doux et sans malice, immobilise sur elle des yeux admiratifs dont elle reçoit l’hommage avec une grâce parfaite, la même qu’elle apporte dans ses rapports avec la vieille dame revêche, qu’elle s’est juré de dompter. C’est un dressage qui lui fera honneur, car il n’est pas commode... Je n’oserais dire qu’il sera glorieux, étant donnés sa cause et son but.

«Maman, hélas! s’est fait aussi, sans doute, un serment de conquête, car elle ne semble pas s’apercevoir de la maussaderie de Mme Asseline et cause, très aimable, très souriante, remplissant avec son habituelle aisance son rôle de femme d’un poète célèbre que, sûrement, ni Mme Asseline ni ses amis n’ont lu.

«Ah! les belles-lettres ne doivent guère les passionner... Il suffit de les entendre causer un moment pour être édifié sur la qualité de leurs goûts et de leurs plaisirs, sur leur degré de culture artistique.

«Mais, en revanche, ce sont des gens riches, très riches, bourgeoisement riches,--à vous donner envie d’être pauvre!--de grands marchands, des fabricants de toute sorte de produits qui leur rapportent évidemment beaucoup plus d’espèces sonnantes que les impeccables sonnets de papa.

«Aussi apprécient-ils leurs semblables en raison de la fortune dont ils les savent ou les croient possesseurs. Je les ai entendus ce matin et je suis éclairée. Ce qu’il est revenu de fois dans la conversation de ces femmes «pratiques», de ces grands industriels ou financiers, ces mêmes phrases: «Est-il très riche?... A-t-elle une grosse dot?... Le chiffre de cette maison est superbe, tant et tant, etc...» Ça ne se compte pas!

«Pendant les dix premières minutes, je me suis presque amusée à écouter, parce que je me trouvais dans un milieu qui m’était tout nouveau, et cela m’intéressait de chercher à démêler un peu la personnalité de toutes ces dames si bien habillées par des couturiers de choix,--et de prix!--parce que j’étais curieuse d’entrevoir ce que peuvent bien être les goûts et idées de ces adorateurs du veau d’or.

«Mais, sans doute, j’ai l’esprit mal fait et capricieux... Un quart d’heure ne s’était pas écoulé que je me sentais en train de m’acheminer vers un de ces ennuis terribles qui vous donnent envie de trépigner, de crier, comme un enfant mal élevé, pour échapper à la torpeur où vous jettent ceux qui vous entourent... J’ai pourtant trop souvent entendu la conversation des gens du monde pour être difficile sur la qualité de ce qu’il faut écouter.

«Mais là, vraiment, c’était autre chose encore!... Non plus de gentilles pauvretés, coquettement troussées, mais des platitudes vulgaires, des plaisanteries de commis voyageurs, des bavardages sans drôlerie, ni esprit, ni rien, rien qui leur prête une certaine saveur.

«Comment maman et Colette, accoutumées à une tout autre atmosphère, n’avaient-elles pas, ainsi que moi, le désir fou de s’enfuir! Elles continuaient à se mettre en frais déplorables pour Mme Asseline qui s’amadouait un peu,--bien malgré elle!--impressionnée favorablement sans doute par leur grand air de femmes du monde, par l’énumération discrète de quelques-unes de nos belles et innombrables relations, par le récit adroitement placé des ovations reçues en Allemagne par père; et peut-être plus encore, par l’attention que maman et Colette accordaient à toutes ses paroles.

«Quant à M. Asseline père, il se complaisait, de ci de là, en calembours lourdement épicés, ponctués d’un gros rire de bonne humeur qui lui valait un regard courroucé de sa femme, troublée dans les oracles qu’elle rend sur toutes choses,--petites et grandes,--sur les salades, les ministres, les domestiques, les chevaux, les appartements, le clergé, etc. Tout y passe, jugé par des goûts d’épicière et l’autorité que lui donnent ses millions...

«Et voilà quelle belle-mère Colette veut se donner! Voilà le monde où elle prétend entrer... Et où elle entrera!... Car ce qu’elle veut, elle le veut bien...

«Ce matin, pour fuir ces odieux papotages, j’ai, à tout hasard, murmuré que le soleil me gênait; et, tout doucement, j’ai avancé mon pliant. Personne, d’ailleurs, n’a fait mine de vouloir retenir la sauvage petite personne qui se montrait silencieuse autant que l’excellent Paul, absorbé dans la béatitude de contempler Colette.

«Ah! quelle jouissance ç’a été de me retrouver à peu près seule, d’entendre de presque loin l’écho de toutes ces voix bruyantes, de ces rires trop éclatants, de pouvoir oublier l’insipide bavardage dont j’étais saturée...

«Vraiment, le seul spectacle de la mer me paraissait un bain rafraîchissant. De petits reflets nacrés erraient sur l’eau couleur d’opale qui se retirait vers la pleine mer, avec des ondulations caressantes. Des éclairs de soleil flambaient dans les nappes transparentes laissées par la marée descendante. Et de cette eau si fraîche, du ciel bleu adorablement, de cette plage blonde dont l’or pâle luisait au soleil, montait une ardente symphonie, un chant d’été que tout moi écoutait et recueillait ravi.

«Je regardais deux petits qui jouaient sur le sable, et je pensais à notre Bob; je regrettais de ne pas l’avoir près de moi, enfonçant ses jambes menues dans cette poussière chaude que ses pieds nus foulent avec délices, sur lequel roule, si volontiers, son joli corps de bébé!

«Une voix derrière moi a demandé:

«--Est-il permis, mademoiselle, de troubler votre contemplation?

«C’était Claude Rozenne. Parce que nous habitons le même hôtel, qu’il est lié avec Paul Asseline, un camarade de collège à lui, un semblant de relations s’est établi entre nous et lui.

«Maman le trouve «un garçon chic», Colette un homme très aimable, et le traite comme un ami du précieux Asseline; moi, je bataille agréablement avec lui quand ses opinions, volontiers paradoxales, m’invitent à une contradiction moqueuse qu’il accepte, et à laquelle il riposte avec une bonne grâce spirituelle, très amusante.

«Ce matin, la joie d’être sortie du cercle Asseline me rendait à son égard d’une mansuétude incomparable... Aussi avons-nous causé comme de vieilles gens très raisonnables qui se savent dignes de juger, à huis clos, leurs semblables.

«Il m’a dit avec un geste à peine esquissé vers le groupe Asseline:

«--Vous avez fui la terrible dame?

«--Oui, et son entourage aussi!

«L’aveu m’était échappé. J’ai trop tard mordu ma lèvre pour le retenir. Il me regardait avec malice. Je me suis mise à rire. Et nous avons repris notre causerie sans tête ni queue, entrecoupée de silences durant lesquels nous étions ressaisis par le songe intérieur...

«La mer s’éloignait de plus en plus. Elle semblait maintenant un gigantesque ruban de moire azurée qui barrait l’horizon et s’immobilisait sous le regard brûlant du soleil de midi. La plage se dépeuplait. Dans la colonie Asseline, des adieux s’échangeaient. Je ne bougeais pas, ni Rozenne. Mon nom, jeté tout à coup, m’a fait tourner la tête.

«--France!

«Mon élégant beau-frère passait, rentrant déjeuner. Il souriait de son air satisfait de l’existence, habillé irréprochablement de laine blanche. Je lui ai demandé:

«--Comment va Marguerite?... Elle était sortie quand je suis allée chez elle ce matin.

«--Marguerite?... Mais elle est en excellente santé, toujours absorbée par ses travaux de ménagère ou ses soucis de mère de famille...

«--C’est vrai, elle vit pour les autres, prenant la peine pour elle seule et leur laissant le plaisir...

«Il n’a rien répondu et s’est avancé à la rencontre de Colette qui venait me chercher.

«8 août.

«Sans vanité aucune, pour constater tout simplement un petit fait, je reconnais ici que Claude Rozenne semble vraiment me faire l’honneur de me trouver à son gré pour animer sa villégiature. Si je voulais m’y prêter, il engagerait volontiers avec moi un flirt gentil et sans conséquence que nous n’aurions l’un et l’autre qu’à oublier, la saison finie, pour peu que nous jugions préférable une telle conclusion.

«Seulement, voilà, je ne m’y prête pas, étant tout à fait édifiée sur les charmes de cette sorte de distraction. Et je devine qu’en son for intérieur, il est un brin surpris de mon insensibilité devant une recherche aussi flatteuse que discrète, son amour-propre masculin étant habitué à de plus favorables traitements. J’ai, à tout instant, l’occasion de le constater ici même...

«Parce que c’est un jeune homme à marier, de haute allure, maman l’honore d’une estime particulière, et le lui témoigne volontiers. Colette s’applique à se faire de lui un allié pour la conquête qu’elle s’est juré de réussir. Il a d’ailleurs parfaitement pénétré, je suis sûre, le mobile de la diplomatique amabilité de ma jolie sœur; car il m’a tout l’air d’être un connaisseur très perspicace des manœuvres féminines, qu’il observe avec un plaisir assaisonné d’ironie et de curiosité...

«Et c’est pourquoi il ne m’ennuie jamais; pourquoi nous traitons de puissance à puissance; pourquoi encore, l’estimant un adversaire de valeur, je le laisse discrètement rôder autour de mon humble personnalité dont les imprévus tiennent son attention en éveil et me donnent, sans doute, une certaine saveur qui lui paraît digne d’être dégustée par lui...

«Tout de même, il enrage un peu de voir inutiles tant de galantes intentions; et cela m’amuse prodigieusement à certaines heures. En d’autres, il m’intéresse fort: c’est un garçon très intelligent, d’esprit remarquablement ouvert, vraiment artiste. Il crayonne avec un don naturel qui ferait de lui bien mieux qu’un amateur de talent, s’il daignait en avoir la volonté... Seulement, il ne daigne pas du tout!

«Pour son plus grand dommage,--c’est moi qui parle,--il est pourvu de rentes honnêtes dues à sa situation de fils unique d’une excellente dame veuve en province, qui n’a d’autre souci que de lui simplifier l’existence.

«Il trouve, naturellement, la chose charmante et se complaît dans cette existence capitonnée, se laissant vivre avec une insouciance joyeuse, une nonchalance délicate de dilettante, et le désir très avoué de goûter à toutes les friandises intellectuelles et autres que la vie, la vie parisienne en particulier, peut lui offrir. Il doit y goûter, d’ailleurs, spirituellement, avec une pensée très fine, une âme légère et changeante qui ressemble à un brillant miroir où, sans cesse, se reflètent toute sorte d’images, divertissantes pour sa curiosité...

«En toute sincérité, je reconnais qu’il n’aurait pas le flirt banal, mais agréable au contraire, d’autant qu’il apporte dans ses rapports avec les femmes une sorte de grâce respectueuse et caressante dont le charme peut être puissant...

«Mais moi, j’ai l’horreur et la terreur du flirt, à un point qu’il ne peut comprendre, lui qui ne sait quelle sceptique et clairvoyante personne le monde s’est chargé de faire de la dernière des «petites Danestal»...

«Oh! oui, j’ai la terreur et le mépris de ce jeu coquet, parce que j’ai eu trop souvent l’occasion de voir, chez mes amies, ce qu’il en advient des flirts où elles se sont lancées joyeusement avec des curiosités, de la tendresse, des espérances plein le cœur et l’esprit... et d’où elles s’échappent presque toujours misérablement déçues, conscientes, trop tard! d’avoir seulement servi à distraire une fantaisie masculine. Ah! je le connais, l’égoïsme féroce et souriant des hommes. J’ai regardé, j’ai entendu, j’ai compris... et tant que je conserverai un atome de sage volonté, je ne flirterai pas. Non, non, oh! non!...

«Aussi, en toute honnêteté, pour que Claude Rozenne ne dépense pas ses soins pour moi avec une inutile espérance, je lui ai, en toute franchise, fait ma profession de foi... Trois ou quatre petites phrases bien nettes, et la chose était servie. Sans doute, il ne s’attendait pas à pareille déclaration, car il m’a regardée une seconde, comme pour essayer de démêler si je plaisantais... Puis il s’est écrié avec sa gaîté drôle:

«--Bonté du ciel, mais si vous ne flirtez pas dans le monde, qu’est-ce que vous pouvez bien y faire pour vous distraire?

«--J’y regarde flirter les autres.

«--C’est beaucoup moins amusant...

«--Croyez-vous?... C’est amusant... autrement... voilà tout!... Et puis c’est très instructif, et je suis encore à l’âge où l’on doit s’instruire, vous savez...

«--Je sais... je sais... Seulement, il me paraît que l’un des fruits les plus remarquables que vous devez à votre instruction mondaine, c’est, à l’égard des hommes, une sévérité de jugement que vous me permettrez de regretter...

«--Pour moi ou pour les hommes, vos frères?

«--Si j’osais, je dirais... pour tous les deux... Mais je n’ose pas et je parle seulement pour ceux qui souhaitent vous conquérir...

«Conquérir!... Toujours ce mot qu’ils ont aux lèvres quand ils songent à nous, qui ne leur paraissons pas autre chose, mon Dieu! qu’une proie à saisir...

«Une petite révolte avait fait bondir tous mes instincts de créature jalousement indépendante. Et j’ai répliqué vite:

«--Ce serait un souhait bien inutile! Je ne veux pas me laisser conquérir!

«--Parce que?...

«--Parce que l’état de puissance conquise me paraît peu enviable.

«--Quel que soit le conquérant?

«--Il y en a si peu qui soient dignes de leur conquête!

«Il lui est échappé une espèce d’exclamation impatiente ou dépitée.

«--Encore! Mais quels sujets d’observation avez-vous donc rencontrés pour avoir tant de scepticisme à votre âge?

«Je n’ai pas répondu. J’aurais pu lui dire pourtant que j’ai grandi, vécu dans un foyer désemparé, sans union, ni dévouement, ni amour!... Qu’aujourd’hui encore je vois chez Marguerite, et avec quelle angoisse! ce que peut faire même un homme qui n’est pas méchant, d’un fragile cœur de femme lui appartenant tout entier...

«Comme il me voyait silencieuse, il s’est tu aussi; mais dans la nuit,--car c’était en marchant sur la digue que nous causions ainsi, après le dîner,--je devinais au fond de ses yeux cette attention que mes réflexions y amènent parfois.

«Sûrement, il avait très envie de savoir quelles idées enfermait ma cervelle féminine sur le sujet abordé. Toutefois, il n’aventurait aucune question, moitié par discrétion, moitié parce qu’il savait que si je n’en avais pas la fantaisie, je ne lui répondrais pas...

«Et nous avons avancé un moment, sans plus rien dire. La mer chantait sourdement sur le sable; et au-dessus de nos têtes, il y avait un ruissellement d’étoiles, sur le velours sombre du ciel.

«Tout à coup, il me prenait cette soif de recueillement et de silence qui s’empare impérieusement de moi à certaines heures, de ces heures où je me sens capable d’écrire des choses qui me feront encore battre le cœur, quand je serai une vieille femme, parce que j’y verrai ressusciter l’âme même de ma jeunesse...

«Mais Rozenne ne pouvait pas savoir... Et soudain, avec tant de bonne grâce que je lui ai pardonné de me ramener à lui, il m’a demandé drôlement:

«--Est-ce que, sans flirter, nous ne pourrions pas causer un peu... comme deux vieilles personnes très sages?

«Et ainsi qu’il disait, comme «deux vieilles personnes très sages», nous nous sommes mis à parler musique et poésie...

«9 août.

«Sous le ciel changeant,--lumineux ou gris, selon les caprices du vent,--continuent à se jouer, dans notre petit monde de Villers, toute sorte de menues comédies, éternellement les mêmes, d’ailleurs, et bien pareilles à celles qui se jouent tous les hivers à Paris.

«Colette, qui mériterait, comme l’héroïne du conte, d’être appelée l’_adroite princesse_, poursuit avec un art merveilleux qui m’humilie pour elle la rude conquête des millions de Mme Asseline. La vieille dame, très clairvoyante, les défend de son mieux, prodigue de paroles discrètement malveillantes ou grincheuses, exaspérée que Colette ne les paraisse pas entendre...

«C’est une exaspération que j’excuse. Elle sera vaincue et elle en a conscience... Le bon Paul n’a plus d’autre volonté que celle de la dame de ses pensées. Et M. Asseline père est presque aussi absolument subjugué, Colette l’ayant attaqué par son grand point vulnérable: à savoir, un goût effréné pour la pêche et la navigation.

«Or, ma brillante sœur, possédant un cœur insensible aux ondulations de la mer, a accepté des promenades dans le yacht Asseline, où sa farouche adversaire ne pouvait s’aventurer sans grand dommage. Elle s’est intéressée, avec une attention flatteuse, aux exploits, comme pêcheur, de ce richissime fabricant et, lui aussi, n’en voit plus que par la belle Colette Danestal.

«Maman, jugeant l’affaire en bonne voie, s’épanouit et oublie, un instant, combien est mauvais pour notre bourse étroite le séjour du premier hôtel de Villers. De plus, son petit-fils Bob lui tourne la tête et la comble de joie en lui faisant faire ses trente-six menues volontés.

«Moi, je vis délicieusement à ma fantaisie, je travaille à souhait, je vagabonde solitairement à pied ou à bicyclette dans de jolis chemins verts, ce qui m’attire la toute particulière réprobation de Mme Asseline. Colette s’en était agitée, craignant l’effet de cette réprobation pour ses ambitions matrimoniales. Mais, cette fois, je me suis regimbée et j’ai réclamé le droit d’agir à ma guise, comme le fait Colette elle-même, quitte à être considérée par la correcte mère du bon Paul comme un fâcheux petit produit d’une éducation parisienne. J’imagine qu’elle serait fort surprise si elle apprenait que je suis couramment traitée de «sauvage» par nos mondaines relations sur la côte, qui ne peuvent comprendre mon horreur des casinos, des parties de toute sorte organisées quotidiennement par des gens insatiables de distractions.

«Ni les uns ni les autres ne savent que ma vraie joie, c’est de demeurer auprès de Marguerite, ma pauvre chère Marguerite, trop souvent seule, que je voudrais si heureuse et qui, j’en suis certaine, ne l’est guère..., du moins, comme elle espérait l’être au temps de ses fiançailles.

«Et cela, je ne puis le pardonner à André, qui devrait être en adoration devant le trésor de femme qu’il possède.

«En adoration? Ah! Dieu, non, il ne l’est pas, il se laisse aimer. Il accepte avec une simplicité révoltante que, même dans l’état où elle est, en toute occasion, elle se dévoue à son agrément, à son bien-être, à sa parfaite tranquillité, elle se dérange, se fatigue pour lui. Et, à peine s’il l’en remercie, tant la chose lui paraît naturelle. Pourtant, il n’est ni méchant ni sot. Je crois que, surtout, il est d’une légèreté inouïe qui le rend parfois, sans qu’il en ait conscience, d’un égoïsme monstrueux.

«Un tout jeune garçon qui serait à l’aube de sa vie d’homme n’aurait pas plus d’ardeur pour jouir de toutes les distractions qui s’offrent à lui. Peut-être parce qu’il vient de passer trois années dans un pays perdu, il est atteint maintenant d’une sorte de fièvre de vie mondaine. Et comme il a des allures de gentilhomme, qu’il sait être fort séduisant, son succès est complet. Il est maintenant de toutes les parties, quand il ne file pas à Trouville où les _petits chevaux_ l’attirent fort, hélas!

«Et pendant ce temps, Marguerite souffrante sort à peine de son jardinet, où elle surveille Bob, où elle travaille pour lui quand, malgré les prescriptions du médecin, elle ne s’épuise pas, à «faire le ménage», comme dit André dédaigneusement. Je bondis d’indignation quand il parle ainsi!... Car enfin, si elle s’astreint à cette insipide besogne, c’est pour lui, pour qu’il ne méprise pas tout à fait le modeste petit _home_ dont l’humilité lui paraît mal supportable. Elle le sait bien, la pauvre chérie, qui fait des prodiges pour donner un semblant d’élégance à leur intérieur et qui passe tant de minutes énervantes à chercher les moyens d’équilibrer leur mince budget, toujours culbuté par son insouciance, à lui.

«L’autre matin, quand je suis arrivée, elle était si absorbée dans ses comptes, qu’elle ne m’a pas entendue entrer. Elle murmurait:

«--Comment peut-il être si léger et jouer pareillement! S’il continue, jamais nous n’arriverons à finir notre séjour sans dettes!

«Quelle anxiété il y avait dans son accent!... Cinq minutes plus tôt, je venais d’apercevoir André qui, toujours très chic, parcourait les journaux, installé sur la terrasse du Casino, ayant tout à fait un air de gentleman possesseur de rentes sérieuses.

«Cela, tandis que sa pauvre petite femme, habillée d’un méchant peignoir d’indienne, ne valant pas cinq francs! s’énervait à compter, pour lui donner la possibilité de jouer quelques semaines un brillant personnage. Oh! cet égoïsme masculin!... Jamais encore je n’en avais eu, peut-être, la conscience plus nette. Dans la famille d’Humières, c’est bien comme dans la famille Danestal! Ce sont les femmes qui portent le poids si lourd des soucis d’argent que font naître les hommes!... Maman, elle, en gémit hautement. Marguerite, pas. Jamais elle ne se plaint, et dans nos causeries qui redeviennent bien intimes, grâce à Dieu! jamais il ne lui échappe même un mot de blâme indirect pour son mari, ni une réflexion amère ou seulement désillusionnée, sur la solitude où il la laisse sans scrupule, parce qu’elle paraît trouver tout simple que lui jouisse de distractions dont elle est privée. Elle insiste même pour qu’il en profite si, par aventure, pour la forme, il s’avise de quelques cérémonies et lui offre de rester avec elle. Oh! ces propositions faites avec le secret désir qu’elles soient repoussées!... Comme je comprends que Marguerite les accueille sans joie et ne les accepte pas!...

«Avec son joli sourire doux qui enferme tant de mélancolie, elle lui répond, indulgente, comme si elle parlait à Bob:

«--Allez, André... Cela me fait plaisir que vous vous amusiez!

«Certes, voilà un plaisir qu’il est toujours prêt à lui offrir.

«Si je ne me souvenais qu’il a été, pour elle, tellement autre, je craindrais moins que, tout bas, elle ne souffre beaucoup d’avoir perdu des joies trop fragiles et sans prix...

«10 août.

«Maman, docile aux injonctions de Colette, a demandé à Mme Asseline quand elle recevait, et cette désagréable personne, prise sans doute au dépourvu, a indiqué son jour de réception où fréquentent les «gros» propriétaires bourgeois de Villers et les baigneurs parisiens de ses amis.

«Il est évident que l’adversaire de Colette, douée d’une jolie dose de vanité, s’est avisée, nous voyant pourvues de brillantes relations sur toute la côte, à Trouville, à Houlgate, à Villers même; s’est avisée que, même dénuées de millions, nous pouvions cependant n’être pas tout à fait à dédaigner, d’autant que nous portons un nom qu’on lui a dit être illustre.

«Vraiment, n’était son pressentiment qu’elle marche vers une catastrophe où elle perdra son cher Paul; n’était la certitude si cruelle pour ses instincts autoritaires qu’elle sera vaincue par la souriante et ferme volonté de ma sœur, elle serait même très flattée de compter dans son cercle habituel l’épouse et la fille d’un homme célèbre.

«Je dis «la fille», car, en toute humilité, il me faut reconnaître que ma chétive personne continue à attirer toute la rigueur de ses jugements sur les jeunes filles modernes. O mes sœurs en indépendance, que nous sommes donc vertement traitées par cette horrible bourgeoise qui me tient, en particulier, pour une gamine mal élevée, pas du tout _Sacré-Cœur_, férue d’idées subversives et saugrenues sur la vie, les gens, les choses; une petite fille romanesque, ne rêvant qu’artistes, poètes, romances à la lune... Cela dit sous forme de considérations générales dont l’intention est évidente, grâce aux regards qu’elle dirige avec soin de mon côté. Maman, absorbée par la seule idée de ne pas entraver la marche de Colette vers le succès, laisse passer philosophiquement ces boutades furibondes, sans paraître se douter qu’elles sont offertes à la dernière des «petites Danestal». Il lui suffit de constater que, positivement, avec Colette, Mme Asseline est beaucoup moins «porc-épic». Mon adroite sœur la dompte insensiblement. C’est un merveilleux et pitoyable dressage par la patience. Rien ne rebute Colette, ni paroles, ni allusions désagréables. Sans se troubler, toujours gracieuse, elle se tait ou répond, si maîtresse d’elle-même, qu’il faut la bien connaître comme moi pour soupçonner, au pli léger creusé une seconde entre ses sourcils, qu’elle ménage pour l’avenir à Mme Asseline de justes représailles.

«Je savais ma sœur très forte diplomate, mais à ce point!... oh! non! Elle eût été une remarquable ambassadrice. Avec quel art elle joue de la célébrité de père, dont elle s’enveloppe comme d’un joli rayonnement de gloire!... Tantôt, pendant l’odieuse visite chez les Asseline, elle m’a remplie d’admiration par le tact avec lequel, sans paraître y prendre garde, elle a placé le récit des ovations faites au poète Robert Danestal par un cercle de lettrés de Munich, juste après avoir mentionné incidemment notre rencontre, ce matin, avec la princesse Blancovana.

«Dans ce salon ultra-cossu, bourgeois à faire hurler d’horreur un artiste; auprès de cette femme aux allures de mercière enrichie, elle avait l’air d’une duchesse fourvoyée chez de petites gens parvenus; et elle était si jolie, habillée d’un bleu délicat, que je ne m’étonnais pas que le gros Asseline père s’appliquât de toutes ses forces--elles sont considérables--à diriger un peu vers lui l’attention de cette princesse des contes de fées.

«Vraiment, comment, douée si bien pour la conquête, ne place-t-elle pas ses ambitions plus haut que Paul Asseline!... Il est riche... considérablement! Il est doux, généreux, docile, très bien habillé, et si peu transcendant!... Et elle est bien trop intelligente pour ne pas savoir à quoi s’en tenir là-dessus. Elle ne l’aime pas. Tout juste, à ses yeux, il est un bon garçon dont elle fera tout ce qui lui plaira, qui l’adorera et l’admirera comme une idole précieuse, qui la comblera de cadeaux rares et réalisera tous ses caprices. Ses belles épaules se trouveront déchargées à jamais du faix des embarras d’argent. Elle sera très élégante, très enviée et très satisfaite, son idéal rempli. Heureuse Colette! Il y a des minutes--pas nombreuses--où je l’envie de n’être pas, comme moi, une misérable petite chose toujours vibrante, désirant, rêvant des bonheurs si hauts que, bien sûr, la vie ne les lui accordera pas, si elle ne veut plus se contenter de ceux que lui donnent divinement la poésie et la musique.

«La «petite chose» en question s’est, en son for intérieur, très mal comportée pendant la visite qui lui était imposée. Elle trépignait, en son cœur, d’impatience devant les déclarations omnipotentes de Mme Asseline, et résistait à peine à la tentation, combien violente! de dire justement les choses qui exaspéreraient cette pontifiante créature. Je vois d’ici la mine de père quand il sera introduit dans un pareil milieu, quand il lui faudra subir, par exemple, les conversations de M. Asseline père, dont j’ai joui, à moi toute seule, tantôt, tandis qu’il nous faisait visiter son parc; résolument, Paul avait accaparé sa bien-aimée, et dans le salon, maman restait la proie de Mme Asseline...

«Ce parc est beau comme un Éden, beau à faire pardonner à la villa d’être une somptueuse bâtisse où un architecte inqualifiable a pris soin de réunir à peu près tous les styles. Les jardiniers de Mme Asseline, eux, sont de véritables artistes en leur empire. Ils ont créé des massifs qui sont un enchantement pour les yeux et dessiné des allées qui ont des lointains de songe, sous une voûte d’ombre transparente, pailletée d’éclairs de soleil; des pelouses d’herbe veloutée, distillant une fraîcheur d’eau limpide!... Oh! l’admirable parc où, dans l’air chaud, errait la petite âme odorante des fleurs...

«Au sortir du salon trop riche de Mme Asseline, il était tellement exquis à contempler, qu’il m’a soudain donné des trésors d’indulgence pour accepter la société de son prosaïque propriétaire, ravi de mes admirations. Tandis que Colette avançait devant moi, escortée de son chevalier; que nous allions ainsi en procession, ou en noce, dans les allées embaumantes où c’eût été une douceur divine de marcher seule, avec du rêve plein le cœur et, aux lèvres, le murmure de vers aimés, il m’entretenait, et avec quelle abondance! des plaisirs de la navigation et de la pêche, pour lesquelles il manifeste une passion excessive. Où donc ce marchand de toile d’emballage a-t-il pris un pareil amour des choses de la mer?...

«Je le lui pardonne, parce qu’au demeurant s’il possède la distinction d’un épicier, c’est un fort brave homme, très intelligent en sa sphère, et qui aurait la richesse supportable s’il consentait à ne pas juger de si haut les gens qui ne sont pas, comme lui, de grands manieurs d’argent. Ceux-là seuls existent à ses yeux. Les autres, il les englobe dans un mépris de potentat, égal au dédain que papa éprouve, lui, pour les hommes d’affaires, égal à celui dont Mme Asseline accable les jeunes personnes sans dot.

«Ce soir, comme maman discourait sur les potinages racontés par Mme Asseline, j’ai murmuré à Colette:

«--Cela t’amuse, des visites comme celle de tantôt?

«Elle m’a répliqué avec une résolution froide qui nous a jetées très loin l’une de l’autre:

«--En ce moment, je ne fais rien pour m’amuser!... Cela viendra plus tard!

«Je n’ai rien répondu, et pour oublier, je m’en suis allée batailler sur la terrasse avec Rozenne, en regardant la lune, qui était une admirable faucille d’argent...

«Parce que Claude Rozenne n’est pas un brin ambitieux, j’ai été pour lui pleine de grâce au cours de nos escarmouches habituelles, et il en a paru si aise que j’ai cru devoir honnêtement lui exposer, à l’aide de considérations philosophiques, le pourquoi de mon humeur conciliante.

«12 août.

«Ce matin, quelques lignes de papa, enthousiastes dans leur brièveté, qui m’ont redonné un regret fou de n’être pas là-bas, en Bavière, comme lui. Non avec lui, je le gênerais!... Avant tout, il aime sa liberté et ce doit être de lui que je tiens mon besoin d’indépendance.

«Aller là-bas, à Bayreuth! Quel rêve réalisé c’eût été. Un instant, j’ai espéré qu’il n’était pas impossible. Une matinée entière, je m’étais plongée, tête baissée, dans les comptes, moi aussi, pour voir si, réunissant toutes mes maigres économies, j’arriverais à rassembler une somme assez convenable pour que maman voulût bien la compléter avec l’argent que je lui aurais coûté à Villers. Alors j’aurais supplié papa de se charger de moi, lui promettant de ne pas l’encombrer de ma pauvre présence si peu désirée.

«Je n’ai pas eu de requête à présenter. Mes comptes mont prouvé, avec une impitoyable évidence, que mon souhait était digne de ceux qui font la joie des tout petits, dans les contes de fées... Je n’ai rien dit à papa qui, d’ailleurs, sans doute, m’aurait, avec un sourire distrait, répondu en me caressant les cheveux:

«--Un peu de patience, enfant... Tu iras à Bayreuth en voyage de noces! Ce sera bien mieux... Demande à ta mère ce qu’elle penserait d’une telle fugue aujourd’hui.

«Ce qu’elle en aurait pensé et m’aurait répondu... «--Que j’étais une bien égoïste créature de souhaiter pour moi seule une telle dépense, alors qu’il y avait à faire les frais d’un séjour à Villers; que... que...» Ah! toujours les mêmes propos qui me prouvent qu’avec mes dehors de fille fortunée je suis plus pauvre que les misérables ouvrières qui, du moins, possèdent un argent gagné par elles.

«Oh! de l’argent! de l’argent! Comme je voudrais, moi aussi, en gagner!... Même avec ma musique, même avec mes vers!... Autrefois, quand j’étais encore une petite fille fermement confiante en ses illusions, une telle idée m’aurait fait bondir d’indignation, comme un sacrilège!... Maintenant, je suis sage, et je serais bien heureuse si les deux vrais dons que j’ai reçus me procuraient un peu, un tout petit peu, d’indépendance personnelle! En mes rêvasseries, la musique et la poésie m’apparaissent comme des magiciennes puissantes qui peuvent me donner _tout_, pour me récompenser de me donner à elles! Dans quel monde divin elles me font vivre!

«Ici, encore, je leur dois, pendant que je travaille à mon poème nouveau, des jouissances telles, si enivrantes, que jamais je n’en pourrai, même sous une autre forme, goûter de comparables, de meilleures, de plus fortes, de plus _prenantes_, qui me fassent pareillement oublier le monde entier... Non, je ne les paye pas trop cher par mes heures, terribles pourtant! de découragement, où mon inspiration me semble morte..., où il me vient la terreur de ne plus pouvoir composer, écrire jamais, de m’être illusionnée sur mes œuvres...

«Ah! la délicieuse communion en laquelle nous vivons, l’Art et moi; moi, toute petite, tout humble, craintive et ravie devant lui, si grand!... Mais aussi, moi si aimante et docile, tellement dévouée, à lui toute!... Avec quel amour je me consacre à l’œuvre qu’il m’inspire en ce moment, qui est née autant de mon cœur que de mon cerveau, que je vois se développer lentement, peu à peu, sortir des limbes de ma pensée, revêtir insensiblement la forme harmonieuse que je rêve pour elle, qui est vivante en moi et que je lui donnerai, il le faudra bien! telle que je la sens.

«Oh! travailler ainsi, créer, quelle ivresse, mon Dieu! une ivresse à faire plaindre comme des déshérités ceux qui ne la connaîtront jamais... J’ai vécu des heures, des minutes, qui enfermaient un infini de bonheur, alors que, sur la falaise, devant la mer, recueillie dans la solitude de ma petite allée, j’écrivais les vers que toute mon âme chantait, adorant la beauté des choses...

«16 août.

«Maman a fait ses comptes, et le résultat de toutes ses additions est, comme à l’ordinaire, plutôt regrettable! A Villers, de même qu’à Paris, nous avons, paraît-il, trop, bien trop dépensé pour l’équilibre instable de notre budget... L’hôtel de premier ordre,--nous autres Danestal ne fréquentons que ceux-là, dans les pays où nous pouvons être rencontrées,--les promenades à Trouville, les soirées au Casino, les excursions en voiture, tout enfin a contribué à jeter, une fois de plus, le désarroi dans les finances de maman.

«C’est moi qui ai reçu ses doléances. Colette les voyant venir et les redoutant,--sa sagesse les juge bien inutiles,--s’en était allée sur la plage poursuivre la conquête de Mme Asseline. Si cette difficile victoire n’est pas remportée à la fin du mois, il nous faudra cependant quitter Villers, sous peine de nous endetter piteusement, et regagner Paris, où nous devrons sans doute demeurer. En effet, la sévère Économie--avec un E majuscule--nous interdira d’accepter les nombreuses invitations qui nous sont adressées dans les châteaux de très fortunés amis, lesquels possèdent des kyrielles de valets; ce qui est ruineux pour les invités de modeste bourse.

«Si maman n’avait le respect de sa coiffure, elle se fût volontiers, je suis sûre, arraché les cheveux devant le pitoyable de notre situation.

«Pauvre maman! quand je l’ai ainsi entendue gémir, j’en arrive presque à pardonner à Colette sa résolution de faire, à n’importe quel prix, un mariage riche, qui la sorte à jamais de la sphère où depuis tant d’années nous devons parader élégamment, déguisées en filles riches. Est-ce que la vraie sagesse serait la sienne, qui tient pour synonymes, amour et billevesée?

«Pourquoi suis-je plus exigeante? Pourquoi aurais-je horreur d’acheter si cher le luxe dont--mon Dieu, c’est vrai...--je suis désireuse, autant qu’elle, pour les précieuses jouissances qu’il peut donner?... Pourquoi aussi suis-je incapable d’accepter comme ma vaillante Marguerite une existence besogneuse dont il faut dorer les apparences?... Pourquoi n’aurai-je jamais la résignation de maman qui, satisfaite dans sa vie mondaine, s’arrange si bien du rôle sacrifié d’épouse d’un homme illustre, ne se révolte pas de n’être en sa maison qu’une façon de femme de charge bien élevée, qui dirige son ménage et ses finances, reçoit ses invités et fait bonne figure dans son salon?... Pourquoi enfin, dans la jeune Parisienne bien moderne que je suis, dépouillée déjà de tant d’illusions, demeure-t-il, vivace, une folle créature qui se rebelle désespérément devant de pareilles destinées?... Pourquoi cette même créature réclame-t-elle le droit de donner son cœur seulement à celui qui méritera qu’elle ait foi en lui... s’il paraît jamais ce désintéressé, qui voudra faire sienne une fille sans dot?

«En ce moment, Claude Rozenne--après les autres--me fait une cour discrète, mais empressée, telle que si je n’avais mon expérience, je pourrais m’imaginer que je vais, un beau jour, le voir apparaître dans le salon de maman, pour lui demander mon cœur et ma main, sinon ma fortune absente.

«Pourtant, il est certain que dans la sympathie très évidente, très vive, dont il veut bien m’honorer, il n’entre pas le moindre sentiment matrimonial. Je suis pour lui une fantaisie. Il daigne me trouver amusante, parce que je ne suis pas tout à fait semblable à la généralité des filles de mon âge. Il est agacé de voir que ses attentions très marquées ne m’enlèvent pas un atome de ma liberté de cœur et d’esprit et, en son petit amour-propre masculin, il s’est peut-être juré de ne pas me laisser quitter Villers sans qu’il m’ait obligée à garder son souvenir... Peu lui importerait de jeter ainsi en moi un espoir d’avenir qu’il ne songe pas du tout à réaliser, car il déteste les charges, entraves, devoirs, en parfait dilettante, soucieux de ne connaître que les distractions de choix.

«Non, ce n’est pas lui encore qui m’enseignera la douceur d’aimer, de vivre deux en une seule âme. Qu’importe? Je n’ai besoin ni de lui ni d’un autre même. Je me sens si forte pour suivre toute seule mon chemin, sans le semblant d’une protection masculine.

«Ah! oui, le _semblant_, presque toujours, quoi qu’en disent les doctes matrones qui veulent en faire accroire aux petites filles. Mais quand les petites filles ont beaucoup entendu parler les grandes personnes, qu’elles ont vu leurs actes, elles ne peuvent plus avoir une foi d’enfant. Bon gré mal gré, il leur a fallu--avec quelle déception cruelle!--apprendre que l’amour, le bel amour généreux, dévoué, plus fort que la mort, ne se rencontre guère que dans les livres et dans leurs rêves. Elles ont dû s’apercevoir que très peu d’hommes existent qui méritent le don sans prix d’un cœur. Elles ont peur de leur égoïsme féroce et elles les dédaignent pour tous leurs calculs, leurs mensonges, leurs petites et leurs grandes cruautés, dissimulées parfois sous de si beaux dehors... Alors elles en arrivent, tout naturellement, à penser que pour elles le bonheur, c’est de ne leur rien devoir ni demander, de ne compter que sur elles-mêmes.

«Comme à la terre promise, je rêve à l’existence que je voudrais... Vivre pour ce qui est la beauté, pour l’art; pour donner un son, une langue harmonieuse à tout ce qui chante, palpite, vit en mon âme que j’ai la grâce de posséder vibrante comme une corde sonore. Vivre pour apprendre... Vivre pour me voir révéler les inconnus qui tentent mon esprit jamais rassasié... Vivre avec quelques amis très chers, des livres, de la musique, des fleurs, et contempler des paysages qui sont une poésie vivante; en savourer la forme, la couleur, la pensée... Vivre en goûtant cette jouissance--une de celles que j’envie le plus!--de pouvoir donner à tous ceux qui viennent à vous...

«Et penser que ce sont là des rêves irréalisables!... Que cela ne «rapporte» rien du tout d’écrire des vers ni de la musique! C’est un plaisir des dieux, des dieux qui n’ont rien--les privilégiés!--à démêler avec mille quotidiennes dépenses, plus ou moins stupides. A moi, pauvre mortelle, il n’est pas permis de vivre ainsi en plein ciel. Quand je m’oublie dans mon beau palais enchanté, bien vite j’en suis rappelée par quelque prosaïque ennui qui me fait bondir d’impatience et de regret, dans la poussière terrestre où ma destinée est de piétiner piteusement.

«18 août.

«C’était un pressentiment que cette appréhension éveillée en moi par la passion de M. Asseline père pour les plaisirs maritimes.

«Dans quelle aventure nous jette-t-elle!...

«J’en rage et je ris quand j’y pense.

«A midi, comme je redescendais de ma falaise où j’avais délicieusement conversé avec les règles de la prosodie, je rencontre Colette qui rentrait de la plage, escortée des deux Asseline.

«Elle m’aperçoit, m’appelle de façon à me rendre la fuite impossible, et pendant que je réponds aux saluts du père et du fils, elle me dit, souriant à Asseline père avec une grâce enchanteresse:

«--France, j’ai à te transmettre une aimable proposition de M. Asseline qui nous offre de nous emmener à la pêche au congre.

«Ahurie, je répète:

«--A la pêche au congre?...

«--Oui... On y va, vers trois heures du matin, en barque.

«Malgré moi, je considérais Colette, me demandant si elle parlait sérieusement ou se moquait de ma crédulité.

«--Et nous irions la nuit, avec...

«--Avec M. Asseline, M. Paul, Claude Rozenne, le ménage Détreil et des marins.

«Les Détreil, ce sont des cousins des Asseline. Un couple--très riche, bien entendu--qui est toujours en quête de parties, quelles qu’elles soient.

«Enfourchant tout de suite son dada, M. Asseline est parti en explications abondantes sur la pêche au congre. J’attendais la minute où il perdrait haleine pour me dérober à son invitation... Colette a vu mes lèvres s’entr’ouvrir et elle m’a lancé un tel regard que la phrase est restée dans ma pensée. Vite, elle en a profité pour brusquer les adieux, entrecoupés de ses remerciements. Et nous nous sommes retrouvées seules, marchant d’un pas vif vers l’hôtel.

«J’ai demandé alors, et je n’étais plus du tout d’humeur souriante, toute la joie de ma bonne matinée de travail disparue:

«--M’expliqueras-tu, Colette, ce que c’est que cette ridicule aventure où tu veux m’entraîner?

«Elle, toujours calme, m’a dit:

«--Il n’est question d’aucune ridicule aventure, seulement d’une promenade originale à laquelle on te convie.

«--Et toi qui détestes la pêche, l’eau froide, cela te tente d’aller barboter la nuit dans la mer, avec tous ces gens, pour voir attraper des congres?

«Elle m’a regardée bien en face, la tête relevée dans un mouvement de défi:

«--Cela me tente de gagner la partie que je joue. Après, sois sans crainte, je rattraperai mes avances!

«Une seconde, j’ai eu presque pitié de Mme Asseline.

«Ainsi, la pêche au congre fait partie des moyens de conquête de Colette. Comme son assistance à la distribution des prix de l’école, où, auprès de Mme Asseline, elle a couronné force visages émus... Comme sa présence à la procession du 15 août... Elle, Colette, à la procession! Et maman aussi!... Tout cela, pourquoi?... Ah! misère, misère, pauvre humanité!

«Mais moi qui ne prétends pas aux millions de Paul Asseline, je n’ai nul besoin d’aller à la pêche au congre avec toute cette bande!

«Je suis sûre que Marguerite le pensera aussi. Elle seule, peut-être, m’en préservera en pénétrant maman de l’idée que nous allons courir un réel danger, sur mer, en barque, la nuit... Il est vrai que si Colette veut...

«Forte de sa décision, elle avançait, souriante et paisible, près de moi, exaspérée de mon impuissance. Et atteignant l’hôtel, nous nous sommes trouvées en présence de Rozenne qui rentrait aussi; son air allègre m’a fait frémir d’envie. Il s’est écrié gaiement, tout de suite, remarquant ma mine:

«--Quel front chargé d’ennui!... Est-ce que vous avez appris une très mauvaise nouvelle?

«--Une détestable et stupide!... Vous pouvez la demander à Colette...

«Et, toute à mon indignation, je me suis enfuie dans le vestibule, envahi par le flot des convives que la cloche appelait à la table d’hôte...

«20 août.

«J’avais bien deviné que Marguerite penserait comme moi, au sujet de l’absurde équipée où nous entraînent les ambitions de Colette. Mais son intervention est demeurée nulle parce que maman voit les choses seulement comme Colette prétend les lui faire voir.

«Or, Colette affirmait qu’avec M. Asseline nous étions en parfaite sûreté; qu’il était ravi de nous emmener et que nous ne pouvions nous dérober à son invitation sous peine de nous montrer fort impolies, etc., etc.

«Bref, pour éviter des scènes bien inutiles, il ne me restait plus qu’à m’exécuter, puisque j’étais indispensable pour chaperonner ma sœur.

«Et maintenant, si je veux être sincère, il me faut bien avouer que je ne regrette plus d’avoir dû subir la force des choses, car sûrement je n’aurai pas, une seconde fois, l’occasion de faire une promenade plus ridiculement comique. Aussi j’ai pardonné à Colette de m’avoir jetée dans cette grotesque aventure qui, du moins, a eu pour elle le résultat qu’elle voulait, la conquête glorieusement achevée de M. Asseline, qui est, à cette heure, son allié dévoué.

«Donc à trois heures du matin, toute la troupe des pêcheurs était venue nous chercher. En silence, nous avions abandonné l’hôtel sous l’aile de Rozenne, après que, des profondeurs de son lit, maman nous avait, en guise d’adieu, recommandé de ne nous enrhumer ni noyer.

«J’étais de furieuse humeur. Colette, gracieuse à son ordinaire, avait des exclamations ravies, jolie à souhait sous son béret de drap, sa veste collante, sa jupe courte--une jupe de pluie sacrifiée, qu’elle avait passé son après-midi à raccourcir... Dame! quand on n’a pas de femme de chambre à ses ordres!... Et dans cette tenue, si simple, elle n’en arrivait pas moins à éclipser tout à fait la toilette de Mme Détreil, pimpante comme si le tout-Villers devait la voir passer.

«Asseline père, costumé en marin, paraissait, affublé de la sorte, aussi volumineux que jubilant et marchait d’un pas allègre dans son escorte de pêcheurs. Quant à Rozenne, il avait pris une silhouette drôle de vieux loup de mer et semblait si disposé à s’amuser des imprévus de cette absurde promenade que, volontiers, je l’aurais écrasé sous une avalanche de paroles désagréables. Mais j’avais l’irritation muette; et très digne, je cheminais sans mot dire près de lui qui, bien vite, s’était improvisé mon chevalier protecteur, avec une simplicité fraternelle et amicale dont je lui sais encore gré.

«Je devinais bien que mon silence l’intriguait et qu’il était aiguillonné par le désir d’en pénétrer la cause... Cela me détendait les nerfs de le voir ainsi. Et puis, tout à coup aussi, le charme de cette nuit d’été où les étoiles commençaient à pâlir, ce charme opérait délicieusement sur moi. Les rues endormies semblaient des chemins de rêve où frémissait la brise fraîche de la mer. L’air était tout vibrant du chant des vagues invisibles; et leur musique berceuse apaisait si bien mon ennui que j’ai un peu tressauté d’entendre, tout à coup, Rozenne me demander discrètement:

«--Êtes-vous songeuse ou de méchante humeur? Ceci dit, non par curiosité, mais pour que mes paroles conviennent à l’un ou à l’autre de ces états d’âme.

«J’ai répliqué:

«--Je suis de très méchante humeur.

«--Pourquoi? Cela ne vous amuse pas, cette pittoresque course dans la nuit?... Une course que vous ne referez sans doute pas souvent.

«--Oh! je n’en sais rien! S’il prend de nouveau fantaisie à M. Asseline d’aller pêcher des congres et de nous emmener, il faudra y retourner!

«--Alors, vous ne venez cette nuit que contrainte et forcée?

«--Bien entendu! Et je n’aime pas du tout que l’on m’oblige à faire des choses que je trouve stupides!

«Il m’a lancé gaiement:

«--Moi non plus! Mais pensez que les choses stupides sont quelquefois bien amusantes, et pour vous consoler d’être avec nous contre votre gré, préparez-vous à jouir des aperçus rares dont, sûrement, nous allons être gratifiés!

«Il me parlait comme à un bébé qu’on raisonne. Cela m’a semblé tout à coup si drôle que je me suis mise à rire. Après tout, ce qui m’avait exaspérée, c’était la pensée que nous faisions cette équipée pour plaire à un Asseline. Autrement, la nouveauté de la promenade m’aurait bien vite séduite...

«Ah! Rozenne avait raison de m’annoncer des spectacles réjouissants!... La représentation a commencé dès notre arrivée sur la plage, la plage silencieuse qui, dans la nuit, semblait immense, fuyant vers un invisible horizon de mer. Le programme portait que nous irions en barque jusqu’aux rochers où devait s’opérer la pêche miraculeuse.

«Nous arrivons, impossible d’embarquer. La mer était déjà trop descendue. Les pêcheurs et leur grand chef Asseline père, dont rien ne troublait l’allégresse, déclarent alors, sans la moindre hésitation, que nous n’avons qu’une chose bien simple à faire, gagner les rochers par les sables. Ils veulent bien ajouter que pour éviter à nous autres, faibles femmes, de piétiner dans ce sol encore détrempé, ils nous porteront sur leurs filets entre-croisés.

«Je lance un coup d’œil discret vers Colette, en entendant cette décision. Elle se disait très amusée du mode imprévu de locomotion qui lui était offert... Mais... hum! sûrement sa joie n’était pas égale à celle du bon Paul, qui exultait à l’idée seule d’avoir à soutenir sa bien-aimée. Quant à Mme Détreil, qui est une forte personne, il était évident qu’elle ressentait quelque inquiétude à la pensée de s’aventurer ainsi entre ciel et mer...

«Mais que faire? Rentrer?... C’était bien tôt abandonner la partie... Et marcher sur ce sable mouillé la séduisait encore moins...

«Vraiment, il n’y avait qu’à se laisser emporter dans ces chaises à porteurs nouveau modèle.

«Rozenne, toujours fraternel, je pourrais presque dire paternel! m’a bien installée, puis s’est mis en devoir de me porter sur mon siège improvisé, avec l’aide d’un solide pêcheur, toute notre caravane dirigée par Asseline père, affairé comme un commandant en un jour de péril.

«Pour nous femmes, surtout pour moi, qui suis du genre _plume_, cette promenade discrètement aérienne était plutôt agréable. Mais elle l’était beaucoup moins pour les hommes, qui se mouillaient, enfonçaient dans des abîmes insoupçonnés et manquaient de nous y entraîner. Le beau Détreil a ainsi opéré, le nez en avant, une chute peu dangereuse mais glaciale qui a failli amener celle de sa femme qu’il soutenait. Elle ponctuait, d’ailleurs, notre route de cris de terreur au moindre faux pas de ses porteurs. Colette, j’en suis certaine, moi qui la sais peu brave, n’était guère plus rassurée... Mais elle ne bronchait pas et se contentait de tenir ferme l’épaule de son Paul qui, lui, ne chavirait pas... Moi, je finissais par m’amuser beaucoup de ces péripéties... Je ne savais pas ce qui nous attendait!...

«Enfin, nous voici aux fameuses roches!

«Avec soin, nos porteurs nous déposent sur le sol... Quel sol! revêtu de varechs trempés d’eau de mer, glissants, oh! combien... Une roche hérissée, fertile en entorses...

«Je crois vraiment que Colette, malgré sa vaillance, commençait à regretter de s’être lancée dans une si périlleuse aventure... Comme moi, elle se demandait ce que nous allions bien pouvoir faire pour nous occuper, tandis que M. Asseline père et ses hommes se donneraient la satisfaction d’arracher à la mer tous les congres qu’ils pourraient saisir.

«Rozenne, lui, manquait de conviction comme pêcheur et se contentait de raconter à Mme Détreil des choses terrifiantes, dues à son imagination, sur les féroces instincts des congres; si bien que, prise de panique, les pieds trempés et les yeux ensommeillés, elle voulait absolument s’en aller, sommant son mari de l’emmener sur-le-champ. Lui, que l’eau de mer avait gelé, n’aurait pas demandé mieux. Mais le moyen!... Il ne pouvait l’emporter seul dans ses bras et elle n’était pas du tout disposée à regagner le rivage en marchant à travers les petits lacs bien froids qui luisaient sur le sable.

«Ah! quelle partie de plaisir!

«Sous prétexte de mieux faire voir à Colette les péripéties de la pêche, Paul l’avait emmenée avec précaution, à travers les roches, jusqu’au bord de l’eau. Alors, pour me distraire, vite désintéressée des monotones évolutions des pêcheurs, je me suis résignée à me promener sur le sable humide, sans avoir même, pour m’escorter, mon fidèle chevalier qui était harponné par M. Asseline.

«Heureusement, peu à peu, le jour naissait. Une clarté laiteuse emplissait le ciel, qui avait des tons de nacre rose. La mer remontait avec de petites vagues veinées d’argent. Peu à peu, comme si des voiles se relevaient, les brumes de l’horizon devenaient plus fines, plus transparentes, découvrant des lointains pareils à des images de rêve, dans une incomparable lumière blonde qui s’avivait de lueurs pourpres. Un trait étincelant ourlait de frêles nuages qui erraient, petits flocons de neige dans le bleu très doux, épandu sur nos têtes, sur la plage d’or pâle, sur les bouquets d’arbres dont la verdure humide luisait...

«C’était un spectacle qui me prenait tellement que j’en oubliais les ridicules péripéties de la nuit. Dans l’intimité de mon cœur, je sentais s’ouvrir la chère source vive de l’inspiration. Des vers commençaient à y chanter, imprécis et fugitifs, mais si vivants que ce soir même, dans ma chambre, en regardant la nuit pointillée d’étoiles, je les entendais encore... Et docilement alors, je les ai écrits, tels qu’ils m’étaient venus, devant l’immense frisson de la mer, odorants de son parfum qui s’élevait avec le beau soleil matinal...

«Donc j’étais si absorbée par ma contemplation extasiée que le temps ne me semblait plus long.

«J’ai été presque étonnée d’entendre tout à coup la voix de Rozenne, qui avait couru après moi sur le sable. Il me demandait:

«--Vous n’êtes pas glacée, par cette interminable nuit?

«--Oh! non, il fait si beau!

«Mais il avait dissipé l’enchantement. Je me suis alors aperçue que j’étais très fatiguée; et j’ai eu prosaïquement une furieuse envie d’aller me coucher, comme un bébé.

«--Nous rentrons!... Venez-vous? Comme vous vous êtes sauvée loin! Je ne vous apercevais plus... Vous m’avez fait peur!

«--Vous m’avez crue mangée par un congre?... Combien en avez-vous pêchés?

«--Deux!

«--Quelle richesse!

«Nous nous sommes mis à rire; et très gais, nous sommes venus, en bavardant, rejoindre le groupe des pêcheurs. Colette et Mme Détreil avaient des mines plutôt longues; et certes autant que moi, elles aspiraient à leur lit!

«Mais il a fallu encore aller prendre le thé à la villa Asseline pour satisfaire les instincts hospitaliers de son propriétaire, enchanté d’avoir barboté toute la nuit dans l’eau de mer et convaincu, l’excellent homme! que nous partagions sa satisfaction.

«Je ne dirai pas que nous étions jolies, jolies... Pourtant c’était encore mieux qu’après certaines nuits de bal. Mais Colette, trouvant ce «mieux» insuffisant, a terminé la séance en disant que j’avais l’air fatiguée. O sollicitude fraternelle!

«Et toujours escortée de Rozenne et de Paul Asseline, nous avons enfin... oh! enfin! regagné nos pénates.

«Il faisait grand jour, un jour doré, lumineusement bleu, inondé de soleil, dont la chaleur, douce encore, effaçait en moi toute lassitude. Cette aurore d’été, vraiment, était d’une beauté divine! A la contempler, j’oubliais le sable glacial, les congres, les varechs trempés... Mais Colette maintenant était pressée de rentrer. Avec son adorateur fervent, elle n’avait plus besoin de se mettre en frais; et son sourire avait disparu.

«Rozenne s’en est aperçu et m’a glissé, remarquant de quel air ravi je humais l’air tiède:

«--Les vents ont changé! Le ciel de Mlle Colette s’est voilé et le vôtre est tout rose. Savez-vous que cette nuit tant redoutée vous a été excellente? Si vous vouliez bien me le permettre, je dirais que vous êtes l’incarnation même de ce matin si frais! Plus que jamais, vos yeux ressemblent à deux gouttes d’eau de mer, avec un reflet de ciel...

«Il avait son accent coutumier de badinage; mais il me regardait avec quelque chose de si sincèrement charmé au fond des prunelles, que mon stupide petit amour-propre de femme en a tressailli d’aise une seconde. Je me suis vite ressaisie et j’ai répliqué en riant, contente de sentir sur mon visage la brûlure de l’air de mer:

«--Que je dois donc être jolie! Je me sauve bien vite pour m’admirer dans ma glace!...

«Et je suis entrée dans l’hôtel, à la suite de Colette.

«Maman nous a entendues et a demandé, d’une voix somnolente:

«--Eh bien! mes enfants, vous êtes-vous amusées?

«Colette n’a pas osé dire oui...

«21 août.

«Réjouissons-nous! Ce n’est pas inutilement que nous aurons passé la nuit à la recherche de congres rares! M. Asseline père a été si bien subjugué par notre vaillance qu’il est tout à fait passé à l’ennemi; et, sans doute, de par sa volonté, très énergique à l’occasion, nous avons eu l’honneur d’une invitation à dîner, pour mardi, à la villa Asseline.

«Maman exulte, voyant déjà la partie gagnée et se prépare à avertir papa, indifférent aux machinations diplomatiques, qu’elle va lui présenter le gendre rêvé. Colette, elle, ne manifeste aucun orgueil devant l’approche de son triomphe, et elle garde avec Mme Asseline l’incomparable souplesse qui lui a permis de dominer peu à peu l’opposition de la vieille dame.

«Mais quelle revanche prendra Colette, devenue sa belle-fille! Pauvre Mme Asseline!... Sûrement, alors, Colette ne parlera plus avec elle, pendant des heures, confitures, bonnes œuvres, raccommodages, sermons,--elle qui ne va jamais au sermon!--Elle n’écoutera plus avec un sourire d’intérêt les propos insipides, les papotages malveillants, les commérages du petit cercle de matrones, cher à Mme Asseline, au milieu duquel ma jolie sœur, le front barré d’un pli volontaire et les lèvres frémissantes d’agacement, distribue de respectueux égards, et joue supérieurement son rôle de jeune fille bien élevée, modeste, sérieuse, autant qu’elle est belle... Aussi, toutes les vieilles dames sont-elles sous le charme. Quand, un moment, il m’est arrivé de lui voir jouer ce personnage, je m’enfuis auprès de Marguerite, si simple et vraie. Je cherche son cœur, son pauvre cœur mélancolique, aimant et dévoué, qu’André meurtrit si légèrement... Je lui demande de demeurer ma chère conscience, et je tâche d’oublier les projets ambitieux de Colette, en faisant des pâtés de sable avec Bob, l’être heureux par excellence!...

«24 août.

«Donc nous avons dîné chez les Asseline. Et le dîner a été ce qu’il pouvait être: d’une écrasante somptuosité! Douze invités; les plus jeunes des convives féminines, habillées, de toute évidence, par des couturiers de haute marque, et s’en faisant gloire avec une vanité indiscrète; les convives masculins, célébrant l’excellence du festin, ne causant qu’affaires et politique, tous fort mécontents du gouvernement qui, paraît-il, néglige tout à fait les intérêts du commerce... Maman, souriante et digne, trônait--ô honneur!--à la droite du maître de céans, peut-être en sa qualité de doyenne. Colette, habillée de blanc comme une fiancée, et jolie comme une princesse de légende, était, en revanche, placée loin de son adorateur, car sa future belle-mère ne désarme pas encore complètement, si adoucie soit-elle. J’avais, moi, hérité dudit adorateur qui, avec une ingénuité touchante, m’entretenait sans relâche des qualités de ma sœur, de l’admiration qu’elle lui inspire, du bonheur qu’on doit éprouver à vivre près d’elle... Il était édifiant, mais monotone, à la longue... Et qu’il me faisait regretter Rozenne, sa causerie capricieuse et fine de dilettante, ses drôleries spirituelles, son scepticisme nonchalant qui m’exaspère et m’amuse...

«A mesure que défilait la suite des plats, que s’allongeait la litanie amoureuse de Paul Asseline, je me sentais prise d’une de ces terribles crises d’ennui qui me saisissent quand je me trouve isolée dans un milieu où je suis sans aucune attache. Maman, Colette, me semblaient, elles aussi, des étrangères, tout à coup... Maman, gracieuse, opinait à toutes les déclarations de M. Asseline et Colette était toute à son rôle. L’idée qu’après ce mortel dîner suivrait une soirée, pareillement insipide, me devenait aussi douloureuse qu’une souffrance physique et je n’avais même plus la curiosité d’observer autour de moi la comédie humaine. Oh! cette heure pendant que les hommes étaient au fumoir! Les histoires de domestiques et de nourrices, les potins de plage, l’échange des recettes, les appréciations sur les couturiers illustres, le tout entremêlé d’oracles rendus par Mme Asseline!...

«Encore si la nuit avait été belle, j’aurais pu, un moment, m’échapper dans le parc, pour me retremper par quelques bonnes minutes de solitude. Mais un vent furieux soufflait; les averses alternaient avec les rafales et me retenaient, de force, prisonnière dans ce salon sans âme.

«Découragée et polie, j’ai essayé de causer avec ma voisine, une grosse jeune femme, trop élégante, qui, de très bonne grâce, m’a entretenue des embellissements qu’elle avait faits dans son château (!), du nombre de ses domestiques, des chasses qui avaient lieu dans son domaine... Je me sentais devenir féroce.

«Les hommes se sont enfin résignés à abandonner les délices du fumoir. Ils étaient plus ou moins congestionnés, bavards et parlaient très haut. Un baccara d’importance s’est alors organisé. Maman en a frémi, pensant à la pitoyable figure qu’allaient faire les maigres finances de la famille Danestal... Puis son visage s’est éclairé parce qu’elle a vu que les seuls joueurs étaient les invités masculins. Paul, lui, rôdait autour de Colette. Les jeunes femmes et les dames d’âge respectable faisaient cercle autour de Mme Asseline, qui a prié l’une d’elles de nous faire de la musique.

«Oh! j’aime mieux ne pas me souvenir du grand air de _la Reine de Saba_ chanté par elle!... Pourtant, il lui a valu de tels applaudissements qu’elle a cru devoir y répondre par de nouveaux chants, véritable crime de lèse-musique. C’était terrible! Ah! comme je comprenais les braves chiens que certains accents font hurler!

«Il me semblait qu’elle ne se tairait jamais; que cette soirée ne finirait jamais; que je ne pourrais plus m’échapper de ce salon trop doré et cesser d’entendre les commérages de Mme Asseline et de ses amies, les exclamations bruyantes des joueurs, les cris de cette infatigable chanteuse.

«Enfin, maman s’est levée! Elle avait toujours son sourire, mais ses yeux étaient somnolents. Une imperceptible contraction rapprochait les sourcils de Colette... Pour elle aussi, l’épreuve avait été rude!

«Le bon Paul, toujours plein de sollicitude, avait fait atteler un de ses équipages pour nous ramener au gîte. En voiture, ni les unes ni les autres, nous n’avons parlé, peut-être parce que nous avions peur de dire des paroles trop sincères... Après tout, je crois que maman dormait un peu... Colette, elle, regardait dans la nuit et réfléchissait... à quoi?...

«Et j’avais, moi, le désir éperdu de ma petite chambre silencieuse qui sentait bon les roses, où m’attendaient mon travail, les livres que j’aime le plus et que j’avais soif d’ouvrir pour purifier mon esprit de tant de pauvretés entendues.

«Aussi quand, enfin, je m’y suis retrouvée, pour me laisser mieux envelopper par son calme, par son obscurité délicieuse, je n’ai pas allumé ma lampe. Sans même ôter mon manteau du soir, je me suis assise dans l’ombre, devant ma fenêtre large ouverte, et j’ai tâché d’oublier les Asseline, leur luxe, les ambitions de ma grande sœur, en contemplant la sereine immensité du ciel où luisait un mince croissant de lune. Le vent avait balayé les nuages et la nuit était pure infiniment, vibrante du chant grave de la mer, du frôlement de la brise dans les feuilles. De toute mon âme, je souhaitais être pénétrée par cette paix qui calmait la fièvre dont tous mes nerfs étaient douloureux...

«Tout à coup, ma porte s’est ouverte devant Colette. Elle avait sans doute quelque chose à me demander. Voyant la pièce obscure, elle a dit, étonnée:

«--Comment, tu es déjà couchée?

«--Non, je me repose.

«--Tu étais fatiguée? Et de quoi?

«Sa voix était ironique et a cinglé mon énervement.

«--De quoi je suis fatiguée? De l’odieuse soirée que je viens de passer! Oh! Colette, comment peux-tu, pour de l’argent, vouloir entrer dans un pareil milieu!

«Les mots m’étaient échappés, tant je ressentais d’humiliation et de révolte. Colette m’a sentie si sincère que son empire sur elle-même en a été ébranlé. Je l’ai deviné au léger frémissement de sa voix, tandis qu’elle me répondait:

«--Ce n’est pas moi qui entrerai dans ce milieu, c’est Paul qui viendra dans le mien.

«--Soit, mais tu n’en seras pas moins obligée de subir le sien où il te conduira d’autant plus volontiers qu’il y sera dans son véritable élément, tandis que dans le nôtre, dans celui de papa...

«--Dans celui de papa, il n’y serait pas?... C’est là ce que tu veux dire?... Il n’y serait pas parce que?...

«Son accent était un défi.

«--Parce que, intellectuellement, il est une nullité. Et tu le sais bien!

«Comment ai-je dit cela?... Jamais en plein jour, jamais même sous une clarté de lampe, de telles paroles, sans doute, ne me seraient sorties des lèvres. Mais nous étions dans l’ombre; et devant ce large ciel paisible, seuls des mots vrais pouvaient être dits. Un reflet de lune baignait le visage de Colette, qui avait pris quelque chose de dur, dans son expression de volonté.

«Presque violemment, elle, toujours si calme, elle m’a jeté:

«--Ah! naturellement, parce qu’il ne vit pas hypnotisé par les livres, les opéras et les tableaux, c’est une nullité!... L’intelligence! l’art!... Papa et toi, vous n’avez jamais que ces mots sur les lèvres... Eh bien! pour ta gouverne, retiens-le: il y a autre chose que l’art et l’intelligence dans la vie. Il y a les moyens d’en profiter. Et ces moyens, je veux les avoir... Je vais à qui peut me les donner!

«--Sans craindre de préparer ainsi ton malheur?

«--Mon malheur?... Pourquoi?...

«--Parce que tu seras liée toute ta vie... y songes-tu?... _toute ta vie!_... à un être que tu n’aimes pas!

«--Que je n’aime pas?... Qu’en sais-tu?

«--Je le sais comme toi-même. Il n’est pas un homme que tu puisses aimer.

«--Pourquoi? encore. Parce qu’il n’est pas un homme supérieur? je le reconnais... Ah! ils rendent heureuse leur femme, les hommes supérieurs!... L’une comme l’autre, nous savons ce qu’il en est!... Et je ne veux pas du misérable et fugitif bonheur que leur égoïsme leur permet de nous donner quelquefois, un instant. Ils vivent les yeux abîmés dans la contemplation de leur mérite, grisés par l’admiration du public, toujours juchés sur leur piédestal d’où ils ne descendent que quand leur propre satisfaction les y invite. Ah! non! je n’ai jamais ambitionné, depuis que j’ai l’âge de comprendre, d’être la femme d’un homme illustre!... Paul Asseline est simplement bon, c’est vrai!... Mais au moins, ce n’est pas _lui_, c’est _moi_ qu’il aime. Et cela me plaît qu’il en soit ainsi!

«Je n’avais plus la tentation de répondre à Colette. Ses paroles montaient vers moi comme de grandes vagues d’amertume. Tout ce qu’elle disait était vrai si tristement!... Alors, après un court silence, elle a repris, de la même voix martelée, comme si, pour une fois, il lui semblait bon d’ouvrir, un peu, son âme fermée:

«--C’est vrai, il me plaît aussi d’être riche! Il n’y a que cela d’enviable, sagement! Retiens-le encore, en passant, petite fille rêvassante... Une fois riche, je suis certaine, tu entends, _certaine_ d’être heureuse, puisque je serai délivrée de l’horreur des soucis d’argent, des odieuses et perpétuelles économies, de ces incertitudes d’avenir dont je suis lasse... à être prête à tous les sacrifices pour en être délivrée! Cette fois, puisque la destinée--ou la Providence!--amène sur mon chemin un homme qui ne me demande pas seulement un flirt de quelques mois, mais m’offre un mariage inespéré, je serais folle, absolument folle! de ne pas saisir cette chance unique. Peu m’importe que les Asseline soient des parvenus, puisqu’ils peuvent me donner la sécurité que je veux... Les filles sans dot, comme nous, rappelle-le-toi, ma chère, ne doivent pas se donner le plaisir d’être sentimentales... Ce ne sont pas leurs beaux danseurs qui les épousent!...

«Il leur faut donc se contenter des autres, des braves garçons sans ambition qui s’estiment très heureux de leur offrir leur fortune, et se dire privilégiées, elles, quand elles les rencontrent... Et puis, jamais plus, n’est-ce pas, France, nous ne reparlerons de ces choses. Une fois pour toutes, je t’ai dit ce que je pensais... C’est vrai, je joue une partie que je veux gagner... Et je la gagnerai!... Bonsoir, enfant.

«Elle a effleuré mes cheveux d’un vague baiser. Je n’ai pas fait un mouvement pour le lui rendre... Quand elle a été sortie de ma chambre, que j’ai été seule, je me suis mise à pleurer désespérément...

«Que la vie est donc triste et mauvaise pour les filles pauvres!»

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

France cessa de lire et elle demeura immobile, les mains jointes sur les feuillets, contemplant avec des yeux qui ne voyaient pas le jeu mouvant des vagues.

Soudain, elle ne jouissait plus de l’éclatante fête des choses qui, une heure plus tôt, lui emplissait l’âme d’une sorte de joie enivrée.

Sa pensée venait de soulever trop de graves questions pour qu’elle n’en demeurât pas troublée.

Deux jours s’étaient écoulés depuis sa conversation avec Colette. Ni l’une ni l’autre n’y avaient fait allusion et toutes deux savaient bien que jamais même elles n’en rappelleraient le souvenir. Peut-être Colette n’y pensait déjà plus, absorbée par son rêve. Mais elle, France, n’avait pas oublié une des paroles de sa sœur, dont l’impression lui demeurait singulièrement amère et douloureuse...

--Tante! voilà tante France! jeta une petite voix d’enfant.

Elle redressa la tête... Et alors elle aperçut, débouchant sous la voûte ombreuse de l’allée, Rozenne qui avait Bob dans ses bras. Une bonne suivait traînant une voiture d’enfant. France ferma son cahier et se leva, un peu effarouchée de voir sa retraite si lestement troublée.

--Comment m’avez-vous découverte? fit-elle prenant la main du petit garçon qui, séduit par l’herbe veloutée, avait voulu être mis à terre.

--C’est un heureux... hasard! fit Rozenne tranquillement.

Mais une lueur de malice pointait dans ses yeux gris.

--... En quittant la plage qui ressemblait au Sahara, j’ai eu la nostalgie des arbres et je suis grimpé vers les bois, où j’ai trouvé ce jeune personnage qui se promenait sous l’œil de sa bonne. Ensemble nous vous avons aperçue et nous sommes venus bien poliment dire bonjour à «tante France». Est-ce que vous nous en voulez?

Elle sourit, malgré elle, de le sentir très satisfait parce qu’il l’avait retrouvée, ne croyant guère que le hasard seul l’eût conduit dans cette allée. Pourtant, elle dit, sincère:

--Je ne vous en veux pas parce que, ce matin, mon esprit flânait... Autrement, je vous en voudrais... Je suis très jalouse de ma solitude parce qu’il me la faut absolument pour bien travailler.

--Travailler! Toujours!... C’est donc un vœu?

--Pas du tout, c’est un plaisir... Et une nécessité aussi. Je vous félicite si vous ne la connaissez pas.

--Vous me dites cela comme vous me diriez «tant pis pour vous»!

Elle eut un petit rire, mais ne répondit pas. Elle s’était mise à marcher lentement. Au loin, des sonneries de cloches annonçaient, dans les hôtels, l’heure du déjeuner. La chaleur de midi alourdissait l’air, même sous les branches, que brûlait le soleil. La mer était une nappe étincelante et, sur la plage, il n’y avait pas la découpure d’une ombre.

De l’accablante température, France ne semblait pas même s’apercevoir. Un peu plus rose, peut-être, sous le seul abri de sa large capeline de paille, elle cheminait, en avant, souple et fine, avec cette allure de jeune nymphe qui ravissait toujours les yeux de Rozenne... Mais, tout à coup, il s’avisa que l’expression de ses traits était devenue sérieuse et il eut l’intuition que, dans la pensée de France Danestal, il pouvait bien y avoir un blâme à son adresse.

Alors, aussitôt, dans une brusque impulsion, il dit, la rejoignant:

--Vous avez très mauvaise opinion de moi, n’est-ce pas?

--Sur quel chapitre?

--Celui de mon amour passionné pour la flânerie; si vous êtes une sévère moraliste, je mérite, en effet, vos foudres, car, ainsi que je vous l’ai déjà avoué, je crois, j’estime que la vraie sagesse consiste à vivre, tant qu’il est possible, à sa fantaisie, sans souci de rien d’autre.

Une seconde, elle arrêta sur lui, avec une singulière expression, ses prunelles profondes. Mais ses lèvres demeurèrent closes. Il interrogea, impatient:

--Pourquoi me considérez-vous ainsi?

--Je me demande jusqu’à quel point vous êtes sincère?

--Je le suis en toute simplicité et humilité.

--Ah!...

Elle se tut; puis, la bouche soulignée d’une petite moue dédaigneuse, elle jeta avec une drôlerie qui atténuait sa sincérité:

--Cette fois, je vous le dis: tant pis pour vous! Je regrette bien que votre idéal ne soit pas de plus haute envolée!...

Rozenne la trouva délicieuse d’expression; mais en même temps, son amour-propre tressaillit désagréablement de la sentir si convaincue.

--Alors vous me mettriez en meilleure place dans votre estime si je m’appliquais, toutes les heures de ma vie, à opérer des affaires productives; ou si, comme un garçon bien pondéré, je passais des journées à griffonner des chiffres dans un bureau, ou je brandissais un sabre devant mes recrues ahuries, ou...

Elle se mit à rire; et de sa manière gaîment moqueuse, elle interrompit:

--Mon Dieu, qu’est-ce que vous allez chercher là?... Et quel honneur excessif vous me faites, en vous appliquant ainsi à vouloir me persuader que vous avez bien raison de vivre à votre seule guise, puisque la bonne destinée vous y autorise!... Je vous assure que ma modeste opinion est sans importance aucune... Vous savez bien que j’ai parfois des idées de ma façon, un peu bizarres, sur les gens et les choses... Mais je les tiens pour ce qu’elles valent et ne leur laisse voir le jour que lorsqu’on m’y invite expressément.

--Et alors, gare à ceux qui, n’ayant pas la conscience bien nette, ont eu l’imprudence de vous questionner à leur sujet!

Du bout de sa canne il fouettait les herbes minces qui bordaient le chemin dévalant sur Villers. Et après un imperceptible silence, il jeta en boutade:

--C’est étonnant combien il m’est désagréable de sentir peser sur ma chétive personne la sévérité de vos jugements. Je suis navré que vous ne soyez pas un tantinet paresseuse... Du moins, à Villers!

--Parce que? interrogea-t-elle, curieuse.

--D’abord, parce qu’on vous verrait peut-être plus souvent sur la plage, que vous fuyez dès qu’elle n’est pas à vous toute seule, et surtout à l’heure du bain...

--A cette heure-là, elle est trop chic pour moi!

--Ou vous l’êtes trop pour elle...

--Ce serait une question à débattre!

--Alors, vous n’y paraîtrez jamais quand vos frères les hommes, et vos sœurs les femmes y figureront brillamment?

--Vous parlez comme saint François d’Assise!... Et vous vous trompez! Si la fantaisie me prend d’aller admirer les belles toilettes des femmes mes sœurs, pour employer votre langage évangélique, vous êtes certain de m’y voir arriver un matin, à l’improviste.

--Dieu! que vous êtes taquine... autant que méchante!

--Je ne suis ni l’une ni l’autre. Je vous fais tout bonnement l’honneur de vous informer, en toute sincérité, de mes opinions, et je suis très convaincue qu’il ne vous déplairait pas de faire, le matin, un brin de causette avec moi, sur la plage, tandis que Colette éblouit Paul Asseline... Seulement...

--Seulement, vous ne daignez pas me faire la charité de ce brin de causette.

--Parce que j’estime que vous n’êtes pas des pauvres gens auxquels on fait l’aumône. Voilà... Mais vous ne m’avez pas dit pour quelles autres raisons vous me souhaitiez paresseuse?

Elle l’interrogeait sans un atome de coquetterie; mais une séduction émanait de son sourire, du regard d’eau bleue jailli entre les cils noirs, très longs... Et un peu brusquement, il lança:

--Ensuite, parce que si vous ne viviez pas, comme vous le faites, en l’habituelle société des individus supérieurs qui sont les auteurs de vos livres favoris, les humbles mortels auraient peut-être alors quelque chance d’attirer un peu votre attention!

--Mon attention? N’en ayez donc pas cure! Elle est fantasque, de façon déplorable... Elle se donne à des sujets, à des occupations, à des objets qui la passionnent et que les gens raisonnables qualifieraient d’absurdes, neuf fois sur dix.

France s’arrêta. Ils allaient entrer dans les rues claires où s’épandait la splendeur du soleil de midi. A leurs pieds, par delà les chalets, les villas enserrées dans les bouquets d’arbres déjà tachetés d’or roux, la mer d’un bleu profond, à peine ridé de frissons légers, mouillait doucement le sable de la plage déserte.

Le regard de France enveloppa ce paysage d’eau et de lumière et s’immobilisa à le contempler. Mais vers elle monta la voix de Rozenne qui disait d’un ton mi-sérieux, mi-plaisant:

--Comment, vous, qui sentez si vivement la beauté des choses, ne vous contentez-vous pas, pendant quelques semaines, de contempler les spectacles offerts par la nature à ses fidèles?... vous laissant vivre, tout simplement, comme une exquise petite fleur humaine...

Elle secoua la tête et sourit.

--Cela ne me suffirait pas... Ce que je sens très profondément, il faut, presque malgré moi, que je le traduise en des vers... Et ensuite, ces vers, j’ai la coquetterie de les ciseler pour qu’ils ne soient pas trop indignes de ceux de mon père. Vous savez, noblesse oblige!

--Quand me permettrez-vous d’en lire, de ces vers qui m’apparaissent comme le fruit défendu?

--Que sait-on? Je crois bien que je demeurerai jalouse de les conserver pour moi seule, jusqu’au jour où quelque grave raison me décidera à les livrer au public... Et puis, là-dessus, je vous quitte, car je voudrais reconduire Bob, afin d’embrasser Marguerite. Sans rancune, n’est-ce pas?

Une expression très douce, bien féminine, souriait dans son regard bleu, entr’ouvrait ses lèvres, dont le souple dessin avait une grâce caressante.

Et Rozenne, sincère, répéta, serrant la main dégantée qu’elle lui tendait:

--Sans rancune!

Elle se détourna et descendit la pente raide qui conduisait chez sa sœur. Lui, continua son chemin, impatienté contre lui-même pour toute sorte de complexes raisons.

IV

De sa fenêtre, France regardait sa sœur Colette qui escaladait adroitement les hauteurs du mail des Asseline; puis, par les soins empressés de Paul, se voyait installée en place d’honneur, où, vêtue de rose, elle apparaissait comme une exquise aurore, très parisienne. Et France, admirative, en artiste, de la beauté de sa sœur, pensa que les Asseline pouvaient s’estimer fiers d’emmener une aussi jolie femme au _Grand Prix_ de Deauville... Opinion qui était, d’ailleurs, celle de Colette elle-même, et pareillement de Mme Danestal, partie en landau avec Mme Asseline, devenue presque aimable.

Elle, France, s’était dispensée de cette promenade saupoudrée de poussière, ayant, depuis le commencement de la _grande semaine_, goûté bien plus qu’elle ne l’eût souhaité aux distractions d’ordre hippique offertes aux amateurs. Elle avait décliné l’invitation des Asseline, ravie d’une pleine après-midi d’intimité avec Marguerite, à qui elle avait promis la lecture du poème auquel, passionnément, elle travaillait depuis son arrivée à Villers.

Le mail avait disparu dans la foule des équipages de toute sorte qui filaient vers Trouville par la route sans ombre, allongée en bordure, derrière les dunes basses de la côte. France, une seconde, demeura à considérer l’horizon tourmenté d’un ciel lourd d’orage et la mer haletante, d’un vert glauque, que des nuages marbraient de nappes sombres... Puis, l’esprit traversé par l’idée que Marguerite, peut-être, avait besoin d’elle pour garder le remuant petit Bob, vite elle s’arracha à un spectacle dont elle n’était jamais lasse pour aller trouver sa sœur.

Une exclamation de plaisir salua son entrée dans le minuscule salon où Marguerite s’était réfugiée pour fuir l’étouffante atmosphère du jardin.

--Oh! France, déjà! Que tu es gentille de me sacrifier ainsi ton après-midi entière!

En guise de réponse, France embrassa sa sœur avec tant de tendresse que la jeune femme put être éclairée sur la valeur du sacrifice qu’elle lui faisait...

--Tu es seule, Marguerite? André est déjà parti pour Trouville?

--Non, pas encore. Il devrait être en route; mais, après le déjeuner, je me suis trouvée un peu fatiguée et il n’a pas voulu me quitter.

--Et maintenant, chérie, tu es mieux?

--Oui; le temps orageux m’avait énervée. Les futures mamans, dans mon état, sont exposées à ces petites misères. Ce n’est rien!

France n’insista pas, sachant combien Marguerite redoutait qu’on prît garde à sa santé; mais son regard anxieux s’attacha une seconde sur le visage altéré de sa sœur. La crainte l’effleurait que son beau-frère, par quelque parole malencontreuse, n’eût, une fois de plus, attristé Marguerite, trop aimante pour ne pas sentir le moindre froissement. Il entrait justement, très souriant, lui, habillé avec un soin raffiné, dont il était coutumier, la jumelle de courses en sautoir. Il se découvrit à la vue de la jeune fille; et, courtoisement, baisa la main qu’elle lui tendait.

--Comment, France, vous êtes ici? Pas aux courses?

--Non, je n’aime ni la cohue ni la poussière. Et Marguerite, toujours hospitalière, veut bien me recueillir!

--Mais c’est une vraie joie pour elle de vous avoir!... Ainsi, je n’ai plus de scrupules à la laisser. Vous allez mieux, n’est-ce pas, Marguerite? Votre mal de tête s’est dissipé?

--Il se dissipera sûrement...

André ne répondit pas. Attentif, il passait dans sa boutonnière un merveilleux œillet qu’il venait d’enlever dans le vase de cristal placé près de la jeune femme. Il y eut un silence qui laissa entendre dans le jardin la petite voix de Bob entrecoupée de larmes.

--Qu’a-t-il donc? fit Mme d’Humières tout de suite debout.

--Je vais voir, Marguerite; ne t’agite pas, dit aussitôt France, qui avait l’intuition que sa sœur désirait être seule pour recevoir l’adieu de son mari.

Elle passa dans le jardinet, où Bob trépignait devant la chute d’un pâté de sable. Elle le calma; mais discrète elle demeura près de lui, l’aidant à la construction d’une nouvelle pyramide. Par la fenêtre large ouverte, lui arrivaient cependant les paroles que sa sœur disait d’une voix assourdie:

--André, vous serez raisonnable cette fois, vous ne jouerez pas?

--Mais non, mais non!... Je ne jouerai pas; je serai sage comme les pauvres mioches qu’on mène dans les beaux magasins avec la seule permission de regarder, sans toucher à rien.

--André, promets-moi sérieusement, je t’en prie!... Sans quoi, toute la journée encore, je serai tourmentée!

--Et tu te rendras malade bien inutilement; car je ne puis jamais oublier tout à fait que le jeu est un plaisir interdit aux pauvres diables comme moi! Sois donc en paix, ma chère Minerve.

Elle insistait:

--Tu me promets que tu ne te laisseras pas entraîner quand tu verras jouer Paul Asseline et les autres?

--J’aurai l’héroïsme d’un saint et je résisterai. Je me contenterai, pour toute distraction, de contempler les belles toilettes féminines, celles dont j’aimerais à vous voir habillée, petite Cendrillon, qui poussez vraiment un peu loin l’amour de la simplicité. Ah! Marguerite, quand serez-vous coquette!

France entendit la voix un peu lasse de sa sœur répondre:

--En mon état, je n’ai vraiment que faire de l’être!

--Mais, au contraire, ma chère, vous devriez lutter pour triompher des malices de la nature. C’est là, justement, le grand art de la femme! Je vous garantis que Colette le pratiquera.

--C’est qu’elle en aura les moyens, le loisir, la force et le goût! Tout cela me manque, à moi, en ce moment!

--Ce qui est bien dommage pour vous et pour moi! répliqua-t-il, un peu sèchement. Quand vous voudrez bien être plus élégante, j’en serai ravi!

France tressaillit, indignée. Ah! comme elle eût voulu répondre à son beau-frère. Mais Marguerite, elle, disait simplement avec un peu d’ironie triste:

--Je serai élégante, du moins, j’essaierai de l’être, quand je ne me préparerai plus à être une maman et quand nous serons riches!

--Alors, ce n’est pas de sitôt!... Et vous seriez charitable de ne pas me le rappeler. Allons, ne parlons plus de tout cela!... Au revoir, Margot. Tâchez de ne pas vous ennuyer. Heureusement, vous avez France, aujourd’hui; je vous laisse donc sans remords...

A l’accent d’André, France devina que son baiser d’adieu avait dû être bien léger. Il sortit de la maison et se trouva devant la jeune fille, agenouillée dans l’herbe auprès de Bob. Il lui lança un amical:

--Au revoir, France, je vous confie votre sœur.

Et il passa, après une petite caresse à Bob, qui avait couru vers lui en trottinant. France, encore un instant, joua avec l’enfant; puis, le voyant de nouveau occupé à fourrager sur la pelouse, elle revint vers le salon dans la crainte que sa sœur n’eût besoin d’elle. Mme d’Humières n’avait pas dû bouger depuis que son mari l’avait quittée. Immobile sur la chaise longue, les mains tombées sur ses genoux, elle regardait loin devant elle, avec des yeux qui ne voyaient pas, dans l’infini de ce ciel d’orage, lourdement gris; et, très lentes, de grosses larmes glissaient entre les paupières à demi closes.

Une angoisse éperdue bouleversa France qui s’était arrêtée sur le seuil de la pièce, n’osant aller vers la jeune femme dans la crainte d’être indiscrète. Mais Marguerite sentit tout de suite sa présence et, se redressant, tourna la tête pour cacher son visage... Déjà France était près d’elle, agenouillée à côté de la chaise longue, et ardemment, tout bas, comme une enfant, elle lui murmurait:

--Oh! Marguerite, ma chère aimée, ne sois pas triste!

Elle n’osait rien ajouter, arrêtée par la crainte délicate de prononcer un mot qui pût être pénible à sa sœur.

Les doigts de Marguerite effleurèrent ses cheveux d’un geste tendre, tandis qu’elle disait, la voix assourdie:

--Ma petite chérie, ne t’agite pas pour moi! Je suis nerveuse en ce moment, parce que je ne suis pas très bien portante. N’y prends pas plus garde que je ne le fais moi-même. Et surtout, ne t’imagine pas des folies à mon sujet.

--Je ne m’imagine rien, Marguerite, fit lentement la jeune fille.

Elle ne continua pas; mais son regard achevait ce que sa bouche n’articulait pas, et le pâle visage de Marguerite se rosa une seconde; elle sentait bien qu’elle ne pouvait tromper l’intuition du cœur aimant de France. Ses yeux graves arrêtés sur ceux de sa jeune sœur, elle dit doucement:

--France, crois-moi, on peut être heureuse encore, très heureuse, même quand on l’est _autrement_ qu’on l’avait souhaité...

--Oh! pourquoi l’est-on «autrement»?

--Sans doute parce que, quand on est très jeune, on rêve des bonheurs si grands qu’ils sont irréalisables.

--Marguerite, penses-tu donc qu’ils le sont tous et toujours?

Mme d’Humières eut un sourire mélancolique.

--Je pense que, du moins, il n’est pas donné à beaucoup de créatures de les posséder. Je pense que si l’on veut pouvoir se dire heureux, il faut très peu demander à la vie, se contenter des miettes de bonheur dont elle nous fait parfois la charité, n’avoir pas d’espoirs ambitieux, pour n’être pas déçu...

France avait écouté sa sœur avec une attention passionnée. Toute sa jeunesse se révoltait devant l’austère destinée évoquée par les paroles de la jeune femme.

--Et tu trouves qu’ainsi l’on est heureux? Il faut être _toi_, ma dévouée grande sœur, pour avoir une pareille sagesse! Jamais, moi, je ne me contenterais d’un aussi misérable bonheur! Je suis prête à donner... ah! beaucoup! mais je veux recevoir autant que je donnerai... être aimée autant que j’aimerai!... Sinon, je préfère mille fois rester seule et libre toute ma vie.

Marguerite la regarda, les yeux pleins de pitié tendre. D’un geste maternel, elle posa sa main sur le front de la jeune fille restée tout près d’elle.

--France, tu parles comme une enfant. La vie n’est pas un roman... Tu le sais bien, pourtant...

--Mais chacun peut y avoir son roman, un roman très cher qui, seul, fait qu’elle vaille la peine d’être vécue...

Les mains de Marguerite se joignirent d’un geste inconscient; et une contraction donna une seconde, à ses lèvres, une intense expression d’amertume:

--Moi aussi, France, quand j’avais ton âge, j’ai rêvé tout ce que tu rêves... et j’ai cru que je le trouverais... La réalité m’a appris que c’était là une illusion de petite fille et elle m’en a sagement guérie, pour mon bien... Seulement, ces guérisons-là s’achètent si durement que je voudrais, chérie, te préserver d’en avoir besoin!... Prends garde de vivre trop dans le rêve!

--Non, Marguerite, je ne vis pas dans le rêve, puisque je comprends parfaitement que je souhaite l’impossible, à peu près. Mais je suis comme celles qui ont eu, tellement belle, une vision, qu’elles ne peuvent plus l’oublier et se contenter d’une mesquine réalité!... Si je ne puis être aimée comme je veux l’être... eh bien! je ne me marierai pas... Et je serai peut-être bien plus heureuse ainsi!

Mme d’Humières eut un geste de la main, comme pour arrêter la jeune fille. Entre elles tomba un silence, lourd de leurs pensées dont nul bruit extérieur ne les distrayait. Car, au dehors, c’était le grand calme des après-midi de dimanche, animé seulement par le murmure lointain de la mer, par de sourds grondements d’orage dans le ciel plombé. A peine, par instant, montait un éclat de voix, de quelque jardin tout proche.

France, d’un geste machinal, tourmentait les pages d’une Revue, les yeux tournés vers les eaux assombries qui frémissaient sous d’invisibles souffles. Mais elle rejeta le volume, car Marguerite reprenait lentement, comme si elle précisait une pensée gardée confuse en elle jusqu’alors:

--Ce n’est pas une destinée pour la femme de demeurer seule. Elle a besoin d’un compagnon et d’un enfant...

--D’un compagnon... oui, si ce compagnon doit être un protecteur, un soutien, un ami très tendre et très dévoué, comme il désire que la femme soit pour lui dévouée et tendre... Combien y en a-t-il ainsi?

--France, France, tu parles de ce que tu ignores! Tu es trop jeune, mon enfant chérie, pour bien juger les hommes... Tu ne les connais pas encore assez!

La voix de France s’éleva presque amère.

--Oh! si, Marguerite, je les connais déjà bien... Dans le monde où nous vivons, on a très vite une vieille âme, trempée par l’expérience. Ne le regrette pas trop pour ta petite France, ma chérie... Mieux vaut être renseignée tout de suite! Ainsi l’on s’évite peut-être de grosses désillusions, surtout de celles qui bouleversent quelquefois toute une vie...

France s’arrêta pensive, et sa sœur n’essaya pas de lui répondre, si mélancolique qu’il lui semblât d’entendre ainsi parler une enfant.

Elle voulait connaître toute sa pensée pour trouver les mots qu’il faudrait lui dire. D’ailleurs, France reprenait:

--Tu as protesté tout à l’heure, Marguerite, quand je t’ai dit que, sans doute, je ne me marierai jamais. Moi, j’ai tellement l’idée que ce sera, fatalement, ma destinée, qu’à l’avance je l’accepte et sans peine...

--Tu en es sûre, pourquoi?

--Parce que je sais très bien dans quelle situation fausse se trouvent les filles sans fortune comme moi quand elles vivent dans un milieu tel que le nôtre... Qui m’épouserait?... Les garçons riches recherchent les héritières... Les autres, les travailleurs, qui, eux, accepteraient peut-être bien une femme pauvre, sont effarouchés de notre élégance et ne devinent pas qu’elle est, très souvent, l’œuvre de notre adresse; qu’elle ne nous empêche en rien d’être d’aimantes, fidèles, raisonnables petites femmes... Alors, que pouvons-nous devenir?... Je ne me résignerai jamais, moi, à me marier comme veut le faire Colette; et je ne suis pas bonne et généreuse comme toi, Marguerite... Jamais, non plus, je n’aurai la vertu d’être satisfaite dans une existence pétrie de calculs incessants, de préoccupations de ménagère, en gardant pour moi seule la plus lourde part des ennuis, des responsabilités, des devoirs... Ce qui me paraît une odieuse injustice!

Un sourire très doux glissa sur les lèvres de la jeune femme.

--Tu dis cela, France, parce que tu n’aimes pas. Autrement, tu saurais que c’est une vraie joie de se dévouer au repos de quelqu’un qui vous est cher... Et cela semble si naturel et si facile!

--Cela surtout le paraît à ceux qui en profitent; tellement même, qu’ils ne songent guère à en être reconnaissants... Encore une chose qui me révolte, peut-être plus que bien d’autres injustices!

Les mots étaient échappés à France, tant ils étaient le cri de tout son cœur, tant elle était sincère toujours avec sa sœur. Elle les regretta quand elle vit devenir presque sévère le visage de la jeune femme dont les doigts avaient instinctivement saisi son anneau de mariage.

--C’est en pensant à André, n’est-ce pas, que tu viens de parler... Tu es dure pour lui... Pourquoi?...

--Parce que, ma grande sœur chérie, il me semble qu’il ne te rend pas heureuse autant que tu le mérites...

--Je suis heureuse...

--Heureuse par lui?... Comme tu l’avais rêvé, attendu, espéré quand tu es devenue sa femme?... Oh! Marguerite, si je pouvais le croire...

Ardemment, avec une infinie tendresse, les yeux de France interrogeaient ceux de sa sœur.

--Je suis heureuse différemment peut-être, fit Mme d’Humières d’une voix basse qui tremblait un peu; mais je suis heureuse entre mon mari et mon enfant, mon beau petit Bob... France, ma chérie, crois-moi, je te parle en toute sincérité... Depuis notre arrivée ici, j’ai senti bien des fois que tu jugeais mal cette jeunesse morale d’André qui le rend si avide de distractions, de mouvement, même des plaisirs mondains dont il est sevré d’ordinaire... Mais c’est, justement, parce que je le vois jeune ainsi, que je ne veux à aucun prix lui apparaître comme une entrave maussade...

--Oui; et lui trouve parfait que tu le gâtes déplorablement!

Une ombre de gaîté effleura, cette fois, le visage de Mme d’Humières.

--Je le gâte en quoi?

--En tout!... Tu le traites comme s’il était le frère aîné de Bob; un grand enfant auquel il faut tout passer et qui n’a, lui, d’autre souci à avoir que son propre plaisir, sans s’inquiéter que tu en jouisses ou non, que...

France ne continua pas. D’un geste faible, sa sœur l’arrêtait.

--Je te le répète, France, il est jeune! Les années le transformeront assez vite!...

--Mais, toi aussi, tu es jeune... et tu uses ta jeunesse à garder pour toi seule la part des soucis.

Mme d’Humières eut un mouvement d’épaules.

--Qu’est-ce que cela fait... Il partage mes préoccupations quand il les connaît... Seulement, autant qu’il dépend de moi, j’évite de les lui faire connaître... Ici, surtout, je souhaite le laisser jouir de tout ce dont il se trouvera de nouveau sevré dans le petit pays perdu qui va être encore notre résidence. La pensée qu’il est content suffit pour que je le sois, moi aussi... Puisque Dieu m’a armée de courage et de patience, je puis bien attendre que l’avenir me donne, comme j’en ai la ferme confiance, André tel que je le souhaite... Vois-tu, ma petite France,--retiens-le pour plus tard,--nous autres femmes, nous, devons beaucoup pardonner, être patientes infiniment et ne jamais désespérer de connaître, un jour, le parfait unisson avec celui qui nous est cher par-dessus tout...

France répéta, pensive:

--Le parfait unisson...

--Oui, le vrai!... Non pas celui qu’on croit posséder aux premiers jours du mariage quand on vit dans une ivresse qui ne dure pas... qui ne peut pas durer...

--Oh! pourquoi, Marguerite?

--Parce que les jours qui passent en guérissent!... Bienheureux, les époux qui en guérissent en même temps...

France ne répondit pas. Elle sentait bien que sa sœur venait, peut-être involontairement, de penser tout haut. Pour le cœur aimant de la jeune femme, il avait dû y avoir des froissements, des révoltes que ses lèvres n’avoueraient jamais, dont elle avait triomphé, à un prix qu’elle seule savait, peut-être avec l’espoir que l’avenir et son influence feraient, de son mari, l’homme qu’elle avait cru rencontrer au temps de ses fiançailles... Et France, une seconde, la contempla avec une sorte de respect tendre, où il y avait une estime très haute. Puis, d’un élan, elle se pencha, et ses lèvres baisèrent la main de la jeune femme.

--Marguerite, ma chère aimée, tu as bien raison d’espérer dans l’avenir!... Il est impossible qu’un cœur comme le tien n’obtienne pas tout le bonheur qu’il mérite!

--Que Dieu t’entende! murmura Mme d’Humières avec une ferveur grave... Et puis, maintenant...

Et elle changea de ton soudain...

--... Maintenant parlons de choses moins austères... Ma pauvre petite France, je t’ai attristée avec toutes mes réflexions décourageantes!... Pour que nous les oubliions, veux-tu me lire ton poème, comme tu me l’as promis?... Seulement j’aimerais bien l’entendre avec la musique dont tu l’accompagnes. Allons trouver ton piano...

--Oui, si l’orage le permet. Regarde, Marguerite, voici la pluie...

De larges gouttes s’abattaient, en effet, sur le jardin poudreux; et, dans le vestibule, on entendait la petite voix de Bob qui protestait parce que sa bonne le rentrait précipitamment.

V

Ce ne fut qu’une courte averse dont le résultat fut de mettre dans l’air, tout à coup fraîchi, une senteur de verdure mouillée. Puis le ciel s’éclaira.

--La pluie est finie. Profitons-en vite pour aller trouver ton piano, France, dit Mme d’Humières.

Debout devant la glace, elle mettait son chapeau avec un coup d’œil de pitié moqueuse pour la lourde silhouette qu’elle voyait reflétée. Mais au même moment, la cloche de la porte d’entrée tinta.

--Qu’est-ce qui peut bien arriver pour nous déranger? Veux-tu voir, France?

La jeune fille apparut au seuil du jardin.

--Oh! monsieur Rozenne!... Comment, vous n’êtes pas à Deauville?

--J’y suis allé faire un tour et j’en suis revenu parce que je m’ennuyais. C’est une cohue poussiéreuse et trop parfumée d’odeurs multiples... Alors j’ai pensé, comme à une oasis, au petit salon de Mme d’Humières et j’ai eu, si fort, l’envie de m’y trouver que me voici!... Seulement vous sortez!...

Il avait l’air si sincèrement déçu que France se mit à rire:

--Nous sortons, en effet; mais puisque notre société vous paraît à ce point précieuse, car je suppose que ce n’est pas le salon tout seul de Marguerite qui vous tentait, nous vous emmènerons pour peu que cela vous plaise... J’allais faire un peu de musique à Marguerite et lui lire quelques vers...

--Lui lire votre poème, n’est-ce pas?...

--Oui...

--Ah! quelle bonne inspiration j’ai eue de revenir!

Si vraiment il paraissait ravi, qu’elle en eut au cœur une petite sensation de plaisir. Et comme Marguerite les rejoignait, elle dit gaîment:

--Chérie, voici un transfuge de Deauville!...

--Vous y avez vu notre colonie? interrogea Mme d’Humières.

--Parfaitement, madame. Votre mari était un type parfait de gentleman très chic. Quant à Mlle Colette, elle éblouissait tous ceux qui l’apercevaient. Même l’austère Mme Asseline était admirative et elle m’a fait l’honneur de me confier qu’elle ne voyait pas, sur l’hippodrome, de femme qu’on pût trouver plus jolie que Mlle Colette!...

Il n’ajouta pas qu’André d’Humières était parmi les joueurs et que, pensant à sa jeune femme, il avait discrètement essayé de l’entraîner, mais sans succès... Et pas davantage, il ne dit que s’il était si vite revenu, c’est que France Danestal n’était pas à Deauville... Soudain, il avait eu la pensée tentatrice que ce serait charmant, une causerie avec elle dans Villers déserté; et aussitôt, il s’était jeté dans le premier train qui remontait vers la petite plage, certain de trouver la jeune fille chez Mme d’Humières.

Et, en effet, il l’y avait trouvée. Une fois de plus, la destinée réalisait son désir; et, par surcroît, il allait lui être donné de savoir enfin quelle valeur avait l’œuvre poétique de cette petite fille qu’on disait étonnamment douée; qui, du moins, travaillait avec passion.

Attentif, il l’observait, tandis qu’elle s’empressait pour bien installer sa sœur dans le salon où elle venait faire de la musique, hors de l’hôtel dans une annexe, solitaire cet été-là. C’était une pièce souriante, tendue de toile de Jouy, qui s’ouvrait sur une allée conduisant à la plage. Tout à coup, comme elle rencontrait, par hasard, le regard de Rozenne, France eut conscience de cette curiosité qui, violemment, s’attachait à elle. Une flambée rose lui monta aux joues; et gamine, elle jeta:

--Vous ne pouvez pas savoir à quel point tous deux vous me semblez intimidants, tout prêts à m’écouter solennellement...

--Nous ne sommes pas solennels, mais recueillis. N’est-il pas vrai, madame?

--Soit... Mais votre recueillement me paraît terrible!... Aussi, pour me donner du courage, je vais commencer par vous dire quelques-unes de mes premières poésies, celles qui se sont fait déjà des amis...

--Ce que tu voudras, chérie, dit doucement Marguerite.

France lui sourit. Elle resta debout devant la fenêtre ouverte, adossée à l’appui de la croisée, son harmonieuse silhouette dressée, dans la robe claire, sur l’horizon des eaux frémissantes, du ciel éclairci où flottait maintenant un reflet d’or blond. Délicatement, la lumière estompait le dessin de la petite tête, allumant des clartés capricieuses dans la moire des cheveux. Sans regarder sa sœur ni Rozenne, les yeux arrêtés sur les roses qui s’épanouissaient dans un vase de vieille faïence, elle commençait d’une voix que l’intime émotion faisait trembler un peu...

Et Claude Rozenne, alors, oublia le plaisir que ses yeux d’artiste trouvaient à l’observer, dans la stupéfaction qu’une enfant de dix-huit ans eût été capable d’écrire de tels vers, si personnels de forme; d’exprimer, avec cette incomparable poésie, des impressions, des pensées, des sentiments que, seule, une femme supérieure pouvait connaître...

Et comme elle les disait, ces vers!... avec une absolue simplicité, sans geste, ni intention cherchée, mais en artiste qui vit son œuvre, d’une voix dont le seul timbre était un chant...

Il allait trahir son enthousiasme... Du geste, elle l’arrêta. Un sourire étrangement lumineux était sur sa bouche:

--Ne me dites rien avant d’avoir entendu mon poème!... Je n’ai plus peur. Je sens que nos pensées sont en communion...

C’était vrai que toute appréhension venait de s’évanouir en elle, dans sa jouissance de communiquer à d’autres âmes l’ivresse divine qui lui faisait battre le cœur, à elle, la créatrice.

Elle s’assit au piano, tout près de la fenêtre large ouverte qui lui laissait apercevoir comme elle aimait l’infini de la mer. Rozenne, alors, vint s’adosser au mur, devant elle, avide de suivre l’expression de son visage. Marguerite, la tête renversée sur le dossier de son fauteuil, écoutait avec des yeux qui rêvaient.

Les notes d’abord chantèrent la féerie de l’été. Elles s’égrenèrent en sonorités richement colorées qui éveillaient la vision des midis brûlants, ivres de soleil, des crépuscules recueillis, des nuits chaudes, distillant des parfums de fleurs, dans une clarté d’argent...

Puis leur timbre s’assourdit; elles se firent lointaines. Alors, comme un musical murmure, elles suivirent le rythme du vers auquel, étroitement, elles s’attachaient. Et ces vers évoquèrent des paysages entrevus par un regard d’artiste, par une âme de poète qui adorait la beauté des choses créées et le disait avec des mots où tressaillait l’écho profond des pensées, des désirs, des espoirs, des regrets, des joies, d’une créature jeune, passionnément vivante.

Avec une attention presque grave, maintenant, Rozenne regardait la jeune fille; et, en l’écoutant, il sentait que l’art était vraiment son dieu, fervente petite prêtresse éprise de l’Idéal, dont le cœur demeurait fermé--encore...--à l’amour des hommes. Jamais il n’en avait eu l’impression si forte et si irritante.

Pourtant, quand elle se tut, toute frémissante d’avoir ainsi livré son âme, il eut un cri enthousiaste:

--C’est un vrai petit chef-d’œuvre que vous avez créé là!... Ah! comme vous êtes bien la fille de votre père!...

Un éclair de joie flamba dans le large iris bleu de la jeune fille:

--Réellement, cela vous semble bien?...

--C’est beaucoup mieux que bien... Je comprends maintenant que vous ne trouviez rien de plus délicieux que votre travail!

--Oui, j’aime la musique et la poésie plus que tout au monde, dit-elle d’une voix contenue. Elles me donnent des joies qui ne sont comparables à aucune autre... Marguerite, tu es contente?

Mme d’Humières eut un sourire tendre.

--Je ne suis pas seulement contente, je suis bien fière de ma «fille»... Oh! chérie, tu as le don de Dieu, toi aussi...

La même clarté splendide jaillit du regard de France. Cette émotion qu’elle sentait dans l’âme de sa sœur, dans celle de Rozenne, c’était la consécration d’une œuvre où, vraiment, elle avait jeté le cri de sa jeunesse, enivrée de la vie.

Très rose, maintenant, une fièvre délicieuse dans la pensée, elle analysait son poème en même temps que Rozenne; elle recueillait les impressions éveillées chez lui, cherchait une critique précieuse, se réjouissait d’un éloge qui était une sanction...

Marguerite, rappelée par la nécessité de garder son fils, était sortie doucement de la pièce, sans troubler la causerie...

Spontanée toujours, France disait, ravie:

--Vous ne pouvez savoir comme il me semble bon que vous trouviez un peu de valeur à mon œuvre!... A certaines heures, j’ai été hantée si durement par l’idée que je m’étais trompée sur son compte, qu’elle n’exprimait en rien ce que j’avais voulu lui faire dire... que j’avais pris un amusement de gamine pour un travail digne d’être lu... Ah! j’ai pensé des choses bien décourageantes!

--Mais, à d’autres heures aussi, vous n’avez pas été une femme de peu de foi?

--Heureusement! Ce sont ces heures-là qui m’ont soutenue et aidée à supporter les autres.

--Et maintenant que l’œuvre est vivante, qu’elle est bonne--cela, j’en suis certain--vous n’allez pas la garder pour vous toute seule?... Il faut la faire connaître...

Elle ne répondit pas tout de suite. Une ombre avait passé sur son visage expressif. Il la regarda, surpris.

--A quoi pensez-vous?... Est-ce que vous hésitez à faire éditer votre poème?

--Il y a un an, j’aurais bondi à la seule idée de le livrer au public... Cela m’aurait semblé une profanation... Aujourd’hui, je suis bien plus sage. Oui, si quelque éditeur veut bien accepter mes vers, et même ma musique, je les lui donnerai avec beaucoup de joie, parce que je suis devenue une femme raisonnable et que j’ai de grandes ambitions très pratiques!

Il se mit à rire, tant ces derniers mots lui semblaient bizarres dans sa bouche de petite muse... Mais, tout à coup, la petite muse avait disparu; il n’avait plus sous les yeux qu’une très moderne Parisienne, qui avait d’exquises lèvres moqueuses et de grands yeux clairs, larges ouverts sur la réalité.

Il demanda:

--Que rêvez-vous donc?

--De gagner de l’argent!

--Pourquoi?...

--Pour n’avoir plus à en demander!... Ce qui est odieux... surtout quand on demande très souvent en vain!... Pour pouvoir en dépenser qui serait à moi, autant que je voudrais!... Oh! je sais bien que j’ai toute sorte de chances pour en rester avec mes inutiles vœux!... Mais peu importe!... Je suis résolue à tenter l’aventure. De si rares moyens sont à ma disposition pour améliorer l’état de mes finances, que je serais bien lâche de me laisser arrêter par la crainte de ne pas réussir! Seulement, j’envie, oh! de toute mon âme! ceux qui peuvent aimer l’Art pour lui seul!... Vraiment, s’il m’était donné d’écrire des vers, de composer de la musique uniquement pour mon plaisir intime, je trouverais ma part de richesse large à n’en pas désirer d’autre!

Rozenne la sentit entièrement sincère. Et soudaine, une sorte de colère cingla son orgueil masculin, parce que cette trop séduisante créature prétendait, à lui aussi, demeurer insaisissable, vivant dans son Éden, dédaigneuse des joies humaines, sans prix pour les simples mortels.

Il eût voulu lui crier de ces mots qui ouvrent les cœurs, la voir enfin toute vibrante, troublée par lui, pour lui... Mais il rencontra son regard limpide...

Et simplement, il s’exclama, voyant que, tout à coup, elle se levait d’un bond souple, après un regard vers la pendule:

--Vous voulez partir déjà?

--Déjà! Mais savez-vous qu’il est plus de six heures!... Comme nous avons bavardé longtemps!

--Croyez-vous? fit-il avec une sincérité caressante. Cela m’a paru si court!

--Oh! à moi aussi! Vous avez été un auditeur tellement délicieux, que jamais je ne pourrai assez vous en remercier.

Elle parlait sans coquetterie aucune, lui tendant ses deux mains avec un sourire dont la grâce le grisait comme un philtre.

Il en eut conscience et il eut peur des paroles que sa fragilité pouvait lui faire prononcer.

Résolument alors, il se détourna, regardant dehors, vers la mer, tandis que, debout devant la glace, elle remettait son chapeau.

Alors, il s’aperçut que France avait eu, peut-être, un auditeur de plus qu’elle ne le pensait. Sur le banc de l’étroite allée, juste sous la baie de la croisée, était assis un homme d’une cinquantaine d’années; sans doute, quelque touriste de passage. Il semblait attendre quelqu’un ou quelque chose. Quand France parut, sortant du salon, ses yeux--de petits yeux vifs sous d’épais sourcils en broussaille blanche--s’attachèrent sur elle avec une attention et une surprise si évidente que Rozenne en fut frappé.

Elle, France, regarda distraitement l’inconnu et ne remarqua pas que, d’une façon discrète, il la suivait de loin. Après un amical adieu à Rozenne, elle revenait vers l’hôtel, l’âme en fête, délicieusement absorbée par son rêve intime; et elle eut un tressaut de créature soudain réveillée, à la vue du mail des Asseline arrêté devant l’hôtel, après avoir ramené Colette.

Paul était descendu pour accompagner la jeune fille, qui lui parlait sous la haute porte d’entrée, et France fut frappée de l’expression triomphante du visage de sa sœur...

Mais soudain elle oublia Colette, et ses visées ambitieuses et son succès possible... Elle venait d’apercevoir, traversant la rue, André d’Humières qui rentrait les traits si altérés, qu’avec un tressaillement d’angoisse elle pensa:

--Mon Dieu, je suis sûre qu’il a joué et perdu!...

VI

--Il y a au salon un monsieur qui attend Mademoiselle.

--Qui m’attend?... moi?... répéta France, surprise.

C’était le lendemain matin de l’inoubliable dimanche, et elle rentrait d’une anxieuse visite à sa sœur, qu’elle avait trouvée très pâle, «brisée par une mauvaise nuit», avait expliqué Marguerite, mais silencieuse, comme d’ordinaire, sur le nouveau souci que pouvait lui avoir apporté la légèreté de son mari... Aussi France n’avait-elle rien laissé voir de la crainte jetée en elle par l’attitude de son beau-frère et quelques paroles échappées à Paul Asseline.

--C’est bien Mademoiselle que ce monsieur a demandée après s’être informé si Mme Danestal était là... Mais Madame venait de sortir avec Mlle Colette.

Qui pouvait bien désirer lui parler? L’idée traversa son esprit que, peut-être, il s’agissait de quelque dette d’André, contractée la veille... Rapidement, elle ouvrit la porte... Et elle se trouva face à face avec un homme de petite taille, coiffé de cheveux blancs, plantés drus sur un large front pensif, que coupaient des rides profondes... C’était un inconnu pour elle... Cependant, elle eut l’impression d’avoir vu déjà ces traits violemment dessinés.

Au bruit de la porte, il avait cessé d’arpenter la pièce, et elle rencontra le regard attentif et pénétrant, presque aigu, de deux yeux très vifs... Un souvenir, alors, jaillit dans sa pensée. Son visiteur, c’était l’étranger qu’elle avait croisé la veille, au sortir de l’audition donnée à sa sœur et à Claude Rozenne... Elle le reconnaissait soudain. Il se découvrait et s’inclinait devant elle qui, un peu saisie, attendait une explication.

--Mademoiselle Danestal, n’est-ce pas?

Elle eut un signe de tête et resta debout, attachant sur l’inconnu des prunelles attentives. Il continuait:

--Je vous demande tout d’abord pardon, mademoiselle, de me présenter à vous aussi brusquement... Mais je ne connaissais ici personne qui pût m’amener vers vous; ou, du moins, quittant Villers aujourd’hui, je n’avais pas le loisir de chercher si le hasard ne nous avait pas donné quelques communes relations...

--Pour?

Il eut un sourire qui éclaira son masque tourmenté.

--Je vais vous le dire, mademoiselle, si vous voulez bien m’accorder un moment d’audience.

Silencieusement, elle lui indiqua un siège et s’assit elle-même, devenue curieuse.

--Il faut d’abord, mademoiselle, que je vous confesse une indiscrétion dont je me suis rendu coupable à votre égard. Je passais hier dans l’allée où s’ouvre une fenêtre, devant laquelle il se trouvait que vous récitiez des vers... J’étais fatigué... Un banc était là. Je me suis assis; et ainsi, par hasard, j’ai entendu le premier quatrain d’un sonnet que vous commenciez... Ce quatrain a suffi pour me donner le désir d’entendre le sonnet tout entier, car la poésie me passionne comme aux beaux jours de ma jeunesse... A ce point que je ne me suis pas contenté d’être l’éditeur de vrais poètes; j’ai créé une Revue qui leur est consacrée et qui, d’ailleurs, ne me conduira pas à la fortune, car je prétends n’y publier que des œuvres originales et de valeur.

Toujours muette, France écoutait avec la sensation qu’elle était soudain emportée en plein rêve... Et pourtant, c’était bien dans la réalité qu’elle était assise dans ce salon d’hôtel, à écouter un gros homme inconnu qui venait lui parler de ses vers, qui était le directeur d’une Revue très estimée, comme le lui révélait le nom écrit sur sa carte... Avec la même décision un peu brusque, il poursuivait:

--Donc, je vous ai écoutée, sans réfléchir à mon indiscrétion, très attentivement... J’ai surpris ainsi des fragments de votre poème qui m’ont intéressé, beaucoup intéressé, tellement que, ma foi, j’ai été bien près d’aller vous demander l’autorisation de le mieux entendre. Je n’ai pas succombé à la tentation; mais, suivant mes habitudes, je me suis renseigné. J’ai appris que le poème était de vous et que vous étiez la fille d’un _maître_. Alors, je me suis moins étonné que vous fussiez pareillement douée... Car vous l’êtes, d’une façon prodigieuse! Vous pouvez en croire mon expérience... Votre œuvre a cette originalité, ce sceau d’une personnalité que j’exige de tout artiste; du moins, elle l’a dans ce que j’ai pu en entendre... Et c’est pourquoi je me suis mis en quête de vous, afin de vous demander une complète lecture. Ensuite, je l’espère, nous pourrons traiter pour que j’offre à mes lecteurs, de véritables lettrés, la primeur de votre poème... Si toutefois vous ne l’avez pas encore donné à un éditeur...

Elle secoua la tête. Une joie éperdue faisait battre son cœur à larges coups pressés. Lentement elle dit, et sa voix lui semblait tout à coup celle d’une autre:

--Le poème que vous avez entendu m’appartient encore... Je viens de l’achever ici même.

--Bien! parfait!... Et vous consentez, n’est-ce pas, à me le redire?

--Oh! oui, bien volontiers... Voulez-vous l’entendre avec la musique?

--Oui... Et tout de suite, s’il vous est possible. Car je repars dans deux heures pour Trouville, et de là, pour Paris, où je suis attendu...

Elle jeta de côté son chapeau, ses gants et ouvrit le piano. Il resta un peu en arrière, attentif... Elle, en tout son être, sentit cette attention; elle comprit qu’elle allait être jugée par un homme qui, autant qu’elle-même, avait le culte de la poésie.

Et alors, elle dit ses vers comme jamais plus, peut-être, elle ne devait les redire, frémissante de la sensation d’une victoire qu’il fallait gagner; et aussi de la jouissance aiguë qu’elle éprouvait à voir son œuvre entendue et comprise par un merveilleux connaisseur.

Il s’était rapproché; debout auprès du piano, d’un air d’intense intérêt qui contractait son front, il écoutait, l’interrompant parfois de son approbation ou de sa critique: «C’est bien... Ce n’est pas cela!... Vous auriez pu trouver mieux!...»

Avec des mots pittoresques, il étudiait les différentes parties du poème, lui offrant l’hommage d’une attention dont elle sentait toute la valeur. Et autant qu’il le souhaitait, elle lui redisait les passages qu’il voulait entendre encore. Elle n’était plus qu’une sensibilité vibrante, un admirable instrument que l’ordre d’un maître faisait résonner...

Quand sa voix tomba sur le dernier vers, alors seulement, elle s’aperçut qu’elle était brisée par l’émotion, par la tension de tous ses nerfs qui frémissaient à l’exclamation de l’éditeur:

--Décidément, c’est bien, c’est très bien!... Vous êtes stupéfiante pour votre âge... Car vous devez être très jeune... Vous avez l’air d’une gamine!

Il avait pour la regarder un sourire paternel, charmé de voir, à son âme de poète, une enveloppe si joliment féminine.

Elle eut un rire gai:

--J’ai dix-huit ans et demi!... Je ne suis pas un bébé comme vous paraissez le croire!

--Non, mais vous n’atteignez pas encore l’extrême vieillesse!... Allons, vous voilà toute pâle... Je vous ai fatiguée comme un vieux fou que je suis... Vous auriez dû me le dire!

Elle secoua la tête et un rayonnant sourire passa sur sa bouche un peu contractée:

--Ne regrettez rien... Grâce à vous, je viens de vivre des minutes sans prix pour moi!... Jamais, je crois, je n’avais rencontré un auditeur tel que vous!

Il se mit à rire:

--Bien, bien... C’est que nous sommes deux prêtres d’un même culte... Allons, je ne m’étonne plus que votre poésie soit si vivante!... Plus tard, évidemment, vous pourrez avoir plus de science, plus de maîtrise, mais je doute bien que vous retrouviez quelque chose qui vaille cette fougue de jeunesse!... Surtout, continuez à travailler!... Ne vous fiez pas à votre don naturel... Ah! pourquoi n’êtes-vous pas un homme?... Je suis sûr que vous pourriez aller loin...

--J’essaierai de faire comme si j’étais un homme! jeta-t-elle avec un rire léger.

--Bah! les femmes!... tant de choses les distraient de l’art et des lettres!... Enfin, contentons-nous du présent... Je suis diantrement ravi de vous avoir découverte hier!... par hasard, c’est vrai...

--Et ce matin, comment avez-vous pu me retrouver? interrogea-t-elle d’un air de petite fille heureuse.

Il passa ses doigts dans ses cheveux rudes:

--Ça n’a pas été trop compliqué encore! Je me suis arrangé pour suivre, hier, le jeune homme qui vous accompagnait... Il est entré au Casino. Je l’ai abordé carrément; je lui ai expliqué mon cas; il m’a répondu de très bonne grâce... C’est pour vous un ami bien dévoué, mademoiselle, que ce garçon-là!... Il m’a dépêché vers vous ce matin!... Et maintenant, terminons vite notre affaire, car le temps me presse... Quand vous allez avoir fini de mettre au point votre poème, envoyez-le-moi; ou mieux, si vous êtes à Paris, apportez-le-moi, que nous établissions notre petit traité... Seulement, je dois, en toute honnêteté, vous avertir tout de suite que je ne pourrai vous offrir de très brillantes conditions, car on ne devient pas millionnaire à ne publier que des œuvres de valeur, dédaignées de la foule incapable de les comprendre... Donc, nous nous entendrons seulement si vous n’êtes pas exigeante!...

Elle allait s’écrier:

--Je ne le suis pas du tout!

Elle s’arrêta court, pensant à Marguerite, qu’elle désirait si passionnément aider... Et avec un sourire qui demandait grâce, elle répliqua:

--Mais c’est que... je suis exigeante... Je voudrais tant avoir un peu d’argent gagné par moi!... C’est si ennuyeux de devoir toujours en demander!

De nouveau, l’éditeur se mit à rire; et l’expression de son visage fut paternellement bonne.

--Un peu de patience, mademoiselle... La jeunesse doit se résigner à être en tutelle. Le temps viendra peut-être assez vite, où vous devrez compter sur vous seule...

France ne répondit pas... La porte du salon s’ouvrait pour laisser passage à Mme Danestal, retour de la plage. Elle s’arrêta saisie, à la vue de sa fille, devant le piano, auprès d’un petit homme ébouriffé qui se découvrait poliment devant elle.

--Mais, France, que se passe-t-il donc?

--Ceci, maman, que je te présente M. Flamin, directeur de la _Revue mauve_, qui a bien voulu m’exprimer le désir de publier mon poème.

--Ton poème!... publier ton poème?... Quel poème?... Et comment connais-tu monsieur?

Cette nouvelle incroyable la prenait tellement par surprise que toute son habitude du monde ne pouvait triompher du désarroi de sa pensée. Ce fut Flamin lui-même qui, amusé, se chargea de lui donner les explications nécessaires. Colette, arrêtée au seuil du salon, écoutait, intéressée et curieuse.

Flamin terminait, très correct:

--Vous ne voyez nul inconvénient, n’est-il pas vrai, madame, à ce que je traite avec mademoiselle?

--Oh! pas le moindre! D’ailleurs, en la circonstance, c’est à elle seule qu’il appartient de décider ce qu’il lui convient de faire de ses vers. Je suis charmée que vous trouviez quelque valeur à ses essais.

--Quelque valeur! répéta l’éditeur presque irrité... Eh! madame, ils en ont une si réelle que, depuis le moment où le hasard me les a fait entendre à demi, je suis à la recherche de mademoiselle pour la prier de me les faire connaître tout à fait, afin que j’aie la satisfaction de les offrir à mes lecteurs!

Il se détourna de cette belle dame qui lui paraissait cruellement dénuée du sens poétique et demanda à France, dont les yeux rêvaient:

--Vous serez à Paris bientôt, mademoiselle?

--Dans quelques semaines, je pense.

--Pas plus tôt! jeta Colette avec une telle certitude dans la voix que France la regarda, attentive soudain.

--Allons, mademoiselle, j’attends votre manuscrit pour cette époque...

--Et sûrement, n’est-ce pas, vous serez toujours décidé à le publier?

Il eut un rire de bonne humeur, amusé de lui voir cet air de fillette suppliante.

--Sûrement, je n’aurai pas changé d’avis. Madame, je vous présente mes hommages... Au revoir, mademoiselle. Vous me pardonnerez d’avoir eu l’audace de vous relancer jusqu’en votre hôtel.

--Je crois, en effet, que je vous pardonne! Et de plus, je vous remercie... Je vous remercie beaucoup!

Elle lui tendait sa main fine. Il la serra cordialement. Puis, après un dernier salut, il disparut dans le flot des promeneurs que ramenait la cloche du déjeuner, tandis que Mme Danestal, poursuivie par l’obsédant souci de l’exactitude, montait en hâte ôter, dans sa chambre, ses vêtements de sortie.

Colette, elle, n’avait pas bougé. Droite dans la pièce, un mystérieux sourire sur ses belles lèvres, elle contemplait, avec des yeux qui étincelaient, la dentelle frémissante des branches que la brise balançait. Au pas de sa sœur, elle tourna la tête et son regard s’attacha sur le visage de France que rosait une fièvre de joie.

--Eh bien! France, te voilà en route pour la célébrité!... Cette journée est décidément favorable aux Danestal...

Elle s’arrêta une seconde; puis reprit:

--J’ai, moi aussi, une nouvelle à t’annoncer... Je suis fiancée! Et c’est Mme Asseline qui m’a elle-même demandé d’accueillir son fils!

Une orgueilleuse allégresse vibrait triomphalement dans la voix de Colette. Elle l’avait gagnée, la partie jouée avec une audacieuse volonté!

France, à son tour, la regarda, cherchant à maîtriser l’espèce de honte qui lui meurtrissait le cœur, soudain. Une fois, elle avait dit à sa sœur ce qu’elle pensait de ses ambitieuses manœuvres; et cette fois devait être unique... D’un accent qui tremblait un peu, elle articula:

--Tant mieux, Colette, si tu es contente... Je te souhaite de ne jamais regretter ce que tu as voulu aujourd’hui!

Colette, certainement, s’attendait à d’autres félicitations. Le front rayé d’un pli dur, elle se détourna; et, sans un mot, sortit de la pièce.

France, immobile, ne songeait même pas à la suivre. Il lui semblait qu’avec les paroles de sa sœur, toute joie s’en était allée de son cœur, tant était pénible le sentiment d’humiliation qu’elle éprouvait; et arrachée à l’ivresse de son propre rêve, elle murmurait:

--Oh! pourquoi faut-il que Colette se marie ainsi!...

VII

Sans souci des sages avertissements du _Touring-Club_, France avait lancé, à rapide allure, sa bicyclette, dans la descente d’Houlgate. Mais tout à coup, elle en ralentit le mouvement à la grande surprise de Rozenne qui pédalait près d’elle, pendant que, derrière eux, Asseline escortait sa fiancée Colette.

Il questionna vite:

--Vous êtes fatiguée?

--Non, mais j’ai envie de jouir de la jolie vue de la vallée, puisque c’est sans doute la dernière fois, de cette saison tout au moins, que je viens ici! Pour la bien contempler, je vais faire la descente à pied...

Elle avait arrêté sa machine; et elle sauta à terre avec cette grâce souple qui charmait, comme au premier jour, le regard de Claude Rozenne. Lui, aussitôt, avait suivi son exemple. Et, une seconde, tous deux demeurèrent immobiles, contemplant le paysage de verdure, d’eau et de clarté. Une brume dorée flottait sur les lointains de Dives et de Cabourg; mais, à leurs pieds, Houlgate apparaissait très clair, pareil à un immense bouquet d’arbres qui ombrageait des terrasses fleuries descendant vers la mer.

Et Rozenne, soudain, pensa que c’était un plaisir des dieux de voir, à ses côtés, dans ce cadre lumineux, une fine et enthousiaste créature comme celle qui s’était remise à cheminer près de lui, toute rose de la rapidité de sa course, les lèvres un peu entr’ouvertes pour mieux aspirer la brise du large qui baignait la brûlure de sa peau fraîche.

Même en sa tenue de bicycliste, elle gardait son harmonieuse silhouette.

La jupe sombre moulait étroitement des hanches de petite nymphe; et sous la blouse, d’un bleu pâle de pervenche, le buste se devinait modelé d’une ligne impeccable, dans sa sveltesse jeune.

Un regret aigu s’avivait en Rozenne, à l’idée que, dans quelques jours, ce serait fini de regarder vivre près de lui cette séduisante créature... Certes, à Paris, il pourrait la revoir. Mais ce ne serait plus la même chose. Il la rencontrerait dans des salons pleins de monde où, sous peine de mettre en branle le carillon des potinages, il ne pourrait plus librement bavarder avec elle, la rechercher autant qu’il le souhaiterait, savourer le parfum de sa jeunesse.

Et il demanda:

--Est-ce que vous partez toujours lundi?

--Oui, maintenant que le mariage de Colette est décidé, il faut revenir à Paris pour présenter le futur époux à papa, retour d’Allemagne, et surtout pour commencer les grands préparatifs de ces justes noces. Paul Asseline et Colette désirent les voir célébrer fin octobre... Ils ont à peine six semaines devant eux...

Distraitement, il fit:

--Oui... je comprends...

Puis, il interrogea:

--Vous regrettez de partir?

--Beaucoup! Je suis un peu de l’espèce «chat»... Je m’attache, déplorablement!... aux endroits où je vis et les départs sont toujours pour moi une espèce d’arrachement, petit ou grand... Vous savez, le poète l’a dit: «Partir, c’est mourir un peu!» Et je l’éprouve tout à fait... Oui, je regretterai Villers pour lui-même... Pourtant, il me paraît bien vide depuis que Marguerite en est partie... Et si brusquement!

Rozenne eut un imperceptible tressaillement. Il savait bien qu’il ne comptait pas dans la vie de France Danestal; mais il lui fut désagréable de recevoir ainsi la confirmation de son sentiment intime.

Si dépourvu de fatuité qu’il fût, il trouvait dur pour son amour-propre masculin une si parfaite indifférence; et parce que cette indépendante petite fille l’intéressait prodigieusement, il acceptait fort mal de n’avoir pu éveiller en elle quelque chose de l’attrait souverain qu’elle exerçait sur lui.

Devenue pensive, elle marchait à ses côtés, sans souci de lui, songeant sans doute à sa sœur, partie--Rozenne le savait--à cause d’une folle et grosse perte au jeu, d’André d’Humières au _Grand Prix_ de Deauville.

Il avait alors sincèrement plaint la jeune femme; mais, à cette heure, il était tout prêt à la maudire de lui enlever la pensée de France; et il éprouva un intense plaisir à entendre Colette appeler:

--France! ne te sauve pas ainsi!... Nous allons nous asseoir un moment, pour nous reposer, sur les hauteurs du bois de Boulogne.

--Très volontiers! approuva-t-elle distraite de sa songerie...

Alors, elle remarqua l’expression assombrie du visage de Rozenne; et surprise, elle demanda drôlement:

--Pourquoi donc avez-vous cet air lamentable? Cela vous ennuie d’aller vous asseoir dans le bois?

--Pas du tout!... Cela m’ennuie de vous voir partir...

--C’est gentil de le dire, surtout si c’est sincèrement!

--Très sincèrement. Vous en doutez?

Une seconde, elle leva sur lui un regard qui ne raillait plus:

--Non, je n’en doute pas... Je crois que... vraiment... vous ne me trouvez pas ennuyeuse!... Et je tiens cet honneur pour ce qu’il vaut!

Déjà elle avait retrouvé son sourire moqueur et gai. Une bizarre sensation de colère le secoua tout entier. Pareil à une onde furieuse, le désir passait en lui de la saisir entre ses bras comme une enfant rebelle; de l’arracher, à n’importe quel prix, à son exaspérante sérénité; de la voir tressaillir sous des baisers qui meurtriraient sa peau fraîche, fleurant la jeunesse...

Tentation folle dont il jugea aussitôt la valeur. Mais, décidément, cette petite fille le faisait déraisonner! Irrité contre lui, contre elle-même, il ralentit un peu le pas pour se rapprocher d’Asseline et de Colette qui marchaient en arrière.

Si France s’aperçut de ce brusque abandon, elle n’en témoigna rien et continua d’avancer de ce pas léger qui semblait un vol... Quand il la rejoignit, elle était déjà assise au bord du sentier; les coudes sur les genoux, le menton appuyé sur ses mains jointes, elle regardait vers l’horizon où étincelaient des vagues lointaines.

Dans ses prunelles d’eau bleue, une expression de rêve flottait... Il eut peur de la voir lui échapper dans une de ces songeries où elle s’enfuyait si volontiers, alors, justement, qu’il avait, si impérieuse, la soif de goûter encore au charme désormais fugitif de sa causerie capricieuse.

Et, d’une voix où implorait une prière, il demanda, debout près d’elle:

--Mademoiselle France, est-ce que vous avez subitement fait vœu de silence?

Elle releva la tête vers lui, une preste riposte sur les lèvres; mais elle rencontra son regard et la riposte ne jaillit pas. Elle dit seulement, un pli malicieux, soulignant sa bouche:

--Quelle délicate manière de me rappeler que les gens bien élevés ne restent pas silencieux en compagnie de leurs semblables!... Mais depuis près de six semaines que vous me connaissez, vous ne vous êtes donc pas encore avisé que j’étais une jeune personne très mal élevée?...

Elle s’interrompit; puis jeta, gaiement:

--Voyons, ne prenez pas cette mine furieuse!... Et asseyez-vous ici; il y fait délicieux!... Je vous promets que je serai très polie, que je causerai probablement!

Avec un sérieux affecté, il dit:

--Très bien, je prends acte de la promesse et je vous la rappellerai sans pitié, s’il y a lieu. Nous demeurons installés sur ce talus?

--Oui; je pense que nous y sommes suffisamment loin des fiancés pour ne pas les gêner. Car en la circonstance nous représentons les parents qui chaperonnent; et notre rôle est d’être discrets!

--Nous le serons, révérende dame, fit-il si gravement qu’elle se mit à rire.

Sur leurs têtes, les aiguilles des sapins vibraient au souffle de la brise du large et animaient d’un indéfinissable chant berceur l’air lumineux et tiède où flottaient confondus l’odeur des pins, la senteur de la mer, les vagues parfums qu’épandaient les massifs en fleurs des villas.

--Comme il fait bon! murmura France qui, les lèvres avides, humait le vent de la mer.

Rozenne répondit quelque chose qu’elle n’entendit pas; elle regardait vers sa sœur et Asseline, assis un peu plus bas; son œil clairvoyant observait le jeu de leurs deux physionomies. La voix de Rozenne s’éleva:

--Oserais-je, mademoiselle France, vous rappeler votre promesse et vous demander quelle pensée vous absorbe ainsi... Ce n’est pas agréable du tout d’être condamné au silence quand on a une terrible envie de causer!

France eut un petit rire:

--Mon Dieu! quel homme curieux et bavard vous êtes aujourd’hui!... Eh bien! je songeais que Paul Asseline contemplant Colette avec des yeux de caniche amoureux avait l’air d’un si brave garçon que, vraiment, il méritait que Colette fît quelque chose pour son bonheur!...

--Mais elle fera beaucoup! marmotta-t-il.

Tout de suite il regretta sa réflexion, voyant le froncement fugitif des sourcils de France qui poursuivit, sans relever le propos:

--J’espère que Colette ne lui laissera pas trop sentir qu’il est tout à fait en son pouvoir...

--Tout à fait... et il en exulte!

Ensemble, une seconde, comme de vieilles gens très sages observent les plaisirs des enfants, ils contemplèrent Asseline et Colette... Lui, presque à ses pieds, l’enveloppait d’un regard d’adoration, tandis qu’il écoutait les paroles qu’elle disait de son air de jolie souveraine dictant des ordres, de tout droit... Ah! certes, ce qu’elle voudrait, il le ferait toujours et il lui serait reconnaissant qu’elle eût daigné le vouloir, heureux de lui rendre un culte digne de sa beauté...

France eut l’intuition de tout cela.

Un sourire retroussa un peu sa lèvre et elle murmura:

--Oh! oui, il est bien son humble sujet! Et vraiment, quand je le vois ainsi près d’elle, j’en viens à penser que, tout de même, l’amour peut, par aventure, exister ailleurs que dans les romans et les contes de fées!

--Par aventure!... Vous ne dites pas ce que vous pensez en ce moment, avouez-le!

Elle tourna la tête vers lui et il vit une sincérité absolue dans ses prunelles profondes.

--Je dis absolument ce que je pense, au contraire. Je crois que le beau, le fidèle, le généreux amour, celui qui vaut seul qu’on se livre à lui, cet amour-là se rencontre surtout dans les livres des auteurs persuadés que donner une illusion est un bienfait... Mais dans la vie?... Un amour éternel, qui ne s’altère pas à l’usage?... Ça n’existe pas... ou guère! Avouez à votre tour!

--C’est rare!... Mais ça peut se rencontrer pourtant, fit Rozenne qui écrasait rageusement les aiguilles de sapin sous son pied...

--Oui, ça peut se rencontrer, comme vous dites, par hasard... Mais les petites filles sages et prudentes ne comptent pas sur la rencontre d’un pareil trésor!

--Et vous êtes de ces petites filles-là?

--Bien entendu!... C’est pourquoi je me vois toute sorte de chances pour devenir une vieille demoiselle... Et je n’en suis pas effrayée du tout, d’ailleurs.

--Une vieille demoiselle?... parce que?...

Tranquille elle dit, jouant avec l’opale de sa bague, d’une eau pareille à celle de la mer:

--Parce que je me marierai seulement si je rencontre un homme que je puisse aimer... comme j’aime la musique, la poésie, les belles choses, par exemple,--sans comparaison oiseuse,--avec la même foi absolue, fortifiante... Un homme aussi qui m’aime comme il faut que je le sois pour être heureuse! Et tout cela, c’est bien trop demander pour pouvoir espérer l’obtenir! Conclusion, je resterai demoiselle...; sans doute, pour mon plus grand bonheur.

D’un geste brusque, Rozenne brisa une baguette de bois mort qui se trouvait sous sa main. Le dédain paisible de cette enfant lui semblait intolérable parce qu’elle était une exquise petite vierge moderne, d’autant plus attirante qu’elle ne se souciait pas de lui!... En cette minute il eût acheté, par une folie même, le secret pour être aimé d’elle... Presque rude, il lui jeta:

--Vous parlez comme une enfant de ce que vous ne savez pas!

Marguerite aussi lui avait dit cela un jour... Elle en eut le vague souvenir.

--Oh! si, je sais... Je sais très suffisamment... Et c’est pour cela que je doute et que je n’espère pas... Mais peu importe, d’ailleurs. Il y a tant d’autres choses, belles et bonnes, qui valent autant, sinon mieux que l’amour!

Il comprit qu’elle pensait à la Poésie, à l’Art, qu’elle adorait à cette heure avec une ferveur d’enfant illusionnée. Et dans la révolte de son orgueil d’homme, il dit, secoué d’un aveugle besoin de revanche et de conquête:

--Peut-être ne penserez-vous pas toujours ainsi!

--Peut-être... C’est possible... Mais en ce moment je pense... tout ce que je viens de vous dire!... et même beaucoup d’autres choses encore! Je vis dans le présent et je m’y trouve résolue, ah! bien résolue! à ne pas permettre à l’homme de me faire souffrir... comme j’ai vu souffrir de pauvres femmes trop généreuses ou trop lâches!

--Souffrir! Mais où avez-vous pris de pareilles idées fausses!

--Fausses?... Croyez-vous sincèrement qu’elles soient fausses?

Le clair regard bleu l’interrogeait avec une attention presque grave. Il répéta seulement:

--Souffrir!... Pourquoi souffririez-vous?

--Parce que c’est presque toujours là que nous en arrivons quand nous livrons notre cœur! C’est tellement rare que les hommes méritent l’amour que nous leur donnons!... Ils s’en amusent, ils s’en distraient... Puis quand le jouet ne leur plaît plus, ils le rejettent ou le brisent... Que Dieu me garde d’aimer, c’est peut-être la plus grande grâce qu’il pourra me faire!

Elle parlait très simple, comme elle eût pensé tout haut, les yeux arrêtés sur les eaux ombrées d’or; mais peut-être sans qu’elle en eût conscience, sa voix, son visage trahissaient qu’elle disait là des choses qui étaient pour elle la vérité même. En lui, s’exaspérait le désir d’ouvrir ce cœur fermé si jalousement...

--Vous ne savez pas ce que vous dites là!... Une folie! un blasphème que vous regretterez un jour et que... ah! que je voudrais bien, moi, vous faire regretter!

--Ah!... Vraiment?...

Il y avait de la surprise, de l’ironie, de l’incrédulité dans son accent. Sa petite tête volontaire s’était dressée et elle le regardait un peu inquiète, curieuse aussi. Est-ce que, par hasard, à la dernière heure, Rozenne allait imaginer de prendre au sérieux sa fantaisie pour elle?... C’était bien inutile. Et résolument, elle jeta d’un ton voulu de badinage:

--Je vous en prie, parce que je vous ai laissé voir bien franchement mes idées, ne vous croyez pas obligé de protester et de me donner délicatement à entendre que vous me trouvez spirituelle, originale, délicieuse, quoi encore?...

--C’est vrai, je vous trouve tout cela!

--Ne le dites pas, au moins; vous auriez l’air de me faire des compliments.

--Je ne vous fais pas de compliments; je vous dis la simple vérité...

Elle corrigea, avec une imperceptible raillerie:

--Ce que vous croyez être la vérité... parce que vous êtes sous l’influence d’une jolie villégiature, de la mer, du soleil, que sais-je?... qui me font un cadre poétique. Mais si vous me revoyez à Paris, il y a bien des chances pour que vous vous étonniez alors de votre enthousiasme d’aujourd’hui.

--Si je vous revois! Ah!... çà, quelle femme êtes-vous donc pour ne pas comprendre, pour ne pas vouloir comprendre, que j’en suis arrivé à n’avoir plus qu’un rêve, gagner votre cœur que je veux à moi!

Dans le regard bleu de France, une flamme passa; puis l’expression en devint singulièrement profonde et sa bouche eut un pli d’ironie mélancolique:

--Vous voulez mon cœur! Pour en faire quoi? mon Dieu...

--Pour en faire mon trésor!... Mais comprenez donc enfin, France, que je vous aime et que vous me faites perdre la raison avec votre indifférence moqueuse!

Les mots lui étaient échappés parce que, en cette minute, il ne voyait plus au monde que cette railleuse petite fille qui, éveillée à l’amour, serait une femme adorable... Parce que, fidèle à lui-même, il allait au gré de son caprice sans souci d’avoir à regretter des paroles follement prononcées.

Une seconde, tous deux, ils se regardèrent avec des yeux où leurs deux âmes apparaissaient, s’interrogeaient passionnément: celle de l’homme impérieuse et suppliante; celle de la femme sceptique, curieuse, troublée cependant... Très nette, France avait l’intuition qu’en cet instant Claude Rozenne était à sa merci. Qu’elle le voulût... et elle serait fiancée comme sa sœur Colette, quand elle sortirait de l’ombre odorante des sapins...

Mais nul désir semblable ne s’élevait en son cœur, auquel Rozenne n’avait pas su donner la foi.

Elle dit avec des lèvres qui tremblaient:

--A quoi bon parler de ces choses? Vous ne m’aimez pas comme je veux être aimée!

--Qu’en savez-vous? fit-il presque violemment.

--Je le sens... Je suis pour vous un caprice... qui passera... Ce n’est pas assez pour moi... Je veux être aimée pour toujours ainsi que je veux, moi, aimer pour toujours... avec une confiance absolue, comme je me repose en Dieu!

--Mais les hommes ne sont pas Dieu!... Et cette confiance, je ne vous l’inspire pas?...

Elle secoua la tête et murmura lentement:

--Non... Pardonnez-moi de vous dire cela... Mais...

--Mais? insista-t-il, voyant qu’elle s’arrêtait.

Son visage s’était contracté. Jamais plus il n’avait souhaité la voir conquise par lui qu’à cette heure où elle se refusait, si résolue.

Elle hésita une seconde; son regard errait, pensif, sur le décor riant des choses, autour d’elle; puis, devenue grave, elle finit simplement:

--Mais je ne me sens pas la foi qu’il me faut en votre constance, en la profondeur, la force, le sérieux du sentiment qui vous attire vers moi...

Il mordit sa lèvre avec colère... Ah! qu’elle avait bien su discerner de quel alliage était fait l’amour qu’il lui offrait!...

--Comme vous me jugez!... Soit, je vous aime peut-être mal, mais je vous aime comme je puis... Et bien autrement que je ne le pensais moi-même!

--En cette minute, oui... Je le crois et je vous en remercie parce que c’est toujours une douceur de se sentir aimée... Mais demain, dans un mois, dans un an, m’aimeriez-vous encore, votre fantaisie passée?... Avec vous, il me faut du temps pour être convaincue... Ne m’en veuillez pas, je vous en prie, si aujourd’hui je peux seulement voir en vous un nouvel ami à qui je donne une très sincère et grande sympathie...

Il ne répondit pas. A quoi bon?... Il était vaincu et sa défaite lui était étrangement douloureuse. A peine un ami!... Il n’était rien de plus pour elle.

Avant ce jour, cette heure, cette minute, jamais, c’est vrai, il n’avait précisé le rêve de l’avoir sienne pour toujours, de faire de cette petite muse, de cette fine et originale fille du monde, la femme d’élection à laquelle il eût sacrifié la liberté dont il était jaloux...

Mais parce qu’elle, France, ne voulait pas que ce fût, il en éprouvait un regret aigu, le regret d’un paradis entrevu un instant et qui se fermait devant lui...

Elle en eut l’intuition et une pitié lui vint pour ce mal, oh! léger, fugitif, elle en était sûre!... qu’elle venait de faire; et, un peu bas, avec une grâce jeune, elle dit:

--Je vous assure que je voudrais n’être ni insensible ni froide ainsi...

--Ah! Dieu, vous n’êtes rien de semblable! fit-il, amèrement... Au contraire, vous êtes une des plus vibrantes créatures que j’aie jamais rencontrées... Seulement...

--Seulement? répéta-t-elle se levant, car depuis un moment Colette avait tourné la tête vers eux, étonnée que sa sœur ne répondît pas à son appel.

--Seulement, votre heure n’est pas encore venue!

Elle resta silencieuse. Immobile, elle regardait vers la mer que le couchant moirait de rose et d’or pourpre... Au plus profond de son âme, elle cherchait à lire... Elle y trouvait, avec une réelle sympathie pour Rozenne, la conviction, oh! si forte! qu’il lui avait ainsi parlé dans une minute imprévue d’entraînement... Non parce qu’il l’avait, dans son cœur et dans sa pensée, librement choisie afin qu’elle fût à jamais l’_Unique_ pour lui...

Elle y apercevait aussi, impérieuse, une sorte de révolte et de terreur à l’idée d’avoir sa vie déjà fixée, enserrée dans les soucis qu’elle avait vus lourdement peser sur sa sœur Marguerite... Elle y découvrait le désir passionné de demeurer libre afin de réaliser son rêve d’une vie orientée toute vers l’Idéal qui la ravissait... Et encore, elle y voyait la crainte de l’amour qui lui apparaissait, le plaisir pour l’homme, la souffrance pour la femme...

Tout haut elle pensa, la voix lente, pendant que sur son visage expressif Rozenne suivait le reflet de sa pensée, et son accent avait une étrange gravité:

--Vraiment, vous avez raison, je crois, mon heure n’est pas encore venue... Jusqu’ici, personne n’a pu éveiller en moi le désir de faire le don entier de ma vie, en échange de celui qui m’est offert... Je veux jouir, à mon gré, de ma jeunesse... Je veux travailler pour acquérir un semblant d’indépendance, dû à mon seul effort... Et aussi, parce que j’adore ce travail qui donne des bonheurs sans désillusions, les seuls qui vaillent la peine d’être souhaités!... Les autres? ils ne me tentent pas... Peut-être parce que je n’y crois pas!

Elle s’arrêta un peu, trop clairvoyante pour ne pas savoir qu’elle décidait peut-être de toute sa vie, en ce moment; mais aussi trop vraie, pour ne pas révéler sa pensée entière à cet homme qui venait de lui dire qu’il l’aimait... Et elle reprit encore:

--Je suis peut-être très lâche, mais j’ai peur du mariage... J’ai peur de ses difficultés, de ses chagrins, de sa chaîne qui me semble terrible... Peut-être, plus tard, je le verrai différent...

--Oui, quand l’amour vous le fera paraître tout autre...

Sur la bouche fraîche, pareille à une fleur, courut encore une fois, l’expression sceptique:

--Est-ce que je le connaîtrai jamais, moi, cet amour si puissant et si magicien? Pourtant, de toute mon âme, je l’accueillerais!...

Il ne répondit pas; Colette revenait vers eux, appelant:

--France! France!... Il est l’heure de partir! Tu ne m’entends donc pas?... Ah çà! que racontez-vous de si intéressant?...

Elle se rapprochait. Son regard, un peu aigu, considérait curieusement le visage animé de sa jeune sœur, l’altération des traits de Rozenne; et le soupçon de la vérité traversa sa pensée en éveil... Mais France, sans se livrer, répliquait hardiment:

--Nous étions lancés dans une discussion psychologique que votre vue, ô jeunes fiancés, nous avait inspirée!

Colette n’insista pas, sachant bien que France ne disait jamais que ce qu’elle voulait... Seulement, la certitude pénétra son esprit avisé que sa sœur venait de tenir l’avenir dans une main qu’elle avait laissée ouverte...

Tous se remirent en marche. Mais Rozenne n’avançait plus près de la jeune fille; il demeurait, sans parler, d’ailleurs, aux côtés des fiancés. France ne se retourna pas alors qu’elle montait le sentier qui rejoignait la route, et il n’osa s’approcher d’elle, sentant que ce jour-là elle et lui n’avaient plus rien à se dire. Il ne voyait pas son visage; mais il la devinait pensive à l’attitude un peu inclinée de sa petite tête, d’ordinaire portée si droite, à la lenteur inaccoutumée de son pas, au mouvement distrait de sa main qui, au passage, arrachait des brindilles, tout de suite jetées à terre.

Quand la montée fut achevée, elle s’arrêta, attendant la bicyclette qu’il lui amenait.

Le petit bois s’enveloppait d’une ombre pourpre sous la lueur du couchant qui violaçait le fût svelte des pins... La mer étincelait splendidement irisée, et son soupir lointain vibrait dans l’air tiède... C’était l’heure exquise où se sentent tout proches les cœurs de ceux qui aiment...

France le pensa avec un tressaillement... Elle contemplait Rozenne qui venait vers elle... Il était pourtant un homme que la plupart, sûrement, trouvaient séduisant... Elle-même goûtait fort la grâce capricieuse et l’ironie piquante de son esprit très vif, comme aussi l’élégance nerveuse de sa haute taille, l’éclair joyeux et la caresse de son regard, le charme de son sourire qui savait exprimer tant de choses... Alors pourquoi était-elle demeurée près de lui si maîtresse d’elle-même, si jalousement désireuse de conserver sa liberté; alors qu’il l’implorait, avec une ardeur fervente, devant l’horizon de mer qu’elle aimait, à cette heure de la fin du jour qui lui était chère entre toutes?... Pourquoi n’avait-elle pas senti en elle cet élan merveilleux qui enivre d’autres femmes?...

Sans doute, il avait dit vrai, «son heure n’était pas encore venue...» Elle n’était pas mûre pour l’amour... Pas encore!

Il était tout près d’elle, le visage sérieux, comme jamais encore elle ne le lui avait vu... Spontanément, elle lui murmura comme une enfant, d’un ton de prière très douce:

--Je vous en supplie, ne m’en veuillez pas... J’ai réfléchi encore depuis que vous m’avez quittée... Ne regrettez rien... A cette heure, je serais une épouse détestable!

Il la regarda dans l’âme même... Il était seul à peu près avec elle, dans un paysage délicieux, sous un ciel de couchant, beau comme un ciel de rêve... La douceur du crépuscule les enveloppait... En lui, criait le désir de la sentir frémissante dans ses bras, de connaître la saveur des lèvres jeunes dont il rêvait la caresse... Et elle était devant lui, comme un petit oiseau fou qui bat des ailes pour s’envoler hors du nid, insouciant, enivré de liberté!... Les larges prunelles, ardemment lumineuses, étaient, pour lui, sans amour, comme la bouche qu’il voyait trembler un peu, dans l’ombre dorée du bois... Et il n’avait pas le droit de l’effleurer même du doigt, cependant qu’avec tout son être, en cette minute, il l’appelait, il la désirait, il la voulait... Alors, d’une voix basse, que l’émotion brisait, il dit, les yeux arrêtés sur le visage charmant:

--Ne regretter rien, ce m’est impossible!... Mais je ne vous en veux pas... Seulement, je pense que, pour une chimère, vous venez peut-être de sacrifier le bonheur de deux vies...

DEUXIÈME