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PARTIE I

Conscient d’avoir conquis et de dominer en maître son brillant auditoire, le conférencier achevait son étude sur le _féminisme dans le roman_, étude inspirée par une œuvre récemment parue qu’avait signée un nom célèbre. Et avec une pénétration de psychologue subtil et de moraliste volontiers philosophe, avec une pensée alerte de causeur très spirituel, il résumait les raisons qui doivent rendre vaine la tentative de la femme pour n’être plus qu’un cerveau, une pure intellectuelle, dédaigneuse de l’amour comme du souci et de l’orgueil de la maternité, prétendant demeurer la «vierge forte» devant l’homme qu’elle méprise et dont elle rejette l’égoïste protection.

Il parlait éloquemment, avec une conviction chaude et un tact parfait, disant des choses très justes--conçues, d’ailleurs, par une intelligence masculine--dans une langue forte et pittoresque, souple pour exprimer toutes les nuances. Et comme il eut le talent de terminer par une habile et délicate esquisse du vrai rôle de la femme--compagne aimante et généreuse de l’homme, dispensatrice de la vie par les êtres dont la création est sa suprême gloire, ses derniers mots se perdirent dans la houle des applaudissements jaillis de tous les rangs du très élégant auditoire qui emplissait la petite salle de la Bodinière... Un auditoire mondain à souhait; où coquet, parfumé, curieux, dominait l’élément féminin, attiré entre deux visites--les visites de janvier! pourtant...--par la réputation du conférencier.

Mais pas une, certes, n’avait, avec plus d’intérêt, suivi l’évolution de sa pensée, que France Danestal, amenée par une amie américaine, grande admiratrice de l’orateur. Quand les applaudissements accueillirent sa conclusion ainsi qu’une approbation unanime, elle eut un petit mouvement de tête qui protestait, comme l’expression de ses lèvres qu’elle mordillait impatiemment. Son amie s’en aperçut et se mit à rire, tout en se levant pour suivre le flot qui se dirigeait vers la sortie.

--Eh bien, France, qu’y a-t-il?... Vous n’êtes pas satisfaite?

Elle eut un sourire gai.

--Votre conférencier, Suzy, est un maître orateur, je vous l’accorde; mais quant à la sagesse de ses jugements et à la justesse de ses idées, il est au niveau du moins éclairé de ses frères. Les hommes sont tous pareils et toujours les mêmes... Ils ne peuvent, ni les uns ni les autres, se résigner à admettre qu’ils ne nous sont pas du tout indispensables!... Et, pourtant, Dieu sait qu’on vit bien agréablement sans eux!

Et avait dit cela d’un accent de conviction très drôle, tandis que ses doigts distraits rattachaient sa veste de fourrure; Suzan Mackley l’enveloppa d’un coup d’œil amusé, la voyant toute rose encore de l’attention donnée à la conférence et si séduisante sous son chapeau hérissé de larges ailes, comme une coiffure de Walkyrie, qu’invariablement, elle retenait le regard de tous ceux qu’elle frôlait dans la cohue de la sortie.

--France, décidément, le sexe fort est sans attrait pour vous!... Je commence à désespérer que nous vous voyions jamais enlevée par le prince Charmant!

--Ma chère amie, il faudrait d’abord que le prince Charmant existât!... Je vous assure que je l’attends et que le jour où il paraîtra, je ne le prierai pas de repasser à une autre heure!

--A moins, petite muse, que vous ne soyez justement alors en l’absorbante société du dieu de l’Inspiration!

--Bah! il y a du temps pour tout et chacun!

Mme Mackley ne répondit pas, car un remous de la foule les séparait une seconde. Quand elles se rejoignirent, Suzan demanda:

--Je vous ramène, n’est-ce pas?

--J’espère bien ne pas vous en donner la peine. Maman m’a dit qu’elle viendrait me reprendre. Seulement, elle va, je suis sûre, être en retard, parce qu’elle était allée voir les enfants de Colette; et quand elle est avec son petit-fils et sa petite-fille, dame! elle oublie tout le reste du monde, y compris ma modeste personne! Je vous en supplie, Suzan, ne l’attendez pas... Une vieille fille de mon âge peut bien rester seule un moment!

--Vous avez calomnié votre mère, France. La voici, et même Mme Asseline avec elle!

En effet, remontant le flot qui se déversait vers la sortie, saluant au passage des visages connus, elles avançaient toutes deux parmi les groupes qui encombraient la longue galerie dirigée vers la porte.

Les cinq années écoulées depuis le mariage de Colette avaient laissé quelques traces sur les traits un peu alourdis de Mme Danestal, dont l’embonpoint s’était accru avec l’âge, malgré des soucis, des préoccupations demeurés toujours les mêmes. En revanche, elles avaient été douces à Colette, épanouissant, dans le cadre d’un luxe somptueux et raffiné, sa grâce de femme, qui lui méritait justement le nom dont elle était partout saluée, «la belle Mme Asseline».

Très svelte, même avec son collet de zibeline, ses cheveux blonds artistement mousseux sous la précieuse dentelle rousse, piquée de roses, qui ourlait sa toque de fourrure, elle faisait dans la foule un de ces passages sensationnels qui lui étaient toujours nécessaires, cherchant sa sœur avec des yeux qui notaient surtout l’effet produit.

--Colette, nous voilà! jeta France, glissant sa fine personne à travers les rangs pressés, arrêtés par la pluie, devant la sortie.

--Ah! très bien! Nous vous avons fait attendre, n’est-ce pas? Mais maman ne pouvait se décider à dire adieu aux petits... Bonjour, chère amie.

Elle serrait la main de Mme Mackley qui venait de saluer Mme Danestal, et toutes deux échangèrent quelques propos de pure politesse, car elles n’éprouvaient nulle attirance l’une vers l’autre. Suzan Mackley considérait comme une sorte de poupée l’exquise mondaine qu’était la belle Colette. Celle-ci trouvait plutôt absurdes les idées philanthropiques, teintées de socialisme, de cette richissime américaine, qui, veuve, n’ayant pas d’enfants, usait de sa liberté et de sa fortune pour s’occuper de toute sorte de questions scientifiques, intellectuelles, voire même politiques, distraction ordinaire des cerveaux masculins. «Une détestable relation pour France, si férue déjà d’idées bizarres», répétait-elle en toute occasion à Mme Danestal, qui en eût volontiers jugé de même si, en bonne mère, elle n’avait gardé l’arrière-pensée que, peut-être, dans la colonie américaine, France rencontrerait le riche époux qu’elle lui souhaitait, frère en fortune de Paul Asseline...

Tout en causant, les quatre femmes avaient enfin atteint la porte; pendant que France disait adieu à son amie, Colette proposait:

--Maman, veux-tu que je te remette chez toi?

--Avec plaisir, accepta Mme Danestal, qui jouissait très volontiers des voitures de sa fille favorite.

Toutes trois montèrent dans le coupé attelé avec une impeccable correction; et, tout de suite, entre Mme Danestal et Colette, ce fut une conversation affairée au sujet d’une robe de bal que la jeune femme se créait, en collaboration avec son couturier.

--Voyons, France, donne-nous ton avis, fit Mme Danestal très occupée... Tu t’enfermes dans un silence bien intempestif!

--Je vous écoute, maman.

--Ou plutôt, tu écoutes encore la conférence, remarqua Colette. Elle était intéressante?

--Très intéressante.

La jeune femme n’insista pas. La conférence lui était fort indifférente; et elle se remit à discuter avec sa mère le projet de robe dont elle était enthousiasmée. Puis, ce fut le récit, lestement troussé, d’une petite scène avec sa belle-mère qui s’était permis de blâmer la somptuosité de ladite robe de bal dont un hasard lui avait fait voir le modèle.

France, de nouveau, n’écoutait plus. Ces éternels papotages sur des chiffons, sujet intarissable pour sa mère et Colette, lui semblaient insipides; et, de plus, il lui était toujours désagréable de voir la désinvolture avec laquelle la jeune femme traitait les opinions de sa belle-mère, car elle se souvenait trop bien de la respectueuse déférence témoignée jadis, à Villers, par Colette jeune fille, à la vieille dame qu’il fallait séduire. La conquête faite, le mariage célébré, Colette, paisible dans sa victoire, sans brusquerie inutile, mais avec une volonté inflexible, s’était mise doucement à agir selon son seul bon plaisir, certaine d’être toujours approuvée par un mari follement épris; cela, à la stupéfaction profonde et exaspérée de sa belle-mère, qui ne s’attendait pas à cette transformation inattendue.

Elle avait bien essayé de ressaisir la domination qu’elle considérait comme son juste privilège, de diriger le ménage de son fils et de morigéner à son gré sa belle-fille; mais après quelques tentatives absolument vaines, elle avait bien été forcée de s’avouer qu’elle se trouvait en face d’une puissance avec laquelle il lui fallait compter; et pour ne pas avoir l’humiliation de se voir vaincue, elle avait, la rage au cœur, opéré une habile et prudente retraite. Mais elle se vengeait par de mordantes paroles, des critiques, des escarmouches dont Colette n’avait cure, ayant la riposte facile, sans d’ailleurs se départir d’une parfaite correction de ton et de langage.

France avait violemment l’horreur des trahisons. Or, elle estimait que sa sœur avait trompé Mme Asseline et chaque circonstance qui le lui prouvait réveillait chez elle un bizarre sentiment de honte, si peu sympathique que lui fût l’impérieuse vieille dame, toujours pétrie d’idées mesquines, pitoyablement bourgeoise, vaniteuse et omnipotente. Tout autant que son père, qui ne mettait jamais les pieds dans le monde des Asseline, elle redoutait d’y aller; mais enfin puisque Colette avait jugé bon d’y entrer et s’accommodait bien des millions qu’elle y avait trouvés, il semblait à France d’une stricte justice qu’elle payât loyalement la dette contractée envers sa belle-mère. Une fois, parce que l’occasion s’en présentait, elle avait exprimé cette opinion à Colette, qui l’avait d’ailleurs fort mal prise; mais jamais plus elle ne lui en avait reparlé, trop jalouse de sa propre liberté d’action pour ne pas respecter celle des autres. Et toutes deux avaient continué, tout en se voyant très souvent, à vivre aux antipodes l’une de l’autre, tant il existait moralement peu de points de contact entre elles. France savait à merveille que sa sœur la tenait pour une absurde rêveuse, incapable de se créer dans le monde un brillant avenir comme le sien; et Colette, en secret, s’irritait de se sentir jugée par la droite et inflexible conscience de sa jeune sœur, sur laquelle échouait sa coquette séduction.

La voiture s’arrêta rue de Courcelles, devant la maison des Danestal.

--Alors, Colette, fit Mme Danestal, à ce soir, chez les de Tavannes. Tu arriveras vers onze heures?

--Ça, je n’en sais rien... J’arriverai quand je serai prête...

--Hum! voilà qui promet encore quelques quarts d’heure d’attente à ce bon Paul!... Un de ces jours, il regimbera!

Colette eut un rire expressif.

--Lui? Maman, tu ne connais donc pas encore ton gendre?... Tout ce que je veux, il le veut... Tout ce qui me plaît, lui plaît!... Au revoir, maman. France, à ce soir.

Rapidement, les deux femmes descendirent; derrière elles, le valet de pied ferma la portière du coupé qui s’éloigna tandis qu’elles commençaient la montée de leurs quatre étages.

A l’appel du timbre, la femme de chambre accourut et ouvrit. Dans l’antichambre, décorée de vieux panneaux artistiques, mais mal éclairée,--ce n’était pas jour de réception,--se trouvait M. Danestal qui rentrait aussi. Encore enveloppé de sa pelisse ourlée de fourrure, il prenait le courrier du soir, déposé sur un plateau. Il sourit à sa fille.

--France, la _Revue_ est arrivée. Tu peux voir l’effet qu’y produisent tes sonnets des _Heures brèves_.

--Un bon effet?

--Je n’ai pas encore constaté... J’arrive... Viens en juger toi-même.

Elle le suivit dans son cabinet qui avait vraiment une somptuosité de petit musée et se rapprocha du bureau Empire--absolument authentique!--surchargé de papiers et de livres, sur lequel brûlait une lampe.

Elle ouvrit la livraison et regarda, attentive.

--Lis tout haut, dit son père.

Il s’était assis sous la clarté de la lampe qui accusait le dessin de sa tête puissante dont les yeux avaient une ardeur pensive. La bouche était sensuelle et passionnée, soulignée par le menton volontaire qu’effilait la barbe encore brune, mais largement striée de blanc.

Entre lui et sa fille, c’était maintenant un lien que cet amour pour la poésie qui les dominait tous deux. Lien si léger, il est vrai, qu’il ne suffisait pas pour le retenir davantage dans un foyer dont il s’était depuis longtemps détaché; mais qui, entre temps, lui faisait trouver plaisir dans la jeune société de sa fille.

Elle lut, d’un ton un peu bas que timbrait la sonorité musicale de sa voix et qui était en admirable et instinctif unisson avec le caractère du poème.

Ah! c’était bien la même artiste qui avait écrit jadis, et qui lisait maintenant, cette poésie frémissante, où palpitait la vie fugitive des heures dont le souvenir demeure inoubliable...

Le front appuyé sur sa main, dans un geste de recueillement, Robert Danestal écoutait; et il la regardait, se demandant comment une fillette de vingt ans à peine avait pu être capable de créer une telle œuvre d’art d’une impeccable forme, d’une stupéfiante intensité de pensée...

Pourtant, il avait déjà lu ces vers qu’elle lui avait soumis avant de les envoyer à la _Revue_. Quelle ardente vie intérieure ils trahissaient chez cette fine créature, aux allures de simple fille du monde qui songeait tour à tour en artiste, en philosophe, et en femme exquisément vibrante...

Quand elle se tut, il secoua la tête comme dans un réveil.

--Eh bien! France, tu peux être satisfaite de ton œuvre, fit-il pensivement, avec un tel accent de sincérité qu’une bouffée de joie la fit tressaillir, car elle savait le prix d’une semblable approbation.

Il la précisait en reprenant les vers, les uns après les autres; les étudiant avec un soin qui révélait la valeur qu’il y trouvait.

Des minutes incomparables coulèrent ainsi pour tous deux... Mais, par hasard, les yeux de Robert Danestal tombèrent sur le cartel suspendu entre les deux fenêtres.

--Diable! Comment, sept heures moins dix?... Je dîne au Cercle... Et je ne suis pas habillé pour ce soir.

--Ni moi déshabillée, dit France, apercevant dans la glace sa tête brune, toujours coiffée du chapeau aux grandes ailes.

Elle se levait, prenant la _Revue_.

--Nous te verrons ce soir chez les de Tavannes, père?

--Oui... J’irai y faire un tour... Ou doit m’y présenter un jeune artiste--dont je ne me rappelle plus le nom, d’ailleurs--qui illustrerait volontiers mon volume des _Gloires_.

--Alors, à ce soir, père.

Saisissant sa veste de fourrure jetée sur un fauteuil, elle disparut prestement et regagna sa chambre.

C’était vraiment là son _home_ d’élection, celui qu’elle avait créé selon ses goûts, grâce à des meubles, des livres, des gravures, des bibelots d’art qu’elle y avait peu à peu réunis, avec une joie de collectionneur toujours en quête.

Dominant son étroite couchette, se dressait un christ d’ivoire ancien qui était une pièce rare, découverte par hasard chez un brocanteur où elle était allée fureter avec son père. Dans une vitrine, des figurines de Saxe voisinaient avec de précieux éventails, des faïences curieuses, une fragile statuette antique... Sur le piano, drapé d’une vieille soie à ramages, d’un vert pâlissant, des capillaires épanouissaient leur feuillage léger dans une jatte d’étain qui devait dater de plusieurs siècles. Près de la fenêtre, s’allongeait la table-bureau, vivante de livres, de feuillets, de portraits,--portraits d’artistes surtout, mais la place d’honneur appartenant à une petite photographie de sa sœur Marguerite;--d’une aiguière opaline, en cristal de Nancy, jaillissait une gerbe d’œillets dont le parfum montait vers les livres préférés de France, placés sur un rayon ouvert de sa bibliothèque, bien à portée de la main.

Elle s’assit sur un pliant bas, devant le feu, en attendant que le dîner lui fût annoncé; d’un regard d’amie, elle enveloppait son harmonieux petit logis qu’éclairait seule la flambée d’une grosse bûche; et un sourire de malice flottait sur sa bouche, car elle songeait à l’audacieuse--et mensongère--affirmation du conférencier, décrétant que, seulement par l’amour de l’homme, la femme peut être heureuse. Oh! la fatuité masculine! Dans quelle erreur elle faisait tomber même un psychologue délicat! N’en était-elle pas, elle-même, la preuve vivante? C’était dommage que, pour convaincre cet incrédule, elle ne pût, une seconde, lui entr’ouvrir le sanctuaire de sa pensée et de son cœur. Il eût vu alors qu’une femme, même jeune,--quoi qu’il en dît!--peut trouver son bonheur dans son indépendance, son travail, l’affection d’amis de choix, et les jouissances artistiques et intellectuelles données à ceux qui les cherchent d’un esprit et d’un cœur fervents.

Vraiment, à cette heure de sa vie, rien ne lui manquait--sauf de l’argent! Et, de nouveau, un sourire souleva ses lèvres... Ce qu’elle en gagnait avec ses travaux littéraires ne lui fournissait pas des rentes bien brillantes. Et elle avait hérité--peut-être pour son grand dommage!--de la générosité de son père; toujours prête à donner, aux autres et à elle-même, pour satisfaire sa chaude bonté et son goût du beau.

Jusqu’alors, certes, elle ne regrettait pas de n’être pas mariée. Pas une fois elle n’avait eu le désir ou même entrevu la possibilité d’accepter les quelques partis convenables, selon le monde, qui s’étaient offerts à elle; partis d’ailleurs rares... Car, de toute évidence, si simple qu’elle fût, elle effrayait beaucoup d’hommes par sa valeur intellectuelle; et ceux qui n’en étaient pas effarouchés s’étaient toujours trouvés d’honnêtes garçons qui ne pouvaient lui plaire... Pourtant, certes, l’exemple de son père la protégeait contre le rêve de devenir la femme d’un homme illustre!

Jamais, non plus, elle n’avait pensé avoir mal fait en laissant Claude Rozenne s’éloigner d’elle; et cela, d’autant qu’il l’avait bien vite oubliée, lui donnant la mesure de l’amour qu’il prétendait avoir pour elle. L’hiver même qui avait suivi leur commun séjour à Villers, passant la saison en Italie, il y avait épousé une étrangère très riche et très belle. Depuis, elle l’avait perdu de vue.

Quelquefois, elle pensait: «Je me marierai quand je rencontrerai un homme qui mérite que je lui sacrifie tout ce qui fait ma vie heureuse à ne pouvoir la désirer meilleure!...»

Mais celui-là, arriverait-il qu’elle le rencontrât?... Le conférencier prétendait que, fatalement, à une heure ou à une autre, la femme éprouve la soif de se donner... Cette soif, l’éprouverait-elle donc un jour?... Vraiment, en la sincérité de son âme, elle ne le souhaitait pas. L’amour, instinctivement, elle le considérait comme un beau joujou dangereux auquel il est très sage de ne pas toucher, car il blesse le cœur, presque toujours.

Et ce qu’elle apercevait autour d’elle ne la détrompait pas. Le mariage d’amour de Marguerite avait été une faillite. Colette ne voyait dans son mari que la source de son luxe. Suzan Mackley, une des femmes qu’elle fréquentait avec le plus de plaisir, libérée du mariage, semblait vivre dans l’allégement d’une délivrance...

Qu’en adviendrait-il d’elle-même?... Curieusement, tout à coup, elle se le demandait. Se pût-il qu’un jour dût venir où le monde idéal que l’art lui créait ne lui suffirait plus; où son existence, si délicieusement remplie, lui semblerait vide; où, pour combler ce vide, il lui faudrait l’amour d’un homme?...

Encore une fois, elle eut un instinctif geste d’épaules, comme pour rejeter bien loin ces vaines idées; un sourire d’incrédulité sceptique et gaie errait sur sa bouche... Mais elle continua pourtant à songer aux mystérieux problèmes d’une vie de femme, tout en regardant les braises qui s’écroulaient avec des lueurs capricieuses.

II

Le dîner en tête à tête avec sa mère rapidement achevé, France eut à elle un long moment de liberté avant l’heure de s’habiller; car Mme Danestal avait regagné sa chambre pour y commencer sa toilette, occupation aussi longue pour elle qu’au temps même de sa jeunesse.

C’est pourquoi, France, instruite par l’expérience, se prit à faire la sienne seulement quand elle eut constaté que sa mère entrevoyait enfin un heureux résultat à ses efforts. Alors, elle-même s’habilla avec un soin instinctif, parce qu’elle était artiste en toute chose. Elle s’intéressait à sa toilette comme à une œuvre fragile qu’elle souhaitait harmonieuse, pour satisfaire son propre goût; mais dans l’attention qu’elle y donnait, il y avait une étrange absence de coquetterie.

Elle fut d’ailleurs vite prête, habituée à se servir seule, la femme de chambre absorbée par sa mère. Puis, une seconde, elle regarda l’image que lui renvoyait la glace: celle d’une mince créature qui avait une fraîcheur de fleur blanche, de larges prunelles profondes dans un iris très bleu, sous les cheveux châtains où couraient des moires d’or, qui était modelée comme une pure statuette par l’étoffe soyeuse, couleur d’une rose jaunissante, étroitement drapée sur sa forme svelte.

Dans l’échancrure du corsage elle glissa des roses vivantes qui confondirent le doux coloris de leurs pétales avec la teinte délicate de la robe et le jeune éclat de la peau... Puis, rapidement, elle s’enveloppa de sa mante du soir, et ses pieds, chaussés de satin, exposés à la flamme du foyer, elle se mit à lire des feuillets d’épreuves, à les annoter avec une attention qui creusait un pli entre les sourcils, tracés d’un seul jet.

--France, tu es prête? vint enfin dire à la porte de sa chambre Mme Danestal qui était toute souriante, sortant à son gré des mains de sa femme de chambre. Dans sa robe perlée, elle était vraiment très majestueuse, ses cheveux, dont la poudre unifiait la blancheur, lui donnant un air de jeune douairière. France le lui dit; elle parut ravie et arriva au bal d’humeur charmante.

Il était déjà tard, car Mme Danestal avait mis beaucoup de temps pour parfaire l’œuvre de sa toilette. Les salons étaient encombrés par des couples si nombreux de danseurs qu’à peine les plus intrépides pouvaient accomplir la lente évolution du boston.

Dans la galerie d’entrée, beaucoup d’hommes s’étaient réfugiés. Les curieux s’entassaient dans les embrasures des portes pour contempler le très brillant coup d’œil offert par les salons où beaucoup de femmes étaient jolies, où toutes étaient habillées, pour la joie des yeux, par les soins d’experts couturiers.

D’autres, les privilégiés qui avaient pu découvrir une place sur les banquettes de la galerie, devisaient librement et, volontiers, appréciaient les danseuses avec des mots de connaisseurs en beautés féminines. Ceux enfin que n’intéressaient ni la danse ni les femmes, que le seul devoir mondain avait amenés et retenait, ceux-là somnolaient discrètement, les yeux ouverts à demi, sous les paupières fatiguées, aspirant à l’heure du retour, dans la bonne nuit glacée où ils oublieraient les salons surchauffés et la senteur trop forte des fleurs répandues à profusion pour fêter les vingt ans de la petite Jacqueline de Tavannes.

Elle, toute menue, toute blonde, dans l’envolement de sa robe de tulle, dansait avec des yeux rieurs où, par éclairs, passait une gravité tendre, quand son regard s’arrêtait sur une silhouette masculine, correctement confondue dans la foule des habits noirs.

Parmi leur phalange, France distingua tout de suite son beau-frère qui, conscient d’être le mari de la reine, s’effaçait discrètement, fier de la beauté de la jeune femme, attendant, docile, son bon plaisir pour regagner leur gîte fastueux.

Dès qu’il reconnut sa belle-mère et France, il se précipita, s’empressant afin de leur découvrir des sièges. Mais il n’eut pas la peine d’en chercher un pour France. Tout de suite entourée d’un cercle de danseurs, la jeune fille devait inscrire une série de noms sur son carnet; puis s’éloigner au bras d’un beau garçon qui avait eu le talent de se faire agréer avant les autres et la conduisait adroitement à travers le flot des couples dont la musique rythmait l’évolution.

La grâce souple de France faisait d’elle une incomparable danseuse de boston et le cavalier qu’elle venait d’accepter était digne d’elle. Avec un plaisir d’enfant, elle se laissa entraîner dans une ondulation berceuse et lente qui enroulait autour d’elle la soie molle de sa robe, les joues un peu plus roses, les lèvres silencieuses, son regard, dont l’expression était distraite, errant autour d’elle pour reconnaître, au passage, des visages connus. Une seconde, il s’arrêta sur Colette qui, admirablement habillée, décolletée comme le méritaient ses belles épaules, s’accordait le plaisir d’un flirt coquet. Aussitôt, elle détourna la tête et ses yeux effleurèrent un groupe masculin immobilisé dans l’embrasure d’une porte. Alors, tout à coup, une surprise enleva à son regard l’expression indifférente et une question lui monta aux lèvres:

--Est-ce que vous savez quel est ce grand jeune homme debout, là-bas, près de la porte du petit salon?... Il me semble que je le connais...

--Là-bas?... qui cause avec Luzarches?... C’est un artiste, je crois, un certain Claude Rozenne qui a, dit-on, beaucoup de talent...

--Claude Rozenne... C’est bien ce qu’il me semblait, fit-elle la voix un peu lente.

Son cavalier lui parlait encore. Elle ne l’entendit pas.

Claude Rozenne! Brusquement, dans son souvenir, se dressait la vision du bois d’Houlgate, où un grand garçon, sceptique et charmant, lui parlait d’amour, devant la splendeur du couchant sur la mer. Et cela lui paraissait vieux, si vieux, comme le dernier épisode d’un roman lu dans sa toute jeunesse et un peu oublié... Depuis ce jour-là, elle ne l’avait pas revu, ce Claude Rozenne, aperçu seulement dans la cohue du mariage de Colette. Il partait pour l’Italie où l’attendait cette union imprévue.

Que s’était-il passé ensuite? Au bout de près de deux années d’absence, Rozenne avait été revu seul à Paris, pendant quelques semaines; il n’avait cherché à se rapprocher d’aucun ami, puis il était parti pour des voyages sans fin, semblait-il, ne se rappelant au souvenir de personne... Aussi était-il bien oublié quand, au commencement de l’hiver, il était réapparu soudain, et toujours seul, dans le monde parisien. De sa femme, pas un mot; tout juste, aux quelques indiscrets qui avaient osé aventurer une allusion à son mariage, il avait répondu que Mme Rozenne vivait en Angleterre; et son accent eût suffi pour arrêter toute investigation.

Ces détails, France se souvenait de les avoir entendu donner par Paul Asseline, en diverses circonstances; et, récemment, l’entrefilet d’un journal lui avait appris, par hasard, qu’une exposition allait avoir lieu d’œuvres et croquis rapportés de ses voyages par Claude Rozenne, exposition qui était annoncée comme devant être absolument remarquable...

Pensive, elle le regardait, tandis que son danseur la ramenait, la valse finie, et il lui semblait un frère aîné du Rozenne qu’elle avait connu. De silhouette, il restait un jeune homme; mais sur les tempes, les cheveux grisonnaient un peu et la dure empreinte de la vie s’accusait dans les rides précoces du visage fatigué, dans l’expression de lassitude amère et méprisante, de révolte qu’avait la bouche, au repos... Quelle tempête avait donc passé sur cet homme qu’elle avait connu si joyeusement insouciant, pour qu’il eût à ce point changé?... Un impérieux désir s’élevait en elle de lui parler, d’évoquer avec lui les quelques semaines d’un passé dont le souvenir lui demeurait souriant. La reconnaissait-il?...

D’un signe, elle appela Paul Asseline.

Toujours complaisant, il approcha aussitôt.

--Paul, c’est bien votre ancien ami Rozenne qui est là, n’est-ce pas?

--Oui... Ç’a été pour moi une stupéfaction de le voir ici. Il ne m’avait pas donné signe de vie depuis son retour à Paris.

--Je pense que vous n’êtes pas brouillés?... Amenez-le-moi... Cela me ferait plaisir de causer avec lui du vieux temps de Villers...

--Très bien... Je vais vous le chercher...

Le Rozenne qu’elle venait d’apercevoir lui semblait si différent du Rozenne d’autrefois, qu’elle ne songeait plus à la scène du bois d’Houlgate... Elle attendit, impatiente, craignant qu’un nouveau danseur ne vînt la quérir, car l’orchestre préludait pour une valse... Mais Paul Asseline reparut. Rozenne le suivait. Un éclair de plaisir passa dans les yeux de France. Devant elle, était Claude Rozenne. D’un geste spontané, elle lui tendit la main, avec un joli sourire:

--Alors, vraiment, c’est bien vous?... Et vous ne venez pas même saluer vos anciens amis! Il faut que ce soient eux qui vous reconnaissent!

Il s’était incliné très bas; mais à peine il avait effleuré les doigts qu’elle lui donnait. Un pli barrait son front et il n’y avait pas de sourire sur son visage un peu contracté comme s’il eût subi le choc de quelque émotion soudaine. Tout de suite, d’ailleurs, il se ressaisit et la regardant il dit:

--Je suis, en effet, très coupable, mademoiselle, de venir si tardivement vous saluer. Mon excuse est que vous aviez autour de vous une telle cour que je n’ai pas osé aller vous importuner.

--Hum! Quelle cérémonie!... Peut-être, tout simplement, la vérité est-elle que vous ne m’avez pas reconnue!

--Avant même d’avoir vu votre visage, je vous avais devinée en vous apercevant de loin qui dansiez... Vous avez une silhouette qu’on n’oublie pas!

Elle sourit, trop femme pour ne pas sentir l’hommage, peut-être involontaire.

--Et aussitôt, n’est-ce pas, vous vous êtes cru revenu à Villers! Ah! que ce temps est loin déjà!...

--Oui, bien loin!... Il y a des moments où il m’apparaît comme un bon rêve dont la vie s’est chargée de me réveiller.

Il s’arrêta court... Sa voix était rude et, de nouveau, une contraction fugitive avait crispé ses traits, une seconde. Elle eut sur lui un regard rapide, un peu saisie de son accent. Les années qui venaient de s’écouler lui avaient donc été bien lourdes? Pourquoi et comment?...

Encore une fois elle eut, très forte, l’impression que quelque événement douloureux avait ainsi transformé l’homme qu’elle avait rencontré autrefois, goûtant la vie comme un fruit savoureux.

Sans répondre à ses paroles, elle dit avec cette grâce qui la rendait si attirante:

--Vous ne pouvez savoir combien j’ai, en ce moment, la tentation de bavarder un peu avec vous sur ce séjour à Villers... Donnez-moi votre bras, voulez-vous, et réfugions-nous dans la bibliothèque... Mon danseur n’aura pas l’idée d’aller m’y chercher.

Elle ne le regardait pas et ne vit pas l’hésitation qui passait dans ses yeux. Évidemment, la conversation qu’elle souhaitait lui était pénible, à lui... Mais il se domina et la conduisant vers la bibliothèque, il interrogea, avec une politesse un peu machinale, comme s’il voulait échapper à la hantise du souvenir, même par une question banale:

--Alors, vous n’aimez pas à danser?

--Oh! vous comprenez bien que c’est un plaisir sur lequel je suis blasée depuis que j’en use... Je suis maintenant presque une vieille fille, pas selon les apparences, peut-être, mais au moral...

--Non, c’est vrai, pas selon les apparences, répéta-t-il après elle, avec un étrange sourire, s’effaçant pour la laisser passer.

La petite pièce où ils entraient était à peu près déserte dans l’instant. Quelques hommes âgés y causaient; ils s’éloignèrent à la vue du jeune couple, avec l’idée instinctive de ne pas troubler un flirt.

France le devina et, une seconde, ses lèvres eurent une expression malicieuse. Elle et Rozenne pensaient si peu à flirter!... Elle s’assit dans un grand fauteuil, de dossier très élevé, où sa forme mince se découpa d’un trait délicat sur les verdures sombres de la tapisserie. Lui resta debout, adossé à la cheminée, devant elle. Avec ses yeux d’artiste, il remarquait, même en de menus détails, la charmante vision féminine qu’elle évoquait ainsi, dans sa robe couleur d’aurore qui enveloppait d’un reflet caressant la tête expressive, les épaules, les bras, d’une rare pureté de ligne...

Si jadis, pourtant, elle ne l’avait pas éloigné d’elle, sa destinée, à lui, eût été autre, peut-être très heureuse. Et, tout à coup, une sorte de colère contre elle, si sereine, bouleversa en lui tous les bas-fonds creusés par la vie. D’un accent bizarre, il jeta:

--Comme l’on devine mal la vérité!... J’aurais juré que je vous retrouverais mariée!

--Pourquoi? Je ne montrais pourtant pas dans ma prime jeunesse de très grandes dispositions matrimoniales, si je me rappelle bien.

Il haussa imperceptiblement les épaules.

--Parce que vous êtes de celles que les hommes veulent à tout prix conquérir.

La bouche de France eut une moue gaiement moqueuse.

--A la condition, toutefois, que celles-là soient des héritières... Et ce n’était pas mon cas.

--Ce qui ne vous empêche pas d’être entourée comme il m’a été donné de le constater tout à l’heure...

Elle inclina sa tête fine.

--Très entourée, comme vous dites... Vraiment, je crois bien qu’il y a, pour le moins, ce soir, dans le grand salon, une dizaine d’hommes, jeunes ou mûrissants, qui me trouvent délicieuse et sont tout prêts à me faire la cour pour peu que le jeu paraisse m’agréer... Mais laissons là tous ces enfantillages et parlons de choses plus intéressantes, comme aux beaux jours de Villers, quand nous bataillions si bien... Alors, vous devenez un homme célèbre?... Vous allez, paraît-il, exposer des pastels dont on parle déjà...

--Sans les connaître, oui. Je vais, en effet, exposer le fruit de mes labeurs, comme disent les bonnes gens. Car je travaille maintenant.

--C’est très bien!... Vous êtes devenu tout à fait un homme sérieux!

--Je vous en prie, ne m’admirez pas trop vite, fit-il ironique. C’est la nécessité qui me fait accepter le joug... austère du travail. Ayant eu de fortes raisons de chercher à me distraire, la malencontreuse idée m’est venue de jouer; et j’ai perdu si remarquablement que ma modeste fortune en a subi une brèche des plus regrettables. D’ailleurs, il est peut-être fort heureux que je me sois vu dans l’obligation de «peiner». Quand la jeunesse est finie, on en arrive si vite à découvrir que la vie est supportable à la seule condition de la surcharger d’occupations qui en comblent le vide effroyable!...

Comme ces paroles sonnaient étranges dans une atmosphère de fête... Mais avant que France y eût répondu, il reprenait, changeant de ton, avec un regret peut-être de son aveu pessimiste:

--En venant ici, ce soir, je pensais que, peut-être, je vous rencontrerais, car je dois être présenté à monsieur votre père, dont il m’est offert d’illustrer les poèmes.

--Ah!... c’était vous l’artiste dont mon père m’a encore parlé tantôt?... Comme c’est curieux!... Je serais ravie que ce soit vous qui vous occupiez des _Gloires_...

--En attendant que vous me fassiez l’honneur de me confier vos propres œuvres... Car vous avez tenu tout ce que vos amis attendaient de vous. Même en mes pérégrinations lointaines, il m’est arrivé plusieurs fois de lire de vos vers... Ils n’étaient pas signés de votre nom; mais je ne sais quelle intuition m’avait fait deviner qui était _Francis Danes_. Il pensait et sentait tellement comme Mlle France Danestal... Pas en tout, pourtant...

--Vraiment?...

--Oui; Mlle Danestal avait, autrefois, le seul culte du beau et, d’instinct, fuyait la pensée et le spectacle de toutes les laideurs, des problèmes de la misère, de la maladie qui sont le partage de la pauvre humanité et n’ont rien d’esthétique...

--Autrement dit, j’étais un petit monstre d’égoïsme!

--Non; vous étiez seulement une artiste, éprise de beauté, comme les jeunes Hellènes auxquelles vous ressemblez. Mais votre vision de la vie s’est élargie, si j’en crois vos vers...

--Je l’espère bien, fit-elle avec un léger sourire. Les années nous apprennent à voir et à sentir tant de choses!... Vous souvenez-vous qu’à Villers vous me taquiniez sur mon audacieux désir de savoir et de comprendre toujours plus?... Je crois qu’avec l’âge ma curiosité s’est encore avivée; mais elle s’est orientée autrement. Ce ne sont pas les choses du passé qui m’intéressent le plus, mais celles du présent... Mon temps me passionne tel qu’il est, si complexe avec ses défauts, ses erreurs, ses gloires, ses inquiétudes, que sais-je? Peut-être parce que je me sens tellement sa vraie fille!

Elle disait tout cela très simple, jouant avec son éventail, dont le battement effleurait son bras nu. Lui, l’écoutait, la pensée envahie par le ressouvenir de leurs causeries d’autrefois.

Tout haut, il songea:

--Comme vos vers portent l’empreinte de cette évolution de votre pensée!... Je ne suis, moi, qu’un profane en matière de poésie; mais je me permets pourtant de trouver, à la suite de maîtres compétents, qu’ils sont absolument remarquables.

Cette fois, il avait parlé avec l’accent de jadis dont la sincérité donnait une singulière force à son éloge. Une flamme rose courut, puis s’éteignit sur le visage de France; et doucement, elle dit:

--Tant mieux si mes vers vous plaisent, puisque vous avez été un peu, en somme, mon parrain littéraire... Je ne l’oublie pas et je vous en garde un reconnaissant souvenir...

--C’est beaucoup trop pour le peu, très peu, que le hasard m’a fait faire...

--Le peu? Non, j’ai su comme vous aviez mis en goût de connaître davantage ma poésie l’éditeur qui en avait entendu quelques bribes, au passage. Et ce premier succès a été pour moi un immense encouragement! Peut-être, si je ne l’avais pas eu, aurais-je fini par renoncer à écrire des vers... Et je me serais privée d’une telle jouissance!

Il la regardait. Ses traits avaient repris quelque chose de dur. Lentement, il dit:

--Alors, votre vie est ce que vous désiriez la faire? Vous êtes heureuse?

Une lumière passa dans les prunelles ardentes.

--Je suis très heureuse!... J’ai la vie que je souhaitais sans oser la croire réalisable... Mes rêves les plus ambitieux ont été dépassés... Non seulement, le public lettré--oh! pas la foule, sûrement!--commence à connaître un peu le nom de Francis Danes,--poète et compositeur!--mais...

Ici sa bouche prit une expression gamine.

--... Mais ce qui me paraissait le plus enviable des dons, je gagne de l’argent,--pas des sommes considérables!... et avec ma prose plus qu’avec mes vers et ma musique, bien entendu!--mais enfin!... Je n’ai plus à demander toujours des capitaux à ma famille! Et cela seul suffirait déjà à me faire trouver le travail un délice...

--Et vous avez l’intention de poursuivre longtemps votre existence de bénédictine?

--Oh! de bénédictine!...

Un sourire fin glissait sur sa bouche, tandis que son regard effleurait la soie rose de sa robe et les fleurs qui se fanaient sur sa peau fraîche. Il corrigea, toujours railleur sans gaîté:

--Mettons de bénédictine qui vit dans le siècle et s’accommode des mœurs, des goûts, de l’esprit de son temps... Et l’avenir que vous vous préparez ainsi, volontairement, ne vous effraie pas?

--Pourquoi m’effraierait-il? Je me donne à moi-même mon bonheur, je ne me l’enlèverai pas!

--Soit; mais ce que vous voulez bien appeler aujourd’hui du bonheur ne vous suffira peut-être pas toujours...

Elle se redressa inconsciemment; et, avec une imperceptible hauteur, elle jeta:

--Je verrai bien, alors.

--Oui, c’est vrai, vous verrez bien--et peut-être trop tard!... Ainsi, l’heure n’est pas encore venue.

--L’heure?...

Étonnée, elle levait vers lui des yeux qui interrogeaient.

Mais, tout de suite, elle comprit, et ses sourcils se rapprochèrent.

--Me permettrez-vous de vous dire que je vous trouve bien indiscret?

--Pourquoi? fit-il, la regardant en face. Parce que j’émets l’opinion que vous n’avez pas encore trouvé votre maître?

--Quelle perspicacité!... Eh bien! croyez, s’il vous convient, que j’attends encore l’heure, comme vous dites... l’entraînement de la passion... C’est bien cela, n’est-ce pas, que vous êtes désireux de me voir goûter?

Une gaîté jeune flottait sur son visage, tandis qu’elle soulignait les mots avec une emphase moqueuse, ouvrant son éventail dont les paillettes étincelèrent.

Oh! cette insolente quiétude de vierge sûre d’elle-même... Un désir jaillit en lui comme une flamme... Obtenir dans l’avenir, à n’importe quel prix, l’audacieuse et exquise créature; la sentir à son tour, vaincue, brisée par le terrible mal d’aimer... Il se souvint; jadis, sur la route d’Houlgate, quand elle marchait insouciante devant lui, épris follement, il avait connu déjà cette tentation insensée de la saisir dans ses bras pour la meurtrir de baisers, en lui murmurant, sur les lèvres, les mots qui font défaillir... Et devenue plus femme, elle était plus séduisante encore. D’un regard violent il enveloppa la peau veloutée comme un pétale de camélia, le visage mobile et fin, les yeux ardemment profonds, la bouche que nuls baisers n’avaient fanée,--il l’eût juré!--la forme modelée merveilleusement dans l’argile humaine que trahissait l’étroite ligne de la robe... Ah! aucune des créatures auxquelles, depuis des mois, il s’était tour à tour attaché dans une soif désespérée d’oubli, aucune ne l’avait enivré comme eût pu le faire cette vierge délicieuse. Le jour où elle aimerait, non seulement elle serait une incomparable amoureuse, mais aussi l’amie par excellence, la vraie compagne de la pensée, du cœur, de l’âme...

Après elle, il répéta, droit devant elle:

--L’entraînement de la passion! Vous en parlez comme une enfant joue avec le feu, sans le connaître! Si j’étais charitable, je vous souhaiterais, sans doute, de l’ignorer toujours, mais je ne suis pas charitable. A quoi bon mentir? Je désire, au contraire, par amour de la justice, que vous connaissiez un jour cette force de la passion dont vous riez, dédaigneuse; que vous soyez à votre tour vaincue par elle, vaincue à crier grâce!

Elle eut de la main un geste léger qui l’arrêta. Elle ne souriait plus et se levait, les yeux presque graves.

--Vous semblez vraiment me jeter une malédiction. Que savez-vous si je ne considérerai pas ma défaite comme un bienfait qui me fera paraître très pâle mon bonheur d’aujourd’hui?...

--Je le souhaite de toute ma volonté.

Ils se regardèrent, une seconde, jusqu’au fond de l’âme... Dans celle de Rozenne, elle devina tant de misère que son cœur de femme pardonna. Le sourire charmant reparut sur ses lèvres.

--Ne soyez pas mauvais ainsi pour moi, sans que je l’aie mérité. J’ai si bonne envie que nous soyons de vrais amis! Nous sommes destinés à nous voir souvent si vous devenez le collaborateur de mon père... Et puis, maintenant, ramenez-moi en plein bal, car nous accaparons un peu le sanctuaire du flirt! Et Dieu sait pourtant que nous n’avons pas essayé ce jeu-là!

Il n’eut aucun mouvement pour lui offrir son bras. Elle était pour lui l’incarnation même d’un éden où il n’entrerait pas; la conscience lui en était si douloureuse qu’il eût voulu ne l’avoir jamais revue... Et, pourtant, il éprouvait l’âpre désir de la retenir encore, de l’avoir ainsi, quelques minutes de plus, sous son seul regard, dans l’intimité de cette pièce paisible où se fondaient, très doux, le chant de l’orchestre et la senteur chaude des fleurs qui se mouraient dans l’air alourdi.

Mais déjà elle écartait la portière qui fermait à demi la bibliothèque; et la rumeur du bal les enveloppa avec l’éblouissante clarté des grandes fleurs électriques qui ruisselait sur les épaules nues, avivant l’éclair des satins. Devant eux, dans la foule des couples, passait la petite Jacqueline de Tavannes, qui bostonnait toute rose, les paupières abaissées, les lèvres joyeuses, avec celui dont, secrètement, son jeune cœur faisait l’élu.

France sourit de lui voir un air de petite fille sagement heureuse. Rozenne ne l’aperçut même pas; il pensait, impatient, que les règles de l’étiquette mondaine lui interdisaient de retenir davantage France Danestal... Alors, il souleva la portière, tandis qu’elle effleurait de ses doigts le bras qu’il se résignait à lui offrir...

--Où désirez-vous que je vous conduise?

Avant qu’elle eût répondu, une exclamation saluait leur réapparition.

--Ah! mais voici notre artiste! Maître, il flirtait, et c’était avec votre fille!

France tourna la tête et vit son père qui les regardait, elle et Rozenne, d’un air si surpris qu’elle se mit à rire.

--Père, ne t’étonne pas autant!... M. Rozenne est pour moi une vieille connaissance que j’ai eu grand plaisir à retrouver... Il y a cinq ans, nous avons passé ensemble un mois bien gai à Villers. Je lui rends sa liberté aussitôt qu’il m’aura découvert un siège quelconque...

--Bien, bien, très bien, petite fille. Monsieur, je vous attends ici pour que nous causions dès que vous aurez un moment à me consacrer...

Avec quelques paroles courtoises, Rozenne s’était incliné; mais il n’eut pas la peine de chercher, pour France, la chaise demandée. Tout de suite, déjà, elle était entourée par ses danseurs qui venaient lui réclamer les valses promises. Alors, soulevant les doigts qu’elle avait laissés sur le bras de Rozenne, elle dit, et aux lèvres elle avait le sourire où voltigeait une ironie caressante:

--Vous voyez que vous pouvez, sans scrupule, m’abandonner pour mon père... Au revoir, n’est-ce pas?

Il eut une imperceptible hésitation. Dans ses yeux passa l’expression qu’elle ne s’expliquait pas, où il y avait quelque chose de violent et de dur. Puis, se courbant très bas, il répéta après elle:

--Au revoir.

III

L’hiver semblait vraiment finir, chassé par un printemps frileux encore, que glaçaient parfois de brusques giboulées, mais pourtant déjà tiédi par les premiers soleils. Çà et là, une brume verte baignait les branches, et de la terre vivifiée commençaient à jaillir les jeunes pousses qui cherchaient la lumière du ciel encore pâle, d’un bleu fragile.

France, dans le wagon qui l’emportait vers Amiens, où son beau-frère d’Humières venait d’être nommé, aspirait à pleines lèvres, la vitre abaissée, la brise très fraîche où flottaient les premières senteurs d’avril.

Mais absorbée par une songerie que berçait le mouvement régulier du train, elle ne prenait point garde au renouveau tardif du pays picard dont les interminables plaines fuyaient, monotones, vers l’horizon.

C’était la première fois, depuis cinq années, depuis leur commun séjour à Villers, qu’elle allait se retrouver à vivre intimement près de sa sœur. Et la même question qui, jadis, la troublait si fort, au moment de leur réunion à Villers, l’occupait de nouveau, anxieusement: Marguerite était-elle heureuse? Son généreux amour avait-il, comme elle l’espérait, transformé son léger époux?... Ou bien était-il demeuré l’être égoïstement frivole qui, tant de fois, avait révolté France, à Villers?

Villers! ce nom qui traversait sa pensée en fit dévier le cours, y ramenant, par l’impérieuse association des idées, le souvenir de Claude Rozenne, devenu si différent, lui, de ce qu’il était cinq ans plus tôt. Elle l’avait revu souvent depuis deux mois; et chacune de leurs rencontres avait avivé en elle l’impression de la première heure, quand elle avait causé avec lui chez les de Tavannes. Avec le Rozenne de jadis, il semblait n’avoir de commun que son sens délicat et si aiguisé des choses de l’art et des lettres. Il illustrait décidément les poèmes de Robert Danestal; et cela, avec une telle intuition du caractère de l’œuvre, qu’elle eût aimé le voir s’occuper de même de ses poésies à elle...

Mais elle ne lui en avait rien dit, car leurs rapports n’avaient pas repris le caractère de sympathie joyeuse et confiante qui les avait rapprochés à Villers. Elle était trop femme pour n’avoir pas l’intuition qu’elle l’intéressait comme autrefois; elle sentait son attention tendue vers elle, dès que les obligations de la vie mondaine les rapprochaient; mais, loin de la rechercher, il l’évitait; et si quelque circonstance les réunissait forcément, elle retrouvait vite, sous la correction polie des paroles, l’espèce de mordante et agressive rudesse dont elle avait été frappée, le soir au bal. Que lui avait-elle donc fait?... Gardait-il contre elle une mesquine rancune parce qu’elle avait jadis décliné sa capricieuse recherche, oubliée par lui tout le premier, d’ailleurs, comme l’avait prouvé son prompt mariage.

S’irritait-il de la voir satisfaite d’une destinée qu’elle s’était créée, ne réalisant aucune des prédictions par lesquelles il répondait autrefois à ses déclarations de faire _seule_ son bonheur?...

Mais quoi qu’il pensât, elle était toute prête à le lui pardonner, d’abord parce qu’il avait beaucoup de talent, et elle possédait pour les artistes des trésors d’indulgence; parce qu’il avait une intelligence largement ouverte à toutes les idées; surtout, enfin, parce qu’elle devinait en lui une blessure très douloureuse dont il n’était pas guéri, s’il devait l’être jamais.

De là, sans doute, le pessimisme railleur et amer dont toutes ses paroles semblaient imprégnées; de là, ses brusques sautes d’humeur qui, tour à tour, faisaient de lui un étincelant causeur et un homme morose et silencieux, indifférent à toute conversation.

D’instinct, elle était désormais certaine qu’il avait souffert par sa femme de façon inoubliable... Mais comment?... Tous l’ignoraient. Jamais il n’avait une allusion à sa qualité d’homme marié, et il menait, au contraire, une vraie vie de garçon, terriblement folle. France avait entendu conter sur lui plusieurs historiettes qui eussent, à ce sujet, édifié même de moins éclairées, et elle savait à merveille quel nom de très belle comédienne on accolait invariablement au sien.

Donc, il était pareil à la majorité des autres hommes. Alors pourquoi est-ce que, tout à la fois, il l’intéressait et l’irritait? pourquoi chacune de leurs rencontres éveillait-elle en son esprit l’involontaire curiosité de pénétrer le mystère de sa transformation? curiosité dont elle s’irritait toutes les fois qu’elle en prenait conscience.

Et de nouveau elle eut un petit froncement de sourcils, quand une secousse plus brusque du train la rappela soudain à elle-même. Alors elle fit un geste d’épaules comme pour rejeter loin d’elle le souvenir même de Claude Rozenne.

Amiens, maintenant, était proche, tout proche. Le train filait entre les terres basses, découpées de menus canaux... Puis apparurent les premières maisons des faubourgs, aux briques enfumées. Après, ce fut la lourde masse de la gare. Et la machine, bruyamment, s’engagea sous la voûte noircie, entre les quais dont elle faisait frémir l’asphalte.

Aussitôt les portières s’ouvrirent, déversant le flot des voyageurs. France, entraînée par le mouvement général, se glissa alertement à travers la foule qui s’engouffrait sous la porte de sortie; et, soudain, un sourire heureux lui monta aux lèvres, car elle apercevait le cher visage de sa sœur qui lui souhaitait la bienvenue, avant même que la douce voix eût dit avec un accent de tendresse:

--Ah! France! petite France! te voilà, pour de bon!... Jusqu’à la dernière minute, j’ai eu peur d’une dépêche m’annonçant que tu renonçais à venir.

--Que je renonçais... pourquoi? mon Dieu...

--Parce qu’il me semblait que notre province et notre modeste petit intérieur n’avaient rien de bien attirant!

--Marguerite, si tu dis de pareilles folies, je reprends le train tout de suite et je refile vers Paris... Je suis tellement contente de me retrouver avec toi et les enfants! Est-il possible que ce soit Bob, ce grand garçon? Veux-tu embrasser tante, mon chéri?

Un peu timide, le petit s’approcha; puis, tout de suite conquis, il glissa sa menotte ronde sous les doigts effilés de la jeune fille dont André d’Humières venait de serrer chaleureusement la main.

--André, dit la jeune femme, tu vas, n’est-ce pas? t’occuper des bagages de France. Nous rentrons en avant parce que je ne veux pas laisser les deux petites seules longtemps avec leur bonne. Ah! France, je vais pouvoir te présenter ta filleule!

--Enfin! enfin! Il me semblait, Marguerite, que jamais le moment de notre réunion n’arriverait! Il me faut vraiment, pour ne pas croire que je le rêve encore une fois, sentir la main de Bob et voir tes chers yeux et ton sourire. Que c’est donc bon d’être ici!

Une telle allégresse chantait dans son accent, que la jeune femme eut vers elle un regard presque reconnaissant, heureuse de cette joie qui lui montrait, toujours si vivante, la tendresse de sa jeune sœur. Et, leurs deux cœurs soudain rapprochés, elles se mirent à causer avec une intimité joyeuse.

Elles avaient laissé derrière elles une large rue qui s’ouvrait devant la gare, animée par la course incessante des tramways; et elles marchaient dans la paisible allée d’un boulevard où les croisaient de rares promeneurs qui, invariablement, se retournaient pour regarder la jolie inconnue dont Mme d’Humières était accompagnée. Marguerite, distraite de sa causerie par le salut d’un passant, s’en aperçut tout à coup et, gaiement, lança:

--France, demain le tout-Amiens va savoir ton arrivée en nos murs et Dieu sait les visites que j’aurai, en ton honneur, mardi, quand pour la première fois, je vais ouvrir, à mon tour, mon salon, mon petit salon!

--Si petit que cela?... Je croyais qu’en province on avait tant de place!

--Quand on peut largement payer cette place, oui... Mais... mais ce n’est pas tout à fait notre cas. Tu vas juger de l’exiguïté de notre _home_; nous arrivons...

Elles s’étaient engagées dans une paisible petite rue qui s’élevait en pente douce pour finir brusquement sur un large horizon de ciel.

France demanda, étonnée:

--N’y a-t-il plus de maisons par là?

--Non, de ce côté, ce sont les champs... Et ce m’est bien précieux pour mes trois poussins qui, grâce à ce voisinage, peuvent conserver leur bonne mine. Ah! te voici chez toi, chérie, dans un bien modeste logis de gens pas fortunés du tout, qui, pour tout luxe, ne peuvent te donner que de l’affection.

--Marguerite, ma chère, bien chère grande sœur, que pourrais-tu m’offrir de meilleur!

Mme d’Humières sourit, ouvrit la porte étroite, et dans la pénombre d’un petit vestibule dallé, donnant sur un jardin, France aperçut une fillette toute menue, qui trottinait vers Marguerite, tandis qu’une bonne, sortant de la cuisine, apparaissait, un poupon dans les bras.

--Tes nièces, France, dit la jeune femme avec un regard ravi; et prenant le bébé, elle ajouta:

--Ta filleule! Tu peux en être fière, tu sais, car elle est un des plus beaux bébés d’Amiens. Ne te moque pas de mon orgueil, je suis sa nourrice!

Sa voix avait le même accent de gaieté que France ne lui entendait pas jadis. Évidemment, sa triple maternité lui était un bonheur qui eût suffi peut-être à lui tenir lieu de tout autre. Son univers, ce devait être vraiment ces trois petites créatures qui transfiguraient, pour elle, le modeste logis, arrangé certes avec goût, mais où mille détails révélaient une envahissante présence d’enfants: joujoux tombés dans un coin, brassières de tricot dans la corbeille à ouvrage, petits manteaux suspendus aux patères du vestibule.

Chacun d’un côté de leur mère, les deux aînés, Bob et Étiennette, semblaient résolus à ne pas la quitter; même, la main de la petite fille tenait ferme les plis de la robe de la jeune femme qu’elle ne lâcha pas, quand Mme d’Humières, le bébé toujours dans les bras, s’engagea dans l’escalier pour guider sa sœur.

--Ta filleule est très sage la nuit, France. J’espère qu’elle ne t’éveillera pas, car ta chambre n’est pas loin de la nôtre. Chérie, j’aurais voulu te bien mieux installer; mais, du moins, c’est avec tout mon cœur que je t’accueille dans cette humble petite pièce.

--Oh! Marguerite, comme je vais y être bien près de toi! Si bien que le courage me manquera pour retourner à Paris.

Un sourire de malice, un peu mélancolique, passa sur les lèvres de la jeune femme.

--Malheureusement pour nous, ce n’est pas à craindre... Tu te lasseras bien vite de la monotonie de notre vie provinciale!... Maintenant, il me faut te laisser un instant, car j’entends mon unique camériste qui me réclame. Quand tu auras ôté tes affaires, viens me retrouver en bas, petite France, ou appelle-moi...

Elle prit la main d’Étiennette et disparut, le bébé toujours blotti contre elle.

France entendit son pas s’éloigner dans l’escalier. Ce fut, au rez-de-chaussée, un bruit de voix; puis le silence se fit, silence dans la maison, silence dans la rue où ne circulait nul passant.

--Que c’est calme ici! calme à donner le spleen ou la paix! murmura-t-elle, saisie de cette complète absence de vie qui la stupéfiait au sortir de son fiévreux Paris.

Tout à coup, il lui semblait en être si loin, jetée dans une atmosphère étrangère où son âme ne se reconnaissait pas.

Elle se rapprocha de la fenêtre. Sa chambre s’ouvrait sur le jardinet où de petits parterres s’étendaient, dans des bordures de buis, autour d’une pelouse minuscule. Sur la terre brune, les premières pousses pointaient et leurs vagues senteurs s’épandaient dans l’air vif. Par delà les murs du jardin, elle aperçut d’autres jardins paisibles, aux branches encore nues, découpées sur le ciel rose du couchant. Puis, plus loin, c’était l’infini des champs qui s’allongeaient jusqu’à l’horizon, plaine sans fin, pareille à l’étendue déserte de quelque falaise. Très haut, les premières hirondelles voletaient éperdument; et, dans la douceur du crépuscule, une claire sonnerie de cloches tintait sans relâche, car le lendemain était un dimanche. D’une église à l’autre, les carillons, vibrant à pleine volée, semblaient se répondre, hymne joyeusement pur que recueillait l’âme de France, son âme impressionnable d’artiste et de poète.

Et des vers, aussitôt, chantèrent confusément dans sa pensée, évocateurs des sensations imprécises qu’éveillaient en elle ces voix musicales des cloches, dans le jour finissant... Elle entendit son beau-frère qui rentrait et appelait dans le jardin:

--Marguerite!... Où es-tu, chérie?

«Chérie!» L’appellation caressante la frappa. Avec le temps enfin, en était-il venu à comprendre quel trésor était sa jeune femme?... Alors, Marguerite pouvait être heureuse, malgré ses abominables soucis de ménagère, ses tracas d’argent, ses préoccupations maternelles?...

France entendit le rire de sa sœur, puis son exclamation:

--André, puisque tu as oublié ma commande au pâtissier, il faut que tu ailles vite chercher mes brioches; Léonie n’a pas le temps d’y courir.

De la fenêtre, France jeta gaiement:

--Marguerite, ne dérange pas André. Nous ne sommes pas gourmands et nous attendrons à demain pour croquer tes brioches.

--Oh! non, tante France, pas demain, ce soir! cria Bob avec un tel élan que tous se mirent à rire.

--Alors, c’est moi qui irai à la recherche des brioches, dit France.

--Mais tu ne sais pas le chemin...

--Eh bien! j’emmènerai Bob qui me conduira.

--Et pour conduire Bob et sa tante, voulez-vous, France, accepter le papa de Bob? proposa André d’un ton de bonne humeur. Descendez vite, je serai très flatté de vous faire faire votre première promenade amiénoise.

En hâte, elle rattacha sa veste et descendit dans le petit vestibule où l’attendaient son beau-frère et Bob, déjà sur le seuil de la porte, ravi de la promenade inattendue.

Le retenant, tandis qu’André recevait les instructions de Marguerite, elle regardait dans la rue solitaire, qu’un unique passant traversait d’un pas vif. Et une exclamation alors lui échappa:

--Oh! c’est singulier comme cet Amiénois a l’allure de Claude Rozenne!

--Qu’est-ce donc qui vous étonne, France? interrogea son beau-frère qui se rapprochait.

--La ressemblance de silhouette d’un de vos compatriotes actuels avec un de nos amis, Claude Rozenne, l’artiste qui illustre les poèmes de mon père.

--Claude Rozenne... Je me rappelle ce nom vaguement...

--Il y a cinq ans, il était à Villers en même temps que nous.

--Ah! parfaitement; je me souviens. Un grand garçon très chic qui vous faisait la cour...

--André! quelle imagination rétrospective!... Tenez-lui la bride, car, depuis Villers, Claude Rozenne a pris femme!

Il n’insista pas et, devisant avec la jeune fille, il la conduisit vers la ville que dominait la flèche aérienne de sa vieille cathédrale.

IV

Trois jours s’étaient écoulés.

France, maintenant, connaissait la physionomie d’un dimanche en province. Une sortie de messe d’onze heures qui offrait aux toilettes amiénoises l’occasion de se produire, et qui lui avait valu à elle-même un succès de curiosité. Puis, dans l’après-midi, quelques tours sur les grands boulevards baignés de soleil, où les promeneurs circulaient dans leurs atours du dimanche. Et, avant de regagner les hauts quartiers où s’abritait le petit foyer de Marguerite, une première visite à la cathédrale; une visite exquise au jour baissant, alors qu’un dernier reflet du couchant empourprait les verrières, que l’ombre envahissait les allées et, autour de la vaste nef, les chapelles où, devant l’autel, tremblait la flamme de quelques cierges.

Combien, volontiers, elle fût demeurée dans la grande basilique silencieuse où flottait encore le parfum d’encens d’une cérémonie achevée! Mais il eût fallu qu’elle fût seule, et André l’accompagnait, Marguerite rentrée auprès de ses petites filles qu’elle devait garder tandis que l’unique servante s’affairait dans les préparatifs du repas du soir. Et France ne s’attarda pas dans la cathédrale, pensant à sa sœur dont, tout bas, elle plaignait l’esclavage de toutes les minutes.

Quelques jours à peine s’étaient écoulés depuis qu’elle se trouvait auprès de la jeune femme; et elle savait déjà quelle vie de complet dévouement aux siens était l’existence de sa sœur.

Et aussi quelle vie de ménagère aux prises, sans cesse, avec les difficultés de tout petits revenus, la lourde charge de trois enfants à élever, le soin d’une maison qui devait offrir aux visiteurs une physionomie coquette et confortable... Aussi combien fallait-il que Marguerite se prêtât, sans compter, à toutes les tâches, même les plus humbles; des tâches tellement multiples que France, observatrice discrète et aimante, était, tout à la fois, remplie d’admiration pour la vaillance si simple de sa sœur et révoltée de lui voir dépenser ainsi, en vulgaires besognes, toutes les belles heures de sa jeunesse. Quel temps lui restait-il pour cette vie intellectuelle et artistique qui semblait aussi indispensable à France que l’air pour respirer? Tout juste, elle avait le temps de parcourir, dérangée par les enfants, une revue ou un journal; d’écouter, l’aiguille en main, la lecture qu’André offrait de lui faire, car lui, avait des loisirs pour se distraire.

Jadis, Marguerite jeune fille adorait les occupations littéraires autant que France elle-même. Mais, sans doute, elle avait fait ce sacrifice comme tant d’autres. La veille même, comme France, incidemment, lui parlait d’un livre qui venait de paraître, elle avait répondu, avec son charmant sourire:

--Ne me demande pas si je connais tel ou tel ouvrage. Il n’existe plus pour moi aujourd’hui que deux auteurs: Robert Danestal et Francis Danes. Les autres, hélas! je n’ai plus le temps de les lire... Il est si rare que j’aie le loisir même d’ouvrir un volume, maintenant, qu’il me semble goûter au fruit défendu quand cela m’arrive par hasard.

--Et tu peux ainsi te passer de lire, Marguerite? avait involontairement laissé échapper France.

--Chérie, il faut bien que je m’en passe! Les mamans, tu verras cela un jour, les mamans doivent lire surtout la vie de leurs tout petits!

Et raccommoder leurs affaires, les promener, leur donner la becquée, les faire jouer, voire même leur apprendre à lire... De plus, être la compagne d’un mari qui, d’instinct, ne goûtait que les coquettes femmes du monde, pomponnées, parfumées, et qu’il fallait savoir garder tout en étant, par la force des choses, une humble ménagère, obligée à des prodiges d’économie qui devaient être dérobés à la maligne clairvoyance du monde...

Et de ces responsabilités de toute sorte, dont la seule idée réveillait, chez France, l’ivresse de son indépendance, était fait le bonheur de Marguerite!

Très sincèrement, la jeune femme semblait satisfaite de son sort, pourtant; heureuse de se dévouer à ses enfants, au mari à qui elle gardait le fervent amour qu’elle avait jadis offert à son fiancé.

Mieux qu’autrefois, il paraissait avoir conscience du prix d’une telle affection, prendre souci de la reconnaître un peu, s’efforcer d’alléger la tâche de la jeune femme. Comme elle l’avait rêvé, par la puissance de sa tendresse lui révélait-elle, insensiblement, l’idéale conception du mariage?

Cela, c’était une belle œuvre que comprenait l’âme ardente de France! Mais à elle, il eût semblé impossible de donner son amour à un homme qu’elle ne se fût pas senti supérieur, de faire de lui son maître, si elle connaissait la nécessité de le garder et de le soutenir pour qu’il marchât sans mesquine défaillance.

Ah! quel mystère c’était un cœur de femme! Et savait-elle ce que la vie ferait du sien? La veille, à cette messe où elle était allée avec Marguerite, elle avait entendu un vieux prêtre enseigner que chacun doit chercher sa voie... Se trompait-elle donc en croyant avoir trouvé celle qui devait assurer son bonheur?...

Vaguement, elle songeait à toutes ces choses, pendant que, dans le tranquille petit jardin, elle surveillait les jeux de Bob et d’Étiennette, afin de donner un peu de liberté à sa sœur, retenue dans la maison. A une fenêtre, la jeune femme apparut et, une seconde, en silence, elle considéra France qui, son livre tombé sur ses genoux, regardait dans l’azur pâle du ciel d’avril. Puis, tendrement, elle lui jeta:

--France, ma chérie, j’ai une peur terrible que tu ne t’ennuies dans ma calme province!

France leva, en souriant, la tête vers la fenêtre où s’encadrait la tête blonde de la jeune femme.

--Marguerite, tu me calomnies! Je me sens déjà, au contraire, une vraie âme de provinciale.

--Tu en es sûre?

--Dame, il me semble...

--Eh bien! tu vas être mise à l’épreuve bien vite. Aujourd’hui, je dois recevoir pour la première fois, et j’ai tant fait de visites depuis mon arrivée ici que, fatalement, le nombre des visiteuses va être abondant...

--Si abondant que cela? laissa échapper France, la mine un peu effrayée.

--Très abondant, ne t’illusionne pas, ma chère petite sauvage, d’autant plus qu’il va se mêler à l’affaire un vif sentiment de curiosité à ton endroit. Tu es une façon de femme célèbre, ma chérie. A l’heure actuelle, sûrement le tout-Amiens qui va m’honorer de ses relations sait que j’ai chez moi une jeune personne extrêmement chic, poétesse, compositeur, qui mérite d’être vue de près.

--Marguerite, tais-toi, je t’en supplie! Tu vas me faire sauver avec André et les petits dans les champs pour toute l’après-midi!

--Du tout, du tout, tu m’aideras à recevoir, toi qui es une personne d’expérience. Mais je bavarde et il me faut aller fleurir le salon.

--Laisse-moi faire; par la fenêtre ouverte, je surveillerai très facilement les enfants; et tu sais que je m’entends à arranger les fleurs!

Elle s’y entendait si bien que toutes les visiteuses qui, avec ensemble, affluèrent quelques heures plus tard dans la petite pièce, s’avouèrent--avec plus ou moins de bonne grâce--que peu de luxueux salons avaient meilleur air que celui de la «jeune Mme d’Humières...». Et comme celle-ci était une femme du monde accomplie, sachant mettre chacune sur son sujet favori, elle fut, ce jour-là, sacrée «une charmante Parisienne».

France, habillée avec cette simplicité d’une élégance si personnelle dont elle avait le secret, l’aidait de son mieux; mais, en dépit de sa bonne volonté, une énervante sensation d’ennui s’emparait d’elle peu à peu, devant ce défilé d’inconnues, banales la plupart, qui toutes disaient les mêmes paroles quelconques de politesse, racontaient les mêmes menues histoires de la ville et, invariablement, parlaient de la kermesse de charité qui se préparait pour le mois de mai, dont les préparatifs occupaient fort la société amiénoise.

Une grosse dame, haute en couleur, qui était une des dames patronnesses et s’en montrait ravie, dit à France, d’un air entendu:

--J’ai pensé que nous pourrions peut-être obtenir, pour notre concert, un programme illustré par Claude Rozenne, en chargeant sa mère de la négociation. Il paraît qu’il est un grand artiste!

Une curiosité, brusquement, cingla l’indifférence de France. Dans son souvenir, jaillissait l’image du promeneur entrevu le jour de son arrivée... Elle demanda:

--Est-ce que la famille de M. Rozenne habite Amiens?

--Sa mère, oui, depuis bien des années, déjà. Elle est Amiénoise, d’ailleurs. Mais lui, Claude, y vient fort peu, et seulement en passant, depuis son malheur.

Un tressaillement secoua les nerfs de France. Jamais, jusqu’à cette heure, elle n’avait eu le désir bien précis de savoir quel douloureux secret semblait enfermer désormais la vie de Claude Rozenne. Comme sous un choc mystérieux, ce désir, tout à coup, s’avivait en elle, si impérieux que ses lèvres prononcèrent, interrogatives, avant que sa volonté les eût closes:

--Depuis son malheur?

--Mais oui... Est-ce que vous ne savez pas?... Pourtant vous le connaissez...

--Je l’ai rencontré, il y a cinq ans, à Villers.

--Avant son mariage... Son lamentable mariage!...

France resta muette, s’interdisant une question. Mais ses yeux parlaient, tandis qu’autour d’elle les propos se croisaient; et la vieille dame, enchantée de son air d’intérêt, se pencha un peu et lui expliqua:

--Vous avez peut-être entendu dire qu’à Florence il s’était toqué d’une Anglaise très belle et très riche, qui y passait l’hiver avec une parente. Eh bien! cette Anglaise était d’une famille de fous. Elle s’est gardée d’en rien dire. Cet absurde Claude, aveuglé par sa passion, ne s’est pas renseigné. Il a épousé la personne, là-bas, à l’étranger. Et un an après, à la naissance d’un enfant, la crise a éclaté. Elle aussi est folle... Et inguérissable, m’a dit Mme Rozenne.

Sans en avoir conscience, France avait pâli, le cœur frémissant d’une infinie pitié pour Rozenne. Sa sœur l’effleura d’un coup d’œil surpris, un peu inquiète. France ne s’en aperçut pas. Les prunelles ardemment attentives, elle demandait encore:

--Et l’enfant, il est mort?

--Mais non, il vit. Sa grand’mère l’élève ici, à Amiens. C’est un pauvre petit bonhomme très délicat. Mais jusqu’ici, il semble avoir sa raison.

--Et... la mère?

--Sa parente l’a remmenée en Angleterre, dans son château, à moins qu’elle ne soit dans quelque maison de santé. Je ne sais au juste. Jamais Claude ni sa mère ne parlent d’elle. Même, beaucoup de personnes, ici, croient qu’elle est morte. Mais je suis sûre que non... Claude, alors, ne serait pas si sombre! Le fait est que c’est épouvantable de se trouver ainsi lié à une folle.

Ah! oui, épouvantable!... Mais France n’eut pas à répondre à la bavarde vieille dame; de nouvelles visiteuses entraient dans le salon exigu, si bien que quelques personnes se levèrent et prirent congé.

--France, veux-tu offrir une tasse de thé à ces dames? demanda Marguerite.

France obéit aussitôt, avec l’impression vague qu’elle allait échapper à un cauchemar... Mais non, elle n’avait pas rêvé. Pour s’en convaincre, il lui suffisait de regarder le visage animé de la grosse dame qui venait, si aisément, de lui raconter la triste aventure conjugale de Claude Rozenne et n’y pensait déjà plus, occupée de nouveau à parler de la kermesse.

Un irrésistible désir saisissait France de s’échapper du salon; d’avoir quelques minutes au moins de solitude pour se reprendre, pour réagir contre l’impression d’angoisse éperdue dont l’avait bouleversée la révélation du lamentable roman de Rozenne. Mais c’était impossible; elle était prisonnière dans la petite pièce dont la porte s’ouvrait de nouveau; cette fois, devant un homme jeune,--d’une trentaine d’années,--vêtu avec un soin correct, l’air provincial. Il avait des traits réguliers, une physionomie intelligente, douce et un peu froide...

Profondément, il s’inclina devant la jeune femme qui lui tendait la main et disait, l’accueillant d’un sourire:

--Comme c’est aimable à vous, si occupé, de venir me voir!... France, je te présente M. Albert Chambry, un très bon ami d’André qu’il a retrouvé à notre arrivée ici... Ma sœur, Mlle Danestal.

Le jeune homme salua de nouveau; et, volonté ou hasard, prit une chaise voisine de celle de France qui, la pensée distraite, avait à peine entendu les paroles de sa sœur...

Mais, tout de suite, Albert Chambry, avec une politesse courtoise, entamait la conversation par une question banale:

--Vous êtes depuis peu à Amiens, je crois, mademoiselle?

--Depuis trois jours.

--Et vous n’avez pas déjà la nostalgie de l’atmosphère parisienne?... Notre ville doit être tellement morte, pour une femme habituée à une existence remplie de distractions...

--Vous voulez dire une femme mondaine? Je le suis si peu, que vraiment ce n’est pas la peine d’en parler.

--C’est vrai, vous êtes beaucoup mieux et plus...

Elle le regarda, surprise. Il sourit et sa physionomie s’anima:

--Votre réputation de poète vous a précédée, mademoiselle.

--Par les soins de mon beau-frère.

--Avant qu’il m’eût révélé la véritable personnalité de Francis Danes, j’avais remarqué, dans la dernière Revue, des vers dont l’inspiration m’avait donné le très vif désir de connaître le poète qui les avait écrits.

--Ah! vraiment?... pourquoi? interrogea-t-elle machinalement, tant sa pensée demeurait obsédée de la révélation qui venait de lui être faite...

--Parce qu’il me semblait tout à fait sincère dans sa pitié pour les humbles... Et c’est chose très rare chez les auteurs qui, les trois quarts du temps, ne font que de la littérature sur ce chapitre.

--Croyez-vous?... dit-elle saisie d’un impérieux désir d’échapper à la hantise du souvenir de Rozenne.

--Autant du moins que j’ai pu en juger, car j’ai peu de loisirs pour lire les poètes. Je suis un homme d’affaires. Avec mon frère aîné, je dirige une des plus importantes filatures du département. Et c’est une tâche très absorbante.

--Et intéressante?

--Intéressante... A vous, mademoiselle, elle semblerait sans doute insipide... Mais il ne saurait en être de même pour ceux qui en connaissent les moindres rouages. De plus, elle me fournit de très utiles documents pour des études sur les questions ouvrières qui m’occupent beaucoup. C’est un problème si grave aujourd’hui!

--Oui, bien grave, je crois, dit France devenant attentive.

Pour la première fois de l’après-midi, son esprit trouvait où se prendre dans la conversation; et c’était pour elle un plaisir dont elle savait gré à cet étranger. Sans doute, il sentit quelle intelligente sympathie il trouvait dans cette pensée de femme, car il expliqua, avec une sorte d’abandon qui ne devait pas lui être familier:

--Vous ne sauriez croire quelles natures on trouve dans ce peuple d’ouvriers!... Certes, il y en a de misérables, de vicieuses; mais il s’en rencontre aussi qui ont une véritable valeur morale... Tenez...

Rapidement, il lui citait des faits qu’il contait bien, presque trop bien, avec une parole facile d’avocat, comme il eût parlé devant un auditoire. Mais ce qu’il disait--en somme--était observé, senti; et, s’animant un peu à le dire, il sortait de sa froideur correcte, légèrement compassée... Cette froideur, dissipée peut-être, sans qu’il en eût conscience, par la chaude clarté du regard bleu. France, à son tour, l’interrogeait sur la destinée des femmes ouvrières, voulant savoir ce qu’il y avait de vrai, rigoureusement, dans les études écrites à leur sujet, pour lesquelles elle s’était passionnée, à la suite de sa philanthrope amie, Suzan Mackley.

Bien volontiers il répondait à une curiosité qui le stupéfiait chez cette jeune fille; car elle lui semblait ne devoir être qu’une créature de luxe. Par quel phénomène, éprise de poésie, de musique, comme il savait qu’elle l’était, pouvait-elle, cependant, s’intéresser si vivement à la sombre prose d’humbles existences?... Une telle femme ne ressemblait à aucune qu’il eût encore rencontrées; et si peu romanesque qu’il fût, il se félicita d’avoir eu, ce jour-là, l’inspiration d’aller présenter ses devoirs de politesse à Mme d’Humières.

Mais, soudain, un mouvement parmi les visiteuses coupa net sa conversation avec France, que sa sœur appelait d’un signe. Et alors, seulement, à sa grande confusion, il s’aperçut que lui, si soucieux toujours de l’étiquette, avait totalement oublié les personnes présentes en causant avec Mlle Danestal. Quelles conclusions allaient en être tirées!... Et une irritation contre lui-même troubla son calme habituel, tandis qu’il s’appliquait à réparer sa faute en se mêlant à la conversation générale.

Mais malgré lui, son regard allait encore par instants chercher France Danestal, assise maintenant à l’autre extrémité de la pièce. Elle ne causait plus avec son animation charmante, et il y avait le reflet de quelque pensée absorbante dans le regard distrait qu’elle attachait sur les hôtes de sa sœur. Quand il s’inclina profondément devant elle, pour prendre congé, elle ne paraissait plus se souvenir qu’elle s’était intéressée à causer avec lui et, avec un regret singulier, il la sentit lointaine...

V

C’était un joli matin clair et la Somme luisait au soleil, creusée d’étincelants sillons quand, lourdement, descendait vers la ville quelque large bateau plat qui s’éloignait entre les rives poudrées par la floraison blanche des cerisiers.

--Quelle bonne promenade! s’écria France. Toute rose, elle revenait d’une course sur le chemin de halage avec son beau-frère et Bob, ses deux fidèles cavaliers.

--Comme il est dommage que Marguerite n’ait pu nous accompagner!... Il fait délicieux!

Avec des lèvres gourmandes, elle humait l’air tiède où le voisinage de la Somme mettait une senteur fraîche; et, une seconde, elle s’arrêta, ravie, à considérer cette souriante aurore du renouveau. Ce paysage lumineux, si proche de la ville, ce n’était pas tout à fait la campagne; mais pour une Parisienne, cependant, c’était presque cela...

--Si vous voulez, France, nous pouvons ne pas rentrer encore, proposa André, qui se plaisait fort à promener sa jeune belle-sœur.

--Oh! oui, tante, restons en route, appuya Bob bondissant comme un jeune chevreau.

Mais elle pensa que, peut-être, elle pouvait être utile à Marguerite en revenant sans tarder; et elle ne se laissa pas séduire par la proposition d’André. Tous trois alors, d’une allure flâneuse d’êtres épanouis par l’allégresse printanière, ils regagnèrent le paisible quartier où les passants se comptaient. Dans la rue qu’ils suivaient, seule une vieille servante marchait, tenant par la main un tout petit garçonnet, presque un bébé, quatre ans à peine, qui avançait près d’elle, trop sage, d’une allure lente et fatiguée. Quand il passa près de France, elle le vit frêle, pâle, avec de grands yeux dont le regard était vague, un petit visage nerveusement contracté... Et une fugitive idée courut dans son esprit:

--Peut-être est-ce le fils de Claude Rozenne?...

Instinctivement, elle regarda vers les maisons closes... L’une d’elles, peut-être, abritait l’homme dont, la veille, on lui avait raconté la triste destinée...

La pensée encore une fois rejetée vers lui, elle n’entendait plus le joyeux bavardage de Bob qui trottinait près d’elle... Soudain, elle s’arrêta saisie. Dans le cadre d’une grand’porte ouverte, parlant à une femme âgée qui semblait l’accompagner, il y avait Claude Rozenne... C’était bien lui!... Elle n’était pas trompée par une ressemblance...

Une involontaire exclamation lui échappa. Rozenne entendit. Il regarda:

--Oh! Mlle Danestal!

Elle aurait été quelque tragique apparition qu’il ne l’eût pas considérée avec plus de stupeur et d’angoisse... Ce ne fut d’ailleurs qu’une seconde.

La vie avait dû lui apprendre à se maîtriser...

Avant que France eût fait même un mouvement pour reprendre son chemin, il s’était découvert, et, s’avançant, il s’exclamait d’un accent de politesse dont elle distingua l’altération:

--Quelle surprise de vous voir ici!... Vous êtes à Amiens en touriste?

--Du tout, j’y suis en séjour chez ma sœur, Mme d’Humières.

--Madame votre sœur habite Amiens?

--Mon beau-frère y a été nommé récemment.

Du geste, elle indiquait André que, dans son désarroi, Rozenne n’avait pas remarqué.

Les regards des deux hommes se croisèrent tandis que dans leur esprit s’élevait le confus ressouvenir du passé qui, jadis, les avait rapprochés. France sentit combien était forcé le sourire de bienvenue de Rozenne. Sûrement il pensait que par l’inévitable force des choses elle allait apprendre--si elle ne le connaissait déjà!--son lugubre secret, et il en souffrait...

Avec un désir instinctif de le distraire de sa pensée, elle reprenait, souriant un peu:

--Je ne vous savais pas ici... Je vous croyais voyageant au loin... Depuis quinze jours, vous vous êtes fait invisible!

--J’étais venu travailler dans le calme... sans pareil!... d’une maison de province, auprès de ma mère...

Et il eut un mouvement vers la vieille dame qui était demeurée dans le vestibule, occupée à examiner des plantes vertes, et que son nom prononcé ramenait tout à coup vers le groupe, arrêté à sa porte.

--Voulez-vous me présenter à madame votre mère, dit France délicatement, car elle lisait une question dans les yeux de Mme Rozenne.

Il s’inclina:

--Maman, Mlle Danestal, la fille du grand poète pour lequel tu me vois travailler ces jours-ci...

Le visage de Mme Rozenne s’éclaira:

--Je sais... je sais... Et je sais aussi que mademoiselle est un vrai poète comme son père... Je n’ai pas oublié les vers que tu m’as donnés à lire, signés par elle... Comme au temps de ma jeunesse, j’aime la belle poésie.

Elle avait parlé avec une simplicité qui faisait de ses paroles toute autre chose qu’un compliment banal. France le sentit, et son joli sourire lui vint aux lèvres.

--Je vous remercie beaucoup, madame, de vouloir bien me dire que mes poèmes de débutante vous ont plu un peu.

--Ah! mon enfant, vous faites trop d’honneur à ma sympathie!... Vous devez être habituée à recevoir l’hommage de lecteurs dont le jugement a une valeur bien autre que celui d’une vieille femme de province...

Sa bouche fanée s’éclairait d’un sourire très bon, mais si frêle... un sourire de femme qui a beaucoup pleuré. Et France eut l’impression qu’elle devait souffrir encore, comme au premier jour, du malheur qui avait brisé la vie de son fils. Quelle mélancolie il y avait sur son mince visage creusé de rides, dans la douceur de ses yeux bleu clair qui demeuraient arrêtés sur France avec une indéfinissable expression!... Ainsi elle devait contempler toute jeune fille qui eût pu être la femme de son fils...

Rozenne, silencieux, avait écouté les paroles échangées entre sa mère et France Danestal; son regard errait sur le clair lointain de la rue, et du bout de sa canne il tourmentait une imperceptible motte de terre jaillie entre deux pavés. Mais, comme s’il eût pris une résolution, il se tourna alors vers André et demanda:

--Si vous voulez bien m’y autoriser, monsieur, j’irai présenter mes hommages à Mme d’Humières.

--Elle aura grand plaisir à renouveler les relations si agréablement commencées autrefois à Villers... Vous êtes encore à Amiens pour quelque temps?

--Je ne sais cela!... Comme au temps de ma jeunesse, je me laisse diriger par le hasard des circonstances... Et du jour au lendemain je puis repartir pour Paris...

--Où tu vas faire de fréquentes apparitions, remarqua doucement Mme Rozenne.

Dans l’esprit de France s’éleva aussitôt le souvenir de la belle comédienne dont elle savait le nom lié à celui de Rozenne, dans les propos du «Tout Paris»... Et sans qu’elle en eût conscience, des paroles d’adieu lui vinrent aux lèvres pour Rozenne...

--Au revoir... Faites des merveilles; et quand vous serez redevenu Parisien, venez nous les montrer...

Elle n’attendit pas sa réponse et, se détournant, s’inclina pour prendre congé de Mme Rozenne, qui la regardait de ses yeux tristes.

--Est-ce adieu qu’il faut vous dire, mon enfant? Vous n’êtes ici qu’un oiseau de passage, sans doute.

--Je ne serai guère, en effet, à Amiens qu’une dizaine de jours, madame.

--Eh bien! si vous avez une minute à perdre; si la maison d’une vieille femme ne paraît pas trop triste à votre jeunesse, j’aurai grand plaisir à vous recevoir, ainsi que madame votre sœur.

France eut un remerciement et quelques mots de politesse, sans vouloir engager Marguerite. Mais son beau-frère, lui, acceptait; se répandait en propos courtois auxquels France, impatiente, sans trop savoir pourquoi, coupa court en reprenant la main de Bob pour partir. Rozenne, lui, n’avait rien dit pour appuyer l’invitation de sa mère. Un pli dur creusait son front. Sans un mot, il s’inclina devant France, puis serra la main d’André d’Humières.

--Il paraît avoir terriblement changé d’humeur depuis Villers, votre ami Rozenne, remarqua André quand, de nouveau, il marcha auprès de sa belle-sœur qui avançait pensive. Elle vit qu’il ne savait rien et répondit par quelques paroles vagues; puis elle détourna la conversation avec une question à Bob.

Même à sa sœur, elle ne parla que brièvement de cette rencontre, la lui racontant dans un moment où la jeune femme était distraite par la garde des enfants. Il lui déplaisait de sentir sa pensée soudain occupée de Rozenne; d’être hantée par le souvenir de l’expression d’angoisse désespérée qu’elle avait surprise dans ses yeux quand il l’avait aperçue soudain; d’éprouver pour lui un intérêt jailli de la pitié que lui inspirait son malheur... Mais ce malheur, après tout, il en était responsable; et dans une bonne mesure, d’ailleurs, il s’en consolait...

Et, impatiente, pour oublier, elle se mit au travail, s’absorbant vite dans ses _Croquis de province_, que lui inspirait la révélation d’existences orientées si différemment de la sienne.

Sa sœur était sortie promener les enfants. Rien ne la distrayait de son œuvre de création et les minutes, alors, coulèrent sans durée pour elle, dans le domaine enchanté où sa pensée l’emportait d’un coup d’aile enivrant. Puis, les vers esquissés, elle se mit au piano pour se les réciter à demi-voix, rythmés par le murmure des sons...

Le tintement de la sonnette la fit tout à coup tressaillir, l’arrachant au songe où elle venait d’oublier le monde entier...

Dans le vestibule, elle entendit un bruit de voix; puis, presque aussitôt, la porte du salon s’ouvrit et la petite bonne, peu stylée encore, déclara:

--Entrez, monsieur; madame est sortie, mais Mlle France est là...

France, stupéfaite et mécontente, s’était levée du piano, se demandant quel visiteur provincial il allait lui falloir accueillir...

Et pourtant elle n’eut pas de surprise, reconnaissant dans le cadre de la porte Claude Rozenne... En le voyant, elle comprit qu’elle avait été certaine qu’il viendrait, pour avoir la certitude qu’elle savait...

Elle eut un battement de cœur qu’un effort de volonté domina; et maîtresse d’elle-même, en souriant, elle lui tendit la main:

--C’est vrai, Mlle France est là et elle va vous recevoir de son mieux, en attendant le retour de sa sœur, qui ne tardera pas beaucoup...

Il dit:

--Je vous prie de m’excuser si je suis indiscret sans le vouloir, en venant ainsi vous troubler... Peut-être vous travailliez...

--J’ai travaillé toute l’après-midi, ma tâche est finie... J’ai bien droit maintenant à une récréation.

--C’en est une piètre que la venue d’un visiteur tel que moi!

Elle l’interrompit du geste:

--Ne dites donc pas des choses qui sont dépourvues de vérité, pour vous comme pour moi!... Vous savez bien que les amis sont toujours les bienvenus...

Une étrange expression--douloureuse et résolue, presque rude--passa sur le visage de Rozenne. Il interrogea:

--Vous aimez qu’on dise seulement ce qui est vrai?... Eh bien, alors, il me faut vous faire une confession pour ne pas pécher davantage contre la sincérité...

Elle le regardait, les mains jointes sur ses genoux d’un geste d’attention. Il continua durement:

--J’aime mieux vous avouer tout de suite qu’en venant ici je savais fort bien, grâce au hasard d’une rencontre, que je ne trouverais pas Mme d’Humières et que vous étiez seule.

Elle comprenait trop bien pourquoi il avait souhaité la voir sans présence étrangère entre eux.

Cependant, ses lèvres articulèrent:

--Et vous désiriez me trouver seule?

--Oui; et cela, je le désire depuis que, ce matin, je vous ai soudainement vue apparaître. Ah! la destinée est une terrible force... Pourquoi vous a-t-elle amenée dans cette ville! Il y en a tant d’autres où votre beau-frère eût pu être envoyé!...

Il allait vers le but de sa visite, insouciant de garder à ses paroles le caractère mensonger d’une conversation mondaine.

Brusquement il interrogea, parce qu’elle demeurait silencieuse, hésitant sur ce qu’il fallait lui dire:

--On vous a parlé de moi, ici, n’est-ce pas?

Elle pencha la tête, tandis que son cœur recommençait à battre à coups pressés...

--On vous a dit une histoire que, usant de toute ma volonté, j’étais parvenu à taire, pour qu’elle fût ignorée du monde que je vois à Paris et qu’ainsi il me fût possible de l’oublier un peu. A l’expression de vos yeux, ce matin, j’ai eu la certitude que vous aviez appris... Avant même que la réflexion m’eût dit que, certainement, il avait dû se trouver à Amiens de bonnes âmes pour vous renseigner, si vous aviez adressé la moindre question à mon sujet.

Elle dit très douce, bouleversée par ce qu’elle sentait d’émotion poignante dans la rudesse de son accent:

--Je n’ai adressé aucune question. Ce que vous taisiez ne me regardait pas. C’est un hasard qui a fait prononcer votre nom et amené une explication que je n’avais pas à demander.

Il eut un haussement d’épaules.

--Qu’importe après tout!... Je suis toujours à la merci d’un hasard qui renseignera le premier venu sur ma misérable aventure et m’en rappellera, bon gré mal gré, le souvenir. Vous avez dû trouver que mon histoire ressemblait terriblement à un roman d’outre-Manche. Mais je vous jure que cela n’a pas été un roman drôle à vivre...

Avec des lèvres qui tremblaient, elle dit gravement:

--Je le crois... Et quand je l’ai appris, je vous ai plaint de toute mon âme... Et je vous plains toujours autant!...

Il arrêta sur elle des yeux où il y avait cette expression d’ironie et de colère qu’elle y avait surprise déjà, sans parvenir à se l’expliquer. Puis, âprement, il jeta:

--Oui, vous pouvez être compatissante pour moi, et ce ne sera que justice! Car, dans une mesure que vous ne soupçonnez peut-être pas, vous êtes responsable de mon malheur!

--Moi!

--Oui... vous! Aussi, combien de fois je vous ai maudite!

--Pourquoi?... fit-elle ardemment.

Il la regardait en face.

--Parce que je savais clairement que si, à Villers, surtout le jour de notre dernière promenade, à Houlgate, vous ne m’aviez pas repoussé, c’est à vous que ma vie aurait appartenu... Et aujourd’hui, je ne me trouverais pas jeté dans un enfer dont je n’ai aucune espérance de sortir!

Elle le regarda avec une sorte de stupeur.

Elle était devenue blanche et sa main tourmentait, d’un geste inconscient, la même bague d’opale--couleur de mer--qu’elle portait en ce jour lointain où il lui avait parlé dans le bois d’Houlgate... Ce qu’il lui disait, était-ce donc la vérité?... Se pouvait-il que, vraiment, elle eût sa part de responsabilité--et une part bien grande--dans le malheur dont lui seul portait le poids!... C’était impossible!

Elle secoua la tête, comme pour échapper à l’angoisse de cette idée, et lentement elle dit:

--Si je vous avais écouté, votre destinée eût été autre, mais peut-être elle n’eût pas été meilleure... Je n’étais pour vous... qu’un caprice...

Presque violent, il lui jeta:

--Qu’en savez-vous?... Moi, je sais bien que de ce caprice, comme vous dites, vous auriez pu faire un amour tel qu’il eût mérité d’être votre bonheur... Si vous l’aviez permis alors, je vous aurais tant aimée!...

--Aimée pour toujours?... Je ne le crois pas... Et puis, à quoi bon rappeler ces choses du passé, ce qui aurait pu être?... Ce ne sont qu’inutiles paroles...

Elle disait cela sans le regarder, de la même voix un peu lente, avec des yeux qui contemplaient, sans le voir, le doux ciel d’avril dont l’azur se rosait à l’approche du couchant. Elle pensait tout bas que s’il l’avait aimée vraiment, il l’avait bien vite oubliée; et dans la profonde pitié qu’elle éprouvait pour lui, il y avait un détachement sceptique.

--Soit, mes pauvres paroles vous semblent inutiles et vaines! J’espère que je ne vous en ferai plus entendre de semblables... Mais retenez bien ceci, qui est la simple vérité... Au beau temps de ma jeunesse, ce temps que je n’aurai pas assez de larmes pour pleurer, vous avez été pour moi la _seule_ que j’aie désiré faire ma femme... Si vous m’aviez écouté, à Houlgate, je suis sûr... vous entendez, _sûr_, que sous votre influence toute-puissante je serais devenu l’homme que vous souhaitiez... C’est pour vous oublier, par un besoin stupide de me détacher de vous qui m’aviez dédaigné, de vous rendre indifférence pour indifférence, que je me suis lancé là-bas, à Florence, dans la colonie étrangère où j’ai trouvé... ce que vous savez...

Elle inclina la tête. Un désir douloureux comme une soif s’emparait d’elle de savoir comment cette femme l’avait conquis. Il disait l’avoir aimée profondément, elle; mais combien vite cette inconnue l’avait remplacée dans son cœur et sa vie...

Peut-être, il eut l’intuition de ce qu’elle pensait, car il reprit, d’un ton un peu étrange, envoûté par le souvenir:

--J’arrivais absurdement prêt à me laisser entraîner dans la première aventure qui me tenterait. Ah! cette femme était la séduction même, quand elle le voulait... Une séduction capiteuse, bizarre, malsaine, oui...--c’était celle d’une malade!--mais qui aurait fait défaillir toute volonté chez de bien plus sages que moi... qui enivrait comme le font ces parfums très forts et pénétrants, dont on subit la griserie, affolé, avec une soif de les respirer encore et encore, dût-on en mourir!

Un pli s’était creusé entre les sourcils de France.

Mais Rozenne ne la regardait pas. Comme si un sceau eût été soudain rompu sur ses lèvres, il continuait, du même accent assourdi et violent, oublieux peut-être même qu’une pensée recueillait la sienne:

--Pourtant, ce que je ne pourrai jamais lui pardonner, c’est de m’avoir caché à quelle race de misérables malades elle appartenait. Sa mère était morte folle, peu après sa naissance. Et ce n’était pas le premier accident de ce genre qu’on eût pu trouver dans sa noble famille qui, pour cette raison, sans doute, daignait s’ouvrir à un humble roturier de mon espèce.

--_Elle_ savait la vérité et elle ne vous en a rien dit?...

--Elle la savait, tout aussi bien que sa cousine, la belle comtesse dans le salon de qui je l’ai rencontrée... Car elle était de très bonne naissance et de fortune... incontestable! Si j’avais eu la prétention de faire un mariage d’argent, je pourrais m’estimer satisfait et j’aurais vraiment mauvaise grâce à me plaindre... Seulement, je n’avais pas tant d’ambition... J’étais absurdement conquis, comme on pouvait l’être par une telle créature!... J’imagine que la Circé antique eût pu être ainsi... Elle et sa cousine ne se sont guère mises en peine de ce qu’il adviendrait si le mal héréditaire se déclarait... Elles étaient lasses, l’une de chaperonner, l’autre d’être chaperonnée!... Elles ont rencontré un individu assez stupide pour se laisser affoler par une femme que n’effrayait pas une audacieuse partie à gagner...; assez naïf pour croire... tout ce qu’on voudrait bien lui faire croire... Et les choses se sont passées, comme elles l’avaient souhaité... Ah! cette Maud, elle possédait une adresse de démon, comme disent les bonnes gens.

De toute son âme, France écoutait:

--Et personne ne s’est trouvé pour vous renseigner, vous arrêter...

--Personne ne s’est trouvé... Mais après tout, ai-je même cherché à être renseigné?... Elle m’avait ensorcelé... Et l’on prétend que le scepticisme nous ronge, nous autres enfants du vingtième siècle!... J’ai été candide comme un amoureux de dix-huit ans... J’ai accepté tout ce qui m’a été dit... Je n’ai consulté personne; et les objections, les craintes, les questions de ma pauvre vieille maman qu’un semblable mariage épouvantait, ne m’ont pas donné, je crois, un quart d’heure d’hésitation ou de doute... Je vous ai maudite!... C’est bien injuste à moi... Seul, je suis responsable de ma destinée, que j’ai faite... C’est par ma faute que je suis lié à une créature insensée, que je suis le père d’une misérable petite larve humaine à qui, charitablement, je ne peux que désirer une fin prochaine!

Elle eut une exclamation sourde:

--Pourquoi dites-vous cela?... Vous ne devez pas... C’est cruel!...

Il passa la main sur son visage contracté.

--Cruel?... Ce qui serait cruel, ce serait de lui souhaiter de vivre! Avec le sang que sa mère lui a donné, que voulez-vous qu’il devienne?... S’il dépendait de moi,--et je vous jure que ce n’est pas là une parole vaine,--je terminerais aujourd’hui même sa chétive existence, certain de lui épargner les pires douleurs...

Dans tout son être, il vibrait d’une révolte désespérée... Et elle l’avait connu si joyeux et ardent pour goûter la saveur de la vie!... Quelles heures il avait dû traverser depuis ce temps-là!... Elle aurait voulu trouver des mots qui lui eussent fait un peu de bien. Mais qu’étaient-ce que des paroles devant une épreuve comme celle qui s’était abattue sur lui! Instinctivement, elle serra ses deux mains, écrasée par son impuissance, tandis qu’elle reprenait:

--Peut-être, avec des soins, le pauvre petit se fortifiera... Il est votre fils aussi... pas seulement l’enfant de... de celle qui vous a fait souffrir...

--Je ne peux pas voir en lui mon fils! Ah! ce n’est pas de l’amour qu’il m’inspire, c’est du dégoût... C’est une espèce d’horreur... Si ma pauvre mère ne l’avait réclamé comme son bien, quand elle a appris... la vérité, je l’aurais laissé bien loin de moi, dans sa vraie famille, celle de sa mère... Peut-être alors aurais-je pu oublier plus facilement... Ah! oublier!!! Je ferais l’impossible pour y arriver!... Il n’y a pas de folie devant laquelle j’hésiterais, si je croyais à ce prix ne plus me souvenir...

Comme elle le sentait d’une terrible sincérité! et qu’elle trouvait triste, affreusement triste de lui entendre dire ces choses alors que l’idée, impérieusement entrée en elle, lui demeurait--telle une épine dans la chair--que peut-être elle avait été, sans le vouloir, la cause première de son malheur.

Avec des lèvres qui tremblaient, elle murmura:

--Ce qui aide à oublier, peut-être mieux que tout, c’est le travail...

--Le travail?... Pour moi, il est maintenant la nécessité... Ne vous ai-je pas dit que je m’étais à peu près ruiné en jouant?... Vous voyez que je suis tombé bien bas et que vous pouvez m’accorder un peu de pitié; me pardonner cette colère contre vous qui m’a saisi quand, à ce bal où je vous retrouvais tout à coup, vous m’avez orgueilleusement montré votre joie de posséder la vie que vous aviez souhaitée!

Très douce, elle dit presque bas:

--Je ne savais pas... je ne pouvais savoir... Je regrette de vous avoir fait souffrir et je vous plains de tout mon cœur...; aussi, avec le regret que vous me donnez de mon involontaire responsabilité...

Il leva la tête vers elle, et il vit qu’elle avait les yeux pleins de larmes. Un cri lui échappa:

--France, je vous en supplie, ne pleurez pas à cause de moi!

Elle tressaillit. En son cœur même, avait résonné son nom, jeté ainsi passionnément; et le choc fut si fort que, une seconde, ses paupières s’abaissèrent avec un battement des cils, comme si elle avait peur qu’il ne lût en elle. Il y eut un silence entre eux...

D’un sursaut de volonté, elle se ressaisit... Un frêle sourire effleura sa bouche. Alors elle dit, essuyant d’un doigt vif les larmes qui avaient glissé sur sa joue:

--Chut! il ne faut pas m’appeler «France», mais me promettre que vous ne serez plus dur pour moi, que vous me traiterez en amie, à qui vous viendrez quand vous aurez besoin d’une sympathie profonde comme celle que je vous offre...

Il l’écoutait avec un regard où il y avait le regret aigu et douloureux de ce qu’elle aurait pu être pour lui, le désir irréalisable d’oublier par elle la souffrance connue; où il y avait aussi une reconnaissance pour la pitié donnée par son cœur de femme. Quand elle se tut, il se courba et, prenant sa main que l’émotion avait glacée, il la baisa. Avec la même amertume désespérée, il la regardait:

--Vous êtes bonne, très bonne; vous faites généreusement l’aumône aux misérables... Vous oubliez que vous êtes heureuse--et par votre propre soin--pour compatir à l’épreuve des autres... Pourquoi vous ai-je parlé de moi?... Parce que les hommes de mon espèce sont très égoïstes; et comme les enfants, quand ils souffrent, ils ont besoin d’être plaints... Savez-vous que vous êtes la première à qui j’aie parlé de tout ce passé?... Avec ma mère, jamais nous ne l’effleurons... A quoi bon lui rappeler le supplice que j’ai connu!... Elle n’y songe déjà que trop, la pauvre femme... Mais j’ai senti votre sympathie et je suis devenu lâche... J’ai succombé à la tentation de crier, au moins une fois, mon mal... C’est fini, je ne vous importunerai plus...

Elle murmura, bouleversée de l’accent dont il parlait:

--Vous savez bien que vous ne m’avez pas importunée... Je voudrais tant pouvoir vous faire un peu de bien!...

--Je ne mérite guère cette charité, moi qui ai, depuis si longtemps, le désir mauvais de troubler votre quiétude en vous révélant la part que je vous donne dans... l’événement qui a brisé toute ma vie... Car je vous connaissais trop bien pour ne pas savoir que cela ne vous laisserait pas indifférente...

Ah! oui, il la connaissait bien!... Mieux encore qu’elle ne se connaissait elle-même... Car jamais elle n’eût soupçonné que le malheur de Claude Rozenne éveillerait en elle cette violence d’émotion, ce désir éperdu de panser la plaie vive qu’elle devinait en lui, d’être pour lui douce et bonne infiniment, parce qu’elle avait l’intuition de ce qu’il avait souffert.

Elle ne parlait plus, l’âme meurtrie; et son regard errait autour d’elle avec une surprise inconsciente de sentir, demeurée la même, la paisible atmosphère du petit salon, alors qu’elle avait l’impression de sortir d’une tempête... Debout devant la fenêtre, Rozenne, lui aussi, demeurait silencieux, les traits tendus, songeant à toutes ces choses du passé dont il venait de remuer les cendres...

Dans le jardin, une voix s’éleva; par la croisée ouverte, la brise faisait frissonner les rideaux. Rozenne tressaillit. Alors il eut un geste instinctif comme pour effacer de la main l’altération de son visage; et il dit, revenant vers la jeune fille:

--J’imagine qu’il doit y avoir très longtemps que je vous retiens. J’ai été bien indiscret! Voulez-vous m’excuser... et ne pas vous étonner si je n’attends pas le retour de madame votre sœur... Je n’aurais pas le courage, en ce moment, de causer de choses indifférentes. Je préfère ne pas voir aujourd’hui Mme d’Humières.

--Oui, je comprends... Allez, avant que Marguerite ne revienne. Au revoir... mon ami.

Jamais elle ne l’avait appelé ainsi, et il sentit tout ce que, spontanément, de toute son âme, elle lui donnait; tout ce que, bien mieux que les lèvres, disait le regard...

Un instant, il la contempla, comme jadis il l’avait contemplée dans le bois d’Houlgate quand il savait l’avoir perdue,--avec le regret douloureux, comme une blessure, du bonheur insaisissable. Oh! être guéri par son amour!... Pourquoi ne pouvait-il souhaiter cela?... Ce que les autres femmes étaient incapables de lui donner, comme elle eût été, elle, puissante pour le lui apporter!...

Après elle, il répéta:

--Au revoir... et merci!

Puis, sans se retourner, il sortit.

Elle restait immobile, écoutant le bruit des pas qui s’éloignaient sur les dalles du vestibule; ses yeux étaient tombés sur les feuillets qui l’absorbaient quand Claude Rozenne était entré. Mais elle n’éprouvait nul désir de reprendre son travail qui, tout à coup, lui apparaissait misérablement vain... Et, cachant son visage dans ses mains, elle éclata en sanglots...

VI

--Vraiment vous trouviez quelque intérêt à venir visiter notre usine comme mon frère y avait invité Mme d’Humières? demanda Albert Chambry qui marchait auprès de France, à travers le jardin séparant la maison d’habitation des bâtiments de la filature.

France eut un sourire:

--Si vous me connaissiez davantage, vous sauriez que je suis demeurée incapable, malgré conseils, reproches, etc., de dire ce que je ne pense pas!... Très sincèrement, j’étais curieuse de voir de tout près un grand centre ouvrier... Ce sera la première fois... Et tout ce qui est nouveau pour moi me tente!

Il lui jeta un rapide coup d’œil, un peu surpris par la franchise de son aveu. Lentement, Marguerite cheminait près d’eux, escortée de Lucien Chambry et de sa femme, une gentille provinciale un peu timide, pas jolie, très fraîche sous des cheveux blonds, lissés soigneusement, qui causait fort peu, en laissant le soin à son mari qu’elle paraissait entourer d’un culte admiratif. Il ressemblait à son frère. C’était la même régularité de traits, mais chez lui, trop accentuée; le masque avait quelque chose d’autoritaire, révélant l’homme habitué à commander, avec la conscience de ses pouvoirs et de ses droits, comme la conviction que toutes ses opinions enfermaient l’absolue vérité et devaient être tenues pour indiscutables.

Cela, il avait suffi à France de l’entendre causer dix minutes, écouté avec déférence par sa femme, pour être édifiée; et comme ce genre d’homme lui semblait odieux, elle avait laissé à Marguerite le soin de l’entretenir et accepté avec plaisir d’avoir pour guide Albert Chambry. Lui, du moins, semblait admettre que tout le monde ne pensât pas comme lui.

Très courtois, avec une bonne grâce aimable, mais aussi avec sa correction un peu froide, il répondait aux questions de France sur son peuple d’ouvriers, auquel il s’intéressait non pas seulement en paroles.

--Mon beau-frère est, en effet, président du nouveau patronage pour lequel aura lieu la vente dont vous avez peut-être entendu parler depuis votre arrivée, dit la jeune Mme Chambry qui s’était rapprochée, sur un signe de son mari, du groupe formé par France et son beau-frère.

En sa qualité de chef de famille, Lucien Chambry ne trouvait pas sage que son frère s’absorbât dans un tête-à-tête avec cette jolie fille qu’on lui avait dit être sans fortune, et qui cependant était d’une élégance incontestable, habillée de drap fin, couleur mastic, juponnée de soie,--chacun de ses pas le révélait,--gantée de blanc, coiffée d’une capeline printanière fleurie de muguet, merveilleusement seyante... Comme l’avait dit son frère après la visite chez Mme d’Humières, elle ne pouvait être comparée à aucune Amiénoise. Cela, à lui aussi, apparaissait de toute évidence. Ne la connaissant pas, il avait pu dédaigneusement la traiter de _bas bleu_; mais force lui était bien de constater que cette _poétesse_ était une vraie fille du monde qui ne trahissait rien de ses goûts littéraires et n’avait nullement des allures de demi-vierge.

France, sans soupçon du muet examen de Lucien Chambry, détournait adroitement les explications trop souvent entendues déjà au sujet de la vente de charité et, au hasard, demandait à la jeune femme si elle-même était dame patronnesse.

--Oui, je suis présidente du comptoir des ouvrages de dames. C’est mon mari qui m’a choisi celui-là, car il trouve que j’y serai dans mon élément. J’aime beaucoup les petits travaux d’aiguille... C’est que je ne suis pas capable, moi, d’avoir des occupations remarquables comme les vôtres, mademoiselle.

France, amusée, se mit à rire.

--Je vous assure que mes occupations n’ont rien de remarquable, madame.

--Oh! si! Vous écrivez de si beaux vers!... Tout le monde le dit... Comme vous devez être fière d’être célèbre ainsi à votre âge!

--Mais je ne suis pas célèbre du tout...

--Oh! je sais bien que vous l’êtes... J’ai bien deviné ce que pensait de vous mon beau-frère Albert qui, pourtant, est très sévère pour les femmes occupées d’autres choses que de leur famille et de leur ménage... Je veux dire pour celles qui prétendent travailler comme le ferait un homme!

Les prunelles de France luisaient avec la même expression d’amusement, et elle eut un coup d’œil rapide, un peu moqueur, vers le jeune homme qui maintenant marchait auprès de son frère et de Marguerite.

--C’est un travail masculin d’écrire des vers et de composer de la musique?

La petite femme rougit, soudain confuse.

--Je m’explique très mal... Je trouve qu’il est rare qu’une femme soit assez bien douée pour être capable de tels travaux! Mon mari le dit toujours et il le répétait encore ces jours-ci...

«A propos de France Danestal!» finit, en sa pensée, la voyant s’arrêter, France qui devinait, rieuse, que sa personnalité avait dû être, de docte façon, discutée par les deux frères. Ni l’un ni l’autre ne semblaient disposés à goûter fort les Èves modernes, compagnes hardiment instruites et bien féminines, cependant, de l’homme du vingtième siècle...

Mais la conversation fut interrompue, car tous étaient arrivés devant l’entrée de la filature et Albert Chambry ouvrait la porte du premier atelier.

Par son amie, Suzan Mackley, France avait souvent entendu parler de la classe des humbles travailleurs... Mais jamais encore il ne lui avait été donné d’en rencontrer le contact aussi immédiat; et avec un intense intérêt elle se prit à observer.

Elle pénétrait dans un hall immense, bien éclairé, où vibrait, assourdissante, la rumeur des métiers en mouvement. Devant ces métiers, d’un geste régulier, une soixantaine de femmes réglaient et surveillaient la marche immuable des bobines que faisaient mouvoir les machines. Sans relâche, elles allaient et venaient devant la longueur des métiers, les yeux immobilisés sur la course incessante des bobines.

Le regard de France enveloppa la phalange de ces femmes, quelques-unes très jeunes, presque des fillettes, toutes avec le même visage fané, que la rude vie avait marqué de son empreinte, pauvres créatures qui, les unes comme les autres, avaient dû connaître, quelque jour, l’angoisse du manque de travail. Ce travail, pour elles, le pain même...

Avec leurs mouvements toujours les mêmes, elles semblaient des machines humaines vouées à un éternel labeur. L’idée en déchira l’esprit de France.

--Est-ce que ces femmes n’ont jamais d’autre tâche que celle-ci? murmura-t-elle à Albert Chambry, près de qui elle avançait, attentive.

--Ces ouvrières-là? Non, certes, puisque c’est celle qu’elles connaissent!

--Et elles font, combien de temps, cette insipide besogne?

--Mais tout le jour. C’est leur métier, répéta-t-il en souriant, du ton où il eût répondu à une enfant irréfléchie. Je vous assure qu’elles ne qualifient pas aussi durement que vous leur travail.

Elle ne parut pas l’entendre. Ses prunelles profondes contemplaient avidement les ouvrières que la présence du maître rendait plus attentives encore à leur tâche.

--Mais comment, mon Dieu! leur intelligence peut-elle résister à une occupation si stupidement machinale!... Des journées entières occupées à pousser des bobines, à surveiller des fils qui se cassent, à les renouer... Je me demande comment leur cerveau ne s’atrophie pas!... Les malheureuses créatures! Leur existence est vraiment celle des travaux forcés.

Tout son être de femme artiste, intelligente supérieurement, se révoltait, dans une sorte d’épouvante, devant cette destinée d’un travail sans pensée.

Albert Chambry la regardait, surpris et intéressé.

--Quelle intellectuelle vous êtes!... Je vous affirme que toutes ces femmes n’ont pas même soupçon du souci qui vous agite pour elles. Croyez-moi, elles ne sont pas exigeantes, quant à la qualité du travail qui leur est donné... Ce qui les inquiète seulement, c’est d’avoir ce travail. Il ne faudrait pas d’ailleurs qu’elles en fussent distraites par les fantaisies de leur imagination. Il serait mal fait.

Elle inclina la tête. Ce que lui disait Albert Chambry était vrai. Pourtant ses paroles ne pouvaient dissiper en elle l’impression de révolte et d’effroi, devant l’existence de machines qui était celle de ces êtres. Qu’elles eussent à travailler pour gagner leur pain quotidien, soit... Cela, c’était l’antique loi sous laquelle tous, plus ou moins, mais tous, étaient courbés. Seulement que ce labeur fût tel qu’il dût fatalement anéantir, peu à peu, en elles toute activité de pensée, cela lui semblait monstrueux, comme un crime.

Quelques jours plus tôt, elle plaignait Marguerite de sa vie de mère de famille, de maîtresse de maison, absorbée par mille détails matériels dont l’humilité lui paraissait lamentable. Mais cette existence, si austère fût-elle, était paradisiaque comparée à celle de ces malheureuses qui, éternellement condamnées à un labeur stupide, n’avaient pas le loisir d’être des mères pour les petits dont elles devaient gagner le pain.

Et sa pensée agitait toutes ces questions, tandis qu’elle avançait à travers les ateliers, distraite aux explications que donnait largement Lucien Chambry avec une compétence un peu autoritaire. Au passage, son regard inspectait les ouvrières qui semblaient affairées devant les métiers, mais, le groupe passé, se détournaient pour examiner les jeunes «dames» étrangères, avec des yeux de prolétaires fixés sur des patriciennes.

Albert Chambry, qui semblait s’être fait le guide particulier de France, voyant son expression attentive, s’était mis en devoir de lui expliquer, comme on explique à une femme, le jeu des engrenages dont elle semblait observer curieusement la marche. Même, il ne lui faisait pas grâce d’une visite à la machine à vapeur, dont il lui indiquait les diverses pièces, intéressé par ses propres explications.

A peine elle l’entendait. Que lui importait ce savant mécanisme? Devant toutes ces pièces métalliques, admirablement assemblées, elle ne voyait que les travailleurs qui les surveillaient, prisonniers tout le jour dans cette atmosphère brûlante, poudrée de charbon, où résonnait, sans arrêt, l’effrayante rumeur des machines...

Eux aussi, comme les ouvrières qu’elle venait de voir dans les ateliers, avaient une existence où, nécessairement, devait mourir leur intelligence... Rien ni personne, sans doute, n’éclairait leur monde obscur d’un peu de lumière. Et cependant d’autres êtres, des privilégiés par excellence, ceux-là, ne vivaient que pour faire de leur existence une source de jouissances, de plaisirs de toute sorte, tandis que toute une fourmilière humaine était soumise à un labeur qui meurtrissait les pensées bien autrement que les corps.

Soudain, comme elle ne répondait pas à une explication qu’il venait de lui donner, Albert Chambry eut conscience qu’elle ne l’écoutait pas. Une seconde, il observa l’air pensif qu’avait pris son visage; et de bonne grâce, il dit:

--Je vous ai fatiguée, n’est-ce pas, avec mes explications?... Voulez-vous m’excuser?... Je n’ai pas souvent l’honneur de me trouver dans la société d’artistes et de poètes, et je sais mal ce qui peut les intéresser. Je comprends que mes explications techniques vous paraissent bien arides!...

Elle secoua la tête, et comme tous se dirigeaient lentement vers le jardin, la visite achevée, elle dit:

--J’étais un peu distraite parce que je songeais à la terrible destinée de toutes les misérables qui travaillent là-bas.

--Terrible?... Mais en quoi?... Je vous assure que nous ne les rendons pas malheureuses!

--Vous, non. Mais la force des choses... Je trouve épouvantable que des créatures intelligentes soient condamnées, sous peine de mourir de faim, à un métier qui, forcément, tue en elles toute pensée... Il me semble que, maintenant, leur souvenir m’empêchera de jouir sans remords du bonheur que me donne mon propre travail, qui est un plaisir d’art...

De nouveau, il l’enveloppa d’un regard étonné. Décidément, il n’avait jamais rencontré de femme qui ressemblât à France Danestal... Pensif à son tour, il dit:

--Il est évident que, envisagée au point de vue où vous vous placez, l’existence de nos ouvrières doit paraître lamentable. Croyez que nous ne nous désintéressons pas autant que vous le supposez de leur vie morale. Pour les jeunes ouvriers et ouvrières, nous venons encore de créer deux patronages où nous nous efforcerons de les distraire avec des plaisirs honnêtes; et l’un des comptoirs de notre vente de charité est destiné à pourvoir à l’achat d’une bibliothèque que mon frère veut installer dans la salle des réunions dominicales.

Plus sympathique, le regard de France s’attacha sur Lucien Chambry qui s’arrêtait devant la porte de la grande maison d’habitation, pour en offrir l’entrée à Marguerite.

A la suite de sa sœur, elle pénétra dans le salon où, tout de suite, la petite Mme Chambry s’empressa pour les recevoir. C’était l’intérieur correct et bourgeois par excellence. De beaux meubles destinés à demeurer intacts pendant des générations successives, disposés soigneusement dans un ordre qui devait être immuable. Près de la fenêtre, ouverte sur la perspective du jardin, était disposé un métier à broder qui supportait une nappe de toile, ouvragée avec un art minutieux et compliqué, œuvre sans doute de la jeune femme. Laissant celle-ci causer avec Marguerite, Lucien Chambry s’était rapproché de France, avec qui il jugeait correct de parler un peu, en attendant le goûter.

--Vous avez été bien aimable, mademoiselle, de vous prêter ainsi à une visite qui n’était guère pour plaire à une artiste telle que vous.

--Pourquoi donc?

--Parce qu’il n’y a guère, ce me semble, matière à charmer un poète dans la vue de vulgaires travailleuses.

--Sans doute, les poètes transfigurent tout ce qu’ils voient. La visite de votre filature m’a, au contraire, tellement intéressée, que je n’oublierai jamais l’enseignement qui m’a été donné par le spectacle de toutes ces pauvres ouvrières...

Il eut la même exclamation que son frère, avec une nuance de mécontentement:

--Mais nos ouvrières ne sont nullement malheureuses. Leur travail leur fournit du pain.

France sourit un peu:

--Il y a aussi le pain de l’esprit qu’il ne leur donne pas... Jamais encore, je n’avais compris combien ont raison ceux qui tentent de le procurer à ces misérables!

Le regard un peu impératif de Lucien Chambry chercha celui de France.

--Qu’entendez-vous donc par le pain de l’esprit?

--Mais l’aliment qui le fait vivre, dont il a besoin, comme le corps lui-même!... Aussi c’est pourquoi je trouve une œuvre pie de travailler à développer un peu le niveau intellectuel de ces pauvres gens...

--Oui... par des lectures? des concerts?... Je sais qu’à Paris on a imaginé cela. A quoi bon?... Pour arriver à faire des déclassés, dégoûtés de leur vrai milieu!... C’est inutile et dangereux...

--Peut-être, si l’enseignement est donné d’une façon inintelligente, jeta France, impatientée du ton dogmatique et absolu de Lucien Chambry... Autrement non... Pourquoi serait-il mauvais de distraire un peu un être de sa misère quotidienne en lui révélant de belles œuvres, en l’aidant à les comprendre?

M. Chambry la regarda, stupéfait. Évidemment, il n’était pas habitué à ce qu’une femme, surtout une jeune fille, se permît de discuter ses opinions. Avec une condescendance où il entrait une sorte de dépit, il déclara:

--Ces braves gens n’apprécieraient pas du tout vos bonnes intentions, soyez-en persuadée. J’ai été, mieux que personne, à même d’étudier la classe ouvrière; je m’en suis beaucoup occupé; eh bien! j’ai la conviction, reposant sur des faits, que ce qu’il lui faut, ce sont des leçons pratiques pour la conduite ordinaire de la vie... Il faut développer chez ces êtres primitifs le sentiment moral; apprendre aux hommes l’économie, l’épargne, l’hygiène; aux femmes, la science du ménage, les soins pour leurs petits... Le reste, la connaissance d’un monde littéraire, artistique qui n’est pas pour eux, cette connaissance-là est inutile, je le répète, et j’ajouterai même mauvaise. Elle ouvre à leur esprit des aperçus qui ne peuvent, en définitive, que leur faire prendre en dégoût leur travail journalier. Croyez-moi, mademoiselle, je suis dans le vrai...

Il en était tellement convaincu, que France n’essaya même pas de lui répondre. Autant elle aimait la discussion avec un esprit accueillant à toutes les idées, autant elle la trouvait sans intérêt quand son interlocuteur était incapable d’admettre des opinions autres que les siennes propres.

D’ailleurs, le thé était prêt et Mme Chambry lui en apportait une tasse avec un sérieux de petite fille soigneuse de ne commettre aucune bévue. A tout instant, son regard cherchait celui de son mari, demandant une approbation. La conversation redevenait générale. A la demande de Marguerite, les enfants avaient été amenés.

Albert Chambry, qui avait écouté sans un mot pour intervenir, mais très attentif, la conversation de son frère et de France, se rapprocha de la jeune fille debout près de la table à thé. A belles dents, elle croquait une mince galette. Et avec son calme sourire, il demanda:

--Mon frère, n’est-il pas vrai, mademoiselle, ne vous a pas convaincue? Il va à l’encontre de toutes vos idées.

Elle, aussi, sourit:

--Je crois, en effet, que sur ce chapitre nous parlons des langues qui sont tout à fait étrangères l’une à l’autre. Monsieur votre frère ne songe qu’au pot-au-feu pour ses ouvrières; et moi, je suis peut-être trop préoccupée des roses que je voudrais auprès du pot-au-feu...

--Parce que vous êtes poète et que vous jugez la vie et les êtres à travers votre amour du beau.

Elle mordit sa lèvre que relevait une moue gamine et moqueuse.

--Quelle singulière créature vous tenez à faire de moi parce qu’il m’est arrivé d’écrire des vers pas trop mauvais! Je vous assure que, moi aussi, comme M. Chambry, je parle en connaissance de cause. Je possède, à Paris, une amie américaine qui est une fervente philanthrope. Elle m’a enrôlée sous sa bannière. A sa suite et à celle d’hommes très artistes, très bons, très généreux, j’ai pris part à ces concerts, à ces lectures d’œuvres littéraires que condamne si dédaigneusement monsieur votre frère. Et si vous aviez vu avec quel intérêt nous écoutaient ces simples, vous ne vous étonneriez plus que les appréciations de M. Chambry ne me découragent pas du tout et me laissent toute prête à reprendre ma modeste tâche!

Elle parlait gaiement, vibrante d’une conviction qui avivait l’éclat de son regard si bleu.

Il la contempla avec une sympathie où il y avait une curiosité presque naïve:

--Et moi qui me figurais qu’une _poétesse_, doublée d’une élégante femme du monde, devait vivre les yeux clos aux laideurs de la vie des pauvres!

--C’est-à-dire en parfaite égoïste... Ah! autant que je puis, j’essaie qu’il n’en soit pas ainsi... J’essaie de ne pas m’absorber trop dans mon amour pour les belles choses...

Elle s’arrêta court. Elle se souvenait que Rozenne lui avait reproché d’avoir voulu garder sa vie pour l’employer à un égoïste culte du beau, et elle revoyait son visage tourmenté tandis qu’il lui parlait... Un moment, elle fut très loin de ce salon provincial où s’échangeaient d’indifférents propos, toute sa pensée enfuie vers Rozenne, sans même qu’elle en eût conscience.

Mais la voix calme d’Albert Chambry la rappela à elle-même:

--Savez-vous ce que je pensais tout à l’heure en vous entendant soutenir si chaudement cette théorie que les pauvres ont besoin, eux aussi, de la manne intellectuelle?...

--Vous pensiez?...

--Qu’il était bien dommage que vous ne fussiez pas Amiénoise, car alors je vous aurais demandé, de temps en temps, pour mes ouvriers, l’aumône de votre temps... Et au lieu de cela, je ne puis que vous dire: «Vous retournez bientôt à Paris?»

--Oui, dans quelques jours...

--Et vous reviendrez?...

--Ah! je n’en peux rien savoir...

--Peut-être pour voir la fameuse vente de charité dont vous avez été si copieusement entretenue?... Ou, mieux encore, pour faire à nos humbles la charité de dire à cette vente quelques-uns de vos poèmes...

A son tour, elle le regarda stupéfaite. Puis elle se mit à rire.

--Mon Dieu, quelle étrange idée vous avez là! Si vous me connaissiez, vous sauriez qu’à peine dans un cercle intime, où je me sens en absolue communion d’âmes, je m’aventure à dire quelques-uns de mes vers...

--Alors, il me faut renoncer à vous rien demander?...

Il y avait un regret très sincère dans la voix d’Albert Chambry. Sur ses lèvres, à elle, courut le joli sourire, ironique et charmeur.

--Je suppose que mes «rêvasseries» vous sembleraient des billevesées...

--Que nous ne sommes pas dignes d’entendre, nous autres gens de province.

--Qui, sans doute, ne vous plairaient guère. Croyez-moi sur parole, je vous assure.

Il eût voulu insister, causer encore un instant au moins avec elle. Mais elle avait fini son thé et se rapprochait du cercle général où sa sœur l’appelait d’un signe, trouvant l’heure largement venue de prendre congé.

VII

Dès que la porte fut retombée derrière elles, Marguerite eut un coup d’œil d’excuse tendre vers sa sœur.

--Chérie, quelle visite, n’est-ce pas?... Ne m’en veuille pas trop de te l’avoir infligée... Je ne me doutais pas qu’elle pourrait être si longue!

--Guite, ne t’agite pas. Je ne me suis pas ennuyée du tout chez ces braves gens. Ils m’ont intéressée chacun en leur genre. Le docte Lucien est exaspérant; mais sa petite femme est touchante de modestie et de docilité; et le sage Albert a l’air d’un excellent jeune homme!

--S’il t’entendait, je crois qu’il ne serait pas autrement flatté.

France eut un rire gai.

--Parce que je lui rends justice?... Il serait bien difficile.

--Il y a manière et manière de rendre justice, glissa Marguerite. Et je trouve qu’en ce moment tu te montres très ingrate envers Albert Chambry.

--Pourquoi? interrogea France avec des yeux surpris.

Marguerite la regarda avec une affectueuse malice.

--Parce que tu parais tout à fait insensible à l’impression évidente que tu as produite sur lui.

--Elle m’est si indifférente, cette impression!

--Ah! ah! petite France, vous êtes à ce point blasée sur vos conquêtes?

--Oh! des conquêtes comme celles que nous faisons, malheureuses filles sans dot, ça ne vaut pas la peine de les remarquer même... N’en parlons pas, veux-tu? Guite... Causons plutôt de nos petites affaires et rentrons par les boulevards, non par la ville... J’aime tant ces grandes allées qui me donnent tout de suite une impression de campagne...

--Prends garde, France, tu finiras par froisser l’orgueil des Amiénois, s’ils apprennent que tu considères leur ville à peu près comme un grand village.

--Bah! ils n’en sauront rien!... Oh! voilà André! Quelle surprise!... Et avec lui, Claude Rozenne...

Une telle expression de plaisir éclaira les traits de Mme d’Humières que France en fut saisie. Quelle tendresse sa sœur gardait à l’homme dont la légèreté pourtant l’avait tant fait souffrir...

Peut-être, après tout, elle lui appartenait justement par tous les chagrins qu’elle avait acceptés de lui, pour l’amour de lui. Les cœurs qui se sont donnés à jamais possèdent sans doute d’intarissables trésors pour pardonner--et accepter le joug qui apparaissait à France si redoutable, alors que d’autres, pourtant, le trouvaient doux, semblait-il.

Confusément elle songeait à cela, tandis qu’elle regardait approcher les deux hommes.

Avec un sourire heureux, Marguerite s’exclama:

--Par quel hasard, André, es-tu dans nos parages?

--J’avais envie de marcher. J’ai rencontré Rozenne que j’ai entraîné et qui a reconnu France du plus loin que vous êtes apparues.

Il avait parlé si naturellement qu’elle ne put deviner s’il y avait une malicieuse intention dans sa phrase. Laissant Marguerite causer avec son mari, elle se prit à marcher en silence, les yeux arrêtés sur la perspective fuyante des boulevards dont les branches s’estompaient sous la brume verte des premières feuilles.

Mais elle ne pensait pas à cette éclosion printanière dont la fraîcheur, en d’autres jours, l’eût ravie. La soudaine présence de Rozenne réveillait trop impérieux en elle le souvenir de leur conversation, quelques jours plus tôt... Pourtant, il n’avait pas la physionomie douloureuse qu’elle lui avait vue alors. Au contraire, une expression presque gaie détendait ses traits, ressuscitant, pour un instant, le Rozenne d’autrefois--insouciant et jeune.

Comme au vieux temps, il s’était tout de suite mis à marcher près d’elle. Mais en ces heures enfuies elle avançait avec une âme étrangère à lui, sereine et libre... Aujourd’hui...

Sa pensée s’arrêta sous l’effort de sa volonté qui lui interdisait une inutile investigation. Et tout de suite, alors, d’un accent de conversation mondaine, elle commença:

--André vous a raconté que, tantôt, Marguerite et moi, tout comme de sages petites filles soucieuses de s’instruire, nous sommes allées visiter la filature de MM. Chambry?

--Alors, vous avez dû les combler d’aise, Lucien parce qu’il aura sûrement trouvé l’occasion de manifester son universelle compétence; le grave Albert parce que vous lui avez produit un effet foudroyant, si j’en juge d’après les quelques paroles dont il m’a honoré à votre sujet, il y a deux jours, quand je l’ai rencontré sur la route de Dury.

Le ton de Rozenne était sarcastique; et l’expression gaie de son visage avait disparu. Elle dit, avec le même imperceptible haussement d’épaules qui avait répondu à une semblable déclaration de Marguerite:

--Je crois que vous vous faites de singulières illusions sur l’état de «foudroiement» où vous voyez M. Albert Chambry. Il m’a paru en parfaite santé morale et m’a intéressée beaucoup par tout ce qu’il m’a raconté de ses ouvriers. Mais des beaux ateliers de MM. Chambry je suis sortie cependant remplie de compassion pour les pauvres créatures qui doivent y peiner et ravie de retrouver le jardin plein de soleil qui sentait bon le printemps... Le renouveau, vraiment, me grise un peu! Il me donne une soif de campagne, d’horizons sans fin, d’air vif, fleurant la verdure fraîche!... Vous ne pouvez imaginer combien, en ce moment, je trouverais délicieux de marcher en pleins champs, là-bas, dans les chemins déserts qui sont en haut de la ville, derrière la maison de Marguerite... d’y regarder le soleil couchant... et les paysages de féerie qu’il crée divinement!

Il l’avait écoutée sans la regarder... Et pourtant il voyait--avec quels yeux!--le dessin charmant du profil, l’éclair bleu du regard sous la grande capeline fleurie de muguet, la ligne caressante des lèvres entr’ouvertes. Et la voix un peu basse, il dit:

--A moi aussi, une telle promenade semblerait délicieuse!... Et si la seule volonté suffisait, vous seriez déjà transportée sur ces chemins que vous aimez et j’y marcherais près de vous... Ce qui me serait une douceur... Je sais maintenant ce que c’est que la compassion d’un cœur comme le vôtre..., mon amie...

Pour la première fois, il l’appelait de ce nom qu’il venait de prononcer d’un indéfinissable accent, avec une sorte de gravité tendre, amère, douloureuse. «Mon amie!» elle lui avait donné le droit de la nommer ainsi. Pourquoi avait-elle tressailli de l’entendre? et, peut-être parce qu’il lui avait ainsi parlé, sentait-elle, de nouveau, sourdre en elle la source vive de sa pitié pour lui, avec le désir passionné de lui faire un peu de bien?...

Comme s’il en avait eu l’intuition, il continuait, trouvant un apaisement à dire sa misère:

--Maintenant, je redoute à tel point d’être seul dans la campagne! Son silence me permet trop bien de me souvenir... Je m’y trouve, plus que partout ailleurs, face à face avec ce que, de toute ma volonté, j’essaie d’oublier... Ah! ce calme effroyable de la nature!... Il m’est presque aussi terrible que celui de la province... que je suis incapable de supporter plus de quelques jours.

--Ce qui veut dire que vous partez bientôt pour Paris, n’est-ce pas?

--Demain soir.

--Ah! demain...

Elle s’arrêta. Elle regardait vers le lointain fuyant de l’allée avec, soudain, une image dans les yeux: celle d’une très jolie femme dont les journaux illustrés avaient récemment reproduit le portrait, car elle venait de s’affirmer grande comédienne dans une création récente. Celle-là, mieux que n’importe quelle autre, savait consoler la misère de Claude Rozenne.

Quel besoin avait-elle, alors, d’en avoir elle-même souci?...

Machinalement, elle dit:

--Madame votre mère doit être triste de vous voir partir...

--Elle sait que je ne puis pas lui rester longtemps. C’est au-dessus de mes forces. Trouvez-moi égoïste, lâche, que sais-je? Mais c’est la vérité, quand j’ai vécu quelques jours près de la malheureuse petite créature que vous savez, dont la vue me parle sans cesse... du passé, il me faut, si je ne veux devenir fou, moi aussi... m’enfuir, retrouver la fièvre de la vie, m’en étourdir... Quelquefois jusqu’à l’ivresse, c’est vrai!... Il me faut sentir que, malgré tout, il me reste des jouissances qui font juger, même à des misérables de mon espèce, que l’existence a encore une saveur moins amère que la mort!

Elle ne répondit pas. Son regard, obstinément, considérait un vol d’hirondelles dans le ciel devenu rose... Elle savait bien comment Rozenne essayait d’oublier; et soudain cette idée semblait glacer en elle la compassion... Cependant pourquoi était-elle plus sévère pour lui que pour d’autres, alors qu’elle lui connaissait une excuse que les autres, sûrement, n’avaient pas?...

Confuses, ses impressions se heurtaient tandis qu’elle avançait près de Rozenne dans la paisible allée où de rares promeneurs les croisaient. Derrière eux, à quelques pas, Marguerite marchait, causant avec son mari... Mais elle et Rozenne les avaient oubliés. Étonné de son silence, il la regardait. Et parce qu’il connaissait toutes les expressions de son visage, il devina ce qu’elle pensait...

Presque bas alors, il dit, tout ensemble impératif et suppliant:

--Soyez-moi indulgente!... Que voulez-vous que je fasse de ma vie?... Je ne suis pas un saint... Je ne puis me cloîtrer dans la solitude; j’ai maintenant, je vous l’ai dit, la terreur de la solitude... Si vous connaissiez l’enfer que j’ai dû traverser, vous n’auriez plus le courage de me condamner! Vous vivez enfermée dans votre rêve de beauté... Vous ne savez pas ce que c’est d’avoir livré son cœur à une créature qui le torture en se jouant! Si, par hasard, un jour vient où l’on retrouve sa liberté, on ressemble à un pauvre être qui, ayant traversé un brasier, demeure avec l’épouvante de la fournaise, et des cicatrices que rien ne peut effacer!... Oh! ma sereine petite amie, ne me jugez pas et pardonnez-moi n’importe quelle folie parce que je suis un malheureux!

Elle murmura, inconsciente qu’une sorte de prière tremblait soudain dans sa voix:

--Il ne faut pas faire de folies... A quoi bon? Ce n’est pas là ce qui vous fera oublier ni vous consolera...

--Rien, vous entendez, _rien_ ne me consolera de ma vie gâchée!... J’appartiens maintenant au monde des misérables qui sont sans espoir, et je ne peux m’y résigner... Mais ne parlons plus de moi... La pitié dont vous voulez bien me faire la charité me rend trop lâche... Si j’osais, je vous adresserais une demande...

--Laquelle?

--M. d’Humières m’a dit que madame votre sœur veut bien aller voir ma pauvre vieille mère... Est-ce que vous consentiriez à l’accompagner?

Elle leva vers lui un regard étonné. Mais elle ne rencontra pas ses yeux qui regardaient au loin, droit devant lui.

Elle dit pensivement:

--Si je suis encore à Amiens quand Marguerite ira chez madame votre mère, je ferai volontiers ce que vous me demandez...

--Bien que vous ne compreniez pas pourquoi je vous le demande, n’est-ce pas? finit-il. Je sais que ma mère aura plaisir à vous voir... Vous l’avez spontanément conquise...

Il s’arrêta court. Elle se rappela le regret qu’elle avait deviné chez la vieille femme, voyant près de son fils une jeune fille... Doucement, elle dit:

--Ce qui ferait plus de plaisir encore à Mme Rozenne, ce serait, j’en suis bien sûre, que vous lui restiez quelques jours de plus...

--Cela, c’est impossible!... Il faut que je parte... Il le faut!

Pourquoi?... Était-il attendu? Ou était-ce seulement la paix accablante de la province qui le faisait fuir?... La double question traversa l’esprit de France. Mais il n’en put rien soupçonner. Marguerite se rapprochait. Il s’en aperçut; et alors, rapidement, il pria:

--A Paris, n’est-ce pas, vous garderez mon secret?... Je suis encore incapable d’être plaint ou raillé. Avec le temps seulement, je m’aguerrirai.

Elle eut un regard qui promettait le silence, car André était près d’eux. Et Rozenne, courtoisement, prit congé de Mme d’Humières; puis s’inclinant devant France, il lui serra la main dans une étreinte brève, mais si doucement forte qu’elle la sentit jusque dans son cœur.

Ce soir-là, le dîner fut particulièrement gai chez les d’Humières. André taquinait sa belle-sœur sur les perturbations évidentes, prétendait-il, qu’elle causait dans le ciel paisible d’Albert Chambry.

--Prenez garde, France, il va vous disputer à votre grand flirt, Claude Rozenne.

Elle eut un tressaillement d’impatience:

--André, ne dites donc pas de pareilles folies!

--Des folies... hum! hum!... Enfin, laissons Rozenne puisque vous le souhaitez et plaignons seulement Chambry qui va rester en sa bonne ville d’Amiens, avec le souvenir d’une trop séduisante Parisienne, retournée dans son paradis...

--Son paradis, c’est Paris?... André, vous devenez tout à fait lyrique.

--Ah! oui, c’est un paradis après lequel je soupire!... Quand donc me sera-t-il donné d’y vivre!

Marguerite, avec une malice joyeuse, glissa, tout en surveillant Bob qui barbouillait son assiette de confitures:

--Mon pauvre André, quelle figure y feraient de petites gens comme nous!

--Bah! chérie, tu es une telle fée que, grâce à toi, nous arriverions peut-être à ce que cette figure fût brillante...

--Ce serait, je le crains, trop demander à la fée qui n’a pas de baguette magique pouvant lui donner des rentes, ou même, tout simplement, le costume nouveau dont elle aurait fort besoin pour être un brin élégante!

--Guite, pourquoi ne l’achètes-tu pas, ce costume? dit France, affectueuse.

La jeune femme sourit:

--Parce que mes petits ont tellement grandi depuis l’année dernière qu’il me faut les rhabiller des pieds à la tête... Puis, nous avons eu nos frais de déménagement... Alors ma belle robe neuve sera pour l’hiver prochain... si mes ressources me le permettent!

Elle parlait gaiement, sans nul regret de la fortune qui lui manquait. France pensa à Colette, insatiable de luxe; Colette, à qui l’admiration fervente de son mari offrait chaque année, pour ses toilettes, des sommes bien supérieures au revenu entier du ménage d’Humières; Colette, qui se délectait à remplir brillamment son personnage de divinité mondaine et ne connaissait d’autre préoccupation que le souci constant de ses succès de femme. Ainsi elle possédait la destinée qu’elle avait si âprement souhaitée; une destinée que France jugeait mesquine et misérable, indigne d’être comparée même à l’humble bonheur de Marguerite, créé par son amour dévoué.

Tout bas, France songeait, regardant la jeune femme qui, en hâte, pliait sa serviette pour aller coucher les petits.

--S’il me fallait choisir, que prendrais-je, l’existence de Colette ou celle de Marguerite?... Ah! ni l’une ni l’autre ne me tentent!... Quelle âme ai-je donc?... Suis-je insensible, ou lâche, ou trop exigeante?... Colette est heureuse, très heureuse... Marguerite semble l’être aussi... Moi... mais moi, je le suis aussi..., autrement encore...

L’était-elle vraiment ainsi qu’elle le croyait, avec tant de sincérité, deux mois plus tôt? Avait-elle toujours absolue la certitude que sa destinée n’aurait pu être meilleure, qu’elle n’avait rien à regretter ni à souhaiter?...

Inconsciemment, elle fit un mouvement de tête, comme pour chasser une pensée importune; et elle entendit alors son beau-frère qui interrogeait, un peu impatient:

--Marguerite, pourquoi es-tu si pressée de te sauver en haut?

--Pour mettre les enfants au lit; il est huit heures.

--Et tu ne peux laisser ta bonne faire cela?

--Il faut qu’elle dîne, tu le sais bien, et qu’elle s’occupe de son ménage du soir, dit paisiblement Marguerite.

--Eh bien! elle dînerait un quart d’heure plus tard... Il est insipide de te voir toujours absorbée par une foule d’occupations que tu te crées à plaisir!

--Non, pas à plaisir, parce qu’il le faut, corrigea Marguerite avec douceur. Tu m’excuses, France?

--Chérie, veux-tu que j’aille t’aider?

--Non, merci, c’est inutile, j’ai l’habitude de coucher seule mes petits... Je te confie André pour qu’il attende sagement mon retour, sans maugréer contre nos poussins. Ah! mon Dieu, voilà Bébé qui se réveille; je l’entends crier. Elle réclame son lait... Vite, les enfants, montons.

Rapidement, elle les envoyait présenter leur front à France et à leur père; puis elle les fit sortir et, dans l’escalier, résonna son pas hâté, avec le piétinement des deux petits.

Les traits d’André s’étaient rembrunis; et un peu ironique il jeta, se levant pour suivre France dans le salon:

--Et voilà pourtant ce que le mariage fait d’une femme!

--Vous voulez dire une mère admirable et la plus dévouée des épouses! riposta France, vertement.

--Dites mieux, une nourrice absorbée par toute sorte de soins stupides pour ses poupons. Ah! France, comme vous avez mille fois raison de ne pas vous marier!... Restez la femme d’élégance et de poésie que vous êtes pour la joie de nos yeux et de notre esprit!...

--André, vous perdez un peu la tête... Je l’espère, du moins... pour oser dire de pareilles inepties!... Comment pouvez-vous comparer la vie de Marguerite à la mienne, inutile aux autres, égoïstement remplie par les soucis de ma propre satisfaction!

Elle ne continua pas, frappée soudain par l’idée qu’elle venait de juger son existence comme l’avait fait Rozenne lui-même.

André d’Humières n’avait pas répondu, un peu saisi de la vive réponse de la jeune fille. Il avait parlé dans un mouvement d’humeur, parce qu’il supportait mal ce qui lui rappelait l’exiguïté de ses ressources... Mais avec les années il avait appris à connaître tout ce que valait la femme qui s’était donnée à lui pour la peine, plus encore que pour la joie...

Dans le salon, un silence régna. André, comme France, songeait. Elle regardait vers le ciel de printemps qui se découpait étoilé dans le cadre de la fenêtre. Du jardin, un souffle tiède arrivait qui sentait la jeune verdure et les violettes.

--France, vous avez très mauvaise opinion de moi, vous me jugez fort mal, n’est-ce pas?

Elle tressaillit. Sa pensée lui avait, de nouveau, échappé et s’attachait anxieusement à ce problème de sa destinée que, depuis quelque temps, les circonstances évoquaient pour elle, avec une insistance qui la troublait un peu. Alors elle s’aperçut qu’une fois encore elle venait de songer à la responsabilité que Rozenne lui donnait dans son malheur. Impatiente, elle mordit sa lèvre; et aussitôt, elle dit hâtivement:

--Je ne vous juge pas mal, je crois, André.

--En êtes-vous bien sûre?...

Hésitant un peu, elle continua:

--Autrefois, c’est vrai, je vous en ai voulu de n’être pas pour Marguerite tout ce qu’elle méritait que vous fussiez...

--C’est-à-dire?... interrogea-t-il avec une espèce de gravité bien inaccoutumée chez lui. Dites, France, j’aime mieux savoir pour ne plus mériter à l’avenir des reproches trop justes.

Sincère, elle avoua:

--Je vous en voulais d’accepter que Marguerite prît toujours pour elle la peine, le souci, les ennuis, n’ayant d’autre pensée que de vous simplifier l’existence autant qu’il dépendait d’elle... Ce que vous paraissiez trouver tout naturel... Je parle au passé, André.

--Autrement dit, vous me trouviez un parfait spécimen d’égoïste?

L’ombre d’un sourire un peu amer passa sur les lèvres de France. Son regard demeurait attaché sur le ciel obscur où montait un lumineux croissant qui poudrait de clarté l’allée du jardin.

--Peut-être est-ce ainsi que je vous jugeais... Et je n’en avais guère le droit, moi qui toute la première ne songeais qu’à mon propre bonheur...

Du même accent pensif et sérieux, il dit:

--Vous n’aviez pas, comme moi, charge d’âme... Vous n’aviez pas accepté le don d’un cœur venu à vous plein de foi, de dévouement, d’amour; qui méritait de tout recevoir pour tout ce qu’il apportait...

Le don d’un cœur!... A elle aussi, il avait été offert, en ces jours morts, qu’aucune volonté ne pouvait ressusciter...

Elle secoua la tête pour fuir la hantise du souvenir et cessa de regarder vers la nuit printanière. André était debout devant la cheminée et la lumière de la lampe éclairait, presque violemment, ses traits dont l’expression avait changé. Tout à coup il semblait avoir, non pas vieilli, mais mûri de plusieurs années.

--Vous avez eu raison, France, d’être sévère pour moi. Je ne méritais pas mieux. Mon excuse pitoyable, c’est que je ne comprenais pas quel trésor m’avait été donné... Je ne savais pas ce que c’est qu’une femme comme Marguerite...

--Mais enfin, vous l’avez compris, n’est-ce pas, André?

--Oui, je l’espère... Et par la grâce de son amour, si fidèle que rien n’a pu le lasser, rien!... C’est à Villers, il y a cinq ans, que j’ai eu la révélation inoubliable de tout ce qu’elle valait... pendant une crise difficile qu’il nous fallait traverser, par ma faute...

France pensa qu’il devait faire allusion à sa folle perte au jeu, le jour du _Grand Prix_ de Deauville; mais elle n’en trahit rien et demeura attentive, assise dans l’ombre.

--Quand j’ai vu Marguerite si courageuse, si patiente, j’ai eu, pour la première fois, conscience d’être, près d’elle, une espèce de monstre moral; et, en même temps, j’ai éprouvé pour elle une admiration et une estime qui n’égalaient que le sentiment de ma propre indignité. Vous voyez, France, que je suis bien de votre avis en ce qui me concerne et je vous l’avoue humblement, pour me réhabiliter un peu à vos yeux...

Elle le regarda avec une sympathie amicale que, rarement, elle avait éprouvée pour lui ainsi.

--André, vous êtes tout réhabilité parce que vous pensez maintenant, comme moi, que Marguerite, si oublieuse d’elle-même, toujours, mérite bien que les autres, à leur tour, pensent à elle sans cesse...

Souriant un peu, André dit avec sa bonne grâce séduisante:

--France, je vous assure que je fais de mon mieux; mais c’est très difficile de dépouiller le vieil homme!... Je suis tellement habitué à être gâté par elle qui semble trouver cela la chose la plus naturelle du monde, que j’ai beaucoup de peine à ne pas me laisser faire tout simplement.

France eut un rire léger.

--Laissez-vous faire, mais rendez gâterie pour gâterie. Cela lui semblera si bon!... Aimez-la autant qu’elle désirait l’être quand elle était votre précieuse petite fiancée, et elle aura sa part de bonheur... Je vous remercie beaucoup, André, de m’avoir parlé comme vous venez de le faire. Vous m’avez donné une très grande joie, parce qu’il me semble que Marguerite va être enfin heureuse, comme je le désire... de toute mon âme!

--Et comme je le souhaite, France, autant que vous-même...

--Alors, tout est bien, dit-elle lentement, avec une sorte de gravité.

Il inclina la tête: et tous deux, alors, demeurèrent silencieux, songeant à mille choses du passé et de l’avenir.

Au dehors, le jardin était maintenant baigné d’une lueur d’argent et la rosée perlait la pelouse. Les murs avaient des lignes très nettes sur le ciel lumineux. La brise soufflait plus forte, et, dans le salon, faisait doucement battre comme une aile la mousseline d’un rideau... Les minutes coulèrent. La pendule sonna l’heure. France tressaillit ainsi que dans un réveil.

--Neuf heures déjà!... Comme Marguerite est longue à revenir!... Peut-être elle est retenue auprès des enfants. Je vais voir...

Elle se levait. André dit alors, il avait repris son accent habituel:

--En vous attendant toutes deux, je vais fumer dans le jardin.

Très doucement, pour ne pas réveiller les petits, France monta au premier étage que le silence enveloppait. La même clarté blanche qui ruisselait sur le jardin inondait aussi l’étroit couloir. A travers les vitres, France aperçut son beau-frère qui suivait lentement la petite allée dont les cailloux luisaient, un peu humides. Le feu de son cigare brillait en un point clair.

A quoi songeait-il?... Peut-être encore à la femme qu’il commençait à savoir aimer comme l’_Unique_?... Un jour allait venir où, l’un par l’autre, ils seraient heureux infiniment.

France appuya son front contre les vitres, comme pour écraser des pensées confuses qu’elle avait l’instinctive crainte de voir se préciser... L’amour, c’était donc la source par excellence du bonheur!... Un bonheur supérieur à celui dont elle-même vivait depuis des années, n’en désirant pas d’autre... Un bonheur fugitif, redoutable, fragile, criminel parfois même, soit; mais un bonheur tel que, pour le goûter, nul sacrifice n’arrêtait ceux que la soif en possédait... Elle le savait bien. Elle en avait tant d’exemples dans le monde où elle se mouvait!

L’amour, il donnait la joie à Paul Asseline, épousé pour sa fortune seulement... L’amour, il avait été le viatique de Marguerite et il avait transfiguré son humble vie... Mais aussi, il avait dévasté celle de Rozenne, dont il était le maître, quand il le jetait, la volonté morte, vers cette femme qui, sans scrupule, préparait son malheur.

L’amour... Était-ce donc lui encore qui, jadis, amenait près d’elle ce même Rozenne, par qui elle eût été adorée si elle l’avait voulu, disait-il.

Avec un tressaillement elle se redressa, écartant son front de la vitre. Cette nuit de printemps la faisait déraisonner. Comment pouvait-elle s’abandonner ainsi à ces rêvasseries de pensionnaire romanesque et pourquoi s’y attardait-elle stupidement, au lieu d’aller retrouver Marguerite?...

Impatiente, elle se détourna du clair de lune enchanté et se dirigea vers la chambre des enfants. Avec précaution, elle entr’ouvrit la porte. Sous la frêle clarté de la veilleuse, elle aperçut sa sœur, assise auprès du lit d’Étiennette, le visage tourné vers la forme mince qui soulevait la couverture. A la vue de France, Mme d’Humières se dressa un peu et murmura:

--Comment, c’est toi, chérie?... Tu te demandais ce que j’étais devenue?... Étiennette s’est réveillée et j’attendais, pour aller te retrouver, qu’elle fût bien rendormie...

France s’était approchée du petit lit; silencieuse près de sa sœur, elle contemplait l’enfant. Sous la lumière voilée, elle distinguait le duvet clair des cheveux, la rondeur de la joue, les lèvres entr’ouvertes, la main menue qui serrait la couverture...

Et tout à coup la pensée lui vint, imprévue, de cet autre petit qui dormait dans une maison presque voisine, réprouvé de son père, n’ayant pour veiller sur ses nuits troublées qu’une pauvre vieille femme, tandis que la mère était loin, et non pas seulement séparée par la distance, mais par l’abîme de sa raison perdue... Alors, France eut infiniment pitié de ce petit, comme elle avait eu pitié du père...

Marguerite s’était penchée vers le lit pour voir si l’enfant dormait bien; et son visage avait une telle expression de sollicitude joyeuse et tendre que France lui murmura:

--Comme tes enfants te rendent heureuse, ma chérie!...

--Pas seulement les enfants, France, mais lui aussi, André...

Oui, lui aussi, c’était vrai, parce qu’il entendait maintenant le divin appel de ce cœur aimant. Le jour approchait où ils iraient dans la vie comme les bénis qui sont deux en une seule âme...

Et soudain France se sentit toute seule dans l’existence.

VIII

A son ordinaire, Mme Danestal était en courses et visites avec Colette; et France qui rentrait pensa, regardant la pendule du salon, qu’elle pouvait espérer une heure de pleine liberté pour faire de la musique tout à son gré, sans être incessamment dérangée par sa mère qui n’avait jamais cure qu’elle fût occupée.

Parce que, la veille, il y avait eu réception pour quelques hôtes de choix, la pièce, riche de meubles artistiques, demeurait somptueusement fleurie, les roses de juin épanouies en profusion dans ces vases précieux qu’affectionnait le goût de Robert Danestal. Mais quelques-unes déjà s’effeuillaient et leurs pétales jaunissants se mouraient sur la soie des tapis, distillant une senteur capiteuse. Pourtant, du balcon s’épandait un souffle d’air chaud, sous le store encore baissé que le soleil poudrait d’or, en descendant vers l’horizon, sous la menace de lourdes nuées d’orage.

France s’assit devant le piano à queue, mais elle ne joua pas. Elle se mit à feuilleter un cahier de mélodies un peu étranges que, la veille même, elle avait entendu exécuter par leur auteur, un Norvégien, qui, très empressé à lui être agréable, les lui avait envoyées le matin même.

--Tout simplement parce qu’il sait combien j’aime la musique et qu’il m’a vue intéressée par la sienne, avait-elle répondu aux réflexions de Mme Danestal qui, hantée par le désir de la marier, voyait des intentions matrimoniales dans le plus insignifiant hommage offert à sa fille...

Mais sincère avec elle-même, France savait parfaitement que son charme de femme, tout autant que ses dons d’artiste, avait séduit le robuste garçon du Nord pour qui elle était la révélation d’une race féminine qu’il ne connaissait pas encore. Et de même elle savait que la soirée de la veille avait été pour elle un de ces succès dont les moins vaniteuses ont conscience...

Elle avait eu l’impression qu’il en serait ainsi quand elle s’était regardée dans la glace, au moment de quitter sa chambre, svelte dans sa longue robe de crêpe de Chine blanc qui la modelait avec une hardiesse discrète; car elle avait, en toute simplicité, la coquetterie de sa forme très pure, comme les sculpteurs ont l’amour des belles lignes.

Les yeux arrêtés sur l’image que reflétait la glace, elle avait murmuré, comme s’il se fût agi d’une étrangère:

--Tiens, je suis jolie, ce soir!

Et s’il lui avait fallu, pour la convaincre qu’elle ne se trompait pas, l’approbation d’autrui, le seul regard de Rozenne surpris par hasard sur elle, eût suffi pour lui dire que, ce soir-là, même à Colette, elle pouvait être comparée...

Rozenne... Qu’il avait encore été bizarre avec elle, la veille!... Sa pensée ramenée vers lui, elle ne songeait plus aux mélodies qu’elle avait voulu revoir. D’un geste distrait elle reposa le cahier; et, les mains jointes sur le bois du piano, elle réfléchit... Rozenne avait dû arriver dans la soirée, vers dix heures et demie, tandis qu’elle écoutait, avec un plaisir, évident sans doute, la musique originale de Peer Stavensend. Elle ne l’avait pas vu entrer. Encore un long moment, elle était restée à causer avec le compositeur, qui la retenait, sans qu’elle éprouvât d’ailleurs le désir d’interrompre une conversation qui l’intéressait profondément, puisque c’était un échange d’idées et d’impressions sur la composition musicale...

--Combien de temps ai-je pu causer ainsi avec Stavensend?... Vingt minutes, peut-être? songea-t-elle les yeux arrêtés sur le battement léger du store que la brise soulevait.

Tout à coup, tournant la tête pour répondre à une question de sa mère, elle avait aperçu Rozenne qui la regardait... Et, dans les yeux, il avait cette expression qui, bien autrement que les paroles, dit à une femme qu’elle est mieux que belle...

Mais, en même temps, elle avait remarqué que son visage était celui des mauvais jours, un visage douloureux et révolté qu’elle avait appris à reconnaître, même sous le masque impassible que le monde imposait.

Tout de suite, d’instinct, elle aurait voulu aller à lui, qui ne venait pas même la saluer cependant. Mais elle était prisonnière des convenances et elle se devait d’abord aux hôtes de son père, des lettrés illustres, des maîtres artistes qui la recherchaient avec une attention flatteuse.

Quand elle avait pu, enfin, se trouver près de Claude, elle lui avait demandé, rieuse et amicale:

--Alors, décidément, vous ne voulez pas même m’honorer d’un pauvre salut?

--Je me serais fait scrupule de vous enlever à des admirations qui paraissent vous charmer!

Lui, ne souriait pas; et son accent était âprement ironique. Elle avait riposté:

--Ne parlez pas ainsi, vous auriez l’air jaloux! Et les amis, vous savez, n’ont pas le droit d’être jaloux!

--Je le suis, moi; et je ne partage mes amis avec personne...

Elle avait pensé:

«Mais les vôtres doivent être moins exclusifs!»

Seulement, ses lèvres n’avaient pas articulé de telles paroles. Elle avait dit simplement.

--Je n’aime pas, moi, les amitiés tyranniques...

Sa voix avait quelque chose d’un peu dur; elle l’avait senti et, tout de suite, regretté... Alors, avec la grâce caressante que, inconsciemment, elle apportait maintenant dans leurs rapports, elle avait repris, la voix changée:

--Nous nous disputons comme des enfants! Faisons la paix, voulez-vous?

Il avait eu un haussement d’épaules, avait murmuré:

--A quoi bon?...

Puis il s’était détourné, profitant de ce que Mme Danestal appelait de nouveau sa fille.

Un moment après, elle avait constaté qu’il n’était plus dans le salon. Et un regret, aigu à en devenir une souffrance, l’avait meurtrie qu’il fût ainsi parti, irrité contre elle, si injustement!

Très bas, ses lèvres articulèrent, tandis que ses doigts erraient sur le piano, le murmure des notes berçant sa songerie:

--Comme il est bizarre avec moi, quelquefois!

Ah! oui, bien bizarre! fantasque d’humeur, parfois rude et agressif sous les dehors d’une politesse froide; et pourtant, prodigue d’attentions délicates, toujours... Si attirant d’esprit avec sa pensée admirablement ouverte et sa sensibilité d’artiste; et de cœur aussi, car il savait trouver des mots exquis pour lui montrer sa reconnaissance de la sympathie profonde qu’elle lui donnait, depuis qu’elle savait...

Il ne faisait jamais allusion au tragique événement qui pesait sur sa vie; et, pas davantage, il ne parlait de son fils. Mais cette connaissance qu’elle avait de son lugubre secret semblait avoir noué entre eux un lien dont elle avait conscience--et lui aussi... Vraiment, pour lui, elle paraissait être devenue l’amie par excellence, à laquelle il trouvait bienfaisant et doux de venir;--à certaines heures surtout, quand il avait trop torturante l’angoisse du souvenir... Jalousement alors, il appelait sa présence, il cherchait le baume de sa compassion, l’apaisement d’une causerie qui l’arrachait à lui-même, le distrayait, berçait sa désespérance...

A elle, ces causeries révélaient quelles profondeurs le malheur avait mises en sa pensée. L’épreuve l’avait guéri de son insouciance, avait mûri et élargi son esprit de dilettante, élevé sa conception de la vie, éveillant, en lui, une source vive de sympathie, que des actes trahissaient, pour la misère des destinées humaines.

Si mal qu’il vécût, au gré des gens d’une rigoureuse sagesse, elle savait bien que Claude Rozenne avait, à l’heure présente, une valeur morale bien supérieure à celle que possédait le nonchalant Rozenne d’autrefois.

Et c’est pourquoi, sans doute, elle trouvait une saveur qu’elle ne se dissimulait pas à cette amitié d’homme entrée tout à coup dans sa vie; pourquoi elle pardonnait à Rozenne la dualité de son existence sentimentale qu’il partageait entre elle et d’autres auxquelles il ne donnait pas la meilleure part... C’est pourquoi elle ne s’irritait pas qu’une destinée étrangère vînt ainsi frôler la sienne, s’y mêler avec une mystérieuse force qu’elle subissait sans révolte... Toujours, pour faire du bien à une créature éprouvée, elle avait été prête à donner de son âme sans compter.

Cette fois, du moins, la charité lui était bien facile et apportait dans sa vie un rayonnement qui l’enivrait subtilement. Elle ne se rappelait pas avoir, depuis bien des années, passé un printemps comparable à celui qui venait de s’écouler, ni possédé une pareille intensité de vie intérieure; ni joui, avec cette force délicieuse, de tout ce qui la charmait ou de ce qu’elle aimait...

Et sans penser à l’avenir, confiante, elle se laissait emporter par la course des jours, reconnaissante parce qu’ils étaient bons...

... Ses doigts modulaient au gré de sa songerie...

Mais, tout à coup, elle s’interrompit, avec la sensation qu’elle n’était plus seule dans la pièce. Elle se détourna, regardant autour d’elle... Alors, à l’entrée du salon, adossé au mur, elle aperçut Rozenne...

Un choc la secoua. Les prunelles un peu dilatées par la surprise, elle le contemplait:

--Comment, vous êtes là?... Depuis longtemps?...

--Non, depuis un instant... J’apportais pour votre père des croquis que je lui avais promis hier soir. J’ai entendu votre piano... Et je suis entré pour vous offrir quelques fleurs qui m’avaient tenté pour vous...

Sur une table, il y avait en effet une gerbe d’admirables œillets qu’il venait, sans doute, d’y poser.

Elle eut une exclamation ravie:

--Oh! qu’ils sont beaux!

Dans la chair odorante des pétales, elle enfouissait son visage, si avidement que des gouttelettes d’eau mouillèrent ses lèvres.

Quand elle releva la tête, elle souriait d’un joli sourire affectueux où était un peu de malice:

--Ce sont les fleurs de la réconciliation, n’est-ce pas?... Pourquoi êtes-vous parti sans me dire adieu, hier, comme si vous étiez fâché après moi de... je ne sais quoi?...

Elle lui tendait sa main qui gardait le parfum des œillets dont elle avait doucement caressé les pétales. Il se pencha et baisa ses doigts. Puis, la regardant, il dit:

--Parce que j’étais à bout de résignation, de patience... de vertu... Mettez le mot que vous voudrez!

Elle s’était rassise sur le tabouret de piano; les plis légers de sa robe, d’un bleu pâle de lavande, ruisselaient autour d’elle; et elle l’écoutait, regardant droit devant elle, vers les sombres iris, au cœur tigré d’or, qui se dressaient sur la cheminée.

Quand il se tut, elle répliqua tout de suite, du même accent où elle mettait volontairement un badinage gai:

--Avouez, en toute humilité, que vous avez montré, hier soir, un détestable caractère, sans motif... Et n’en parlons plus.

--Sans motifs? vous pensez, répéta-t-il amèrement. Croyez-vous qu’il y ait beaucoup d’hommes qui, ayant... une amie telle que vous, accepteraient de bonne grâce de la voir accaparée par d’autres... de la voir surtout se laisser très volontiers accaparer!

Elle ne voulut relever que les derniers mots de Rozenne; et, tout en détachant, de la gerbe, quelques œillets qu’elle glissa dans sa ceinture, elle dit, très simple:

--C’est vrai, les opinions musicales de Stavensend m’intéressaient beaucoup... Et elles vous auraient intéressé également si, au lieu de bouder dans votre coin, vous étiez venu gentiment causer avec nous!... Vous n’avez pas entendu ses mélodies?... Voulez-vous que je vous en chante quelques-unes, pour vous tout seul?... J’ai encore un petit instant de liberté!

--Pourquoi «petit»?

--Parce que... C’est toute une histoire... Asseyez-vous là, près du piano, et je vous la conte en deux mots... Imaginez-vous que, ces jours-ci, j’ai reçu une lettre de Marguerite m’adressant, au nom des Chambry, une bien singulière demande, celle de faire entendre, au concert de la vente de charité qui aura lieu le 22 juin, mon poème de _l’Eau dormante_, avec la musique dont je l’ai agrémenté... Cela, pour l’amour des pauvres!... Vous pensez bien que j’avais décliné l’honneur trop grand... Et puis, sur de nouvelles instances, de plus en plus pressantes, j’ai faibli et promis de demander à Marceline Herrène qui a récité _l’Eau dormante_, il y a trois semaines, chez Colette, si elle consentirait à la redire à Amiens, par charité! Elle doit venir à six heures m’apporter sa réponse. Vous comprenez maintenant pourquoi je vous disais n’avoir qu’un moment pour vous faire de la musique.

--Oui, je comprends que vous êtes insaisissable toujours et qu’il ne m’est presque jamais donné de vous voir à mon gré, mon amie...

Oh! ce nom! toujours il la faisait tressaillir, à cause de l’indéfinissable accent dont Rozenne le disait, avec une sorte de douceur tendre, qui lui donnait la même sensation qu’un baiser très aimant mis sur son front ou sur ses cheveux. En l’entendant, elle avait l’impression d’être chère encore à Claude Rozenne... Et cela lui semblait bon...

Mais, avec une instinctive volonté de fuir un charme qu’elle ne voulait pas subir, elle ouvrit le cahier des mélodies et le feuilleta. Alors, tout de suite, la musique l’envoûta et elle redevint maîtresse d’elle-même.

Il le sentit et une angoisse crispa tout son être, de l’avoir si près de lui, et pourtant lointaine, dans cette pièce solitaire, où la senteur trop forte des fleurs lui montait au cerveau comme une ivresse. Debout près d’elle, il la contemplait, fine sous le voile de sa robe pâle. Sur la floraison pourpre d’une gerbe de pivoines, le profil expressif se découpait d’un trait délicat, le regard voilé par l’épaisseur sombre des cils ourlés d’or, les lèvres entrouvertes, un peu humides car elle les mouillait, par instants, d’un preste petit mouvement de la langue, très jeune.

Elle, absorbée par la musique, ne songeait guère à observer Rozenne. Elle disait, indiquant deux pages du cahier qu’elle feuilletait:

--Écoutez ces mélodies-là. Elles sont exquises!

A mi-voix, elle les commença; et ce quelque chose de contenu que prenait ainsi son accent donnait une émouvante intimité aux brèves chansons d’amour, passionnément plaintives et tendres, que la musique modulait en sonorités inattendues, d’une expression rare...

Toute vibrante, elle s’arrêta pour demander:

--N’est-ce pas que ces deux pièces sont de vrais petits chefs-d’œuvre?

Il ne répondit pas. Elle leva la tête, surprise, une question aux lèvres. Mais elle se tut... Dans le regard de Rozenne qui rencontrait le sien, elle apercevait cette lueur profonde, trouble et brûlante, qu’elle avait surprise déjà en d’autres regards arrêtés sur elle--expressive plus encore que l’aveu des lèvres... Seulement dans les yeux de Rozenne il y avait, de plus, quelque chose de douloureux et de désespéré, de suppliant...

Et une pensée bouleversa son âme:

--Il m’aime!... Il m’aime plus encore qu’autrefois!

Elle eut la sensation d’une clarté qui l’éblouissait et dont elle avait peur--que cependant elle souhaitait ne pas voir s’éteindre...

Et ce fut une seconde telle que jamais encore elle n’en avait vécu de semblable--enivrante à lui donner le vertige, splendide comme ce couchant, pareil à une gloire, dont elle voyait luire le reflet d’or incandescent.

Mais aussitôt jaillit dans sa pensée le souvenir de la misérable créature à qui Rozenne était lié... Et la clarté merveilleuse s’éteignit...

D’un geste vif elle referma le cahier et se leva. Un frémissement ébranlait tous ses nerfs. Elle respira profondément, avec un besoin d’air pur... Puis, d’un accent assourdi un peu, elle dit:

--Et maintenant, laissons la musique, n’est-ce pas?... Je voudrais, puisque Marceline est en retard, vous lire les vers que j’ai retravaillés dans le sens que vous m’avez indiqué... Mais, auparavant, montrez-moi les croquis nouveaux que vous apportez.

Instinctivement elle allait vers le balcon et releva le store. La lumière du couchant envahit victorieusement la pièce avec une bouffée d’air chaud qui emporta une seconde la senteur capiteuse des fleurs.

Alors, elle vit Rozenne, debout aussi, le visage altéré, une contraction aux lèvres, comme s’il eût voulu arrêter d’inutiles paroles, et dans ses yeux, dont elle aimait le regard, cette expression qui attirait à lui toute son âme...

Elle eut peur un peu... de lui... d’elle?... Sa pensée n’aurait pu préciser. Presque impérative, elle répéta:

--Montrez-moi vos croquis!

Il prit le portefeuille qu’il avait, en arrivant, jeté sur une table et le lui tendit, sans un mot.

Comme si la pensée de Rozenne était devenue pour elle un livre ouvert, elle y voyait clairement, en cette minute, un détachement absolu pour les œuvres nées de son cerveau. Celles qu’il lui montrait, parce qu’elle le voulait, n’existaient même plus pour lui. Seule, une créature l’absorbait tout entier... Et cette créature, elle en avait l’intuition souveraine, en cet instant, c’était elle-même... Les mêmes mots alors palpitèrent éperdument en son cœur: «Il m’aime!... Il m’aime!...»

Ses doigts tourmentaient les œillets glissés dans sa ceinture. Elle se pencha vers le portefeuille qu’il lui avait ouvert, sur le piano à queue. Restée debout, elle regardait les feuilles, avec un effort pour fixer sa pensée qui lui échappait.

Tout à coup, pourtant, son attention se tendit... Un détail la frappait impérieusement, auquel, dans son trouble, d’abord, elle n’avait pas pris garde... Mais elle ne se trompait pas... Cette jeune femme qui apparaissait presque sur chacune des esquisses... c’était elle-même, elle-même poétisée par le rêve d’un artiste, telle une créature de songe, soit; mais cependant si reconnaissable! Et avant que sa volonté eût fermé ses lèvres, elle avait laissé échapper:

--Comme cette femme me ressemble! Vous m’avez fait poser sans me le dire, n’est-ce pas?... Avouez-le. Pourquoi vous êtes-vous permis cela?

Sans la regarder, il dit:

--Il s’agissait d’une œuvre de votre père...

Elle ne souriait plus. Pourtant, elle reprit d’un ton qu’elle s’efforçait de rendre léger:

--Alors, cette ressemblance est volontaire?

Il secoua la tête.

--Non, elle n’est pas volontaire... Je n’en avais pas conscience quand mon crayon a créé. Je travaille toujours au hasard de l’inspiration. Je ne choisis pas mes figures, elles s’imposent à moi. Il y en a certaines qui me hantent... Je ne vous ai pas offensée? dites... Vous êtes une petite muse, comme cette femme à qui j’ai donné vos traits.

Lentement elle dit, les cils abaissés sur son regard:

--Non, je ne suis pas offensée...

Il lui semblait être mécontente que Rozenne eût ainsi usé de son image. Pourtant, elle éprouvait une joie mystérieuse à lui être si présente toujours...

--Non, je ne suis pas offensée... Mais cela m’effarouche un peu de me voir ainsi livrée au public.

--Vous lui livrez bien plus que vos traits quand vous lui donnez des vers où vous avez mis votre âme... Ah! ces vers-là... Comme je voudrais les garder pour moi seul, jalousement!... être seul à en connaître certains dans lesquels vous êtes toute... A cause de cela, sans doute, ils me sont précieux, comme rien d’autre ne l’est davantage au monde, pour moi... Et cependant...

--Cependant?... répéta-t-elle presque bas, enveloppée par la caresse des mots. D’un geste inconscient elle déchirait un œillet dont la senteur imprégnait sa main. Ses yeux regardaient vers le lointain du ciel empourpré où s’amoncelaient des nuages lourds, cernés de flamme; mais son âme attentive était tout près de Rozenne, entièrement à lui...

--Cependant je voudrais pouvoir, dans mes heures mauvaises, vous enlever à jamais ce don d’écrire, de créer, qui vous fait vivre dans un monde où vous m’échappez, parce que vous y êtes heureuse seule... Je voudrais vous enlever, non pas seulement votre talent, mais aussi votre beauté qui appelle trop de regards...

--Je ne suis pas belle, fit-elle sourdement.

--Ah! si, vous l’êtes!... mais à la façon des glaciers qui se dressent orgueilleusement en plein ciel, en pleine lumière!... Et je voudrais que vous fussiez une simple femme, pitoyable et tendre, qui n’ait à donner que son cœur et en fasse le don suprême à celui qui crie vers elle...

Elle eut un geste pour l’arrêter et, suppliante, elle articula, ses lèvres tremblaient:

--Mon ami, mon ami, qu’avez-vous donc aujourd’hui?... Vous déraisonnez!... Ne dites pas de ces choses inutiles et folles qui sont mauvaises et ne peuvent que nous faire du mal à tous les deux!

Il demeura silencieux... La tentation grondait en lui, si forte! de crier à France Danestal qu’elle lui était chère, mille fois plus encore que jadis, quand un juvénile attrait le jetait vers elle... La tentation aussi, tant de fois éprouvée déjà, de connaître enfin la saveur de ses lèvres, l’abandon de son corps souple, la douceur des paupières closes sous le baiser qui les fermerait... Oh! la sentir entre ses bras, sur son cœur et l’emporter ainsi, vaincue enfin!... pour oublier tout ce qui ne serait pas elle.

Si vague, la conscience lui demeurait encore que céder à une telle tentation serait une infamie, à lui qui était aussi misérablement enchaîné qu’un criminel... Car elle n’était pas une femme brûlée par la vie, mais une vierge ayant droit à son respect. Et parce qu’il sentait sa volonté défaillir, il eut peur, à son tour. Résolument, il se leva:

--Vous avez raison; aujourd’hui, je ne saurais vous dire que des folies que je regretterais ensuite, comme j’ai dû en regretter bien d’autres. Adieu!

Il s’arrêta. Dans l’antichambre, venait de résonner l’appel du timbre. Ce devait être Marceline Herrène. Son arrivée allait le sauver de lui-même... C’était bien!

Comme lui, France avait entendu; et en elle un bizarre sentiment s’élevait, fait d’un regret aigu et d’une sensation de délivrance.

Claude répéta, d’un accent bas, comme si la tragédienne eût été là, déjà, pour l’entendre:

--Adieu, ma chère, bien chère petite amie... Faites-moi la charité de penser à moi avec beaucoup de douceur et de compassion parce que je suis très malheureux.

Un froufrou de soie bruissait dans la pièce voisine. La porte du salon fut ouverte. Marceline Herrène entrait, superbe d’allure autant que sous le péplum grec, dans sa robe soyeuse de Parisienne élégante, un joli sourire sur le masque tragique du visage où étincelait la flamme des prunelles. Gaiement, elle s’exclamait:

--Je suis en retard, n’est-ce pas, ma belle petite muse?

Elle s’interrompit à la vue de Rozenne qui, correctement, prenait congé. France présenta:

--Notre ami, M. Claude Rozenne, à qui mon père va devoir l’illustration de ses sonnets des _Gloires_!... Vous, Marceline, je n’ai pas à vous nommer, vous êtes une femme célèbre!

Rozenne s’inclina avec quelques mots qui étaient un hommage pour la tragédienne. Puis, se courbant très bas, il baisa la main que France lui tendait. Quand il se redressa, il articula, presque cérémonieux, les yeux arrêtés sur elle:

--J’enverrai donc à monsieur votre père les autres esquisses.

Elle pencha la tête et dit simplement:

--Merci... Et au revoir.

Marceline Herrène les considérait de ses yeux brûlants dont l’expression était si franche. Quand la portière fut retombée sur Rozenne, elle demanda, affectueuse et spontanée:

--Est-ce enfin celui que vous épouserez?...

France eut la sensation d’un choc en plein cœur, et une ondée de sang courut sur son visage.

--Claude Rozenne n’est pas à marier.

--Ah!

Leurs deux regards se confondirent: celui de la tragédienne sympathiquement sceptique et curieux; celui de France, large ouvert, avec une assurance orgueilleuse... Mais, de nouveau, tintaient follement en elle les mots qu’elle ne pouvait étouffer: «Il m’aime!... Il m’aime!»

--Si ce n’est pas celui-là, que ce soit un autre. N’attendez pas trop tard pour aimer, France... Ne vivez pas seulement pour être une divine petite muse... Croyez-moi, un jour ou l’autre, fatalement, vous sentirez qu’il ne suffit pas à un cœur de femme d’inspirer de beaux vers... Un cœur, c’est un être qui vit, qui appelle; qui veut sa joie, son bonheur, ce bonheur comparable à nul autre, et à qui ne suffit pas l’immatérielle beauté des choses...

Elle se tut une seconde; puis, plus bas, de sa belle voix de contralto, si aisément émouvante, elle dit, la main sur l’épaule de France:

--Écoutez mon conseil, petite France, aimez, aimez! même dussiez-vous en souffrir... Et dans votre amour, donnez-vous toute, généreusement, pour en être enivrée, comme le plongeur se jette dans la mer, pour s’y perdre!... Autrement, vous arriverez à connaître, un jour plus ou moins proche, la solitude, l’horrible solitude du cœur, le pire de tous les supplices, sentir qu’on n’est pour personne au monde, la vie, l’âme, le tout, l’_Unique_... Aimez, France, pendant que vous êtes jeune; que, sûrement, il y a des cœurs qui appellent le vôtre... Aimez; quand vous en aurez connu la douceur, l’ivresse, vous vous jugerez insensée d’avoir si longtemps voulu vivre dans votre beau rêve glacé!...

Imperceptiblement, France avait pâli et ses paupières s’étaient abaissées, voilant son regard. Sur ses joues blanches, les cils battirent très vite, tandis que Marceline finissait avec un sourire:

--Je regrette que ce Claude Rozenne ne soit pas l’élu... Il semblait fait pour vous... Et je m’y connais en hommes, je vous jure!

Alors, elle eut le fier petit mouvement de tête qui lui était familier et ses lèvres articulèrent les mots que sa pensée lui criait impérieusement:

--Je ne veux pas aimer... Je ne peux pas!...

Les yeux de la jeune femme disaient la question que sa bouche ne prononçait pas. Mais France, changeant de ton, jeta avec une vivacité gamine:

--Je ne peux pas aimer... Je n’ai pas le temps, j’ai trop de choses à faire! Chère bonne amie, causons vite de ma requête, voulez-vous?

IX

Une rumeur de curiosité courut à travers la très nombreuse assemblée que réunissait le concert de charité,--dans l’hôtel particulier qui abritait la kermesse,--car, sur l’estrade, venait d’apparaître Marceline Herrène pour dire le poème de Francis Danes.

Dans un mouvement de houle, les têtes se dressèrent. Les regards féminins étudièrent la sobre richesse de la robe de mousseline de l’Inde, incrustée de dentelles d’une fabuleuse valeur, tandis que les yeux des hommes s’attachaient au buste admirable sous l’étoffe souple, au visage qui semblait modelé dans la lumière, coiffé de cheveux sombres, tordus sur la nuque en un nœud lourd.

Debout, immobile, une sorte de rêve dans la chaude profondeur des prunelles, elle semblait écouter le chant que modulait l’orchestre et par lequel s’ouvrait le poème,--un chant si admirablement adapté au caractère du poème que, seul, un même cerveau pouvait avoir conçu la musique et la poésie.

Se penchant vers sa sœur, Marguerite murmura:

--Elle est bien belle!... Tu es gâtée, chérie, d’avoir une pareille interprète!

France inclina la tête en silence. De loin, elle souriait à Marceline qui venait de la distinguer dans la foule du public et lui avait envoyé un imperceptible signe de bienvenue. Puis, elle aussi, se prit à écouter cette musique qui était la sienne, pour elle, évocatrice puissamment d’impressions vécues par elle.

L’orchestre venu de Paris, dont elle avait suivi toutes les répétitions, était vraiment très bon. Mais elle ne l’entendait pas avec cette attention qui, en d’autres jours, lui faisait sciemment détailler le jeu des musiciens. Son regard errait sur les rangs des auditeurs, cherchant, sans qu’elle en eût conscience peut-être, un visage qu’elle n’apercevait pas. Dans cette réunion du tout Amiens _select_,--où fraternisaient pour quelques heures armée, magistrature, riche bourgeoisie, voire même noblesse, protectrice des bonnes œuvres,--presque toutes les physionomies lui étaient étrangères. A peine elle reconnaissait quelques femmes rencontrées dans le salon de Marguerite... Devant elle, un peu, elle apercevait le groupe des Chambry, la petite femme habillée avec un soin correct et une richesse toute provinciale, assise entre son mari et son beau-frère... Tous trois, l’air très attentif.

A travers la distance, France sentait, tendue vers elle, toute la pensée d’Albert Chambry, avec une curiosité et une surprise qui l’arrachaient à son calme coutumier. Bien vite, il l’avait découverte dans la foule où elle demeurait discrètement confondue; et, si soucieux qu’il fût des convenances, il n’arrivait pas à s’interdire de la regarder dès qu’il croyait pouvoir le faire sans être remarqué--par elle surtout. Il n’était pas connaisseur en musique et la valeur des harmonies originales du prélude, dont un mélomane eût été ravi, lui échappait complètement. Mais l’oreille charmée par les sonorités expressives et colorées du chant, il écoutait stupéfait, presque désorienté par l’idée que c’était vraiment cette jeune fille qui avait créé cela, que tout ce public était réuni pour être enchanté par la beauté de son œuvre de femme--et de femme de vingt ans à peine!

D’autres, comme lui, de ceux qui savaient quel était Francis Danes, observaient aussi, avec la même curiosité, la fine créature habillée de linon rose, coiffée d’une large capeline tout en fleurs, qui se tenait auprès de sa sœur, comme une fille du monde très bien élevée, auditrice correcte; de telle sorte que personne, la voyant ainsi, n’aurait pu soupçonner que c’était elle qui avait écrit cette musique et ce poème.

Elle, ne s’occupait guère de l’attention qu’elle excitait ainsi; sourdement nerveuse, elle continuait sa recherche inconsciente, parmi tous ces inconnus... Non, décidément, elle n’apercevait pas Claude Rozenne. Il n’était pas là!... Il n’était pas venu assister à cette audition solennelle, devant un public _payant!_ de l’œuvre de sa «précieuse petite amie», comme il semblait se plaire à l’appeler. Pourquoi?... Pourtant, il était à Amiens, l’avant-veille encore. De loin, elle l’avait aperçu, en arrivant de Paris, quand elle sortait de la gare avec Marguerite... Mais il n’avait pas paru chez sa sœur, bien que certainement il sût qu’elle était à Amiens, où les plus petites nouvelles étaient vite colportées.

Alors, il continuait à la fuir, comme il semblait le faire depuis quinze jours... Même, il se désintéressait de ce qui la touchait.

Ses doigts froissèrent la gaze de son éventail, si fort qu’une paillette blessa la peau sous le gant.

Alors, soudain, elle s’aperçut de l’impatience où la jetait l’absence de Rozenne; et irritée contre elle-même, sans remuer les lèvres, elle murmura:

--Qu’est-ce que cela peut me faire après tout, qu’il soit là ou non?

... Tout à coup, une détente se fit en elle, Marceline commençait le poème; et son admirable voix, grave et pleine, d’une souplesse caressante, donnait si merveilleusement aux vers leur relief, leur couleur; en faisait jaillir, si lumineuse, la pensée, que toute préoccupation étrangère disparut du cerveau de France, dans la jouissance aiguë d’entendre l’œuvre de son âme, dite par une artiste telle que celle-là.

La musique accompagnait la parole humaine, qui, parfois, faisait silence un moment, pour laisser la mélodie lui répondre; puis reprenait la légende symbolique, contée en une langue d’une incomparable poésie dont les moins lettrés eux-mêmes subissaient le charme. Mais France ne s’apercevait pas de ce triomphant succès de son œuvre, ni des regards qui allaient à elle, l’auteur!... Même, elle avait oublié l’absence de Rozenne. Rien n’existait plus pour elle que l’intense plaisir artistique qu’elle savourait passionnément. Et elle tressaillit dans une sensation de brusque réveil quand des applaudissements éclatèrent enthousiastes, alors que l’orchestre achevait le motif final. Marceline, rappelée éperdument, reparaissait les mains pleines de fleurs, jetant le nom du poète que saluaient les acclamations.

Avec une malice un peu émue André glissa à sa belle-sœur qui, devenue toute rose, écoutait, une petite fièvre au fond des prunelles:

--Quel succès! France... Prenez garde, on va vous enlever pour vous porter en triomphe!

--Avant cela, vite, je me sauve pour aller remercier Marceline qui mérite bien, elle, d’être portée en triomphe!... Quelle artiste!... Guite, tu me retrouveras dans le petit salon...

Correctement escortée par son beau-frère, elle se glissait parmi les groupes qui se formaient; car la première partie du concert était achevée et les dames patronnesses commençaient la quête dans les rangs nombreux du public.

Tous les regards invariablement la suivaient, autant parce que la rumeur commençait à la désigner pour le poète de _l’Eau dormante_ que parce qu’elle était une très jolie femme, totalement différente des plus élégantes Amiénoises réunies dans le hall, par son allure et par la discrète originalité de la toilette créée par son goût.

Elle, indifférente, passait vite; et bientôt elle disparut, entrant dans le salon où, avant le concert, elle était avec Marceline.

Devant la glace, la tragédienne attachait sa longue mante, déjà prête à partir.

Elle se retourna au bruit de la porte et sourit à France qui venait à elle, une clarté rayonnante dans les yeux.

--Oh! Marceline! Marceline! quel don royal vous m’avez fait ce soir encore!... Je ne connais pas, je crois, de jouissance comparable à celle d’entendre mes vers récités par vous!

--Alors, vous êtes satisfaite, petite Muse?

D’un geste spontané, France, comme une enfant, enlaça la jeune femme, jetant un chaud baiser sur son visage... Ardemment, elle admirait son talent qui, si souvent, était du génie; elle aimait son inépuisable bonté et, sans effort, elle lui pardonnait les généreuses folies où l’entraînait son cœur d’amoureuse...

--Je suis, Marceline, comme tous ceux qui vous entendent, ivre de la musique de votre voix, de vos paroles...

--Mes paroles, ce soir, c’étaient les vôtres, France.

--Oui; mais comme vous les avez dites! Jamais je ne vous remercierai assez d’avoir bien voulu faire ainsi connaître mes vers... Ah! je comprends que mon père ne veuille permettre à personne de réciter, devant lui, certains de ses sonnets qu’il vous a entendus!

Marceline eut un imperceptible recul. Elle se souvenait de la manière dont Robert Danestal avait jadis souhaité lui témoigner son admiration, alors qu’elle aimait ailleurs...

Mais ce fut, chez elle, impression fugitive; sa main effleurant les cheveux de France, elle dit:

--Maintenant que je ne suis plus bonne à rien, France, je vais vite filer à l’hôtel, car je repars tout à l’heure pour Paris... et voilà la foule qui va envahir cette retraite afin de vous apporter ses félicitations...

Du salon voisin, en effet, montait de plus en plus vive la rumeur des conversations, car l’entr’acte continuait.

--Marceline, attendez une seconde, je vais appeler mon beau-frère pour vous mettre en voiture.

--Je n’ai besoin de personne. Au revoir, ma chère petite amie.

Elle eut un regard d’affection vers la jeune fille qu’elle avait vue presque enfant, alors qu’elle-même, en ses débuts au théâtre, venait réciter des vers chez Robert Danestal, pour se faire connaître... Puis, soulevant une portière, elle s’échappa, tandis que la porte du salon s’entr’ouvrait devant Marguerite qui, discrète, demandait:

--Chérie, peut-on entrer?... Tu es seule? Marceline est partie?... Alors, il est possible de venir te féliciter, sans vous déranger... Oh! ma petite France, tu peux être fière de toi!... Moi qui viens d’entendre ce que tous disent, je suis pénétrée d’orgueil!

Elle tressaillait d’une joie maternelle, en lui murmurant cela, tandis que le salon s’emplissait de visiteurs qui souhaitaient être présentés au poète de _l’Eau dormante_.

France les regardait; et, sourdement, une pensée lui faisait battre le cœur d’un regret âpre:

«Pourquoi Rozenne n’était-il pas de ceux-là qui s’empressaient autour d’elle?... Oh! pourquoi?...»

Jamais elle n’eût soupçonné que son absence pourrait lui être ainsi pénible; qu’elle aurait, à ce point, trouvé bon, ce soir-là, de rencontrer son regard avec l’expression qu’elle ne pouvait plus oublier, de sentir autour d’elle l’indéfinissable sentiment qui lui était devenu cher...

De se voir fêtée par tous ces inconnus, alors que lui--son ami!--demeurait invisible, ainsi qu’un indifférent, une sensation aiguë de désillusion, une tristesse douloureuse s’insinuaient en elle; un désir, aussi, de fuir ces étrangers, de s’en aller toute seule, dans l’ombre bleue de la nuit qu’elle apercevait par les portes-fenêtres, grandes ouvertes sur le jardin...

Pourtant, bravement, elle jouait son personnage de femme célèbre dans sa petite sphère. Elle répondait, comme il convenait, à tous les compliments; aux félicitations majestueuses de Lucien Chambry, aux exclamations enthousiastes de sa petite femme...

Albert Chambry, lui, les laissait parler, attendant qu’il lui fût possible d’aborder, à son tour, la jeune fille trop entourée. Avec un regard qui n’avait plus son calme coutumier, il contemplait la jolie tête expressive, les lèvres souples, les prunelles d’eau bleue, les moires dorées des cheveux sous la capeline de fleurs. Pour la première fois, il avait eu l’entière conscience de l’intensité de vie qui animait le cerveau et l’âme de France Danestal, et il en demeurait ébloui et troublé.

Soudain rapprochée de lui par un remous dans le flot des visiteurs, elle rencontra, par hasard, ces yeux qui ne la quittaient plus. Et, sans, réfléchir alors, avec un petit sourire, elle demanda drôlement:

--Pourquoi donc me regardez-vous ainsi?

--Parce que je vous admire... comme je n’ai jamais admiré aucune femme!

--Rien que cela! fit-elle rieuse, un peu saisie, mais touchée de l’aveu. Lui-même en avait l’air si stupéfait qu’elle fut amusée, une seconde. Il commença, suppliant:

--Ne vous moquez pas de moi, je vous en prie... Je sais très bien que mon admiration est de mince valeur; mais je vous l’offre bien sincère...

--Et c’est pourquoi elle m’est précieuse. Un jour où nous serons plus tranquilles que ce soir, vous me direz, n’est-ce pas, en quoi mes vers vous ont plu?... Cela m’intéressera beaucoup!...

Il sentit la délicate intention d’effacer sa riposte un peu malicieuse.

--Si vous restez quelques jours à Amiens, me permettrez-vous d’aller vous dire toute mon impression chez madame votre sœur?... Je suis...

Mais France ne l’entendait plus. Quelqu’un, derrière elle, venait de prononcer le nom de Rozenne, et les nerfs tendus elle écoutait, oublieuse de l’existence même d’Albert Chambry qui lui parlait. Que disait-on?

Justement, ce qu’elle-même avait, tant de fois, pensé dans la soirée:

--Il est étonnant que Rozenne ne soit pas ici!

Et, entre haut et bas, la voix de Lucien Chambry prononçait, mordante:

--Rozenne ici?... Vous ne savez donc pas que ce soir Gillette Harcourt reprend le rôle qui a été son triomphe au commencement de l’hiver? Une nouvelle _première_ à laquelle ses... admirateurs ne pouvaient manquer d’assister!

France n’entendit rien de plus; car André d’Humières approchait, lui amenant un ami qui, à son tour, désirait être présenté. Elle accueillit cet inconnu comme elle en avait accueilli tant d’autres depuis un moment, avec une indifférence souriante. Mais les mots qu’il lui disait lui arrivaient dépourvus de sens. Tressaillante comme après un choc très douloureux, elle pensait:

«C’est pour cela qu’il n’est pas là!... Je comprends maintenant!»

Ah! oui! elle comprenait... Et c’était si simple!... Ayant à choisir, ce même soir, entre l’amante et l’amie, «la précieuse petite amie!» ce n’était pas vers celle-ci qu’il était allé!... De quoi donc s’étonnait-elle?... Tous, ils étaient pareils, les hommes, elle le savait bien, depuis très longtemps... Et après tout, il était si naturel que Rozenne eût agi ainsi... Elle, France, était tellement peu de chose dans sa vie, dont elle n’avait pas voulu...

--Oh! France, qu’est-ce que tu as?... Comme tu es devenue pâle!... lui murmura la voix anxieuse de Marguerite.

Un sursaut de colère contre elle-même, contre Rozenne l’ébranla tout entière. Au hasard, elle dit:

--Je suis lasse de tout ce monde... Et puis, il fait si chaud ici... Je vais respirer une seconde sur la terrasse. Ne t’inquiète pas de moi, ma chérie.

Sans attendre la réponse de sa sœur, elle se glissa dehors, sur le perron qui s’allongeait en terrasse, et descendit les marches.

Le souffle de la nuit l’enveloppa, très doux, odorant d’une senteur de verdure et de fleur, où dominait l’arome des œillets qui montait d’un massif tout proche... Un souvenir jaillit en elle; celui de l’après-midi où Rozenne lui parlait dans le salon si fleuri, qu’il semblait distiller l’ivresse...

Oui, elle était follement grisée, ce jour-là, quand son cœur bondissait d’allégresse parce que la croyance était entrée en elle que Rozenne l’aimait encore, l’aimait plus qu’autrefois... Oh! la stupide allégresse! dont la seule pensée était pour elle, en ce moment, une humiliation intolérable... Ah! oublier, oublier, oublier!... Sentir descendre en elle quelque chose de la grande paix de la nuit...

Autour d’elle, sous le ciel de velours, étoilé à l’infini, c’était un tel silence, après le vain bruit des conversations!... A peine, le bruissement léger de la brise, à travers les feuilles. Les allées fuyaient dans l’ombre des arbres; une seule, qui enserrait la pelouse, semblait un chemin de lumière, sous le reflet de lune qui argentait aussi les arbustes...

France détourna la tête pour ne plus voir les fenêtres éclairées qui lui rappelaient que le monde était là, tout proche, prêt à la reprendre... Et instinctivement, dans sa soif douloureuse d’être pénétrée--un peu! au moins...--par cette sérénité des choses impassibles, elle ferma les yeux,--comme une enfant très lasse qui appelle le repos...

Mais alors, sous les paupières abaissées, des larmes jaillirent et vinrent mouiller ses lèvres...

X

Septembre s’achevait, avec une température d’été, aux heures lumineuses du jour; et seul, l’or fauve, l’éclat pourpré des frondaisons disaient l’approche de l’automne.

Tout particulièrement, Colette était ravie de ces beaux jours persistants. Elle recevait beaucoup en son château de Chevregny, pendant la saison des chasses, et elle aimait à pouvoir distraire ses invitées féminines par de longues promenades en voiture, à travers la jolie campagne de l’Aisne, tandis que les hommes abattaient le gibier.

--Colette, quel est, en définitive, le programme de la journée? lui demanda sa mère, comme elle arrivait rejoindre ses hôtes qui, sur la pelouse, à l’ombre des tilleuls, confortablement installés dans de larges fauteuils de paille, attendaient que les voitures fussent annoncées.

La jeunesse était encore dispersée dans les allées du parc. Seules, les «personnes d’âge» étaient là, rassemblées autour de Mme Danestal: les femmes causaient; les hommes fumaient ou parcouraient les journaux; quelques-uns somnolaient un peu, les yeux entr’ouverts sur les lointains dorés... Tous, en vérité, avaient un air de béatitude parfaite; et, leur attention réveillée par la question de Mme Danestal, ils regardèrent, avec des yeux charmés, la belle maîtresse de maison qui approchait, vraiment digne de toutes les admirations. Habillée de mousseline blanche ourlée de précieuses guipures, des roses pourpres dans sa ceinture, sa jolie tête blonde coiffée d’un grand chapeau fleuri, elle réalisait, en vérité, la vision d’élégance et de beauté qu’elle s’appliquait à évoquer toujours, ne désirant rien d’autre, pour pouvoir se dire heureuse.

--Ce que nous faisons tantôt, mère?... Eh bien! nous allons goûter au bois de la Brosse et nous reviendrons par Vauclair. La voiture va nous attendre à trois heures; mais s’il y a des amateurs de marche, ils pourront aller à pied jusqu’à la Brosse.

--Nous autres, alors! jetèrent des voix jeunes, celles de la petite Jacqueline de Tavannes et de son fiancé, Maurice Derombies, qui passaient, sortant de la bibliothèque, dont l’asile leur était gracieusement abandonné pour abriter l’intimité de leurs tête-à-tête.

Mme de Tavannes protesta un peu, malgré la grande liberté qu’elle jugeait nécessaire d’accorder aux fiancés pour qu’ils pussent bien se connaître.

--Jacqueline, quelle singulière idée d’aller à pied! Tu auras chaud! Tu seras fatiguée!

--Oh! maman, vous savez bien que jamais je ne suis fatiguée.

--Et puis, tu ne peux ainsi courir les bois seule avec Maurice!

--Eh bien!... nous demanderons à... à... à France de nous chaperonner. Elle est aussi marcheuse que nous. Je vais l’en prier. Elle joue au tennis... Ah! la voilà!

Elle venait, en effet, sa raquette à la main, de petites mèches folles moussant autour du front, sous la paille du chapeau, très rose de l’animation de la lutte dont le reflet luisait encore dans l’éclat des prunelles souriantes. Avec sa robe un peu relevée pour le jeu, elle avait l’air d’une toute jeune fille et elle semblait, absolument, la contemporaine d’âge de Jacqueline, malgré les quelques années qu’elle avait de plus.

La petite fiancée avait couru vers elle.

--France, n’est-ce pas, vous voulez bien venir à pied avec nous à la Brosse? Dites oui, chérie, vous serez si bonne!... En voiture, c’est tellement ennuyeux!... Nous sommes tous en «paquet» et Maurice et moi, nous ne pouvons causer!...

France, amusée, se mit à rire.

--Oui... oui, je comprends... C’est convenu, Jacqueline, nous n’irons pas à la Brosse en «paquet», mais tous les trois, gentiment; et je vous promets d’être très discrète, de marcher toute seule, en avant, sans me retourner!

La petite l’embrassa joyeusement.

--France, vous êtes un amour! Maurice, c’est arrangé! Maman, soyez satisfaite, nous aurons France pour veiller sur nous!...

Mme de Tavannes--qui était paisible et douce--eut un sourire indulgent.

--Allons! bien, bien... Seulement, je trouve que le chaperon n’a pas l’air plus respectable que les chaperonnés!... Enfin...

--Madame, je suis une vieille fille, vous n’avez pas l’air de vous le rappeler... Je n’ose plus dire mon âge, glissa France gaiement, tandis que d’un doigt vif elle détachait les épingles qui avaient raccourci sa jupe.

--France, vous avez l’air d’une vraie gamine comme Jacqueline.

--Ah! elle devrait bien lui ressembler en choisissant enfin un mari! soupira Mme Danestal, qui ne se consolait pas de voir sa fille libre encore du lien conjugal.

Le brillant mariage de Colette était pour elle la félicité quotidienne; d’autant qu’elle-même profitait fort du luxe de la jeune femme, grâce à l’aimable bonté de Paul Asseline et à la communauté de ses propres goûts mondains avec ceux de sa fille.

Aussi, il lui semblait intolérable que France, douée comme elle l’était, d’une incontestable séduction, ne se mît en peine nullement de trouver, à l’exemple de sa sœur aînée, un époux fortuné; même plus, eût, jusqu’alors, laissé échapper avec une indifférence absolue les partis, quelques-uns vraiment tout à fait «convenables», qui lui avaient été offerts.

Ce souci mis à part, Mme Danestal se trouvait fort satisfaite de sa destinée. Elle ne s’inquiétait point de la modeste position de sa fille Marguerite, puisque celle-ci s’en accommodait. Ses petits-enfants la ravissaient, ceux de Colette surtout qu’elle se faisait une joie de «pomponner». Il y avait beau temps qu’elle n’avait plus cure des excursions--à peu près constantes--de son mari hors du foyer conjugal, et elle se tenait pour satisfaite de vivre dans le rayonnement de sa célébrité; à la longue, résignée à le voir dépenser comme s’il eût possédé d’inépuisables rentes. L’habitude l’avait rendue habile à réparer tant bien que mal--surtout en apparence--les brèches ainsi causées dans leurs piètres revenus.

Oui, si France eût été mariée, elle n’eût plus rien désiré. Mais quand se produirait enfin l’événement tant désiré?...

La jeune fille n’avait pas répondu à l’exclamation de sa mère. Tout en causant avec Jacqueline et Maurice Derombies, caressant d’un geste instinctif ses joues encore brûlantes, du bout de ses doigts rafraîchis, elle regardait approcher son beau-frère suivi d’un domestique porteur du courrier que venait d’apporter le facteur.

Cinq années d’existence sans souci et de complète félicité--Paul Asseline n’était pas difficile sur la qualité de son bonheur--avaient fait de lui un gros garçon souriant et rouge, qui eût pu paraître un peu vulgaire d’aspect s’il n’avait eu, stylé par Colette, des allures de parfait homme du monde, et n’avait toujours été habillé à l’avenant.

La mine épanouie, il avançait vers Colette qui respirait discrètement le parfum d’adulation dont l’entourait sa cour masculine, et lui tendant une petite boîte:

--Ceci est pour vous, madame, fit-il, la couvrant d’un regard enchanté. Même après cinq années d’union, il s’étonnait encore qu’une telle femme lui eût été donnée.

Sans hâte, en souveraine à qui tout hommage est dû, elle prit l’écrin, trop accoutumée aux gâteries pour s’étonner; un peu ennuyée que devant tous Asseline fît ainsi preuve de sa générosité. Heureusement, à son gré, le domestique qui présentait à chacun son courrier distrayait l’attention; et seule, Mme Danestal suivait avec intérêt les mouvements de sa fille, dont la calme lenteur, en la circonstance, l’impatientait un peu:

--Voyons, Colette, dépêche-toi, tu n’en finis pas d’ouvrir cette boîte!...

--Voici, voici, maman. Quelle curiosité!

Elle pressa le bouton de l’écrin; et sur le velours pâle une bague étincela d’une somptuosité princière, arrachant à Mme Danestal une exclamation enthousiaste:

--Oh! Paul, c’est superbe!... Vous comblez votre femme, mon ami.

--Rien n’est trop beau pour elle! Est-ce bien ce que vous désiriez, Colette?

Elle souriait, regardant les jeux de lumière dans les gemmes étincelantes, serties avec art.

--Tout à fait bien. Vous vous êtes admirablement rappelé le modèle qui m’avait plu. Je vous remercie.

Il baisa la main, déjà enserrée de bagues de prix, qu’elle lui tendait. Puis, heureux de l’idée qu’elle était satisfaite, il reprit, changeant de ton:

--A propos, Colette, pour ne pas l’oublier, que je vous dise tout de suite... Le courrier m’a apporté un mot de Rozenne; il m’écrit qu’il ne peut venir ce soir avec nos autres chasseurs. Il est retenu à Paris par toute sorte d’affaires, paraît-il, car il part pour l’Espagne le mois prochain, afin d’y passer une partie de l’hiver.

Une voix masculine jeta:

--Est-ce que les affaires actuelles de Rozenne ne pourraient pas s’appeler Gillette Harcourt?

--Chut! chut!... glissa discrètement Mme de Tavannes. Nous avons ici des jeunes filles. Les hommes ne respectent rien!

Colette n’avait pas répondu. Mais son regard, facilement aigu, avait glissé vers sa sœur. Elle n’aperçut pas le visage de la jeune fille. Auprès des fiancés qui causaient joyeusement, France regardait vers l’étang dont la nappe luisait sous le voile des saules; et Mme Asseline ne vit pas que, dans les plis de sa robe, la main de France s’était crispée, une seconde, sur les lettres que le domestique venait de lui remettre.

D’ailleurs, un coup de cloche annonçait que le break était avancé, et sur le pavé de la cour, on entendait battre le sabot impatient des chevaux. De la maison, des allées, surgissaient les «jeunes», que le flirt, le tennis et autres occupations avaient distraits avant l’heure de la promenade; les femmes, toutes non moins élégantes que Colette.

--Décidément, alors, mes enfants, vous allez à pied? soupira Mme de Tavannes. Elle avait, pour sa part, horreur de la marche.

--Oh! oui! certes!...

France avait laissé répondre les deux fiancés. Elle demeurait silencieuse, derrière eux, sans prendre garde qu’autour d’elle rôdaient quelques membres de la cour masculine de Colette, qui se seraient très volontiers arrangés de l’accompagner à travers bois. Mais comme elle ne les y invitait pas, force leur fut de se diriger vers la voiture où, très empressé, Paul installait les femmes les plus âgées. Les jeunes bavardaient autour du grand break, tandis que Colette embrassait au passage ses enfants que la gouvernante emmenait jouer dans le parc. Elle était fière de son fils qui avait hérité de sa propre beauté, mais supportait mal que sa fille fût une vraie Asseline.

Du doigt, elle arrangea ses cheveux, sous la capote de batiste; puis, la dernière avant Asseline, elle monta en voiture. Alors, celui-ci prit place à côté d’elle. Le valet de pied ferma la portière et s’élança près du cocher qui, raidi sur son siège, enlevait les chevaux, en maître conducteur, les faisant évoluer par une courbe savante, dans la cour seigneuriale. Entre les cils, le regard de Colette brillait avec cette expression de muet orgueil que lui donnait encore, au bout de cinq années, la conscience de posséder la fortune qu’elle avait voulue... Une fortune dont elle jouissait si pleinement, qu’il ne restait pas en elle place pour le désir d’une vie sentimentale.

France et les fiancés étaient demeurés devant le perron, regardant sortir la voiture. Quand elle eut disparu, la petite Jacqueline eut un bond de joie:

--Ah! nous voilà libres!

--Oui, libres de nous mettre en route...

--Oh! France, nous sommes si bien seuls!

--Jacqueline, si nous tardons trop, nous arriverons quand les autres seront partis...

--Alors, nous irons très lentement?

--Aussi lentement que vous le souhaiterez, mais il faut partir...

Elle avait un impérieux besoin de mouvement et en même temps de solitude; un désir âpre de voir clair en elle-même et aussi une frayeur de ce qu’elle y découvrirait.

Ce qu’elle y découvrirait?... Ah! déjà, elle le savait bien, sans même se le demander. Il lui semblait que tout son être criait son regret que Rozenne ne vînt pas.

Pourquoi ne venait-il pas?... A cause de Gillette Marcourt, comme on l’avait insinué? d’une autre, peut-être?... Ou à cause d’elle-même que, depuis quelques mois, il semblait fuir résolument.

Comme elle l’avait peu vu pendant cet été, et jamais plus dans l’intimité, depuis le jour de juin où elle avait eu, si forte, l’impression qu’elle lui était chère, plus encore que jadis...

Elle ne lui avait jamais demandé pourquoi il n’avait pas paru à la kermesse de charité. Elle avait écouté, sans la relever, l’explication brève qu’il lui avait donnée à ce sujet, durant un grand dîner chez Colette; et, très simple, elle avait répondu à ses questions sur cette soirée dont il semblait, d’ailleurs, connaître déjà tous les détails.

Il avait dû venir à Villers, où elle passait le mois d’août. Et là, non plus, il n’avait pas paru, écrivant à Paul Asseline qu’un voyage imprévu l’appelait d’un autre côté. Invité plusieurs fois à chasser à Chevregny, toujours pour une raison ou une autre il s’était excusé. Et voici que, de nouveau, il ne tenait pas une promesse qui semblait cependant bien précise... Elle avait entendu Colette lire la lettre à sa mère, devant elle.

Pourquoi?... Et pourquoi, aussi, ce désir presque douloureux, à cause de son acuité sans doute, qu’elle avait de le revoir comme au printemps; de causer avec lui, longuement, intimement, de ce qui le touchait, lui! de ce qui l’intéressait, elle!... Pourquoi eût-elle souhaité sentir de nouveau autour d’elle le frôlement de sa vie, de sa pensée, de son âme?...

Ah! ce désir, si elle avait voulu se le dissimuler, elle ne le pouvait plus, maintenant qu’elle se savait encore toute meurtrie de la déception qui s’était abattue sur elle quand elle avait entendu les paroles de son beau-frère. Alors, en cette seconde, comme on voit les choses dans une lueur d’éclair, elle avait compris combien elle l’attendait...

Tout bas, irritée contre elle-même, elle murmura énervée:

--Je suis folle... mais je suis folle!... Que m’arrive-t-il?

Et pour fuir sa pensée elle adressa une question à Maurice Derombies, qui marchait près d’elle, Jacqueline à ses côtés. Tous trois ensemble, correctement, descendaient la grande rue du village, suivis par les yeux des vieilles qui tricotaient devant les portes, par la curiosité des filles qui les croisaient et se retournaient ensuite pour regarder les «demoiselles du château».

Puis, les dernières petites maisons laissées en arrière, la route s’enfonça dans la pleine campagne, d’abord à travers les prairies veloutées par l’herbe drue; puis sous le dôme léger des arbres, dont le feuillage se cuivrait çà et là, touché par le souffle de l’automne.

Jacqueline, alors, eut un imperceptible mouvement pour ralentir son pas. France le vit et tout de suite, elle dit:

--Maintenant que nous sommes à l’abri des regards curieux, je vous abandonne et vais trotter en avant.

--Vous allez pouvoir en paix rêver à vos vers, mademoiselle France, lança gaiement Maurice Derombies.

Rêver à des vers!... Oui, autrefois, l’année précédente, même quelques mois plus tôt, marchant ainsi sous la voûte ombreuse des bois, tachetée de soleil; ses yeux charmés par la floraison rose des bruyères, par la verte fraîcheur de l’herbe que foulait son pied, par les lointains délicatement embrumés, par le bleu du ciel entre la fauve dentelle des branches; oui, elle eût avancé ravie de la beauté des choses dont elle eût joui ardemment...

Et aujourd’hui, elle se sentait si indifférente à cette beauté qu’elle la remarquait à peine. Et cela pourquoi?... Parce que Claude Rozenne avait écrit qu’il ne viendrait pas, parce qu’elle pensait qu’il allait partir pour plusieurs mois?...

De quel charme l’avait-il donc enveloppée pour lui donner cette âme nouvelle qu’elle ne reconnaissait plus pour la sienne, à qui, tout à coup, ne semblaient plus suffire les idéales jouissances dont elle faisait son bonheur depuis des années, pourtant!...

Une fois déjà, elle avait éprouvé cette obscure détresse, cet effroi d’une vérité pressentie, encore cachée en elle. C’était à Amiens, le soir du concert où elle avait tant regretté que Rozenne ne fût pas; quand réfugiée un instant dans le jardin désert elle avait, une minute, sangloté follement, comme on le fait seulement après une déception très cruelle. Mais depuis, elle s’était reprise... Du moins, elle l’avait cru. Résolument, elle s’était appliquée à ne plus songer à cet homme dont la vie appartenait à une autre--à d’autres... Elle s’était donnée à ses multiples travaux, avec la fougue dont elle était coutumière; à Villers, elle avait rempli des heures par les longues courses qu’elle aimait, que son insatiable pensée peuplait d’images et de souvenirs. Même, elle avait été mondaine, pendant cette saison; elle avait accompagné Colette au casino pour les soirées musicales ou théâtrales--elle qui avait horreur des casinos!

Et alors elle s’était crue sûre d’elle-même, échappée au charme que Rozenne semblait exercer sur elle--à son tour, lui qui, autrefois, n’était pas parvenu à l’émouvoir. Maintenant...

Elle n’acheva pas et son pied froissa avec colère une branche fleurie qui avait jailli dans l’herbe. Il lui devenait intolérable tellement de subir les clairvoyantes révélations de sa pensée qu’elle cessa de marcher, pour se rapprocher des deux jeunes gens, qui cheminaient en arrière.

Elle se détourna. Alors elle les aperçut arrêtés au milieu de l’allée, Maurice le bras enroulé autour des épaules de sa petite fiancée et leurs deux visages si proches, si proches...

Au mouvement de France, ils s’écartèrent brusquement comme des enfants en faute, avec des mines saisies et confuses dont elle eût souri en d’autres jours... Mais elle pensa seulement à l’amour qui joignait leurs bouches... Elle n’avait vu que l’expression de leurs visages... Et sourdement, sa pensée précisa, avec une telle netteté qu’une rougeur empourpra ses joues:

--Je voudrais que Rozenne fût près de moi, marchant dans cette allée, sous cette ombre... Je voudrais l’entendre me parler, comme il savait le faire; rencontrer ses yeux avec l’expression qui me dit que je lui suis chère, très chère... qui semblait me le dire il y a deux mois...

D’un sursaut de volonté, elle tenta de se ressaisir et ses lèvres articulèrent avec une impérieuse résolution où frémissait sa détresse éperdue:

--Je ne veux pas penser à lui ainsi... Je ne veux pas... Oh! comment me guérir?... Comment?

Se guérir de quoi?... De l’aimer?...

Les mots déchirèrent sa pensée... Aimer!... Elle aimait Claude Rozenne!

Là, dans la solitude de ce bois où elle était en face d’elle-même, dont le silence laissait bien haut parler la vérité, elle ne pouvait plus se le dissimuler... Oui, son cœur que nul jusqu’alors n’avait possédé, à cette heure il appartenait tout entier à Claude Rozenne. Depuis deux mois, sans se l’être jamais avoué, elle l’avait bien compris...

--Je l’aime... mais je ne veux pas l’aimer! Il est le mari de cette femme... Il est épris d’une autre et il ne songe guère à moi... Je ne veux pas l’aimer!

Sa bouche tremblante martelait tout bas les mots que nul ne devait entendre. Paroles vaines! Elle pouvait se révolter sous le joug qui s’était lentement appesanti sur elle. A quoi bon?... Elle était vaincue... Lui, Claude, triomphait à son tour. Elle le connaissait, et par lui!... ce mal d’aimer qu’il avait jadis appelé sur elle... Et c’était dans son cœur un chaos où se heurtaient l’humiliation, la colère, la souffrance de sa défaite--et aussi une sorte de joie éperdue dont elle avait peur...

Ah! si Rozenne eût été libre encore, même se fût-il détaché d’elle, peut-être, insouciante de l’avenir, elle eût abandonné son âme à cet amour qui la prenait en maître. Mais l’idée qu’elle aimait le mari d’une autre femme la révoltait comme une déchéance à laquelle elle se refusait... Pourquoi... comment l’avait-elle aimé?... Elle avait eu pitié de lui... Oh! oui, une pitié immense... Pour lui faire du bien, elle s’était montrée accueillante et douce infiniment, elle lui avait donné une place dans sa vie... Alors elle l’avait mieux connu; et cette âme nouvelle qu’elle lui découvrait l’avait peu à peu conquise, si absolument qu’elle se demandait, avec épouvante, comment elle recouvrerait jamais sa liberté...

Ce qui lui arrivait, c’était l’histoire de tant d’autres! D’abord l’amitié... Puis l’amour... Folle, de s’être crue invulnérable, d’avoir ainsi marché droit devant elle, sans réfléchir, comme une petite fille naïve et téméraire, elle, pourtant, que la vie mondaine avait faite bien clairvoyante pour les autres!... Et maintenant, où allait-elle?... Comment pourrait-elle guérir du mal d’aimer? Elle savait bien, instruite par l’exemple, à quel prix l’on y échappe. Et puis, tout bas, il lui semblait qu’elle ne souhaitait pas sincèrement être guérie... Ah! c’était doux et effrayant d’aimer!... C’était aller, dans un infini de joie, vers la souffrance... Ah! quelle torture de penser toutes ces choses!... La solitude silencieuse du bois lui devenait un supplice. Elle aurait voulu être jetée dans une foule qui l’arracherait à elle-même, entendre autour d’elle des voix amies qui l’empêcheraient de songer, de comprendre, de se souvenir...; être comme les insectes qu’elle regardait voler dans la lumière, comme les feuilles luisantes de soleil, comme l’herbe que sa robe courbait, comme la terre insensible...

Ses mains, qu’une angoisse faisait trembler, sentirent tout à coup le frôlement des lettres qu’elle avait glissées dans sa poche, d’un geste machinal, quand elle les avait reçues, au moment de sortir. Elle se souvint... Sur l’une des enveloppes, elle avait reconnu l’écriture de Marguerite... Puis elle avait oublié cette lettre comme le reste du monde. Peut-être, en lisant la causerie de sa sœur, elle allait calmer un peu la fièvre qui tendait tous ses nerfs...

Elle déchira l’enveloppe. Mais ses yeux seuls lisaient les lignes affectueuses de la jeune femme qui lui rappelait qu’elle l’attendait aux premiers jours d’octobre et lui donnait de menus détails sur les enfants. En finissant, elle racontait encore:

«Que je te confie aussi, ma chère aimée, une nouvelle apprise par hasard, hier, de source très sûre, dont je suis encore toute saisie. Il paraîtrait qu’il y a six semaines environ la femme de Claude Rozenne est morte subitement dans un accès de folie. Je ne suis pas sûre qu’elle ne se soit pas tuée; mais je n’ai aucuns détails. Rozenne t’avait-il parlé de cet événement dont sa mère ne m’a rien dit, convaincue, sans doute, que j’ignorais la situation de son fils...»

France releva la tête avec l’impression qu’elle rêvait... Et pourtant, c’était bien dans la réalité qu’elle marchait, suivant une longue allée moussue, la lettre de Marguerite dans les mains, sans tourner la tête, pour ne plus troubler les jeunes gens qui cheminaient derrière elle...

Était-il possible que Rozenne fût libre tout à coup, libre de recommencer sa vie, délivré de l’horrible lien... Libre!... C’était tellement inattendu, stupéfiant, inouï, qu’elle répétait le mot, machinalement, pour se convaincre qu’il enfermait la vérité... Libre!

Il était libre... Et à elle, qu’il appelait son amie, il n’avait rien dit d’un événement si grave... Il n’était pas venu à Villers, alors qu’elle s’y trouvait; il se refusait à paraître à Chevregny où il savait la retrouver... Et il partait pour plusieurs mois en Espagne...

Ah! quelle preuve de plus lui eût-il fallu qu’elle s’était stupidement imaginé être encore aimée par lui... Peut-être, tout simplement, dans un désir de revanche, il s’était juré de la conquérir, alors qu’il était enchaîné à une autre femme; puis, du jour où il avait recouvré son indépendance, il s’était dérobé, trouvant sans doute le jeu dangereux, n’ayant plus besoin d’une amie compatissante..., vengé parce qu’il lisait en elle, avant elle...

Une ondée de sang lui monta aux joues. Elle eût voulu pouvoir arracher d’elle-même jusqu’au souvenir de Claude Rozenne, oublier qu’il existait... Oublier!... Est-ce que cela se pouvait ainsi, à volonté!... Comment ferait-elle pour y parvenir?...

... Presque à ses côtés, s’éleva la voix de Jacqueline qui accourait vers elle:

--France! France! ne rêvez plus... Chérie, nous voilà arrivés... Vous allez toujours droit devant vous; il faut tourner...

Avec un regard de songe, France contempla les deux jeunes gens, puis l’admirable cirque de verdure qui entourait la clairière où le goûter était dressé; et, sur l’herbe, les groupes dont les voix arrivaient à son oreille. Il lui semblait que tous étaient des étrangers pour elle qui revenait de si loin qu’elle ne se reconnaissait plus elle-même...

XI

Sous le jour blafard de la gare, France aperçut son beau-frère qui l’attendait, seul, sans Marguerite.

Et, tout de suite, il lui dit, serrant affectueusement ses deux mains:

--Vous excuserez votre sœur, n’est-ce pas, France, de n’être pas venue vous recevoir? Elle est restée auprès de Bébé qui, hier, nous a donné une grosse alerte, avec une espèce d’attaque de faux croup. Nous avons eu très peur.

--Mais maintenant, vous êtes tranquillisés? questionna France anxieuse, avec l’intuition des minutes d’angoisse vécues par sa sœur.

--Oh! oui, heureusement. Le médecin nous a tout à fait rassurés ce matin et, en même temps, il nous a certifié qu’il n’y avait aucune imprudence à vous laisser venir... Sans quoi, nous vous aurions télégraphié.

Elle eut un geste d’indifférence.

--Les grandes filles comme moi n’attrapent pas le faux croup! Seulement, j’ai peur de vous embarrasser si Bébé est encore malade...

--La crise est passée; demain, elle sera remise. N’ayez aucun regret. Marguerite se fait une telle joie de vous avoir quelques jours... Vous êtes un oiseau fugitif, France.

--Mon ami, je fais ce que je puis!... Vous voyez, cet été encore, je suis venue...

Elle s’arrêta court. Tout de suite, le souvenir se ravivait en elle--si fort!--de cette soirée où, pour la première fois, elle avait souffert de voir Rozenne demeurer loin d’elle.

Rozenne!... toujours Rozenne!... Ah! quels jours troublés elle lui avait dus, pendant ces dernières semaines surtout! Jamais jusqu’alors elle n’en avait traversé de semblables... Où était sa sérénité d’antan, ses joies idéales quand son travail la ravissait, quand elle vivait soucieuse seulement des jouissances de l’esprit, des œuvres d’art qui la passionnaient et qu’elle les goûtait sans désir d’autres bonheurs... Ah! qu’il était fini, ce temps-là!

Comme toute sa volonté était impuissante--autant que celle d’un petit enfant--pour lui rendre son indépendance d’âme!

Tous, heureusement, l’ignoraient; mais elle savait bien, elle, qu’elle n’était plus qu’une pauvre petite créature dont l’amour avait fait sa proie. Elle disait encore: «Je voudrais guérir!»

Parole menteuse! Maintenant que Claude Rozenne était libre, elle avait perdu le désir âpre et désespéré de guérir. Son mal lui était précieux, bien qu’elle sentît sans relâche la blessure dont elle souffrait, comme d’un cilice qui aurait enserré son cœur.

A Amiens, peut-être, enfin, elle allait le revoir; apprendre quelque chose de lui, de ses projets; savoir le pourquoi de son silence, de ses absences, de son départ...

Et tandis qu’elle causait avec son beau-frère, instinctivement, dans le jour qui tombait, elle observait les rares passants sur les boulevards à peu près déserts où les feuilles mortes s’écrasaient, tout humides, sous les pas. Mais nul ne ressemblait à Rozenne.

Confusément, elle songeait à cette fin de jour printanière, où revenant de chez les Chambry elle l’avait rencontré... Tout de suite, alors, il s’était pris à marcher près d’elle. Comme en ce temps-là elle était sûre d’elle-même... Et comme lui, se montrait avide du peu qu’elle voulait bien lui donner...

Encore une fois, elle pensa ce qu’elle s’était répété si souvent depuis quelques semaines:

«Si j’ai mal agi envers lui autrefois, c’était sans le savoir... Je ne mérite pas d’être punie pour cela!... Où vais-je maintenant?...»

Elle éprouvait l’épouvante et le vertige d’un être qui se voit emporté par un courant irrésistible, ignorant sur quelle rive il sera jeté.

Elle secoua la tête pour échapper à la hantise du souvenir. La nuit venait; des réverbères s’allumaient dans l’obscurité grandissante. Protégée par l’ombre, elle laissa jaillir la question qui lui brûlait les lèvres:

--Est-ce que Claude Rozenne est ici?

--Il y était avant-hier encore. Je l’ai entrevu... Je dis «entrevu», car il paraît dans une crise de sauvagerie et ne nous honore pas de ses visites. On m’a dit qu’il allait passer l’hiver en Espagne.

Encore ce voyage! France eut un frémissement, mais elle ne questionna pas davantage son beau-frère et se reprit à parler du mal qui, la veille, avait subitement frappé le bébé.

--Marguerite ne s’est pas trop affolée?

--Elle?... Ah! vous la connaissez... Jamais elle ne se plaint ni ne se révolte. Sur sa pauvre figure décolorée, je voyais son inquiétude; mais elle ne songeait qu’à soigner Bébé comme avait dit le médecin. Marguerite! C’est le courage même, un admirable courage très simple, sans phrase, ni éclat!... Ah! comme elle mérite que le mieux ait continué!

--Nous allons le savoir... Nous arrivons!... Oh! Guite, es-tu tranquillisée? jeta France courant à sa sœur qui apparaissait au coup de sonnette.

--Oui, grâce à Dieu!... Le médecin sort d’ici et m’a répété que tout danger était écarté. C’est bien bon!... Comme cela, chérie, je vais pouvoir jouir, le cœur en paix, de ta chère présence.

Elle souriait à sa jeune sœur avec un air de joie, insouciante que la lampe éclairât l’altération de son visage. France la regarda avec une tendresse compatissante.

--Guite, tu as bien besoin de te reposer après cette alerte!

--Bah! ce n’est rien... Le tout est que le mal ne soit plus qu’un souvenir. Mais c’est vrai, qu’André et moi, nous avons passé une dure nuit!... Je voulais qu’André allât se reposer, puisque je restais debout. Mais il n’a jamais voulu me laisser seule.

--Il a eu joliment raison!

--N’est-ce pas, France? Dites donc à votre sœur que je ne mérite pas d’être traité comme l’aîné de ses poupons.

Il avait dit cela si plaisamment que tous trois se mirent à rire; et France envoya un coup d’œil amical à son beau-frère. La certitude pénétrait en elle qu’André devenait vraiment pour Marguerite l’époux qu’elle avait souhaité.

Le miracle s’était donc accompli; le généreux amour de la jeune femme avait peu à peu transformé l’homme égoïste et léger par qui elle avait connu des heures bien cruelles.

Dans cette atmosphère familiale, la fièvre de France tombait un peu. Cette nuit-là, elle dormit plus calme qu’elle ne l’avait fait depuis bien des nuits. Auprès de Marguerite, elle retrouvait toujours la sensation d’apaisement et de sécurité qui lui était si bonne au temps de sa jeunesse. A son réveil, elle jouit d’être enveloppée par la tranquillité berceuse de la province; d’entendre, pour tout bruit, de rares appels de marchands dans la rue, et, dans la maison, la douce voix de Marguerite qui donnait des ordres, son pas glissant sur le parquet, et les bonds joyeux de Bob qui courait comme un poulain échappé, à travers le couloir. Il ne tarda pas, d’ailleurs, à venir gratter, de façon discrète, à la porte de «tante France», pour recevoir la permission d’une petite visite. Elle venait de se lever et dit:

--Entrez!

Il adorait la voir ainsi en sa longue robe flottante du matin, ses cheveux sur les épaules, retenus à demi par un ruban; et sautant autour d’elle, il cria, ravi:

--Tante France, vous êtes gentille!... Vous avez l’air d’une petite fille!... Et puis, vous sentez bon comme une fleur!...

Dans sa joie, il appela sa sœur:

--Étiennette! Étiennette! Viens voir tante! Elle veut bien! Tu peux arriver!

La petite, qui rôdait aussi autour de la chambre, accourut vite, un peu timide d’abord, puis bientôt enhardie, pour regarder avec son frère, la mine curieuse, les jolis bibelots échappés du sac de voyage--ce fameux sac d’où, la veille, étaient sortis pour eux joujoux et bonbons.

Alors France, redevenue enfant, se prit à jouer avec ces petits qui la dévoraient de caresses et de baisers, et, finalement, s’assit par terre, comme eux, pour leur conter une merveilleuse histoire qu’ils écoutaient les lèvres entr’ouvertes, buvant ses paroles. Avec peine, elle put les décider à partir quand, l’heure avançant, elle dut les renvoyer pour s’habiller. Mais ces instants d’enfantillage avaient été pour elle une détente bienfaisante.

Le bébé était vraiment remis et sa figure menue, un peu pâlie, s’égayait aux jeux turbulents de Bob et d’Étiennette.

--Guite, veux-tu que je les emmène promener? proposa France après le déjeuner, voyant un rai de soleil filtrer entre les nuées grises.

--J’aimerais mieux que tu accompagnes André, qui a besoin d’aller demander un renseignement chez les Chambry. Ils sont encore à leur campagne de Dury. Cela te ferait du bien, une promenade à travers champs; tu es un peu pâle, ma petite France. L’air de Chevregny ne paraît pas t’avoir très bien réussi.

France détourna la tête, tressaillante, avec une frayeur de la perspicacité de sa sœur. A quoi bon trahir son secret?... Marguerite ne pourrait rien pour lui ramener Rozenne s’il ne l’aimait plus. Alors elle se devait à elle-même de bien cacher sa défaite. Pas encore elle n’avait parlé, avec la jeune femme, de Rozenne ni des tragiques circonstances qui lui avaient rendu sa liberté, car Marguerite était absorbée par son enfant, et elle eût mieux aimé apprendre tout par André. Aussi, volontiers, elle se laissa tenter par la proposition de sa sœur. Mais le même besoin de mouvement qui, à Chevregny, l’entraînait en d’interminables courses, lui fit refuser la voiture qu’André lui offrait pour la conduire à Dury.

Elle préférait mille fois marcher sur la grande route qui fuyait entre des plaines sans fin, balayée par la brise humide, presque tiède, dont le souffle jetait les feuilles roussies sur la terre, détrempée par les pluies récentes. Le pâle soleil s’était perdu sous un voile de nuées, et le ciel, ouaté de brouillard, était d’un gris morne, lourd d’averses, strié par des vols noirs de corbeaux.

Ses yeux errant sur les lointains embrumés, où s’estompaient quelques bouquets d’arbres, des meules isolées, brunies par les mauvais temps, France causait avec son beau-frère, la pensée distraite, cherchant à engourdir, dans la griserie de l’air qui battait son visage, le désir, douloureux comme une soif, de savoir enfin quelque chose de Rozenne.

Un sursaut, tout à coup, la secoua. André lui demandait, du même ton de causerie:

--Marguerite vous a-t-elle raconté que Mme Rozenne lui avait parlé de la fin inattendue de sa belle-fille?

Ah! enfin, elle allait donc savoir... Enfin!... S’appliquant à ne pas laisser frémir sa voix, elle dit:

--Non, Marguerite n’a pas eu encore le temps de me raconter cela... Comment est-ce arrivé?

--Dans une crise de cette malheureuse. Elle s’est échappée et est allée se jeter dans un étang proche de la maison où elle était gardée.

--Et elle s’est noyée?

--Non. On l’a sortie vivante de l’eau. Mais elle avait été saisie par le froid. Elle a eu une congestion qui l’a emportée...

Tout bas, France murmura:

--Pauvre, pauvre créature!

Vaguement, elle entendait André déclarer bien heureux pour Rozenne d’avoir été libéré ainsi d’un épouvantable mariage, et d’autres choses encore auxquelles son esprit ne parvenait pas à donner attention, tant ses propres pensées l’absorbaient.

Heureusement, pour la dispenser de poursuivre cette conversation, le petit village de Dury apparaissait et, par delà les arbres du parc, se dressait la toiture effilée du château.

Tous les dimanches, jusqu’à la fin de l’automne, la jeune Mme Chambry, sur le désir exprès de son mari, y recevait ceux de ses amis amiénois que tentait une promenade à la campagne ou une partie de tennis. Et le domestique qui apparut, appelé par la cloche de la grille, expliqua tout de suite, introduisant les visiteurs:

--Madame reçoit dans le parc. Si mademoiselle et monsieur veulent me suivre...

France enveloppa d’un œil charmé les perspectives ombreuses auxquelles le feuillage d’or roux donnait l’aspect d’un paysage de féerie. A son beau-frère, elle murmura, distraite un instant d’elle-même:

--C’est joli, ici!

--Oui, le parc est très beau... Vous allez voir...

Guidés par le domestique, ils traversaient de grandes allées paisibles qui s’allongeaient entre les pelouses décorées de statues un peu verdies par la mousse, et les massifs admirablement fleuris de chrysanthèmes dont la senteur d’automne imprégnait l’air. Une rumeur joyeuse montait du tennis, et les exclamations des joueurs arrivaient, coupées de rires et d’éclats de voix.

L’allée tourna et le large espace sablé apparut, enserré par la fragile muraille du filet, derrière lequel se mouvaient des hommes en tenue de jeu, des jeunes filles en jupe courte qui bondissaient, alertes, suivant le caprice des balles.

Devant le _tennis court_, Mme Chambry était assise au milieu du groupe de ses visiteurs, de la phalange des parents qui chaperonnaient les joueuses.

A la vue de France, elle se dressa, rose de saisissement, avec un cri de plaisir:

--Oh! vous êtes à Amiens?... Quelle bonne surprise de vous voir! Que vous êtes aimable d’être venue jusqu’ici!... Seulement je suis désolée que mon mari ne se trouve pas là pour vous recevoir; il est à la chasse. Mais mon beau-frère, du moins, est des nôtres!

Oui, il était là; et il contemplait France avec une sorte de stupeur ravie. S’il eût été aussi sincère que sa jeune belle-sœur, il se fût, lui aussi, écrié, envahi par une allégresse à laquelle il était livré tout entier:

--Oh! la bonne surprise... Est-il possible que ce soit bien vous!...

Cependant, toujours correct, il s’appliquait à ne rien trahir de l’émotion qui vibrait en lui comme un hosanna; et simplement, il saluait France par quelques mots de bienvenue courtoise. Inutile effort! Clairement, avec son intuition de femme, elle le devinait bouleversé par son apparition imprévue, car il ne pouvait commander à l’expression de ses yeux, de sa bouche, au timbre de sa voix. Se pouvait-il vraiment qu’elle eût produit pareille impression sur ce garçon si calme?...

--Mademoiselle France, vous allez faire une partie de tennis, n’est-ce pas? proposa, un peu timide, Mme Chambry, qui ne savait comment montrer à la jeune fille son plaisir de la voir chez elle. Tout à son gré, elle eût voulu pouvoir causer avec cette France Danestal à qui elle avait voué une enthousiaste admiration. Mais elle se devait à ses autres visiteuses, de respectables mères de famille qui eussent trouvé très mauvais de voir la maîtresse de maison empressée auprès de l’élégante Parisienne dont elles examinaient avec une attention aiguë le sobre costume tailleur, d’un brun fauve, moulé sur sa forme souple, la toque de faisan doré dont les ailes avaient le chaud reflet des feuilles d’automne.

France n’était nullement tentée de se mettre à jouer avec ces jeunes gens inconnus et elle préféra la promenade dans le parc que la jeune femme proposait à ses visiteuses, craignant pour elles le froid si elles s’attardaient à contempler les joueurs. Ah! que France eût aimé s’en aller seule, à sa fantaisie, dans les belles allées dont l’automne poudrait les branches d’or et de pourpre! Mais quel inutile vœu! Il lui fallait poliment tenir des propos quelconques avec les respectables dames qui se complaisaient dans la paraphrase des menues nouvelles amiénoises...

--Voulez-vous, mademoiselle, me permettre de vous faire les honneurs de notre parc?

Près d’elle était Albert Chambry. Résolument il avait laissé les joueurs, les vieilles dames, les spectateurs masculins, parmi lesquels André d’Humières; et, comme au printemps, alors qu’il la conduisait vers la filature, par le jardin fleurissant, il marchait lentement, à ses côtés.

Elle sourit:

--Votre parc est beau comme un jardin des fées, ainsi vêtu par l’automne!

--Réellement, il vous plaît?... J’en suis très heureux!... Je l’aime comme un ami. Quand j’étais enfant, il était mon univers, et un univers enchanté où je connaissais l’ivresse de me sentir, de me croire libre! Plus tard, ses allées discrètes ont reçu la muette confidence de mes espoirs... Oui, ce parc renferme vraiment quelque chose de ma vie même... Et il me semble que je fais un rêve qui, éveillé, m’aurait semblé irréalisable, en vous y voyant marcher ainsi près de moi!...

Elle l’écoutait, surprise. Jamais elle n’eût imaginé que le correct Albert Chambry pût ainsi sortir de sa réserve, surtout avec elle, presque une étrangère pour lui. S’il donnait à ses paroles une forme un peu trop littéraire, le sentiment qui les inspirait paraissait très sincère; et, séduite par cette sincérité, elle dit avec un abandon amical:

--Je vous envie de posséder ainsi un petit empire, tout peuplé de souvenirs chers!... Moi, dans tous les lieux que j’ai aimés, j’ai presque toujours été seulement une passante et j’ai laissé un peu de mon cœur à des paysages que je ne reverrai peut-être jamais... Aussi quand il me faut partir, sans espoir de retour, j’éprouve toujours une vraie sensation de déchirement. Et maintenant, j’en arrive à ne plus souhaiter voir certains pays lointains, dont j’ai rêvé passionnément!... parce que j’ai conscience de l’angoisse que j’aurai à les quitter, sachant n’y plus revenir jamais.

A son tour, il l’écoutait attentif, heureux qu’elle lui livrât ainsi quelque chose de sa pensée intime. Il reprit:

--Je crois que le déchirement dont vous parlez, on peut l’éprouver même avec la vision du retour... J’en ai eu la sensation, cet été même, quand ayant accepté un mandat de député j’ai pris conscience nettement que je venais de renoncer à vivre désormais uniquement à l’ombre de ma vieille cathédrale, pour me lancer... dans un inconnu plus ou moins hostile...

--C’est vrai, vous êtes devenu député depuis notre première rencontre! Alors la politique vous tentait?

Elle levait vers lui de grands yeux, gaiement sceptiques et moqueurs. Il dit, un peu lentement:

--Non, pas la politique...

Elle eut, pour lui, un sourire de sympathie et se reprit:

--Vous avez raison. Ce n’est pas la politique qui vous a attiré. C’est, je suis sûre, le désir de pouvoir mieux défendre les intérêts de vos ouvriers!

Mais il secoua la tête. Son visage était grave et ses yeux contemplaient le visage de France avec une sorte de douceur ardente:

--Ce n’est pas cela, non plus. Je ne puis vous laisser une aussi haute opinion de ma générosité. Ce serait hypocrisie... Non, si j’ai tant souhaité être nommé, ce n’est guère pour mes ouvriers...

Il s’arrêta encore, comme s’il hésitait à poursuivre. Le regard de France, entre les cils, filtrait surpris vers lui qui, maintenant, avançait près d’elle, silencieusement, sans prendre garde que le groupe des promeneurs ne les suivait plus. Au hasard, tous deux suivaient de petites allées désertes qui semblaient fuir indéfinies, vers la longue charmille que l’automne dorait magnifiquement. Dans l’air humide, tintait la sonnerie des cloches, annonçant le _Salut_ à l’église de Dury.

La voix d’Albert Chambry s’éleva de nouveau et son accent avait quelque chose de résolu, de vibrant aussi, apportant l’écho de quelque obscure émotion dont il n’était pas maître:

--Il vaut mieux que, dès maintenant, vous sachiez la vérité; j’étais décidé à vous la dire... bientôt... Ce n’est ni par ambition, ni par philanthropie que j’ai souhaité obtenir la députation...

Il s’interrompit encore; mais ce ne fut qu’une seconde et il acheva:

--... C’était à cause de vous.

--De moi?...

--Oui, de vous...

Elle le considéra, stupéfaite. Il avait pâli; mais ses traits avaient une expression de calme volonté.

Où prétendait-il en venir? Lui, n’était pas un _flirt_ prompt à faire entendre de vagues déclarations aux jolies filles sans dot. Ses paroles étaient réfléchies, mesurées; il en acceptait la responsabilité.

Alors... quoi?... Se pût-il que cet homme sagement pondéré fût cependant un romanesque et se fût épris de la fuyante Parisienne que le hasard avait quelquefois rapprochée de lui?... Si vraiment elle était devenue plus qu’une passante dans sa vie, il valait mieux qu’elle le sût pour lui enlever une inutile espérance. Et, avec une gravité pensive, elle dit:

--Je ne comprends pas pourquoi, à cause de moi, vous avez désiré venir à Paris...

--Vous ne comprenez pas que j’ai désiré me rapprocher de vous... parce que j’espérais ainsi parvenir... oh! peu à peu! lentement! à réaliser un rêve auquel je pense, à toute heure, je puis dire... dès que je suis seul avec moi-même surtout... Un rêve qui est entré en moi, dès le premier jour où je vous ai vue peut-être, mais sûrement cette après-midi où vous êtes venue à la filature... Vous vous souvenez?

Elle écoutait la tête un peu penchée, regardant la terre brunie sous la rouille des feuilles; et elle pensait, non pas à Albert Chambry, mais à celui qui, jadis, dans le crépuscule d’été, l’avait suppliée de devenir, pour lui, l’_Unique_... Comme une enfant ignorante et folle, elle avait refusé de l’entendre, dédaigneuse de l’amour humain, ayant cette foi orgueilleuse que le travail, le culte du Beau suffiraient à lui donner le bonheur... Aujourd’hui, elle savait la vérité; impérieusement, le cœur veut plus... Et pour cela, elle avait pitié--ah! grand’pitié--de cet homme qui, peut-être aussi, allait souffrir par elle.

Lentement, après Albert Chambry, elle répéta:

--Oui, je me souviens du jour dont vous parlez. Je voudrais connaître le rêve qu’il vous a apporté. Je crois que je puis vous le demander, puisque vous semblez dire que j’y suis mêlée...

--Vous n’y êtes pas seulement mêlée, vous en êtes l’âme même. Ce rêve, je vous l’avoue, avec tout l’infini respect que j’ai pour vous, parce que je ne sais quand il me sera encore donné de vous voir seule... Ce rêve... c’est qu’un jour vienne où vous consentirez à me confier votre vie pour que j’essaie de vous rendre tout le bonheur que vous me donnerez ainsi...

Une légère flamme monta au visage de France. Ce qu’Albert Chambry lui disait depuis un instant, elle était certaine qu’il allait le lui dire... Tous deux s’étaient arrêtés. Dans les déchirures de la charmille qui les enveloppait du voile fauve de son feuillage, elle apercevait, au delà des plaines, le lointain de la ville où la vie les appelait... Mais lui, la regardait seule, une expression de prière dans les yeux.

Avec effort, elle articula:

--Vous souhaitez faire de moi votre femme, mais...

--Mais je ne suis pour vous qu’un indifférent... Je le sais... Aussi, je n’ai pas l’espérance orgueilleuse et insensée que vous allez ainsi, tout de suite, accueillir la demande que je vous conjure seulement de ne pas oublier. Je n’espère que dans l’avenir.

--Alors... alors pourquoi m’avez-vous parlé aujourd’hui?

--Est-ce qu’on est toujours maître de ses résolutions? Je vous ai vue apparaître tout à coup, quand je vous croyais très loin... Et cette joie inattendue a jeté en moi la terreur de vous perdre, si je me taisais plus longtemps... Et puis, je me suis trouvé seul avec vous dans ce parc où vit ma jeunesse; où, pendant ces derniers mois, j’ai tant pensé à vous... Et mon secret m’a échappé... Ne me répondez pas... En ce moment, je le sais, vous direz _non_ à ce que je désire... comme je n’avais encore rien désiré au monde!...

Elle murmura, tressaillante:

--C’est vrai, je ne souhaite pas me marier...

--Maintenant, oui... Mais il faut penser à l’avenir... Croyez-moi.

L’avenir!...

Elle eut un faible geste d’épaules. Toute son âme s’enfuyait vers Rozenne.

Ah! Dieu, pourquoi l’aimait-elle ainsi?...

Elle s’était remise à marcher dans la charmille, lumineuse sous son feuillage de légende. Au loin, les cloches sonnaient toujours et leur chant semblait emplir l’infini pâle du ciel d’automne.

Albert Chambry répéta avec une autorité douce:

--Oui, l’avenir, il faut y penser! En ce moment, comme vous êtes très jeune, vous n’y songez pas. L’heure présente vous suffit, parce qu’elle est bonne... Vous avez près de vous votre mère, votre père... Vous ne connaissez pas la solitude!... Mais qu’ils vous manquent, vous regretterez de n’avoir pas votre foyer à vous; de ne pas sentir autour de vous une protection très tendre, dévouée infiniment, qui remplace celle des parents que vous avez aimés...

Un pli un peu amer souligna, une seconde, la bouche de France. Il ne connaissait pas le foyer où elle avait grandi; sans quoi, il aurait su qu’elle y avait été plus seule qu’elle ne pourrait jamais l’être dans la vie!... Il continuait à lui parler, mais elle l’entendait à peine. Si vivant se réveillait en son cœur le souvenir du beau crépuscule d’été dans le bois d’Houlgate, des vagues nacrées par le couchant, de la voix ardente de Rozenne qui l’implorait... Aujourd’hui, c’était l’automne... Et celui qui lui demandait, d’un accent doux et résolu, le don de sa vie, était un homme en pleine possession de sa volonté, qui savait bien ce qu’il souhaitait pour y avoir longtemps pensé...

Docile, il la suivait dans le labyrinthe des allées étroites où elle avançait distraite et il parlait, dans un désir profond de la convaincre. Il lui disait les mêmes choses que Rozenne lui avait dites cinq ans plus tôt... Des choses que Marguerite aussi lui avait fait entendre, que Marceline Herrène lui avait répétées ce jour où Rozenne avait aux lèvres un aveu qu’elle ne voulait pas écouter--alors...

--Fatalement, un jour ou l’autre, vous comprendrez, je vous assure, que le travail, les jouissances artistiques ne suffisent pas à satisfaire le cœur... Vous arriverez à penser qu’il est bon de se sentir chérie; de devenir pour quelqu’un l’être par excellence, celle vers qui vont toutes les pensées, les tendresses, les désirs, comme vers une divinité adorée... Ah! je sais bien que je n’ai pas les mêmes goûts que vous, que nous avons vécu dans des milieux intellectuels très différents, que je ne suis pas artiste du tout... Mais j’apprendrai à aimer les choses que vous aimez... Et puis, ne pensez-vous pas que l’affection peut rapprocher même les esprits?... D’ailleurs, vous vous intéressez aux questions ouvrières qui sont, pour moi, capitales... Ce serait un lien entre nous... Je vous laisserais, naturellement, toute liberté pour vous livrer aux travaux que vous aimez... Tant que ma vie était fixée à Amiens, je jugeais impossible de vous demander le sacrifice d’accepter la monotone existence de la province, même auprès de votre sœur. Et c’est pourquoi j’ai tant souhaité la députation qui m’amène à Paris, et qu’une circonstance imprévue m’offrait tout à coup puisque celui que je remplace a dû, pour raisons de santé, donner sa démission...

Ah! comme il avait pensé à tout, comme il avait prévu toutes les objections!... Une sorte d’effroi s’emparait d’elle devant cette tranquille volonté qui s’appliquait à dominer la sienne; un désir fou la prenait de s’enfuir en criant à cet homme qu’elle ne voulait pas être à lui, qu’un autre lui avait pris le cœur; de voir la fin de ces allées qui se suivaient éternellement comme dans un bois enchanté... Et, instinctive, d’un accent d’enfant en détresse, elle murmura:

--Je réfléchirai à tout ce que vous m’avez dit... Mais... il faut retourner vers les autres... Ramenez-moi... Je ne sais pas le chemin... Il me semble que je suis perdue dans un labyrinthe!

Il tressaillit, comme arraché à un rêve, et il la vit près de lui, une expression anxieuse au fond de ses prunelles qui étincelaient dans son visage que l’émotion avait décoloré. Seules, les lèvres gardaient leur éclat de fleur de sang...

Il respira profondément, avec un effort pour dominer l’émoi qui bouleversait tout son être; puis il dit, la voix assourdie:

--Vous avez raison, il faut que je vous ramène, je suis fou, je l’ai été de vous parler ainsi. Venez.

Il se remit à marcher et, un instant, tous deux avancèrent en silence. Son angoisse, à elle, se calmait, car elle ne se sentait plus perdue dans cet immense parc solitaire... Et, tout à coup, elle demanda:

--Vous avez parlé à votre frère de... de votre désir?

--Non, je lui en parlerai seulement le jour où vous m’aurez autorisé à le faire...

--Et vous ne croyez pas qu’un tel projet lui déplairait?

--Pourquoi?

--Ah! pour bien des raisons!... D’abord, parce que j’appartiens à un monde de lettrés et d’artistes qui, je le sais, ne lui est pas sympathique... Aussi, parce que je suis, comme on dit maintenant, une Ève moderne, espèce de femme qu’il condamne!

Il attachait sur elle des yeux pleins d’une espèce de tendresse fervente:

--Et encore?... Qu’allez-vous trouver?

--Ceci... Je suis sans fortune. Mon semblant de dot ne valant pas même la peine qu’on en parle!

Il haussa les épaules d’un geste d’indifférence absolue:

--Je vous en supplie, ne pensez pas même à cette misérable question d’argent!... Je suis, grâce au ciel, assez pourvu pour n’avoir pas à m’en préoccuper. Je pourrai offrir à ma femme tout le luxe qu’elle désirera, les belles choses qui la tenteront...

Elle dit, touchée, comprenant bien tout ce qu’il était prêt à lui donner:

--Vous êtes bon, très bon!

--Non, ce n’est pas par bonté que je voudrais avoir le droit de vous faire la vie aussi heureuse, aussi large qu’il me serait possible... Vous le méritez tellement!... Jamais je n’avais rencontré de femme pareille à vous!

--Vous ne me connaissez pas! fit-elle avec une ombre de sourire.

--Oh! si je vous connais!... Bien plus que vous ne le supposez... Je vous connais par ce que vous avez écrit... par ce que je vous ai entendu dire, par ce que ceux que vous voyez disent de vous... Et c’est pour cela que je vous supplie de penser à ma prière, quand vous allez être partie, quand vous aurez regagné votre Paris où vous me permettrez bien, n’est-ce pas, d’aller essayer de gagner ma cause près de vous?

Pourquoi ne lui disait-elle pas tout de suite qu’elle était certaine que cette cause, il ne la gagnerait pas?... Pourquoi avait-elle cette lâcheté de redouter ainsi la déception que lui infligerait un refus trop brusque?... La voyant silencieuse, il interrogea, une anxiété soudaine dans l’accent:

--Est-ce que je vous ai offensée, en vous parlant si franchement?... J’aurais dû d’abord exprimer mon désir à madame votre sœur, mais je vous ai dit comment j’avais succombé à la tentation de vous avouer la vérité... Vous me pardonnez?

--Vous pardonner!... Vous avez eu bien raison de vous adresser à moi-même... Je suis une femme, à mon âge!... C’est vrai, aujourd’hui, il me serait impossible de vous répondre comme vous le souhaitez et je ne sais pas ce que sera l’avenir; mais je vous remercie de tout cœur de vouloir me faire une existence très douce, tranquille, protégée... Je vous en demeurerai toujours reconnaissante... Seulement...

Elle s’arrêta... Le tennis était tout près maintenant. Elle entendait, très nettes, les exclamations des joueurs:

--Seulement, je voudrais bien que vous n’espériez pas ainsi en moi parce que... je crains bien de vous donner une déception!...

--Jusqu’au moment où vous me direz: «J’en aime un autre!...» j’espérerai...

Elle eut aux lèvres un cri instinctif: «Oui, j’en aime un autre!...» Mais sa fierté de femme lui scellait la bouche.

Enfin elle apercevait l’étendue sablée du tennis et le groupe des spectateurs que présidait de nouveau Mme Chambry qui servait le thé. Il devait y avoir très longtemps qu’elle était seule dans le parc, avec Albert Chambry. Que devait penser toute cette réunion provinciale? Un petit sourire ironique lui montait aux lèvres... Mais il s’effaça, à peine esquissé, tandis qu’un choc l’ébranlait tout entière. Auprès de Mme Chambry, la regardant approcher, elle apercevait Rozenne.

XII

Bien avant qu’elle le vît, il avait dû l’observer. Leurs regards se croisèrent. Elle eut la peur de ce que le sien pouvait trahir. Dans celui de Rozenne, il y avait une sorte d’ironie dure, mais aussi d’indéfinissable souffrance, et elle le connaissait trop pour ne pas le deviner énervé jusqu’à l’angoisse... De quoi?

Mais elle ne pouvait pas plus l’interroger qu’il ne lui était permis de trahir la joie éperdue qui s’élevait en elle, impérieuse autant qu’un souffle de tempête. Ah! où était-il, le temps où, près de lui, elle était si calme!

Son cœur heurtait follement sa poitrine. Seul, son extrême usage du monde lui permettait de rester maîtresse d’elle-même. Sans trahir rien de l’émotion qui la brisait, elle put aller à Mme Chambry et lui dire en souriant:

--Votre parc est une merveille, madame. Mais il est, je crois, enchanté un peu, car les allées y sont sans fin... J’ai cru, un moment, que jamais je ne retrouverais le chemin du tennis!

--C’est qu’Albert, sans doute, vous avait conduite dans notre labyrinthe dont nous sommes très fiers, car, réellement, on peut s’y perdre!

Mais France ne distinguait pas le sens de ses paroles. Elle sentait sur elle, pareil à un appel, le regard de Rozenne qui semblait la supplier... Pourtant, elle ne bougea pas. Lui, alors, approcha. Ses yeux avaient la même expression, amère et douloureuse.

Elle dit, très doucement, et son cœur battait toujours à gros coups pressés:

--Comme il y a longtemps que nous ne nous sommes vus! Vous êtes donc de ceux qui oublient leurs amis?...

--Dites que je suis de ceux qui ont la prétention d’être discrets...

--Discrets?... En quoi?

--On m’avait offert une partie de tennis avec vous, en m’engageant à aller dans le parc à votre rencontre. Mais il semblait vous plaire de demeurer seule avec Albert Chambry, et je n’ai pas voulu vous troubler.

Sans répondre, elle le regarda, sentant qu’il souffrait. Il avait l’accent des jours où il semblait jaloux d’elle... Puis, avec la même douceur, elle murmura:

--Qu’avez-vous, mon ami? Ce n’est pas ainsi que vous devriez me parler, la première fois que nous nous retrouvons!

Qu’allait-il lui répondre? Quelque chose, sûrement, qu’il ne devait pas lui dire, car il mordit sa lèvre violemment comme pour retenir les mots inutiles; puis, entre les dents, il jeta, pour elle seule:

--J’admire la femme nouvelle que j’ai vue surgir en vous!...

Saisie, elle demeura muette. D’ailleurs, elle ne pouvait lui demander aucune explication dans un milieu où tous les regards l’examinaient, pleins d’une médiocre bienveillance... De plus, Albert Chambry s’empressait pour lui servir une tasse de thé; et son beau-frère, venu près d’elle, lui murmurait que l’après-midi était bien avancée et qu’il fallait songer à regagner Amiens.

Docile, elle dit:

--Quand vous voudrez!...

Mais une révolte lui faisait bondir le cœur à l’idée qu’il allait peut-être lui falloir partir sans avoir une minute encore de conversation avec Rozenne, sans pouvoir lui demander ce qu’il avait contre elle. Correcte, elle causait dans un cercle strictement féminin, attendant la voiture que Mme Chambry tenait à mettre à sa disposition pour regagner Amiens.

Albert Chambry restait un peu à l’écart, paraissant absorbé par les péripéties d’une nouvelle partie qui s’engageait. Elle ne se souvenait même plus qu’il était là. A peine, lui demeurait l’impression confuse d’un entretien grave qu’elle avait eu avec lui. Tout son être frémissait de l’humiliation et de l’émoi de sa défaite qu’elle n’avait jamais pareillement mesurée; et aussi d’une joie, qui la pénétrait divinement parce que, sans cesse, le regard de Rozenne la cherchait, comme insatiable de la contempler... S’il eût été détaché d’elle, il n’eût pas eu cette expression dans les yeux qu’il arrêtait sur elle...

Ah! que n’avait-elle le droit de courir à lui pour lui murmurer ce que répétait son faible cœur de femme:

--Ne soyez plus triste!... Oubliez le passé et pardonnez-moi de vous avoir fait souffrir autrefois... Je suis à vous et je vous aime!

Mais elle ne disait rien de semblable; et lui, il parlait de son très prochain voyage en Espagne, où il désirait aller faire des études, et qui l’entraînerait peut-être jusqu’en Afrique.

--La voiture est avancée, vint annoncer le domestique.

Partir! Il fallait partir! André se fût étonné que sa belle-sœur prolongeât encore la visite. Partir, il le fallait... Elle se leva; et sans se trahir, elle prit congé de Mme Chambry, saluant les autres visiteurs. Sa main effleura celle de Rozenne. Alors, souverainement, une résolution la domina; et sans hésiter, presque impérative, elle prononça:

--Je voudrais bien causer avec vous, avant de regagner Paris. Si vous avez un moment, demain, voulez-vous passer chez ma sœur?... Nous ne sortons jamais avant trois heures.

Il s’inclina:

--Je suis tout à vos ordres.

Elle s’éloigna avec un signe de tête. Albert Chambry les accompagnait jusqu’à la voiture. Machinalement, elle s’appliquait à lui parler, se souvenant de tout ce qu’il lui avait offert; mais elle se savait si loin de lui!

La voiture roula, et elle se trouva seule avec son beau-frère. Il était trop courtois pour se permettre de la questionner ou même lui faire une allusion à sa longue promenade solitaire avec Albert Chambry. Mais peut-être il pensait qu’elle en avait rapporté une préoccupation sérieuse, car, la voyant distraite dans ses réponses, il cessa de lui parler. Elle ne s’en aperçut même pas, tant le tumulte de ses pensées la bouleversait.

Aussitôt arrivée, après un rapide baiser à sa sœur et aux petits, laissant à André le soin de raconter la promenade, elle monta dans sa chambre, car elle avait soif de silence et de solitude. Très vite, au hasard, elle rejeta son chapeau, sa veste; puis, sans allumer de lampe, elle vint s’asseoir devant le feu. Alors ses mains jointes, le regard fixe sur la lueur vagabonde des flammes, elle chercha à voir dans son âme... Si fort elle avait le sentiment que, de nouveau, elle arrivait à une heure très grave de sa vie!... Qu’allait-elle faire, vouloir, devenir dans la tempête morale qui s’abattait sur elle?... En son cœur elle trouvait le confus souvenir des paroles d’Albert Chambry; une allégresse affolante d’avoir revu Rozenne, de le savoir près d’elle, dans la même ville; de posséder l’espoir de sa venue, le lendemain; mais aussi l’inquiétude lancinante de son attitude à Dury, de l’incertain avenir qui échappait à sa volonté...

Elle avait cédé à une impulsion irréfléchie quand elle avait demandé à Rozenne de venir lui parler. Elle avait fait cela parce qu’elle ne pouvait plus supporter qu’il partît sans qu’elle eût tenté de lire en lui... Et s’il ne venait pas, s’il se dérobait, ainsi qu’il l’avait fait tant de fois depuis l’été, pour une raison qu’elle ignorait...

Comme une enfant, elle murmura passionnément:

--Mais je ne veux pas qu’il parte... surtout qu’il parte ainsi!... Nous pourrions être si heureux!...

Oui, comme elle l’avait pensé un soir de printemps, être les deux qui vont en une seule âme...

Ah! comme elle comprenait maintenant la sublime simplicité de l’amour de sa sœur!... Comme elle comprenait le pourquoi des miracles accomplis par les cœurs qui se donnent!... Bizarrement, revenaient à son esprit des paroles de l’_Imitation_ que le hasard d’un livre ouvert lui avait mises sous les yeux, le matin même: «C’est quelque chose de grand que l’amour et un bien au-dessus de tous les biens... Rien ne lui pèse, rien ne lui coûte... Qui n’est pas prêt à tout souffrir et à s’abandonner entièrement à la volonté de son bien-aimé, ne sait pas ce que c’est que d’aimer... Il faut que celui qui aime embrasse avec joie ce qu’il y a de plus dur, de plus amer pour son bien-aimé, et qu’aucune traverse ne le détache de lui...»

C’était vrai, vrai, vrai, tout cela! De toute son âme, elle le sentait!... Elle avait été insensée de croire que nul bonheur ne vaudrait jamais les joies de la pensée, les enthousiasmes, les admirations dont elle se leurrait, misérablement ignorante du divin poème de l’amour.

Comme si elle eût répondu à quelque reproche, elle murmura:

--Je ne savais pas... J’étais bien sincère et je n’ai jamais dit que je voulais garder mon cœur... J’attendais que le désir me vînt de le donner... Lui, Claude, me l’a pris sans que j’y pense... Je l’ai fait souffrir... C’est juste que je souffre par lui...

Elle cacha dans ses deux mains son visage que l’émotion brûlait. Qu’allait-il arriver s’il était détaché d’elle et ne l’aimait plus assez pour la vouloir sienne à jamais?... S’il souhaitait garder sa liberté reconquise?... C’était bien possible, cela, après tout, et ce serait l’expiation de son orgueilleuse témérité...

Alors que deviendrait-elle, obstinément voulue, elle le pressentait, par Albert Chambry qui aurait pour alliés sa mère, sa famille entière, ses amis, unanimes à approuver ce brillant mariage?...

Si son entrevue, le lendemain, avec Rozenne, était inutile, s’il partait pour revenir... Dieu seul savait quand!... s’il ne prétendait plus qu’à des Gillettes Harcourts, pourquoi, après tout, résisterait-elle à la douce et tenace volonté d’Albert Chambry?... Il ne lui serait pas offert une seconde fois de devenir la femme d’un homme aussi généreusement dévoué... Ce qu’il lui offrait, c’était une vie large, paisible, honorée...

Un mariage comme celui de Colette, alors?... Un mariage d’argent, d’ambition?...

Elle dressa vivement sa tête enfiévrée:

--Non! Albert Chambry est, intellectuellement, bien supérieur à Paul... N’importe qui le jugerait un homme de valeur!

Il s’intéresserait aux travaux littéraires qu’elle aimait, lui laissant toute l’indépendance qu’elle réclamerait dans sa vie morale... D’esprit, oui, elle serait libre... Mais de corps...

Un frisson la secoua. Elle n’était pas une vierge ignorante; et elle savait bien que, mariée, elle ne pourrait ni ne devrait se refuser à l’homme dont elle aurait accepté la fortune, la protection, le serment d’éternelle fidélité, après être librement venue à lui... sans amour... Car elle n’en avait ni n’en aurait pour lui... Tout au plus, elle lui donnerait une reconnaissante affection et une estime profonde... Peut-être, cela lui suffirait, à lui... Il était si calme, si pondéré... Mais elle-même, que pourrait-elle devenir dans une pareille union?... Ah! aujourd’hui, à elle, il fallait bien plus! Le cœur qui, maintenant, battait dans sa poitrine, était autrement exigeant... Il voulait, pour en faire son bonheur, l’amour dont parlait le livre saint, l’amour dont on souffre, dont on vit, dont on meurt...

Et elle pensa, farouche:

--Si Claude me repousse, non, je n’épouserai pas Albert Chambry... Je resterai seule!... Je reprendrai ma vie de cérébrale. J’aimerai seulement--avec mon travail--les belles choses créées par Dieu et par les hommes; et aussi, les pauvres êtres dont j’aurai pitié!... J’ai été heureuse ainsi pendant des années. Pourquoi ne le serais-je plus?

Pourquoi?... Parce qu’elle n’était plus la même!...

La flamme l’avait touchée; et la destinée qui jadis lui semblait meilleure que toute autre ne lui suffisait plus. Tout son être se révoltait devant la seule vision d’un avenir semblable, si mortellement vain dans sa solitude glacée, avec ses joies et ses consolations illusoires, autant que le bruit des grelots qu’un enfant agiterait dans une boîte vide pour passer les heures...

Elle se souvenait bien de certaines vieillesses de femmes demeurées sans époux, presque toujours par la force des choses, hélas! et qui, n’ayant pas le passé, comme les veuves, sans attache avec nulle créature née de leur chair et de leur cœur, restaient de pauvres épaves tristes, dans la foule des couples unis.

Ah! la vie, c’était de se donner à un autre être, pour sa joie, généreusement, corps et âme, avec le beau mépris de l’épreuve, acceptée bravement, comme la rançon de l’ivresse d’aimer...

Et tout bas, avec la même sincérité passionnée, France murmura encore:

--Ah! je veux vivre!... vivre par _lui!_

XIII

--M. Rozenne fait demander si ces dames peuvent le recevoir?

--Très bien; nous descendons, dit Marguerite qui considérait d’un regard ravi sa toute petite, occupée à jouer sur le tapis.

France s’était levée, devenue toute blanche.

L’heure qu’elle avait appelée commençait et, parce qu’elle la savait décisive peut-être, une émotion poignante l’abattait tout à coup.

Une seconde, elle demeura silencieuse, recueillie en elle-même... Puis, résolue, elle se pencha vers sa sœur avec un baiser et demanda, la voix un peu assourdie:

--Guite, veux-tu me permettre d’aller seule, d’abord, recevoir Claude Rozenne?... J’ai besoin de lui parler. Peut-être... peut-être mon avenir dépend de cette conversation... Tu as confiance en moi, n’est-ce pas, ma grande sœur chérie?

Mme d’Humières avait relevé la tête à cette soudaine demande. Mais ce ne fut chez elle qu’une surprise fugitive. Son mari lui avait parlé de la longue promenade faite, la veille, à Dury, par France et Albert Chambry; et, bien que la jeune fille ne lui eût rien dit au retour, elle la connaissait trop bien pour ne pas la deviner troublée par quelque préoccupation sérieuse à laquelle, délicatement, elle n’avait pas même fait allusion.

Ses yeux s’arrêtèrent, pleins de tendresse, sur le visage devenu grave de la jeune fille qu’elle attira dans ses bras:

--Oui, j’ai confiance en toi, petite France... Mais si ton avenir est en jeu, je t’en supplie, sois sage, réfléchis, ne l’aventure pas follement... Va. Je descendrai seulement quand tu me feras demander.

France murmura:

--Merci!

Un instant, toutes deux se regardèrent avec leur mutuelle affection. Puis, spontanément, Marguerite eut le geste dont elle bénissait, chaque soir, ses enfants couchés et effleura, d’une croix, le front penché de France.

--Descends, chérie. Que Dieu soit avec toi!

France se détourna. Elle sentait bien que nul conseil n’eût pu en ce moment l’influencer. A elle seule, il appartenait de préparer l’avenir.

Son cœur battait à coups pressés, si fort qu’elle s’arrêta derrière la porte close du salon, avant d’en tourner le bouton. Mais ses lèvres articulèrent, sous l’impérieux effort de sa volonté:

--Il faut!... Il faut!...

Et elle entra.

Droit devant la fenêtre, Rozenne attendait, les traits étrangement altérés, quelque chose de dur dans l’expression. Peut-être pensait-il voir apparaître Marguerite d’Humières, car il eut un mouvement brusque quand il reconnut France. Elle lui tendit ses deux mains, ainsi qu’elle faisait dans les jours passés où elle lui voyait l’âme en détresse. Il les enveloppa d’une étreinte presque violente et les porta à ses lèvres qui les effleurèrent d’un baiser lent...

Puis les laissant retomber, il demanda:

--Mme d’Humières n’est-elle pas là?

France s’assit, inclinant la tête.

--Ma sœur descendra dans un instant. Mais je l’ai priée d’attendre un peu pour le faire... Je vous l’ai dit hier, je souhaitais vous parler...

Lui, était demeuré debout. Il la regardait comme s’il avait peur de ce qu’elle allait dire.

--Vous souhaitez me parler?... à moi?... et de quoi?

Elle aussi le regardait, soudain très calme parce qu’elle savait où elle voulait aller, parce qu’il était là, devant elle, enfin! et qu’elle était certaine qu’il ne la tromperait pas... Pourtant, une seconde encore, elle resta silencieuse, songeant...

Puis, avec une franchise fière, gravement, elle dit, très simple et très douce:

--Je ne puis supporter que mes amis aient à me reprocher quelque chose qu’ils me cachent; et puisque vous allez partir, puisque je ne sais ni quand, ni où nous nous reverrons, j’ai voulu vous demander ici...--à Paris, vous avez l’air de me fuir!...--en quoi encore j’ai pu vous faire mal, involontairement... Vous demander ce que vous avez contre moi?...

--Ce que j’ai contre vous?... Moi?...

--Oh! ne dites pas que vous n’avez rien! Mes intuitions ne me trompent jamais... Et j’ai... oh! si forte!... celle que, volontairement, vous vous éloignez de moi depuis cet été... que je ne suis plus pour vous une amie...

--Jamais vous n’avez été pour moi une amie plus chère! fit-il sourdement.

--Oh! non! puisque...

--Puisque?

--Puisque vous m’avez tu un événement qui était pour vous la délivrance!

Il tressaillit. Cependant, il n’ignorait pas qu’elle devait savoir. Il la contemplait comme le bonheur irréalisable...

--C’est vrai, je me suis interdit de vous en parler! jeta-t-il avec une sorte d’âpreté douloureuse.

--Pourquoi?

--Parce que j’ai jugé que cela était plus sage,... qu’il était inutile de vous occuper encore une fois de moi, à ce sujet.

Elle prononça lentement:

--Ici même, dans ce salon, au printemps, je vous ai dit que jamais plus ce qui vous touchait ne me laisserait indifférente... Et je crois que depuis ce jour j’ai été pour vous une vraie amie, très fidèle... Alors pourquoi depuis plus de trois mois m’avez-vous laissée sans un signe de souvenir?... Pourquoi hier m’avez-vous parlé durement sans que...

--Sans que vous l’ayez mérité, n’est-ce pas? interrompit-il violemment. Ah! ne me parlez pas d’hier... A moins que ce ne soit pour m’annoncer ce que vous avez décidé avec M. Albert Chambry... Que je sois, du moins, le premier à vous féliciter!

--Me féliciter!... Que supposez-vous donc qu’il m’ait demandé?...

D’un geste inconscient, il passa la main sur son visage contracté.

--Je ne suppose pas... Je _sais!_... Car il y a deux mois Chambry, avec une candeur confiante, m’a parlé de vous... Et parlé de telle sorte que j’ai compris à quel point vous l’aviez conquis..., comme les autres... Seulement...

Elle répéta, attentive, son cœur battait si vite qu’il la rendait haletante:

--Seulement?

Il martela les mots:

--Seulement je crois que vous ne l’éconduirez peut-être pas comme les autres...

--Parce que?

--Parce que c’est un excellent parti qui vaut la peine d’être accueilli!

--Vous voulez dire qu’il est intelligent?... très bon? d’une famille honorable et de sentiments délicats?

Elle parlait lentement, comme elle eût récité une leçon ou comme si elle eût voulu se pénétrer de ce qu’elle disait.

--Tout cela est très vrai! Je comprends que tant de qualités réunies vous donnent enfin le goût du mariage et culbutent vos résistances et vos appréhensions... Votre heure est venue!... Mais je ne pensais pas qu’elle viendrait pour un homme comme celui-là!

Quelle souffrance criait désespérément dans son accent!... Ah! il n’eût pas ainsi parlé s’il n’avait été jaloux d’Albert Chambry! Alors... alors c’était donc le bonheur qui venait à elle?... Elle demanda:

--Pourquoi supposez-vous que l’heure dont vous parlez est venue?

--Croyez-vous donc que moi, qui connais toutes les expressions de votre visage, je n’aie pas compris tout de suite quand enfin... enfin! vous êtes reparue avec lui, qu’il venait de vous dire... ce que vous étiez devenue pour lui, de vous offrir son cœur... et sa bourse!

Elle eut un geste d’épaules et répéta, un peu amère:

--Sa bourse!... Et vous avez tout de suite pensé que j’acceptais l’offre?... Vous qui prétendez me connaître?

--Il n’avait pas le visage d’un homme dont on a brisé l’espoir... Je n’ai pas eu de peine à comprendre que vous avez dû lui dire que vous réfléchiriez... Autrefois, c’est en un instant que vous avez résolu de prononcer le «non» qui a fait mon malheur...

--J’étais une enfant, alors... J’ai répondu comme une enfant... Maintenant les années m’ont rendue plus sage...

--Et plus pratique!

--Oh!

Elle pâlit, tant il l’avait atteinte. Il la vit blanche jusqu’aux lèvres, une expression de souffrance dans les yeux qu’elle levait vers lui... Et avant qu’il eût maîtrisé son mouvement, il était debout devant elle, emprisonnant les mains qui tremblaient et, penché vers elle, il suppliait tout bas:

--France, ma précieuse, mon adorée petite amie!... pardonnez-moi!... Je suis fou... Vous savez bien que je ne pense pas la chose insensée que je viens de vous dire... pour vous faire mal... parce que je suis incapable, comme autrefois, plus encore!...--de supporter de vous avoir perdue... de penser qu’un autre aura le bonheur qui m’est refusé!... France, vous avez raison, épousez Albert Chambry. C’est un honnête homme qui vous aime et dont la tendresse vous sera infiniment bonne... Je vous jure que tout cela, je me le répète sans cesse depuis qu’il m’a parlé... Vous avez raison... Vous êtes sage en l’écoutant!

Il avait gardé entre les siennes les mains toujours frémissantes; et elle sentait la souffrance qui le broyait à cause d’elle et lui apportait la certitude bénie qu’il était bien à elle toujours, à elle seule!...

Elle le regarda:

--Alors... vous me conseillez d’épouser Albert Chambry?... Dites-le-moi, vos yeux dans les miens... Dites-le-moi...

Elle s’arrêta un peu, toujours assise, sans lui enlever ses mains. Elle continuait à le regarder. Presque bas, elle prononça, avec son âme qui se donnait:

--Dites-le-moi en me jurant que vous ne regrettez rien de ce qui aurait pu être, il y a cinq ans... de ce qui pourrait être maintenant puisque vous, comme moi, vous êtes libre... Jurez-moi cela, Claude... Et, selon votre conseil, j’épouserai Albert Chambry...

Violemment, il laissa retomber ses mains et recula:

--Oh! France, vous êtes cruelle!... Pourquoi me tentez-vous?

--Ah! Dieu! enfin!!!

Le mot lui était échappé comme un cri de joie.

--Je vous tente, pourquoi?... Parce que vous m’aimez?

--France, par pitié, taisez-vous!... Ne me faites plus de mal!

--Répondez-moi, Claude... Parce que vous m’aimez?...

--France, cette nuit, je suis resté debout, ivre de jalousie, arpentant ma chambre comme une bête en cage, parce que j’avais compris que cet homme vous avait parlé...

--Parce que vous m’aimez? répéta-t-elle une troisième fois.

--Ah! oui, parce que je vous aime!... Oh! France, pourquoi voulez-vous que je vous le dise?

--Maintenant, vous en avez le droit!...

Il l’arrêta avec le même emportement désespéré:

--France, ne me faites pas entrevoir l’impossible!... Je ne suis pas un saint!... Je suis un pauvre homme qui, tout comme les autres, ai soif de bonheur... Ne me tentez pas!... Je n’aurai pas le courage de vous repousser!...

--Me repousser... pourquoi?...

Elle n’était plus pâle et une splendeur d’aurore grandissait au fond de son regard.

--Mais je serais criminel, France, de ne pas vous repousser!... Maintenant, je suis presque pauvre... J’ai le souci terrible d’un malheureux petit être, maladif, dont un jour ou l’autre, j’aurai l’entière charge, qui exige des soins qu’une mère seulement pourrait accepter... Non, je n’ai pas le droit, maintenant, de vous demander votre vie que d’autres peuvent rendre heureuse et fortunée... Qu’aurais-je, moi, à vous offrir!... Jamais je ne l’ai vu si clairement que le jour où j’ai recouvré ma liberté... Alors, je me suis appliqué à vous fuir, car je savais ma faiblesse!... comme je le faisais depuis le moment où j’avais compris que je vous aimais trop pour continuer à voir en vous une amie!

--C’était pour cela!!!... Oh! que c’est bon de vous l’entendre dire!!... Claude, je veux votre pauvreté... Je veux votre petit enfant pour qu’il soit à moi... Je veux...

Elle s’interrompit encore. Ses lèvres tremblaient; mais, dans ses prunelles dilatées, il y avait l’infini de l’amour humain:

--... Je veux votre âme entière, et fidèle, et confiante!... Je ne vous demande que cette richesse-là pour en faire mon bonheur...

--Votre bonheur!... France, vous ne jouez pas, n’est-ce pas?... Vous savez quelle espérance... merveilleuse! vous me donnez?... Est-ce qu’il serait possible... Votre bonheur!... sincèrement, et non par pitié, par générosité, vous pensez cela?...

--Claude, laissez-moi être heureuse par vous... Prenez-moi pour toujours... si vous voulez bien encore de moi!

Il la contemplait sans oser encore l’attirer dans ses bras, sous ses lèvres, comme son trésor:

--Mais, France, comprenez donc que c’est une vraie vie de sacrifices que vous voulez accepter! Grâce à mes folies, je ne pourrai vous donner les belles choses qui vous charment, vous connaîtrez peut-être les soucis d’argent dont vous avez l’horreur...

Elle eut un faible geste pour l’arrêter. Un sourire joyeux passait sur sa bouche:

--Ils ne me feront pas peur si vous êtes avec moi pour les supporter... Je ne suis plus un bébé... J’ai compris--très tard, c’est vrai!--qu’il faut accepter la vie telle qu’elle est, avec tout ce qu’elle apporte d’épreuves, de difficultés; parce qu’elle peut aussi donner des bonheurs qui consolent de tout... Si vous m’aimez, Claude, je ne souhaiterai rien d’autre...

--Et si je vous aime mal, si je vous fais souffrir!... Albert Chambry, lui, vous serait fidèle, sans défaillance!

--Vous aussi, vous le serez! jeta-t-elle dans un cri passionné où il y avait de la ferveur et de la fierté... Je saurai bien vous ôter la tentation de me délaisser!

La délaisser!... Il était bien certain qu’il l’adorerait aussi longtemps qu’un souffle de vie l’animerait. Elle n’était pas de celles qu’on délaisse quand elles se sont données!

--Vous délaisser! vous, mon amour, vous que j’ai toujours aimée avec ce que j’avais de meilleur en moi!... Il y a cinq ans, à Villers, c’était ainsi déjà... Écoutez ma confession. Cet hiver, quand je vous ai retrouvée si sereine, si étrangère au mal que vous m’aviez fait, j’ai eu la tentation bien violente, je vous jure, de tout essayer pour me faire aimer de vous et alors me venger de ce que vous m’aviez fait souffrir... Cela, me le pardonnez-vous, France?

Elle dit, songeant à d’autres choses encore qu’elle devait oublier généreusement:

--Je vous pardonne tout ce que je puis pardonner...

--Oui, _tout_, répéta-t-il, la comprenant. Tout, parce que j’ai bien lutté contre la tentation pour agir en honnête homme!... Autant que je le pouvais, je me suis appliqué à ne pas vous trahir cet amour que vous aviez mis en moi, qui était entré dans ma vie pour n’en sortir jamais!... Mes folies, que votre regard condamnait, c’était pour m’éloigner de vous, pour mieux vous fuir; pour essayer de me détacher de vous, puisque je n’étais pas libre!... Vous savez toute la vérité, maintenant... Oh! France, mon amour, mon unique, est-il possible que vous vouliez bien être à moi enfin... et malgré tout!...

Cette fois, il l’attirait, dans un geste de bonheur jaloux, car il l’avait bien conquise... Elle, soumise délicieusement, appuya la tête contre sa poitrine. Blottie entre ses bras, elle comprenait qu’elle se fût laissée emporter par lui dans la mort même, comme dans un paradis... Et les paupières closes, frémissante sous les baisers dont il lui couvrait le visage, et qu’elle sentait en son cœur même, elle murmurait lentement:

--Claude, c’est divin, le mal d’aimer!...

FIN

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PUBLIÉS IN EXTENSO

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QUELQUES TITRES

Paul BOURGET Un Cœur de femme Monique Henry BORDEAUX La Neige sur les pas A. LICHTENBERGER Petite Madame H. GRÉVILLE Les Épreuves de Raïssa Paul ARÈNE La Chèvre d’or Albert SOREL La Grande Falaise H. ARDEL La Faute d’autrui Eug. FROMENTIN Dominique Élémir BOURGES Les Oiseaux s’envolent et les fleurs tombent (2 vol.) E. DAUDET Les Victimes de Paris MISTRAL Mémoires et Récits Général Baron de MARBOT Mémoires (2 vol.) Louis MADELIN Le Chemin de la Victoire (2 vol.) Gabriel HANOTAUX Jeanne d’Arc Émile MOSELLY Jean des Brebis ou le livre de la misère

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E. SAINTE-MARIE PERRIN

LA BELLE VIE

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Dans cet exposé consciencieux, ému, fortement documenté, la figure de la sublime visionnaire qui accomplit, dans l’ordre surnaturel, la mission de restauratrice de l’unité catholique, de l’unité nationale et de la stricte observance franciscaine, apparaît avec une merveilleuse clarté. Colette explique, précède et permet Jeanne d’Arc, avec qui elle dut être liée, car leurs voies étaient parallèles.

ERNEST PÉROCHON

NÊNE

Un volume in-16 7 fr.

PRIX GONCOURT 1920

Imaginez un livre complètement affranchi des modes littéraires d’aujourd’hui: il commencera par surprendre jusqu’à ce que cette première impression le cède au délicieux étonnement d’avoir devant soi une œuvre qui ne date pas. Tel est le cas de _Nêne_.

En prenant soin des enfants d’un veuf, une servante de ferme, Madeleine ou Nêne, comme ils l’appellent, en vient à les aimer comme si elle était leur mère et qu’elle dût toujours vivre pour eux. Trois ou quatre ans se passent. Le veuf se remarie et Nêne, aussitôt chassée par la jeune femme qui la hait, pâle de douleur, se jette dans un étang.

Contée sans l’ombre d’artifice, cette simple histoire est de celles où l’on ne sent nulle