CHAPITRE VI
LE ROLE FRANÇAIS EN ISLAM
Débarrassée et comme épurée de cette islamomanie dangereuse qui brouille la netteté de sa vision, la France doit avoir à l’égard de l’Islam une attitude inspirée par des raisons positives. Si la grande masse française est encore malheureusement indifférente aux questions coloniales, sans voir ni comprendre que le salut d’un peuple à faible natalité réside dans l’utilisation de toutes les forces vives de son empire d’outre-mer, elle est aussi ignorante de tout ce qui concerne de près ou de loin l’Islam, autre puissance d’action susceptible de servir aux fins nationales et, d’une manière générale, à la civilisation tout entière.
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La politique à suivre en Afrique du Nord et d’une manière générale en Afrique musulmane française doit se manifester aussi prudente que ferme. Le rôle de la France est là d’un tuteur et d’un guide; il est de gouverner. Le _memento tu regere_ est un principe qui s’y impose imprescriptible. Les applications prématurées d’un libéralisme livresque y seraient infiniment dangereuses. On n’est respecté en Orient qu’autant qu’on est le maître et que l’autorité dont on est investi s’y montre efficace.
Les peuples que nous régissons ne sont pas encore assez mûrs pour diriger eux-mêmes leurs destinées avec sagesse et profit. Les masses, trop mal dégrossies, n’ont jamais compris l’exercice des libertés que pour satisfaire à l’esprit de passion et d’intrigue ou pour opprimer les peuples plus faibles. L’élite même, ou ce qu’on est convenu d’appeler telle, n’envisage le pouvoir que pour les bénéfices qu’il peut procurer. Aussi toutes les mesures de libéralisme intempestif, à la fois sans utilité profonde et pour nous et pour le peuple auquel elles s’appliqueraient, n’offriraient d’intérêt que pour ceux qui formeraient le souhait d’ébranler notre domination.
La meilleure politique à préconiser pour longtemps en Afrique du Nord sera celle qui, tout en assurant aux indigènes, dans les plus larges proportions, la prospérité, la sécurité, la liberté des coutumes religieuses et locales, bienfaits nécessaires, demeurera impitoyable pour les fauteurs de désordre et les pêcheurs en eau trouble.
Il n’y a qu’une alternative. Nous devons être les maîtres, maîtres discrets, attentifs à ne pas froisser, défendant les indigènes contre leurs oppresseurs naturels, être les maîtres ou nous en aller.
Il est toutefois certain qu’au fur et à mesure qu’un pouvoir effectif est susceptible d’être confié aux peuples protégés, il nous appartiendra de le leur accorder, mais sans précipitation, avec toutes les gradations nécessaires pour en éviter le mauvais emploi ou l’abus. La loi de 1919 en Algérie, dont nous avons parlé, répondait à une louable intention; mais, faute d’une préparation suffisante chez les diverses classes de la population indigène qui devaient en profiter, son application s’en trouva faussée et son résultat d’ensemble fâcheux.
C’est à ce souci d’une transition indispensable, d’un apprentissage graduel dans la conquête des franchises que répondait le langage tenu par M. Millerand, en 1922, lors de son voyage en Algérie, devant un auditoire indigène: «Je ne serai démenti par personne si je dis que les indigènes ont vu, au fur et à mesure que la colonisation s’installait, se fortifiait, s’asseyait plus sûrement, leur situation à tous les points de vue, intellectuel et moral, grandir et s’améliorer. Nous entendons continuer dans le même sens en les faisant eux-mêmes juges des retards que certains prétendent être apportés à quelques réformes. Ces délais, nous pensons qu’ils sont prudents et nécessaires, parce que, je l’ai dit et je le répète, il y aurait quelque chose de pis que de ne pas aller vite: ce serait, en allant trop vite, de déchaîner des régressions redoutables dont nul ne peut mesurer la gravité.»
Les récentes réformes de Tunisie, davantage opportunes en un pays plus évolué, ont fait leur part équitable aux véritables besoins d’une population déjà rompue à nos méthodes en même temps qu’elles attestaient le néant des tapageuses réclamations d’une minorité d’agitateurs. La création des conseils de caïdat, l’institution du grand conseil, ont accordé aux indigènes une représentation ayant un droit de regard et même une initiative assez étendue.
Au Maroc, le problème de l’étape se pose aussi impérieusement qu’ailleurs et, quelle que soit la rapidité d’assimilation des Berbères et des judéo-Maures, il ne peut être question de leur faire franchir en une ou deux générations une étape de quatre ou cinq siècles.
Notre politique devers les peuples d’Islam vivant à l’abri de notre pavillon et sous notre tutelle est par définition un problème de politique intérieure. Celle à suivre vis-à-vis des nations libérées, toutes neuves dans leurs premières démarches d’une indépendance de fraîche date et frémissantes d’une renaissance en action, relève naturellement de la politique extérieure.
A l’égard de la Turquie, maîtresse de chœur de l’actuel mouvement nationaliste en Islam, notre manière d’agir ne peut être que celle d’un intérêt sympathique et bienveillant, circonspect au demeurant, et qui considère, bien entendu, le bénéfice d’une réciprocité sans réserve pour nous et nos ressortissants. Le rôle constant de la France en Islam méditerranéen s’inspire d’un sentiment généreux qui fut toujours vif. Le Proche-Orient, en retour, a toujours envisagé la France avec admiration et respect. Son prestige y fut longtemps inégalé. C’est vers elle, sauf au temps de la germanophilie jeune-turque, dont Stamboul n’eut pas à se louer, c’est vers la clarté française, depuis Mehemet-Ali jusqu’à Kheir-ed-Din et Moustapha Kemal l’Égyptien, que se sont toujours tournés les esprits des réformateurs. C’est à ses codes, à toute sa législation que la Turquie et l’Égypte ont emprunté les éléments de leur refonte judiciaire. C’est dans ses écoles que se sont formés tant d’esprits qui y ont pris le meilleur de leur lucidité.
Nous avons donc une ligne historique à maintenir et il est bien certain que notre geste d’accord spontanément esquissé avec le gouvernement d’Angora a été, en son temps, bien accueilli. Peut-être nous aurait-on su gré davantage de cette initiative si elle avait été entreprise moins tardivement; mais, de toute manière, il fut fait ce qui devait. Il faut poursuivre dans la voie des bonnes relations profitables aux deux pays. Cette cordialité ne saurait exclure la clairvoyance. Le sentimentalisme, la gentillesse française se donnent et s’abandonnent volontiers, en oubliant que les égoïsmes nationaux des peuples jeunes n’envisagent que leurs propres fins, parfois âpres et bornées, et réservent ainsi à leurs zélateurs naïfs de fâcheuses surprises. Enfin, n’omettons point que le Proche-Orient est le direct héritier de la foi punique et, en tout et pour tout, ne fait jamais entrer en ligne de compte que son intérêt du moment.
Ne fut-il pas déconcertant, après toutes les avances que nous avions déployées en faveur de la Turquie, après nous être faits les confidents de ses doléances sur l’acharnement britannique à son endroit (qu’on relise, _passim_, _Angora, Constantinople, Londres_, de Mme Gaulis), ne fut-il pas d’un lugubre comique de voir la politique ottomane adopter par devers nous une attitude agressive, peu amicale et faire ouvertement risette à l’Angleterre? _Quantum mutata ab illa!_ Et cependant, en dépit de tout, malgré toutes les déceptions qui ne manqueront pas de l’assaillir, en vertu de ses traditions, la France, étant «puissance musulmane», suivant le cliché souvent reproduit, doit être liée par des liens d’entente éclairée avec les autres puissances musulmanes. Elle doit être islamiste tout court et sans préfixe. C’est la tâche de ses agents accrédités près de ses voisins d’Islam de faciliter, entre elle et eux, par tous les moyens, les rapports amicaux, en même temps qu’ils se feront les observateurs critiques et attentifs de tous les mouvements susceptibles d’agiter l’opinion et d’avoir leur répercussion dans notre empire islamique.
Il serait donc souhaitable d’organiser à nouveau notre propagande, assez négligée ou mal conçue par des bonnes volontés évidentes, mais ignorantes de l’Islam, de sa mentalité et de ses réactions. Dans le Proche-Orient, de magnifiques jalons ont été posés autrefois; il serait opportun de ne point les laisser disparaître. Disons plus: le génie français est le plus apte à instruire et diriger, en vertu de sa constitution propre et de ses antécédents historiques, les peuples qui vont faire l’apprentissage délicat de leur liberté, du Bosphore au plateau de l’Iran; c’est vers lui, d’ailleurs, plus que vers toute autre influence occidentale, qu’ils se sentent instinctivement attirés. Pour l’acquisition ou la sauvegarde d’avantages immédiats et de faible rayonnement, irons-nous détourner de nous cette tendance naturelle de sympathie? Pour ne point sacrifier des positions étroitement matérielles, abandonnerons-nous les avantages d’une politique du «geste large» qui nous paierait plus tard au centuple? Il fut affligeant de constater, au lendemain de Lausanne, le déchaînement contre nous de toute la presse turque. L’attitude anglophile récente doit être soulignée et méditée. Peut-être le fond de nos intentions était-il méconnu, mais n’avions-nous pas aussi donné certaines apparences, grâce à quelques maladresses, qui pouvaient justifier d’aussi fâcheux malentendus? Ces causes d’irritation pourraient être évitées, dans la mesure du possible, si l’on possédait, répétons-le, ce souci d’une politique à longue portée.
Une entente cordiale, mieux, une alliance de la France avec la Turquie et avec l’Italie, renouerait la grande tradition doublement historique qui fait de la Méditerranée une mer latine et musulmane dont les innombrables bases navales assureraient une hégémonie sans contestation possible dans toute l’étendue de l’immense bassin.
Aussi bien n’est-ce pas un rêve, tout au moins une anticipation? Mais si tout ce qui est rationnel n’est pas nécessairement réalisable, il est toujours permis de le concevoir.
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La France peut trouver dans l’Islam un auxiliaire d’une qualité inégalable ou, au contraire, un des éléments de sa ruine. De là l’exceptionnel intérêt qui s’attache à l’élaboration et à la conduite d’une politique musulmane française, cohérente et suivie. Sans paraphraser une formule célèbre, on peut hardiment déclarer que notre avenir est en Islam, ou tout au moins avec l’Islam.
Il est bien certain que le jour où nous aurions laissé nos provinces ou protectorats islamiques se rallier d’un consentement unanime à un fédéralisme musulman dont la tête serait à Stamboul ou à Angora et redevenir, en fait sinon en droit, ce qu’ils étaient autrefois,--sauf le Maroc,--dépendances turques, nous n’existerions plus en Méditerranée et ne pourrions plus prétendre au rang de grande nation. Ne relâchons point les liens de notre tutelle; fortifions, au contraire, l’armature de notre hégémonie qui restera souple, bienveillante, empreinte d’un libéralisme adroit et prudent et, si nous osons dire, «dosé», mais attentive aussi à réprimer tous les écarts et les tentatives de dissidence. Rome latinisa--nous dirons «naturalisa»--ses sujets africains, qui lui donnèrent jusqu’à des consuls; puis les Romains se firent chasser proprement par leurs sujets, devenus de nom leurs concitoyens. Or, privés de la haute vertu de la discipline imposée, abandonnés à leur seule turbulence, ceux-ci laissèrent choir ou dégénérer les dons inestimables qu’ils avaient acquis auprès de leurs magnifiques instructeurs. Les cadres disparus, la déliquescence et la ruine s’établirent.
La Turquie actuelle s’adosse à l’Asie. «La Turquie devient l’éducatrice de ses voisins asiatiques, disait un notoire intellectuel turc à Mme B.-G. Gaulis. Constantinople est un centre d’instruction pour tous les musulmans, mais surtout pour les Turcs de Crimée, de Sibérie, de Boukhara... Sitôt la paix conclue, les écoles d’Asie Mineure se rempliront de jeunes gens venus de l’Asie Centrale. Un réveil de conscience s’opère chez tous les nôtres, et cela jusqu’aux confins de la Chine et de la Sibérie.» A Angora, le ministre d’Afghanistan faisait au même écrivain cette comparaison imagée: «L’Islam est un grand corps dont la Turquie est la tête, l’Azerbeidjan le cou, la Perse la poitrine, l’Afghanistan le cœur, l’Inde l’abdomen. L’Égypte et la Palestine, l’Irak et le Turkestan en sont les bras et les jambes...»
Ces métaphores baroques mises à part, il est patent que le jour où la Turquie, sentant derrière elle la pression formidable de l’Islam asiatique et escomptant l’appui éventuel de l’Afrique du Nord, nourrirait des desseins d’expansion vers l’ouest, il y aurait là un gros danger pour les puissances méditerranéennes et particulièrement pour nous. Et si la Russie lui prêtait un appui ouvert ou caché, on pourrait alors se souvenir de la phrase de Renan, prophétique et redoutable, sur «le Slave, comme le dragon de l’Apocalypse, dont la queue balaye la troisième partie des étoiles, qui traînera un jour après lui le troupeau de l’Asie Centrale, l’ancienne clientèle des Gengis-Khan et des Tamerlan». Au cas, enfin, où le Germain s’unirait au Slave, ce serait toute la coalition des vaincus de la grande guerre se ruant avec acharnement sur l’Extrême-Occident, trop civilisé, prêt à expier chèrement sa primitive inclairvoyance politique.
Une politique «bon-européenne» serait de tendre à rendre les intérêts de la Turquie solidaires de ceux de l’Europe par de larges concessions et un esprit d’intelligente amitié.
Un bloc islamique méditerranéen, inspiré par la France, pourrait constituer une barrière efficace aux vagues slavo-mongoles.
Bonaparte eut l’idée grandiose d’utiliser l’Islam pour une vaste entreprise de conquêtes guerrières. A l’inverse et à condition que nous sachions nous servir de ces forces disponibles, qui sait si notre Islam africain, où flotte le drapeau français de Tombouctou à Casablanca et Tunis, appuyé à un Islam égyptien et turc, ne serait pas d’un appoint décisif pour la paix de l’ancien monde et le maintien de sa culture et de sa civilisation menacées?
NOTES
NOTE I
Contre un Ministère de l’Afrique du Nord
Il y a cinq ou six ans, l’idée d’un ministère--ou sous-secrétariat de l’Afrique du Nord--fut lancée dans les milieux du Parlement et de la presse. Il y eut même une proposition de loi, due à M. Paul Bluysen. Peut-être, à son début, ce projet ne fut-il émis que dans la seule éventualité, nonobstant toutes autres considérations, d’un nouveau portefeuille à accrocher au mât de cocagne parlementaire. Toujours est-il qu’il rencontra quelque succès. Du moment qu’il s’agit d’unifier ou de centraliser quoi que ce soit, au nom d’une logique sommaire, sous couvert d’une formule répondant à une vue unilatérale de l’esprit, on trouve toujours des législateurs français prêts à entrer en lice. Il ne s’est rencontré jusqu’à présent, par bonheur, aucun gouvernement pour faire passer cette idée de la puissance à l’acte. Mais on sait à quel point le jeu des combinaisons de couloirs et des hasards d’antichambre déterminent quelquefois les décisions gouvernementales. Il peut n’être pas superflu de prémunir des esprits bien intentionnés, mais insuffisamment avertis, contre le danger d’une telle innovation.
L’unité géographique de l’Afrique du Nord abuse les observateurs simplistes. Mais de l’unité géographique à l’unité morale et de là à l’unité historique et politique, enfin administrative, il y a loin. Et là gît le fond du débat. Les trois pays qui constituent l’Afrique du Nord française ont été, dès le moyen âge, politiquement bien séparés et souvent antagonistes; alors les trois dynasties berbères des Mérinides à Fez, des Zayanites à Tlemcen, des Hafsides à Tunis, poursuivirent leurs destinées propres. D’une manière générale, au cours des siècles, la Tunisie est toujours restée dans l’orbe de la Turquie, plus volontiers tournée vers l’Orient classique, sous l’influence intellectuelle de la Syrie et de l’Égypte; l’Algérie, tombée en complète décadence économique après l’invasion hilalienne, s’est épuisée en luttes intestines de çofs et de caïds de grande tente, sous le couvert, à dater du seizième siècle, de la domination des deys, réduite en fait à une médiocre occupation militaire; le Maroc, une fois close l’ère des grandes randonnées almoravides et almohades, s’est toujours cantonné entre la Moulouya et l’Atlantique, la Méditerranée et le Sahara et s’isole, à l’abri des visées turques, du reste de la Berbérie. Nulle solidarité politique entre ces trois pays; au contraire, conflits continuels entre les deys de Tunis et ceux de Constantine et d’Alger, toute une histoire fastidieuse d’incursions, de razzias et de villes pillées. Sourde rivalité entre l’Algérie et le Maroc; au temps des Saadiens (fin du seizième siècle), les chérifs appellent dédaigneusement les Barbaresques les sultans des poissons et font la guerre aux Turcs d’Alger; ils s’entendent avec les Espagnols pour leur enlever Tlemcen; Soliman répond en mettant à prix la tête du souverain marocain Mohammed-el-Mehdi. L’intervention de Moulay-Abderrahman, lors de la conquête de l’Algérie, et son alliance éphémère avec Abdel-Kader ne sont nullement l’indice d’une entente mûrie entre l’Algérie et le Maroc; l’initiative du sultan alaouite terminée à son dam par la bataille de l’Isly est due à la crainte de voir les chrétiens pousser vers le Maroc et peut-être à la sourde ambition de réoccuper Tlemcen, bien plutôt qu’au désir de prêter le secours des armes au grand émir en danger sous la pression de Bugeaud.
Au point de vue ethnique, différences très marquées et qui entraînent des dissimilitudes morales accentuées. Si, en Tunisie, les traces de l’élément turc, en Algérie celles de l’élément proprement arabe se sont imposées et se retrouvent dans la tournure générale de la mentalité et du caractère, au Maroc l’élément berbère est presque exclusif; aussi, bien que l’on confonde assez facilement ces notions, xénophobie assez vive au Moghreb-el-Akça, mais moindre fanatisme religieux; entre le Marocain, assez ouvert, sitôt dissipée sa première méfiance à l’égard de tout étranger, compréhensif, adroit, âpre au gain et travailleur, et l’Algérien, plus fermé, parfois paresseux, imprévoyant et vaniteux, davantage généreux par contre et accessible aux sentiments d’honneur, il n’y a que peu de contacts; le Marocain aime peu l’Algérien qui le lui rend bien; dans tout l’Orient classique, le Marocain est tenu en médiocre gré: c’est un magicien, un jeteur de sorts, un enfant du péché et, dans _les Mille et une nuits_, il remplit toujours les mauvais rôles.
Sur le chapitre de la religion, autres distinctions à établir entre les trois pays. La Tunisie demeura sous l’obédience religieuse du dey, encore que la prière y fût dite hier encore au nom du sultan de Stamboul; le Maroc est un État théocratique où le chérif couronné, commandeur des croyants, est en même temps chef spirituel et temporel, conformément au Coran; c’est au Maroc que les théologiens de la Mecque réservaient le nom de Dar-el-Islam (pays du véritable Islam) où la pureté primitive de la doctrine n’avait pas encore été altérée par la civilisation européenne. En Algérie, pas de chef religieux, puisqu’il n’y a pas de souverain régnant; dans les prières, les croyants prient pour la personnalité mythique et vague «de celui qui défend la religion musulmane et fait revivre la loi du prophète». Est-ce, dans le cœur du fidèle, le cheikh-ul-Islam ou un mahdi à venir? En revanche, l’Algérie a des centres d’influence et de propagande religieuse très actifs dans les marabouts et les grandes confréries; la voix des chefs d’ordre est seule obéie en Algérie; ce tissu serré et résistant de congrégations et d’associations qui se sont développées en nombre et accrues en densité au cours du dix-neuvième siècle, c’est la réaction naturelle et pacifique des croyants blessés dans leur foi par l’envahissement de la chrétienté et de toutes les abominations véritables, aux yeux de la loi du prophète, qu’elle entraîne avec elle.
Enfin, la domination française se présente à des étapes différentes et sous des modalités distinctes ici et là. L’Algérie, où derrière une ligne de comptoirs barbaresques se déployait une anarchie turbulente, est devenue, il y aura bientôt cent ans, colonie française; la Tunisie, province turque, était déjà parvenue à un certain degré d’organisation administrative quand nous y intervînmes, il y a une quarantaine d’années; en revanche, il y a douze ans que nous sommes au Maroc, État hier encore médiéval, soumis à une aristocratie cléricale et guerrière sous un souverain en principe absolu.
Lorsqu’un orateur vient donc dire, à la tribune de la Chambre, qu’il faut tendre «à l’unification des méthodes administratives de l’Afrique du Nord, parce que c’est le même pays, la même production agricole, la même population indigène et européenne qu’on y rencontre», et lorsqu’il ajoute: «Ce que vous faites pour l’Algérie, vous êtes appelés à le faire pour la Tunisie et le Maroc», il résout le problème en omettant toutes ses données. Il n’y a pas de commune mesure entre le régime du Protectorat établi en Tunisie et au Maroc et celui de l’annexion qui règne en Algérie. Il est entendu qu’il n’entre pas dans l’esprit des réformateurs de modifier d’un trait de plume la fiction diplomatique qui fait de la Tunisie et du Maroc des États théoriquement indépendants, mais protégés, chaque pays garderait son statut particulier; seule la haute direction serait commune. Or, qu’adviendrait-il fatalement? C’est que le courant d’influences réformatrices irait, de manière inévitable, du pays ayant le plus fort peuplement français, c’est-à-dire l’Algérie, vers ses voisins, en dépit de la formule du Protectorat et en tournant plus ou moins ses dispositifs tout en respectant sa lettre, on n’aurait de cesse de tenter d’algériser le Maroc et la Tunisie. Par maintes mesures générales ou de détail et sous couvert de l’intérêt général de l’Afrique du Nord, par la pression des parlementaires algériens auxquels nuls collègues marocains ou tunisiens ne pourraient s’opposer, et pour cause, on entamerait peu à peu, mais sûrement, sinon les formes, tout au moins l’esprit, qui préside à la conception et à l’organisation même du Protectorat. Il en résulterait, de part et d’autre, un malaise profond: les Marocains et les Tunisiens considèrent le régime algérien comme d’une application chez eux insupportable; d’autre part, les Algériens ne manqueraient pas de confronter le propre statut qui leur est appliqué avec les franchises assez larges dont jouissent Marocains et Tunisiens et saisiraient le prétexte de cette haute liaison administrative pour réclamer les mêmes privilèges, incompatibles d’ailleurs avec le droit de vote qui leur est accordé. On assisterait donc à un concert de récriminations et à une sourde atmosphère d’inquiétude et de méfiance. Agitateurs panislamistes, «jeunes» Algériens et Tunisiens, bientôt «jeunes» Marocains, propagandistes bolchevistes et autres pêcheurs en eau trouble, trouveraient là ample, matière à entretenir partout les mécontentements et éventuellement à soulever les esprits.
NOTE II
Cette surprise scandalisée chez les musulmans primitifs devant notre curiosité dans le domaine de la religion, jointe à leur médiocre estime morale pour la tolérance dont nous nous faisons gloire, a été bien notée par le seul romancier du Maroc qui soit connaisseur averti des hommes et des choses de ce pays d’Islam, M. Maurice Le Glay. Citons de lui ce passage où il imagine une conversation _sub rosa_ entre un musulman et un français:
«--Une chose, en tout cas, subsiste: c’est le respect indéniable des nôtres pour votre façon de penser et votre religion.
«Sid-El-Beranesi ne répondit pas. On passait des oranges glacées. La joie de vivre emplissait notre quiétude. Pourtant l’alem reprit la parole.
«--Je ne voudrais pas être incorrect à votre égard, dit-il, en se tournant vers moi, ni paraître malveillant pour vous, pour vos convictions religieuses. Voulez-vous me permettre, sans vous offusquer, de répondre en musulman à ce que vous venez de dire? Si les vôtres et vous-même avez du respect pour notre façon de penser et pour notre religion, c’est que celle-ci vous domine ou que vous manquez de confiance en la vôtre. C’est dur, n’est-ce pas? ajouta-t-il, en voyant mon sursaut. Maîtrisez-vous et raisonnez. En tout musulman, il y a un prosélyte et un combattant. La réflexion que je viens de faire est celle qui vient immédiatement à notre esprit quand nous lisons, dans les discours officiels, votre respect profond de la conscience musulmane, car, sur ce terrain, il ne peut y avoir pour nous d’ambiguïté. Quand deux religions s’affrontent, ce n’est pas pour se comparer et se décerner des compliments, c’est pour se combattre. Jamais vous ne nous entendrez dire que nous respectons votre religion. De votre part, ce respect à l’égard de la nôtre nous paraît une abdication; vous renoncez à nous imposer votre foi, nous ne renoncerons jamais à étendre l’Islam. Matériellement, vous nous avez maîtrisés par votre force guerrière et votre puissance économique; du point de vue religieux, vous êtes restés les vaincus d’Alcazar-Kébir, où figuraient des combattants de mainte origine chrétienne.
«Je sais, ajouta l’alem, les arguments que vous présentez à l’appui de vos procédés. Sachez qu’ils nous réjouissent et nous mettent à l’aise; ils marquent la précarité de votre domination. Car rien ne se construit qui n’ait pour fondation la foi en Dieu Très Haut et durable et en la mission de son prophète--sur lui la bénédiction et le salut!
«--Voilà une belle profession de foi, dis-je, et comme chrétien je comprends que notre tolérance puisse vous paraître un renoncement. Cessant d’agir, notre foi, à vos yeux, cesse d’être sincère.
«En notant ici la vigoureuse déclaration de l’alem, je dois ajouter que les paroles de Sid-El-Beranesi m’ont ému et gêné. Je me garderai de les commenter, mais je pense à la naïveté profonde de ce grand libéralisme dont pourtant il ne faut pas plus se départir que de l’honneur même et qui nous conduit aux immenses déceptions.» Maurice Le Glay. _Le Chat aux oreilles percées_, p. 192.
NOTE III
La bonne administration des indigènes me paraît devoir comporter un certain nombre de mesures nécessaires.
En premier lieu, il est indispensable que nous maintenions l’esprit de discipline chez les indigènes.
Il est extrêmement difficile--c’est, dans ma tâche de Gouverneur général, ce que je trouve de plus difficile--il est extrêmement difficile de faire comprendre à des Français, je ne dis pas seulement à des Français de France, mais à des Français d’Algérie, la différence fondamentale, radicale, essentielle, qui existe entre les mœurs d’un Arabe et celles d’un Européen. (_Très bien! Très bien!_)
On se heurte à tout propos, chez les indigènes musulmans, à une sorte d’inintelligence absolue de notre société, de nos mœurs, de nous-mêmes; mais l’on peut dire que si les musulmans sont fermés à l’esprit français et européen, beaucoup de Français le sont à l’intelligence musulmane. (_Très bien!_)
Il y a là un point sur lequel j’ai insisté souvent, toutes les fois que j’ai eu l’occasion de prendre la parole en public ou de m’entretenir avec des hommes qui tenaient dans les mains les destinées du pays, un point sur lequel j’appelle l’attention du Parlement, c’est celui de la difficulté réelle que nous crée l’application de nos principes et de nos lois au gouvernement des indigènes.
J’entends répéter tous les jours: «Comment se fait-il que les indigènes soient si bien administrés en territoire militaire, alors qu’ils sont si mécontents et si mal administrés en territoire civil? Cela est surprenant; nous avions entendu dire partout, il y a peu d’années, que le gouvernement dit militaire était un gouvernement qu’il fallait renverser à tout prix.»
La raison en est très simple: c’est qu’en territoire militaire les indigènes trouvent un commandement et ne rencontrent pas la séparation des pouvoirs. (_Très bien! Très bien!_) Il n’y a rien qui soit plus difficile à faire comprendre à un musulman que ceci: c’est que le représentant du pouvoir exécutif peut être en opposition avec le représentant du pouvoir judiciaire, et il n’est rien qui soit de nature à nuire davantage à notre autorité que les conflits d’attribution, conflits que des fonctionnaires subalternes se plaisent trop souvent à entretenir. (_Applaudissements._)
Jules Cambon. Discours prononcé par le Gouverneur général de l’Algérie, Commissaire du Gouvernement, à la Chambre des députés, le 21 février 1895. Cf. _Le Gouvernement général de l’Algérie_, 1918.
NOTE IV
Un exemple assez frappant de manque de psychologie en matière de politique religieuse islamique nous vient récemment de la colonie italienne de Cyrénaïque.
Le gouverneur de cette possession, à la suite de l’expulsion par les Turcs du khalife Abd-el-Mejdid, et délaissant toutes les traditions islamiques au profit d’un zèle intempestif, décida de faire dire des prières dans les mosquées au nom du roi Victor-Emmanuel III. «Ceci, signalait-il, dans un télégramme officiel, atteste éloquemment le loyalisme constant de la population vis-à-vis de l’Italie.»
Cette mesure, présentée comme une initiative spontanée des imams de Benghazi, produisit le déplorable effet qu’on peut deviner sur l’ensemble de la population, dont une grande partie s’abstint d’aller à la mosquée le vendredi pour ne pas s’associer au rite nouvellement créé.
Le comité exécutif suprême du Congrès islamique du Caire adressa une protestation au gouvernement italien, en lui faisant remarquer que le fait de pousser les imams de Benghazi «à prononcer le nom d’un roi qui ne professe pas l’islamisme détruit leur culte et viole leur prière canonique».
Le Gouverneur italien, dans son désir de trop bien faire, n’y avait point songé.
NOTE V
L’Église et la Mosquée
Apologue.
Paris possédera un institut musulman. Le Conseil municipal a fait don d’un terrain aux fils de l’Islam qui fréquentent le boulevard et à ceux qui encouragent leur entreprise. Si Kaddour ben Ghabrit, qui est le gardien du protocole marocain et qui veille encore sur beaucoup d’autres traditions, louait Allah, l’autre jour, d’avoir donné à la capitale de la France une «djemâa» pleine de munificence et de courtoisie.
J. L. _Le Minaret Parisien_. _Le Temps_ du 28 juin 1921.
... Quand Abdesséryl, roi d’Andalousie, succéda à son père, El-Hassan-El-Mostancir, les poètes de cour habiles à flatter les débuts de tout nouveau règne annoncèrent sur des rythmes ingénieux que des torrents de miel et des brises de fleurs d’oranger allaient désormais répandre leur douceur sur le royaume. El-Mostancir, à qui son fils pieux fit ordonner des funérailles magnifiques, était un musulman fervent, mais intolérant et farouche: il persécutait les chrétiens et les juifs et l’on garda le souvenir de cette fête qu’il donna un jour dans son aguedal où les parterres étaient garnis de têtes infidèles fraîchement coupées.
«Quel plaisir, disait-il, que la vue d’un pareil jardin; il me réjouit le cœur davantage que le jasmin blanc et la rose pourpre fraîchement éclos à l’aurore!» Abdesséryl fit succéder aux horreurs de la guerre et des massacres le charme bienfaisant de la paix. Il cultivait les lettres, aimait la lecture et l’entretien des philosophes, et des traducteurs diligents garnirent sa bibliothèque de textes issus du grec ou de l’hébreu; il fit proclamer qu’on ne molestât point les sectateurs de la loi de Moïse et de celle de Jésus... Davantage, et cela faisait parler tout bas les vieux courtisans de son père, il tolérait près de lui les infidèles et jusque dans son intimité. Pendant que les juifs, négociants et trafiquants, ainsi soutenus, contribuaient à la prospérité du royaume, des chrétiens étaient admis à la cour dans de petits emplois. Aux ministres d’El-Mostancir qui s’étonnaient d’une bienveillance, laquelle semblait un fléchissement de sa foi musulmane, Abdesséryl répondait: «Je pratique comme vous l’aumône, le jeûne et la prière; je n’ai point failli à la devise de ma glorieuse race: _Lâ ghâliba illa’llah_ (il n’y a de vrai vainqueur que Dieu); mais je crois qu’on peut bien mieux gagner les cœurs à notre sainte religion en usant de bonté au lieu de violence, en répandant la parole et non le sang.» Peu à peu les bas officiers, médecins, interprètes chrétiens prirent de l’influence; l’un d’eux, que son intelligence avait fait nommer l’Amin-des-Truchements, devint même le confident et le favori du prince; il lui dit un jour: «O roi, si tu veux séduire toutes les âmes chrétiennes et en faire comme un rempart inexpugnable autour de la loi de tes pères, accomplis un grand geste de paix, édifie une église où les chrétiens de la ville et du royaume puissent venir célébrer Dieu suivant leur coutume et leurs rites; les chrétiens désormais soutiendront ta fortune, aussi bien que les musulmans.» Et l’on vit bientôt s’élever une église non loin des mosquées consacrées, et le son des cloches se mêlait le soir à l’appel du muezzin. Bien que les tenants de l’ancien régime criassent à l’hérésie, la richesse générale et la prospérité ayant semé chez les musulmans le scepticisme et l’indifférence, la plupart se bornèrent à sourire de l’audacieuse fantaisie de leur prince; mais le scandale, pour être plus caché, n’en fut que plus grand chez les chrétiens, car les persécutions de naguère avaient fortifié leur foi. «De quoi se mêle ce mécréant hypocrite? dirent-ils. Nos misérables chapelles nous suffisent. Mieux vaut dire la sainte messe dans les caves, comme les martyrs au temps des Césars, que de fréquenter un temple bâti par un disciple de Mahom. A chacun sa religion. Si vraiment il nous aimait, le prince veillerait à ce qu’en dessous et malgré ses instructions ostentatoires, le bas peuple ne nous insulte et ses sbires ne nous tracassent de cent manières...»
Mais le prince ne sut rien de ce sentiment populaire. Ses conseillers chrétiens, que leurs frères depuis longtemps considéraient comme demi-renégats, lui assuraient que l’impression produite était immense chez les chrétiens, tous émus, ravis et fréquentant en foule l’église nouvelle; à la vérité, eux seuls y faisaient apparition et, au nombre d’une ou deux douzaines, ils y créaient par leur va-et-vient et leurs simagrées l’agitation de plusieurs centaines de fidèles...
... Des années passèrent, et puis vinrent des jours sombres. Des conquérants surgis du fond du Maghreb envahirent l’Andalousie, où ils venaient, proclamaient-ils, régénérer la foi défaillante; mais leur but était surtout de piller sans vergogne. Abdesséryl vit son palais détruit, ses beaux jardins saccagés, ses femmes en larmes enlevées par des gaillards lubriques, et lui-même, chargé de fers, fut traîné devant l’émir africain. Les seigneurs de l’Atlas n’avaient pas alors la réputation de suprême élégance qu’ils acquirent dans la suite des temps, et fort vite; c’étaient de sauvages guerriers, vêtus de laine rêche et se nourrissant d’orge et de lait de chamelle; leur politique du moment n’était pas d’affecter le raffinement, aux yeux des crédules, mais l’austérité. «Te voilà, chien immonde, cria le Moghrébin, renégat, abjurateur dans le fond de ton âme de la foi de tes pères; non seulement tu as laissé la corruption et l’incroyance s’établir dans ton royaume puant, mais encore tu as facilité les manigances de ces suppôts de l’Enfer--que Dieu leur donne la lèpre!--en osant leur élever un temple! Ce lieu d’erreurs est en flammes, et tous ces manuscrits, sans doute couverts de formules de diableries, que mes hommes ont découvert dans un coin de ton palais, serviront à faire rôtir les méchouis de la victoire!»
Abdesséryl, emmené en captivité en Ar’mat, y vécut des jours misérables et mourut. On raconte qu’à ses rares serviteurs fidèles qui l’avaient accompagné dans l’exil il répétait parfois avec des larmes: «J’ai voulu le bonheur de tous les habitants de mon royaume et telle est ma récompense ici-bas... Aucun de ces chrétiens que j’ai tant favorisés n’a vraiment contribué à défendre mes citadelles; les seuls qui se firent tuer pour moi furent nombre de ces vieux croyants irréductibles, chrétiens modestes et sages, qui ne fréquentaient pas le palais et dont j’étais loin de soupçonner le dévouement secret, fait, pour une grande part, d’accoutumance secrète à ma dynastie; quant à mes favoris, m’ayant lâchement abandonné, ils n’ont trouvé la vie sauve qu’en se réfugiant, O dérision! dans le mausolée de mon père, leur persécuteur, lieu d’asile que l’émir épargna... Il est plus facile en ce monde de faire le mal que de tenter le bien.»
TABLE DES MATIÈRES
Pages Avant-Propos 7
Notes 167