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Part 1

=NOTE= CONCERNANT LES AOULAD-DAOUD DU MONT AURÈS (Aourâs)

NOTE CONCERNANT LES =AOULAD-DAOUD= DU =MONT AURÈS (Aourâs)=

PAR =Émile MASQUERAY=

[Décoration]

ALGER ADOLPHE JOURDAN, LIBRAIRE-ÉDITEUR 4, PLACE DU GOUVERNEMENT, 4 * * * * * =1879=

=AVIS AU LECTEUR=

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_Le cheïkh des Halha, fraction maraboutique des Aoulâd-Daoud, était, au mois de septembre 1876, un petit vieillard robuste qui possédait quelque bien dans la plaine de Medîna du Chellia, et près du village d’El-Hammâm. Il n’avait guère de relations avec l’autorité supérieure, et se contentait de battre son blé quand il était mûr. Si un serviteur du qaïd ou un cavalier du bureau lui apportait un ordre, il réunissait ses enfants sur l’aire, et, quand il avait pris leur avis, il consultait sa femme, Announa. Je la revois debout devant le cheïkh assis, grande et mince quoique âgée de près de cinquante ans, vêtue de bleu, la tête entourée d’un foulard rouge, et parée de grandes boucles d’oreille d’argent. Nous tombâmes malades de la fièvre, le cheïkh et moi ; ma tente fut dressée à côté de la sienne, et ses fils allaient de l’une à l’autre comme si j’eusse été un des leurs. Quand je pus me lever, la petite famille m’installa sous de beaux arbres au bord d’un ravin voisin ; les jeunes gens portaient ma table et ma chaise et me tenaient compagnie. Quelques passants s’approchaient timidement, s’asseyaient, regardaient, puis revenaient le lendemain : ces nouveaux amis m’apportaient des grenades ou des figues._

_C’est là, au cœur même de cet Aourâs tant redouté, que j’ai recueilli les renseignements qui suivent. Je les ai laissés dans leur forme première, tels que je les ai soumis à M. le Gouverneur général civil, au commencement de juin 1879, suivant le précepte de Montaigne : « Je voudrais que chascun escrivit ce qu’il sçait, et autant qu’il en sçait. » Quant au fond, si j’ai été sobre de détails comme il convenait dans un rapport sommaire, je puis me porter garant d’une exactitude absolue sur tous les points. Du moins, cette étude m’est personnelle, et je n’ai eu recours à aucun document officiel._

_Ne me demandez pas, ami lecteur, que j’exprime ici d’autre sentiment que celui de la reconnaissance envers les indigènes qui m’ont soigné, et instruit de leur histoire sans arrière-pensée. J’en sais plus d’un qui, bien traité par eux, les a calomniés ensuite, pour vous faire sa cour ; mais un jour viendra où vous repousserez loin de vous ces artisans de mensonge. J’ai vécu pendant deux ans sous la tente dans l’Aourâs, j’ai passé trois mois dans l’Ouâd-Mezâb, je connais toute la Kabylie. Dans les coins les plus sauvages, même à la veille ou au lendemain d’une révolte, chez les Telèt et chez les Bou-Azîd, j’ai reçu l’hospitalité._

_Ne me demandez pas non plus des allusions aux officiers de bureaux arabes. Je m’honore de leur amitié. Quand on vous dira la vérité, et pour cela il faudra quelque courage, on vous rappellera d’abord la confusion effroyable de la société africaine au lendemain de notre conquête, et notre ignorance complète non-seulement de la configuration du sol, des populations, des langues, mais même de la religion mahométane encore si mal connue, alors qu’il fallait imposer rapidement une pacification générale, base solide de l’édifice actuel, avec des ressources si faibles, qu’une prodigieuse activité peut seule expliquer les résultats obtenus. De même qu’un architecte au service d’un propriétaire pressé de temps et d’argent se sert des matériaux anciens d’une maison ruinée pour en bâtir bientôt une nouvelle, force fut alors au gouvernement de se contenter tantôt de serviteurs indigènes qu’il ne pouvait remplacer, tantôt même d’institutions vicieuses qu’il ne pouvait refondre. Quelques fautes furent commises, et je les signale dans la mesure de mes connaissances ; mais en politique comme en morale il ne faut jeter la première pierre qu’avec réserve. D’ailleurs, au début de l’ère nouvelle qui s’ouvre devant nous, quand la plus grande partie des populations indigènes va être reconnue digne de participer directement à notre civilisation, n’est-il pas convenable d’apprécier avec justice la période antérieure, et de suivre en cela l’exemple du personnage éminent auquel la France a confié cette évolution sans exemple sur laquelle le monde musulman tout entier, depuis l’Égypte jusqu’au Maroc, a les yeux fixés ?_

_Je sens en ce moment tout ce que je dois à mes chères études historiques. Ce sont elles qui m’ont élevé au-dessus des débats mesquins, jusqu’aux lois qui les expliquent, développant en moi, au lieu de la jalousie et de la haine, l’admiration et la pitié qui grandissent sans cesse avec l’intelligence : admiration de tous les dévouements à notre belle patrie qui ne nous distingue ni par le costume ni par le rang, mais par les œuvres ; pitié pour toutes les misères, surtout pour celles qui sont la conséquence irrésistible des transformations politiques. Peut-être le vieux cheïkh d’El-Hammâm a vu sa masure renversée, sa tente déchirée par nos spahis, ses moutons vendus, son silo pillé, ses fils blessés ou tués. Que ceux qui ne peuvent comprendre que je le plaigne autant qu’un de mes compatriotes passent leur chemin._

=Émile MASQUERAY.=

_Alger, le 28 septembre 1879._

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=NOTE= CONCERNANT LES AOULAD-DAOUD DU MONT AURÈS (Aourâs)

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Les Aoulâd-Daoud, ou _Touaba_[1], Berbers Chaouïa, occupent premièrement la vallée supérieure de l’Ouâd-el-Abiod, depuis la gorge de _Tranimine_ (les roseaux) jusqu’à l’origine de cette vallée au pied du Djebel _Ich-m-Oul_[2] (corne du cœur), secondement, les ondulations qui séparent le Nord de cette vallée des plaines de _Medîna_ du Chellia (bouclier)[3] et de _Tahammamt_ (la chaude), et ces plaines presqu’en totalité. Dans cette dernière région, qui leur est encore disputée par les Beni-Bou-Slîmân, les Ou-Djâna, les Aoulâd-’Abdi et les Aoulâd-Zeiân, ils n’ont bâti que des maisons isolées, si l’on excepte la misérable agglomération de _Tôb_ (sorte de briques séchées au soleil), au Sud de la plaine de Tahammamt, tandis qu’ils ont construit des villages considérables dans la première.

La vallée de l’Ouâd-el-Abiod (rivière blanche), depuis la gorge de Tranimine jusqu’au Djebel Ich-m-Oul est, avec la vallée de l’Ouâd-Abdi, à laquelle elle ressemble, un des caractères les plus saillants de la région aurasique. Le fond en est étroit, et l’Ouâd-el-Abiod n’est qu’un torrent fiévreux. La rive gauche de l’Ouâd est accompagnée par une montagne à crête droite et à pente raide, boisée, inhabitée, nommée Djebel-Seran (montagne du pâturage), et cette montagne sert de limite aux Aoulâd-Daoud et aux Beni-Bou-Slîmân. La rive droite est aussi bien montueuse, mais présente un autre caractère. Le terrain en a été découpé par les eaux en mamelons inégaux qui s’élèvent les uns au-dessus des autres sur une profondeur de près de quatre kilomètres. La crête qui les domine présente des cols plus ou moins faciles qui mettent les Aoulâd-Daoud en communication avec les Aoulâd-’Abdi.

Du côté du Sud, la vallée de l’Ouâd-el-Abiod est fermée par la gorge, ou mieux, l’_étranglement_ (Tarhît) de Tranimine : les mulets indigènes eux-mêmes, non ferrés et peu chargés, ont peine à s’y frayer passage à travers les blocs polis charriés par la rivière et le long d’un chemin suspendu qui suit la muraille de la rive droite. Elle est peu abordable par l’Est, du côté des Beni-Bou-Slîmân, car la descente du Djebel-Seran est abrupte. Elle semble plus facile au Nord et au Nord-Est, vers ses origines ; mais c’est tout au plus si des cavaliers à la file peuvent se faire jour à travers les ravins encombrés de pins et de génevriers qui la séparent de la plaine de Medîna. Reste l’Ouest et le Nord-Ouest. Je répète à dessein que de ce côté la montagne, profondément découpée par les eaux et déboisée, offre des passages de valeur inégale dans la direction de l’Ouâd-’Abdi et de l’Ouâd-Taga (rivière des génevriers). L’un, très-difficile, impraticable, met en communication Tranimine avec Tarhît-Sidi-Bel-Kheir, célèbre par sa mine de mercure ; l’autre, _fort usité_, conduit d’Arrîs ou de Guelaât-el-Bîda à Bali ; un autre, enfin, d’El-Adjaj au Bordj, aujourd’hui incendié, du qaïd Mohammed ben Abbâs, dans l’Ouâd-Taga supérieur.

Il est constant, chez les indigènes, que cette vallée était occupée, dans des temps assez reculés, par les _Ou-Djâna_, Berbers Zenata[4], comme leur nom l’indique, présentement réduits au Chellia. On peut voir encore, près d’El-Hammâm (le bain), une très-curieuse enceinte de pierres brutes nommée « la mosquée des Ou-Djana », dans laquelle ils faisaient, dit-on, des sacrifices. A la même époque, des Haouara, des Aou-Adça, des Aoulâd-’Azziz, expulsés aujourd’hui de l’Aourâs, occupaient l’Ouâd-’Abdi. Un jour vint où un mélange de Berbers et de colons romains fort altérés, se disant tous issus d’un certain Maïou, se mirent en mouvement, partant du Djebel-Azreg, et s’établirent en masse dans le défilé de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir : ils y restèrent quelque temps agglomérés, puis les uns envahirent la vallée de l’Ouâd-’Abdi actuel, les autres la vallée de l’Ouâd-el-Abiod.

Ces derniers sont nos Aoulâd-Daoud.

Rien n’empêche d’admettre que les groupes en lesquels ils se décomposent aujourd’hui fussent constitués dès lors ; mais les noms de deux de leurs villages nous prouvent qu’ils s’associèrent des Mezâta et des Rasîra, sans doute établis dans l’Ouâd, à côté des Ou-Djâna. Leur groupe le plus puissant, ou du moins celui qui exerçait chez ces immigrants la plus grande influence religieuse, se nommait et se nomme encore les _Halha_ ; viennent ensuite les _Aoulâd-Ouzza_, les _Aoulâd-’Aïcha_, les _Aoulâd-Takheribt_, les _Aoulâd-Adâdda_, les _Aoulâd-Zahfa_.

Ils remontèrent lentement la rivière en refoulant les Ou-Djâna, et bâtirent successivement de gros villages sur les mamelons de la rive gauche. Les premiers de ces villages furent _Taarrout-Tazougguart_ (la colline « l’épaule rouge ») et _El-Hamra_ (la rouge), à l’issue du fameux défilé de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir (gorge de Sidi-Bel-Kheir), puis _Harara_ (sorte de plante), _Mzara_ (la visitation), _Bel-Jehoud_ (le village des Juifs), _El-Lehaf_ (le voile), _Taakchount_ (les gourbis), _El-Hâm_ (la fièvre), non loin de la rivière, dans sa partie inférieure, _Tabentout_ (la femme) et _Tranimine_ (les roseaux), dans le lit même de l’Ouâd ; puis _Tarhît-n-Zidân_ (gorge de Zidân), _Taarrout-Tirasern_ (colline des Rasira), _Mzata_ (village des Mezâta), _Bou-Cedda_, _Thaquelèt-Tamellalt_ (village ou forteresse blanche), _Radjou_ (l’attente), enfin _Inerkeb_ (la montée), _Sanef_, _Arrîs_ (les terres blanches). Il est certain, pour quiconque a vu la suite de ces villages de ses yeux, que l’intention première des Aoulâd-Daoud ne fut pas de remonter le cours de l’Ouâd-el-Abiod jusqu’à ses sources, au pied du Djebel Ich-m-Oul et du Chellia, mais qu’ils tendirent bien plutôt du côté de l’Ouâd-’Abdi supérieur, vers la passe de Bali, et par conséquent vers les bonnes terres du Mehmel, de l’Ouâd-Taga et du _Bour_ des Aoulâd-Zeïân. Les cartes publiées jusqu’ici peuvent induire en erreur sur cette question, dont l’importance est capitale, comme je le montrerai plus loin. Elles nous présentent les villages des Aoulâd-Daoud comme bâtis tous sur le bord de l’Ouâd, le long d’un petit chemin que j’ai suivi ; or, rien n’est moins exact. Sans doute, Tranimine et Tabentôt sont dans le lit même de l’Ouâd ; mais les villages qui les continuent dans la direction du Nord s’en écartent de plus en plus, de sorte que les derniers de ceux que je viens de nommer, par exemple Thaquelèt-Tamellalt, Inerkeb, Arrîs, en sont distants de plusieurs kilomètres. La ligne qu’ils composent forme avec le cours de l’Ouâd un angle de 25°, dont le sommet serait la gorge de Tranimine.

Une des causes secondaires de cette disposition est la conservation relative des travaux d’irrigation exécutés par les Romains dans ce pays. Au premier tiers de la forte ondulation très-découpée qui forme la rive droite de l’Ouâd-el-Abiod, les Romains avaient tracé un long canal qui recueillait les eaux de toutes les sources, et se dirigeait précisément depuis la base du piton qui porte le village d’Arrîs jusqu’à la gorge de Tranimine. Ils avaient même fait exécuter des travaux dans cette gorge, par un détachement de la sixième légion, au milieu du second siècle de l’ère chrétienne, sous le principat d’Antonin le Pieux. Les Aoulâd-Daoud ont trouvé utile d’élever leurs villages au-dessus de la « saguia » romaine. Ajoutons que les mamelons, d’autant plus nets et plus élevés qu’ils sont plus loin de la rivière, leur offraient des positions défensives naturellement très-fortes qu’ils n’avaient garde de négliger.

Quoi qu’il en soit, ils durent espérer d’abord de franchir sans peine la passe de Bali, parce que l’autre versant en était alors occupé par une population faible, les Aoulâd-’Azzouz ; mais, dans le même temps, les Aoulâd-’Abdi, leurs frères, dont ils s’étaient séparés à Tarhît-Sidi-Bel-Kheir, s’avançaient dans l’Ouâd-’Abdi, comme eux-mêmes dans l’Ouâd-el-Abiod, et les prévenaient en s’incorporant ces mêmes Aoulâd-’Azzouz : ce furent donc les Aoulâd-’Abdi que les Aoulâd-Daoud rencontrèrent. Ils leur livrèrent de nombreux combats, mais sans les vaincre, et force leur fut de se contenter de l’Ouâd-el-Abiod. Ils reprirent leur marche vers le Nord-Est et leurs combats avec les Ou-Djâna. De là leurs villages de Bacha, Mesref, El-Adjaj, enfin, El-Hammâm, petite agglomération sans _Guelaa_ centrale, bâtie, non sur un piton comme les autres, mais sur une pente douce, car le terrain n’est pas découpé en gros mamelons près de la naissance de l’Ouâd.

Leur expansion au delà est récente, et ils en gardent un souvenir vivace. C’est encore aux dépens des Ou-Djâna qu’ils envahirent la plaine de Medîna du Chellia, puis les ondulations qui la séparent de la plaine de Tahammamt, et la majeure partie de cette plaine elle-même, en arrière de laquelle ils bâtirent, dans une gorge, leur mauvais village de Tob. Toute cette région était, avant notre domination, un _Belad-Baroud_, une sorte de _marche_, dans laquelle la vie était fort incertaine. Aussi n’y ont-ils encore construit que des habitations isolées, si l’on excepte Tob, et ces habitations ne sont que des abris temporaires dans lesquels ils ne déposent rien.

Ce sont leurs villages de l’Ouâd-el-Abiod qui sollicitent surtout notre attention. Ces villages sont de forme conique, composés de maisons grisâtres qui s’appuient les unes sur les autres, autour d’une forteresse bâtie à la pointe du cône. On appelle la forteresse _Guelaa_ ou _Thaquelèt_ (château) ; elle joue surtout le rôle de magasin communal. De telles constructions offrent une grande analogie avec les petites villes mozabites. On peut se rappeler qu’au moyen âge les habitants de l’Aourâs étaient Noukkar, c’est-à-dire à peu près Ibâdites (puritains musulmans), comme les Beni-Mezâb ; chacun de leurs villages était régi par une communauté religieuse de ’Azzâba, chargés du culte et de l’administration, et ces ’Azzâba habitaient toujours un quartier élevé dans lequel étaient réunis la mosquée et les greniers publics. Les anciennes mosquées supérieures des villages sont devenues de simples « dépôts ». A proprement parler, les maisons qui entourent une guelaa ne sont elles-mêmes que des magasins individuels : les propriétaires les habitent à peine quelques mois de l’année, et c’est en cela que les villages de Chaouïa diffèrent de ceux des Kabyles.

L’Aourâs, considéré d’ensemble, est une région trop pauvre pour admettre la vie absolument sédentaire : brûlé sur une de ses faces par le soleil et le vent du Sud-Ouest, stérilisé lentement depuis la destruction des travaux des Romains, il exige de la part de ceux qui l’habitent l’exploitation du bétail, outre la culture de la terre. Les Aoulâd-Daoud ne sauraient se contenter des maigres jardins qui leur donnent des abricots, des raisins et des pastèques au pied de leurs villages ; il leur faut un champ plus fertile dans quelque canton du Nord ; il leur faut aussi le produit de quelque troupeau. D’ailleurs, d’où auraient-ils, autrefois, tiré de la laine pour se vêtir quand ils ne faisaient que combattre tous leurs voisins ?

Pendant l’hiver, ils labourent dans les plaines de Medîna et de Tahammamt ; ils y reviennent pour moissonner pendant l’été ; entre temps ils suivent leur maigre bétail sur les pentes des montagnes dont ils sont maîtres ; ils doivent, pendant l’automne, descendre dans le Sud, du côté de Benian et de Mchounech, pour acheter des dattes, le seul aliment facilement transportable. Il s’en suit que leur vie se compose de déplacements successifs et parfaitement réguliers, que ces gens, qu’un voyageur superficiel croirait sédentaires, sont des demi-nomades, que la possession d’un troupeau est chez eux le signe de la richesse, que la tente, bien qu’ils aient des maisons, est leur demeure ordinaire, et que, pendant les quatre cinquièmes de l’année, leurs gros villages sont presque abandonnés : il n’y reste que les derniers des misérables.

La destination propre d’un village des Aoulâd-Daoud est donc l’emmagasinement ; chacun y enferme d’abord dans sa maison privée une mince partie de ses provisions ; puis, comme les voleurs sont toujours à craindre, il en dépose le principal dans la forteresse commune, la guelaa, sous la responsabilité d’un gardien. Une guelaa contient à peu près toute la richesse mobilière des habitants, des quantités considérables de blé, d’orge, de laine, de dattes pressées, de beurre, de viande séchée par lanières. J’en ai vu emplir une au commencement de l’automne : les mulets chargés s’y succédaient sans interruption. Je dois ajouter qu’une guelaa peut accidentellement et très-rarement être isolée. Tel est le cas de celle de Sanef, près de laquelle j’ai tant souffert de la fièvre. Elle consiste en un gros château bâti sur le bord même de l’Ouâd, tandis que le village s’élève beaucoup au-dessus. C’est peut-être à ce fait que nous devons de trouver sur les cartes Sanef au bord même de la rivière.

Quand ils se furent établis, comme nous l’avons marqué, depuis Tranimine jusqu’à Foum-Ksantina, leurs ennemis les plus acharnés demeurèrent évidemment les Ou-Djâna, qu’ils avaient dépossédés ; ensuite venaient, à l’Ouest, les Aoulâd-’Abdi ; à l’Est, les Beni-Bou-Slîmân. Le besoin de vivre les mettait aux prises avec les Aoulâd-’Abdi au moins tous les printemps, quand la montagne qui les sépare se couvrait de pâturages : on peut voir, dans tous les défilés de cette montagne, des tours d’observation d’où les veilleurs des deux partis jetaient le cri d’alarme. Les Beni-Bou-Slîmân leur disputaient le Djebel-Seran avec un pareil acharnement ; ils les combattaient surtout dans la partie de la plaine de Medîna qui avoisine le col de Tizougarine, et récemment encore, cette contestation faillit donner lieu à une prise d’armes.

Leurs mœurs étaient celles de leurs voisins, et particulièrement celles des Aoulâd-’Abdi. On retrouve chez eux des souvenirs vagues empruntés au judaïsme ; ils ont conservé l’usage de quelques fêtes chrétiennes ; notre croix et la croix bouddhique combinées avec la _main_ de la déesse Tanit constituent leurs tatouages. Il est à remarquer qu’ils contiennent une moins forte proportion de blonds que les Aoulâd-’Abdi. Leur langue est la chaouïa, ou, plus exactement, la _tamzîra_, dialecte berber extrêmement doux, parlé également dans l’Ouâd-’Abdi, et dont le vocabulaire diffère notablement de celui des Kabyles du Djerdjera aussi bien que de la _zenatia_ parlée dans l’Est de l’Aourâs.

Il nous importe davantage de marquer ici qu’avant notre occupation ils ignoraient presque absolument la langue arabe et ne pratiquaient la religion musulmane qu’avec tiédeur, malgré les efforts de la tribu maraboutique des Halha. Du moins, leur législation toute grossière n’avait rien de musulman : elle consistait en « kanoun » extrêmement courts, sortes de tarifs de pénalité comparables aux _indictiones canonicæ_ de l’ancienne Rome. Tout était réglé dans chacun de leurs groupes par l’assemblée des _Imokranen_ (anciens), sous la présidence d’un kebîr. Chaque groupe possédait et possède encore un village principal : ainsi les Ouzza ont El-Adjaj ; les Aoulâd-Zahfa, Arrîs ; les Aoulâd-Takheribt, Sanef ; les Aoulâd-’Aïcha, Bel-Iehoud ; les Aoulâd-Addada, Taarrout-Ahmeur ; les Halha, El-Hammâm. Ils sont mêlés dans les autres. Ils possèdent en commun les plaines de Medîna et de Tahammamt.

Les Halha s’étant toujours trouvés à leur tête depuis leur départ de Tarhît-Sidi-Bel-Kheir (et en effet, ils occupent le village le plus récent et le plus exposé aux attaques des Ou-Djâna), ont exercé sans cesse sur les Aoulâd-Daoud une sorte de suprématie. Il y a soixante ans à peine, ils en appelaient tous de leurs propres Imokranen au kebîr des Halha, qui se nommait Ahmar ben Embarek, et se présentaient à sa tente, soit dans la plaine de Medîna, soit aux environs de Tranimine ; il investissait les kebâr de tous les villages, et jouait, dans l’Ouâd-el-Abiod, à peu près le rôle des Ben-’Abbâs dans l’Ouâd-’Abdi.

Les Turcs avaient tenté, à plusieurs reprises, de soumettre les populations de l’Aourâs, et par conséquent les Aoulâd-Daoud ; mais les récits des voyageurs du XVIIe et du XVIIIe siècles nous permettent d’apprécier le résultat de leurs efforts.

Les Aoulâd-Daoud, comme tous leurs voisins, ne livrèrent jamais passage aux Turcs dans leurs montagnes que sous des conditions spéciales qu’ils fixaient eux-mêmes, et il est probable que ce cas fut très-rare, car c’est par l’Ouâd-’Abdi et non par l’Ouâd-el-Abiod que les Turcs passaient sous la protection des marabouts, ancêtres du qaïd Mohammed ben ’Abbâs, quand ils voulaient renouveler leur garnison de Biskra. D’autre part, les Aoulâd-Daoud envoyèrent certainement des contingents nombreux à toutes les bandes qui défendaient les approches de l’Aourâs septentrional contre les tentatives des Turcs dans les plaines de la Châra et de Chemora.

On n’ignore pas que les plus grands ennemis des Aurasiens étaient alors les membres de la famille de Ben Sedira, ancêtres du qaïd Bou Diaf, tué récemment par les Aoulâd-Daoud au bordj de Rebâ’a. Ces personnages, exclusivement militaires, s’étaient mis au service des Turcs. A la tête de leur maghzen des Achèche du Bou-Arif, souvent avec l’aide des Harakta ou des Aoulâd-Fadel, ils parcouraient la bordure de l’Aourâs, depuis le Ras-Aserdoun (Khenchela) jusqu’aux environs de Batna. Là ils trouvaient les Amâmra, les Ou-Djâna, les Aoulâd-Daoud, les Aoulâd-’Abdi. Ils périrent de père en fils dans ces rencontres.

La conquête française modifia l’organisation barbare de l’Aourâs tout entier, par secousses et sans règles fixes. On réunit des groupes autrefois hostiles pour composer les Amâmra ou les Aoulâd-’Abdi actuels ; d’autre part, on laissa subsister sans y rien changer d’anciennes oppositions en quelque sorte nationales, les Aoulâd-Daoud, les Ou-Djâna, les Beni-Bou-Slîmân.

On désira donner une loi aux Aurasiens, et la loi qu’on choisit fut précisément la loi musulmane dont ils s’étaient défaits : c’est bien nous, en effet, qui leur avons imposé des qâdis en 1866.

Quand on voulut se mettre en relations suivies avec eux, on ne leur parla que la langue religieuse du Qor’ân, au lieu de leur parler leur langue indigène.

Ils avaient de petits saints locaux inoffensifs à la façon des saints d’Espagne ou d’Italie : on s’en effraya, on leur fit la guerre, et, centralisant ainsi par ignorance à notre grand détriment, on poussa leurs dévots vers les confréries des Khouân. Il ne serait pas excessif de dire que nous avons islamisé l’Aourâs.

En outre, on ne s’occupa, faute d’argent, ni d’y tracer des routes, ni d’y créer des marchés et des écoles, ce puissant instrument de civilisation.

Au point de vue purement politique, après avoir beaucoup remanié, on en vint à remettre le commandement des diverses régions aurasiques à des personnages indigènes de provenance extrêmement diverse. Ainsi le qaïd de l’Ouâd-’Abdi, l’homme assurément le plus sûr, le plus influent, le plus dévoué à nos intérêts qui soit en Algérie, descend directement des marabouts puissants qui y ont créé une sorte d’État régulier à la fin du moyen âge. Par contre, le qaïd des Ou-Djâna, le plus vaillant soldat de tout l’Aourâs, qui sauva Batna en 1871, est Turc et d’origine absolument démocratique : il était canonnier au service du Bey, lors de la prise de Constantine ; il s’est élevé à la dignité de qaïd à force de dévouement, et la croix de la Légion d’honneur n’est venue que bien tard le récompenser d’une vie extrêmement périlleuse consacrée à notre service. Il en était à peu près de même du qaïd Ben Bachtarzi des Beni-Bou-Slîmân, petit-fils d’un tailleur. D’autre part, le qaïd de Khenga-Sidi-Nadji est une sorte de nouveau prince maraboutique, en lutte ouverte avec des marabouts plus anciens et plus puissants que lui, qui contrebalancent son autorité.