PARTIE I
Un an avait passé. Marcelin, ayant achevé ses classes, avait résolu de faire ses études de droit. Il arriva à Paris par un après-midi d’octobre; un soleil clair brillait; et, tout à coup, le crépuscule était tombé, les rues s’étaient illuminées, les fenêtres, les boutiques, les becs de gaz, les lanternes des voitures, parmi le brouhaha du soir.
Son cousin, M. Desruyssarts, lui avait recommandé une pension de famille de la rue de Grenelle, une antique et respectable maison; l’hôtesse, la vieille madame de M., avait la réputation de soigner ses dix ou douze pensionnaires comme des enfants adoptifs. Elle accueillit Marcelin avec une bonhomie correcte qui le séduisit.
Après dîner, il monta à sa chambre; au milieu de ce Paris qui lui représentait la vie moderne, il était libre, maître de lui-même; les bruits du dehors entraient par la fenêtre ouverte, et mille rêves, mille désirs anciens lui revenaient au cœur; il se demanda si l’heure des accomplissements allait enfin sonner.
* * * * *
Il avait tenu autrefois, au collège, un petit livre de ses pensées intimes. Une nuit, quelques semaines après son arrivée à Paris, il écrivit:
«Dans ma première adolescence je me souviens de rêves bleus et dont les parfums sont devenus une fluide vapeur dans mon âme. Puis, comme après des catastrophes, ce fut une sorte d’effacement de tout, un oubli, une disparition, quelque chose comme l’obscur recommencement qui suit les bouleversements de la terre. Depuis que je suis installé ici, dans le confort et la régularité de ma vie paisible, je sens peu à peu se rouvrir la fleur de mon adolescence.
»Et, depuis lors, j’attends.
»Je veux, j’espère aimer; autour de moi passent des vols de Juliettes et de Marguerites; je leur tends les bras; que de fois me suis-je enivré d’illusoires extases! Puis, subitement, je me retrouve dans mon isolement, et, comme Hamlet, je plonge mes yeux dans le vide de l’air.
»Je ne supporte pas la pensée de l’amour vénal; je m’efforce à chasser l’idée même de la profanation, et je m’écrie: Venez et me consolez, idéales amantes! Car je me sais le cœur vivant, très jeune, très fertile. Et parfois je me prends à rêver de la belle jeune fille pensive, aux yeux chers, que je rencontrerai quelque jour providentiel.»
«Je suis, écrivit-il une autre fois, le jeune amant, qui, la nuit, au bas du mur et du verger, cherche,--l’amant vierge dont le cœur palpite, et qui attend celle qui doit venir, et l’entrevoit, blanche, derrière les feuilles.»
«Désirs! s’écriait-il encore, désirs, non des sens, désirs de l’âme!»
Souvent, dans les rues, son cœur tout à coup se mettait à battre violemment; il marchait à grands pas, dans un flux d’ardeurs exubérantes. Son âme débordait de son corps, remplissait l’espace, s’étendait parmi la création. Il sentait alors en lui une force surhumaine, et quelles confiances!
L’exaltation durait des soirées entières.
* * * * *
Il n’allait plus au théâtre sans en revenir troublé. Il rentrait dans son solitaire logement de garçon avec un malaise d’inquiétude et de tristesse qui persévérait plusieurs jours. Des clameurs lui restaient dans l’esprit; il ne pouvait oublier; il souhaitait quelqu’un qui prît part à ses obsessions; le vide l’étouffait.
Jadis les poètes lyriques le laissaient en un enchantement; les désirs qu’ils éveillaient étaient des voix joyeuses; leurs mélancolies autant que leurs enthousiasmes étaient très douces.
Aujourd’hui le moindre cri de passion proféré par une bouche humaine au milieu d’un drame quelconque le bouleversait.
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Ses fenêtres ouvraient sur l’endroit le plus fréquenté de la rue de Grenelle. Il s’attardait à regarder les passants, sans intérêt, sans sympathie, ne cherchait pas à deviner leurs préoccupations. Des femmes défilaient, des jeunes et des vieilles, des ouvrières, des bourgeoises; étaient-elles jolies? étaient-elles capables d’amour, dignes d’amour? à quoi bon! Et tout à coup il se disait que peut-être il y avait là, pourtant, une âme dont la pensée eût correspondu à la sienne; mais, dans le flot confus des choses, comment trouver, comment seulement chercher?
* * * * *
«A celle qui viendra quelles richesses sont réservées! écrivit-il un soir. Une tendresse infinie prête à se répandre, une infinie sympathie, un besoin d’écouter et de comprendre, de répondre aux plus intimes aspirations d’un cœur, d’être un dévouement et une seconde conscience, et une virginale profusion de baisers... Le fruit n’est-il pas mûr pour que quelqu’une le cueille?»
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Quelques jours avant Noël, il quitta son deuil. Il y avait un an que son père était mort, seul, dans ce château de Saint-Paulin où il l’avait laissé... Il se rappela l’enterrement, le long de la route grise et neigeuse, les cierges dans l’église jetant à travers un jour sombre leurs ombres fumeuses sur le mur, la cérémonie sans fin, les condoléances...
Et il se demandait s’il allait, avec ses vêtements noirs, se débarrasser de la hantise du passé,--s’il allait devenir un autre homme.
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Rien toujours. D’insignifiantes relations, des études oiseuses, nulles joies, maints rêves, la seule récréation de quelques livres. Il songeait parfois à fréquenter avec des gens de son âge, essayer des plaisirs, des femmes. Mais puis-je, se disait-il, suicider les choses nobles que je crois exister en mon âme? J’ai le temps encore; rien n’est perdu; l’époque n’est pas venue de l’abdication.
* * * * *
Un jour, il fit une lettre pour une jeune actrice admirée au théâtre; mais, au dernier moment, il n’osa l’envoyer.
Pendant une semaine, il se persuada qu’il était amoureux.
La trop grande inutilité de son amour finit pourtant par le décourager. Et la crise passée le laissa plus calme.
* * * * *
Un autre jour, il écrivait dans son petit livre:
«De grandes confiances parfois renaissent...
»Je suis le voyageur qui entre dans la route; la cité est lointaine; mais dans les brumes je l’aperçois; et puis, c’est le matin, et jusqu’au soir combien d’heures! Je vois sans effroi la route longue, les pierres et les marais du chemin, les lassitudes du midi brûlant, les suites moroses des murs qui voilent de leurs circuits le but; je ne crains point les brigands des bois, les sirènes des sources, les tonnerres qui peut-être gronderont dans les nuages. Dans le soir de la ville rêve quelque vierge prédestinée.»
* * * * *
Il ne comprenait pas qu’on n’aimât pas qui vous aime. Dans ses souvenirs classiques il restait choqué de Bajazet n’aimant pas Roxane, de Pyrrhus méprisant Hermione; il souffrait de la Esméralda repoussant Claude Frollo; toute sa sympathie allait à l’archidiacre contre l’aveugle jeune fille. Il ne doutait point qu’il eût aimé qui l’eût aimé; l’amour non partagé lui semblait un monstre.
* * * * *
Deux samedis de suite, aux répétitions générales des Concerts Colonne, qu’il suivait assez régulièrement, il se trouva auprès de la fille de l’un de ses anciens professeurs du Collège. Elle était arrivée des premières, il salua son père, la salua. Et dans la salle mi-éclairée, sous les galeries vides et noires, parmi la foule élégante qui remplissait l’orchestre et les balcons, il considérait à la dérobée ce blond visage de jeune Parisienne, ces grands yeux brillants. Elle l’avait une fois regardé et avait souri. Il se promit de lui adresser la parole le samedi suivant.
* * * * *
Sous sa fenêtre passaient des groupes d’ouvrières, alertes, jolies, nu-tête et les cheveux voltigeants, la taille mince. Il les suivait du regard qui marchaient avec des balancements d’épaules et des rires et de juvéniles fronts au ciel.
* * * * *
Le troisième samedi, il ne vit pas à la répétition la demoiselle de ses pensées. Pourquoi n’était-elle pas venue?...
--Quelle folie, se dit-il! Qu’ai-je à espérer, à seulement désirer? Je ne puis me marier avec elle. A quoi bon y penser?
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Aux jours gras, il alla au bal de l’Opéra. Son camarade d’école, Charles Berty, l’avait emmené. Ils se promenèrent, deux heures durant, parmi l’ennui des habits noirs, la trivialité des créatures débraillées. Les efforts de Charles à la gaîté, au flirt, le navraient et les navraient tous deux. A trois heures ils rencontrèrent les deux frères Crémone qui suivaient deux dominos assez propres. Marcelin assista à une demi-heure de cette campagne, puis accepta de souper avec ses trois amis et les deux dominos.
Au Café Riche, les dominos se démasquèrent; c’étaient deux jolies filles, la blonde et la brune traditionnelles, d’un demi-monde de marque convenable. Il était assis entre l’aîné des frères Crémone et la brune, Angélique, se nomma-t-elle.
Marcelin se grisa pour la première fois de sa vie, d’une sorte de fort étourdissement qui l’intéressa beaucoup. Au quatrième verre de Mumm, il se sentit entraîné. La conversation restait générale; il avait été un peu silencieux, et la brune Angélique le méprisait un peu; maintenant, des gaîtés, des expansivités lui venaient; ce fut lui qui commença la série des excentricités. Il se mit ensuite à dire des galanteries à sa voisine; en même temps il trouvait des plaisanteries à lancer; il était heureux.
Le Mumm coulait à flots; Marcelin se laissait aller; cela l’amusait; il remarqua que ses compagnons s’échauffaient. Il avait la tête brûlante, les mains moites, le sang aux yeux. Il se surprit à fredonner un air de valse... Heu! heu! se dit-il. Et il rit tout haut. Personne n’y fit attention.
Le verre d’Angélique était vide; Marcelin eut un attendrissement et un remords; il saisit la bouteille et le remplit.
--A votre santé!
--A votre santé!
Il se pencha et s’accouda en face d’elle; elle s’était renversée dans son fauteuil; il s’approcha. Alors il prit la parole et parla, parla; dans une demi-conscience, lui-même il admirait sa facilité. Il buvait à petites gorgées; il passait de temps en temps la main sur les épaules nues de sa voisine, et il continuait.
Au milieu d’une phrase, tout d’un coup, elle l’interrompit; à son tour, elle prit la parole. Elle lui raconta des épisodes, évidemment mensongers, de sa vie; elle le regardait en parlant; il avait le sentiment d’être un vague public; il souriait béatement.
Il était arrivé à cette première ivresse qui est une sorte de séparation de l’âme et du corps. Il agissait par mouvements automatiques; il eût été incapable de se lever; mais sa présence d’esprit, il la gardait; seulement, son corps n’aurait plus obéi aux ordres de sa raison. Davantage, il n’aurait pu parler, malgré qu’il eût fort bien su que dire; sa langue était comme inerte; cela ressemblait, moins l’horreur, à l’état de cauchemar, quand l’on veut sans pouvoir. Il lui venait à l’esprit une foule de réflexions profondes ou spirituelles, dont émailler les narrations d’Angélique et qu’il ne savait que se formuler intérieurement. Tout à coup, il eut une honte: il ne fallait pas laisser voir qu’il était ivre: et, en fait, l’était-il? il se rendait compte de tout, il avait son bon sens entier. Il se redressa, se raidit; mais sa tête penchait de côté et d’autre, comme s’il avait été pris de sommeil.
Le cadet des frères Crémone s’était assis sur le divan avec son amie blonde, et la pinçait obstinément. Son frère et Charles discutaient sur quelque chose... Marcelin notait tout cela pour se prouver sa lucidité. L’idée lui vint de remplir à nouveau les deux verres; Angélique but sans cesser de parler; il but avec un sourire. Il mit son fauteuil tout près du sien; d’un geste elle gara sa robe; il admira sa présence d’esprit.
Brusquement elle se tut. Marcelin sentit ses yeux papilloter. Je suis gris, se dit-il; mais cela ne m’empêchera pas de faire mon devoir. Son devoir lui apparut de pincer Angélique; il l’exécuta avec facilité. Il lui prit la taille et lui baisa la gorge. Elle le laissa faire. Elle semblait rêvasser. Il chiffonnait dans son corsage, avec persévérance et lenteur. Bientôt, il se trouva presque sur elle. Ils se disaient des mots langoureux:
--Ma petite chatte! Mon gros chien! Mon beau mimi! Le toutou à sa petite femme...
Il prit ses mains, résolu à oublier toutes les convenances. Charles à ce moment s’écria:
--Sacrédié! regarde Marcelin et Angélique se bécoter... C’est joli...
Angélique ânonnait, les yeux sur les yeux de Marcelin:
--Laisse-les dire, mon bébé; laisse-les dire, mon rat; laisse-les dire, mon petit poulet...
En même temps, Charles l’interpellait, en se tournant à moitié:
--Crois-tu, Marcelinet, que cet animal de Crémone ne veut pas, depuis une heure, convenir que le niveau intellectuel est plus élevé en Pologne qu’en Danemark?
L’outrecuidance de Crémone révolta Marcelinet. Mais une invincible envie de dormir l’étreignit. Il entendit encore que sa voisine le traitait de crétin; une discussion avait lieu entre elle et Crémone l’aîné. Il renonça à barder sa lucidité, et cette abdication fut son dernier acte mental.
Le lendemain, en se réveillant, il ne se rappela pas comment il était rentré chez lui.
* * * * *
Le samedi suivant, il aperçut de nouveau, à la répétition, la fille de son ancien professeur. Il y avait une place libre derrière elle; mais il fallait déranger vingt personnes; il se risqua. En le voyant traverser les rangs, elle rougit et se détourna; de toute la répétition, elle fit semblant de ne pas le remarquer. Son père ne lui rendit pas son salut.
... Tout était fini.
* * * * *
La nuit du bal de l’opéra lui avait laissé des souvenirs qui hantaient son imagination; les premiers beaux jours de mars achevèrent de lui bouleverser les sens.
Il avait jusque-là vécu vierge, malgré les entraînements des camarades, peu tenté, isolé au milieu des autres, point précoce, pris par des regrets, des tristesses. Un soir, brusquement, il se dit qu’il fallait en finir. Dix heures venaient de sonner; il était chez lui, devant des livres de droit; il se leva pour prendre son chapeau, son pardessus, sortir...
--Où, se demanda-t-il.
Il ne savait pas.
Une angoisse l’étreignit. Il se découragea, remit au lendemain.
* * * * *
Huit jours passèrent, huit mortels jours, pendant lesquels il mâchonna sa résolution. Des difficultés existaient; il ne savait où aller; il ne voulait pas demander; il craignait son inexpérience. Et ces difficultés, il les aggravait, en son esprit, par l’appréhension de l’événement. Et il remettait au lendemain, sans cesse; une fois, il fit un copieux dîner dans l’espoir de se donner du cœur; une autre fois il alla au théâtre. Son hôtesse, la bonne madame de M., s’inquiétait de ses sorties de tous les soirs.
Le huitième jour, après dîner, il fut aux Folies-Bergère. Il était angoissé. Dix femmes l’assaillirent; il ne les voyait pas. D’autres se promenaient; il se promena et se remit un peu. Il n’osait regarder les femmes et il essayait de les voir; il les considérait à la dérobée, en passant, et fuyait vite; il les frôlait; toutes le terrorisaient. Comment suivre l’une d’elles? mais comment, surtout, comment l’aborder? On peut se laisser aborder; mais comment répondre? Des gymnastes se balançaient sur des trapèzes; les femmes s’étaient arrêtées à les contempler; il se dit qu’il n’y avait rien à faire, et sortit.
Dehors, ce fut une désolation, un découragement; et, aussitôt, une résolution de tout brusquer. Il s’adresserait à un endroit sûr; c’était le plus simple; mais il n’en connaissait pas... bah! il en trouverait; c’était facile à reconnaître; il savait à quelle enseigne; persiennes closes, lanterne, gros chiffre... Il n’avait qu’à suivre les rues peu fréquentées; il arriverait tôt ou tard; dix heures sonnaient; il avait le temps.
Il descendit le faubourg Poissonnière; ce n’était pas ce genre de rue; il bifurqua rue d’Enghien, examinant les façades. Parfois, des filles l’accostaient; il s’énervait, filait sans répondre, il se laissait toucher au bras; il avait une mauvaise volupté à se sentir abordé, à entendre, en fuyant, les propositions obscènes. Il déambula assez longtemps; à la fin, il ne regardait plus le nom des rues; et il ne trouvait rien; il se lassait, mais il s’excitait; il s’entêtait pourtant, marchait vite, explorant une rue d’un coup d’œil. Tout d’un coup, rue Saint-Denis, près du boulevard, il aperçut une lanterne éclairant un numéro; c’était ça. Il n’y avait personne alentour; il entra.
Un long couloir s’ouvrait, puis un escalier. A ce moment, il entendit un piano, des rires; une voix de femme chantait; il s’arrêta à la deuxième marche. On lui avait pourtant dit qu’à Paris les choses allaient sans musique, sans liqueurs et sans bruit. Quelle figure ferait-il en tombant dans cette noce?... Une seconde après, il était dans la rue; personne ne l’avait vu; il reprit sa route.
Presque aussitôt, il aperçut dans une rue perpendiculaire, à quelques pas, une femme habillée de noir, nu-tête, debout sur le seuil d’une porte. Il passa en jetant un coup d’œil furtif...
--Monsieur veut-il entrer?...
Il continua son chemin sans s’arrêter; mais tout de suite il se demanda pourquoi il n’irait pas là aussi bien qu’ailleurs; une chaleur lui était montée au visage, subitement, sous un coup de désir; il ralentit le pas; oui; il fallait aller là... Il ne pouvait pourtant faire demi-tour; il aurait l’air d’un sot, d’un enfant... Il se décida à tourner le pâté de maisons et à revenir par le même côté; la dame ne ferait pas attention; elle ne le reconnaîtrait pas; et puis, il voulait d’abord savoir dans quelle rue il était. Il lut: rue d’Aboukir. D’un brusque effort, il arriva; la dame était encore là; elle s’effaça pour le laisser passer; rapidement, il franchit le seuil.
Du coup, tout son courage tomba; il eut la force juste de se laisser conduire; il marchait dans une sorte de brume, distinguant à peine les choses, souhaitant vaguement et n’osant reculer. Il avait des bourdonnements dans la tête, des vapeurs dans les yeux; pour un rien, il aurait trébuché. Maintenant il traversait des couloirs, montait des escaliers, et il se trouvait dans une chambre tendue de jaune dont la pauvreté le poigna, en face de la créature qui lui réclamait de l’argent. Et, ayant donné sans discuter ce qu’on lui demandait, comme il était là, immobile, n’osant pas regarder, les yeux baissés, ne sachant que faire de ses bras, balbutiant l’aveu de ses ignorances:
--Allons! fit l’initiatrice.
Le terrible duo commença; et de tout ce qu’il ressentit dans le trouble affreux où il vaguait, il ne put jamais plus tard se rappeler qu’une suite de sensations analogues à celles du cauchemar, lorsque les choses se succèdent sans causes discernables. Ce fut d’abord une appréhension abominable, comme au moment qui précède une opération chirurgicale encore mystérieuse; puis, peu à peu, il devinait des hideurs non encore aperçues, et c’était une répugnance de toutes ses fibres, un malaise grandissant... Brusquement, un déchirement... Il pensa crier: mais la douleur cessa subitement, et il y eut une attente d’une seconde; il entendait dans ses oreilles un grand brouhaha; il avait fermé les yeux; une sueur lui coulait le long du dos. Alors voilà que, confusément, progressivement, il avait la sensation de quelque chose qui montait et descendait, comme un flot de mer, comme une respiration, comme les rouages huileux de quelque machine énorme, par mouvements larges et réguliers, et qui l’engouffrait, l’emportait, l’hallucinait dans une chaleur tiède, une ardeur de plus en plus poignante, et il râlait, ses bras se crispaient, il défaillait...
* * * * *
Il était rentré chez lui, navré, la tête vide, à peu près aussi ignorant que quelques heures auparavant, quand il errait dans les rues borgnes, enfiévré du besoin de connaître. De ce tourbillon où les choses s’étaient embrouillées, un émoi lui restait seulement; comme une idole mal entrevue dans l’épouvante des yeux, le sexe demeurait pour lui un angoissant mystère.
Le lendemain, il médita longuement son aventure; il conclut qu’il était mal tombé, et que dans de meilleures circonstances, avec une personne plus agréable, il eût été plus heureux.
Il se décida à interroger des camarades d’école; ceux-ci lui donnèrent une adresse, le conseillèrent, avec toute sorte d’encouragements...
--Tu demanderas Georgette... Tu demanderas Mignon...
Il alla demander Georgette, et, quelques jours après, Mignon. L’installation lui sembla confortable, les divans moelleux; il nota la bonne condition du linge. Les deux dames étaient élégantes; elles furent gracieuses. Elles dévoilèrent de bon gré, avec des indulgences et des flatteries, les secrets de leurs personnes; leurs personnes étaient jolies et se faisaient désirables; elles donnaient du plaisir. Marcelin connut pourtant ce sentiment qu’auparavant il ne pouvait seulement concevoir en son esprit; l’horreur après le désir satisfait. Il restait stupéfait, autrefois, quand il lisait, quand il entendait dire que le désir ne laissait pas derrière lui le rayonnement de sa jubilation... Eh bien, il l’avait éprouvé, le désir: et puis, il n’avait plus eu dans ses bras que le cadavre de la créature, veuve de tout charme.
Après ces premières équipées, longtemps il resta sage. C’était peut-être la régularité de la vie à la pension et du travail, la monotonie des jours sans incidents. Peut-être aussi que la curiosité plutôt que l’instinct avait été surexcitée en lui. Et il se disait que sans doute aussi les besoins plus purs, les rêveries d’amour partagé, et cette poésie qui toujours l’exaspérait mais le consolait, ne comportaient pas la satisfaction qu’eussent offerte Georgette et Mignon.
II
Les premiers jours d’août, Marcelin se rendit aux Andelys.
Son cousin Georges Desruyssarts, le fils aîné de son tuteur Desruyssarts de Rouen, se mariait; il épousait la fille d’un tanneur du pays; toute la famille était convoquée pour la cérémonie; Marcelin était garçon d’honneur.
Il arriva la veille du grand jour et s’en fut dîner chez le beau-père. Quelles excellentes gens! Le dîner avait malheureusement un peu traîné. Marcelin sentit qu’on l’avait jugé timide; il se proposait de donner le lendemain une autre impression. A neuf heures, des parents de la mariée étaient arrivés de la gare; des Parisiens; la femme d’un chef de bureau de l’Intérieur avec sa fille. La fille du chef de bureau, mademoiselle Amélie, était la demoiselle d’honneur de Marcelin. Son cousin lui expliqua que, suivant l’usage du pays, le garçon d’honneur avait, durant toute la noce la charge de sa demoiselle d’honneur et ne devait pas l’abandonner... Il trouvait la chose un peu embarrassante... Mademoiselle Amélie était plus âgée que lui, vingt-deux ou vingt-trois ans; elle était jolie et semblait aimable. La noce allait d’ailleurs être très gaie; cela se passait sans étiquette, familialement, et durait deux grands jours. Depuis l’avant-veille on travaillait dans la cour de l’usine à disposer une tente pour servir de salle de festin.
En regagnant son auberge, Marcelin fit une petite promenade auprès de la rivière. C’était délicieux. Tout le long, il y avait une allée plantée de grands arbres qui s’appelait «les Promenades». La pleine lune à travers les feuilles mettait des reflets dans l’eau qui miroitait. A gauche, on voyait les maisons du Grand Andely, entourées de jardinets, toutes blanches sous la clarté nocturne; sur le coteau, à droite, les ruines du Château-Gaillard. Le jeune homme s’assit sur un banc et se rappela le _Vallon_ de Lamartine, avec la musique de Gounod.
* * * * *
Le lendemain, à dix heures du matin, on se retrouva à l’usine. Tous les ouvriers étaient là; quand la mariée fit son entrée au bras de son père, on poussa des vivats, et les chapeaux s’agitèrent en l’air; tout le monde jubilait. Mademoiselle Amélie prit le bras de son garçon d’honneur; ils marchaient derrière le marié. Elle avait une délicieuse toilette crème, beaucoup de chic: ses cheveux blond foncé frisaient sur son front; elle était un peu pâlotte, mais les pupilles de ses yeux étaient des diamants, des diamants noirs, vifs comme du soleil. Ils montèrent dans la voiture de la mariée, avec leur gros bouquet blanc. Le temps était très beau. On traversa une haie de gamins et de gens qui saluaient. A la mairie, à l’église, tout se passa bien. Les demoiselles d’honneur quêtèrent, assistées de leurs garçons d’honneur. L’autre garçon d’honneur était Paul Desruyssarts, le frère du marié, un brave garçon, un peu province, avec, pour demoiselle d’honneur, une cousine de la mariée, fillette insignifiante. On avait fait valoir à Marcelin qu’on lui avait réservé, des deux demoiselles d’honneur, la plus agréable, une Parisienne.
A une heure, on rentra à l’usine et l’on se mit à table. Il y avait quatre-vingts couverts. La tente était ornée de guirlandes, avec les initiales des mariés; le service était superbe à voir; on avait établi un plancher recouvert d’une toile pour danser le soir; à côté, un petit salon était disposé, et un fumoir. Le soleil rayonnait à travers la tente, par les portes, dans les rideaux, et répandait la gaîté; aussi, quand tout le monde fut assis, il y eut un murmure de satisfaction. Tout près, dans l’usine même, le beau-père donnait à dîner à ses ouvriers; par moments, on entendait leurs rires et leurs cris joyeux.
Marcelin avait naturellement Amélie à sa droite; à sa gauche, une vieille parente un peu idiote; il lui suffirait de veiller à sa subsistance et de lui dire un mot toutes les dix minutes; il put se consacrer à Amélie.
Amélie était gaie; elle avait de l’entrain, beaucoup d’aisance et une bonne grâce inaltérable; elle fut parfaite avec les gens du pays et les ouvriers. Pendant le repas, tous deux se mirent à causer longuement; elle savait soutenir, animer la conversation. Elle commença par demander à son voisin à quoi il se destinait; il lui raconta qu’il étudiait le droit, qu’il n’avait pas encore déterminé l’usage qu’il ferait de ses diplômes, qu’il vivait dans une pension de la rue de Grenelle; la vérité. Et puis, comme elle s’enquérait s’il allait beaucoup dans le monde, s’il avait des relations, il lui dit tout de suite que non et lui parla de la monotonie, de la tristesse de son existence, et combien il aurait de joies à de bonnes relations amicales non point seulement avec des camarades d’école, mais avec des familles; il avait envie d’ajouter avec des familles où sont des jeunes filles élégantes et charmantes comme elle était. Elle écoutait, elle répondait, elle souriait, l’arrêtait dans ses développements, l’y ramenait. Il parlait sans trop de gêne; elle était si avenante!
Ils se confièrent les choses qu’ils aimaient, celles qui leur étaient antipathiques; ils se trouva qu’ils avaient beaucoup de goûts semblables; elle adorait, comme lui, la musique; mais ni elle, ni lui, n’étaient de fameux pianistes; ils méprisaient tous deux l’Opéra; lui, pourtant, y allait de temps en temps, à cause du public, des toilettes, de la belle tenue de la salle. Ils s’apprirent avec étonnement que, l’un et l’autre, ils suivaient les concerts Colonne; comment ne s’étaient-ils jamais vus? c’était bien simple pourtant, puisque l’on ne se connaissait pas! Elle ignorait les répétitions publiques des concerts Colonne, le samedi matin; il en fit un éloge enthousiaste; le public y était élégant; et puis, c’était si commode! on pouvait, le dimanche, aller ailleurs, aux concerts Lamoureux, aux matinées; seulement, il fallait se lever de bonne heure, être au Châtelet à neuf heures. Cela ne la dérangeait pas; elle était debout tous les jours à huit heures.
--Et vous?
--Moi? pas toujours.
Il n’y avait que les lendemains de soirée, qu’elle était paresseuse; c’était bien naturel! Elle parlait de sa vie; ses parents n’avaient qu’une cuisinière; elle devait s’occuper elle-même de la maison; sa mère l’avait élevée ainsi; sa mère était excellente, si bonne, si intelligente! Elle allait beaucoup dans le monde; malheureusement, son père, bien qu’il ne fût pas vieux, se fatiguait. Elle avait deux frères, tous deux dans l’armée; quelle chose bizarre! tous deux avaient absolument voulu être soldats; ils avaient été à Saint-Cyr; l’aîné, trente ans, était marié depuis un an, était lieutenant de chasseurs à Perpignan; elle l’aimait beaucoup; elle aimait beaucoup aussi le second; il était sous-lieutenant dans l’infanterie.
--Et vous, vous n’avez pas encore été soldat, je pense?
--Oh! pas encore.
--Vous êtes très jeune...
--J’ai dix-huit ans.
--Dix-huit ans et vous n’avez plus vos parents!
Il vit dans ses jolis yeux un attendrissement.
--Je suis seul, répondit-il.
Elle savait déjà cela, et qu’il n’avait pas de frères ni de sœurs.
--C’est bien triste, murmura-t-elle.
Elle regardait devant elle, vers la porte lumineuse de soleil.
Il crut devoir ajouter.
--Mes cousins sont très gentils avec moi; vous savez que M. Desruyssarts est mon tuteur.
Elle tourna les yeux vers lui, avec un sourire ami.
--Il faudra, reprit-il après un silence, que tout cela, parents, sœurs et frères, une femme me le donne.
Elle rougit imperceptiblement, sans répondre, et, lentement, le regarda en face.
--Qu’est-ce que vous racontez là? demanda en riant le marié à travers la table. Vous faites un peu bande à part, il me semble.
On regardait. Amélie avait du coup repris son air de pimpante gaîté.
--Monsieur Marcelin, répondit-elle, me parle de ses idées de mariage; en qualité d’aînée, je lui donne des conseils... Car je suis votre aînée.
--Mais non.
--Mais si.
--Pariez-vous?
--Je parie.
La jolie folle entamait des histoires, des discussions.
--Vous verrez que nous serons encore à table à cinq heures, affirmait-elle.
Il était presque six heures quand on se leva.
--A quelle heure le dîner? demanda-t-elle pour rire.
On sortit prendre l’air, faire un tour; on allait en groupes; par convenance, Amélie et Marcelin se quittèrent. Deux ou trois personnes le leur reprochèrent. On suivit la petite rivière jusqu’à la Seine; on n’avait pas le temps de monter au Château-Gaillard; le soleil déclinait; l’horizon flambait au couchant. Marcelin marchait en compagnie de Paul et de quelques jeunes gens, à vingt pas derrière Amélie; il admirait sa jolie prestance; quelquefois elle se tournait avec un gentil sourire; Paul faisait des plaisanteries. A un détour du chemin, ils la perdirent; ils continuèrent lentement, dans la tiédeur de la tombée du soir. C’était charmant. Vers huit heures, on rentra à l’usine. Des petites tables étaient servies dehors, dans la cour, pour la collation. Quelques dames, Amélie et sa mère, étaient à leur toilette. Il fallut collationner; la nuit descendait; on allumait. Sous la tente, les tables avaient été repoussées toutes d’un côté et formaient un long buffet; la salle était disposée pour le bal: du dehors on la voyait s’illuminer.
Tout à coup les violons retentirent. La porte de la maison, au-dessus du perron, s’ouvrit, et les dames apparurent. Amélie était en rose, une jupe bouffante avec des dentelles, un corsage demi-décolleté et des fleurs dans les cheveux. Rapidement, elle descendit; ses petits souliers de satin rose sautaient sur les marches. Elle vint prendre le bras de son garçon d’honneur.
--Vous êtes ravissante, exquise.
Ils entrèrent. Les violons faisaient rage.
--Vous m’avez dit que vous aimiez la danse, mademoiselle?
--Je l’adore. Vous aussi?
--Moi? j’en raffole.
L’orchestre jouait une sorte d’ouverture; le monde arrivait rapidement; ils s’assirent; on causait, on se pressait, les braves gens se récriaient. Tout à coup, chacun se retourna; les mariés entraient; l’orchestre se tut et, une minute après, entama un grand quadrille; les mariés ouvraient le bal. Amélie dansait parfaitement; les deux jeunes gens bostonnèrent toutes les danses, polkas, mazurkas, scottischs. On les regardait beaucoup. Ils étaient les seuls à valser des deux sens; cela excita l’admiration. Georges vint les prévenir que les usages du pays voulaient qu’ils dansassent toujours, ou du moins presque toujours ensemble. Ils eurent un mouvement d’embarras; mais, au fond, il lui sembla qu’elle s’en applaudissait aussi bien que lui. Ils dansèrent comme des fous; au bout d’une heure, ils faisaient de la virtuosité; ils commençaient dès le prélude, entremêlaient des temps de slow-valse qu’ils déchaînaient subitement en pas de boston qui traversaient la salle en trois mesures; ils passaient à gauche, à droite; ils vaguaient d’inspiration. Il la tenait de près; cela était nécessaire d’ailleurs; et il s’enchantait, et tous deux s’enchantaient dans cet emportement cadencé. On eût dit qu’il la portait entre ses bras, si légère qu’elle frôlait à peine le plancher. Et, peu à peu, elle se donnait davantage, avec un plaisir qui semblait grandissant, liée plus étroitement, plus intimement en quelque sorte, à son cavalier.
--Vous êtes un danseur admirable; c’est délicieux de valser avec vous, lui dit-elle à l’oreille.
Et une fois encore, il rencontra ses grands yeux devenus profonds qui le regardaient.
Un moment où ils se reposaient, le cousin Paul Desruyssarts s’approcha avec mademoiselle Blanche, sa demoiselle d’honneur.
--Venez faire une promenade dehors.
--Comment?
--Cela se fait très bien. Regardez un tel et un tel.
--Au fait, si c’est permis...
--Il fait si beau!
--Soit! mais pas longtemps.
Ces demoiselles prirent leurs pèlerines, ces messieurs leurs pardessus, et, tous quatre, ils sortirent. Ils marchaient par paires, lentement, causant peu; Paul faisait les frais de la conversation, jetait des plaisanteries un peu faciles; ces demoiselles riaient. Mademoiselle Blanche se montra moins insignifiante que pendant l’après-midi; elle eut des reparties drôles. Amélie s’appuyait nettement sur le bras de son cavalier; il affectait de tenir la tête de son côté; tous deux regardaient le ciel clair, la lune qui montait. On passa devant une statue... Nicolas Poussin, né aux Andelys. On approchait de la rivière; Amélie manifesta des inquiétudes sur l’escapade; on la rassura.
--D’ailleurs, dit mademoiselle Blanche, on ne s’occupe guère de nous, là-bas.
Cette fois, c’était un édifice carré, au milieu d’une place. Paul paria pour une école, Amélie pour une prison. Mademoiselle Blanche connaissait les Andelys.
--C’est le théâtre, dit-elle.
Cette nouvelle amusa.
--Mais voyez; la porte n’est pas fermée.
--Si nous entrions?
--J’ai des allumettes.
--Entrons, entrons.
Paul alluma des allumettes; on traversa des couloirs. Blanche marchait bravement, le nez en avant. Amélie faisait un peu la peureuse; elle serrait le bras de Marcelin, et, par amusement, se pelotonnait contre son épaule. Ils se trouvèrent dans une grande salle avec des bancs de bois rembourrés; il y avait une galerie; au fond, le rideau levé laissait voir le trou noir, béant de la scène. On ne put s’empêcher de trouver cela sinistre.
--Nous ne jouons rien? questionna Paul.
--Allons-nous-en, prièrent les deux jeunes filles.
Il n’était pas très aisé de retrouver la sortie. Il y eut une discussion. Finalement, Paul et sa compagne prirent d’un côté, Marcelin et Amélie d’un autre.
--Si vous vous étiez trompé? demanda Amélie au jeune homme en le fixant de ses deux yeux brillants.
Il y avait dans ce regard quelque chose d’ironique et de provoquant qui le frappa.
--Bah! se dit-il.
Les allumettes lui brûlaient le bout des gants. Ils avaient suivi un couloir; ils débouchèrent par une petite porte sur la scène. Ils s’étaient perdus; c’est les autres qui avaient raison. Marcelin fut désolé. Amélie, elle, eut un sourire; elle rajustait sur sa tête sa mantille de dentelle blanche.
--Vous voyez, vous voyez, disait-elle avec de petits mouvements de tête et en le regardant.
Il était fort embarrassé. Elle le taquinait...
--Ça n’a pas dix-huit ans, et ça veut conduire des jeunes filles, de vieilles jeunes filles...
--Eh bien, retournons.
On rebroussa chemin, et on se retrouva dans la salle. Marcelin n’avait plus que trois allumettes. Il appela Paul deux fois, fortement; rien ne répondit.
--C’est une promenade aux catacombes, dit-il pour plaisanter.
A ce moment, ils reconnurent le couloir par où les autres étaient partis. Amélie avait de petits mouvements d’impatience.
--Vous allez prendre mal, fit-il.
--Mais non.
La dernière allumette s’éteignit. Il appela encore; rien. On distinguait à peine le chemin. Tous deux se tenaient par la main; ils allaient devant, en suivant le mur. Par instants, la petite main de la jeune fille serrait la sienne; il se sentait des battements de cœur; sans savoir, sans chercher pourquoi, il lui passait comme des étourdissements...
--Les portes des loges ne sont pas fermées dit très bas Amélie.
--Si nous entrions?
Il disait n’importe quoi, pour parler; il entendit un petit Oh! mal indigné et gentil qui lui répondait. Comme dans une peur qu’elle aurait éprouvée, elle lui pressait les doigts. Il ne savait plus où il en était. D’un mouvement, il saisit la main d’Amélie entre ses deux mains.
--Monsieur Marcelin! fit-elle encore plus bas, d’une sorte de reproche.
Elle l’avait laissé faire. Il n’avait qu’à garder cette main qui s’abandonnait, il se le dit à lui-même. Elle le regarda de nouveau. Une angoisse de timidité le poignait à la gorge. Il se sentit stupide, et s’arrêta; cela dura une seconde. A ce moment, tout à coup, il distingua devant lui, au bout du couloir, la clarté du dehors, la porte de la rue; il eut un cri de soulagement, du fond du cœur...
--Voilà!
Ils étaient dehors, sur les marches. Le cœur lui battait violemment.
--Paul et mademoiselle Blanche sont partis, fit-il.
Amélie prit son bras en silence, et ils se dirigèrent vers la maison. Il considérait les rues, le ciel, les arbres dans les jardins; et, maintenant, la certitude lui venait de n’avoir pas trop agi comme il aurait pu agir; et, aussitôt, ce fut un regret, un désespoir, une désolation... Quelle occasion il avait perdue! Il voulut se consoler... Si, pourtant, il avait fait un pas de clerc?... pourtant, elle avait eu des façons si engageantes... mais oser cela!... enfin, si c’était une occasion qu’il avait perdue, elle se retrouverait...
--Nous rentrons, n’est-ce pas? demanda Amélie.
--Vous le désirez?
--Beaucoup! je suis fatiguée.
Un besoin le prenait à présent de lui dire des choses douces; elle était si jolie, si tendre, si fine! la nuit était si propice!
--Quelle belle nuit! commença-t-il.
Elle ne répondit pas. Son bras s’appuyait à peine, elle avait l’air sérieux. Il se tut.
--Bah! se dit-il, l’occasion se retrouvera.
Ils arrivèrent. Ils rentrèrent. Elle alla s’asseoir auprès de sa mère.
--D’où viens-tu, ma fille?
Elle expliqua sans aucun embarras. Marcelin restait debout, à examiner l’orchestre. Son tuteur passait; la mère d’Amélie l’appela:
--Croiriez-vous, monsieur Desruyssarts? ma fille vient de se promener dans la campagne avec votre pupille!
Le jeune homme entendit son tuteur qui répondait en riant:
--Marcelin? oh! madame, vous pourriez lui confier mademoiselle votre fille. Vous n’avez rien à craindre.
Il se sentit rougir et s’éloigna. Il chercha Paul; celui-ci n’était pas rentré. Il n’osait pas retourner auprès d’Amélie; il l’aperçut au buffet, avec sa mère. Il tira sa montre; minuit allait sonner. Il allait à travers le bal; le fumoir était désert; il s’installa dans un fauteuil et se mit à fumer des cigarettes. Il reconnut qu’il était tout ennuyé, triste, presque morose. Pourquoi? Elle devait se moquer de lui. Pourquoi? Il n’avait rien à se reprocher. L’idée lui vint qu’il aurait dû avoir des assiduités auprès de cette petite Blanche qui était gentille. Mais Paul et elle, que faisaient-ils dehors? N’allaient-ils pas rentrer? Il était navré; s’il avait osé, il serait parti. Son tuteur l’aperçut.
--Eh bien, mon petit Marcelin, que diable fais-tu? Veux-tu bien aller inviter ta demoiselle d’honneur?
--Vous avez raison, mon cousin.
D’un effort il se leva. Elle l’accueillit aussi gracieusement que jamais. Il se dit qu’il était fou de se faire des idées. Et ils se remirent à danser. Elle était toujours aussi charmante; il reprit contenance. Ils dansaient pourtant plus sagement. Ils parlaient de choses et d’autres. Il invita quelques autres jeunes filles; une fois il aperçut Amélie qui dansait avec Paul. Il était donc revenu? Amélie était rouge. Que lui disait-il? Marcelin se sentit furieux. Il chercha Blanche; elle prenait des glaces; elle refusa de danser; elle était fatiguée; il regardait sa petite figure pâlotte aux yeux cernés. Il savait qu’elle dansait mal; mais son refus l’exaspéra.
A ce moment, l’autre lui fit signe; elle partait.
--Encore cette valse?
--Maman m’attend. A demain.
Paul vint lui souhaiter le bonsoir. Et Marcelin suivait des yeux la jupe rose qui s’éloignait, ondulait. Il alla se coucher, et à peine au lit, s’endormit.
* * * * *
Le lendemain, Paul vint le réveiller; il était onze heures. Il avait juste le temps de s’habiller pour le déjeuner. Paul resta là, à raconter des histoires, en fumant des cigarettes.
Le grand air, le beau soleil, l’eau fraîche remettaient Marcelin en bonne humeur. Il confia à son cousin qu’il trouvait mademoiselle Amélie parfaite.
--J’espère la revoir à Paris, ajouta-t-il.
Il était heureux et un peu fier en cette circonstance, d’habiter Paris.
--Je te félicite, lui répondit Paul, toujours un peu moqueur. Je suis de ton avis qu’elle est parfaite.
--Tu sais, ajouta-t-il, qu’elles viennent tantôt à Rouen avec nous.
--Quelle bonne nouvelle!
Marcelin devait passer l’été avec son tuteur et sa famille, quelques jours à Rouen, le reste à Dieppe.
--Nous voulions qu’elles viennent à Dieppe; mais il faut qu’elles rentrent à Paris demain; elles reprendront l’express du soir. Elles ne connaissent pas Rouen.
--Nous le leur montrerons.
Le déjeuner fut gai, sans cérémonies. On garda à peu près les mêmes places que la veille. Amélie avait toujours son exquis sourire. Le voyage à Rouen fut le grand sujet de conversation; elle et Marcelin n’avaient plus tant de choses à se dire; mais elle s’entendait à ne pas laisser languir la conversation, et il y mettait, de son côté, de l’amour-propre.
Puis, on ferma les malles, et l’on monta en wagon. Il fut obligé d’entrer dans le compartiment des fumeurs. Le temps lui sembla long. Malgré la présence du père, et avec sa complicité, on fit des plaisanteries un peu gauloises sur les nouveaux mariés; Marcelin croyait encore que les propos légers n’allaient qu’entre jeunes gens; il fut scandalisé. Il s’occupait, entre temps, à se demander s’il avait de l’amour pour Amélie; il se répondit qu’hélas! il en avait.
Il espérait passer une agréable soirée; il s’était décidé à commencer les aveux et à pousser les choses. Mais le dîner fut morne; tout le monde était las; on se sépara vite; il n’eut le temps de rien dire; il essaya, aux bonsoirs, de rendre sa poignée de main éloquente; ce fut tout.
* * * * *
Il y avait rendez-vous, le lendemain matin, à neuf heures. La journée commença mal; personne ne vint réveiller Marcelin; dix heures sonnaient quand il ouvrit les yeux; il n’avait qu’à attendre le déjeuner.
Il se préparait à subir d’amicaux reproches; il en eut un mot à peine; il se trouva légèrement vexé. Paul avait été exact; on le complimentait de ses qualités de cicerone; on avait fixé le programme de l’après-midi; tout cela ennuyait Marcelin; il ne put être gai. Quant à ses déclarations, elles se figeaient.
Mais, quand on sortit, il reçut un coup terrible; Amélie prit le bras de Paul. Lui, marchait, à côté de sa mère et de madame Desruyssarts, abasourdi, la mort dans l’âme, ne pensant même pas à s’expliquer ce trait. Amélie heureusement l’appela.
--Vous fréquentez avec les grandes personnes? Pourquoi ne venez-vous pas avec nous?
Il s’approcha sans répondre.
Paul, avec une grande volubilité, expliquait Rouen; elle souriait, du même admirable sourire! On remontait la rue Grand-Pont. Comme on s’était arrêté devant une boutique, Marcelin prit sur lui de parler.
--On ne me donne plus le bras aujourd’hui? dit-il à voix basse.
Elle le regarda d’un air étonné, comme si elle ne comprenait pas.
--Aujourd’hui? mais on n’est plus de noce aujourd’hui. Je ne puis refuser le bras à votre cousin. Tout à l’heure vous m’offrirez le vôtre.
Il dut convenir que c’était très bien. Paul commençait à narrer une ridicule histoire de Saint-Roch, à propos d’une statue près d’où l’on passait; il faisait des calembours; elle riait.
--Est-il drôle! répétait-elle.
Marcelin se dit qu’il ne fallait pas chercher à lutter.
--Vous avez l’air tout chose, monsieur Marcelin, continua-t-elle. Vous êtes encore fatigué de lundi?
On visita la cathédrale. Il fut question de monter dans la flèche; les mamans se récrièrent; Marcelin ne prit pas part à la discussion; le projet fut délaissé. On se dirigea vers Saint-Maclou; de là on traversa le quartier de Martinville, l’eau de Robec, les ruelles où les maisons se touchent par le faîte, et l’on admirait ce vieux Rouen si pur; la verve du cousin s’était apaisée; on marchait isolément; on regardait. Saint-Ouen enchanta. On s’assit dans le square; la musique militaire jouait des morceaux; il y avait beaucoup de monde; madame Desruyssarts et Paul saluaient à chaque instant; deux ou trois sociétés s’arrêtèrent à échanger des civilités; chaque fois, on présenta les Parisiens.
La promenade reprit.
--Eh bien, monsieur Marcelin, dit Amélie, m’offrez-vous votre bras?
Marcelin pensa que le moment était venu, il s’efforça de laisser Paul en arrière; c’était difficile; en même temps, il préparait ce qu’il voulait dire; il fallait oser, tout avouer, son amour, ses tristesses d’aujourd’hui... Après une grande demi-heure, il réussit à laisser Paul avec les mamans devant une boutique de chemins de croix. Tous deux firent vingt pas en silence.
--Mademoiselle, commença-t-il enfin, ainsi vous retournez ce soir à Paris.
--Certainement.
Après un instant:
--Quel dommage que vous ne puissiez venir à Dieppe! J’aurais été si heureux!... Nous aurions fait des promenades, des...
--Malheureusement, je ne suis pas la maîtresse.
--Vous savez nager?
Il s’égarait.
--Un peu, et vous?
--Bien.
Il fallait recommencer. Il se tut pour reprendre. Ce n’était pas cela. Il valait mieux y aller franchement, d’un seul coup; il prit son parti.
A ce moment, elle se retourna et appela Paul. Il accourut. Les calembours et les histoires recommencèrent jusqu’à la maison.
Elle donnait le bras à Marcelin, mais c’était avec Paul qu’elle était: c’est lui qu’elle écoutait, à lui qu’elle parlait.
Tout était fini.
Au dîner, Marcelin s’arrangea pour ne pas être à côté d’elle; sans embarras, Paul prit sa place. Et tous deux ils causaient à mi-voix, comme Marcelin avec elle l’avant-veille. Paul s’était rapproché d’une façon presque inconvenante; les parents ne disaient rien; c’était insensé...
Enfin, l’heure du départ arriva.
--Elles ne m’ont même pas invité à aller les voir, se dit Marcelin. Tant mieux! je n’y aurais pas été.
III
A l’automne suivant, Marcelin Desruyssarts décida de quitter la pension de madame de M. et de s’installer; il était temps pour lui de vivre sa vie, d’essayer comme il voulait vivre.
Il prit un petit appartement place Delaborde, au second, sur le square; il s’agissait de le meubler; c’était un mois de courses dans les magasins, dont il attendait beaucoup de distraction.
Son tuteur l’avait fait émanciper; il lui avait fourni des comptes et donné le détail de sa situation. Sa propriété de Saint-Paulin lui valait, tous frais d’entretien déduits, des rentes suffisantes; c’étaient d’excellentes terres, toutes bien louées; il n’avait d’ailleurs qu’à se fier au père Homo, le régisseur. Il possédait, en outre, quelques valeurs mobilières déposées chez le notaire, avec quelque argent que son père avait laissé et des économies sur ses revenus des deux dernières années.
Au mois de juillet, il avait passé avec bonheur ses premiers examens de droit; suivant toutes probabilités, il serait avocat dans deux ans; il verrait alors que faire. Il ne voulait pas se donner les soucis d’affaires compliquées, de fortune à gagner. Il n’avait point de folles ambitions. Quand il serait marié, il pourrait vivre à Saint-Paulin, veiller à ses terres, peut-être s’occuper un peu de politique; son tuteur le lui avait conseillé. D’ici là, il pouvait encore voyager. Enfin il ne savait pas.
* * * * *
«Quelle charmante occupation, écrivait-il plus tard, qu’une première installation! Je me souviens, la première fois que je suis entré place Delaborde, je considérais les murs nus et sales de ces chambres vides, à l’enfilade, où mes pas faisaient écho, et dont j’avais à créer mon home. Quel champ à l’imagination. La destination de chacune des pièces s’indiquait, la chambre avec le cabinet de toilette, la salle à manger près de la cuisine, le salon ouvert sur un très petit cabinet de travail en retrait; mais comment décorer tout cela? Chaque heure m’amenait de nouvelles conceptions. Je fis venir quelques camarades; ils ne me proposèrent que des excentricités; l’excellente madame de M. m’a été précieuse. En somme, une élégante simplicité, _ce qui se fait_, tel a été mon programme. Mais que d’argent dépensé, que je n’avais pu prévoir!»
La période des maçons et des menuisiers, et celle des peintres, fut le moins bon moment--non sans le charme, pourtant, de voir poindre sous les boiseries brutes, puis dans le cru des peintures, la forme que devaient avoir les choses. Et dès lors c’étaient les visites chez les tapissiers, les interminables conférences, les hésitations entre les vingt étoffes quasi semblables ou tout à fait différentes, les choix enfin arrêtés sur le prétexte d’innotables minuties, les idées subites qui dérangent tout et font recommencer. Et les meubles! les grands magasins en ont de parfaits; mais la jalousie des tapissiers suscite des difficultés, des méfiances.
--Peut-être vendons-nous plus cher, mais au moins ce n’est pas de la camelote.
Le premier février au soir, l’entrepreneur, M. Perrot, livrait, un peu solennellement, l’appartement à M. Rouff, le tapissier. Et les tentures d’apparaître, les grandes étoffes, les larges bandes; cela prenait déjà tournure. Quand les rideaux eurent fait leur entrée, cela devint définitif.
Et, tout ce mois, c’était, quatre fois par jour, le voyage de la rue de Grenelle au square Delaborde à travers tout Paris.
Les meubles arrivèrent enfin, les gros meubles, car il fallait se réserver d’acheter peu à peu, suivant le besoin et l’occasion, tout le bibelotage.
Le tapissier tenta de placer deux grands tableaux d’on ne savait qui, une superbe affaire. Marcelin déclara ne rien connaître à la peinture et vouloir attendre. Madame de M. le guida au Bon Marché pour l’acquisition d’un trousseau. Elle-même présida à l’entassement des draps dans les armoires, des serviettes, des lingeries pesantes; puis, ce fut le tour des vêtements; une femme de chambre de la pension aidait. Jean, le valet de chambre entré au service dès le premier du mois, considérait, dans sa gravité silencieuse, ce zèle et cet affairement, avec, apparemment, l’inquiétude de savoir s’ils dureraient.
Maintenant tout était en place. Marcelin arriva un matin avec une voiture qui apportait ses valises; l’après-midi, il acheva l’ordonnance de la bibliothèque, et, toute la journée, se promena avec ravissement, seul, d’une pièce à l’autre. Il se coucha de bonne heure... Dormir pour la première fois dans son lit, entre ses draps, dans sa chambre... quelle douceur!
Quelques semaines plus tard, il écrivait:
«Lorsque, ces dernières années, je souffrais de la solitude et de confus besoins, était-ce seulement après le calme établissement d’un home que je soupirais? Depuis que je suis entré, si tranquille, dans la vie régulière et le confort de mon logis, il me semble que les grandes soifs sont apaisées et que je suis heureux.
»La monotonie, qui m’oppressait à la pension, ici m’enchante; mes jours coulent semblables les uns aux autres, j’ai toujours la même joie à me trouver chez moi; j’existe suivant mes désirs, et je m’endors dans une bonne conscience de bien-être.
»Seule, quelquefois, la pensée me trouble, aux soirs longs, que ce bonheur vaudrait mieux à deux... Et ce regret serait-il le recommencement des troubles de mon âme?»
* * * * *
Au commencement d’avril, Charles Berty l’entraîna en Belgique; ils passèrent quatre jours à Bruxelles; Charles y avait des affaires; Marcelin visita la ville; le musée lui entr’ouvrit l’esprit au charme de la peinture. Un après-midi, il fit la connaissance d’une jeune femme qui occupa quelques mois de ses exaltations...
Ce fut le troisième jour, au salon de l’hôtel où Charles et lui étaient descendus. Charles était sorti. Elle était en noir, avait un beau maintien, paraissait élégante. Il la considérait de derrière son journal; deux ou trois fois, leurs regards se croisèrent; il y avait un peu d’affectation dans la manière dont elle remuait des papiers; évidemment, on ne pouvait la juger du monde le plus correct. Cela dura quelque dix minutes; il n’osait lui adresser la parole, n’imaginait rien à lui dire. Ce fut elle qui trouva.
--Je vous demande pardon, monsieur, auriez-vous l’obligeance de me donner cet horaire?
Un indicateur était là; Marcelin le donna. Elle ouvrit, chercha; elle tournait les pages les unes sur les autres. Il se demandait s’il ne devait pas intervenir. Ce fut elle encore qui prit la parole.
--Oh! monsieur... je suis vraiment confuse... je n’ai jamais pu me reconnaître dans un horaire. Je vais demain à Anvers, et je ne sais où trouver les heures...
--Si vous me permettez, madame.
La chose était faite; ce n’était pas une plus grande difficulté d’enlever un cœur de dix-neuf ans...
Une demi-heure après, ils sortaient ensemble de l’hôtel. De conserve, ils suivirent le boulevard d’Anspach; ils parlaient de choses indifférentes. Chemin faisant, elle avoua qu’elle n’avait aucune occupation de l’après-midi; elle accepta une promenade au Bois de la Cambre; on monta en voiture.
Elle conta qu’elle était artiste: l’avant-dernier hiver, elle avait chanté à la Scala, à Paris; cet hiver-ci, elle avait été engagée à Bruxelles, elle interprétait les demi-caractères à l’Alcazar; son engagement venait de finir; on lui faisait des offres à Anvers; elle irait voir, le lendemain; elle aurait préféré retourner à Paris; elle se résignerait; on fait ce qu’on peut, on ne fait pas ce qu’on veut.
Pendant ces propos, et tandis que la voiture atteignait les premières verdures, Marcelin commençait à se monter la tête. Elle n’avait point l’air provincial; sa tenue restait marquée de quelque chic; elle parlait gentiment; une jolie crânerie brillait dans ses yeux; la peau était très blanche, soyeuse, les cheveux plutôt bruns; sa toilette, encore que simple, indiquait un bon faiseur; il remarqua qu’elle était exquisément parfumée. Il tenait sa main finement gantée de noir, et l’écoutait un peu vaguement, en la considérant; elle se laissait considérer et continuait ses petits discours. Entre temps, elle demandait à son nouvel ami ce qu’il faisait, par de petites questions, comme par hasard, ne poussant pas, s’arrêtant à l’essentiel, reprenant aussitôt son histoire. En revenant du Bois, ils étaient de vieilles connaissances.
Elle n’accepta pas à dîner; mais il fut convenu qu’ils iraient ensemble, et avec l’ami de Marcelin, au théâtre du Parc; Marcelin offrit des fleurs; ils se quittèrent à l’hôtel.
Charles rentrait; il se moqua de Marcelin et lui déclara qu’il était tombé entre les mains d’une simple cocotte.
--N’importe! fit celui-ci, non convaincu.
La soirée au théâtre du Parc fut convenable, sans ennui. Mademoiselle Hélène Delile--c’était son nom--avait revêtu une toilette de soie grise et noire, un peu moins pure que celle de l’après-midi; elle était pourtant jolie; Charles convint qu’elle l’était. Les diamants ne paraissaient pas trop authentiques; on n’approfondit pas la question. Marcelin se crut obligé à un petit souper à trois, mais qui ne traîna point.
Et l’on rentra à l’hôtel commun. Charles monta dans sa chambre. Marcelin reconduisit Hélène dans la chambre de celle-ci. Il s’était mis dans un fauteuil; elle retira son manteau, ses gants, son chapeau, et l’on causa...
--Voyons, ma chère amie, voulez-vous venir avec moi demain à Paris?
--Je ne demanderais pas mieux, mais il faut que j’aille à Anvers.
--Oui, pour votre engagement. Mais si vous aviez une situation à Paris!
--Je n’en ai pas.
--Je vous l’offre; je me chargerai de vous.
--C’est fort aimable...
--Eh bien.
--Eh bien... Eh bien... Vous êtes très jeune; quel âge avez-vous?
Il l’assura en riant qu’il était, sinon majeur, du moins émancipé, et libre de lui-même.
--Et vous voudriez bien, reprit-elle, avoir une maîtresse.
La réponse le décontenança; il insista, ne voyant pas autre chose à faire. Alors commencèrent d’interminables et assez obscures explications. On confessa qu’on avait un amant; on voulut bien faire entendre qu’il n’était pas aimé. Il était en voyage; il revenait le lendemain soir; des ménagements étaient nécessaires; on pouvait le quitter toutefois; mais... mais... Ces mais durèrent encore un petit quart d’heure, après quoi il fut convenu que Marcelin partirait seul et qu’on le rejoindrait à Paris.
Elle allait et venait dans la chambre. Il l’arrêta et la prit par la taille; il l’embrassa.
A ce moment, ils entendirent des pas dans le couloir; on frappa à la porte; ils restèrent stupéfaits.
--Qui est là? demanda Hélène.
--Le portier.
--Que voulez-vous?
--Je voudrais parler à madame.
Le ton de la voix était légèrement impératif. Ils se regardèrent.
--Je vais me cacher.
--Oui, mettez-vous là.
Il entra dans un cabinet. Elle ouvrit.
--Je demande pardon à madame, dit le portier; je croyais que le monsieur du cinq était chez elle.
--Mais non...
--Je demande pardon à madame; je suis sûr qu’il est là; c’est une chose qui n’est pas permise dans la maison.
Marcelin apparut, indigné. On causait; cela se voyait bien; que signifiait cette pruderie? L’homme insistait; c’était la règle de la maison; si l’on voulait causer, le salon de conversation était encore ouvert.
--Eh bien, bonsoir, à demain, dit Hélène au jeune homme.
Maintenant, le portier ébauchait des excuses. Furieux, Marcelin regagna son numéro cinq. Il se mit au lit. Une demi-heure plus tard, il revint gratter à la porte d’Hélène; pas de réponse; elle dormait sans doute.
Le lendemain, avant le départ, il fit une petite visite. Les promesses furent confirmées; aucun chiffre toutefois ne fut prononcé; grande fut l’effusion; mais il n’obtint aucune faveur définitive.
--De la patience! lui disait-on. A samedi, trois heures et demie, à la gare du Nord.
Le voyage, les remontrances de Charles achevèrent de lui monter la tête.
Rentré chez lui, à Paris, le soir même, il écrivait une longue lettre... Il l’aimait, il ne pensait qu’à elle, il avait tant de peur qu’elle ne pût venir le jour fixé, il allait lui chercher un appartement, il comptait sur sa promesse, sur sa parole qu’elle avait donnée, il lui appartenait tout entier, il n’imaginait plus qu’il pût vivre sans elle, et cetera, et cetera...
Le surlendemain matin, il reçut la lettre suivante, sauf les virgules et l’orthographe:
«Hôtel***, Bruxelles.
»Mon cher Marcelin.
»Comme je te l’ai dit, mon amant est arrivé, mais par le train de six heures; j’ai reçu une dépêche et j’y suis allée. A la gare, ce matin, je lui ai déjà touché quelques mots de mon intention, sans encore lui dire la chose véritable. Il m’a dit que si jamais je le quittais, il aurait beaucoup de chagrin. Voici alors ce que j’ai décidé. Samedi à midi, il part pour Anvers et ne revient que dimanche soir. Alors, moi, je partirai pour Paris dimanche matin sans rien lui dire. Il faudrait que tu m’envoies deux cents francs, car le voyage coûte déjà cinquante francs avec les bagages et j’aurai de l’argent à payer. Tu vois que je suis de parole, car je pourrais parfaitement entrer au théâtre des Bouffes-Parisiens. C’est un artiste qui a joué avec moi à Troyes et qui m’aimerait beaucoup. Mais j’ai refusé net. Je trouve déjà le temps long; je voudrais déjà être auprès de toi pour t’embrasser.
»Ta petite femme qui t’aime,
»Hélène.
»_P.-S._--Réponds-moi à l’hôtel où je suis; c’est marqué sur le papier, chambre numéro quatre. J’attends une lettre par retour du courrier.»
* * * * *
Il envoya les deux cents francs.
Le dimanche, il alla à la gare du Nord, à trois heures et demie; elle n’était pas là. Il rentra chez lui, au cas d’un télégramme; rien. Lui-même envoya d’inutiles dépêches. Au train suivant, à six heures et demie, personne encore.
Le soir, chez Charles, dans une détente nerveuse, il éclata en sanglots.
* * * * *
A la fin de la semaine, il trouva, un jour, comme il rentrait chez lui, madame de M. qui l’attendait; elle surveillait son ménage. La lettre d’Hélène traînait sur une table. Un peu avant de le quitter, Madame de M., en causant, lui dit:
--Prenez garde, mon petit Marcelin, à ne pas trop mal placer vos affections.
Il rougit beaucoup.
* * * * *
Il avait eu un mot qui fit rire indéfiniment son ami Charles.
--Elle ne viendra pas, lui disait celui-ci la veille du fameux dimanche.
--Elle ne peut pas ne pas venir, répondit-il. Ce serait trop mal...
* * * * *
Une quinzaine plus tard, il écrivait dans son petit livre de pensées le menu poème en prose suivant:
«Saviez-vous, Hélène, quelle que vous fussiez, que j’étais prêt à vous aimer, que tout était mûr dans mon cœur pour vous y recevoir, et que je vous aurais aimée?
»Vous m’avez joué, très ordinairement. Vous n’avez pas entrevu la vie qui vous était offerte; ou bien, avez-vous préféré la joyeuse bohème accoutumée? Pauvre, qui n’aurez pas essayé!
»Mon âme, toute de tendresse, mon âme de printemps et aux neuves sèves, si vous l’aviez eue, cette âme que nulle femme n’eut encore et qui vous était promise, ô folle compagne d’un soir!
»Vous ai-je, vous aurai-je aimée? Votre pensée a habité mon esprit; votre espérance me donna maint enthousiasme; votre trahison, quelle douleur! mais déjà le temps passe et vous emporte. Et vous vous effacerez.
»Et il me restera ceci, que la première m’aura trompé, et que j’aurai connu les angoisses avant les joies. Et puis, je sais que vous n’étiez qu’une vaine et falote image, et qu’il est bon que je vous néglige.
»Une autre apparaîtra, une autre, une autre... O continuité des désirs et des efforts! terreur des réserves que tient la vie! comment y songer sans pâlir? est-ce vers le péché, est-ce vers l’amour?
»O rêves de granit, grottes visionnaires! Cryptes, palais, tombeaux pleins de vagues tonnerres! Vous êtes moins brumeux, moins noirs, moins ignorés, Vous êtes moins profonds et moins désespérés Que le destin, cet antre habité par nos craintes, Où l’âme voit, perdue en d’affreux labyrinthes, Au fond, à travers l’ombre, avec mille bruits sourds, Dans un gouffre inconnu tomber le flot des jours.»
... avec, pour la partie en vers, la collaboration de Victor Hugo.
* * * * *
Vers cette époque, Marcelin Desruyssarts entra en relations avec les Delannoy, des cousins du côté de sa mère, avec qui son père s’était brouillé. Ils s’étaient mis autrefois dans l’industrie et y avaient gagné de l’argent; depuis quelques années, ils avaient quitté les affaires et habitaient une maison de campagne à Ville-d’Avray. Ils avaient trois filles, les deux aînées mariées en province, la cadette Paule, pas encore mariée quoique ayant vingt-six ans sonnés. Marcelin la jugea difficile à caser; elle avait ces façons à la fois trop libres et pincées des jeunes filles qui prennent de l’âge. Toute la famille, d’ailleurs, avait acquis dans le commerce une facilité de plaisanteries un peu ordinaires et une morgue qui éclatait à l’improviste en les circonstances où on l’attendait le moins. En outre, la cousine Paule avait introduit dans la maison un usage d’engouements; telles personnes devenaient des amis dont on ne pouvait plus se passer, qu’on voyait tous les jours, pour qui l’on n’avait plus de secrets; puis, subitement, on se brouillait, et c’était le tour à d’autres. Marcelin assista, en arrivant, à l’épilogue d’une amitié avec la famille d’un officier d’artillerie; il n’y avait point de sottises qu’on ne leur fît, jusqu’au jour où, abasourdis, ils renoncèrent à venir. En même temps commençaient des relations avec les Rigout, des bijoutiers du Palais-Royal, qui avaient loué tout proche une villa.
La première fois que Marcelin rencontra les Rigout chez ses cousins, madame Delannoy le prévint:
--Je vais te faire faire connaissance, mon petit Marcelin (elle s’était mise à le tutoyer tout aussitôt), avec un jeune homme qui te sera un excellent camarade; nous l’appelons par son petit nom, Gustave; il a à peu près ton âge; il est très gentil, tu verras. Il a une sœur, que nous aimons beaucoup, un peu plus jeune... Mais les voilà.
Marcelin assista à des embrassades, des cris de joie, des effusions.
On le présenta.
Gustave lui tendit les mains:
--Trop heureux, monsieur...
La sœur, en lui tendant la main, imita son frère:
--Trop heureuse, monsieur...
Ce fut une explosion de rires.
--Oh! la folle! est-elle amusante! est-elle moqueuse!
Marcelin se sentit consterné, et se força à sourire.
On entra au salon. M. Delannoy, avec sa barbiche blanche et son faux air d’ancien officier de cavalerie, participait à la joie générale. Quand sa fille voulut s’asseoir, Gustave retira le fauteuil.
Elle poussa un cri, moitié de surprise, moitié de rire.
--Ah! le cochon!
--Oh! oh! oh! Quel langage! mademoiselle! ma fille! Paule!...
--Je vous demande pardon, mais c’est la faute à ce grand dindon de Gustave.
--Oh!
Madame Rigout, une brune de quarante ans aux airs passionnés et qui se rajeunissait, prit la parole; elle tapait sur les genoux de madame Delannoy et s’exprimait avec volubilité.
--Vous savez, ma chère, nous avons été hier aux Variétés. C’est étonnant, c’est à se rouler, à se tordre. Granier est ravissante.
--Et Baron! ma chère Paule, exclama la fille; moi, j’en suis amoureuse.
--Ah! j’aime mieux Cooper, riposta Paule.
--Mais Granier, ma chère, Granier! continuait madame Rigout.
--Il est vrai qu’elle est mince de pschutt, affirma Gustave.
M. Delannoy riait, semblait très heureux. Cela dura un quart d’heure. Gustave imita Lassouche; Paule faillit avoir, à force de rire, une crise de nerfs. A un moment, Julie (mademoiselle Rigout) se leva:
--Voyez comme il fait beau. Allons au jardin.
--Nous jouerons au tonneau.
--Ça y est.
--Et je ferai la cote.
--Hioup! allons-y.
Gustave offrit comiquement son bras à Paule. Marcelin fit un effort et s’avança en riant vers Julie:
--Alors, mademoiselle, vous acceptez le mien?
--Volontiers, monsieur. Et j’espère bien que vous allez me faire la cour.
--Oh! les enfants! les enfants! soupira par plaisanterie M. Rigout, un gros petit homme barbu, l’air réjoui.
Marcelin la lui aurait bien faite, la cour; mais, en face d’une telle écervelée, comment prendre un personnage? Elle n’était pourtant pas désagréable; boulotte, point mal tournée, la figure colorée, très brune, des yeux de page de cour, les cheveux relevés au dernier chic, une jolie poitrine... Marcelin parla théâtre; mais il se sentait fade.
On arriva dans une grande allée droite. Il y avait un jeu de tonneau...
--Mais nous allons avoir des mains horribles, fit Marcelin pour dire quelque chose.
--Oh! là, là!... pauvre petit!... s’écrièrent les deux jeunes filles.
On joua. L’enjeu était de deux sous. Tout à coup on proposa de le mettre d’un louis; ce fut accepté. A la grande indignation de sa femme et de sa fille, M. Rigout gagna; il en fit force plaisanteries; M. Delannoy perdait; il se fâcha presque et réclama le retour à deux sous; on reprit à deux sous. Les parties roulaient au milieu des farces et des cris. Gustave et sa sœur se battirent; elle lui arracha les cheveux! Paule eut sa robe déchirée.
--Pour une grande fille de ton âge, gronda la mère...
--Après?... riposta la fille.
Les deux papas s’étaient assis dans un coin et causaient en fumant; c’était une ressource; Marcelin allait les rejoindre entre deux parties; ou bien il ramassait les pièces et marquait les coups; cela l’occupait. Il frémit quand il entendit sa cousine inviter ses amis à dîner; ils acceptèrent de suite; ils demeuraient à deux pas; ils prendraient juste le temps d’aller s’habiller pour revenir à sept heures; et l’on resta au jardin.
Gustave s’était étendu dans un hamac et fumait des cigarettes. A droite, sa sœur s’était assise; à gauche, Paule; et toutes deux imploraient des cigarettes qu’on leur accordait sous des conditions bizarres; elles fumaient. De temps en temps, Gustave donnait un mouvement au hamac et venait heurter les deux jeunes filles qui s’esclaffaient.
Quand ils furent partis s’habiller, Marcelin resta seul avec sa cousine Paule. Elle portait allègrement ses vingt-six ans; seule avec lui, elle était volontiers cordiale et camarade; quand les Rigout étaient là, elle ne connaissait plus personne. Elle lui demanda son avis sur eux; il dut professer une énorme sympathie.
--N’est-ce pas? faisait-elle.
Une demi-heure après, ils étaient de retour. Les deux dames Rigout avaient de petits costumes de casino, le même toutes deux, crème, en cachemire, à petits plis, avec un ruban de ceinture, toutes deux des fleurs dans les cheveux. Le dîner commença convenablement; il finit dans la démence; les jeunes filles imitaient des cris d’animaux; Gustave disait qu’il voulait griser madame Delannoy qui pleurait de rire.
--Eh bien, Marcelin, tu n’es pas gai, tu n’as pas d’entrain, disait la bonne dame.
Il n’était pas gai et n’avait aucun entrain. Maintenant, il était en dehors de la société. Par moments, il enviait la folie des autres, leur aisance, leur confiance en eux, leur sans-gêne parfait, et il souhaitait de les imiter, qu’ils l’y aidassent, qu’il se sentît encouragé, entraîné...
La jeune cousine l’avait abandonné, et les trois jeunes gens, sentant qu’il n’était pas de leurs façons, avaient cessé de lui adresser la parole. Son embarras augmentait sans cesse; il était assis entre sa vieille cousine et mademoiselle Rigout; la vieille cousine s’occupait de son service, de ses invités, de lui un peu; mademoiselle Julie avait oublié son existence. Ses plaisanteries, celles de Paule, les farces de chacun passaient à présent au-dessus de sa tête; il n’avait plus même besoin de se forcer à sourire.
On s’en fut au salon. Paule se mit au piano et joua des valses. Gustave faisait quelques tours avec sa sœur ou sa mère. Tout à coup Paule attaqua le quadrille de _l’Œil crevé_.
--Un quadrille! hurla Gustave.
On se compta. Il y avait la mère, la sœur, lui et Marcelin. Il avait pris sa mère par le bras; Marcelin vit que Julie était vexée de l’avoir pour cavalier. Il fut sur le point de s’excuser et de sortir.
--Allons, Marcelin! fit gentiment madame Delannoy.
Ce fut un épouvantable chahut. Mais, dès la première figure, Julie commençait à plaisanter son cavalier; elle affectait des airs graves en revenant auprès de lui. A la seconde figure, la mère en fit autant. Elle s’emportait, elle levait la jambe, elle répondait au cancan endiablé que menait le fils. A la troisième figure, Julie faisait à Marcelin des pieds-de-nez par derrière. La cousine Paule pianotait toujours, à moitié retournée sur le tabouret, et regardant la danse; elle voyait qu’on se moquait du cousin; elle riait de tout son cœur. Au galop, on voulut le faire tomber; il affecta la tenue la plus correcte. Et ce fut fini.
Madame Delannoy eut pitié de lui; elle l’appela, le fit asseoir près d’elle, le garda; puis, elle le remit aux mains de son mari qui l’invita à jouer avec lui et M. Rigout; il leur gagna vingt francs à l’écarté; ce succès le réconforta un peu. La vieille cousine lui en fit honneur. Les autres étaient occupés de leur côté.
Il prétexta la crainte de manquer le dernier train et prit congé. En mettant son pardessus, il entendit les valses et les polkas qui continuaient de plus belle; il avait presque envie de pleurer.
IV
Marcelin passa l’été à la campagne, dans la famille de son ami Charles Berty. Il goûta deux mois de cette vie animale où le manger est chaque jour la raison d’être, où l’on dort dix heures, où l’on engraisse. Il ressentit une joie, presque une délivrance, de rentrer dans son cher logis, à Paris.
* * * * *
Il commença à suivre les cours de l’École des Sciences politiques. La clientèle en était décidément de bonne tenue; mais il n’y voyait guère de relations possibles. Et puis, cet esprit de républicanisme gouvernemental, d’opportunisme, était bien gênant; mais peut-être que pour arriver à quelque chose, il fallait se faire républicain... Marcelin se disait qu’il avait le temps.
* * * * *
Il avait quelques relations dans le monde bourgeois. Une fois ou deux la semaine, il dînait en ville; il faisait des visites à cinq heures; il brilla dans des sauteries; il allait quelquefois au théâtre. Tout cela n’était que distraction; ce n’était ni un plaisir ni une occupation, mais une certaine façon de passer, de tuer le temps. N’importe; il le fallait!... Que ferait-il seul chez lui, puisqu’il n’arrivait pas à trouver de maîtresse?
* * * * *
--Il est probable, se disait-il, que je cherche mal; je ne sais même guère où chercher; peut-être encore est-ce qu’en réalité je ne cherche pas... Je ne fréquente pas dans le monde des théâtres; non plus dans le demi-monde... je suis trop jeune, trop timide, je ne suis pas assez riche. J’ai horreur des filles. Que reste-t-il? Me bercerais-je de l’espoir que quelque jeune femme comme il faut oubliera ses devoirs en ma faveur? Non. Alors il ne reste que le hasard. La vérité est que je compte sur le hasard. Aussi, ça ne va pas vite.
* * * * *
Quand il traversait les rues, quand il allait par exemple à l’École ou dîner, ou faire visite, il coudoyait des femmes et des femmes, toujours d’autres, et il s’affolait que nulle d’elles ne fût celle qu’il attendait. Et il continuait son chemin, éternellement seul.
* * * * *
Il commit des horreurs. Ayant lu quelques romans où il était question de belles mondaines qui promenaient dans les églises leurs sens inassouvis, il s’avisa d’entrer à la tombée du soir dans les églises élégantes. Il faisait le tour des nefs, inspectant d’un œil discret les coins des chapelles, les prie-dieu.
Néant ou indignité.
* * * * *
Il observa également les salles des théâtres où il allait. Mais il en arriva vite à ce dilemme:
--Ou bien la personne remarquée m’écoutera: c’est donc une fille...
--Ou bien elle ne m’écoutera pas...
Il y avait une troisième chance: les longues assiduités, la persévérance, le peu à peu des déclarations de plus en plus pressantes... Mais il fallait commencer, et on n’aborde pas une inconnue pour lui offrir de longs soins...
* * * * *
Mais les amies de nos amis? Plus honnêtement, les amies des amies de nos amis?...
Faudrait voir.
* * * * *
Charles Berty n’avait pas de maîtresse; suivant son expression, il vivait au jour le jour. Marcelin rencontra une fois chez lui l’aîné des frères Crémone. On causa femmes; Marcelin dit combien il lui semblait difficile de se faire une maîtresse.
--Point, répondit Crémone. Il y a un certain monde fait exprès pour nous fournir de bonnes amies. Ce n’est ni le théâtre, vous avez raison; ni la cocotterie, grande ou moyenne; ni les lieux de plaisir, le skating ou le café-concert. Je ne parle pas de la bourgeoisie ou du monde, qui ne donnent que par exception. On trouve bien encore une certaine espèce de femmes de lettres, de femmes artistes; c’est horrible; elles sont sales et ennuyeuses. Gardez-vous également des femmes pour peintres ou pour musiciens; elles vous lâcheront à brûle-pourpoint, pour retourner à leur bohème. Il y a aussi des filles genre Jardin de Paris qui, tirées de là, deviennent gentilles; cela est si dangereux! Non, messieurs, ce qu’il nous faut, c’est le trottin. Ne vous récriez pas et écoutez-moi. Je dis le trottin, la petite ouvrière, la modiste, qui va au magasin ou à l’atelier le matin, qui continuera à y aller, qui a déjà un tout petit peu jeté son bonnet par-dessus les moulins; diable! il ne faut pas dévirginiser les filles! Choisissez-la à votre goût; toutes les têtes y sont. Veillez à ce qu’elle ait les qualités d’esprit et de cœur auxquelles vous tenez; tous les caractères sont représentés. C’est l’avantage de la corporation; elle fournit sur commande. Eh bien, je pose en principe qu’un simple trottin, une couturière quelconque, une apprentie modiste, mettez-lui des toilettes bien coupées, les portera comme la plus suave demi-mondaine.
--Et après?
--Voilà justement le seul «après» qui ne soit point embarrassant. Prenez une cocotte, tirez-la de son vilain métier, gardez-la; comment oserez-vous, après, l’y rejeter? Essayez de débaucher une jeune fille; il faut l’épouser. Mais votre trottin est de taille à se tirer d’affaire, et tout le monde sait que rien ne l’empêchera de se marier à trente ans, de devenir une excellente femme et d’avoir beaucoup d’enfants.
--Oui, disait Charles, les mains dans ses poches, en se renversant dans son fauteuil. Mais à quoi bon? Raisonnons un peu. Pourquoi vous faut-il une maîtresse? A cause du sexe, ou à cause d’autre chose? Si vous n’avez affaire que du sexe, avouez sans plus qu’une maîtresse est un meuble bien inutile. Si vous avez besoin d’une amie, d’une compagne, d’une camarade, ne voyez-vous pas qu’il y a superfétation? Je prétends que les amis suffisent à l’amitié; les camarades hommes sont les vrais camarades; vous me suffisez, messieurs; et, si j’avais envie de ce genre d’épanchement scabreux qu’est l’amitié féminine, eh bien, je me lierais avec de charmantes femmes, de charmantes jeunes filles, celles chez qui nous allons dîner, mais avec qui, sacredié, je n’essaierais pas de coucher. Quant au ménage, triple fou qui demande ça à une maîtresse; mariez-vous alors.
Marcelin prit la parole:
--A vous entendre, il semblerait qu’on trouve des femmes comme des bonbons, les fondants chez Boissier, les chocolats chez Marquis, les marrons glacés chez un autre.
--Ça n’est pas plus difficile, dit Crémone; il suffit de savoir au juste ce que l’on veut; pour chaque espèce il y a le bon endroit. Quel est votre genre? grande ou petite? la taille symbolise tant de choses!
--Vous voulez le savoir?... Plutôt petite.
--Pas beauté classique?
--Pas du tout.
--Brune, blonde?
--L’une ou l’autre.
--Bravo! cela est indifférent. Continuons: simple? sans morgue? plus gentille que jolie? article de Paris?...
--Exactement.
--Je vous comprends, mon cher. C’est l’espèce «petite femme» qu’il vous faut. Il y en a dix mille à Paris pour qui vous seriez un idéal.
Tout le monde riait.
--Tenez! faites la Chaussée d’Antin de midi à une heure, de sept heures à huit; descendez les rues qui vont du centre à Montmartre et aux Batignolles; si vous le pouvez, levez-vous à sept heures du matin. Une fois en campagne, ne vous pressez pas; raisonnez votre choix. Le choix fait, suivez! ayez de la patience, de la persévérance: on vous fera poser de trois à huit jours. Au premier dîner qu’on acceptera, allez-y des huîtres et du champagne; parlez de votre bel appartement, on voudra le visiter; et puis, soyez gentil, tendre empressé; d’ailleurs, je suppose que vous serez amoureux; surtout, soyez gentleman. Payez le théâtre; et, le lendemain, offrez une toilette. Mon cher, vous serez aimé.
* * * * *
Le cousin Georges Desruyssarts et sa femme vinrent à Paris; ils invitèrent à dîner au cabaret; il y avait là l’ancienne demoiselle d’honneur, mademoiselle Amélie, son père et sa mère, et quelques amis de Georges. Amélie! il sembla à Marcelin qu’il l’avait aimée! Il n’était pas assis à côté d’elle; ils causèrent un peu après dîner; elle était gentille toujours; son père était un vieux abruti; il pria Marcelin de les venir voir... C’est égal, pas encore mariée!...
* * * * *
Marcelin menait une vie ridicule. Il essayait des conseils de l’aîné des frères Crémone. Il était entré en campagne; il suivait les petites couturières, les modistes, à travers la Chaussée d’Antin et les rues qui montent aux Batignolles et à Montmartre.
Le soir et le matin, elles passaient seules ou à deux; à midi, quand elles allaient déjeuner, elles étaient par bandes de quatre à six; alors, elles étaient inabordables. C’est le soir qu’il fallait opérer.
La première difficulté était de bien voir; d’un coup d’œil, il fallait apprécier les charmes physiques et les qualités morales. Souvent, après un quart d’heure de suivage, un bec de gaz illuminait des antipathies décisives.
Ensuite, il fallait savoir suivre, pas trop près, pas trop loin, quelquefois de l’autre côté de la rue. Et puis, parler... Oh! de cela comment venir jamais à bout? quoi dire, bon Dieu, qui ne fût stupide?
Conclusion: rien, rien, rien.
... Heureusement qu’il y avait cette vieille et bonne hospitalité des Mignon et des Georgette!
* * * * *
Cela faisait dix jours. Marcelin en avait assez, des trottins qui ne lui répondaient pas, ou l’envoyaient promener.
Il alla voir Crémone; il lui confia ses tentatives, ses échecs.
--Vous n’êtes pas assez hardi.
--Vous croyez?
--Voulez-vous que je vous accompagne aujourd’hui?
--Certes.
Charles était là. Ils sortirent tous les trois à six heures. Ce fut une soirée aristophanesque.
Crémone interpellait, au hasard, vieilles ou jeunes, laides ou jolies, les ouvrières qui passaient; il leur disait des madrigaux ineptes; elles souriaient; lui, faisait signe à Marcelin:
--Faut-il pousser celle-là?
Marcelin était confus de honte. Il arrêta les choses.
--C’est pourtant la méthode, dit Crémone. Il faut leur parler à toutes. Vous voyez ainsi celles qui vous plaisent, et avec celles-là vous continuez; vous laissez filer les autres.
Marcelin invita ses amis à dîner. Ils entrèrent au café de la Paix. Marcelin déclara solennellement qu’il renonçait aux couturières; le bourgogne donna de l’indulgence à Crémone. Le dîner coûta cinq louis, et on alla voir la revue des Nouveautés.
Pendant un entr’acte, ils remarquèrent au foyer une petite femme mince, en velours bleu sombre, avec un grand chapeau à plumes; elle allait et venait, d’un air délibéré, point effrontée. Marcelin en fit l’éloge à ses compagnons, qui approuvèrent.
Ils l’aperçurent ensuite au balcon; elle vit qu’ils la regardaient. Marcelin y mit de la persistance.
--Eh bien? lui demanda Charles.
Il eut quelque émoi à se décider.
--Il y aura encore un entr’acte. Allons au café.
L’acte suivant, la belle ne tourna pas les yeux du côté des jeunes gens.
--Tu vois, dit Charles, tu l’as découragée.
L’émoi reprit Marcelin au baisser du rideau: le besoin d’en imposer à ses amis luttait avec une croissante appréhension. On était au foyer; Crémone aborda la dame; on s’assit devant des tables; elle crut que c’était Crémone qui lui faisait la cour; Marcelin dut s’avancer, il lui sembla qu’elle avait un regret, mais il repoussa cette idée. Il parla; ses amis soutenaient la conversation; il proposa un rendez-vous; on se retrouverait après la fin, à la sortie des balcons.
Ils regagnèrent leurs places et prirent immédiatement leurs pardessus.
Marcelin était content de son succès.
--Elle n’est vraiment pas mal, faisaient les autres.
--Faut-il vous la céder? reprit-il, un peu donjuanesque.
On s’arrêta une demi-heure dans un café; puis, Blanche Leclerc et Marcelin montèrent en fiacre. Elle était enveloppée dans une fourrure; la correction qu’il affectait de garder lui facilitait sa tenue; ils arrivèrent place Delaborde et montèrent; il renvoya rapidement son valet de chambre: ils étaient seuls.
C’était la première femme qui venait chez lui. Il lui prit sa pelisse; elle se promenait dans la chambre; elle passa dans le cabinet de travail, pénétra jusqu’au salon; elle furetait.
--C’est gentil chez vous... Il y a encore des pièces?... Oh! c’est très bien... Combien avez-vous de loyer?
Et puis:
--Moi, je demeure rue Saint-Georges; j’étais auparavant tout près d’ici, rue de Vienne; mais la propriétaire... et cetera, et cetera.
Marcelin était tombé sur une petite personne assez agréable; elle montrait de la bonne grâce; elle avait des façons amicales de parler. Un feu de bois pétillait dans la cheminée de la chambre; elle se chauffait le bout des pieds en se dévêtant, avec des mines joliment effarouchées, des rires.
--Oui, mon loup; oui, mon gros bébé...
D’un fauteuil, il assista à l’apparition du corset, des jupons, des dentelles, du frais pantalon bouffant au-dessus des bas; il découvrait ces pimpants mystères des dessous féminins, les fins linges où transparaît la peau, les élégances des rubans coquettement posés, les sveltes et parfumés contours qu’indiquent les robes, tout ce dont il avait tant rêvé! En de folles envies de baiser ces jarretières, les nœuds de ces épaules, il demeurait dans une rêverie immobile. Elle riait encore, jasait; il n’y avait plus que le pantalon qui pinçait le cercle de sa taille sur les plis de la chemise entr’ouverte; les bras levés, elle ajustait ses cheveux.
--Eh bien, mon chat? interrogeait-elle avec une moue plaisante.
Il s’attendrissait: elle était jolie, elle était bonne fille, elle était charmante; pourquoi ne l’aimerait-il pas? Et l’idée lui venait de lui dire la vérité, que c’était elle qui avait l’étrenne de sa chambre de jeune homme; que, si elle voulait l’aimer un peu, il serait bien heureux de l’aimer; qu’il avait beaucoup désiré, beaucoup cherché quelque maîtresse, et qu’elle était délicieuse; et, ces choses, il prenait la résolution de les lui dire. Elle avait retiré ses souliers, ses bas; d’un coup, le pantalon tomba et vola sur le divan, et, comme il se levait pour la prendre dans ses bras, elle était déjà, en courant à petits pas de toute sa vitesse, gentiment, dans le lit.
--Oh! que c’est froid!
Il courut à son tour baiser ses yeux; trois minutes plus tard, il était près d’elle. Il se sentait d’extraordinaires ardeurs, à n’être assouvies de rien, à durer éternellement; il l’embrassait éperdument, lui disait de folles paroles; elle répondait doucement; il avait à peine sa raison; chaque point du corps féminin lui donnait des transports; ses mains et ses lèvres couraient dans une fièvre sur la jolie chair; ils s’enlacèrent et il fut au ciel.
Il ne se sentit point désenchanté, mais calmé seulement; elle souriait. Il était dans un alanguissement bien heureux; il n’avait plus aucune parole; il demeurait comme dans un flot tranquille où il aurait nagé sans mouvements. Elle causa un peu; il la laissait dire, et il se reprenait à l’embrasser.
--Quel âge as-tu? demanda-t-elle... Dix-neuf ans?... Ça se voit.
Elle raconta encore quelques histoires, des épisodes de sa vie; et ils s’endormirent.
Le matin, Jean leur apporta le chocolat et des brioches. Blanche l’admira beaucoup. A dix heures, elle partit. Marcelin fut princier.
--Tu viendras me voir... ou bien écris-moi... D’ailleurs, je suis presque tous les soirs aux Nouveautés.
* * * * *
Ce fut alors une fureur; pendant six mois il roula aux hasards de toutes les rencontres.
Le surlendemain du jour où il avait connu Blanche Leclerc, il était allé chez elle; pendant trois semaines, elle venait presque régulièrement tous les deux ou trois jours. Puis, un beau soir, ce fut une autre; deux jours après, une autre. Alors, Charles et lui, sans phrases, obstinés, ils coururent les lieux de plaisir; les bals, où des filles à vingt francs firent leur bonheur; les brasseries de femmes, où, silencieux, ils demeuraient jusqu’à deux heures du matin, devant quarante francs de consommations, dans l’espoir--toujours chimérique--d’être finalement agréés par Georgina ou Amandine; les cafés-concerts et les théâtres de genre, où ils s’étaient enhardis à faire gravement passer des cartes aux petites chanteuses; même le Jardin de Paris, les Folies-Bergère et les cafés de nuit.
Et, tous deux, ils ambulaient, corrects et quasi solennels, uniquement occupés de leur vice, aveugles et sourds à quoi que ce fût hormis la chair, les yeux allumés de luxure, sans un rire, ainsi que des monomanes.
Un soir, ils avaient emmené souper deux danseuses-étoiles du Jardin de Paris; ils ne surent pas les amuser; au dessert, elles les plantèrent là; ils étaient chez Baratte; furieux, tout étant fermé, ne pouvant pas se décider à rentrer chez eux, ils descendirent au salon du rez-de-chaussée, et ramassèrent deux vieilles dames maquillées. Ce fut le plus noir souvenir de ces six mois.
La chimère d’une maîtresse reprenait Marcelin à certains soirs. Une fois, dans un affreux endroit où l’on dansait, il s’était entiché de la frimousse d’une sorte de petite blanchisseuse. Il se montait la tête; il parlait de la garder avec lui; Charles était désolé. Marcelin répondait qu’elle était tout autre chose qu’une vulgaire catin. Ils sortirent.
--Alors vous voulez m’emmener chez vous? demanda la jeune fille.
--Oui.
--Mais, vous savez, je ne reste qu’un petit moment.
Madame de M. rencontra une fois dans l’escalier une fille de Bullier; une autre fois comme elle sonnait, une demoiselle était en train de hurler en tapant sur le piano; elle ne revint plus.
Une nuit, une femme de la rue Bréda lui demanda cinq louis; il trouva la prétention exorbitante; c’était chez elle; elle insista.
--Tu peux me les donner: donne-les-moi.
Comme il refusait, elle se fâcha et appela son propriétaire; un type à accroche-cœur entra, d’une politesse humble et tenace; il raisonnait monsieur, calmait madame; et en parlant, s’appuyait avec affectation sur une canne plombée; Marcelin dut s’exécuter.
Ils ne sortaient guère de la plus banale prostitution, des créatures grossières, du vice abject, des marchandages infâmes. Ils eurent la curiosité des boulevards extérieurs; une fois ils explorèrent Grenelle, où ils crurent devoir porter des chapeaux mous et de vieux vestons.
Puis, quand, sur les deux heures du matin ils se séparaient, chacun une donzelle au bras, également sérieux et pressés de rentrer, ils échangeaient des bonsoirs corrects et partaient sans se retourner. Mais les soirs où ils rentraient seuls, c’était à trois et quatre heures du matin qu’ils traînaient, en de perpétuelles reconduites, leurs mélancolies, dans les rues, au milieu des chiffonniers solitaires et des balayeuses, et leur désespoir de n’avoir rien fait.
Et, comme l’argent filait, le notaire un jour se permit une observation; il paraît qu’on touchait aux économies, aux réserves, les rentes ne suffisaient pas.
La lassitude vint pourtant; les exploits déclinèrent: il y eut encore d’étranges parties dans les campagnes de la banlieue, avec de noirs ennuis, parmi des femmes stupides; mais cela baissait. Et il salua le départ de Paris comme presque une libération. A Dieppe, avec ses cousins Desruyssarts, dans une vie régulière, il trouva un repos; et il affirma qu’il avait plus de plaisir à faire danser, les soirs de casino, les jeunes filles en mousseline et en tulles blancs.
* * * * *
Il revint à Paris pour assister au mariage de sa cousine Paule; elle épousait un commerçant qui fut immédiatement sympathique à Marcelin.
Il revit les Delannoy et fréquenta chez le jeune ménage. Comme il s’enquérait des Rigout, Paule raconta qu’ils venaient de faire faillite; on ne se voyait plus.
Paule était devenue une femme charmante; le mariage l’avait transformée... Marcelin se plaisait avec eux; la famille l’attirait; il ne pensait plus à courir. Il est vrai que Charles n’était pas encore rentré: il lui aurait manqué pour sortir le soir.
* * * * *
--Tout le monde se marie alors, s’écria Marcelin.
Il venait de recevoir un faire-part:
«Monsieur et madame*** ont l’honneur de vous faire part du mariage de leur fille Amélie... et vous prient d’assister...»
--Pauvre Amélie! se dit-il. Pauvre moi!... Après tout, c’était fatal.
* * * * *
Il revit quelques anciennes connaissances, de celles dont il se rappelait les noms et dont il avait gardé les adresses; il ne désirait rien de nouveau. Il en était venu à une grande indifférence des choses de l’amour, quand, un jour, tout à coup, il crut trouver la femme qu’il avait autrefois tant cherchée. Après tant de déceptions, le hasard, le hasard en qui seul il avait raison d’espérer, lui avait-il apporté l’amour? Elle était tombée dans ses bras, pâmée, comme une vierge, et il avait connu ce que c’était qu’une femme heureuse.
* * * * *
Rencontre banale, dans un wagon de chemin de fer, entre Passy et la gare Saint-Lazare. Il était cinq heures. Une jeune fille brune, aux longs yeux, était assise en face de lui, simplement vêtue, les regards dehors sur les talus qui passaient. Elle l’avait tout de suite impressionné. Il avait osé lui parler; ils étaient seuls; comme ils arrivaient à la gare, il obtint deux mots quelconques.
Elle ne voulait pas qu’il la suivît. Il l’avait suivie tout de même; rue Tronchet, elle était entrée dans une maison de modes. Il s’était obstiné et avait attendu. Il attendit une heure et demie. Quand elle sortit, il l’aborda, elle montait vers les Batignolles; elle le laissait parler; il trouvait des choses à lui dire; sans y penser, il pratiquait la méthode de son ami Crémone; et il s’aperçut que cela est tout instinctif, mais qu’il faut y aller de tout son cœur.
Elle refusa de dîner avec lui; elle dînait avec sa mère, ses sœurs; elle travaillait; elle n’avait pas le temps de s’amuser; elle était déjà en retard. Ils arrivaient à la place Clichy.
--Eh bien, après votre dîner, venez avec moi au théâtre.
--Je ne peux pas.
--Je vous en prie... Je vais revenir vous chercher dans une heure; j’attendrai devant votre porte.
Ce fut convenu. Elle demeurait en haut de l’avenue de Saint-Ouen. Il dîna rapidement. A huit heures il était là; cinq minutes après elle apparut. Elle avait la même toilette noire en cachemire, avec un plus joli chapeau.
--Que cela est bien de votre part!...
--Oh! je fais une folie!...
Elle aimait le drame; ils montèrent en voiture et arrivèrent à la Porte-Saint-Martin; il prit une baignoire.
Ils se tenaient les mains; maintenant elle le regardait, et il se voyait dans le noir d’ébène et profond de ses grands longs yeux aux cils mouillés; son teint était blanc et très mat; elle avait les cheveux coiffés à la vierge, en deux bandeaux qui encadraient de leur noir ce blanc mat et ces yeux.
A la sortie, quand ils furent remontés en voiture, elle fut saisie de peurs; elle se tirait très doucement, mais opiniâtrement.
--Non, monsieur, je vous en supplie, reconduisez-moi.
Elle faiblissait; elle se taisait; il la prit entre ses bras, et ils se baisèrent follement sur la bouche.
Elle fut divine; les pointes de ses seins étaient des coraux incrustés dans l’ivoire de sa frêle poitrine, ses lèvres étaient d’un feu très languide, et son ventre avait des moiteurs et des douceurs et des chaleurs à perdre l’âme.
Et il écrivit dans un moment de lyrisme:
«Nous nous aimons.
»Voilà trois soirées, trois nuits et trois matins que notre astre rayonne... Oh! merci que je t’ai connue, étoile des cieux, étoile du berger, clarté des cœurs!
»Et cela durera infiniment.»
* * * * *
... Il ne pouvait le croire... Ce fut un matin, en se levant, qu’il s’en aperçut... Louise n’était justement pas venue la veille au soir... Il se dit qu’il rêvait... Mais non; cela était certain: il était malade!
Après déjeuner, il courut chez son médecin.
--Eh bien! mon cher ami, ça y est; vous êtes pincé... Oh! rassurez-vous; cette maladie-là, ce n’est pas grave; mais il faut vous soigner.
Il vivait maintenant dans une stupeur. Et quoi!... Louise!... La seule qu’il avait aimée, la seule sans doute qui l’avait aimé; elle, si désintéressée, si tendre; elle, la plus chaste, la plus délicate; celle qui s’était révélée l’amante si longtemps attendue; la jeune femme, la jeune fille merveilleuse, la fleur d’élite!
Elle vint le soir; il lui dit tout. Elle ne comprenait pas. Elle ignorait ce qu’étaient ces maladies. Ce n’était pas lui, pourtant; il en était sûr...
Alors elle se mit à pleurer.
Que faire?
--Soit, lui dit-il, ce n’est pas votre faute; mais il n’y a plus moyen de se voir.
Elle se jeta dans ses bras, éclatant en sanglots.
Le médecin, à qui le lendemain il confia ses incertitudes, se moqua de lui.
--Cela ne vient guère tout seul, mon cher. Mais consolez-vous; soignez-vous bien; n’épargnez pas la tisane; et ça ne sera rien. Ensuite, choisissez mieux.
* * * * *
Cela durait, durait toujours.
Au commencement, il croyait pouvoir continuer ses courses, ses visites; la fatigue aggrava horriblement le mal; il ne voulait pas avouer aux amis; il dut en arriver là. Pendant trois semaines, il souffrit cruellement; Jean fut sur les dents; c’étaient des grands bains, des tisanes, un régime spécial. Enfin, il y eut un peu de mieux; les souffrances diminuèrent, puis cessèrent; le médecin pourtant le supplia de ne pas sortir trop tôt.
Le jour du mariage d’Amélie était venu. Il voulut aller à l’église. Il se traînait. Le mal l’empêchait de penser à cette pauvre mariée, celle qu’il aurait pu avoir, lui! Ah! il s’agissait bien de cela aujourd’hui!
Elle, elle était jolie en mariée.
Il se dit qu’il aurait dû n’y pas aller... Et cette abominable maladie qui lui coupait, lui brisait la vie!...
Louise lui écrivit une fois pour lui demander de ses nouvelles. C’était trop fort. Il ne répondit pas.
* * * * *
--J’étais guéri, mon cher; au moins, je me croyais guéri. J’ai accepté de faire le réveillon chez la maîtresse de Crémone l’aîné. Comme un niais, j’ai mangé des truffes, j’ai bu du champagne. Me voici rechuté. Il faut que je passe un mois dans le calme le plus austère, à ne pas sortir, à ne voir personne; je ferai de la métaphysique. Que diable, je veux en finir.
Le lamentable premier janvier! Il y avait de la neige sur les toits; le square, sous les fenêtres, dormait dans le blanc... C’était le jour délicieux des petites visites, des cadeaux qui éclairent les visages, des vieilles poignées de mains, des gros baisers et des marrons glacés... Les marrons glacés, ça lui était défendu, comme les gros baisers.
Charles trouva pourtant qu’il exagérait.
* * * * *
Au mois de mars, il put aller au dernier bal de l’Opéra. Il adorait ces foules. Cette fois, il s’y ennuya horriblement.
Le lendemain, il reçut de ses amis d’Angleterre une invitation de passer quelques mois, pendant la saison, chez eux, à Brighton. Vie paisible et confortable; sports nombreux, pas de femmes, des amis charmants... une vraie cure. Pourquoi n’irait-il pas?
* * * * *
Il vivait en ascète.
Les velléités érotiques qui lui venaient au cerveau, il les refrénait.
Le médecin lui permit de petites sorties, régulières, espacées, pas longues, régulières surtout. On revit les vieilles connaissances, Mignon, Georgette.
Le service militaire approchait; Marcelin n’y songeait guère; il fut terrifié.
Il y eut le tirage au sort, puis la revision. Marcelin invoqua ses études de droit, et obtint un sursis.
N’importe; il faudrait tout de même en passer par là.
* * * * *
Et, vers la fin d’avril, à la gare du Nord, il serrait les mains de son fidèle Charles. C’était fini; il partait en Angleterre, y passerait quelques mois, de là reviendrait pour l’été à Dieppe, chez ses cousins Desruyssarts...
--En avons-nous fait, tout de même, des folies!
--Bonne chance là-bas!
--Je ne crois pas... Suis édifié... Au revoir.
TROISIÈME