CHAPITRE XII
Patois d’Auvergne.--Arsène Vermenouze; comment le capiscol fait ses vers.--Pierrou, l’enfant d’Ytrac.--Le Sabbat.--Les Rochers.--La fin du patois.
[Illustration]
Le patois d’Auvergne (il faudrait dire les patois, avec tant de différences d’un village à l’autre), le patois d’Auvergne,--dialecte roman, dérivé du latin avec des éléments celtiques et germaniques, --n’était guère que parlé jusqu’à présent. Le patois vulgaire dédaigné pour le latin, le roman provençal, le français, n’offrait que peu de monuments écrits: encore cela ne pouvait-il constituer une littérature: des essais de vers, parfois, d’un abbé, d’un magistrat, d’un instituteur lettrés,--une honnête distraction, rien de plus,--quelques chants, quelques bourrées se perpétuant aux lèvres des pâtres, formaient tout le trésor de ce «latin du pauvre», comme caractérise le patois M. Lintilhac.
Cependant, l’Auvergne fournit des troubadours; mais ils usèrent de la plus savoureuse langue d’oc, et le Midi les revendique: notre Pierre Rogiers, aux amours contrariées; Gaucelin Faydit, le fameux moine de Montaudon, licencieux et dissolu, qui «laissait Dieu pour _le lard_, la chair», sans peur du scandale; le dauphin d’Auvergne, avec toute une cour, aiguisant la satire contre son adversaire, l’évêque de Clermont,--recueillant, nourrissant, habillant, faisant agréer à sa sœur, comme poète servant, le famélique Peyre d’Alvernhe, gracieux et héroïque, qui, entre de tendres cansos à sa dame, compose de belliqueux sirventes; et les poétesses dona Castellosa et Claire d’Anduze, celle qui déplorait «de ne pouvoir ôter son corps» pour le donner à l’amant qui avait son cœur.
[Illustration: COMBRAILLE.--L’église d’Évaux.]
Il faut donc toucher à nos jours pour compter un poète, un vrai poète patois, qui se soit servi du langage populaire (rustique, à ce point, on l’a remarqué, que les mots _peintre_, _musicien_, _poète_ n’y existent pas); patois vivant, et pourtant à peu près inédit, de sorte que, pour l’écrire, il a fallu, tant bien que mal, lui bâcler une orthographe, d’abord: sous la poussée du mouvement félibréen, une école auvergnate s’est groupée autour du capiscol Arsène Vermenouze; désormais nous possédons un livre, un beau livre durable, en patois: _Flour de Brousso_.
«Arsène Vermenouze est, comme le dépeint M. Lintilhac, un quadragénaire sec, osseux, nerveux, basané, aux tempes et à _la crête_, comme on dit là-bas, déjà poudrées à frimas, avec, dans ses petits yeux, une flamme fixe, et, dominant noblement le tout, un grand diable de nez à l’_hidalgo_, flaireur et inquiétant. Il est de la race hardie de ces émigrants auvergnats du pays de Crandelle qui, depuis au moins cinq siècles bien vérifiés, par les nuits d’été, poussant devant eux mulets et bardeaux d’Auvergne, dévalaient des monts du Cantal vers ceux des Pyrénées, s’orientant sur les étoiles laiteuses du _chemin de Saint-Jacques_, que les conteurs espagnols appelaient naguère le _chemin des Français_. Lui aussi, il a suivi le _chemin des Français_, vers le pays des pistoles, dans sa prime jeunesse, comme les camarades, et, revenu à temps, comme la plupart d’entre eux, avec le gousset suffisamment garni de _pesetas_, il a pris pignon et magasin sur rue, juste en face de la maison où vint s’exiler et gémir ce Maynard qui était, au dire de Malherbe, «l’homme de France qui faisait le mieux les vers». Le hasard est galant homme.»
[Illustration: PRÈS DU MONT-DORE.--Rochefort.]
Vermenouze est négociant à Aurillac: «Il fait les liquides.»
Après ces années en Espagne, il est revenu s’établir ici, distillateur, dans la paisible rue d’Aurinques, aux portails de pierre sculptée, au silence de cloître, que troublent seuls ses commis, en tapant sur les tonneaux, ou quelque marbrier voisin, taillant la pierre d’une tombe. Il semble tout à ses affaires, des semaines, des mois, lorsque, une vesprée d’automne, le nomade qui est en lui se réveille. Il décroche l’un de ses fusils, siffle l’un de ses _bleus_ (le braque d’Auvergne), laisse la boutique à ses associés, disparaît, s’enfonce dans les bruyères vierges, vers les mamelons incultes de Saint-Saury-la-Bastide, de Saint-Hilaire-les-Bessonies, et, quelques jours après, revient, des plumes de milan à sa casquette, qu’il remplace par une calotte de chambre très bourgeoise; et, tandis que la vieille servante sourde vide les carnassières lourdes de perdreaux (car notre chasseur réussit les doublés très bien), il s’installe devant du papier, écrit les vers qu’il rapporte de mémoire, et se remet à son commerce...
[Illustration: VALLÉE DE LA VEYRE.--Saint-Saturnin.]
Dans cette vaste pièce, au plafond traversé d’énormes poutres, d’une vieille maison où, dans les angles, luisent des yeux de rapaces empaillés, devant une truite rose et des perdreaux dorés, arrosés d’une pauque de franc limagne, j’ai entendu Vermenouze dire ses vers, et j’étais ravi; une autre fois, à Vic-sur-Cère, à l’hôtel du Pont, dans une salle dont les fenêtres s’ouvraient sur la montagne, par un soir ardent d’été... et je fus ému; plus tard, à l’occasion d’une fête, sur les marches du Palais de justice d’Aurillac, devant la foule enthousiaste, et je fus enthousiasmé...
[Illustration: Pendant les vendanges.]
Désormais, il ne se passa point d’années où je n’allasse relancer Vermenouze, dont il ne me restait que des bribes ou les morceaux publiés dans les _Poètes d’Auvergne_, de Bancharel, avec préface de Louis Farges, ou dans les journaux de là-bas; cependant, tous l’incitaient: sa production devint plus régulière, plus nombreuse; Monseigneur Géraud, poète lui-même, l’abbé Courchinoux, auteur de la jolie _Pousco d’or_, arrivaient à la rescousse; force fut bien à Vermenouze de livrer ses vers...
Arsène Vermenouze les a rassemblés, ces vers, jusqu’à présent épars dans les journaux d’Aurillac, où, seuls, hormis la clientèle locale, de rares _patoisants_ avertis pouvaient s’en régaler.
Nous commencions à désespérer de la publication de ce volume à quoi, depuis tant d’années, nous avons, de tous nos efforts, excité l’auteur; et l’effort n’a pas été mince, j’affirme, pour battre la modestie farouche de notre ami qui opposait une résistance auprès de laquelle celle de Vercingétorix aux armes de César ne fut qu’un simulacre de défense; mais Vercingétorix eut César pour le commenter!
Ah! oui, que Vermenouze nous a fait languir! Mais enfin, nous le tenons. Qu’il avait tort de craindre! Pour moi, je ne suis pas du tout inquiet de l’aventure pour l’œuvre que le barde cantalien hésita si longtemps à laisser dévaler de la montagne! Comme nos robustes émigrants du massif central qui, gardant si marqués le pli d’origine, les traits énergiques et tenaces de la race, _font partout leur trou_, et ne rentrent au pays qu’après _avoir réussi_, ainsi le livre de Vermenouze se fera sa place dans les bibliothèques choisies où les livres restent; et le nom de l’écrivain va lui retourner en _renom_, et du meilleur! Car le sauvagin qui monte de ces fleurs du _broussier_, de cette _Fleur de bruyère_ d’Auvergne, la senteur poignante de terroir qui s’exhale de ces pages, n’échappera à personne.
[Illustration: VALLÉE DE LA VEYRE.--Saint-Amant-Tallende.]
Aussi ne suis-je pas sans orgueil de l’apparition de ces poèmes: «Je pourrai traverser le village la tête _quillée_ droit, et piquer une plume au chapeau pour aller, ce soir, au café», se réjouit un chasseur de Vermenouze, lorsqu’il _descend_ quelque bonne pièce, dont s’enfle sa gibecière! Eh bien! de moi non plus, l’on ne se rira pas. J’ai fait belle chasse aussi, quand j’ai levé ce gibier fameux, qui ne se rencontre pas souvent sous le canon du fusil: un poète!
[Illustration: THIERS.--Trou de Sailhens.]
C’est, il y a quelques années, par une pluie à éteindre des volcans; et les nôtres n’en ont plus besoin! Les parapluies d’une foule énorme, compacte, massée devant le Palais de justice d’Aurillac ne faisaient qu’une tente, une immense champignonnière, du square, des avenues, jusqu’au fond de la place; un concours monstre de cabrettes avait attiré cette multitude, qui patientait, dans l’attente d’une éclaircie! Au café voisin, où, les messieurs du jury, nous espérions, je faisais et défaisais sans fin la première phrase de mon allocution présidentielle: «Mes chers compatriotes!...»
[Illustration: Vue générale de Billom.]
Enfin, la fête s’ouvrit à travers les averses.
Discours habituel: «Mes chers compatriotes...»
Et puis, nos _cabrettaïres_ commencèrent d’exécuter bourrées, montagnardes et regrets.
Ah! nous en fîmes un content de la cabrette!
Mais quelle affaire tout d’un coup!
Le ministre qui arrive...
Le ministre qui, fini d’inaugurer les kilomètres de voie ferrée et l’exposition organisée pour la circonstance, honorait de son passage le festival des cabrettes!
--«Quelques mots de bienvenue, me pousse-t-on; il faut...»
Je m’exécute: «Nos cabrettaïres, monsieur le Ministre, nos cabrettaïres... Si vous saviez, monsieur le Ministre... Ces pauvres airs de chez nous, ce qu’ils nous rappellent!»
Et, comme je ne me rappelai plus très bien, en improvisant, ce qu’ils nous rappelaient, les airs de chez nous, je simplifiai: «Ce qu’ils nous rappellent? Retournez-vous, monsieur le Ministre, et regardez...»
Convaincu, de mon plus grand geste, j’indiquais, en face de nous, le puy de Courny, qui n’en pouvait mais! le puy de Courny, la montagne, l’Auvergne, quoi!
Oui, mais dans la brume les monts avaient fondu comme des pains de sucre. Et l’on ne pouvait guère discerner. Et monsieur le Ministre, au bord des marches, en se retournant, manquait dégringoler,--depuis il est tombé sans que j’y sois pour rien!
C’est à cet incident, vous en souvenez-vous, Vermenouze, que notre conversation débuta; sur un programme, je crois, que l’on remit au ministre, aux autorités, au comité, s’alignaient des vers auxquels j’allais ne prêter aucune attention, un à-propos, pensais-je; ils étaient en patois, je lus avec curiosité; et quelle surprise de tout ce talent, soudain! Je m’inquiétais, quel était ce Vermenouze; et c’était vous...
[Illustration: A BILLOM.--Le tambour de ville.]
Pour connaître l’homme et le poète, il suffit de lire: _Où et comment fait ses vers le capiscol_, pour qui chasser et chanter ne font qu’un...
Chasseur de bêtes, de paysages, de types, qu’il ajuste du même œil, et vous _tombe_ aussi sûrement de son fusil ou de son crayon, fourrant les uns dans son carnier, couchant les autres sur son calepin! Étonnez-vous ensuite du fumet de ces vers où la nature _colle_, pour ainsi m’exprimer, comme le sang figé avec poils et plumes au havre-sac, comme une pâte de boue, d’herbe, de chaume aux bottes, aux guêtres...
[Illustration: ENVIRONS DE BILLOM.--L’étang du Fayet.]
Ah! tout ce qu’ils nous rappellent, ces vers, regardez, lecteurs, suis-je tenté de crier comme au ministre.
Hélas! la traduction pour qui n’entend pas le patois est comme la brume, tout à l’heure sur la montagne, pour le ministre...; elle empêche un peu...
Mais que l’on tâche, que l’on s’obstine quelques instants... et l’on apercevra bientôt les contours, et bientôt les replis secrets d’une Auvergne ignorée des buveurs des stations thermales, une Auvergne la vraie, dont les solitudes ne sont hantées que de la silhouette primitive du vacher, de cloches de troupeaux libres dans les pacages, d’un vol de milan, vers les sommets qui fouillent le ciel de leurs cimes fourchues, comme des taureaux de leurs cornes furieuses...
Lamartine écrivit de Mistral qu’il avait fait de la Provence un livre. Toutes proportions gardées, Vermenouze a fait de l’Auvergne un livre aussi. Voulez-vous vous risquer? Vermenouze vous enseignera les chemins.
Vous n’avez qu’à feuilleter _Flour de Brousso_!
[Illustration: Château de Saint-Julien de Coppel.]
Avec Vermenouze, vous irez boire l’écuelle de lait frais fumant, au buron, blotti comme un nid dans le tilleul, sur les plateaux d’estive, vers les crêtes déchiquetées... Vous parcourrez la lande sans fin, hérissée comme râble de sanglier, les châtaigneraies où l’arbre magnifique, avec son feuillage étalé, fait la roue au soleil, comme un paon. Vous traverserez les bois noirs, aux géants décapités, incendiés par la foudre. Vous ferez aboyer les _lobrits_ des sombres villages, des hameaux de basalte perdus, écrasés de neige la moitié de l’année. Vous ferez connaissance avec leurs frustes habitants, bouviers aux sabots pointus, vieilles en boborel, à la face usée et fendillée, avec la légendaire quenouille, ou le sempiternel tricot aux mains, gardant quelques oies, une vache rouge ou jaune. Et vous assisterez à de formidables ripailles, jambes de cochon, poitrines farcies, paquets de tripes que l’_on se flanque sous le gilet_ en vidant combien de poinçons de Limagne ou d’Entraygues!
Le sol s’ébranle jusqu’aux faîtes des monts?
Rassurez-vous, ce n’est pas un tremblement de terre,--rien que la bourrée, que virent nos montagnards, hardi-là, tant que la fumée du vin dure; tant que le cabrettaïre aura du souffle pour gonfler l’outre de sa cabrette, les danseurs auront des jambes pour danser et le cabrettaïre aura du souffle, tant que la servante remplira son verre ainsi!
Mais ne nous attardons pas; çà et là, que de physionomies pittoresques, authentiques, le pisteur, le pêcheur, le garde, le terrible garde aux contraventions suspendues sur tout ce monde de braconniers de la forêt et de la rivière, et monsieur le curé et ses menettes, et le «gratteur de chats», etc., etc. Et le chien, le veau, le porc, l’âne, et même des conseillers municipaux, voire des préfets, figurent dans la galerie, ou, plutôt, y jouent des rôles principaux; car il y a du fabuliste dans ce paysagiste qui évoque les personnages si bien dans leur atmosphère, d’un relief solide, d’une justesse, d’une verve!
[Illustration: ENTRE BILLOM ET AMBERT.--Saint-Dier-la-Faye.]
Enfin, quelle saveur mystérieuse, indéfinissable, quelle séduction, disait Balzac, que celle de ce patois, de notre patois, le patois! si bourru et si fin, si âpre et si doux!
Le patois!
Pauvre patois que nous pleurions déjà, que nous voyions trop enseveli sous tant d’alluvions, par tant d’infiltrations du siècle...
Et voici qu’on nous le montre debout encore, ferme et dense comme le roc, et pas si décrépit et pas si ruineux!
Et voici que--des vagues conglomérats--au moindre coup de pic, au premier coup de plume, affleure toujours le pur filon de la lave auvergnate, ô Vermenouze!
Le patois se meurt, a-t-on crié...
Vive le patois, répliquent le poète de _Flour de Brousse_, et la vaillante pléiade de _Lo Cobreto_, qui veut pousser la sienne, chanter son air, aussi, dans le concert félibréen...
Le patois se meurt, pourtant, il vit!
Comment douter? lorsque Vermenouze en fait sortir et s’épanouir ces fleurs si drues et si vivaces!
[Illustration: Olliergues.]
Car, en effet, c’est à l’heure où tout se ligue contre lui, où il semble que la fin du siècle entraîne, dans son tourbillon irrésistible, tous vestiges du passé, que le patois, silencieux jusque-là, se lève et chante...
Lueurs d’aurore ou feux du couchant, tressaillements de vie ou sursauts d’agonie?...
Pour moi, je n’hésite pas...
Oui, le patois vit... avec Vermenouze...
Mais il se meurt quand même...
Il expire un peu, à chaque minute qui s’écoule...
Quelque fidèles que soient les émigrants au patois de leur village, ils ne sauraient le conserver intégral: leurs fils, nés loin du pays, le comprennent encore, mais ne le parlent plus, et ceux qui viennent ensuite ne le comprennent même pas...
Voici le livre, _Flour de Brousso_, les poésies de Vermenouze illustrées par Marty et Tourdes; lisons quelques pages, cela, plus que des commentaires, initiera à l’originalité du poète patois.
[Illustration: VALLÉE DE LA DORE.--Gorge près de Vertolaye.]
Écoutez, où et comment fait ses vers notre homme, promu _capiscol_ par les félibres:
«Je ne porte pas toujours, quand je reviens de chasser,--lièvre, perdreau ou bécasse;--mais si je ne trouve rien autre sur les cimes et dans les pentes,--j’y cueille au moins force vers,--à pleines mains et par douzaines,--des vers de bruyère, qui sentent le sauvagin,--(et cela n’empêche pas de tuer la bécassine).--Et de cette façon, le soir, quand je m’en retourne, moulu,--si je n’ai pas le carnier plein, j’ai le cerveau garni.--Tant que mon chien le long d’un petit chaume, d’un champ de genêts,--flaire les _ronciers_, et s’approche ou s’écarte,--moi, qui d’ailleurs jamais ne le perds de l’œil,--je travaille en même temps des pieds et du cerveau.--J’étudie là les rochers caverneux d’après nature;--j’écoute la chanson des geais, des petites alouettes à huppe,--et le grand livre du bon Dieu,--qui a pour pages les bois, les prés, les ruisseaux, le ciel,--s’ouvre tout entier devant moi.
«--C’est surtout au mois de mars que je me remue,--et que je rabote des vers, que j’en dégrossis et que j’en scie!--Alors, le gibier, qui sent fondre la neige,--le pluvier doré, le vanneau,--et le roi des longs-becs, la jolie bécasse,--tout cela vient, tout cela passe.--Aujourd’hui, tenez, je me trouve au milieu de Pont-Bernard:--le gibier y est clairsemé,--mais ça ne fait rien, j’ai étrenné déjà,--et je vais vous raconter ma journée,--qui est encore loin d’être finie.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«--Pont-Bernard, je ne sais pas pourquoi il s’appelle ainsi:--c’est la lande la plus fameuse de Saint-Paul;--elle n’est pas bien large, mais elle est longue,--et c’était, dans le temps, tellement plein de boue, tellement marécageux, tellement si mou,--que vous y seriez bien entré jusqu’au cou.--_Aujourd’hui pour aujourd’hui_, elle n’est plus ce qu’elle était,--mais j’ai toujours cru, et même je le crois encore,--que le premier Bernard qui y passa,--et de son nom la baptisa,--cela ne pouvait être guère qu’un chétif bernard-pêcheur.
[Illustration: PRÈS D’AMBERT.--La Forie.]
«--Mais chut, chut! mon chien, Tom, qui cheminait au trot,--vient de s’immobiliser comme un roc, comme une souche, comme une barre.--Je m’en approche: Beau! Tom. J’entends: tchiarro, tchiarro!--et je vois un oiseau gris, qui file tant qu’il peut.--Je le fais rouler à terre du premier coup.--C’est une bécassine, et même grosse et replète,--presque autant qu’une lombarde.--Je la fourre au fond du carnier,--avec une autre couple que j’ai déjà _mise en ordre_,--et j’ouvre mon fusil vitement, et puis je le charge,--car Tom allonge à nouveau le «manche»--et s’arrête dans une flaque, au bord du ruisseau:--Ah! pauvre homme! quelle émotion!--J’ai passé devant Tom et je fais: Brou! rien ne se lève: Beau! Tom, dis-je de nouveau, tu arrêtes quelque fantôme?--Mais Tom demeure là, plus roide que jamais.--Je crie: Brou! tant que je peux; alors cependant--un petit oisillon me part à me toucher les pieds; je me retourne,--car il m’est parti derrière, et vitement je le tire,--mais rien ne tombe, l’oiseau qui semble un papillon,--et qui n’est pas plus gros qu’un poussin, quand il sort de l’œuf,--est tellement léger que le vent l’emporte,--comme de l’herbe sèche ou quelque feuille morte,--et il s’en va, il s’en va, le _sourdou_,--un oiseau gras comme un lardon,--le meilleur, le plus fin! Je jure que tout en fume,--car j’ai la mauvaise habitude,--quand je manque ainsi quelque pièce,--de jurer comme un charretier.
[Illustration: A Fournols, dans le Livradois.]
«Heureusement, dans le ruisseau, d’une cavité de la berge,--un beau _girle_ effrayé se lève et fait: Couan, couan!--Moi, plus _abonheuré_, je le tue d’un seul coup: pan!--Il tombe à mes pieds comme un copeau.--Allons! ça ne marche pas trop mal;--nous pourrons quiller la tête, si nous passons par Saint-Paul.
«--Et, tenez! vous ne voyez pas, là-bas, ce monticule,--coiffé d’arbustes minces?--c’est une «bouleaunière».--Allons-y faire un tour: quelquefois on ne sait pas...
«Déjà, mon brave Tom y chemine à grands pas.--Le genévrier qui pique, et qui est toujours vert, y pousse,--avec force touffes de bruyère,--et de fougère sèche et rousse,--toute fanée par l’hiver.--Et, dites donc! qu’est-ce qu’il a, Tom? il se retourne en travers,--et s’immobilise à nouveau pire qu’aucune souche!--Allons! un autre arrêt. Moi, j’en ai l’eau à la bouche,--car d’ici, je sais ce que c’est--que m’arrête ainsi mon vieux chien.--J’arrive à petits pas: pla, pla! Tout apeurée,--une bécasse part; je la tire... je l’ai manquée!...--_Elle m’a pris un mauvais petit bouleau devant_,--gros comme un poignet, même peut-être pas autant,--mais c’en a bien été assez; c’en a bien été de trop!--Je m’arracherais tous les boutons de la veste,--et même tous les poils de la tête.--Mille pétards d’écu! nom d’un sabbat!--un gibier comme ça, dire que je l’ai manqué!...
[Illustration: Aux environs d’Ambert.]
«--Par bonheur, je sais où elle est: j’ai vu la remise.--Elle est au milieu de cette terre en pâture,--là-bas, à côté de ce pied de houx:--Tom ici!--Demeure derrière, un peu.--Cette fois, il nous la faut _empocher_.--La bécasse, en effet, à découvert, sans arbre,--_me part comme un chiffon_, et le pauvre long-bec,--vous pouvez penser qu’il ne va pas loin.
«--Mais avant de retourner barboter dans les prés d’Auze,--nous ferons, sur cette crête, si vous voulez, une halte;--regardons le pays qui se voit, d’ici...--Sur la droite, ce vieil étang,--c’est l’étang délabré de M. de la Serre.--J’ai Prentegarde à la main gauche,--et, devant moi, là-haut, dans le ciel bleu et clair,--de grands puys blancs comme l’écume de la mer:--c’est le Griounel, le Col-de-Cabre,--le Puy-Mary, fourchu, qui, diriez-vous, se cabre,--allonge le cou, sous sa crinière de neige,--et, comme un fier cheval, hennit dans le ciel.--Le surplus du pays, bruyère et lande le remplissent,--avec des flaques, çà et là, qui reluisent,--et, le long des pentes, sur les crêtes, éparpillés,--quelques bouleaux maigres et de rousses broussailles.--Des pins, tous pareils, tous de même hauteur--(l’on dirait des carrés de soldats en bataille),--et déployés comme le velours d’un tapis,--mettent leur tache verte au milieu de la brousse grise.
[Illustration: PRÈS D’ARLANC.--Route de la Chaise-Dieu.]
«--De gazon, nulle part: cette terre est pauvre.--Personne ne la défriche; jamais personne ne la laboure;--elle ne reçoit pas de fumier, par an, une pleine civière;--aussi vous n’y voyez pas un simple écobuage,--pas un petit pré comme la main, pas un chaume;--et quelque bergère à la longue quenouille,--d’où sort la laine noire ou blanche d’un _monel_,--seule y garde son troupeau.
«--Eh bien (vous ne le croiriez pas!), ce pays farouche--me plaît plus qu’un autre, aujourd’hui que je me fais sur l’âge:--c’est là que mon père aimé (devant Dieu soit),--quand j’étais petit, bien souvent me prenait:--Lui chassait, et moi, je le suivais.--(D’y penser mon œil s’obscurcit d’une larme!)--Et plus tard, quand je pus à mon tour prendre un fusil,--c’est là que j’ai fait mes premiers coups heureux,--et que j’ai tué mes premiers _sourdous_;--même, je crois bien que le bon Dieu me prédestine,--à y démolir ma dernière bécasse.
[Illustration: Pénitents à la procession de Saint-Anthème.]
«J’en suis, de ce pays: ce n’est pas loin de Saint-Paul,--que fume la cheminée de notre vieille maison.--Sans ce puy, là-bas, sans le Puy-de-Cossouire,--qui la cache, d’ici, presque, nous pourrions la voir.--Le cœur, en devenant vieux, s’attendrit; aujourd’hui,--je sens, dans le mien, naître et croître une racine--qui m’attache, toujours plus forte et plus solide,--à notre Auvergne bénie,--à la terre où les miens, ceux de mon sang,--dorment leur dernier somme.
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Maintenant, nous allons partager, si vous vous en sentez l’envie,--un morceau de saucisse froide,--que nous arroserons d’une pauque de vin:--ce n’est pas une fameuse invite.--Mais un chasseur de mon âge--ne peut pas trop se charger de victuailles:--le fusil et les munitions,--(c’est déjà assez embarrassant).--Après, nous boirons quelques gouttelettes--d’une eau-de-vie que j’ai, vieille à s’en lécher les lèvres,--et nous ferons une trouée droit devant,--pour aller faire le bois d’Amon,--en passant par le Trou des Salamandres:
«O Trou qui, dans la bruyère et l’herbe sèche des marais, te caches,--où canes et canards et _girles_, bien des fois,--vont se mettre à l’abri du vent;--fossé traître, qu’au pied d’un monticule l’on trouve,--replié comme une couleuvre,--que de bêtes ont barboté au fond de la maigre flaque d’eau;--et que de sarcelles, par paires,--sont tombées là, sous le plomb des fusils doubles!--Si tu avais tout le gibier qui, dans ton eau dormante, est mort,--tu en déborderais!--mais aujourd’hui le fossé _en_ est vide; c’est fâcheux:--nous n’y _étourdirons_ pas de canard sauvage!
[Illustration: Les accessoires de la Passion à la procession de Saint-Anthème.]
«En ce moment les grenouilles y frayent,--et même les crapauds, par monceaux.--Et tout cela, mêlé, patauge dans la vase.--L’eau croupie en est pleine, jusqu’au ras.--Vous pouvez les voir, là, par grappes, par bouquets,--les uns sur les autres, à cheval!--Ah! _goudots_, mes amis, si vous craignez le crapaud,--et si vous ne voulez pas l’héberger chez vous,--n’achetez jamais la grenouille écorchée;--demandez-la toujours vêtue de sa peau;--méfiez-vous du premier coup d’œil;--car le _goudot_, vous le savez, est un peu _pêche-lune_,--et vous pourriez vous tromper sur le compte de beaucoup (de grenouilles).
«Mais c’est assez bavarder: Tom s’ennuie. Filons--vers le bois d’Amon, qui n’est pas loin.--Dans ce bois (plutôt cette succession de halliers),--les jeunes pousses de chêne, dans la bruyère enchevêtrées,--entravent le chasseur, et, le cinglant,--viennent lui caresser le mourre quelquefois.--Pour y passer, il faut se courber autant que l’on peut,--et il faut, dans les _ronciers_ et la fougère haute,--bien souvent cheminer sur les mains.--Si vous avez un fusil court, un fusil-bécassier,--par hasard, vous y pourrez atteindre la bête;--mais la moitié du temps, vous n’ouïrez qu’un bruit d’aile:--Pla! pla... L’hiver pourtant, quand il fait froid, et quand il gèle,--au bord d’un ruisselet, qui divise le bois,--vous tirerez, plus commodes, une bécasse ou deux.--Aujourd’hui, ce n’est pas le moment: sortons; le temps menace;--l’heure est venue, à mon avis, d’achever notre chasse;--même, je crois qu’il n’est pas trop tôt.
[Illustration: Ferrières et Merdogne dans la vallée de l’Alagnon.]
«Le ciel, qui était si bleu, maintenant est nuageux; il pleut.--La brume, sur la lande, est déjà descendue.--Un vol d’oiseaux, rangés en longue file,--s’en va, là-bas, vers Peire-Levade.--L’on entend siffler quelque pluvier perdu,--et la voix d’un bouvier, par la brume caché,--et qui laboure en amont, par-delà la lande,--envoie, jusqu’à moi, les notes de la «Grande».--Le soleil blanchâtre, noyé dans le ciel gris,--semble un charbon qui, dans la cendre, s’éteint...--Un train passe à Jalès, dans une heure d’ici;--prenons doucettement le chemin de la gare.--Notre temps, nous ne l’avons pas, je crois, gaspillé:--nous avons fait deux cents vers, sans nous en être aperçu;--et quand nous arriverons à Aurillac, la cuisinière--peut préparer la cocotte, la broche et le porte-poêle;--même, demain, si nous allons prendre un verre chez «Cantuel»,--nous aurons le droit de mettre une plume au chapeau!»
[Illustration: Le château de Murols.]
Voici, maintenant, un véritable poème épique, où Pierre, l’enfant d’Ytrac, a trouvé son Homère, pour redire ses hauts faits, encore que les plus pacifiques du monde; par la force créatrice du poète, les humbles et simples personnages de ce combat singulier à qui fauchera le plus vite et le mieux,--dispute de force fréquente au village,--s’égalent à de mémorables héros, aux plus vaillants champions de l’histoire, aux Argonautes naviguant vers la Toison d’or, à des conquistadors fabuleux, aux figures les plus hardies et les plus chevaleresques des littératures:
«Bertrand de Lacapelle et Piorrounel d’Ytrac--passaient tous deux pour de rudes faucheurs.--Des hommes de ce poil, aujourd’hui nous n’en n’avons plus guère:--c’étaient des _cadets_ qui savaient tondre un pré.--Bertrand, maigre, mais fort, dur et sec comme un os,--rien que d’un coup de poing faisait voler une planche en éclats.--L’autre, gros et carré, était plus petit;--mais personne ne _faisait mépris_ de Piorrounel:--(ce sont les moutons petits qui ont la meilleure laine).--Mettez-vous dans la tête qu’un beau jour, qu’il était à Glane,--il attrapa un poinçon de deux _bastes_ tout plein,--le souleva en l’air, et but à la régalade!--Il vous aurait mieux valu supporter, sur le sommet du crâne,--un coup de gourdin, et même un bon coup de maillet,--que de recevoir un atout de Piorrou.--Voyez-vous, pour la force, il était pire qu’un taureau.
[Illustration: L’église de Murat et le rocher de Bonnevie.]
«--Eh bien! donc, à la sortie de la première messe,--un dimanche matin, Bertrand rencontra Piorrou.--(Il alla à Ytrac exprès): Eh! bonjour! bouvier petit,--fit-il. Pour raconter la fête dans son entier,--il faut dire que Piorrou, plus jeune que Bertrand,--n’était que bouvier en troisième; l’autre était bouvier chef.--Mais, par malheur, Piorrou vit, ou crut voir,--que Bertrand, en parlant, s’était mis à rire.--Il en fut vexé et contrarié:--Oui, je suis bouvier petit, fit-il, mais pourtant,--tout bouvier petit que je suis, je ne te crains pas; écoute,--Bertrand je ne t’ai jamais craint, _l’ase me fouto_.--Je te tiendrai tête partout, pour ce que tu voudras:--pour moissonner, pour labourer, pour faucher large et ras,--pour bien brandir un fléau, pour bien affûter le tranchant d’une faux,--pour remuer la paille,--je suis ton maître, Bertrand, et je te le prouverai!
[Illustration: MONT-DORE.--Cascade de la Vernière.]
«--Ah bah! fait Bertrand, la paille, à la bonne heure!--métier de moissonneur, métier de mangeur de châtaignes!--mais pour faucher, Pierrou, je te plaindrais, pauvre,--si je te prenais devant, au milieu d’un grand pré,--tu couperais l’herbe haut, et tu ne ferais pas une belle jonchée!
BOURRÉES D’AUVERGNE
Bourrées d’Auvergne notées spécialement pour cet ouvrage par M. Marcelin MORANGE.
1.--_PER BIEN LA DANSA._ 2.--_PASSEN SUR LA PLANCHETTO._ 3.--_LO BOUOLE, LO MARIANNO._ 4.--_SE SABIAS, FILLETTOS._ 5.--_PARA LOU LOUP._ 6.--_YEOU N’AI CIN SOS._
[Musique: PER BIEN LA DANSA Mouvement de Valse Partition Nº 1.]
[Musique: PASSEN SUR LA PLANCHETTO Mouvement de Valse Partition Nº 2.]
[Musique: LO BOUOLE, LO MARIANNO Mouvement de Valse Partition Nº 3.]
[Musique: SE SABIAS, FILLETTOS Mouvement de Valse Partition Nº 4.]
[Musique: PARA LOU LOUP Mouvement de Valse Partition Nº 5.]
[Musique: YEOU N’AI CIN SOS Mouvement de Valse Partition Nº 6.]
«--Pierre d’Ytrac, qui n’avait pas du sang de citrouille,--quand il entendit cela mit la crête rouge;--il secoua sa chevelure, jeta son chapeau:--Tiens, dit-il, tu as mépris de moi parce que tu es grand:--Eh bien, tout grand que tu es, je me moque de ta taille.--Nous nous y mesurerons tous deux, à la faux!--Je suis d’Ytrac, et tu sauras que d’Ytrac, mille noms!--ceux-là qui en sont ne passent pas pour des pleutres.--Je te parie un beau rôti, une poitrine de veau,--que nous nous ferons servir farcie et toute chaude,--et trois litres de vin pour chacun.
[Illustration: Le Capucin et le Sancy vus du plateau de Bozat.]
«Cela me plaît!--fit l’autre, un rôti surtout: j’aime mieux ça.--Je n’ai trouvé nulle part, en fait de victuailles,--rien comme un bon rôti, avec du vieux fromage.--Chez Frédéric, on nous en servira de bon,--et même du «limousin», de celui qu’on garde dans le fût bouché d’une cheville.--Maintenant, du moment que tu fais le _crâneur_,--je te dirai Pierrounel, que pour tenir ce pari,--je me réserve quelque chose: je me réserve le droit--de choisir le moment, de choisir le lieu.--Il ne me suffit pas d’un petit pré. Pour faire à ma manière,--je veux une prairie, et même je la veux tout entière.--Toi, tu choisirais Foulan; mais moi, qui n’ai pas peur,--je veux quelque chose de mieux: je choisis Espinassol!--D’un côté c’est uni, que cela fait plaisir à voir:--c’est là qu’il faudra suer de l’huile de coude!--L’étui à aiguiser sur la cuisse, et la faux au poing,--c’est là, Piorrounel, que je t’attends demain.--Nous descendrons d’un bout à l’autre de la prairie,--(Elle est longue, par ma foi! nous en avons pour un bon moment.)--Nous partirons tous deux ensemble, de front,--Et nous ferons à celui qui le premier achèvera sa jonchée.--Je connais Espinassol, je sais que le fermier--se montrera content et fier de cette affaire.--Que diable! nous lui ferons du bon travail pour rien;--je crois même qu’à deux, nous lui en _tomberons_ bien pour trois.--A ce point qu’il devrait nous payer notre peine.--Moi, je ne voudrais pas d’argent; mais je prendrais bien une étrenne;--je prendrais bien que sa fille (elle est jolie pour de bon),--pour payer mon travail, me fît un baiser.--Il faut le lui proposer; si la petite se pique,--me regarde de travers et fait trop la revêche,--tant pis! moi, je n’en aurai que meilleur appétit,--pour _descendre_ plus tard la poitrine de veau et le rôti!--Eh bien! donc, à demain matin; c’est compris, Pierre?
[Illustration: La Bourboule.]
«--C’est compris, Bertrand; demain, passe me chercher,--nous arriverons ensemble à la prairie, et nous verrons--qui est celui qui a les bras _francs_ et de bons reins.
«--Le lendemain matin, comme pointait le jour,--l’Angélus au clocher d’Ytrac sonnait.--En ce temps-là, Ytrac avait encore un clocher:--il n’est pas aussi riche aujourd’hui, il n’a qu’un pigeonnier,--avec une mauvaise toiture en forme de calotte.--Pourtant, ce buron, cette baraquette,--c’est le pied de l’ancien clocher: c’en est un débris,--et cela rappelle un grand champignon à grosse jambe.--Je dis donc que Branleau, le sacristain d’alors,--sonnait l’Angélus (même il le sonnerait encore,--si la mort ne l’avait _sonné_ lui-même à son tour),--comme Pierre et Bertrand, levés avant le jour,--passaient tous deux au pont de Lacarrière.
[Illustration: Les gorges d’Avèze, près de la Bourboule.]
«--Les martins-pêcheurs suivaient le long de la rivière.--Dans les arbres, les oiseaux étaient encore perchés;--l’on entendait jacasser les merles et les geais; de temps à autre un coq chantait; une oie vieille,--une poule, un canard élevaient leur voix rauque; c’était l’heure de faire téter les jeunes veaux--et d’emplir de lait chaud cuivrines et gerles.--Pierre et Bertrand, sans prêter attention à ces choses,--sans écouter les geais, les merles, les alouettes, arrivent sur le pré, et le sang leur bout, tant ils sont impatients de commencer la fête.--Ils prennent juste le temps de quitter la veste,--et les voilà _quillés_: un, deux, trois, ça y est!--et la faux se met à tondre le gazon.
[Illustration: LA DORDOGNE.--Dans les gorges d’Avèze.]
«--Bertrand sue abondamment et Piorrounel halète.--Mais, bah! cela n’y fait rien; Bertrand et Piorrounel--n’en filent que plus rapidement et toujours sur une même ligne,--si bien de front que vous pourriez, diable emporte!--les joindre tous deux avec le même joug.--Ils se hâtent sans affûter, sans donner un coup de pierre à aiguiser.--A la fin, pourtant, les faux ébréchées--ne font plus, comme au départ, tomber l’herbe par brassées,--et il faut s’arrêter de force.
«Le premier,--Piorrou, tire la pierre à aiguiser toute mouillée de son étui.--Tranquille, le faux manche appuyé sur la cuisse,--il affile son instrument et l’affile sans se hâter.--Rien qu’à le voir, on sent qu’il n’est pas rendu--et qu’affiler, pour lui, n’est pas perdre du temps.--L’autre veut profiter de ce moment, il fait effort, et gagne sur Piorrou la longueur d’une toise.--Mais brusquement Piorrou quitte les sabots--et, tout pieds nus, file sans peur des tronçons de tiges.--Ham! se fait-il, comme un bœuf qui arrache un mugissement,--et tel dans le ciel luit un éclair, sa faux illumine l’air et prend tout devant elle,--et le brave Piorrou laisse Bertrand derrière.
«--Ah! pauvre homme de Lacapelle, tu ne connaissais pas encore--Pierre, le bouvier petit, tu ne savais pas ce qu’il était.--Eh bien, il va te donner sa mesure sur le pré,--la mesure que peut prendre un enfant d’Ytrac.--Et toi, qui, pour faucher, te croyais un grand maître,--tu sauras que Piorrounel est de taille à te conduire par le licol.
[Illustration: AU STEPPE AUVERGNAT.--Les pâturages du Luguet.]
«--C’est fini. Bertrand s’arrête: par ma foi,--je n’y fais plus, dit-il, nous avons coupé assez de foin.--Fauche, si tu veux faucher, Pierre, moi je me couche.--Je ne te croyais pas aussi fort ni aussi crâne, _biotase_!--Jamais je n’ai trouvé un homme comme toi.--Tu m’as vaincu, Piorrounel, je payerai le déjeuner.
«Alors, sans se faire prier, Piorrou s’arrête--et, tout heureux, se prend à chanter le bailère...»
D’autres fois, il se souvient des histoires de la veillée, des peurs, des revenants, des loups-garous, du sabbat; de quelle manière vigoureuse il fixe tout cela dont s’épouvantait notre enfance, tous ces contes qui nous faisaient, à la fois, dire «assez, assez...» et, insatiablement, «encore, encore...»
Prenons le _Sabbat_:
«--Mon grand-père, un hiver, embaucha, comme maître bouvier--le fameux Jeantou de Siran.--Il me semble encore que je le vois:--il avait sur le nez une verrue comme un pois,--et les cheveux qu’il portait longs,--par touffes, lui sortaient, poivre et sel,--toujours ébouriffés comme un pied de chiendent,--d’un grand bonnet de laine bleue.--Des guêtres de bure, couleur de miel,--cachaient ses sabots en forme de bateau.--Loquace comme une pie,--il n’avait pas de plus grand plaisir, notre Jeantou,--que de conter des contes au coin de l’âtre,--et quoi qu’il n’eût jamais été à l’école,--il parlait bien, le _foutriquet_!
[Illustration: SUR LE PLATEAU DU LUGUET.--Tourbières près de Marcenat.]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«--Un soir d’hiver, la neige tombait, et tous, maîtres et gens,--nous étions assis autour des landiers.--Il faisait froid, et le feu flambait,--le _lun_ de cuivre était allumé.--Les servantes avaient garni leurs quenouilles;--et Toinou, pâtre des ouailles,--s’amusait à tirer la queue de notre chat.--Personne ne parlait guère, et mon aïeul, qui, je pense,--s’ennuyait de ce silence,--fit tout à coup: Eh! Jean, vous ne dites rien?--Contez-nous donc quelque chose, ce que vous voudrez.--L’autre, qui aurait bavardé toute une veillée,--se frotta le nez, tira sa tabatière,--et sans trop se presser (il ne se pressait jamais),--ainsi il nous parla, en patois:
«--L’année quarante-six, quand je revins d’Afrique,--après dix-huit mois passés dans le désert,--à la chasse d’Abd-el-Kader,--j’avais la peau dure comme du cuir,--et rouge comme de la brique,--et même, en ce temps-là, enfants, si vous m’aviez vu,--je crois que vous ne m’auriez pas marché sur le pied,--car j’étais malin comme un diable.
[Illustration: VALLÉE DE LA JORDANNE.--Le pont de Saint-Simon.]
«--Je travaillais à Saint-Paul comme garçon d’écurie:--et c’est là qu’un jour--je fus piqué par l’Amour.--Une fillette, une jouvencelle,--qui s’appelait Lisette,--me joua cette vilaine farce.--Le dimanche, à la grand’messe,--je remarquais ses yeux vifs, sa peau fine et nette,--et son bavolet relevé.
«--Un matin elle me regarda: ce fut fini!--A partir de ce jour, quelque temps qu’il fît,--je n’avais pas souvent de paresse,--pour aller la voir au Bac, où elle avait sa maison.--J’y passais la veillée, et je retournais après coup à Saint-Paul,--et chaque soir c’était ainsi.
«--J’avais, depuis longtemps, pris cette habitude,--et aucun malheur ne m’était arrivé,--quand, _l’ase fouto_..., un soir, comme je partais du Bac--(il bruinait quelque peu), une brume se lève,--telle que vous auriez dit un monceau de plumes;--avec un couteau vous l’auriez coupée.--Le fermier Guy, patron de mon aimée,--ne voulait pas me laisser partir,--et voulait me garder chez lui jusqu’au matin;--mais, moi, qui n’avais pas peur de la chauve-souris,--un bâton d’alisier, bien ferré, à la main,--le chapeau sur l’oreille, et la pipe allumée,--je filai, sans vouloir attendre au lendemain.
«--A travers le brouillard gris, la lune se levait,--et cela ressemblait à un œil rouge qui me regardait...--Tout alla bien jusqu’à Picou;--mais là, va te faire fiche! au milieu de la lande,--je vois une flamme bleue et claire,--qui vient de mon côté: Qu’est-ce que c’est, Jeantou?--pensai-je; quel est ce diable de feu qui flambe?--Tout en pensant ainsi, je serre bien mon bâton,--et je me mets à chanter la «Grande»;--mais le feu, ce gueusard!--quand j’eus fait quelques pas,--se met à me danser, saute, monte et descend,--et, tout à coup, vient sur moi, comme une balle.
[Illustration: A Saint-Bonnet-de-Salers.]
«--Moi, qui veux l’éviter, je recule, je trouve une mare,--et je m’y enfonce jusqu’au milieu de l’estomac.--C’était au cœur de l’hiver, il gelait,--et le pauvre Jeantou pensait:--Quel rhume tu vas attraper, quel rhume!--Je passai là une minute lourde et longue,--à barboter dans l’eau et dans la boue.--J’y faillis perdre un sabot,--et vous ne m’auriez pas touché avec une fourche à fumier,--quand je sortis de la mare,--tellement elle me remplit de vase, la carogne!--vous auriez dit que je venais de curer un puisard.
«--Près de là je trouve une croix,--et comme je ne savais plus où j’étais,--au pied de cette croix, de fort mauvaise humeur, je m’assis.--Mais, tout à coup, un bruit me fait dresser la tête;--je me retourne, et que vois-je! Un colosse de chat,--avec des yeux comme deux chandelles allumées.--Ah! mon ami, je me lève et je lance des cris de détresse,--qu’on dut entendre à Saint-Paul, et même au delà:--je n’avais plus ni force ni courage;--le cœur me faisait tic tac,--et je crus avoir une attaque.
[Illustration: ENTRE MAURIAC ET SALERS.--A Drugeac.]
«--Et ça ne se termina pas ainsi:--sur l’échine de ce chat énorme et monstrueux,--une vieille s’était juchée,--jambe de-ci, jambe de-là,--asla et les jarretières pendantes,--et aussi velue qu’un blaireau,--un pied chaussé d’une savate,--et l’autre d’un sabot sans bride.--Et il en arrive ainsi des bandes,--qui volaient comme des oiseaux,--à cheval sur des boucs, des chats et des oies.--Je vis là des loups-garous,--des fées et des lutins,--des _dracs_ et des tarasques;--et, pour tout dire, le sabbat!
«--Ah! comme je regrettais d’être parti du Bac!--Ces vieilles me regardaient,--et les _bougres_ de chats miaulaient.--C’est égal, au bout d’un moment:--Allons! tu ne peux pas coucher ici,--pensai-je; Jeantou, du courage!--Je m’élance, et, comme un fou,--je me jette, les yeux fermés,--à travers bois, landes et prés.--Mais des diables volants, qui me suivaient sans peine,--un des plus malins m’attrape les cheveux,--et pendant que je _mouillais_ mes braies de peur,--il m’allonge une _plumée_,--telle que, la moitié de la tête, il me la laissa pelée:--il n’y demeura pas plus de poil que sur un œuf!--Moi, qui me débattais, je glisse, je tombe dans l’herbe,--et je roule au fond d’un réservoir;--je me relève cependant,--et moi là-bas! et moi là-bas!--Je n’ai jamais autant galopé.--De temps en temps je trouvais un arbre, et je le heurtais;--d’autres fois une ronce, un débris de souche,--me faisait rouler, cul par-dessus tête; et chaque fois, je m’assommais.--J’avais perdu le bâton, le chapeau,--et je saignais comme un veau.--Je m’étais fait au front des bosses,--comme des pommes de terre bien grosses.
[Illustration: La grande place de Salers.]
«--Finalement, quand le jour levé--eut fait fuir le sabbat,--le pauvre Jean, savez-vous où il était?--Il était à deux lieues de Saint-Paul,--à la cime du roc Bruneau!...
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«C’est pourquoi il ne sort plus la nuit, depuis lors.»
Pour terminer, choisissons _les Rochers_.
I
«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,--os durs et pointus qui lui percent la peau.--La pluie, le soleil, la neige, leur font la guerre;--parfois, seulement, quelque maigre arbuste--leur couvre le chef et leur sert de chapeau.
«Quand ils ne sont pas tout nus, ils n’ont qu’une limousine de mousse,--et plus d’un semble un vieux mendiant haillonneux.--Le rocher du Lait, rugueux et tout hérissé,--a l’air d’un grand lion à la crinière rousse,--d’un lion aux aguets et dans l’herbe couché.
[Illustration: VALLÉE DE L’ALLIER.--Saint-Ilpize.]
«C’est celui que j’ai chanté en vers, à ma façon.--C’est ce fameux rocher (il vous en souvient peut-être),--qui se dresse superbe, en face de Vercueyre,--et qui, diriez-vous, va partir des quatre pieds,--et, du haut du puy, sauter dans la rivière.
«Mais les plus vieux, ce sont les rochers de Saint-Simon:--les uns sont forés de trous comme de la dentelle.--Quand l’ombre de la nuit tombe d’en haut,--et, comme de velours noir, les drape,--dans chaque trou s’encadre une petite étoile.
«Le duc, roi des chats-huants, oiseau qui ressemble à un chat,--y rôde et bien souvent s’enfonce dans leurs creux; ses yeux ronds, quand il est perché sur sa proie,--y brillent comme deux lampes, deux flammes jaunes,--et, s’il criait, vous en seriez épouvantés.
[Illustration: Dans les gorges de l’Allier.]
«C’est un oiseau qui a pour le moins six pieds d’envergure,--et qui, dans son bec, porte un chevreau, un levraut,--aussi bien qu’un étourneau y porte une cigale.--Les rochers tremblent du bruit qu’il fait en s’enfuyant d’un trou:--il est grand comme un bélier et beugle comme un taureau.
«C’est par là que Gerbert fut un pâtre de brebis,--avant d’être le grand pâtre du Monde,--et l’un de ces rochers le rappelle, Gerbert:--les vieilles du pays, en filant leurs quenouilles,--doivent en parler aux veillées d’hiver.
«Gerbert, la mitre en tête, est sur une chaise,--diriez-vous, et toute la colline lui sert de piédestal,--et de cette façon nous avons deux fois sa forme entière:--déjà la nature l’avait sculpté dans la roche,--quand l’homme le voulut dans le bronze immortel.
«Un jour si vous en avez le loisir, montez jusqu’à Lestrade:--vous verrez, de ce lieu, plus d’un roc singulier,--un surtout, allongé et pointu comme un noyau--de pêche (d’une pêche qui aurait vingt pieds de haut!)--Là le diable, un soir (ce n’est pas une plaisanterie),--avec des noyaux de pêches volées, salement s’obstrua,--et si bien qu’il en criait, et par la côte,--les braies à la main, il descendait en diligence,--quand tout à coup: Prou! prou!... Satan s’accroupit,--et de son ventre sortit un noyau fort rugueux.--Non, je ne vous souhaite pas, si vous avez quelque colique,--de vous trouver fermé par un aussi gros bouchon,--car lorsque Satan, qui n’a pourtant rien de petit,--pondit cet œuf, gros comme une barrique,--il ne faisait pas du tout le crâne, Rapatou,--et vous pouvez bien compter qu’il en avait son plein derrière!...
[Illustration: Vallée de l’Allier. La Voûte-Chillac.]
«Ici, tout honteux, une main sur la face, il me faut dire: Avec votre pardon,--et m’excuser, dans mon amour pour le vrai,--d’user de trop de liberté.
«Près de ce rocher j’en sais un qui est haut de six toises,--et que vous diriez bâti par la main d’un maçon;--moi qui vous parle, un jour, je l’ai pris pour un clocher:--même il n’y manque, ma foi, que la cloche,--la cloche et le sonneur.
II
«L’arbre et le rocher ne sont pas souvent en guerre;--ils se dressent côte à côte, et sans se faire tort:--ils sont frères; tous deux sont les fils de la terre.--Le rocher sert de tuteur à l’arbre, et, quand il est fort,--l’arbre jusqu’à la mort prête son ombre au rocher.
[Illustration: Une coquette.]
«J’ai découvert, et pas plus tard que cette année,--dans une châtaigneraie (je vous dirai même l’endroit;--c’est près de Calvinet), un roc lisse et rond,--qu’un vieux châtaignier dans son écorce vermoulue--tient serré contre lui, comme en une étroite accolade.
«L’arbre est décapité et creux; il n’a qu’une grosse branche--qui se tord comme un bras autour de la pierre;--son écorce y adhère, et de telle façon--que ce rocher, diriez-vous, est le fils de la souche.
«Mais tout cela, c’est de la pacotille:--un rocher, qui de toute manière mérite grand renom,--c’est celui de Carlat et vous ne me démentirez pas.--A plus de deux cents pieds son large front se dresse, et sur lui ont sifflé des boulets de canon.
[Illustration: Saint-Privat-d’Allier.]
«Et plus d’un l’a marqué de son ricochet;--car de traces autres que celle-là il n’en conserve aucune:--la couronne de tours qu’il portait sur la tête--a chu à ses pieds, par l’homme démolie,--mais ni la foudre ni le canon ne l’ont meurtri.
«Il a porté sans fléchir tout le poids d’une ville;--il s’y est dit plus d’un conte et plus d’un chant,--car la reine Margot y a été emprisonnée,--et dans les temps anciens, temps de guerre civile,--des quantités de soldats y tenaient garnison.
«Pour pouvoir de loin dominer la bataille,--à ses quatre angles il haussait quatre tours,--qui lui servaient de gardes et de dames d’honneur,--même il ne faisait pas bon les pincer à la taille,--car elles avaient le corset tout en pierre dure,--et plus d’un vert galant, amoureux de leur peau,--laissa ses ongles à leur rude _boborel_!
«L’une, au nord, faisait face à la grande montagne;--au ponant, la seconde avait l’œil sur Aurillac;--celle du levant menaçait Raulhac,--et celle du midi par delà la campagne--sauvage du Rouergue, regardait l’Espagne.
«Mais le temps, qui a pour lui hier, aujourd’hui, demain,--et l’homme, qui ne va pas doucement quand il abat,--l’un avec son canon et l’autre avec sa faux,--ont laissé ce roc pelé comme la main,--et fauché les tours comme des brins de paille.
«Seul le roc n’a pas peur de l’homme ni du temps,--et toujours, sans fléchir, il fait face aux quatre vents.
III
«Maintenant que je vous ai parlé des rochers de terre,--je veux vous parler des rochers d’eau, un peu:--ils ne sont pas frères; ils sont cousins seulement.--Un matin nous partirons pour la côte de Serre;--le train passe à côté, et ce n’est pas loin d’ici.
«Là, près d’un sombre et rude fourré,--dans la Cère, vous verrez des rochers d’eau en quantité,--des rochers ronds, pelés, lisses comme des œufs;--mais un seul, si vous vouliez en faire une omelette,--ferait plus qu’emplir deux chaudrons de lessive.
«De la cime des puys et des collines descendus,--ils ont fait une fameuse culbute dans la rivière,--où l’eau les a, l’un sur l’autre, amoncelés;--et ils sont tous là, comme au fond d’un grand plat,--mais pour les préparer il manque la cuisinière.
[Illustration: L’Allier dans la monts de la Margeride.]
«De toute façon, cuits ou crus, ce sont des œufs durs.--Vous pouvez, avec des souliers ferrés à Laroquebrou,--leur marcher dessus, leur sauter sur le ventre de bon cœur,--vous n’en casserez aucun, et, si quelque chose casse,--ce sera vous, plutôt que les œufs, bien sûr:--jamais personne n’en a mangé aucun à la coque.
«Ces œufs (je n’ose dire ces rochers),--l’oiseau qui les a pondus était une crâne poule,--qui devait bien tenir sa place dans une marmite,--à en juger par la grande épaisseur de leur coquille,--vous les croiriez pondus par le fameux oiseau Roth,
«Vous savez bien, l’oiseau Roth, cette créature surnaturelle,--qui, d’après un vieux livre, un conte véridique, avait des yeux énormes comme un plat à salade,--en criant faisait plus de bruit qu’un vol d’oies,--et cachait, en volant, le soleil tout entier.
[Illustration: La Loire au pont de Brive-Charensac.]
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .
«Mais la Cère n’est pas partout noire et sauvage,--non pas; elle n’écume pas partout comme un chien enragé;--pour lit, elle n’a pas toujours des rochers; elle en a de plus moelleux,--où la vache, comme dans un miroir, se regarde,--et descend, et s’abreuve avec de l’eau jusqu’au cou.
«Auprès des roseaux, dans l’herbe grasse et haute,--vous y voyez le goujon, qui fouille la vase sur les bords,--la truite qui luit, et qui bat l’eau de sa queue et saute,--et le chabot, vêtu d’argent, qui passe comme un éclair et frétille,--au milieu d’un sable fin comme une poussière d’or.
«Et le long de son flot d’eau claire et blonde,--des ormeaux et des tilleuls, des chênes, des hêtres,--poussent, tronc contre tronc, pommés comme des choux,--et leur frondaison est entière, et leur cime est vierge,--car la hache encore n’a pas osé monter si haut.
«Et par les prés où l’abeille, en mai, cueille son miel,--et par les grands bois feuillus, tout pleins de senteurs,--la Cère doucement fait des tours, des détours,--et s’épand sans bruit dans l’ombre bleue et fraîche,--mi-cachée par les herbes et les fleurs.
[Illustration: Viverols.]
«C’est par là que j’ai souvent pêché l’écrevisse,--et qu’on m’a bien souvent porté le déjeuner,--à l’ombre d’un vergne ou d’un tilleul, le matin,--et jamais pain de tourte et jamais pain blanc--ne m’a paru aussi bon, aussi tendre que là.
«Dans la mousse enveloppés, comme dans une gousse--(telle la châtaigne est dans sa bogue),--les rochers semblent vêtus de soie et de velours.--Je m’assieds sur l’un, l’autre me sert de table,--et je déjeune en écoutant chanter les petits oiseaux.
«Après le déjeuner, je m’en vais vers la rivière,--et je me cache bien, car l’écrevisse a l’œil vif.--Mes paniers, amorcés d’une tête de mouton crue,--sont pleins:--d’entre les racines, de sous chaque pierre,--de partout, l’écrevisse arrive en procession.
«Il en arrive des groupes se chevauchant, des grappes, noires, rousses,--verdâtres et couleur de bronze, tant et plus.--Toutes mordent la viande: tu en auras, j’en aurai!...--Et le monceau augmente à vue d’œil et pousse,--pousse comme une taupinière quand la taupe y travaille.
«Dis, toi, Parisien, qui, du pied d’une souche,--vises tout le jour quelque maigre goujon,--et lorsque tu le prends, fais le fier et le vantard,--dis, cela ne te fait pas venir l’eau à la bouche?...--Eh bien! donc, viens nous voir, Aurillac n’est pas bien loin.
«Nous t’apprendrons la pêche à la mouche ou à la plume,--nous t’apprendrons comment du milieu d’un fourré,--avec dix toises de fil, les pêcheurs d’Aurillac--s’en vont cueillir le long des rochers, où l’eau écume,--de gros poissons mouchetés de rouge et de bleu.
«C’est la truite: la truite est comme la bourrée,--ce sont deux produits nés sous le même ciel:--savoir harponner l’une au bout d’un fil,--et danser l’autre, c’est malin, tu n’en as pas idée!--et toi, qui es Parisien, tu y sueras, crois-moi.
«Mais aussi, quand tu sauras danser la montagnarde;--quand tu sauras prendre la truite à pleins paniers,--il ne te manquera plus rien, et nos campagnardes,--dans leur gentil parler, tout ensemble âpre et doux, te complimenteront de leur bouche mignarde,--prêtes à se laisser dérober quelques baisers...
«J’aime les rochers: ce sont les os de la terre,--os durs et pointus, qui lui percent la peau.--La pluie, le soleil, la neige leur font la guerre;--parfois, seulement quelque maigre arbrisseau--leur couvre le chef et leur sert de chapeau.»
Fermons le livre; c’en est fini de l’Auvergne dans un fauteuil, par la magie du poète; il faut reprendre notre bâton de marcheur, et frappant le caillou et frappant le roc, par les villes ou les montagnes, tâcher à notre tour d’en faire jaillir quelque étincelle, sourdre quelque fil d’eau...
O patois, cher parler d’Auvergne, patois que parlait ma mère, et qui s’est tu pour toujours à mes oreilles et à mon cœur! Chacun de ceux qui le parlaient et qui s’en vont l’entraînent un peu à la tombe et à l’oubli; _il se perd_...
Est-ce un bien, est-ce un mal?
C’est un fait.
Et nous ne reprendrons pas ici le pour et le contre.
Il se perd,--mais, du moins, désormais, il ne périra pas tout, puisque le poète est arrivé à temps pour l’éterniser avec ses strophes.
[Illustration: A Langeac.]
[Illustration: SAINT-FLOUR. Vue prise du chemin de fer en arrivant de Garabit.]