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CHAPITRE V

LA FOI EST UNE GRACE A LA PORTÉE DE TOUS

1. Promesse du Christ universelle.--2. Vérités qu’il est indispensable de croire.--3. Elles sont accessibles aux plus déshérités.

1.--Promesse du Christ universelle.

Est-ce donc assez de nos bons désirs, de nos efforts d’intelligence et de volonté pour produire un acte de foi? Non, s’il s’agit d’un acte de foi surnaturel, par lequel, en adhérant à une vérité révélée, sur la parole même de Dieu, nous méritons sa faveur et coopérons à notre justification. Il faut absolument qu’un secours extraordinaire du ciel, la grâce, intervienne alors pour illuminer notre intelligence, fortifier notre volonté et hausser leurs actes au-dessus de la sphère naturelle.

Ce concours tout gratuit de Dieu, qui transforme nos œuvres et leur donne un éclat et une valeur en quelque sorte infinis, nous fait-il défaut, nous ne pouvons rien pour mériter ou conserver l’amitié divine; car la vie dont la grâce est le principe surpasse d’autant la vie de l’intelligence que cette dernière surpasse la vie des sens, et la vie des sens la matière inanimée: «_Sine me, nihil potestis facere._ Sans moi, vous ne pouvez rien.» (Jo., XV, 5.)

Heureusement, en nous rappelant que nous avons besoin de lui, Notre-Seigneur affirme aussi que son secours ne nous fera jamais défaut; il n’est pas d’homme qui ne puisse dire, comme l’apôtre: «Je puis tout en celui qui me fortifie.»

La foi surnaturelle est donc indispensable au salut; d’autre part, personne n’y parvient par ses seules forces; il y faut, avec le bon vouloir, un secours particulier de Dieu, secours que nul effort humain, s’il n’écoutait que sa justice, ne pourrait lui arracher.

Mais, voici surgir une formidable difficulté, qui de tout temps a été pour les âmes faibles une cause de scandale. N’est-on pas en droit de nous dire: Nous comprenons que ceux qui vivent au milieu des nations chrétiennes, et qui cherchent la vérité religieuse d’une volonté droite et d’un cœur pur, parviennent tôt ou tard à la foi. Nous croyons sans peine que Dieu leur prodiguera les grâces de lumière et de force dont elles ont besoin et leur offrira mille occasions de connaître la révélation et de se convertir.

Mais tournez-vous maintenant vers ce nombre prodigieux d’âmes sur qui ne tombe aucun rayon de la révélation. Il serait étrange que, parmi elles, il ne s’en trouvât point de bonne foi. Eh bien, comment ces déshéritées arriveront-elles à croire? Dieu se révélera-t-il quelque jour à elles dans une mesure suffisante pour qu’elles soient sauvées? Montrez-nous au-dessus de leur tête l’étoile envoyée jadis aux mages, et les anges dépêchés vers les bergers pour les conduire au berceau de l’Enfant-Dieu.

Non, notre Dieu n’est pas comme celui du déiste, «un Dieu mort», ou, selon l’expression de Scherer, «un machiniste caché dans les nuages», impuissant à secourir ceux qui l’invoquent. Il ne coopère pas seulement à l’évolution des êtres qu’il a créés; sa providence surnaturelle suit d’un œil miséricordieux toutes les âmes capables d’y correspondre.

Que tous les hommes soient sauvés, tel est le désir de Dieu cent fois exprimé dans les saintes Écritures. «Il ne veut pas la mort du pécheur, mais sa conversion.»--«Sa volonté formelle est que sur la tête de tous les hommes brille la lumière libératrice, et qu’ils soient sauvés.» (I Timoth., II, 4.) Fidèle aux instructions de son fondateur, l’Église répète, après lui, qu’il est mort pour sauver tout le genre humain; elle frappe d’anathème ceux qui, avec Calvin et Jansénius, veulent rétrécir les bras de Jésus en croix et ne leur faire embrasser que les seuls élus.

2.--Vérités qu’il est indispensable de croire.

En nous ouvrant par son sang le royaume des cieux, le Christ respecte notre liberté. Il veut que nous répondions à ses avances. Et pour nous en tenir ici aux limites fixées par notre sujet, il exige de tous les hommes deux conditions, qu’il est toujours possible de remplir: c’est d’abord de ne mettre aucun obstacle volontaire à la grâce, qui se fraie un chemin vers toutes les âmes de bonne volonté; et puis, de faire, avec le secours divin, un acte de foi à quelques vérités suprêmes.

Car il y a des vérités qu’il est indispensable de croire pour être sauvé: _Sine fide impossibile est placere Deo_ (Hebr. XI, 6). Le cercle des vérités qu’il faut croire d’une foi _explicite_ n’est pas le même pour tous les hommes. Il s’élargit ou se resserre selon le degré d’instruction du croyant et les facilités dont il dispose pour l’étendre et le compléter.

Quel est le minimum, condition indispensable, mais suffisante aux yeux de Dieu pour le salut d’une personne, qui vit involontairement en dehors de la religion chrétienne?--Il lui suffit, pensons-nous, de croire en un Dieu rémunérateur, c’est-à-dire en un Dieu qui se communique aux âmes par des moyens à lui connus, punit les méchants dans sa justice, pardonne au pécheur qui l’implore et se repent, et récompense les bons dans son infinie miséricorde.

En parlant ainsi, nous exprimons un sentiment, qui, à défaut de preuves incontestables, repose sur des raisons très sérieuses et dont l’orthodoxie est garantie par le suffrage de nombreux et éminents théologiens.

Le système rival, qui fait de la foi explicite aux mystères de la Trinité et de l’Incarnation une condition absolument requise pour le salut, nous agrée beaucoup moins. Nous cherchons vainement des preuves qui nous forceraient d’en accepter la doctrine trop rigide. L’Apôtre, en effet, dans le texte cité plus haut, parlant des articles dont la foi explicite est absolument requise pour être sauvé, ne mentionne que l’existence de Dieu et sa qualité de rémunérateur.

Nous ne voyons pas, d’ailleurs, pourquoi les conditions exigées des infidèles, seraient plus onéreuses sous la nouvelle Loi que sous l’ancienne; et pourquoi les théologiens qui nous sont opposés exigeraient plus du nègre actuel, étranger à l’Évangile, que de l’ancien Éthiopien. Le Christ serait-il donc venu pour diminuer le nombre des élus, pour resserrer les portes du ciel, et non pour les élargir par son glorieux triomphe sur la mort et le péché!

3.--Ces vérités sont accessibles aux plus déshérités.

La doctrine que nous suivons nous met à l’aise pour résoudre la difficulté soulevée il y a un instant. Non seulement il nous apparaît que Dieu se doit à lui-même de se révéler comme Créateur et comme Juge aux âmes qui font effort vers le bien, et pratiquent le devoir dans la mesure où elles le connaissent; mais nous entrevoyons sans peine combien sont variés, en même temps qu’infaillibles, les moyens qui amèneront l’homme, en apparence le plus abandonné, jusqu’à l’acte de foi; et l’on bénit le ciel de voir briller plus claire cette consolante vérité: Nul de ceux qui obéissent fidèlement à leur conscience, travaillant à l’éclairer, s’efforçant vers le bien et se détournant du mal, dans la mesure de leurs lumières et de leurs forces, nul de ceux-là ne mourra sans avoir été initié à la foi surnaturelle, qui fait passer une humble créature dans la famille de Dieu.

Comment se réalisent ces miséricordieux desseins? C’est ici le moment de le rappeler en peu de mots.--Infinis sont les modes sous lesquels se fait entendre la voix de Dieu; ils diffèrent avec les temps, les pays et les personnes. L’action de l’Esprit-Saint se plie aux mille circonstances, par lesquelles se développe et se modifie la vie individuelle, avec une souplesse admirable. A l’un, il parlera par une inspiration intérieure; à l’autre, il enverra l’un de ses anges, ou des prédicateurs de son Évangile. Il serait aisé de recueillir de la bouche des missionnaires des milliers de traits, où se montre dans son ingénieuse sollicitude la tendresse de la Providence pour ses plus humbles enfants. Ceux-ci ont été longtemps poursuivis par une idée religieuse, qu’un beau jour ils ont trouvée, comme par hasard, incarnée dans le christianisme. Ceux-là, en recevant la visite du missionnaire pour la première fois, avaient éprouvé comme un vague pressentiment qu’il existe un Maître du ciel, qu’il communique par des moyens mystérieux avec les âmes, et leur apporte, si elles en sont dignes, des gages de pardon pour le passé et d’ineffable bonheur pour l’avenir.

Et puisque nous ne parlons ici que des articles, dont la croyance est, comme disent les théologiens, nécessaire _d’une nécessité de moyen_, c’est-à-dire absolument requise pour le salut, il nous semble que la connaissance de ces vérités peut arriver partiellement jusqu’aux infidèles par la voie de la tradition. Dans la plupart des fausses religions, elles transpirent encore à travers les fables et les superstitions dont elles sont le plus souvent enveloppées. Aussi, croyons-nous que non seulement le protestant, mais le juif et même le musulman, qui ne se dérobe point par sa faute à la lumière du christianisme et s’efforce de vivre honnêtement, trouvera sous l’influence de la grâce divine dans les données primitives, base première de son culte, les éléments indispensables, mais suffisants pour un acte de foi. Il croira, confusément au moins, à un «Dieu rémunérateur» sur l’autorité d’une révélation partie du ciel et qui se fait jour, il ne sait trop comment, jusqu’à lui.

Disons plus: Il n’est pas invraisemblable que du fond des religions païennes où elles sont ensevelies, ces vérités primordiales ne se dégagent souvent pour des consciences honnêtes, grâce sans aucun doute, à une _particulière_ assistance de l’Esprit divin; et si vagues et mélangées d’erreurs qu’elles soient d’abord, ne provoquent une poussée de désirs et de sentiments surnaturels, qui, de proche en proche, aboutissent à un acte de foi. C’est à peu près ce que répondaient saint François-Xavier et son compagnon Cosmes de Torrès aux Japonais, quand ceux-ci demandaient, scandalisés, si tous leurs ancêtres devraient être damnés, pour n’avoir point entendu la prédication de l’Évangile. Il n’est pas d’homme, répliquaient les missionnaires, qui ne connaisse les principaux préceptes de la loi naturelle, surtout dans une nation civilisée telle que le Japon. Eh bien, poursuivaient-ils, en se conformant à cette loi, dans la mesure où ils la connaissaient, et en correspondant aux grâces, qui en tout homme de bonne volonté s’enchaînent l’une à l’autre, vos pères pouvaient être conduits par la divine miséricorde jusqu’à la connaissance et à la pratique des choses nécessaires au salut.

Il ne suit pas de là--est-il besoin de le dire--que les travaux de nos missionnaires et leur zèle à porter au loin la bonne nouvelle du Christ, ne soient fort méritoires et d’une incomparable utilité. Il est certain que dans les pays où ne rayonne pas la vraie foi, les moyens de salut sont rares et d’une application laborieuse et difficile, comparés à ceux qui sont prodigués parmi les chrétiens, surtout les catholiques. Ceux-ci, comme des plantes baignées dès leur naissance dans une atmosphère surnaturelle, sont constamment sollicités de se tourner vers Dieu, qui seul, ils le savent, leur donnera avec la vie éternelle un suprême épanouissement.

A mesure que les âmes s’éloignent des régions bénies où sont dardés les purs rayons de la révélation, les lueurs vivifiantes de la grâce deviennent plus tièdes et se raréfient, Dieu voulant ainsi stimuler ses apôtres à porter au loin le flambeau sacré qu’il a mis entre leurs mains. En dépit de sa toute-puissance, il agit à certains égards dans l’ordre de la grâce, comme dans celui de la nature. Loin de rompre la solidarité qui unit l’un à l’autre les enfants d’un même père, il fait appel à leur concours fraternel, excite leur activité, réservant sa miraculeuse intervention pour le cas où l’action des causes secondes est impuissante, avec sa coopération ordinaire, à procurer le but que se propose son infinie sagesse.

CONCLUSION

Celui qui perd la foi ou touche au terme de la vie, sans l’avoir conquise, doit donc, avant tout, s’accuser lui-même, et se dire: si je ne crois pas, il y a de ma faute. Pour spécieuses que soient les objections dont il peut être entouré, il ne tient qu’à lui de trouver les lumières et la force nécessaires pour les dissiper. Sans doute, à mesure que sa raison se développe, il voit surgir des difficultés auxquelles certaines réponses qui le satisfaisaient, enfant, ne suffisent plus. Mais son esprit, dont le regard est devenu plus pénétrant et plus étendu, est aussi plus à même d’apercevoir le côté faible des sophismes dont sa foi est assaillie; en y réfléchissant, il découvre à celle-ci des appuis à peine remarqués, et des fondements d’une profondeur qu’il ne soupçonnait pas.

Voilà pourquoi il est toujours tenu de faire effort pour sortir du terrain mouvant du scepticisme et s’établir sur le sol ferme de la foi. Que nul obstacle ne le décourage: s’il ne se retranche pas en lui-même, comme un égoïste à courte vue; si son désir d’être homme de bien, de contribuer au bonheur de ses semblables est assez intense pour le faire crier vers celui-là seul qui peut mener son entreprise à terme; s’il aime la vérité religieuse; s’il la cherche avec le cœur non moins qu’avec l’esprit, Dieu, dont la grâce le visite déjà, viendra à sa rencontre, calmera ses inquiétudes, lui montrera combien il est consolant de s’agenouiller, de dire: j’ai péché, et--par cet humble aveu, d’autant plus méritoire qu’il coûte davantage,--d’obtenir son pardon. Il lui fera sentir, enfin, que le seul moyen de réaliser son idéal de vertu, de bonheur, de charité, c’est de s’unir au Père, à l’Ami incomparable, le Sauveur Jésus.

Si, au contraire, il ne prend point garde à la voix de Dieu, s’il refuse de croire à sa parole, n’a-t-il pas à craindre de violenter à la fois sa conscience et sa raison, et de se faire volontairement l’artisan de son malheur? Il prive ainsi toutes ses facultés du seul objet où elles puissent trouver la perfection et le bonheur idéal réclamé par leur nature; objet dont la seule espérance remplit déjà l’esprit et le cœur d’une telle force et d’une telle suavité, qu’on devine sans peine dans quelle perpétuelle extase il doit plonger les bienheureux qui le possèdent, qui le glorifient par la contemplation, l’amour ineffable dont le reflet enveloppe et pénètre tous ceux qu’ils ont aimés.

Au congrès de la jeunesse catholique tenu à Besançon, 19 novembre 1898, un écrivain qu’on ne peut encore ranger parmi les croyants, mais que sa sincérité et son élévation d’esprit en rapprochent de plus en plus, M. Brunetière, après avoir prouvé que croire est un besoin ancré dans l’âme humaine, rappelait qu’Auguste Comté, le chef du positivisme français, avait reconnu la supériorité du catholicisme sur tous les autres systèmes de religion et de morale. Et le courageux orateur ajoutait: Si Auguste Comte n’a pas franchi le dernier pas, c’est que l’humilité lui a manqué; c’est qu’il était atteint de la grande hérésie de nos temps, l’orgueil.

Plaise à Dieu que nul de ceux qui liront ces lignes n’encoure un tel reproche et, par orgueil, ou tout autre motif humain, refuse de se ranger sous la loi du Christ. Si quelqu’un rejette la foi, pour lui-même, qu’il ne l’empêche pas, du moins, de naître ou de grandir dans ces âmes naïves qui, tout naturellement, volent vers Jésus-Christ et son Église. Ce serait aussi criminel que d’armer le bras d’un enfant contre son père, que de dessécher l’unique source où, en traversant le désert, il puisse étancher sa soif dévorante.

L’incroyant le plus prévenu en conviendra, si, à de certaines heures, il se recueille, s’il rentre en lui-même, s’il interroge, dans le silence, les plus profondes aspirations de son âme. Car, alors, il sentira combien est juste cette parole de l’illustre auteur de _La bonne souffrance_: «La foi est, en même temps, la satisfaction d’un besoin et l’accomplissement d’un devoir.»

TABLE DES MATIÈRES

Lettre de M. François Coppée. 3 Avertissement. 4

LE BESOIN DE CROIRE 1. Toutes les facultés appellent la foi.--2. Sans elle, point de vie complètement vertueuse.--3. Point de bonheur. 5

LES RAISONS DE CROIRE 1. La foi est une conviction; preuves à l’appui.--2. Athée ou catholique.--3. Obligation de croire. 21