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LIVRE PREMIER

DE L’ORNEMENT DES NOCES SPIRITUELLES

LA VALLÉE

Quand le soleil est à son midi, si une vallée très profonde est enfouie entre deux montagnes énormes, et que les rayons du soleil puissent atteindre le bas de la vallée, il se produit trois phénomènes. La vallée reçoit une splendeur, une ardeur, une magnificence, une fécondité que la plaine n’égale pas.

Quand le juste réside au fond de sa pauvreté, contemplant en lui le néant, la misère, l’impuissance; quand il s’aperçoit profondément incapable de progrès, de persévérance; quand il voit la multitude de ses négligences et de ses défauts, quand il s’apparaît tel qu’il est, dans la réalité de son indigence, il creuse la vallée de l’humilité. Prosterné dans sa misère, reconnaissant sa détresse, il l’étale en gémissant devant la miséricorde du Seigneur; il contemple la hauteur du ciel, et sa petitesse à lui. La vallée devient profonde.

C’est pourquoi le Christ-Soleil, du haut de son midi, assis à la droite du Père, lance dans le fond de cet humble mille feux et mille splendeurs. Il est incapable de n’être pas touché, quand l’humble étale devant lui et prosterne sa prière. Alors, des deux côtés de la vallée, deux montagnes se dressent et grandissent; ce sont deux désirs: le désir de servir et de louer; le désir d’obtenir l’excellence de la sainteté. Ces deux montagnes sont plus hautes que le ciel. Elles touchent Dieu sans intermédiaire et sollicitent sa libéralité. Celle-ci ne se contient pas, elle coule, elle s’épanche; car l’âme possède alors l’aptitude à recevoir. Les renouvellements de puissances signalent l’arrivée de Jésus; la profondeur qui demande reçoit trois dons. Elle est illustrée par la grâce, embrasée par l’amour, fécondée par la vertu.

DU DÉSIR DE VOIR

Quand l’âme a rapporté toutes ses actions à la gloire de Dieu, quand elle est parvenue à la vraie vie, elle sent en elle un aiguillon, une pointe, un désir de voir à peu près quel est son Époux et de quelle sorte est Celui qui s’est fait homme pour elle, qui est mort pour la sauver, et qui s’est donné à elle. Ce Jésus, qui, en quittant la terre, lui a laissé des sacrements et qui a promis son règne; ce Jésus toujours prêt à fournir au corps ses nécessités, à l’âme ses consolations, ce Jésus, de quelle sorte est-il? Et l’âme, pleine de questions, sent grandir en elle le désir de voir l’Époux et de savoir comment il est, comment il est en lui-même. La connaissance telle quelle, que ses ouvrages peuvent donner de lui, ne contente pas l’âme. Alors elle fait comme Zachée, ce publicain qui voulait voir, elle va au devant, loin de la foule, loin de la multitude des créatures, multitude qui nous rapetisse et nous dérobe la vue du Christ; elle monte au haut de l’arbre de la croyance qui a sa racine en Dieu, et qui étend ses douze rameaux (les douze articles). Les rameaux inférieurs s’étendent vers l’humanité de Jésus et vers le salut du monde; les rameaux supérieurs parlent de Divinité, de Trinité, d’Unité. L’âme monte, comme Zachée, au haut de l’arbre; car le Christ va passer avec tous ses dons. Arrivée au sommet, elle aperçoit le Fils de l’homme; mais la lumière lui dit: voilà la Divinité immense, incompréhensible, inaccessible, et toute lumière créée reste en arrière; voilà l’abîme sans fond. Et l’âme arrive à la plus haute connaissance de Dieu qui soit permise ici-bas, c’est-à-dire à l’ignorance, et à l’aveu qu’elle ne comprend pas.

Mais au centre de la lumière, au centre du désir, le Christ parle et dit: Descends vite, il faut qu’aujourd’hui je m’installe chez toi. Cette descente rapide que Dieu exige est simplement une immersion dans l’abîme de la Divinité que l’intelligence ne comprend pas; mais là où l’intelligence s’arrête, l’amour avance et entre. Quand l’âme, ayant dépassé l’intelligence, s’incline et se plonge, alors elle demeure en Dieu, et Jésus-Christ réside en elle. Quand elle est descendue dans la profondeur inaccessible aux créatures, marchant dans la lumière de la foi, elle va au-devant de Jésus, et, inondée de sa splendeur, elle comprend avec surabondance l’impossibilité où elle est de le comprendre. Toutes les fois que le désir vous plonge dans le Dieu incompréhensible, vous allez au-devant du Christ, qui vous remplit de ses dons; mais quand au-dessus de ses dons, au-dessus de vous-même et de toutes les créatures, vous vous reposez en lui, alors vous demeurez en Dieu, et Dieu demeure en vous. Au sommet de la vie active, entre Jésus et l’âme, voilà le mode de la rencontre.

DE L’UNITÉ DU CŒUR

Du feu profond naît l’unité du cœur. L’unité est impossible sans le feu. Il faut que l’esprit de Jésus allume le feu dans la profondeur; car le feu est une substance qui produit l’unité par son action propre. Le feu est une substance qui s’assimile toutes les autres, pourvu qu’elles soient capables d’accepter son action. Or l’unité du cœur est la collection de toutes les puissances de l’homme réunies et senties dans le domicile de la profondeur. La paix intérieure est le don de l’unité. La paix est la puissance intime et recueillante qui embrasse l’âme, le corps et toutes les puissances intérieures ou extérieures dans l’unité brûlante de l’amour.

DE LA JOUISSANCE CHASTE

L’âme qui a été au-devant du Christ sent la douceur, et de cette douceur naît une jouissance chaste qui est l’embrassement de l’amour divin serrant le fond de l’âme. Or, prenez toutes les voluptés de la terre, fondez-les en une seule volupté, et précipitez-la tout entière sur un seul homme, tout cela ne sera rien auprès de la jouissance dont je parle; car ici c’est Dieu qui coule au fond de nous avec toute sa pureté, et notre âme n’est pas seulement remplie, mais débordée. Cette expérience est la seule lumière qui puisse montrer à l’âme l’épouvantable misère de ceux qui vivent sans amour. Cette jouissance fait fondre l’homme, il n’est plus maître de sa joie.

Cette joie produit l’ivresse d’esprit. J’appelle ivresse d’esprit cet état où la jouissance dépasse les possibilités qu’avait entrevues le désir. Quelquefois la surabondance de joie pousse à chanter, quelquefois à pleurer. Quelquefois, pour soulager le transport, l’homme demande secours au mouvement, quelquefois aux cris, quelquefois au profond silence des délices brûlantes et muettes. Quelques-uns disent: Mais les autres hommes ne sentent-ils pas Dieu? D’autres disent: Jamais, jamais, jamais la créature n’a senti ce que je sens. Il y en a qui s’étonnent que le monde entier ne prenne pas feu. Il y en a qui se demandent quelle est cette jouissance et d’où elle part: _Que m’est-il donc arrivé?_ Le corps lui-même ne peut éprouver en ce monde un plaisir plus délicieux. Quelquefois il semble que l’âme va éclater. Au milieu de la stupeur un acte naît, c’est l’action de grâces... Seigneur, je ne suis pas digne..., mais j’ai besoin de cette bonté immense... Alors vient l’humilité qui est le point de départ de l’homme, et l’homme va monter à un état plus haut.

AVÈNEMENT SPIRITUEL

Quand le soleil est dans le signe du Cancer, la chaleur est à son comble: il brûle les humidités de la terre et mûrit ses productions. Et quand le Christ-Soleil est exalté sur la montagne du cœur, quand il est exalté plus haut que les dons, plus haut que les consolations, plus haut que les douceurs qui tombent de lui, quand il est immobile sur la plus haute cime de l’esprit, quand nous ne nous reposons plus dans aucun goût divin, ni dans aucune grandeur accordée à nos âmes, quand, maîtres de nous, et supérieurs à nous-mêmes, nous rentrons vers le principe pour nous abîmer dans l’abîme lui-même d’où coulent toutes perfections, quand le phénomène de l’exaltation du Christ s’est produit, il tire tout à lui, c’est-à-dire toutes nos puissances. Aucune saveur, aucune consolation ne peut nuire à la liberté de cet amour vainqueur; rien ne s’impose à lui, car il a résolu de tout dépasser pour s’unir à celui qu’il aime. Quand l’homme intérieur a atteint ce degré, les étages inférieurs de lui-même sont entraînés et ravis par le mouvement ascensionnel. La première opération du Christ est alors d’entraîner au ciel toutes les puissances et de se les unir; il invite, il exige. Il dit en esprit: Sortez de vous-même, sortez, comme je vous attire. Mais cette attraction est ineffable; elle ressemble à une invitation intérieure et à une exigence de la vérité sublime qui nous demande pour s’unir à nous. Cette invitation est une jouissance inconnue, et une activité sublime émerge de cet océan; car l’homme s’ouvre et se dilate; les veines sont béantes; les puissances ne sont pas en état d’exécuter les ordres qu’elles reçoivent, mais leur désir est là. Cette invitation est une irradiation du soleil éternel; la joie qu’elle excite ouvre l’homme, l’étend, l’agrandit, et la chose béante qui est au fond de lui ne se referme plus facilement. Cette chose-là, c’est la blessure de l’amour, c’est ce qu’il y a ici-bas de plus doux et de plus terrible. Mais voici les exigences du soleil qui accable le blessé de ses rayons, et toutes les plaies s’agrandissent.

LANGUEUR ET IMPATIENCE

Quand le Christ a invité l’âme à l’union, et que la créature a monté, offrant ce qu’elle peut, sans atteindre ce qu’elle veut, alors naît la langueur spirituelle. La moelle des os, où résident les racines de la vie, est le centre de la blessure. Le Christ, installé au sommet de l’esprit, lance les rayons de la lumière divine dans le lieu même du désir, dans le lieu de la soif; or toutes les puissances sont brûlées et séchées par l’ardeur de ces rayons. La soif brûlante de l’âme et le rayon qui frappe sur elle produisent la langueur durable. Si l’âme ne peut pas rencontrer Dieu, comme elle ne veut pas se passer de lui, au dedans et au dehors s’élève la tempête de l’insupportable, et le ciel et la terre et toutes leurs créatures ne vous donneraient pas une seconde de repos. Dans cet état, l’âme entend des paroles sublimes qui sortent du fond d’elle-même, des paroles salutaires, d’étonnantes et rares leçons; la sagesse vraie coule en elle; mais elle désire, elle désire! La tempête intérieure de l’amour est une chose qui n’entend pas raison, et il lui faut ce qu’elle demande. Cette tempête mange la chair de l’homme et boit son sang; l’amour est tel alors que, sans aucun travail intérieur, le corps de l’homme se consumerait. Le zodiaque, dans son langage, appellerait cela le signe du Lion... c’est la grande chaleur. Or, le lion est terrible: c’est le roi des animaux. Il vient un moment pour l’âme où le Christ, comme le soleil, entre dans le signe du Lion, et l’ardeur de ses rayons fait bouillonner et brûler le sang du cœur. Or, quand cet amour devient roi, il excède toutes ces mesures, sans se laisser enchaîner par aucune d’elles. Il ignore la mesure, et quelquefois désire la mort, comme moyen d’union. Quelquefois les yeux de l’âme levés, entrevoyant le ciel et Dieu, et la multitude sublime des saints, et la joie et la gloire qui coule par torrent: Il faut donc, dit-il, que je me passe aujourd’hui de cela! Les larmes arrivent, et l’haleine se perd. Ses yeux quittent le ciel, et, tombant sur l’exil, se mouillent de larmes nouvelles, les larmes de l’attente et de l’avidité qui coulent sur les joues de l’homme. Elles ressemblent à un rafraîchissement; elles sont salutaires et même nécessaires à la nature physique, pour protéger les forces contre les violences de l’amour.

DU RAVISSEMENT ET DES RÉVÉLATIONS

Pendant la tempête, on est quelquefois ravi en esprit, au-dessus des sens; alors l’extatique entend des paroles ou voit des symboles qui lui découvrent la vérité et lui annoncent souvent l’avenir. Cette vérité est toujours utile, soit à lui, soit aux autres. C’est ce qu’on appelle visions ou révélations. Quand elles apparaissent sous la forme d’images et de symboles, ce sont habituellement les anges qui, par la vertu de Dieu, les suscitent devant l’homme. Si la révélation est purement intellectuelle, et ne présente avec les mondes créés que d’incompréhensibles analogies, par où Dieu se manifeste dans l’abîme, nous sommes dans l’esprit pur. Cependant nous pouvons encore parler et dire comment les choses se passent. Mais quelquefois l’homme est emporté plus haut que son esprit, non pas cependant en dehors de lui-même, dans l’incompréhensible. Comment voit-il? comment entend-il? Il ne peut plus nous en rien dire. C’est ce qu’on appelle ravissement. Dans cette vue absolument simple, voir et entendre ne sont qu’une chose. Cette action suprême est réservée à Dieu, qui en ce moment touche l’âme sans intermédiaire. Quelquefois un éclair brille dans la nuit noire, et l’esprit est ravi; mais la lumière s’éteint, et l’homme revient à lui. L’action de Dieu est belle, et souvent ceux qu’elle touche deviennent des hommes de lumière. Les tempêtes de l’amour ont encore d’autres effets. Quelquefois une lumière brille, elle vient de Dieu, mais à travers un milieu quelconque. Alors l’âme et l’esprit se dressent vers la lumière; il se fait une rencontre qui est intolérable, à cause de la joie, et quelquefois l’homme en est réduit à rien; c’est ce que j’appelle le transport. Le transport est la joie de laquelle on ne peut pas parler. Ces choses sont inéluctables; quand elles arrivent, il faut les recevoir.

Il est important, dans la vie spirituelle, de connaître, de dénoncer, de flétrir le quiétisme. Les quiétistes restent immobiles, et, pour jouir plus tranquillement de leur repos menteur, ils s’abstiennent de tout acte intérieur ou extérieur. Or leur repos est un attentat contre Dieu, et un crime de lèse-majesté. Le quiétisme aveugle l’homme et le plonge dans cette ignorance, non pas supérieure, mais inférieure à toute connaissance, et l’homme reste assis en lui-même, inerte et inutile; ce repos est simplement la paresse, et cette tranquillité est l’oubli de Dieu, de soi-même et des autres. Cette paresse est exactement le contraire de la paix divine, le contraire de la paix de l’abîme, de cette paix merveilleuse pleine d’activité, pleine d’affection, pleine de désir, pleine de recherche, paix brûlante et insatiable qu’on poursuit de plus en plus après l’avoir trouvée. Entre la paix d’en haut et le quiétisme d’en bas, il y a la même différence qu’entre Dieu et une créature trompée. Épouvantable égarement! les hommes le cherchent eux-mêmes, s’asseoient mollement au fond d’eux-mêmes, et ne poursuivent plus Dieu même par le désir, et ce n’est pas lui qu’ils tiennent dans leur repos trompeur. Voilà la vacance de l’esprit et la paresse du corps, où la nature et l’habitude font descendre, au moyen d’une pente, ces malheureux. Il y a un repos vraiment horrible, celui-là est à la portée des juifs, des païens et des pécheurs les plus ignobles; ils se croient en paix, parce que, séparés de toute activité, ils ont imposé silence à la voix qui gronde dans l’âme. Tout homme qui se livre à un repos sans acte, sans vertu et sans recherche, se perd. Il va à l’orgueil de l’esprit, à la complaisance intérieure, et prend place parmi les incurables. L’homme, quand il s’est persuadé que la recherche de Dieu est contraire à son bonheur, quand il réside en lui-même, mène la vie la plus diamétralement contraire à l’union divine dont nous avons parlé. Toutes les erreurs sont en germe dans ce repos. Comprenez, s’il vous plaît, qu’il s’agit simplement de la chute des anges. Les anges fidèles se sont tournés vers Dieu, chargés de ses dons; ils se sont réfugiés en lui avec toute l’ardeur d’une jouissance active; ils ont trouvé la béatitude, le repos sans fin et sans mensonge. Mais ceux qui, se repliant sur eux-mêmes, se sont demandés le repos à eux-mêmes, ceux-là sont tombés dans le quiétisme. Entre eux et la lumière éternelle la distance s’est interposée; ils ont été précipités dans les ténèbres et dans l’inquiétude qui ne finira pas.

LE QUIÉTISME

Quiconque prend son repos en dehors de l’action, quiconque s’abandonne à une quiétude sans application, tombera dans toutes les erreurs; il se détournera de Dieu pour se replier sur lui-même, et chercher en lui-même le repos. Ce prétendu contemplateur est semblable à un marchand; je parle d’un marchand qui viserait au gain seul. Il n’aime que lui, il est propriétaire et amoureux de sa personne. Parmi les quiétistes, plusieurs mènent une vie rude et sévère. Ils sont prosternés sous des pénitences énormes; mais soyez certain qu’ils pensent aux yeux des spectateurs, et qu’ils voient leur récompense venir de ce côté-là. Tout amour-propre n’a de saveur et de goût que pour lui-même. Quelquefois ces gens obtiennent les vanités qu’ils désirent. C’est Satan qui les leur donne; Dieu les livre au père du mensonge, et ils attribuent à leur sainteté le succès de leurs efforts récompensés par l’enfer. Intérieurement labourés par l’orgueil, ils ont des yeux fermés à la lumière divine. Adhérents à eux-mêmes, assis au fond d’eux-mêmes, quand ils trouvent dans leur immobilité une petite consolation, ils sont transportés d’aise, n’ayant pas même la notion de l’immensité des joies qui leur manquent. Par la pente sur laquelle ils glissent, ils espèrent rencontrer certaines saveurs intérieures, certains goûts, certaines voluptés d’âme; c’est ce que j’appelle la luxure spirituelle. C’est l’amour de la volupté, qui, repliant l’homme sur lui-même, l’arrête au fond de lui en lui disant: Le plaisir est là.

Les hommes, toujours adonnés à la volonté propre, sont intérieurement labourés par l’orgueil de l’esprit; leur vie est contraire à la charité, contraire à l’amour intérieur, contraire à l’esprit de recherche, contraire à l’esprit de désir, contraire à l’insatiabilité de l’homme qui cherche la gloire de Dieu. Car la charité est le nœud de l’amour. De nous à Dieu, c’est elle qui fait le transport entre Dieu et nous, c’est elle qui fait l’union. Mais l’amour-propre n’a de retour que vers lui-même; c’est pourquoi il est condamné à l’isolement. Quelquefois ses actions intérieures ressemblent à celles de l’amour vrai, comme un cheveu ressemble à un cheveu. La distance infinie qui les sépare est dans l’esprit qui les anime. L’amour vrai ne cherche que Dieu et rapporte tout à sa gloire. L’amour-propre ne cherche que lui-même et rapporte tout à lui. L’homme qui tombe de la charité dans l’amour-propre est immédiatement saisi par quatre ennemis: l’orgueil, l’avarice, la gourmandise et la luxure. Ainsi tomba Adam, et en lui la nature humaine. Il y eut de l’avarice dans son appétit de science; il y eut de la gourmandise dans son attrait vers le fruit. Il apprit ensuite ce que c’est que la luxure. La Vierge Marie, qui est le paradis vital, connut des richesses supérieures aux richesses perdues par Adam. L’amour magnifique est Fils de Marie. Elle se tourna vers Dieu avec l’activité d’une charité brûlante; elle conçut le Christ, elle l’offrit au Père, lui et toutes ses puissances, avec une immense libéralité. Les dons de Dieu la trouvèrent toujours chaste. Jamais elle ne les demanda avec avarice, ni ne les reçut avec gourmandise. Quiconque suit sa route est vainqueur de ses ennemis, et arrivera au royaume où la Vierge règne avec son Fils dans la gloire qui ne finira pas.

Il y a une troisième espèce de quiétistes plus pernicieuse que les deux premières. Leur perversité est compliquée, leur vie est une perpétuelle injustice, féconde en erreurs spirituelles. Je demande au lecteur toute son attention. Ces hommes ennemis de Dieu se croient au sommet de la contemplation. Il faut les observer avec soin; leurs paroles et leurs actes les trahissent. Ils prennent leur oisiveté pour la liberté absolue, et parce qu’ils ne sentent intérieurement que le vide, ils se croient unis à Dieu sans intermédiaire.

Au degré suivant, ils se déclarent supérieurs aux commandements et au culte de l’Église, trop élevés en grâce pour accomplir un acte quelconque. Ils craindraient de déranger par l’exercice des plus sublimes vertus cette oisiveté suprême qu’ils adorent au fond d’eux-mêmes. C’est pourquoi, livrés à la passion pure, ils ont renoncé à toute action inférieure ou supérieure. Elle troublerait, disent-ils, la présence de Dieu dans leur âme. Ils sont assis dans le vide, sans zèle, sans vertu, sans louange, sans action de grâce, sans volonté, sans amour, sans prière, sans désir. Les malheureux! ils ne désirent pas, ils ont renoncé à la recherche avide, ils croient avoir tout obtenu. Les malheureux! sous prétexte de liberté, ils ne demandent pas ce dont ils ont besoin. N’ayant plus, disent-ils, ni propriété, ni préférence, ayant dit adieu à toute chose, nous avons obtenu tout ce que les autres sont encore à demander. Dieu même, ajoutent-ils, ne peut plus rien nous donner, ni rien nous enlever. Et, dans la pureté de leur repos, ils se croient dispensés de tous leurs devoirs, comme aussi leur illustre liberté les dispense de toute soumission: ils n’entendent plus la voix de l’Église. Pape, évêque, pasteur, ils sont bien au-dessus de tout cela. Quelquefois le spectre de l’obéissance est encore sur leur visage; mais au fond les actes de l’Église trouvent en eux des révoltés, livrés à une éternelle vacance. Tant qu’on agit, disent-ils, c’est qu’on n’est pas parfait. Vous vous abaissez jusqu’à terre pour ramasser des vertus, c’est que vous ne connaissez pas la pauvreté d’esprit et le loisir intérieur.

Ils se croient soulevés au-dessus des saints, au-dessus des neuf chœurs des anges, en dehors du mérite et du démérite, également incapables de progrès et de péchés; unis à Dieu, disent-ils, quant à l’essence, et réduits à rien quant à la substance, voilà le quiétisme et voilà le panthéisme. Ils déclarent alors pouvoir obéir sans inconvénient à tous les caprices du corps; car l’innocence les a délivrés de la loi. Notre corps, disent-ils, a un caprice; si vous lui refusez ce qu’il demande, vous allez gêner le repos de notre esprit. Donnons au corps tout ce qu’il voudra: autrement notre quiétude risquera d’être troublée.

Et cependant ils se contraignent quelquefois, c’est qu’alors quelqu’un les regarde, et il faut bien se faire admirer.

Dès qu’ils ont un caprice, ils lui obéissent subitement. Veulent-ils quelque chose, immédiatement cela devient licite. J’espère que les quiétistes sont rares; mais je les regarde comme les plus dangereux et les plus incurables des hommes. Plusieurs d’entre eux sont possédés du démon. Ils sont pleins de ruse et de déguisements; mais, armé de l’Écriture sainte, vous les découvrirez facilement, à travers leurs détours et au fond de leur labyrinthe.

L’ADMIRATION

La richesse incompréhensible, la sublimité, la communication libérale et coulante que Dieu a et que Dieu fait ravissent le contemplateur dans le lieu de l’admiration. L’admirateur va surtout vers les courants d’en haut, ces effluves qui tombent de Dieu. Il réfléchit profondément sur l’incompréhensibilité de l’Essence divine; jouissance commune de Dieu et des saints, et sur l’opération immense des personnes divines agissant dans la grâce, dans la gloire, dans la nature et au-dessus, en tout lieu et en tout temps, dans les saints et dans tous les hommes, au ciel et sur la terre, dans tous les êtres raisonnables ou irraisonnables, dans l’esprit et dans la matière, suivant le besoin, la capacité et la dignité de chaque créature. Il contemple le ciel, la terre, le soleil, la lune, les éléments, toutes créatures, les mouvements du ciel, le patrimoine commun des vivants.

Tout cela se donne, Dieu se donne, les anges se donnent. L’âme raisonnable appartient à tout le corps, à tous les membres du corps. Elle est là, partout tout entière. Elle ne peut être divisée que par hypothèses. Les puissances supérieures et les puissances intérieures de l’homme, si prodigieusement distantes, si la raison les regarde, constituent pourtant le même homme dans l’unité duquel sont unis l’âme et le corps. Dieu est dans tous et dans chacun. Tout par lui, tout en lui, tout de lui, le ciel, la terre et toute la nature. Pendant que la réflexion intérieure et profonde se promène sur l’excellence de la nature divine, sur les éblouissants trésors de Dieu, et sur sa magnificence, l’admiration grandit dans le contemplateur, et il arrive à la stupeur, à cause de la sublimité et de la fidélité immense. Avec la foi et l’espérance, émerge du fond de l’homme la joie singulière. Or cette joie pénètre et embrasse, avec toutes les puissances de l’âme, l’unité même de l’Esprit.

L’ATTOUCHEMENT DIVIN

L’avènement du Christ dans l’âme est un contact qui pénètre et émeut l’esprit dans sa plus profonde intimité. Quand les puissances suprêmes de l’âme se sont embrassées au-dessus de la sublimité des vertus, dans l’unité de l’Esprit, la créature sent le doigt qui la touche. L’unité de l’Esprit, où cette veine bondit et bouillonne, est supérieure à la raison mais non pas étrangère à elle. La raison illuminée sent l’attouchement, elle le sent moins que l’amour; cependant elle le sent, sans pouvoir en pénétrer le mode. Car c’est un acte divin, c’est la source de tous les biens possibles; entre Dieu et la créature c’est le dernier intermédiaire.

Mais au dessus, dans le silence sacré de l’Incompréhensible, tremble une certaine clarté, qui est la Trinité très haute.

C’est de là que vient l’attouchement. Le Tout-Puissant vit et règne dans l’Esprit, l’Esprit en Dieu.

LA VISITATION

Le Seigneur, considérant la demeure et le repos qu’il s’est faits à lui-même au fond de nous, considérant l’unité d’esprit opérée par sa grâce et notre ressemblance avec notre type, a résolu de visiter continuellement cette unité superbe, ouvrage de ses mains, et de l’illustrer sans interruption par l’attouchement sublime de son Verbe, et l’épanchement immense de son amour. Car il tient à ses délices; il veut habiter l’esprit touché d’amour. Quand il a obtenu et conquis et créé en nous sa ressemblance, il veut visiter cette image, l’enrichir largement de dons merveilleux, nous ouvrir la route des vertus plus éclatantes qui conduisent à une image plus éclairée. La volonté du Christ est que nous habitions dans l’unité essentielle de notre esprit, et que nous demeurions là où il est, au-dessus des créatures et de leurs excellences, et que nous soyons fixés dans sa richesse, parmi ses trésors; la volonté du Christ est qu’enrichis des trésors et des magnificences célestes, nous demeurions avec lui, dans la plénitude de l’activité. La volonté du Christ est que, parmi les actes les plus pratiques et les plus multipliés de la vie, nous rendions visite continuellement au fond de notre esprit, à notre unité et à notre image divine.

Car à chaque moment de sa durée, dans tous les points qu’embrasse le mot _maintenant_, Dieu naît en nous, le Saint-Esprit procède, armé de tous ses trésors. Offrons aux dons du Seigneur la ressemblance qu’il veut en nous, mais offrons à sa génération sublime l’unité sacrée de notre essence.

SIMPLICITÉ D’INTENTION

Quelle est la route pour aller au-devant du Seigneur? La route de la ressemblance plus parfaite et de l’unité plus jouissante? tout acte de bonté, fût-il imperceptible, si la simplicité d’intention le rapporte à Dieu, augmente en nous l’image divine, et fait abonder sa vie éternelle. La simplicité d’intention rassemble dans l’unité de l’esprit les forces dispersées de l’âme, et unit à Dieu l’esprit lui-même. C’est la simplicité d’intention qui rend à Dieu honneur et louange; c’est elle qui lui présente et lui offre les vertus. Puis se pénétrant et se traversant elle-même, traversant et pénétrant tous les lieux, toutes les créatures, elle trouve Dieu dans sa profondeur. Elle est le principe et la fin des vertus, leur splendeur et leur gloire. J’appelle intention simple celle qui ne vise qu’à Dieu, rapportant toutes choses à Dieu, suivant l’ordre et la vérité. Elle met en fuite toute feinte, toute hypocrisie et duplicité. Dans toute action possible, c’est la simplicité qui doit être retenue, exercée et cultivée par-dessus tout. C’est elle qui place l’homme en présence de Dieu, c’est elle qui lui donne lumière et courage, c’est elle qui le rend vide et libre, aujourd’hui et au jour du jugement, de toute crainte étrangère et vaine. Elle est cet œil simple, dont le Seigneur se souvient, illustrant tout le corps, c’est-à-dire toute sa vie active, et la délivrant du mal. Elle est la pente intérieure de l’esprit éclairé, elle est le fondement de toute sa vie spirituelle. Confiante en Dieu et fidèle à lui, elle embrasse entre ses bras espérance et charité. Elle foule aux pieds la mauvaise nature, elle donne la paix, elle impose silence aux bruits vains qui se font en nous. Elle est la santé des vertus, elle est paix, espérance, confiance, maintenant et au jour du jugement. Par elle nous demeurerons avec grâce et ressemblance dans l’unité de l’esprit, allant au-devant du Seigneur par la route des vertus. C’est elle qui lui offrira toute notre activité vivante, augmentant d’heure en heure notre ressemblance divine.

Et puis, au-delà des intermédiaires et au-delà de nous-même, c’est elle qui nous transportera dans la transcendance de la profondeur où Dieu réside, et qui nous donnera le repos de l’abîme. L’héritage que l’éternité nous a préparé, c’est la simplicité qui nous le donnera.

Toute la vie des esprits, toute leur activité et toute leur vertu consiste, avec la ressemblance divine, dans la simplicité d’intention, et leur repos suprême se passe sur la hauteur, dans la simplicité aussi, dans la simplicité d’essence. Les esprits possèdent à différents degrés vertus et ressemblance; à différents degrés ils possèdent eux-mêmes leur propre essence au fond d’eux-mêmes, suivant leur dignité. Mais Dieu suffit à tous, à tous et à chacun, et, suivant la mesure de son amour, chaque esprit possède une recherche de Dieu plus ou moins profonde, dans sa propre profondeur.

Caché sous cet attouchement, le Christ dit à l’esprit: _Sors de toi-même. Agis dans la profondeur._

Or, cet attouchement très profond invite l’âme et l’attire dans sa propre intimité, aussi intérieurement qu’il est permis à une créature de s’exercer intérieurement. Mais, par la vertu de l’amour, l’esprit se soulève au-dessus des mouvements dans l’unité elle-même, d’où sort en bouillonnant la flamme vive qui le touche. Or cet attouchement a des exigences. Il exige de l’intelligence qu’elle connaisse Dieu dans la clarté qu’il produit. Il exige de l’amour qu’il jouisse de Dieu sans intermédiaire. C’est que l’esprit désire d’un désir suprême naturellement et surnaturellement. C’est pourquoi, se soulevant par la vertu de son regard intérieur, il rentre en lui-même et contemple, dans son propre abîme, le sanctuaire où il est touché. Toute raison et toute lumière vive se sentent ici en défaut et refusent d’avancer. Car la clarté suréminente, d’où l’attouchement tire son origine, aveugle tous les regards créés, étant immense et infinie; et toute intelligence vive, appuyée sur une lumière créée, se conduit comme un hibou sous la splendeur du soleil. Mais voici que l’esprit subit une autre excitation et une autre exigence; c’est Dieu d’une part, et, d’autre part, c’est lui-même qui lui ordonne à lui-même de scruter l’attouchement, de le pénétrer, de l’interroger: Qui es-tu? et qu’est-ce que Dieu? Alors l’esprit se lance à la recherche de l’inconnu, et, poursuivant dans sa source la flamme qui bouillonne en lui, il se livre avec avidité à cette terrible inquisition. Mais il cherche, sans trouver; je ne sais ce que c’est, dit la contemplation.

Il y a de ce côté-là une clarté suréminente que le regard ne rencontre pas sans être saisi, brisé et aveuglé. Cette clarté se comporte avec une hauteur qui domine tout esprit, au ciel et sur la terre. Mais ceux qui, par la profondeur de l’acte interne, ont scruté et percé leur propre abîme, pénétrant jusqu’à son fondement, qui est la porte de la vie éternelle, ceux-là peuvent sentir l’attouchement. Cependant la lumière de Dieu brille dans une telle immensité, que l’esprit en défaillance, incapable de faire un pas en avant, cède, bon gré, mal gré, aux éblouissements de l’incompréhensible. La raison et l’intelligence, restent à la porte. Mais l’amour, qui a été aussi appelé, l’amour, qui a reçu un ordre quoique aveuglé comme les autres, veut absolument avancer; car il a gardé, dans sa cécité, l’instinct de jouir. Aussi, quand l’intelligence, à bout d’efforts, reste dehors, l’amour dit: Moi j’entrerai!

DE LA FAIM INSATIABLE

L’âme humaine est capable d’une faim sans assouvissement. C’est l’amour avide, l’amour béant, l’aspiration de l’esprit créé vers le bien incréé. Quand l’esprit est touché, touché par le désir, quand il a reçu de Dieu une invitation qui est un ordre, il faut absolument qu’il touche ce qu’il aime. De là une insatiable avidité qui ne peut jamais embrasser et tenir. Les hommes qui vivent ainsi sont les plus pauvres entre les hommes. Ils mangent, ils boivent, ils ne peuvent pas se rassasier ou se désaltérer. Ils ont faim à jamais, car le vase créé ne peut pas contenir l’Incréé. Le désir est là, ardent, éternel; mais Dieu est plus haut que lui, et les bras levés du désir n’atteignent jamais la plénitude adorée. Dieu donne alors à l’âme une table bien servie; il y a sur cette table des richesses connues seulement de celui qui les goûte: mais il y a un plat qui manque toujours, c’est celui qui contiendrait la jouissance ravissante. C’est pourquoi la faim va toujours en augmentant. Sous le contact divin, des torrents de délices coulent dans l’âme, et le goût spirituel éprouve ce que l’esprit ne peut pas inventer. Cependant, comme ces jouissances sont éprouvées dans les domaines de la créature, dans les régions inférieures à Dieu, la faim va toujours en augmentant. Tous ces transports ne font que l’exciter. Quand Dieu donnerait tout à cette âme, tout excepté lui-même, il ne l’assouvirait pas. C’est son doigt qui a fait ce désir: plus l’attouchement a été fort, plus le désir est terrible. Telle est la vie de l’amour dans son opération transcendante, qui surpasse la raison et l’intelligence. Si votre amour est allumé au contact de l’amour divin, la raison ne peut plus rien, ni pour ni contre vous. Autant que je puis comprendre, l’homme ainsi touché ne sera pas facilement séparé de Dieu. Et pourtant le flux de l’amour vers nous, notre reflux vers l’amour, tout cela peut être rangé parmi les créatures: c’est pourquoi tout cela peut augmenter encore.

LE COMBAT

Les chocs de l’amour mettent en présence deux esprits: l’esprit de Dieu et le nôtre. C’est alors que la lutte s’engage. Notre esprit s’incline comme on fait quand on va plonger; il vise à Dieu et veut l’atteindre. Le mouvement d’amour a eu pour complice l’acte secret du Dieu visé. Or le choc se fait dans la profondeur: la blessure que reçoivent les combattants est d’une intimité épouvantable. Les deux combattants se lancent des éclairs qui embrasent leur force ardente, et l’ardeur de leur combat augmente l’avidité de leur amour. Ils se fondent tous les deux. L’esprit de Dieu donne, le nôtre rend; la force de l’amour naît de ce mouvement double. Ce flux et ce reflux font rejaillir sur elles-mêmes les sources de l’amour. Ainsi le contact de Dieu et la fureur de notre désir se réunissent quelque part dans une simplicité. L’esprit, occupé et possédé par l’amour, arrive, par d’incroyables oublis, à ne plus se souvenir que de son possesseur. L’esprit brûle, et quand il a plongé dans l’abîme de celui qui touche, voyant son désir et son avidité surpassés par sa situation, il assiste à sa propre défaillance. Réunissant ses forces dans un effort suprême, il trouve dans la profondeur de son activité la force de se changer lui-même en amour; alors le sanctuaire intime de son essence créée, où commence et finit son activité terrestre, est dans sa main; il domine le monde multiple de ses vertus et de ses puissances.

Ainsi l’amour se possède lui-même; mais sa hauteur devient la racine et le fondement de nouvelles vertus et puissances.

LE COMBAT

(SUITE)

Quand notre esprit et l’amour se sont rencontrés, nos forces les plus hautes ne sont plus capables d’être maintenues par nous en nous. La clarté incompréhensible de Dieu et un amour immense qui domine l’esprit, a touché nos forces sensitives. C’est pourquoi notre âme, encore invitée à l’action, se dresse avec un désir plus haut et plus profond que tout à l’heure. Mais plus l’avidité est intérieure et sublime, plus rapidement elle se consume et s’épuise dans l’acte de l’amour; on dirait qu’elle va mourir, et la voilà qui s’enflamme pour un embrassement nouveau. J’appelle ceci la vie éternelle. L’esprit avide et affamé s’élance vers Dieu, comme pour le dévorer. Mais c’est lui qui entre dans la bouche béante de l’Infini, et, vaincu dans celle bataille, il s’envole au-dessus d’elle pour s’unir au vainqueur. Car les forces suprêmes s’embrassent dans l’unité de l’esprit.

Ici l’amour est dans son essence, plus haute que son exercice. Voici la source d’où la charité coule avec toutes les vertus. L’âme sort d’elle-même, se répandant sur le monde, armée de la charité et de toutes les vertus; elle rentre en elle-même, avide de goûter Dieu, fidèle dans les deux mouvements à la simplicité de l’amour.

Tu vois cependant que tout ceci se passe dans un domaine inférieur à la Divinité elle-même; c’est l’exercice le plus profond qui soit au monde. Mais la contemplation pure a des montagnes plus hautes.

DIEU ET L’ESPRIT

RENCONTRE ESSENTIELLE

L’âme et Dieu sont en présence.

Je demande ici au lecteur son attention. L’union de l’esprit humain se fait avec Dieu dans l’intimité intérieure et dans l’activité extérieure. Selon l’intimité de la profondeur, l’esprit va au-devant du Christ et l’embrasse sans intermédiaire, car il s’est présenté nu. Car cette vie que nous vivons au fond de nous, et qui ressemble admirablement à notre type éternel; cette vie ne connaît pas les mesures de distance. C’est pourquoi notre esprit, selon la profondeur la plus intime et la plus élevée, reçoit incessamment dans sa nature nue l’impression et la lumière divine de son exemplaire éternel. Il est l’habitation perpétuelle de Dieu, et Dieu, qui occupe toujours son temple, y arrive continuellement. Il le visite dans tous les moments par l’irradiation d’une splendeur nouvelle. Quand Dieu arrive, c’est que déjà il était présent; là où il est, c’est là qu’il arrive; là où il arrive, c’est là qu’il était; là où il ne fut jamais, là jamais il ne vient. L’accident et le changement sont pour lui des inconnus. Quand il vient en vous, c’est que déjà vous étiez en lui, car il ne sort jamais de lui-même. Ainsi l’esprit possède Dieu dans la nudité de sa substance, et Dieu l’esprit. Il vit en Dieu, et Dieu en lui. Sur le haut de sa hauteur, l’esprit est capable de la lumière divine et des dons les plus inouïs. Par la lumière de son type, qui resplendit au fond de lui-même, au sommet de son unité, l’esprit plonge et s’abîme dans l’essence divine, où il rencontre, avec son éternel exemplaire, sa béatitude éternelle. Il n’en reste pas moins constitué dans son être créé, par la très libre volonté de la Trinité très sainte, prêt à se répandre au dehors, comme toutes les créatures, avec toute sa personnalité. C’est par là qu’il imite la génération du Verbe.

L’image de la Trinité et de l’Unité subsiste vivante et ardente en lui. Son essence créée reçoit l’impression de son exemplaire éternel, comme un miroir très fidèle reproduit l’image d’un objet, et, recevant toujours la lumière, renouvelle à chaque instant le portrait qu’il porte en lui. L’esprit, dans l’union divine, ne s’appuie ni sur lui-même ni sur aucune vertu propre, mais demeure en Dieu, dépend de Dieu et se rapporte à Dieu comme à sa cause éternelle.

DIEU ET L’ESPRIT

RENCONTRE SURNATURELLE

Si le lecteur a bien compris ce qui précède, il pourra facilement s’élever plus haut. Dans cette unité, dont j’ai déjà dit quelques mots, l’esprit humain peut rencontrer un mode d’activité inférieure à lui-même, identique à son essence et à sa personnalité propre. Ceci est le fond de l’abîme où roule la source des forces suprêmes, c’est le principe et la fin des actions de la créature opérées par elle, en elle et au-dessus d’elle. L’unité, considérée en soi, réside au-dessus des actes qui s’accomplissent par elle; mais toutes les forces de l’âme, dans l’éminence de leurs opérations, reçoivent puissance et vertu quand elles touchent ce fond, cette origine, cette source, qui est l’essence même de l’esprit. C’est dans cette unité que l’esprit de l’homme rencontre par sa grâce et sa vertu la ressemblance divine, ou la dissemblance par le péché mortel. La ressemblance divine est fille de la lumière déiforme; sans celle-ci l’union surnaturelle est absolument impossible. Il y a en nous une certaine image naturelle de Dieu: c’est une ombre quelconque d’unité, c’est une ressemblance admissible, mais tout à fait insuffisante. Sans la ressemblance qui vient de la grâce, la damnation éternelle nous attend. Dès que Dieu nous voit habiles à recevoir sa grâce, sa bonté libre est prête à nous conférer le don qui nous donne sa ressemblance. Notre aptitude à recevoir sa grâce dépend de l’intégrité intérieure avec laquelle nous nous mouvons vers lui. Au moment même de notre mouvement, le Christ vient à nous avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec ses dons ou au-dessus d’eux. Nous aussi, nous nous précipitons en lui et vers lui avec ou sans intermédiaires, c’est-à-dire avec nos puissances ou au-dessus d’elles. Or lui-même, nous apportant ses dons et se donnant lui-même, nous imprime sa ressemblance, nous absout et nous délivre. A l’instant de la délivrance, l’esprit se plonge dans la jouissance de l’amour.

Et voici la rencontre, l’union surnaturelle et sans intermédiaire dans laquelle la béatitude consiste. En vertu de l’amour et de la bonté libre, donner est chose naturelle à Dieu; mais, quant à nous, dans notre spécialité humaine, recevoir est un accident. Étrangers que nous sommes et dissemblables, il nous faut une force au-dessus de notre nature pour conquérir similitude et union.

POSSESSION DE DIEU

AU-DESSUS DES IMAGES

Or cette rencontre, cette unité que l’esprit d’amour poursuit et possède en Dieu sans intermédiaire dans le saisissement de l’essence, excède et dépasse toute intelligence, à moins que l’intelligence, sortant d’elle-même, n’ait suivi la lumière aux lieux où tout est simple. La jouissance de l’unité nous transporte dans la paix au-dessus de nous-même et de toutes choses. De cette source coulent tous les biens, naturels et surnaturels; mais l’esprit d’amour se repose au-dessus des biens, dans leur source. C’est un désert où il n’y a que Dieu, Dieu et l’esprit unis ensemble. Dans cette unité nous sommes reçus par le Saint-Esprit, et nous recevons le Saint-Esprit, et avec lui le Père et le Fils, car la Divinité est incapable de division. Or l’esprit avide de jouissance, qui tend au repos en Dieu au-dessus des images, obtient et possède au-dessus de la nature, dans l’existence essentielle, tout ce qu’il a jadis obtenu et possédé naturellement.

Ceci est l’expérience commune des saints. Mais ils passent leur vie sans apprécier et pénétrer la nature de leur bonheur, s’ils n’ont trouvé au fond d’eux-mêmes la délivrance des créatures et l’illumination de l’esprit. Au moment même de sa conversion, l’homme est saisi par la main de Dieu, dans la pointe de son esprit, pour être transporté dans la paix éternelle. Recevant la grâce, il reçoit une certaine ressemblance divine dans le fond le plus intime de ses puissances; tel est le principe de toutes ses grandeurs futures. Or cette ressemblance, qui sauvegarde la paix de l’unité, ne peut lui être ravie que par le péché mortel.

LE RENDEZ-VOUS SUR LA MONTAGNE

L’irradiation immense de Dieu, fondue dans la lumière qui ne se laisse pas embrasser, mais qui laisse couler la source vive des dons et des vertus, cette irradiation pénètre notre esprit dans les profondeurs les plus secrètes par une clarté incompréhensible, pleine d’ombre et de jouissance. Au sein de cette clarté l’esprit s’abîme dans la paix, dans la paix sans fond ni mesure, qui ne peut être connue de personne que d’elle-même. Si la paix sublime pouvait être connue et conçue, elle tomberait sous nos mesures. Si elle tombait sous nos mesures, elle serait incapable de nous combler, et la paix se convertirait pour nous en une inquiétude éternelle.

La pente de l’amour simple et immense produit en nous la jouissance; or l’amour est un abîme, et le fond de l’abîme n’existe pas. Or l’abîme appelle l’abîme; l’abîme de Dieu appelle les élus de l’unité. Or cette invocation suprême, cet appel au fond de l’abîme qui crie et dit: Venez, ressemble à une immense effusion de lumière essentielle. La lumière essentielle nous embrasse et nous attire, et nous coulons dans la ténèbre, dans la ténèbre immense de Dieu.

Unis à l’esprit de Dieu, nous recevons la puissance d’aller avec Dieu au rendez-vous que Dieu donne, et nous posséderons avec lui et en lui salut et béatitude.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

PREMIÈRE ACTION

Le rendez-vous de Dieu a trois actes principaux. Quelquefois l’homme intérieur, transporté au-dessus de ses puissances sur la hauteur de la simplicité, se regarde jouir intérieurement. C’est le rendez-vous immédiat. Tout à coup du fond de l’unité divine sort un éclair qui frappe sur lui, et l’éclair est la face de la ténèbre, la face de la nudité, la face du _rien_ sublime. L’homme s’en va errant dans la ténèbre où il est enfermé, et il perd sa nature, et il vagabonde dans les détours de la nuit noire.

Dans la nudité, il est destitué de sa lumière propre et de la clarté de ses yeux, pénétré par la splendeur simple, imprégné, transformé.

Dans le rien, il se trouve en défaut vis-à-vis de ses puissances.

Surmonté avec tous ses actes par l’opération immense de Dieu, il triomphe de son vainqueur par l’unité d’esprit dont le secret lui est livré. Dans l’union intime, il parvient à la saveur spirituelle, à la possession trois fois sublime, et, se plongeant en Dieu, il s’enivre de délices dans l’existence essentielle. Or les torrents de délices font couler dans le point central des puissances de l’homme une plénitude d’amour sensible, et de cette plénitude la saveur pénétrante atteint la vie physique elle-même et coule dans les membres de l’homme. Par cette effusion, l’homme intérieur demeure frappé, surmonté, stupéfait; la substance lui échappe. Dans la profondeur de lui-même, dans son âme et dans son corps, il sait et il sent une clarté singulière et pénétrante, pleine de saveur et de délices.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

DEUXIÈME ACTION

L’homme intérieur s’est tourné vers Dieu pour adorer, pour s’offrir, pour brûler sur le grand autel. Dieu vient au rendez-vous avec ou sans intermédiaire. Il apporte le don de sagesse. La sagesse est la source de toutes les vertus. Elle est l’instigatrice de toute perfection; elle ébranle, elle pousse l’homme extérieur vers toute activité extérieure et féconde. Mais cette même sagesse embrase l’homme intérieur d’un feu si grandiose, que les dons de Dieu ne l’assouvissent plus. En cet état tout ce que Dieu peut apporter, en dehors du don de lui-même, paraît à l’homme étroit, mesquin, et son désir augmente, et son impatience grandit.

L’homme sent alors au fond de lui-même un point central, principe et fin de toutes vertus. Dans ce point central il les offre toutes à Dieu C’est dans ce point que vit l’amour. Or la faim et la soif grandissent si démesurément, qu’il se sent défaillir par la vertu du ravissement. Or, chaque fois qu’il reçoit au fond de lui la foudre de Dieu, il est embrasé et incendié par un contact nouveau. Il meurt dans la vie, et ressuscite dans la mort. C’est une ardeur tendre qui obtient la ressemblance et qui aspire à l’unité. Et la faim et la soif se renouvellent à chaque instant. Cette action est plus utile et plus sûre que la précédente. L’activité ardente du désir et de l’amour est le principe de la paix suprême. L’activité précède, accompagne et suit la paix. Elle est l’exercice nécessaire.

Sans les actes de la charité, nul ne peut obtenir Dieu ni conquérir l’amour, ni garder l’amour conquis. Mais le repos et le retard qu’on prendrait dans la créature est l’empêchement de l’homme spirituel. Dieu seul peut satisfaire la faim qui le dévore.

QUELQUES DÉTAILS SUR LE RENDEZ-VOUS

TROISIÈME ACTION

Les deux premières actions produisent la troisième, qui est la vie intérieure exerçant la justice. Dieu, venant au rendez-vous avec ou sans intermédiaire, exige de nous deux choses: activité, jouissance. Ces deux forces, loin de se gêner, se confirment et se corroborent. Dans l’activité et dans la paix consiste la vie de l’homme intérieur; il est tout entier dans l’une, et tout entier dans l’autre, indivisiblement. Tout entier en Dieu, il jouit de la paix profonde; tout entier en lui-même, il produit toutes les actions de l’amour. Dieu lui ordonne de renouveler constamment ces deux mouvements de vie: et la justice l’engage à donner ce que Dieu demande. A chaque irradiation divine l’esprit répond par un mouvement plein d’activité et plein de jouissance. Et toutes ces vertus actives prennent dans ce mouvement une seconde naissance, et l’abîme de la paix prend dans le même mouvement une nouvelle profondeur. Par le même acte Dieu donne ses trésors et se donne lui-même; par le même acte l’esprit fait oblation de toute sa vie extérieure et de toute sa substance. Par irradiation de Dieu pour la jouissance de l’homme, l’esprit fondu d’amour s’écoule dans le Seigneur, et le ravissement le transforme en joie. L’intelligence et la sagesse impriment sur lui leur touche active; il est illuminé, embrasé. Mais il meurt de faim, il brûle de soif, car le pain des anges est devant lui. Il travaille, parce qu’il est en vue du repos. L’exilé contemple sa patrie. Il voit, au fort de la mêlée, la couronne du vainqueur. La consolation, la paix, la joie, la splendeur et l’abondance, toute splendeur, toute lumière dépourvue de nombre et de mesure; tout cela est à la portée de ses regards. La béatitude lui est montrée sous des espèces spirituelles. Le doigt de Dieu, montrant le bonheur, entretient l’amour au milieu de l’activité humaine. Le juste, qui a fondé sa vie sur la paix et sur l’action, élève un monument éternel; cependant, après cette vie, il sera ravi vers de plus hautes sublimités. Il s’approche de Dieu, armé d’un amour intime et d’une action continuelle. Il se plonge en Dieu, armé d’une jouissance sans remords et sans peur. Plongé en Dieu, il se donne à toutes les créatures, plein d’activité, de vertu, de justice et d’amour universel. Quiconque n’unit pas dans sa vie la paix et l’activité ne connaît pas la justice; quiconque unit le repos et l’activité est en sûreté. Le juste est semblable à un miroir à deux faces, recevant deux sortes d’images. En haut, il reçoit Dieu et les dons de Dieu; en bas, les images et les espèces des objets. Celui-là peut rentrer en lui-même et se livrer hardiment aux devoirs de la justice.

Mais l’homme, en cette vie, est bien loin d’être immuable. Il sort de lui-même sans nécessité, et se livre très souvent aux choses du dehors, appelé par les sens, et non conduit par la lumière. Il tombe ainsi dans le péché véniel. Or le péché véniel dans la vie d’un contemplateur, c’est une goutte d’eau froide dans une fournaise ardente.

DE LA LUMIÈRE DIVINE

Notre Père, qui êtes aux cieux, est le Père des lumières; il est celui qui veut qu’on voie. Aussi, sans interruption et sans intermédiaire, il profère en nous son Verbe unique et éternel, une seule parole, la parole de l’abîme. Dans cette parole il s’exprime lui-même et exprime toutes choses.

S’il fallait traduire cette parole dans la langue humaine, je dirais qu’elle sonne à peu près de cette manière:

Me voici!

Regarde!

Or c’est la génération de la lumière éternelle, où toute béatitude est vue et contemplée.

La contemplation dont je parle ici a trois conditions: il faut une âme réglée et parée par l’exercice pratique de la vérité et de la justice; toutefois cette pratique extérieure doit aider l’âme, et non la surcharger. Celui-là seul est apte à la contemplation, qui n’est esclave de rien, et pas même de ses vertus. Il faut en outre adhérer à Dieu par l’activité de l’amour; il faut un feu blanc, ardent, inextinguible; l’ardeur qui brûle ouvre l’esprit. Il faut enfin, sans confusion de substance et dans le sens où je le dis, il faut se perdre dans la ténèbre sacrée, où la jouissance délivre l’homme de lui-même, et ne plus se retrouver suivant le mode humain. Dans l’abîme de la ténèbre où l’amour donne le feu de la mort, je vois poindre la vie éternelle et la manifestation de Dieu. Là naît et brille une certaine lumière incompréhensible qui donne sur la vie éternelle, et nous commençons à distinguer quelque chose. Or la lumière est donnée dans la simple essence de l’esprit, où l’homme la reçoit, au-dessus des dons, dans le vide où la jouissance l’a délivré de lui-même. Et cela dans toute la mesure dont la créature est capable. Or la lumière ténébreuse, où l’esprit contemple tout ce que le désir peut concevoir, est telle par son immensité, que le contemplateur, dans le fond où il se repose, ne voit plus et ne sent plus rien que la lumière elle-même, une certaine splendeur incompréhensible. Bienheureux les yeux qui voient ainsi.

L’ARRIVÉE DE L’ÉPOUX

Quand nous avons ouvert les yeux dans la lumière profonde, nous devenons capables de contempler dans la joie l’éternelle arrivée de l’Époux. Quelle est-elle? je vous en supplie. C’est une génération incessante, et une illustration sans défaillance. L’abîme d’où la clarté sort est fécond et vivant; lui-même il est clarté. La manifestation de la lumière intérieure se renouvelle dans l’intimité du sanctuaire. Je ne vois autre chose ici qu’un regard éternellement tendu vers la lumière, grâce à elle, par elle et en elle. L’Époux vient avec ses trésors; mais tel est le mystère des rapidités divines, qu’il arrive continuellement; il arrive toujours pour la première fois, comme si jamais il n’était venu. Car son arrivée, indépendante du temps, consiste dans un éternel MAINTENANT, et un éternel désir renouvelle éternellement les joies de l’arrivée. Les délices qu’il apporte sont immenses et infinies, puisqu’elles sont lui-même; les yeux de l’esprit s’ouvrent pour regarder la face de l’Époux, et la portée du regard s’agrandit et franchit la limite. Le regard fixe de l’esprit persévère tendu sur le mystère de Dieu.

La capacité de l’âme, dilatée par l’arrivée de l’Époux, semble sortir d’elle-même pour passer, à travers les murs, dans l’immensité de Celui qui arrive. Et ainsi il se passe un phénomène que voici. C’est Dieu qui, au fond de nous, reçoit Dieu venant à nous, et Dieu contemple Dieu. Dieu! en qui consiste le salut et la béatitude.

LA SORTIE DE L’ESPRIT

_Sortez._ C’est Dieu qui parle. Il a dit: Me voici. Maintenant il dit: _Sortez._ Il parle dans l’ombre à l’esprit qui fond et qui s’écoule. Sortez, allez-vous-en vers la contemplation; allez-vous-en vers la jouissance divine. Les richesses immenses que Dieu a par nature, nous pouvons les avoir par la vertu de l’amour, par sa résidence en nous, par notre résidence en lui, par la grâce de l’Esprit saint, en qui le désir est assouvi, quel qu’il soit. C’est par la vertu de cet amour immense que nous possédons la joie de mourir à nous-mêmes et de sortir de notre prison, fondus dans l’océan de l’essence et dans la ténèbre brûlante. C’est là que l’esprit, dans l’embrassement de la Trinité, habite la suressence, se repose, agit et jouit. Le Père est dans le Fils, le Fils dans le Père, portant toute créature. La relation personnelle de Père, la relation personnelle de Fils, se distingue dans l’unité féconde de la nature divine. Activité éternelle sans commencement ni fin, principe sans principe. Le Père se contemple lui-même pleinement et parfaitement dans l’abîme de sa fécondité, et voici que, par l’acte même de se comprendre, il engendre une autre personne, le Fils, son Verbe éternel. Le type de toutes les créatures, qui n’étaient pas encore sorties du néant, résidait éternellement dans l’Éternel engendré, et Dieu les voyait et les contemplait dans leur type, mais en lui-même. Car il n’y a rien en Dieu qui ne soit Dieu. Cette vie éternelle que nos types possèdent sans nous en Dieu sont, je pense, notre raison d’être essentielle. Elle est la cause de notre création. Notre essence créée est un effet qui demande à rejoindre son principe. Cet Être éternel que les types possèdent en Dieu, cet Être éternel est Dieu; il persévère éternellement. Dieu se contemple d’un simple regard, sans avant ni après, dans un maintenant éternel. Or la sagesse de Dieu est la splendeur du Père et le type éternel des êtres, sur lequel sont dessinées les créatures au jour de leur création. Dieu se voit et voit tout dans son Verbe comme dans un miroir. La Trinité nous a créés à son image, d’après l’exemplaire éternel de nous-mêmes, qu’elle possédait dans son sein, avant que le monde fût. C’est pourquoi Dieu veut que, délivrés de nous-mêmes et introduits dans la lumière éternelle, nous tendions les bras vers le type divin, qui est le nôtre, qui est notre exemplaire, qui est notre raison d’être, et que nous le possédions dans l’éternelle activité et dans la jouissance éternelle. Le sein du Père est la source de l’être. La splendeur du Père est la génération du Fils; tous les types sont manifestés au regard du Père. Tout ce qu’il a et tout ce qu’il est, le Père le donne au Fils, excepté la relation personnelle de Père, qui est particulière à lui et éternellement incommunicable. Tout ce qui est caché et latent dans l’unité du Père parvient à la lumière dans la génération du Fils. Notre type réside éternellement dans l’ombre sacrée; mais une immense lumière nous révèle et nous manifeste en Dieu. Or, l’effort de la contemplation, c’est l’effort du contemplateur vers son type éternel. Volant de clartés en clartés, il aspire, les bras tendus, à rejoindre cet exemplaire incréé, d’après lequel il a été créé. Il s’élève au-dessus de lui-même pour monter vers son modèle. Or cette contemplation est une sublimité féconde. Cette possession de soi, cette liberté absolue ouvre à l’homme, avide de perfection, des horizons inespérés. L’homme reste en lui, actif et libre, dans le plein exercice des vertus; mais la contemplation a un acte extérieur plus haut que toute vertu et que toute dévotion: c’est l’acte par lequel elle se possède. La contemplation superessentielle possède, d’une certaine manière, la couronne vers laquelle elle aspire. Si nous étions délivrés de notre misère, il est clair que, plus aptes à recevoir la lumière dans notre substance créée, nous serions irradiés et pénétrés par la gloire de Dieu avec une magnificence dont nous ne nous doutons pas.

La mesure transcendante qui passe toute mesure est la seule mesure que connaisse l’esprit, quand, sorti de lui-même, il s’en va, par la vertu de la lumière transformante, dans les domaines sublimes de l’éternelle contemplation. Quand l’amour s’est laissé ravir au-dessus de sa substance créée par la jouissance transcendante, il trouve et goûte sur la montagne les magnificences et les délices que Dieu fait rouler dans les sanctuaires intimes de la vie, imprimant sur l’âme ravie une certaine image de sa majesté.

DE L’EMBRASSEMENT

Quand le contemplateur intime a remonté vers son type éternel, quand, par la voie du Fils, il a obtenu le sein du Père, illustré maintenant par la vérité divine, il reçoit à toute heure une nouvelle naissance divine, car il ressemble à la lumière. Quelque chose de suprême, comme l’embrassement de Dieu, le place sur les hauteurs de la béatitude. Le Père se tourne activement vers son Fils, vers la Sagesse éternelle: Lui, principe et source de tous les êtres, il se tourne avec tout ce qu’il porte en lui; le fils avec tout ce qu’il porte en lui, avec le monde des vivants, se retourne vers le Père qui l’a engendré; de leur mutuel embrassement procède le Saint-Esprit, qui est leur amour, qui vit avec eux deux dans l’unité de l’essence. Or l’amour actif et jouissant de la Trinité a de tels embrassements, de telles opulences et de telles pénétrations, que le silence des créatures est absolu ici. Les prodiges de l’Incompréhensible, qui sont contenus dans cet amour, écrasent et excèdent toute intelligence créée. Or, si l’amour est transporté dans le lieu où les prodiges sont embrassés et goûtés sans étonnement, l’esprit, bien plus haut que lui-même, consomme avec le Seigneur le mystère de l’union, et dans l’unité du fond vital, en possession de lui-même et revêtu de son type éternel, il contemple et goûte sans mesure, par des procédés divins, les trésors que Dieu est lui-même.

Les délices de l’embrassement divin sont renouvelés au fond de nous par une activité qui ne se relâche jamais: c’est l’embrassement de l’amour dans une complaisance mutuelle et éternelle. C’est un renouvellement qui se fait à toute heure dans le nœud de l’amour. Toutes choses sont contemplées actuellement par le Père dans l’éternelle génération du Fils; toutes choses sont actuellement aimées par le Père et le Fils dans l’éternelle procession de l’Esprit. Or l’embrassement du Père et du Fils est actif par excellence; c’est dans cet embrassement que nous sommes étreints par la vertu de l’Esprit, au fond de l’éternel amour. Or ce baiser et cet embrassement est une activité qui jouit d’elle-même au fond d’un abîme sans fond.

L’abîme de la divinité, qui n’a pas de mesure, est une ténèbre sacrée qui comprend, embrasse et surpasse toute propriété dans le magnifique embrassement de l’unité essentielle; le mystère de la jouissance s’accomplit dans la profondeur sans nom. Le transport de la jouissance est une certaine immersion dans l’unité essentielle, où tous les noms de Dieu, où toutes les lumières qui brillent dans le miroir de la vérité divine s’écoulent dans la simplicité sans nom de l’essence, où les mesures sont inconnues. Voici l’inépuisable et inscrutable simplicité de l’abîme. C’est ici que toutes choses sont embrassées dans la jouissance béatifique.

Mais l’abîme lui-même n’est embrassé par rien, si ce n’est par l’unité essentielle. Je ne parle plus ici des personnes divines, ni de tout ce qui est vie en Dieu. Je parle de l’embrassement de l’amour; c’est l’éternel repos dans l’effusion de la jouissance fondante. Les esprits doués du dévouement intime ont choisi cet asile pour s’y reposer éternellement. Et voilà le silence caligineux où tous les esprits d’amour se sont en quelque façon perdus. Et nous, si nous avons agi pour nous préparer, délivrés de notre prison, nous naviguerons dans l’océan de la Divinité, sans qu’aucune créature nous soit obstacle ou gêne. Puissions-nous, par la vertu de l’Amour divin, qui n’a jamais méprisé les prières d’un mendiant, obtenir la possession de Dieu, la contemplation claire de la Trinité divine, et la jouissance sublime de l’unité essentielle. Amen.