Chapter 3 of 6 · 22231 words · ~111 min read

LIVRE TROISIÈME

LES VERTUS

L’HUMILITÉ

Quand l’homme considère, au fond de lui-même, avec des yeux brûlés d’amour, l’immensité de Dieu, sa fidélité, quand il songe à son essence, à son amour, à ses preuves d’amour, à ses bienfaits, qui ne peuvent rien ajouter à son bonheur; quand l’homme ensuite, se regardant lui-même, compte ses attentats contre l’immense et fidèle Seigneur, il se tourne vers son propre fond avec une telle indignation et un tel mépris de lui-même qu’il ne sait plus comment faire pour suffire à son horreur. Il ne connaît pas de mépris assez profond pour se satisfaire. Il sent que celui qu’il mérite est plus grand que celui auquel il pense. Il tombe dans un étonnement étrange, l’étonnement de ne pas pouvoir se mépriser assez profondément, et il reste indécis, devant la défaillance de ses forces. Dans cette perplexité, ce qu’il y a de mieux à faire, c’est de se plaindre à Dieu, son Seigneur et son ami, des forces de son mépris, qui le trahissent et ne le mettent pas aussi bas qu’il le voudrait. Il se résigne alors à la volonté de Dieu, et s’abandonne avec toutes les créatures, et, dans l’abnégation intime, il trouve la paix véritable, invincible et parfaite, celle que rien ne troublera. Car il s’est précipité dans un tel abîme, que personne n’ira le chercher là.

Mais tout n’est pas fini. L’humilité est capable d’une bien autre noblesse et d’une bien autre profondeur.

L’humilité, dit Gilbert, a une telle propension vers les abîmes que le repos lui est impossible, tant qu’elle n’a pas trouvé le fond où la joie est située. Le fond, c’est l’absence de toute propriété mauvaise. Mais, tant que nous sommes sur la terre, nous avons toujours quelque chose à déposer, quelque vêtement à dépouiller. Nous avons donc à aspirer toujours vers une plus profonde profondeur. Nous avons à obtenir de nous-même quelque défaillance inouïe, non quant à l’essence, mais quant à l’estime. Si quelqu’un affirmait d’avoir trouvé le fond, c’est d’être noyé dans l’humilité, je ne le démentirais pas.

Il me semble pourtant qu’être plongé dans l’humilité, c’est être plongé en Dieu, car Dieu est le fond de l’abîme, au-dessus de tout et au-dessous de tout, suprême en altitude et suprême en profondeur.

C’est pourquoi l’humilité, comme la charité, est capable de grandir toujours. Le fond de l’abîme n’est pas à la portée de nos mains. Tant que nous sommes ici, nous devons aspirer vers quelque profondeur nouvelle, convaincus que l’abîme n’a pas dit son dernier mot.

En face de Dieu, puisqu’il est trop immense pour être honoré dignement par nous, nous devons éprouver, dans l’acte de l’adoration, la volupté de l’impuissance.

Quand chaque homme rendrait gloire à chaque instant, autant que tous les hommes et tous les anges réunis, l’esprit d’adoration ne serait pas encore satisfait. Mais l’humilité, si nous réussissons à nous abîmer en elle, nous donne une sorte de contentement. Ayant trouvé Dieu dans l’abîme, nous satisfaisons à sa Majesté, en compagnie de sa profondeur.

Ayant trouvé l’union divine, non pas l’unité de nature ou d’essence, mais l’union qui est le don de l’abîme, l’union qu’on trouve quand on est noyé, nous goûtons les défaillances que fait l’humilité, et nous roulons en Dieu qui est le fond du fond.

Quand nous sommes si profondément plongés en Dieu, que donner et recevoir deviennent pour nous des mots presque inintelligibles, alors nous commençons à être satisfaits de la défaillance.

Puisqu’un fond humble est le vase qu’il faut, très pur et très solide, le vase capable de la grâce, et que Dieu veut la verser là, je vous conjure, je vous conjure d’être humble. L’humilité est si précieuse qu’elle obtient les choses trop hautes pour être enseignées, elle atteint et possède ce que la parole n’atteint pas. Elle est la rédemptrice de la charité violée. Après le péché, toujours innombrable, et quelquefois ignoré du pécheur, l’humilité du pécheur a de merveilleuses aptitudes pour la réconciliation. Sa science et sa confession arrachent à Dieu l’indulgence. L’humilité est à égale distance du désespoir et de l’enflure. Elle ne sait ce que c’est que la dispute des opinions. Elle cacherait sa gloire; mais elle la montre, si Dieu l’y pousse, ou si l’intérêt des hommes l’exige. Saint Paul montra la sienne. Mais ce fut un sacrifice. La pente de l’humilité incline vers les secrets. L’humilité est la conservatrice de la grâce. Elle nous fait ce grand présent: au moment où elle nous grandit, et dans la mesure où elle nous grandit, elle nous donne la faculté de nous indigner contre notre petitesse. Êtes-vous parvenu au sommet de l’esprit? vous avez peut-être gardé sur la hauteur les imperfections du premier degré, et l’humilité vous dit: As-tu atteint le premier degré? toute ascension a l’humilité pour condition et pour loi. Tout homme qui compte pour quelque chose un mérite, une vertu, une sagesse quelconque, en dehors de l’humilité, est un idiot. Toute noblesse est une honte, toute excellence est une ignominie, si l’humilité ne leur prête hauteur et gloire. L’humilité possède seule la puissance de dissiper l’ennemi, de tourner contre lui ses armes et de s’en faire des instruments.

Quiconque possède un fond d’humilité n’a pas besoin de paroles nombreuses pour s’instruire: Dieu lui dit plus de choses qu’on ne peut lui en apprendre et qu’il ne peut en répéter; les disciples de Dieu sont dans cette position. De l’humilité s’élèvent la liberté et la confiance; la liberté, qui grandit avec l’humilité, élève vers l’action de grâce les puissances de l’homme. Quand l’humble pourrait posséder à lui seul une puissance de louange supérieure à celle de toutes les créatures réunies, sa puissance serait insuffisante à ses yeux. Jamais il ne placera Dieu assez haut, ni lui-même assez bas. Mais voici la merveille. Son impuissance se tournera en sagesse, et le défaut de son acte toujours insuffisant sera, à ses yeux, la plus grande saveur de sa vie. Quoique la louange de Dieu soit le plus grand plaisir de la vie, il y a une joie plus haute: c’est une certaine façon d’appartenir au Seigneur. Le fait de lui appartenir conduit en lui plus profondément qu’autre chose. Subir Dieu est plus grand que tout.

Que le Seigneur béni dans les siècles des siècles nous donne l’humilité fondamentale, pour que nous parvenions, suivant les lois indiquées, aux splendeurs de l’humilité féconde. Amen.

DE LA CHASTETÉ

La sobriété du corps et de l’âme produit la chasteté. Il n’y a pas de chasteté sans sobriété. La chasteté est le mouvement par lequel la créature échappe à la créature pour adhérer à Dieu seul. Les choses créées ne sont là que pour l’usage. Dieu seul pour notre jouissance. La chasteté est une adhésion à Dieu, supérieure à l’intelligence et au sentiment, supérieure à tous les dons que l’âme est apte à recevoir. La chasteté dépasse d’un bond tout ce que le sentiment, l’expérience ou l’intelligence peuvent saisir, et va, au-dessus des dons, se reposer en Dieu seul.

La chasteté est la splendeur de l’homme intérieur. Elle est la force suprême qui ferme le cœur aux choses d’ici-bas, et qui l’ouvre aux choses d’en haut.

La chasteté demande que nous soyons armés des armes de Jésus, rédempteur et vainqueur. Elle exige que nous bondissions à la joie de son nom, que nous portions dans notre âme la mémoire de sa vie, la mémoire de sa naissance, de ses institutions, de ses bienfaits, de son humilité, de sa passion, de son sang répandu, de sa résurrection glorieuse, de son ascension admirable. Il faut l’y suivre, il faut agenouiller notre homme intérieur devant le Père, le Fils et le Saint-Esprit. Les fantômes étrangers, inutiles et malsains, mourront dans cette atmosphère. Si nous portons avec nous l’Homme-Dieu crucifié, et sa vie, et sa mort, il vivra en nous, et nous en lui; la chair et le sang, le monde et l’enfer seront sous nos pieds. Sans négliger les images sensibles de Jésus-Christ, il faut se plonger dans la sagesse intérieure où vivent les images intellectuelles, où toute vérité et toute justice illuminera notre esprit, et nous resplendirons en présence de Dieu. Il faut aussi que le regard simple, le regard nu, plonge et s’abîme dans la lumière sans image où la divinité de Jésus-Christ couronne la splendeur de la chasteté. Dans la vision divine, Jésus nous revêtira du manteau de pureté, qui est lui-même.

DÉVOUEMENT INTÉRIEUR

Si nous voulons adhérer à Dieu par le dévouement intérieur, nous sentirons dans le fond de la volonté et dans le fond de l’amour le soutien de l’esprit, on dirait le bouillonnement d’une source vive, qui rebondit jusqu’à la vie éternelle. Notre intelligence aura l’expérience du soleil éternel, et la face de Jésus rayonnera: le Père délivrera notre mémoire, lui fera le don sublime de la nudité. Il nous invitera à sa vérité éternelle; il nous exigera, il nous traînera. Dieu ouvre à l’amour les portes du ciel, pour qu’il entre et mette la main sur ces trésors désirés. L’âme ouvre à Dieu ses puissances: elle désire donner sa substance et recevoir la substance divine. Mais elle veut et ne peut pas; car plus elle donne et reçoit, plus grandit le désir de recevoir et de donner. Elle ne peut ni se transvaser totalement en Dieu, ni l’embrasser comme elle voudrait. Tout ce qu’elle saisit de Dieu, lui fait l’effet d’un néant, comparé à ce qu’elle ne saisit pas. De là une tempête d’amour: car l’âme ne peut atteindre ni la hauteur de Dieu, ni sa profondeur. Elle ne peut ni le saisir, ni renoncer à lui. Nulle parole ne peut exprimer les transports de ce désir, ni peindre les tourbillons qui se forment dans cette région-là. Tantôt l’amour brûle, tantôt il glace. Quelquefois il intimide, quelquefois il enhardit; tantôt il réjouit, tantôt il désole, tantôt il espère, tantôt il désespère, il se plaint, il gémit, il chante, il adore; son ivresse impose à ceux qu’elle possède d’incroyables fureurs. Et cependant cette vie profonde est la plus salutaire des vies. Quand l’homme sent défaillir en lui son esprit, qui ne peut pas monter plus haut, l’Esprit de Dieu intervient. Quand l’homme, malgré les violences d’un désir implacable, n’a pas pu adhérer à Dieu, l’Esprit du Seigneur arrive comme un feu terrible, brûlant, absorbant, dévorant tout, et l’homme oublie son pain, son vin et son sang! il ne se souvient plus que de l’amour unissant. Silence, esprit humain! Silence, puissances créées! Dormez, dormez! la source est ouverte; les torrents coulent. Vous serez inondés, au-delà du désir.

Cette première action divine élève l’homme et le transporte. La seconde, qui semble appartenir plus spécialement à son Fils, soulève l’homme plus haut que la raison, plus haut que la vue, plus haut que le jugement: l’intelligence nue est pénétrée et illustrée de lumière divine! l’œil simple puise, dans cette clarté, des aptitudes de contemplation vis-à-vis de la vérité éternelle. La troisième action fait le vide dans la mémoire, dépouillée de formes et d’images, et porte l’esprit nu vers son plaisir divin: l’homme, établi et fixé en Dieu, y trouve puissance, action, liberté intérieure et extérieure. La science lui est confiée, ainsi que le discernement; il juge tout ce qui est du ressort de la raison, et subit au-dessus d’elle, par l’opération intérieure, la transformation divine. Mais, au-dessus de tout mode et de toute manière d’être, voici le regard simple et voici l’essence divine. Elle manque de mesure, pour parler notre langage. Incomparable avec toute parole, tout mode, tout signe et toute comparaison, elle se manifeste sans image à la nudité parfaitement simple. On peut placer sur le chemin quelques images, quelques figures, pour préparer l’homme au royaume de Dieu. Imaginez-vous, si vous voulez, une mer immense, faite de flammes ardentes et blanches, où brûle la création réduite en feu; le feu est immobile, il brûle sur lui-même. L’amour essentiel se possède ainsi, dans la paix brûlante, jouissance de Dieu et des élus, au-dessus de toute forme et de toute pensée. Figurez-vous un océan de paix, un torrent, un abîme inépuisable où les élus roulent avec Dieu dans la jouissance, et la jouissance dit à la mesure: Je ne te connais pas; et elle emporte ceux qu’elle tient dans une immensité très large, déserte et égarée: ni route, ni sentier, ni mesure, ni commencement, ni fin, rien d’exprimable, ni de compréhensible. Voilà la béatitude simple, essentielle à Dieu, superessentielle à nous, supérieure et étrangère à la raison. Si nous voulons la connaître par expérience, il faut monter en esprit jusqu’à l’Incréé, jusqu’au centre éternel où toutes les lignes commencent et finissent, où elles perdent leur nom, où elles trouvent l’unité centrale, sans jamais aliéner leur nature et leur essence propre. Nous resterons ce que nous sommes, dans notre substance créée: la distinction subsistera. Et cependant les mains du ravissement nous emporteront dans l’Incréé, et nous nous surpasserons nous-même en hauteur, en profondeur, en largeur, en longueur, et ce sera quelque chose comme un égarement sans retour. C’est le témoignage du prophète Ézéchiel: les quatre animaux avançaient toujours et ne revenaient jamais. Ainsi des élus: transportés plus haut qu’eux-mêmes, dans la jouissance sans mesure, ils vont sans revenir. Ils ne regardent pas derrière eux. C’est la septième veillée, c’est le repos; c’est la consommation de la béatitude. C’est là que nous demeurerons plus haut que nous, dans la simplicité. N’oubliez jamais les actes intérieurs et extérieurs, n’oubliez pas les préparations, n’oubliez pas les exercices, n’oubliez pas les vertus. Les divers degrés de vertus, d’adhésion, de charité, de sagesse, d’activité, produiront divers degrés de béatitude. La faim et la soif qu’on aura de Dieu, dépendra des mérites conquis. O béatitude superessentielle! vous êtes le Seigneur! sur vous nous roulerons et nous brûlerons dans l’unité sans mesure, dans l’abondance, dans la communion, plus haut que la capacité de nos puissances réunies. Et l’ordre des élus et des anges sera gardé sur terre et au ciel éternellement, tel qu’il était éternellement dans la prédestination divine. Que la soif de notre cœur prenne une voix pour crier:

O gouffre de puissance, dont je ne vois pas les lèvres, engloutis-nous dans ton abîme! que ton amour se décache et qu’il brille à nos yeux. Êtes-vous couverts de blessures mortelles, que l’amour vous embrasse, et vous voilà sauvés!

DE L’ABSTRACTION INTÉRIEURE

Si quelqu’un veut vivre dans la solitude intérieure, qu’il aille habiter Jérusalem. Jérusalem veut dire le lieu de la paix.

Or la solitude est par-dessus tout un acte intérieur.

La conversion demande aux imparfaits d’éviter tel ou tel acte extérieur. Car ce que nous possédons avec attache, adhère à nous et se mêle à notre sang.

Mais l’homme parfait n’a plus aucun besoin de fuir le dehors. Dégagé d’attache, libre et prêt, son mouvement intérieur vers Dieu est si prompt, qu’il ne se fait aucune violence pour se précipiter au fond de lui. S’il se sent par moments penché sur les choses inutiles et infécondes, car l’attention perpétuelle vers Dieu n’est pas donnée à l’homme en cette vie, il se détourne rapidement avec un immense mépris de son instabilité. Mais comme il se penchait sans attache, il se relève sans effort; car sa pente intérieure est plus forte que les pentes extérieures. Il est plus enclin vers le dedans que vers le dehors. Il y en a qui ont, pour la stabilité, des aptitudes particulières; pour ceux-là, la solitude intérieure est plus facile; ce qui ne prouve pas leur sainteté plus grande. Le plus saint c’est le plus aimant, c’est celui qui regarde le plus vers Dieu, et qui satisfait le plus pleinement les besoins de son regard. Quelquefois les natures les plus instables et les plus indomptables arrivent à des hauteurs où ne parviennent pas les tranquilles. Car les instables, dans le transport de leur amour, se méprisent au point de ne plus pouvoir se supporter.

Ce qui est nécessaire, c’est la solitude du cœur et de l’esprit. Si vous ne l’avez pas, fussiez-vous seul au monde, vous n’êtes pas solitaire. Si vous l’avez, fussiez-vous mêlé à toutes les foules du monde, vous êtes solitaire.

Quelques-uns demandaient un jour à un homme très élevé en grâce: Ne ferions-nous pas bien de nous séparer des hommes, de vivre seuls, de ne fréquenter que le désert ou l’église? Ne serait-ce pas le moyen de la paix?

L’homme consulté répondit: Non. Et voici pourquoi. Si vous êtes justes, vous le serez partout, et auprès de n’importe qui. Injustes, vous le serez également en tous cas. Le juste est celui qui possède Dieu en vérité; celui-là vit n’importe où, et au milieu de n’importe qui, dans la profondeur de la solitude. Il vit sur la place publique comme dans une église, dans une cellule, dans un oratoire. C’est pourquoi Jésus, auprès de la fontaine, disait à une femme que voici le temps d’adorer le Père en esprit et en vérité.

Qu’est-ce qu’adorer le Père en esprit et en vérité, sinon adhérer à lui par amour? Celui qui aime en vérité ne borne pas la possession de Dieu à certaines conditions de lieux ou de compagnies, il trouve son Seigneur en lui-même. Le Seigneur est plus intime à nous que nous-même, conservateur de notre vie, et essence de notre essence.

Celui qui ne possède, ne voit et n’aime que Dieu, et toutes choses en vue de Dieu, celui-là est à l’abri de la multiplicité, à l’abri des lieux, à l’abri des hommes. Au lieu de l’écarter de l’unité, tout le multiple est divinisé par lui. Il trouve Dieu en toutes choses, en tout lieu, en tout acte. C’est Dieu qui agit avec lui; celui qui est la cause d’un acte en est le principal auteur. Si votre amour est vrai, si vous n’avez que Dieu en vue dans toute action, Dieu est le principal auteur de toutes vos actions. Nul ne peut aimer Dieu sans Dieu, ni surpasser la nature par les forces de la nature. L’abnégation de soi-même est une œuvre supérieure à la nature. Celui qui cherche et goûte Dieu en tout, nul ne peut empêcher celui-là d’être solitaire, parmi toute multitude et toute multiplicité.

L’union divine accompagne la solitude. Le juste vit dans un inviolable recueillement; et comme toutes les multiplicités de l’univers ne peuvent troubler Dieu, ainsi, toute proportion gardée, le juste uni à Dieu est imperturbable à elles. Mais le point suprême où le trouble n’atteint pas est au-dessus de nos puissances. Il réside en Dieu, où toute multiplicité est virtuellement présente dans la paix suprême de l’unité absolue. Il faut donc ne voir que Dieu en toutes choses, et accoutumer l’âme à sa présence intérieure. Souvenez-vous des moments où vous avez possédé Dieu, dans une église ou dans votre chambre, et présentez-vous aux hommes et aux choses dans le même état intérieur. Tel que vous désirez être à l’église, dans l’intensité de la prière, soyez-le parmi les hommes et les choses du dehors. Si vous avez trempé avec attache vos mains dans quelque chose, vous retrouverez, dans l’instant de la prière, l’image malfaisante au fond de vous. Je ne veux pas dire que tous les actes, tous les lieux, tous les hommes soient égaux entre eux, ce serait une injustice suprême. La prière est au-dessus de la nation, et l’église au-dessus de la place publique. Je veux seulement dire que le même esprit doit suivre partout l’homme spirituel. Si vous avez cette joie, la présence de Dieu en vous est invincible; si vous ne l’avez pas, si vous êtes obligé de la quêter à droite ou à gauche, toute distraction, toute circonstance étrangère, tout homme discordant vous deviendra dangereux. Si Dieu n’est pas au fond de vous, en esprit et en vérité, si vous avez, contre l’ordre, quelque attache mauvaise à vous-même, ce n’est pas seulement la société des méchants, ce n’est pas seulement la place publique qui vous deviendra mauvaise, vous rencontrerez votre ennemi dans la prière et dans l’église, car vous le portez au fond de vous. Toute attache est un empêchement, et, pour trouver Dieu partout, il faut ne chercher partout que lui. Ce n’est pas assez de penser à Dieu, car la pensée va se tourner ailleurs, et alors vous manquerez de Dieu. Il faut avoir Dieu planté dans votre essence, dans la profondeur où n’atteignent pas les pensées. Celui-là possède ainsi Dieu qui est monté au-dessus de lui-même, par la vertu de l’amour, et qui trouve le Seigneur plus haut que les réflexions et les puissances de l’homme. Celui-là trouve en lui-même une simple pente d’amour, qui va vers Dieu, quoi que fassent les créatures. Il est invincible aux choses qui changent le regard simple et nu, plongé dans la contemplation divine, et inaltérable aux images changeantes; car il passe au-dessus d’elles, visant à Dieu. L’œil de l’intelligence contemple des espèces intellectuelles, comme la miséricorde, la bonté ou toute autre chose. Mais l’œil simple vise à Dieu, passant au-dessus des images. Dieu demeure par sa grâce dans les puissances de l’âme; mais dans l’essence nue de l’esprit, uni à lui sans intermédiaire, Dieu possède une présence spéciale et inexprimable. Celui qui est monté par sa grâce au-dessus de l’activité humaine, celui-là, dans la simplicité de son âme, possède Dieu sans figure et nu.

C’est de là que la grâce s’élève pour se répandre dans les puissances; à partir de ces puissances actives, l’âme monte au-dessus d’elles, et, rejoignant la grâce à sa source, se plonge dans l’océan de Dieu. Dieu est la source de la grâce; mais la grâce devient créature dès qu’elle a coulé en nous et que nous agissons par elle.

L’homme qui possède Dieu fixé dans son essence le possède d’une façon divine; à ses yeux c’est Dieu seul qui reluit en toutes choses. Celui qui rapporte tout à sa gloire sent en tout la saveur de Dieu.

La présence de Dieu n’est pas une séparation extérieure des choses extérieures, elle est la solitude de l’esprit; si vous l’avez, vous pénétrez les personnes et les choses à une telle profondeur qu’elles perdront leur puissance et leur action contre vous.

* * * * *

Maintenant voici une tentation plus redoutable, je crois, que toutes les tentations dont jamais j’aie parlé. Elle vous écarte tellement de Dieu et de toute vertu, que je ne sais pas bien comment feront ses victimes pour retrouver la justice. Elle s’attaque à ceux qui, sans pratiquer le bien, par l’intellect seul, croient trouver et posséder en eux-mêmes une existence qui participe à l’essence divine, et restent là dans l’oisiveté spirituelle et naturelle. Ces gens-là tombent dans un repos aveugle et vain où leur substance n’agit plus. Ils négligent toute activité intérieure ou extérieure, toute pratique bienfaisante; activité, volonté, connaissance, amour, désir, concours effectif de l’homme en face de Dieu, ils dédaignent et méprisent tout cela. S’ils avaient une heure dans leur vie poursuivi Dieu avec l’activité d’un amour sans mensonge, s’ils avaient goûté les vertus vraies, ils ne seraient jamais tombés dans cet aveuglement. Mais sachez donc que Jésus, rédempteur du monde, que tous les saints, que tous les anges de toute hiérarchie agiront éternellement; éternelle sera chez eux l’activité, éternel le désir, éternelle l’action de grâces, éternelle la louange, éternelle la volonté, éternelle la connaissance; même dans la vie éternelle, sans l’activité le bonheur ne serait pas. Dieu lui-même s’il n’agissait pas, Dieu ne serait pas Dieu, et le bonheur serait absent de lui. Oh! les misérables, dans quel abîme ils seraient tombés! Que toutes les sources qui gardent les larmes s’ouvrent pour pleurer sur eux, car ils se sont endormis dans leur quiétisme, et l’abîme s’est refermé sur leur tête.

Ils adhèrent, sans amour et sans vertu, à ce repos menteur qu’ils sentent au fond d’eux. Je vous le dis, une grande infidélité, une grande erreur s’élève dans le monde, c’est la fausse liberté d’esprit, c’est la corruption spirituelle. Les victimes de cette imposture infernale ne connaissent généralement ni vertu, ni pénitence, pas un cheveu, pas une ombre. Quelques-unes d’entre elles, au contraire, ont passé leur vie dans d’énormes mortifications, dépourvues d’amour simple et de vérité pure. En général, leur procédé consiste à rester immobiles matériellement, à cesser toute action, et à rentrer en eux-mêmes par une oisive sensualité; et ils restent là sans exercice, ils n’ont pas d’amour adhérent; c’est pourquoi ils ne sont pas capables de se pénétrer eux-mêmes; mais, comme c’est dans leur propre essence qu’ils prennent leur repos, ils font d’elle-même un Dieu ou plutôt une idole. C’est leur propre essence que ces idolâtres confondent avec l’essence de Dieu par une horrible confusion.

La consolation intérieure est d’un ordre moins élevé que l’acte d’amour, qui rend service aux pauvres spirituellement ou corporellement. Si vous êtes ravi en extase aussi haut que saint Pierre et saint Paul, ou qui vous voudrez, et si vous apprenez qu’un malade a besoin d’un bouillon chaud, ou de tout autre secours du même genre, je vous conseille de vous réveiller un instant de votre extase et de faire chauffer le bouillon. Quittez Dieu pour Dieu, trouvez-le, servez-le dans ses membres; vous ne perdrez rien au changement. Ce que vous quitterez par charité, Dieu vous le rendra avec de bien autres excellences.

Voulez-vous que je vous dise, ma sœur, comment vous trouverez l’humilité et la chasteté, comment vous serez fille de Dieu, comment vous placerez autour de votre front l’auréole des Vierges. Le prophète David dit quelque part: Écoute et vois, ma fille, prête l’oreille, oublie ton peuple et la maison de ton père, et le Roi s’enflammera pour ta beauté. Je vous en supplie, ma sœur, écoutez Dieu, écoutez vos supérieurs, ayez l’oreille tendue vers toute obéissance, et le Christ s’enflammera par votre beauté. Après la messe, allez droit à vos fonctions, et si celles-ci ne vous permettent ni d’aller à la messe un certain jour, ni de communier, si le temps vous manque absolument, ne vous en troublez absolument pas. L’obéissance vaut mieux que des victimes, et le sacrifice est plus fécond que la volonté propre. Recherchez et embrassez les fonctions les plus basses, comme l’infirmerie ou la cuisine. Ne commandez que quand il le faut. Mais toutes les fois que vous pourrez vous servir vous-même, faites-le. Quand on vous permet de remplir la fonction la plus humble, remerciez Dieu immédiatement, et que la joie naisse en vous. Si vous êtes chargée de l’infirmerie, le nécessaire, c’est la gaieté. Que votre visage soit ouvert et riant: que votre douceur soit parfaite. N’ayez jamais avec les malades un mouvement d’impatience. Si elles sont impatientes, vos malades, si elles sont moroses, dites-vous: En ce moment, je rends service à Jésus-Christ. S’il y en a dans le nombre de plus pauvres, de plus souffrantes, de plus abandonnées, que toutes vos préférences soient de ce côté-là, et voyez Dieu en elles, Dieu pour qui vous travaillez. Je vous supplie d’éviter l’ombre d’un mot, l’ombre d’un geste qui puisse impatienter un pauvre malade. Si la tristesse et la colère s’emparent de lui, montrez-lui, dans leur gloire céleste, ceux qui ont autrefois souffert, Dieu et les saints. Si le malade vous demande quelque chose, ne le faites pas attendre une minute. S’il vous fait une demande dangereuse pour lui et contraire à sa santé, ayez l’air de ne pas entendre. S’il insiste, dites-lui vos craintes, et, s’il insiste encore, consultez vos supérieurs.

Toutes les fois que vous préparerez pour un malade un petit repas ou une potion, faites-le avec la plus grande propreté; rendez agréable au goût l’objet que vous préparez: faites que le malade soit content, et, quant à vous, conservez la paix. Remuez très souvent les lits des malades; arrangez-les parfaitement. Rendez-les commodes, surtout aux plus délicats, surtout à ceux qui ont le plus grand besoin d’être bien traités. S’il le faut, restez la nuit près d’eux: mais alors, alors de la gaieté! de la gaieté! Inventez des choses amusantes! Faites-les rire, ma sœur; je veux que partout où il y aura un malade, il désire vous avoir à côté de lui. Lisez-leur les paroles et les exemples du Sauveur et des saints, dans le cas où ils seraient disposés à les entendre, mais de telle façon que votre présence entraîne partout où vous irez une récréation spirituelle.

LIVRE QUATRIÈME

L’ENFER

LE JUGEMENT

La plus terrible peine qui soit en enfer, c’est la peine du _dam_, c’est-à-dire la perte de Dieu.

Ceux qui l’ont librement trahi dans le temps supportent en enfer son éternelle privation, et ce tourment surpasse tous leurs tourments. Parce que, méprisant Dieu, ils ont brûlé pour les créatures d’un feu injuste, ils sont condamnés en outre au feu éternel. Le feu répond au feu. Ce feu est-il spirituel ou matériel? Dieu le sait. Je suis porté à croire qu’il est spirituel et matériel. La Puissance absolue peut livrer une âme à un feu matériel. La troisième peine, qui est intérieure, c’est le froid éternel. Celui qui n’aime pas Dieu et qui meurt dans le froid tremblera éternellement d’un froid sans fin au plus profond de son être. Il sera glacé pour avoir méprisé l’amour vrai; il sera brûlé pour avoir adoré l’amour faux. Le froid appelle, le froid répond. Le feu appelle, le feu répond.

Ce n’est pas tout, le damné sera éternellement enveloppé dans l’obscurité éternelle de son péché; la lumière du dehors ne pénètre pas en enfer, sauf un rayon qui permet de voir les démons, les corps des damnés, et toute l’horreur combinée du lieu. Il y aura de plus le ver de la conscience, qui rongera sans mourir. Terrible et éternel témoin du péché et de la justice, il dira au damné: Tu pouvais être bienheureux, et tu as voulu être damné! Ils pousseront d’horribles gémissements, des plaintes épouvantables, sans repentir. Ils ne haïront pas le péché, ce seront seulement des cris de désespoir. Ils mourront pour toujours, sans jamais avoir fini de mourir. C’est pourquoi l’enfer est appelé la mort éternelle. La mort, dit le prophète, les nourrira. Pendant que la gloire de Dieu nourrit les saints de la joie ineffable, l’enfer nourrit les damnés de désespoir éternel. La peine de désespoir est la certitude de ne pas trouver la fin de ses maux. Les supplices seront diversifiés comme les péchés. Les uns seront dessinés sur les autres.

L’orgueilleux sera foulé sous les pieds des démons et des hommes; il fera connaissance avec l’état infime. Les flammes qui rempliront et submergeront l’avare auront la ressemblance parfaite de l’or et de l’argent fondus. Il sera comme dans des métaux liquides. Il désirera la mort, et elle fuira loin de lui. La haine des damnés les uns pour les autres dépassera toutes les haines qu’aura jamais vues la terre. Et ils seront condamnés à une éternelle cohabitation, brûlés dans la même fournaise. La fureur qui les poussera les uns contre les autres s’exaspérera jusqu’à la folie. Figurez-vous des chiens enragés se précipitant les uns sur les autres, pour se déchirer et se dévorer mutuellement. Du côté du bien, ils seront liés et enchaînés; ils ne pourront éternellement ni le faire, ni le désirer. Les gourmands seront nourris de soufre et de poix bouillante. Je parle de ceux qui maintenant chassent Dieu de leur mémoire, demandant à leur bouche tout leur bonheur. Le feu qu’ils avaleront, déterminera en eux la sueur infernale. Je vous engage à me croire, car je sais ce que je dis. Si vous aviez un corps d’airain, et si une goutte de cette sueur vous touchait, vous fondriez. J’ai dans la mémoire un exemple effroyable.

Trois moines vivaient près du Rhin, adonnés à cette hideuse passion. Méprisant le repas des frères, ils quittaient la communauté à l’heure des repas, pour manger seuls et à l’écart ce qu’ils avaient préparé pour eux seuls. Deux d’entre eux moururent subitement. L’un d’eux fut étouffé, l’autre se noya en se baignant. L’un d’entre eux apparut au survivant et dit qu’il était damné.

Souffrez-vous beaucoup? demanda le vivant. Pour toute réponse, le mort étendit sa main et laissa tomber une goutte de sueur sur un candélabre d’airain. Le candélabre fondit en moins d’un instant, comme la cire dans une fournaise ardente. Et une odeur tellement épouvantable se répandit dans l’air, que les moines furent obligés d’abandonner pendant trois jours le monastère. Le moine qui eut l’apparition quitta le monastère et entra chez les Franciscains. Je tiens le fait d’un autre Franciscain, qui était dans le même couvent, mais qui plus tard entra dans l’ordre de Saint-Dominique.

Je pourrais citer un autre fait relatif à la fornication; mais j’y renonce, il faudrait prononcer des paroles qui se refusent à être articulées. Tout ce que je puis dire, c’est que l’enfer porte sur l’endroit précis où a porté le crime, et que la rigueur des tourments est exactement proportionnée à la gravité des crimes. Le feu est inextinguible; car jamais le damné ne fera ni ne désirera le bien. Le convive qui n’a pas de robe nuptiale est jeté dans les ténèbres extérieures (S. Matth.); ses pieds et ses mains sont liés, car l’enfer est l’éternel oubli de la consolation. Les pleurs et les grincements de dents dont parle le Seigneur sont le cantique de l’enfer, et il ne finira pas: hurlements, rugissements de démons et de damnés, accumulation d’abominations et d’horreurs, tout y sera vu, entendu, senti.

Dans le pays de l’abîme, feu éternel, tremblement éternel, gémissements, grincements de dents, ténèbres, fumée, larmes intérieures, clameurs lamentables, vue des démons, faces ardentes des damnés, insultes, déshonneur, étouffement, sécheresse et soif, absence totale de tout bien, emprisonnement, soufre, puanteur, misère, terreur et honte, tortures épouvantables, ver rongeur, regret, fureur et rage.

Tout ceci est une certaine ombre de la réalité. Au jour du jugement l’enfer engloutira tous les damnés, et au même moment tout ce qu’il y a dans le monde entier de puanteur et de pourriture, et la gueule de l’abîme sera fermée sur leur tête; ni homme, ni démon, personne ne sortira plus. Les issues seront bouchées, et l’éternel désespoir fera son œuvre éternelle.

LIVRE CINQUIÈME

CONTEMPLATION

LA CONTEMPLATION

La contemplation est une connaissance supérieure aux manières de connaître, une science supérieure aux manières de savoir. Supérieure aussi à la raison, elle ferait d’inutiles efforts pour s’affaisser jusqu’à elle, et la raison ne pourrait par aucun transport monter jusqu’à elle et la rejoindre là où elle est. C’est une ignorance illuminée, c’est un miroir magnifique où reluit l’éternelle splendeur de Dieu; elle n’a pas de mesure, et toutes les démarches de la raison sont impuissantes là où elle est. Pourtant cette ignorance n’est pas Dieu, elle est la lumière du contemplateur. Ceux qui vivent dans la fréquentation de l’ignorance et de la lumière divine, aperçoivent en eux-mêmes quelque chose comme une solitude dévastée. L’ignorance translumineuse, quoique supérieure à la raison, n’est cependant pas étrangère à elle; elle contemple tout sans étonnement; l’étonnement est au-dessous d’elle, et la contemplation ne le connaît pas. La contemplation voit quelque chose; mais que voit-elle? elle l’ignore absolument; elle voit une excellence supérieure à tout, qui n’est ni une chose, ni l’autre.

AU SOMMET DE L’AMOUR

Au-dessus de la connaissance, je sens, je découvre, je surprends un abîme d’ombre, sans fond et sans bornes au-dessus des qualités, au-dessus des noms de la créature, au-dessus des noms de Dieu: voici la mort, l’excès de la transcendance, et l’évanouissement de la sublimité dans l’Éternel inexprimable, c’est l’espérance de la paix, sentie au fond de nous, supérieure aux mondes du dehors: au-dessus du monde des esprits, c’est la béatitude infinie, immense, le point central où tout est un, c’est le sommet des possibilités de la créature; c’est l’abîme de la superessence, où les esprits bienheureux, toujours distincts, mais toujours noyés, sont aperçus par l’œil noir de la contemplation qui voit, dans la nuit de la nuée, Père et Fils, et Saint-Esprit, Trinité de personnes, unité d’essence, essence de paix éternelle et simple. Et si nous étions exaltés dans son altitude, nous serions, par sa grâce, béatitude en elle, activité éternelle, fécondité immense des trois Personnes, qui sont divinité et béatitude dans la simplicité de leur essence, activité éternelle et éternel repos, amour et jouissance parmi l’activité et la paix; l’amour est affamé d’agir, il est une activité éternelle et divine. La jouissance vaque à l’éternelle paix dans l’embrassement de l’amour, sans vêtements et sans forme.

Quand nous adhérons à Dieu par amour, nous sommes esprit; mais quand c’est lui qui ordonne à l’extase de nous emporter, nous sommes jouissance. Tantôt l’esprit nous entraîne au dehors vers l’action extérieure, tantôt il nous repousse au dedans vers la paix intérieure; les excès de l’esprit noyé dans sa joie, et toutes les activités extérieures de la charité la plus pratique sont les puissances qui poussent l’homme vers la rénovation perpétuelle de toute justice et de toute vertu. Ainsi l’aspiration et l’expiration entretiennent la vie du corps. Ainsi l’homme ouvre à chaque instant les yeux et les ferme trop rapidement pour s’en apercevoir. Ainsi nous mourons en Dieu, nous vivons de Dieu; ainsi la vie et la mort subissent la loi de la même unité... Tous les esprits célestes sont autant de charbons ardents qui ont pris feu au grand autel. C’est là que nous serons avec le Père et le Fils, dans l’unité du Saint-Esprit, l’incendie de l’éternité; c’est là que ce Dieu sans nom, dans la ténèbre immense, très simple et inqualifiable, sera pour nous et pour lui substance et béatitude. Le Père engendre son Fils, sa sagesse éternelle, deuxième personne de la Trinité, dans l’unité d’essence, le Fils, le Verbe, par qui tout a été fait. Or, le Saint-Esprit, troisième personne, procède de l’un et de l’autre, et il est l’amour de l’un pour l’autre; amour infini par lequel ils s’embrassent de l’embrassement infini. Un seul Dieu en trois personnes qui nous embrasse dans l’unité du même amour. Unité dans la Trinité, Trinité dans l’unité. Dieu tout-puissant, souverain de la hauteur suprême, qu’il faut chercher, poursuivre et posséder, par la grâce de Jésus-Christ, avec la sincérité d’un amour sans mensonge: vivre en lui, et lui en nous; vivre avec tous les saints, adhérer à la collection de l’amour: c’est là que le Père et le Fils nous embrassent dans l’unité transformante de l’Esprit où nous attendent l’amour de Dieu et sa jouissance; jouissance couronnée dans l’essence sans mesure. Je ne suis plus capable de parler d’aucune réalité perceptible: voici le simple, l’infini; de la perte, voici que je fonds et que je m’écoule dans la ténèbre sacrée. Voilà le sublime de la vie, le sublime de la mort, le sublime de l’amour, le sublime de la jouissance, le sublime de l’éternité.

Priez Dieu pour celui qui vient d’écrire ceci par sa grâce. Priez pour tous ceux qui me liront. Que Dieu se donne à nous largement et éternellement. Amen.

LE THABOR

Si nous voulons que son nom soit exalté en nous, suivons-le dans notre esprit, sur la montagne de la Nudité, comme Pierre, Jacques et Jean sur celle du Thabor. Thabor, signifie l’arrivée de la lumière: si nous sommes Pierre par la connaissance de la vérité, Jacques par la supplantation du monde, Jean par la plénitude de la grâce, par la possession de la justice parfaite, le Christ nous conduit au haut de notre esprit, sur la montagne de la Nudité, dans une solitude immense et absolument inconnue, où sa gloire apparaît dans la splendeur divine. En son nom le Père ouvre le livre de vie où sont écrites les paroles de l’éternelle Sagesse; et la sagesse elle-même du Seigneur embrasse notre esprit simple et nu dans la suavité absolument parfaite, où tout bien se fait sentir et toute chose se fait oublier. Dans notre exaltation, contempler et savoir, goûter et sentir, vivre et exister, avoir et être, tout est une seule chose, et devant cette exaltation nous comparaissons tous avec les différences de nos aptitudes particulières. Le Père, dans sa sagesse, varie ces dons suivant l’excellence et la dignité des individus. Si nous voulons vivre sur le Thabor, c’est-à-dire au sommet de l’esprit, sur la montagne de la Nudité, la lumière arrivera toujours et grandira continuellement. Nous entendrions toujours la voix du Père, et nous sentirions toujours son doigt qui nous toucherait, et nous tirerait vers l’unité intérieure. Tous ceux qui suivent Jésus entendent la voix du Père, et c’est d’eux tous qu’il parle quand il dit: Voici mes fils bien-aimés, en qui j’ai mis mes complaisances. La mesure de grâce varie suivant sa volonté. Parmi les délices de l’amour mutuel qui va de Dieu à l’homme, chacun goûte son nom, et son office, et son fruit; c’est là que sont enfouis les hommes de Dieu, cachés à ceux qui vivent au monde. Ainsi les amis du monde sont morts devant Dieu, et leur nom manque; ils sont privés de goût et de sentiment vis-à-vis des choses de la lumière. Or le toucher de Dieu nous fait vivre en esprit, nous donne sa grâce, la lumière et le discernement des vertus. Le toucher de Dieu consolide nos puissances à ce point que nous pouvons supporter ce qu’il nous donne et nous fait, et sa présence même sans évanouissement. Son toucher tire au dedans, fait l’unité tout au fond, et exige de nous cette mort de joie que donne l’esprit quand il fait défaillir l’homme dans la béatitude, c’est-à-dire dans l’éternel amour, embrassement du Père et du Fils, jouissance unique de tous les deux. Quand nous montons avec Jésus au sommet de notre esprit, sur la montagne de la Nudité sans images, si nous le suivons avec le regard simple, avec l’intime complaisance, sur la pente de l’attrait jouissant, nous sentons le feu de l’esprit qui nous fait brûler et fondre au centre de l’Unité divine. Quand, par la vertu de l’unité, nous nous sommes repliés avec le Fils de Dieu vers notre principe, nous entendons la voix du Père qui touche et qui dit: Rentrez. Il dit à tous ses élus dans sa parole éternelle: Voici mon Fils bien-aimé, en qui j’ai mis mes complaisances. Le Père et le Fils, le Fils et le Père ont eu pour l’incarnation future, et pour la mort de Jésus, et pour le retour des élus vers leur principe éternel, une éternelle complaisance. Si nous sommes emportés par le Fils vers notre origine, nous entendons la voix du Père qui dit: Rentrez, et voilà l’illustration de la vérité éternelle. La vérité même nous montre la largeur de la complaisance divine, principe et fin de toute complaisance.

Là, dans le défaut de nos forces, nous tombons la face contre terre devant la montagne de notre nudité, et l’unité se fait pour nous dans l’embrassement sublime de l’unité des trois Personnes. Alors Dieu communique la vie et la béatitude; alors tout est consommé; alors tout est renouvelé. Nous sommes baptisés dans l’embrassement de l’amour. Dans l’immensité de la joie chacun trouve sa part propre; l’amour jouissant, qui est tout en lui-même, fait des prodiges d’unité. Trouver quelque chose hors de soi? il n’en a ni le besoin ni même la puissance.

Si nous voulons goûter Dieu au-dessus des domaines de la nature, il faut entrer en lui par la foi vive, et là, simples, paisibles, libres, nous demeurerons, soulevés par l’amour, dans la nudité béante de l’esprit; quand l’amour nous a emportés au-delà des choses, au-dessus de la lumière, dans la ténèbre sacrée, là nous sommes transformés par le Verbe éternel, qui est l’image du Père, et comme l’air est pénétré par le soleil, ainsi nous recevons dans la paix l’incompréhensible clarté, embrassante et pénétrante. Qu’est-elle cette clarté, sinon la contemplation sans terme et l’intuition sans fin? Nous contemplons ce que nous sommes, et nous sommes ce que nous contemplons, puisque notre essence, sans rien perdre de sa personnalité propre, est unie à la vérité divine, qui respecte toute diversité. Dans la simplicité de l’abîme, nous menons avec l’Esprit divin une vie commune. Oh! mon Dieu! voilà la vie contemplative. L’adhésion à Dieu est la part la meilleure. La contemplation de la superessence conduit à la possession. Cette contemplation a une annexe, qui est la vie mourante et l’amour évanoui. Car dès que nous sommes entrés dans la ténèbre, nous sommes saisis par le rayon simple, qui, sortant de l’océan des lumières, où réside notre paix, nous entraîne dans la submersion superessentielle, et l’exercice de l’amour sans mesure arrive après l’absorption. Car l’amour ne peut être inactif: sa vie est un perpétuel effort pour connaître, pénétrer et goûter les trésors immenses qui sont cachés au fond de lui; voilà le désir implacable. Faire un effort éternel pour saisir l’insaisissable, n’est-ce pas nager contre le courant? Or l’objet du désir ne peut pas plus être abandonné qu’être saisi. S’en passer, c’est intolérable; le tenir, c’est impossible.

Les paroles ne l’expriment pas; le silence même n’est pas de force à le serrer dans ses mains. Intelligence, raison, créature, tout est dépassé, et pourtant le désir ne tient pas son objet. Regardez au fond de vous, vous verrez que c’est l’Esprit divin qui a soulevé en vous la tempête d’impatience. Regardez au-dessus de vous, vous verrez que c’est lui qui vous arrache à vous-même, pour vous consommer dans l’amour supersubstantiel où vous trouverez l’unité, et la largeur et la profondeur, supérieure à tous les abîmes.

Or cette possession simple est la vie éternelle, goûtée dans le lieu sans fond. C’est là qu’au-dessus de la raison nous attend la tranquillité profonde de la divine immutabilité.

Mais si vous n’avez aucune expérience personnelle, il vous est impossible de me comprendre. Car la raison ne peut assigner à ces choses aucun mode. Elles subsistent comme elles sont, dépourvues de manière d’être. Même au-dessus de nous, nous ne pouvons saisir le bien infini que nous goûtons sans le comprendre. Pauvres en nous; riches en Dieu. En nous la faim et la soif; en lui, le pain et le vin. L’activité éternelle et l’éternel repos s’embrasseront dans l’éternité. Car la possession de Dieu exige et suppose une activité perpétuelle; quiconque croit autrement, se trompe et trompe. Toute notre vie est en Dieu, plongée dans la béatitude: toute notre vie est en nous, plongée dans l’activité. Et ces deux vies n’en font qu’une, contraire à elle-même dans ses attributions, riche et pauvre, affamée, rassasiée, reposée, active, sublime et suréminente, dans le temps et dans l’éternité, au milieu du combat de ses gloires. Devenir Dieu lui-même, et perdre notre substance créée, voilà l’impossibilité absolue; rester en nous-même loin de Dieu, voilà la misère absolue. L’éternité nous tiendra à égale distance du panthéisme et de l’enfer. Vie en Dieu; vie en soi: grâce, activité; la clarté divine qui s’élance du plus haut sentiment nous pousse vers tous les actes de la justice: puis, quand nous revenons à elle, après lui avoir obéi par l’exercice de l’activité, nous la poursuivons dans l’abîme d’où elle sort; mais nous ne sentons plus que l’immersion de l’esprit dans l’amour, et nous nous plongeons sans retour dans l’océan sans rivage. Si, sortis de nous, et plongés en Dieu, nous nous possédons dans l’abîme où nous nous sommes perdus, Dieu est à nous et nous à lui. Et nous creusons la mer sans rivage, pour nous retrouver au fond. Voilà l’engloutissement essentiel: veille ou sommeil, oubli ou connaissance: tout lui est bon; il va toujours. Les fleuves se jettent incessamment dans la mer: chacun cherche son lieu.

Quand nous possédons Dieu, l’engloutissement nous entraîne, par le poids de l’amour, dans le sentiment de l’abîme, d’où l’on ne revient pas. Si notre regard était éternel, notre sentiment le serait. Cet engloutissement surpasse les puissances et les travaux de l’amour, il est la sortie de nous-même que nous accomplissons avec des flambeaux, quand, plongés dans un autre que nous, nous penchons et nous nous inclinons vers notre béatitude. Car nous sentons une propension qui nous porte de nous dans un autre. C’est l’abîme, qui nous sépare de Dieu, senti dans le secret de l’intime: c’est la distance essentielle. Et cependant la raison reste, les yeux ouverts, au centre de la ténèbre, dans l’ignorance indéterminée: au centre de la ténèbre surgit une lumière immense, qui se fait ombre pour nous, par son aveuglante immensité. Nous embrassant dans sa simplicité, elle nous transforme en elle-même, et, nous affranchissant de l’obstacle, elle nous introduit dans l’amour absorbant, dans l’engloutissement de la béatitude où l’unité nous attend, pour se donner à nous. La science vive et l’amour actif sont éveillés pendant l’union.

Comme le soleil visible illumine, inonde et féconde la terre, ainsi la lumière de Dieu régnant dans le sommet de notre âme, lance dans toutes nos puissances ses splendides rayons: Dieu jette dans notre âme les ornements de son règne. Or la charité immense, qui est Dieu même, allumée dans la pureté de l’esprit comme l’incendie de deux prunelles ardentes, lance au fond d’elle-même des étincelles enflammées qui embrasent, en les touchant, les sens, la volonté et toutes les puissances de l’âme, excitant en elles une tempête de charité, un transport, un délire, une impatience, une ignorance. Or ces étincelles, ce sont les armes par lesquelles nous luttons contre l’amour dévorant du Seigneur, qui a l’attrait d’engloutir. Mais il nous arme de ses dons contre lui-même; il illustre notre intelligence; il nous exhorte à nous défendre; il nous dit: Combattez-moi. S’il nous donne la science et la sagesse, s’il attire toutes nos puissances dans l’abîme du sentiment; s’il jette au fond de nous le goût et le désir; s’il nous accorde la contemplation et les flammes ardentes par lesquelles nous montons plus haut que nous; s’il touche notre volonté, s’il brûle et liquéfie notre esprit en sa présence, c’est pour que nous sauvegardions et que nous défendions contre lui, dans toute la mesure de nos forces, notre droit à l’amour.

* * * * *

Le premier signe de l’amour c’est que Jésus nous a donné sa chair à manger, son sang à boire: voilà une chose inouïe, qui exige de nous admiration et stupeur. Le propre de l’amour est de toujours donner, et toujours recevoir. Or l’amour de Jésus est avide et libéral. Tout ce qu’il a, tout ce qu’il est, il le donne; tout ce que nous avons, tout ce que nous sommes, il l’enlève. Il demande plus que nous ne sommes, par nous-mêmes, capables de donner. Il a une faim immense, qui veut nous dévorer absolument. Il entre jusque dans la moelle de nos os, et plus nous le lui permettons avec amour, plus nous le goûtons avec ampleur. Mais il nous dévore sans se rassasier. Il a une faim immense, une faim insatiable. Il sait bien que nous sommes pauvres; mais il n’en tient aucun compte, et ne nous fait grâce de rien. Il se fait en nous son pain lui-même, brûlant d’abord dans son amour, vices, fautes et péchés. Puis, quand il nous voit purs, il arrive béant comme un vautour qui va tout dévorer. Il veut consumer notre vie, pour la changer en la sienne, la nôtre pleine de vices, la sienne pleine de grâce et de gloire, toute préparée pour nous, si seulement nous nous renonçons. Or, si nos yeux étaient assez bons pour voir cette avide appétence du Christ, qui a faim de notre salut, tous nos efforts ne nous empêcheraient pas de nous envoler dans sa bouche ouverte. J’ai l’air de dire des absurdités; mais tous ceux qui aiment me comprendront. Or l’amour de Jésus est d’une nature noble. Là où il a dévoré, c’est là qu’il veut nourrir. Quand il nous a mangés, c’est lui qui se donne; il donne en même temps l’appétit de goûter; il fait présent d’une faim et d’une soif éternelles. A cette faim et à cette soif il donne en pâture son corps et son sang. Quand nous les avalons avec le dévouement intérieur, son sang plein de chaleur et de gloire coule de Dieu dans nos veines, et le feu prend au fond de nous, et le goût spirituel nous pénètre l’âme et le corps, le goût et le désir: et la ressemblance de ses vertus nous vient, et il vit en nous, et nous vivons en lui. Et il nous donne son âme avec la plénitude de la grâce par laquelle l’homme persiste dans la charité et la louange du Père.

Mais par-dessus il nous promet et nous montre l’éternelle jouissance de sa divinité. Il y a des hommes qui font l’expérience de Dieu. Étonnez-vous donc si la joie les brise! La reine de Saba, quand elle vit la richesse de Salomon, sa splendeur et sa gloire, perdit presque l’esprit, dit l’Écriture, et entra dans le ravissement. Et qu’est-ce que c’était que la pauvre petite gloire de Salomon, auprès de la gloire qui est Jésus-Christ? Tout ce qui concerne son humanité, nous pouvons jusqu’à un certain point l’absorber sans perdre l’esprit. Mais quand nous sentons sa divinité, l’admiration nous emporte par-dessus nous-même dans l’amour suressentiel, et voilà que les forces nous manquent devant l’autel du Seigneur, à cause des admirations et des intolérances de l’amour. L’amour entraîne en soi son objet; nous entraînons en nous Jésus. Jésus nous entraîne en lui et là il nous dévore. Alors nous grandissons, et emportés au-dessus de nous, au-dessus de la raison, dans l’intérieur de l’amour, là nous dévorons selon l’esprit, et, par l’amour nu, visant à la Divinité, nous allons au-devant de l’Époux, au-devant de son Esprit, qui est son amour, et cet amour immense nous brûle, nous consume avec notre esprit, et nous attire dans l’unité où nous attend la béatitude. Toujours manger, toujours être mangés, toujours monter, toujours descendre, voilà notre éternité. Jésus-Christ regardait là quand il disait à ses disciples: J’ai désiré d’un grand désir manger avec vous cette Pâque avant ma passion.

LA PAIX DES HAUTEURS

Le sommet de la montagne c’est la fixité de l’âme arrêtée en toute justice, en toute vertu, et sa stabilité en Dieu. L’amour nu fait l’esprit simple, et l’homme, livré à eux, est délivré des créatures. Il entre en vacances; l’amour nu soulève l’homme au-dessus de lui-même et de ses actes; il établit l’esprit dans la paix de la jouissance où se consomme l’union divine. Si nous voulons faire cette expérience, il faut livrer à l’occupation divine le dernier fond de notre fond intime, et demander une réciprocité quelconque, et faire le vide dans nos puissances. Il faut que notre amour contracte une telle pesanteur, que, pénétrant jusqu’au fond la substance de ses créatures, il ne se repose qu’après avoir trouvé Dieu dans l’abîme, Dieu seul. C’est là que l’intelligence nue est imprégnée de vérité éternelle, comme l’air est imprégné de la splendeur du soleil. C’est là que l’amour divin pénètre nos profondeurs, comme le feu pénètre le fer. C’est là que nous trouvons en nous le royaume de Dieu. C’est de là que nous sommes excités et envoyés vers toute justice et toute vertu extérieure. Car L’AMOUR NE PEUT ÊTRE OISIF.

L’Esprit du Seigneur, remuant toutes les puissances de l’homme, les pousse au dehors vers toute activité juste et sage. Il fait de nous un tabernacle spirituel. Puis il nous retire et nous rappelle au dedans. Il nous met devant les yeux, en toute action, la gloire de Dieu, et nous sommes faits, avec notre substance et notre activité, un seul et sublime sacrifice. Et la fixité de la justice demeure avec nous. Mais quand nous jouissons de la simplicité, possédant tout bien dans l’amour superessentiel, nous demeurons au fond de nous, plongés dans la paix de l’essence, établis au-dessus de tout, dans l’unité supérieure. Cette expérience se fait quand nous entrons, dépouillés de nos embarras, dans la simplicité de l’amour essentiel. C’est là que nous sentons la jouissance interminable, celle qui dit: Je ne finirai pas.

LA GARDE

Ce que j’entends par la garde, c’est l’acte par lequel l’homme livre à Dieu sa volonté propre et toute sa propriété pour ne plus pouvoir vouloir que ce que Dieu veut. Alors notre liberté est mise sous la garde de la liberté divine; nous sommes libres; Dieu est libre; il faut enclore notre volonté dans la sienne. Quel que soit notre genre de vie et l’habit qui nous couvre, il faut que chacun devienne le saint de Dieu. Tant que nous aimons mieux prendre nos sûretés que de nous confier absolument, tant que notre volonté a des caprices étrangers à l’union divine, des fantaisies de _oui_ et de _non_, nous restons à l’état d’enfance, nous ne marchons pas à pas de géant dans l’amour; car le feu n’a pas encore brûlé tout l’alliage; l’or n’est pas pur; nous sommes encore les chercheurs de nous-même; Dieu n’a pas consumé toute notre hostilité à lui. Mais quand le bouillonnement de la chaudière a consumé et brûlé tout amour vicieux, toute douleur vicieuse, toute crainte vicieuse de perdre ou de ne pas gagner, alors l’amour est parfait, et l’anneau d’or de notre alliance est plus large que le ciel et la terre. Voilà le cellier secret où l’amour place ses élus; voilà le mystère que chante l’Épouse du Cantique des cantiques. C’est ici que la charité et toutes les vertus entrent dans l’ordre. Voilà la vie extérieure et la vie intérieure; voilà toute pratique, toute vérité, toute justice; voilà le principe, la vie, l’accroissement, la nourriture, la conservation de toute vertu. Toute chose est à sa place; l’activité fait partout l’ordre; et cependant l’amour demeure avec le bien-aimé dans le cellier éternel, plus haut que la raison, plus haut que la mesure, plus haut que sa vie extérieure. L’amour se suffit à lui-même, sa soif ardente trouve dans le cellier le vin que ses lèvres cherchent; exempt de désirs vains et de menteuse concupiscence, il possède Dieu dans son abîme intérieur; dans son ascension, l’amour, sans perdre l’ordre, perd la mesure qui arrête, et trouve l’ivresse. L’amour nous entraîne au-dessus de la raison, dans l’ignorance bienheureuse, dans l’ignorance sans fond, il nous entraîne dans les détours et les sentiers que lui seul connaît, et il nous entraîne sans retour. Nous ne revenons plus sur nos pas.

LES DOULEURS DE L’ACTION DE GRACES

L’action de grâces et la louange engendrent une double douleur. La première vient du sentiment profond de notre impuissance. Nous sentons notre impuissance; et notre insuffiscence, en face du respect que le culte exige, nous entre dans l’âme. La seconde vient du regard que nous jetons sur notre peu d’amour, notre peu de perfection, notre peu d’accroissement. Et ce regard nous montre à nous-mêmes incapables de la louange, indignes de l’action de grâces, trop petits pour servir Dieu. Or ces douleurs sont les racines et les fruits des vertus profondes: principe et fin de toute élévation. Cette douleur est le premier degré de l’acte intérieur par lequel l’homme adore; et elle se retrouve au sommet de l’adoration pour la consommer et la couronner.

Parmi les choses qui ne peuvent ni s’écrire, ni se raconter, n’oublions pas l’excellence inénarrable de Marie conçue sans péché. Elle adressait ses prières à son Dieu, et ses ordres à son Fils. Elle fut profonde en humilité, sublime en chasteté, très large en charité, et elle acquit, à force de s’étendre vers les pécheurs et les suppliants, une longueur incommensurable. Mère de toute grâce, piété et miséricorde, avocate, médiatrice et intermédiaire, elle demande, et Dieu ne refuse rien; car c’est sa Mère qui demande, la Reine couronnée avec lui, et assise à sa droite, exaltée par-dessus toute créature; elle est la plus voisine du Seigneur. Nous devons rendre grâces à Dieu pour l’inouïe dignité de sa Mère, et pour les communications de joie qui tombent de là-haut sur la nature humaine. Il ne faut pas oublier que c’est le premier acte de la créature, et cet acte durera autant que l’éternité. Quand Michel et ses anges combattirent Lucifer et ses anges, ceux-ci furent précipités comme la foudre, car celui qui s’élève sera abaissé; ceux-là commencèrent l’éternelle action de grâces. Tous les cœurs des anges fidèles, Vertus, Dominations, Séraphins et tous les autres, entonnèrent l’hymne qui ne finira pas, louant Dieu pour leur victoire, parce qu’il est leur Dieu, et leur amour est éternel, comme sa gloire et leur jouissance.

LE PETIT CAILLOU ET LE NOM NOUVEAU

Au vainqueur, dit le Saint-Esprit dans l’Apocalypse, je donnerai la manne cachée, et un caillou blanc, et sur le caillou un nom nouveau, qui n’est connu de personne, excepté de celui qui le reçoit.

Le vainqueur, c’est celui qui a traversé et dépassé lui-même et toutes choses. La manne cachée, c’est un sentiment intérieur, une joie céleste. Le caillou est une petite pierre, si petite qu’on la foule aux pieds sans douleur. (_Calculus_, caillou; _calcare_, fouler.) La pierre est blanche et brillante comme la flamme, ronde, infiniment petite, polie sur toutes les faces, étonnamment légère. Un des sens que présente ce caillou pourrait être le symbole de Jésus-Christ. Jésus est la candeur de la lumière éternelle; il est la splendeur du Père; il est le miroir sans tache, en qui vivent tous les vivants. Au vainqueur transcendant ce caillou blanc est donné, portant avec lui vie, magnificence et vérité. Le caillou ressemble à une flamme. L’amour du Verbe éternel est un amour de feu; ce feu a rempli le monde, et il veut que tous les esprits brûlent en lui. Il est si petit, ce caillou, qu’on peut le fouler aux pieds, sans le sentir. Le Fils de Dieu a justifié l’étymologie du mot _calculus_. Obéissant jusqu’à la mort, et jusqu’à la mort de la croix, il s’est anéanti. Non plus homme, mais ver de terre, opprobre du genre humain, et mépris de la populace. Il s’est mis sous les pieds des Juifs, qui l’ont foulé sans le sentir. S’ils eussent reconnu Dieu, ils n’eussent pas dressé sa croix. Il y a plus: aujourd’hui, Jésus est petit et nul dans tous les cœurs qui ne l’aiment pas.

Cette magnifique petite pierre est ronde et égale à elle-même sur toutes ses faces. La forme ronde, la forme de la sphère rappelle la vérité éternelle sans commencement ni fin. Cette égalité d’aspect que présente de tous côtés la forme sphérique, indique la justice qui pèsera tout avec équité, rendant à chacun ce qui lui est dû. Ce que donnera la petite pierre, chacun le gardera éternellement.

Ce caillou est extraordinairement léger. Le Verbe éternel ne pèse rien; il soutient par sa vertu le ciel et la terre. Il est intime à chacun, et n’est saisi par personne. Jésus est l’aîné des créatures, et son excellence les surpasse toutes: il se manifeste à qui il veut, là où il va porté par sa légèreté immense; notre humanité est montée par-dessus tous les cieux, et s’est assise à la droite du Père.

La pierre blanche est donnée au contemplateur: elle porte le nom nouveau que celui-là seul connaît, qui la reçoit.

Tous les esprits qui se retournent vers Dieu reçoivent un nom propre. Le nom dépend de la dignité plus ou moins excellente de leurs vertus, et de la hauteur de leur amour.

Notre premier nom, celui de notre innocence, celui que nous recevons au baptême, est orné des mérites de Jésus-Christ. Si nous rentrons en grâce, après l’innocence baptismale perdue, nous recevons du Saint-Esprit un nom nouveau, et ce sera un nom éternel.

LES AMIS SECRETS

ET LES ENFANTS MYSTÉRIEUX

Il y a une différence intérieure et inconnue entre les amis secrets de Dieu et ses enfants mystérieux. Les uns et les autres se tiennent droits en sa présence. Mais les amis possèdent leurs vertus, même les plus intérieures, avec une certaine propriété, imparfaite de sa nature. Ils choisissent et embrassent leur mode d’adhésion à Dieu, comme l’objet le plus élevé de leur puissance et de leur désir: or leur propriété est un mur qui les empêche de pénétrer dans la nudité sacrée, la nudité sans images. Ils sont couverts de portraits qui représentent leurs personnes et leurs actions, et ces tableaux se placent entre leur âme et Dieu. Bien qu’ils sentent l’union divine, dans l’effusion de leur amour, ils ont néanmoins, au fond d’eux-mêmes, l’impression d’un obstacle et d’une distance. Ils n’ont ni la notion ni l’amour du transport simple: la nudité, ignorante de sa manière d’être, est une étrangère pour eux. Aussi leur vie intérieure, même à ses moments les plus hauts, est enchaînée par la raison et par la mesure humaine. Ils connaissent et distinguent fort bien les puissances intellectuelles, soit; mais la contemplation simple, penchée sur la lumière divine, est un secret pour eux. Ils se dressent vers Dieu dans l’ardeur de leur amour; mais cette propriété, imparfaite de sa nature, les empêche de brûler dans le feu. Résolus à servir Dieu et à l’aimer toujours, ils n’ont pas encore le désir de la mort sublime, qui est la vie déiforme. Ils font peu de cas des actes extérieurs et de cette paix mystérieuse qui réside dans l’activité. Ils gardent tout leur amour pour les consolations intérieures et pour d’imparfaites douceurs; c’est pourquoi ils s’arrêtent en route, se reposent avant la mort mystérieuse, et manquent la couronne que pose l’amour nu sur la tête du vainqueur.

Ils jouissent bien d’une certaine union divine, ils s’exercent, ils se cultivent, ils connaissent leur état distinctement, dans leurs voies intérieures, ils aiment les chemins qui montent.

Mais ils ignorent l’ignorance sublime du transport qui ne se connaît plus, et les magnificences de ce vagabondage enfermé dans l’amour superessentiel, délivré de commencement, et de fin, et de mesure.

Ah! la distance est grande entre l’ami secret et l’enfant mystérieux. Le premier fait des ascensions vives, amoureuses, et mesurées. Mais le second s’en va mourir plus haut, dans la simplicité qui ne se connaît pas. Il est absolument nécessaire de garder l’amour intérieur et l’activité extérieure; ainsi nous attendrons avec joie le jugement de Dieu et l’avènement de Jésus-Christ. Mais si, dans l’exercice même de notre activité, nous mourons à nous-même et à toute propriété, alors, transportés au-dessus de tout, par le sublime excès de l’esprit vide et nu, nous sentirons en nous avec certitude la perfection des enfants de Dieu, et l’esprit nous touchera sans intermédiaire, car nous serons dans la nudité.

INNOCENCE ET REPENTIR

Le péché est un mal tellement épouvantable que pour chercher un bien quelconque, ou éviter un mal quelconque, aucun péché ne doit être commis, ni mortel, ni véniel. Or nous en avons commis un grand nombre.

Dites-moi comment nous faisons pour contenir notre substance et l’empêcher de fondre d’amour, et de défaillir d’adoration, quand nous plongeons dans l’abîme de la miséricorde et que les yeux de notre âme sont arrêtés sur ce fait: Dieu a enlevé nos péchés. Il a restitué fidèlement son amitié à ses ennemis. Comment faisons-nous pour ne pas fondre? Auprès du pardon, la création du monde tiré du néant est peu de chose en vérité. Mais ce n’est pas tout. Ce Seigneur, dans sa clémence, a voulu retourner nos péchés contre eux-mêmes et pour nous, il a trouvé le moyen de nous les rendre utiles, de les convertir entre nos mains en instruments de salut. Que ceci ne diminue en rien ni notre terreur de pécher, ni notre douleur d’avoir péché. Mais nos péchés nous ont conduits à la pénitence. Ils sont devenus pour nous des sources d’humilité et d’amour. Mais il est important de ne pas ignorer une haute source d’humilité, beaucoup plus haute que celle-ci. La Vierge Marie, conçue sans péché, possède une humilité plus sublime que Madeleine. Celle-ci fut pardonnée; celle-là fut sans tache. Or cette immunité absolue, plus sublime que tout pardon, fit monter de la terre au ciel une action de grâces plus haute que la conversion de Madeleine.

L’HOMME PARLE A DIEU

Soyez béni, Seigneur mon Dieu, qui avez fait selon mon désir. Car vous m’avez donné le saint Sacrement, et mon transport vient de là. C’est là que je reçois votre corps, votre corps, mon salut, votre corps, ma joie. Manne céleste, ne pas vous manger, c’est être mort déjà. C’est la nourriture des anges; le secret de la sagesse est de savoir la goûter. Le monde n’a pas ce secret. Il trouve loin de Dieu son plaisir ou sa douleur. Vous m’avez promis, Seigneur, que nous mangerions ensemble. Depuis ce jour, ma bouche est béante et mon désir me brûle. Car je ne peux pas vous épuiser. Plus je mange, plus j’ai faim; plus je bois, plus j’ai soif. Toute la création réunie n’épuiserait pas cette chose qui me reste à dévorer. Vous êtes, Seigneur, un hôte libéral. Vous rendez ce qu’on a dépensé de vous. Je bois avec transport ce sang qui donne la vie, ce sang qui coule de la plaie glorieuse; sa douceur est inouïe dans mon gosier. Je suis à peu près ivre, et je ne veux pas le cacher. Votre sang, Seigneur, est plus délicieux que les fruits délicieux des climats chauds. Voici mes vases, remplissez-les. Je serai magnanime et audacieux. Je suis rempli, et je désire. J’ai faim dans mon abondance: car je ne peux pas épuiser mon trésor. Quoi que vous me donniez, ce que je possède est peu pour moi; ce que je désire, c’est ce qui m’échappe. Mon désir suit et poursuit. Mais ce qui a une mesure ne peut atteindre ce qui n’en a pas. Ce qui est enchaîné à une dimension, et ce qui manque de dimension, sont toujours deux choses. Il y a entre vous et moi une diversité invincible. Jamais l’un de nous ne supprime l’autre.

Voici que l’Esprit touche notre esprit de son doigt, et il lui dit dans sa profondeur: Aime-moi comme je t’aime, comme je t’aimais éternellement. Or cette voix, cette prière, cette exigence intérieure est si horrible à entendre, que vous êtes secoué tout entier par la tempête de l’amour, et toutes les puissances de l’âme, ébranlées et tremblantes, se tournent les unes vers les autres d’un air interrogateur: Aimons-nous, disent-elles, aimons-nous l’éternel amour, l’amour sans épuisement?

Qu’est-ce que l’amour en soi? personne n’en sait rien. Mais quelques-unes de ses actions sont connues. L’amour donne plus qu’on ne peut recevoir, et exige plus qu’on ne peut donner. L’exigence de l’amour est un feu dévorant. Le corps participe aux impatiences de l’âme. L’esprit brûle dans une avidité consumante. Cette avidité béante recueille l’esprit dans la paix simple de la profondeur.

Là commence la contemplation intellectuelle, et l’amour, qui perd la mesure, pour atteindre la consommation. La contemplation intellectuelle et l’inclination de l’âme sont des harmonies célestes, sans paroles et sans notes. Sans regarder en arrière, elles s’avancent vers la vie éternelle, gardant l’immense accord de l’Église universelle et de la communion des saints.

Dieu est éternel, incréé, béatitude absolue de soi-même et des autres, essence superessentielle, enfouie sous toute essence, béatitude des bienheureux, premier objet des esprits élevés jusqu’à la nudité. Béatitude nue et suressentielle qui embrassez les personnes divines, par la vertu de l’extase, vous embrassez les esprits, ravis au-dessus d’eux-mêmes, vous les embrassez dans la paix très simple, plus haut que les essences et les distances, dans l’altitude ignorante du temps, et de l’avant et de l’après, et de la route et du sentier, et de la possession et de la convoitise, et du donner et du recevoir, et du bien et du mal, et du lourd et du léger, et de la lumière et des ténèbres, et du jour et de la nuit, et de tout ce qui est abordable à la parole humaine. C’est là qu’on meurt en Dieu, et que la vie s’enfouit dans le Christ. Ceux qui chercheront sur terre notre maison ne la trouveront plus. Car, au-dessus du créé, nous nous sommes envolés, avec l’Esprit de Dieu, dans l’essence suressentielle, dans la béatitude simple, qui est son secret à elle-même. La paix de l’essence suressentielle est inaccessible à tout ce qui n’est pas illustré de la lumière divine, et ravi par la main de l’extase au-dessus de sa nature.

Dieu, par sa nature, est la paix suprême. Connaître, aimer, vouloir, telle est son action, et son action est sa substance. Pour lui, ni passé, ni avenir; tout est présent, béant et nu. Paix de l’essence; activité de la nature; repos et fécondité absolue. C’est pour cette dignité qu’il a fait les hommes et les Anges. Son don c’est son royaume, et son royaume c’est lui-même, et il est propre à nous, si nous ne vivons que pour lui. Le ciel, la terre et toute créature sont là pour nous. Il nous a donné la raison, et au-dessus de la raison, la liberté de l’esprit nu, dépouillé de vêtements et d’images, et si nous adhérons à lui par la grâce du transport, c’est l’unité qui nous attend dans l’éternel et suressentiel amour. Voilà la vie contemplative, offerte aux hommes libres, aux adhérents de Dieu seul, et il demeure en eux, et ils demeurent en lui.

LES TRONES

La lumière de l’essence est simple, sans fin, sans mesure; elle entoure, elle embrasse l’unité divine, l’unité humaine et toutes les puissances; elle entoure et elle éclaire les pentes de la profondeur, et la jouissance qui adhère à Dieu, et tous les membres du grand corps; c’est par elle que se fait l’unité des esprits d’amour dans le transport des esprits; les grandes eaux de l’amour affluent vers cette lumière, soulevées par des soulèvements divins. Dans cette lumière sans couleur où les esprits s’abîment, la défaillance touche les bras; c’est là que les personnes divines jouissent de l’essence divine. C’est là que s’accomplit la transformation de la lumière simple. Le signe que l’âme reçoit de l’arrivée de Dieu, c’est une jouissance qu’elle n’était pas capable même de désirer. Quiconque est uni à Dieu reçoit les joies incompréhensibles, l’ineffable jouissance de la transformation, et cependant tous ne possèdent pas le même degré de béatitude. Le désir, l’impatience et la sublimité que vous avez eus mesurent la gloire que vous aurez. Il y a un bien commun à tous, mais les appétits et les impatiences de l’amour ont préparé à quelques-uns de particulières inondations; et cependant ces torrents de délices restent surabondants pour tous, interminables, inépuisés. Le Seigneur Jésus lui-même, quant à son âme créée, est inondé pleinement.

Le don fait à son âme humaine dépasse les possibilités du désir de cette âme humaine; car elle est créée, et Dieu est infini.

La charité divine, qui est une immense propriété, a d’immenses délices et d’immenses amours. Mais les délices, ignorants de la mesure, consistent dans l’essence de Dieu. Les personnes divines opèrent divinement. L’essence divine jouit d’elle-même sans mesure. Quiconque est inondé par la jouissance s’écoule, loin de soi, vers l’essence sans mesure, et s’en va dans la lumière. Car la lumière sans terme habite la jouissance sans mesure. Pendant que l’esprit s’écoule dans l’essence, il entre en possession de la lumière incompréhensible. Pendant qu’il se perd, par la grâce de l’écoulement, il s’empare des délices incompréhensibles, il possède le Dieu sans mesure, et il est possédé par lui. Dans l’essence qui ne connaît ni mesure ni mode, la défaillance suprême touche les bras et les mains. Jouissance inouïe de Dieu et des saints! adhérence jouissante et fruitive de tous les esprits d’amour dans la simplicité de l’essence divine!

Dieu agit toujours. Dieu jouit toujours. Dans l’unité sublime de sa nature, Dieu jouit de sa propre possession. Dans la fécondité de l’unité sublime, le Père engendre incessamment le Fils qui est sa Sagesse. Du Père et du Fils procède le Saint-Esprit. L’unité est le trône de la Trinité. Elle est la victoire de la puissance du Père. La nature divine se possède parmi l’action et la jouissance, ininterrompue dans l’une et dans l’autre. Tous ceux que Dieu atteint, selon la dignité et la noblesse qui leur est départie, produisent des actes de vertu vivants et féconds à la ressemblance de la Trinité. Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde, a dit le Seigneur, parlant de ceux-là.

Ils ont eu pitié d’eux-mêmes, parce que, dans la recherche de la perfection, leur âme manquait de Dieu! Ils ont eu pitié d’eux-mêmes parce que Dieu menaçait de manquer au rendez-vous des délices, exigé par leur amour; ces deux miséricordes, unies à la bonté divine, les ont poussés en avant. Ils ont poursuivi la miséricorde de Dieu jusque dans le sanctuaire de la jouissance inépuisable, et coulant, loin d’eux-mêmes, dans l’abîme de la divinité, ils sont devenus les trônes de la Trinité très haute.

Les esprits angéliques qui possèdent à ce degré le royaume de Dieu sont appelés trônes, parce qu’ils possèdent le Seigneur et sont possédés par lui. Posés entre l’action et la jouissance, ils vaquent à l’une et à l’autre dans la perfection. Et tous ceux qui dans la grâce et dans la gloire atteignent par la faveur de Dieu la même activité, ceux-là sont des Trônes, ceux-là possèdent Dieu dans l’adhésion jouissante de l’essence; ceux-là lui appartiennent comme son trône, et son repos, et sa propriété. Or l’abîme est une ignorance que l’acte intellectuel ne peut ni atteindre ni comprendre. Le Christ a parlé au Père et lui a dit: Qu’ils soient _un_ comme nous sommes un.

Il demandait l’amour qui jouit, et l’immersion dans la ténèbre sans mesure qui absorbe et qui dévore.

LIVRE SIXIÈME

SAMUEL

SAMUEL

Dans la paix de l’essence, quand l’amour nous a fait le don de l’unité, je vois poindre la contemplation superessentielle, et un mode de sentir superessentiel trop excellent pour être exprimé: c’est le secret de vivre dans la mort et de mourir dans la vie, plongés plus haut que notre essence dans notre béatitude superessentielle; c’est le moment où Dieu nous a conféré l’empire sur nous-mêmes, et la puissance de nous dépouiller des images toutes les fois que nous nous en donnerons l’ordre, pour entrer dans la paix de l’essence où l’union divine nous attend dans l’abîme d’amour. L’action de Dieu en nous ne nous confère avec Dieu ni l’unité d’essence ni l’unité de nature, mais l’unité d’amour. Cependant nous sommes bienheureux, nous sommes même béatitude dans l’essence divine, quand Dieu jouit de lui et de nous sur les hauteurs de lui-même, parmi l’amour immense, et la ténèbre sacrée et la nuit noire sans dimension. Or cette nuit noire c’est la lumière inaccessible où se recueille la nature divine, dans la béatitude essentielle à lui, superessentielle à nous, où Dieu jouit de lui-même. Par la vertu de l’amour, nous sommes abîmés et absorbés dans sa jouissance: là nous nous perdons, non pas quant à notre substance, mais quant au sentiment de joie. L’amour de Dieu et le nôtre sont fondus dans la même jouissance, quand son esprit a absorbé notre amour dans sa béatitude essentielle. Quand je parle d’unité entre Dieu et l’homme, j’ai déjà dit, et je le répète, qu’il ne s’agit ni d’unité de nature, ni d’unité d’essence, mais d’unité d’amour. Je veux insister sur ce point. L’essence de Dieu est incréée, la nôtre est créée; l’abîme est infranchissable, la distinction est éternelle. Jamais les prodiges de l’amour ne l’effaceront; jamais les transports de l’union ne produiront l’unité de la nature. Nous nous perdons quant aux transports de jouissance; mais si nous nous perdions quant à la substance, si nous étions anéantis, dans un certain sens de ce mot, dépourvus de connaissance et d’amour, nous serions incapables de béatitude. Notre essence est une solitude immense, un désert à perte de vue, où Dieu vit et règne; or nous sommes condamnés à errer dans ce désert, à moins que l’amour ne nous enlève plus haut que nous-mêmes dans le sein de Dieu. Nous pouvons donc être heureux dans notre essence, si nous vivons dans l’amour. Nous sommes même béatitude en Dieu, si l’amour nous a donné la mort par la vertu de la jouissance. Nous vivons en nous par amour, nous mourons en Dieu par jouissance; c’est une mort vivante et une vie mourante, car nous vivons avec Dieu et nous mourons en lui. Bienheureux les morts qui vivent et meurent de cette vie et de cette mort, héritiers du Seigneur et de son royaume éternel.

Je vous supplie tous de prier pour tous ceux qui ont été mes maîtres, pour tous ceux qui ont travaillé et écrit pour m’instruire. Priez du fond de vous-mêmes, dans la vérité, pour tous ceux qui m’entendront ou me liront moi-même. Oh! qu’ils soient tous les élus de la grande éternité, où ils loueront le Seigneur dans les siècles des siècles!

Que Jésus-Christ, Fils de Dieu, nous donne la gloire et la couronne éternelle; là est la vie qui ne finira pas, et la joie sans défaillance et la possession de Dieu. Des splendeurs inconnues, la lumière des yeux de Jésus, des voies prodigieuses, des harmonies qui n’ont pas de nom! Bondir à jamais, être sorti de soi-même par un excès éternel! Voir la face du Seigneur, la beauté infinie, y puiser la joie et la gloire! Être libre, ne rien craindre, tout oser! Régner avec Dieu, être placé de sa main sur un trône éternel! Vaquer librement à l’éternel amour, sentir qu’il se donne à nous, et demeurer à jamais en lui! Aimons-nous les uns les autres, pour obtenir sa grâce, pour jouir de sa familiarité. Servons-le, obéissons; car Dieu n’est pas seulement très puissant, il est tout puissant dans la Trinité des personnes; il est digne vraiment d’un amour éternel. Il est digne d’une louange éternelle, et bienheureux ceux qui sont affamés de lui. Oh! que le jour arrive, le jour du grand désir, le jour du grand amour, où, affamés pour toujours et rassasiés pour toujours, nous serons plongés dans la jouissance, dans la jouissance qui ne finit pas! Amen, amen! Oh! que toute créature prenne une voix pour dire: Amen, amen, amen!

Si nous voulons vivre au sommet de la vie, il faut que l’âme et l’esprit soient divisés; il faut que l’esprit, au-dessus de la raison, au-dessus des images, au-dessus de l’exercice des vertus, fixe son regard nu sur la lumière divine, et, regardant au fond de soi jusqu’au centre de l’intérieur, adhère à Dieu par l’amour nu. Ici la distance se sent encore; mais dès que le transport d’esprit nous a entraînés sur la hauteur sans sommet, établis dans l’unité essentielle, et immobiles en Dieu, nous y trouvons l’éternel repos et l’activité éternelle. Voilà la vie sans fatigue.

Ceci est peut-être la plus haute manifestation de vie déiforme en nous; c’est le premier mouvement de l’esprit se précipitant sur la montagne sans sommet dans la liberté de l’amour nu. Le second mouvement se fait en bas; il nous précipite dans un tel mépris de nous-même, que nous plongeons au-dessous de tous les mortels, au-dessous de toutes les mesures de l’humilité, qui ne sont pas capables de nous tranquilliser l’âme, que nous nous plongeons dans un regard intérieur et que nous nous abîmons dans la profondeur insondable de Dieu, _au-dessous_ de laquelle il n’y a rien. Et alors, dans l’humilité de l’abîme, nous constituons un royaume où Dieu vit et règne en nous, et nous avec lui plus bas que les mondes. Le second mouvement de l’esprit est une abnégation dans la profondeur interminable et infinie de Dieu; ce sont ces deux mouvements par lesquels l’esprit se sépare de l’âme. Et pourtant ce ne sont pas deux substances distinctes, ils vivent d’une seule vie; mais l’âme habite dans la grâce, dans la mesure, dans l’exercice des vertus.

L’esprit, au-dessus de la raison et de la vertu, est uni à Dieu dans l’amour nu qui ne se souvient plus des formes et des images.

LES TROIS DONS

Homme spirituel, si vous voulez vous élever jusqu’à la contemplation, il faut trois choses:

Il faut voir et posséder l’abîme sans fond de votre substance.

Il faut que votre acte interne dépasse les manières d’être.

Il faut que votre demeure soit la jouissance divine. Écoutez, vous tous qui voulez vivre en esprit; c’est à vous que je parle, non pas à d’autres.

L’union divine, quand elle se manifeste à l’esprit, est sans mesure et sans mode; elle est profonde, sublime, immense en longueur, immense en largeur; et quand l’esprit l’aperçoit, il se sent plongé par l’amour dans le sein de la profondeur, et soulevé dans l’altitude, et porté dans la longueur et promené dans la largeur. Il se sent établi dans la connaissance inconnue; il sent qu’il coule dans l’unité, qu’il s’enfonce, poussé par la mort, dans la vie et la vitalité divine où l’on respire avec Dieu.

Voilà le fondement.

Voici l’acte: c’est la seconde condition, conséquence de la première. Je parle d’une activité supérieure à la raison et délivrée de la mesure; car l’unité de Dieu, dont la possession est le principe et la fin de toute vie contemplative, attire perpétuellement au fond d’elle-même les Personnes divines et tous les esprits d’amour, elle appelle, elle exige, elle donne rendez-vous. Chaque esprit, suivant la mesure de son amour et de son activité, sent plus ou moins l’attrait. Celui qui suit et qui adhère ne peut pas tomber dans le péché mortel. Le contemplateur, qui s’est dit adieu à lui et à toutes choses, que rien n’empêche, que rien ne gêne, et qui ne possède rien avec propriété, celui-là pénètre et s’enfonce, nu et vide d’images, dans les plus intimes sanctuaires de son esprit. Il voit se lever le soleil éternel, et dans le rayon il reconnaît l’attrait intime du Dieu provoquant. Il ne se sent plus lui-même que comme un immense incendie, qui aurait conscience de son ardeur. Et il désire l’union divine, il la désire par-dessus toute chose. Plus il observe avec amour l’invitation intérieure, plus il la sent; plus il la sent, plus il désire l’union divine. Il désire payer sa dette, et l’éternelle réclamation de l’unité met en feu son esprit. Celui-ci brûle éternellement, car il paye éternellement. Dans la transformation de l’unité, les esprits tombent en défaillance, ne sentant plus rien que l’embrassement, et le feu les emporte vers l’unité très simple. Cette simplicité, personne ne la voit ni la sent, à moins d’être un des assistants de l’immense lumière, et d’avoir dépassé la raison par la vertu transcendante de l’amour qui ne sait plus. Mais, s’il s’élève jusqu’au rang des assistants, l’esprit sent le feu en lui; mais s’il cherche le commencement ou la fin de ce feu, il ne trouve rien, et l’homme découvre seulement que sa substance et son ardeur sont une même chose. L’esprit brûle sans relâche, il brûle au fond de lui-même; la perpétuité est le caractère de l’amour. Ravi dans la transformation par la vertu de l’unité, l’esprit brûle dans l’amour; et cependant, s’il se regarde pendant l’ardeur, entre Dieu et lui il voit l’abîme visible.

Mais il arrive un moment, dans le cœur de l’incendie, où la simplicité jette un voile sur l’abîme, et l’esprit ne voit plus rien, rien que l’unité pure; car l’immense amour de Dieu absorbe, dévore et consume ce qu’il tient et embrasse. Cette unité qui tire au dedans part de l’amour infini du Père et du Fils, qui attire les vivants vers l’abîme intérieur de la jouissance éternelle. C’est dans cet amour que nous brûlerons éternellement, parmi les feux du grand incendie; c’est en lui que consiste la béatitude des esprits. C’est pourquoi il faut fonder toute notre vie sur l’abîme sans fin et sans épuisement. C’est ainsi que nous pourrons plonger dans l’amour et nous abîmer dans la profondeur immense. C’est par la vertu du même amour que nous nous dépasserons nous-mêmes en hauteur, soulevés dans l’altitude qui ne se comprend pas.

Dans le même amour plein d’ignorance, nous nous lancerons comme des vagabonds, et c’est lui qui nous promènera dans la largeur immense, et nous nous baignerons là, et nous coulerons loin de nous-mêmes dans les délices inconnues, parmi les trésors de la bonté divine; et nous brûlerons, et nous fondrons, absorbés et abîmés éternellement et infiniment dans la gloire.

Je prends une image quelconque, pour montrer au contemplateur ce qu’il est et ce qu’il fait.

Quant aux autres, ils ne se comprendront pas.

Personne ne peut enseigner à un autre la vie contemplative; mais l’éternelle vérité se manifestant en esprit nous apprend tout le nécessaire.

Celui qui veut sentir l’union divine doit vivre en Dieu tout entier, de façon à satisfaire l’instinct supérieur dans toute son activité du dedans et du dehors. Il faut qu’il soit emporté par l’amour sur la montagne où la créature meurt en Dieu, où elle meurt à elle-même et à toute propriété, où elle s’incline avec toutes ses puissances, et subit l’action transformante de la vérité incompréhensible, qui est Dieu.

Il faut que l’acte de la vie précipite l’homme au dehors sur toutes les vertus pratiques. Il faut que l’acte de la mort le précipite en Dieu, au fond de lui-même. Ce sont là les deux mouvements de la vie parfaite. Ils sont unis comme la forme et la matière, comme l’âme et le corps. L’homme s’applique à Dieu par exaltation de toutes ses puissances, par la rectitude de l’intention, par le désir intime du cœur, par l’appétence sans apaisement, par l’ardeur vaillante de son esprit et de sa nature. Pendant qu’il se livre à cet exercice, en présence de la majesté divine, l’amour devient son maître, et la puissance de l’amour n’épargne rien de lui-même, et c’est l’amour qui dirige chacun de ses mouvements, et, après chaque mouvement dirigé par l’amour, l’homme est plus grand, plus fécond, très actif et agrandi.

Quand l’union divine s’opérerait sans intermédiaire, jamais pourtant Dieu et la créature ne pourraient être confondus. L’union ne peut jamais devenir confusion. Si des créatures peuvent déjà s’unir sans intermédiaire, à plus forte raison Dieu et l’âme. Mais leur distinction reste inviolable. Et cependant entre l’âme et Dieu, pendant la rentrée suprême de l’âme dans son fond, il n’y a pas d’autre intermédiaire que l’éblouissement de l’esprit et l’activité de l’amour. Ce sont là des agents de l’adhésion divine. C’est par eux que le _un_ se fait entre l’homme et Dieu, pour parler comme saint Bernard. Mais au-dessus de la raison et de l’amour, voici l’homme transporté dans la vision nue, vers l’adoration essentielle. Voici le mystère de l’unité qui s’accomplit dans l’esprit. L’adoration essentielle excède infiniment toute intelligence. Elle est la vie qui appartient aux contemplateurs. Pendant le transport, l’esprit, si Dieu le lui montre, peut entrevoir toutes les créatures dans un seul rayon, tous les habitants du ciel et de la terre, leur acte et leur destinée éternelle: mais, au fort même de l’extase, l’esprit transporté s’incline devant l’interminable infinité de Dieu; entre elle et lui, il voit un abîme infini, un abîme essentiel. L’Incompréhensible lui déclare que rien jamais ne l’a compris, pas même l’âme humaine de Jésus, qui plane cependant, au-dessus de toute union, dans la gloire unique et singulière de l’union hypostatique.

EFFETS DE L’AMOUR

L’éternel amour répand lumière et grâce dans toutes les puissances de l’âme; voilà pourquoi il y a des vertus. La grâce de Dieu touche et remue les forces suprêmes: de là la charité; de là la lumière; de là l’amour de la justice; de là l’adoration discrète et active du plan divin; de là la liberté supérieure aux images; de là la victoire sans fatigue; de là la sublime défaillance agissante et féconde, qui vous plonge, plus haut que vous-même, dans l’unité de l’esprit. C’est une activité merveilleuse, dont la continuation persévérante donne au contemplateur la joie de sentir sans intermédiaire l’union divine. Il sent en lui ce contact divin qui est le rajeunissement de la grâce et de toutes les vertus. Car la grâce coule jusque dans les puissances inférieures. Elle atteint le fond de l’homme, elle excite cet amour profond et sensible qui est le désir de Dieu. Cet amour pénètre dans le cœur, les sens, la chair, le sang, toute la nature physique de l’homme. Il excite dans ses membres une ardeur, une impatience, il exerce une pression, et la créature surmontée ne sait plus comment se conduire. Cet amour enivre, et l’homme enivré est porté, comme dans l’autre ivresse, à de singulières démonstrations, et, s’il lui reste un peu de mollesse, il a de la peine à ne rien laisser voir. Il y en a qui lèvent les yeux au ciel, dans l’impatience du désir. D’autres pleurent; d’autres chantent; d’autres crient; d’autres bondissent de joie ou de douleur; d’autres courent; quelquefois les mains se rapprochent; on s’incline; on tombe à genoux, on s’incline, on gesticule. Tant que l’homme persévère, tendu vers le trésor de Dieu, et vivant dans son esprit, il sent son contact et l’impatience de l’amour se renouvelle au fond de lui, avec toutes les splendeurs dont j’ai parlé. Par cette impression physique, il doit s’élever à une impression spirituelle et par cette impression spirituelle à une impression divine, et se plonger lui-même dans la béatitude qui ne change pas.

Le sentiment de l’immutabilité est la béatitude suressentielle, béatitude de Dieu, participable par les élus. Béatitude essentielle à Dieu; superessentielle à nous; silence caligineux de la paix éternelle. Les Personnes divines se plongent et s’absorbent dans l’essentielle unité de l’amour, et cependant chacune d’elles, suivant ses propriétés particulières, persiste dans son activité.

L’ENLÈVEMENT

Les hommes de l’amour ont devant eux le feu divin, en face de leur contemplation; c’est le trésor commun coulant au ciel et sur la terre. Ils sentent la Trinité divine s’incliner pleine de grâces en elle-même et vers eux-mêmes: leur parure intérieure et extérieure est toute justice et toute sainteté. Ainsi ils sont unis à Dieu par sa grâce et leur vertu. Et parce qu’ils se sont livrés à Dieu en toute action, omission et soumission, ils jouissent d’une paix, d’une joie, d’une consolation et d’une saveur que personne ne comprend, ni le monde, ni la créature parée pour lui, ni quiconque se préfère à Dieu. Ces hommes de l’intérieur, ces hommes au regard illustré, ont devant les yeux, toutes les fois qu’ils le veulent, l’invitation de l’amour qui tire vers le _Un_ et qui dit: Rentrez. S’ils se sentent pris avec tous les élus dans l’immense embrassement du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit, ils se sentent repliés par l’éternel amour vers l’unité de leur principe.

La contemplation simple et une est la gardienne du type qu’elle possède en esprit, abîmée dans la paix de Dieu. Ainsi l’esprit est ravi par un enlèvement vers la Trinité, et vers l’Unité par l’enlèvement triple: et cependant jamais la créature ne devient Dieu. Jamais elle ne se confond avec lui. L’union se fait par l’amour: mais la créature sent et voit entre Dieu et elle l’éternelle et invincible distinction. Si serrée que soit l’union, le ciel et la terre, sortis des mains de Dieu, cachent à l’esprit du contemplateur d’impénétrables secrets. Quand Dieu se donne à une âme, entre elle et lui l’abîme apparaît immense: les puissances de l’âme réduites à la simplicité, subissent la transformation divine. Voici la plénitude et la surabondance. L’esprit sent la vérité, la magnificence et l’union divine: mais il sent en lui-même une pente essentielle vers son antique situation, et cette pente sauvegarde en lui le sentiment de l’abîme essentiel qui est entre Dieu et lui. Rien de plus sublime que le sentiment de cette distance. Car l’unité est une force qui tire vers l’intérieur tout ce qu’elle a mis au monde naturellement ou surnaturellement. Aussi les hommes de la lumière sont librement ravis, plus haut que la raison, dans les domaines de la vision nue. C’est là que l’Unité divine est et appelle. C’est pourquoi leur regard nu, vide et libre, pénètre toute l’activité de toute créature, et la poursuit, pour l’approfondir, jusqu’au sommet d’elle-même. Et ce regard nu est pénétré et imprégné d’éternelle lumière, comme l’air est pénétré et imprégné de soleil. La volonté nue est transformée par l’éternel amour, comme le feu par le feu. L’esprit nu se dresse; il se sent embrassé, affermi, fixé par l’immensité du Dieu sans forme. Ainsi, au-dessus de la raison, l’image créée est unie par un triple nœud à son type éternel, principe et source de sa vie.

UNITÉ ABSOLUE

Parlons de l’unité absolue. L’amour de Dieu n’est pas seulement l’effusion de tout bien; il n’est pas seulement l’attrait intérieur; il est au-dessus du relatif, dans la jouissance essentielle, absolu, selon l’essence nue de la divinité. C’est pourquoi les hommes, illustrés au fond d’eux-mêmes, ont rencontré une contemplation supérieure à la raison et indépendante d’elle, et une jouissance ravissante dépassant mode et essence, et plongée dans l’abîme sans mesure de la béatitude, où elle se possède elle-même, jouissance essentielle, dans l’unité des trois Personnes. C’est là que la béatitude est si simple et si démesurée, que le regard de la contemplation oublie les détails, perd les sentiers, et ignore où vont les pentes. Car toutes les substances, soulevées par la jouissance, fondent, sans destruction et sans confusion, dans la fournaise infinie. O Essence suressentielle des essences béatifiées! C’est en vous qu’elles meurent à elles-mêmes; qu’elles meurent, sans cesser d’être, dans l’abîme sans fond de l’ignorance sublime. C’est en vous que toute lumière abdique dans la ténèbre sacrée. C’est en vous que l’unité dominatrice et triomphante jouit de la béatitude essentielle. Béatitude essentielle à Dieu: superessentielle aux créatures. Car nulle créature ne subit en elle-même aucune destruction, ni avec l’Essence divine, aucune confusion. Car cette créature deviendrait une divinité; ce qui est impossible. Incapable de diminution ni d’agrandissement, rien ne peut crouler de l’Essence divine. Et cependant tous les esprits d’amour sont, avec le Dieu absolument unique et absolument distinct, une seule jouissance et une seule béatitude. Essence bienheureuse, jouissance commune du ciel entier, elle est si simple, que tous les esprits illustrés par elle sortent d’eux-mêmes, dans l’extase de la jouissance, et le rejaillissement de tous vers la plénitude immense comble et excède tous leurs désirs.

LA PRIÈRE DE JÉSUS

Unité! tel était le sens de la prière de Jésus quand il demanda au Père que ses amis fussent consommés en un, comme son Père et lui sont _un_ dans la jouissance du Saint-Esprit. Il voulut être en nous, et nous en lui; il voulut pour nous l’unité, le sein du Père, et la jouissance de l’Esprit.

De toutes les prières du Christ, voici, si je ne me trompe, la plus brûlante: voici le triomphe de l’amour.

La prière de Jésus est triple, d’après l’Évangile de saint Jean. Jésus veut que les siens soient avec lui, là où il est, et qu’ils contemplent sa lumière.

J’ai déjà dit que tous les justes sont unis à Dieu par l’intermédiaire de sa grâce et de leurs vertus. L’amour de Dieu coule sur nous, chargé de dons toujours nouveaux. Les observateurs de l’amour subissent un renouvellement continuel d’activité, de vertu et de justice. Cette union, que la plénitude divine accomplit dans l’âme et dans le corps, se commence en cette vie, et se consomme dans l’autre.

En outre, Jésus a demandé sa résidence en nous, et la nôtre en lui. Voici l’union immédiate. Car l’amour de Dieu n’est pas seulement une effusion; il est aussi un recueillement. Les adhérents sont les hommes de la lumière intérieure, et leurs puissances supérieures sont soulevées, plus haut que leur vertu propre, dans la nudité de l’essence, et sont réduites à une certaine simplicité incompréhensible, qui leur donne, grâce à la suppression des intermédiaires, plénitude et surabondance.

Mais la troisième prière est plus haute que les deux autres. Jésus demande que nous soyons consommés en un, comme son Père et lui sont _un_. Il ne demande pas que notre substance soit confondue avec la substance divine; cette confusion est impossible; mais il veut que nous soyons _un_ dans l’unité d’amour, dans l’unité de jouissance, dans l’unité de béatitude.

Si vous sentez entre Dieu et vous cette triple union, la prière de Jésus est exaucée en vous; et vous demeurerez avec lui dans la joie de la possession éternelle, et l’éternelle action et l’éternel repos s’accomplira pour vous sans terreur dans l’essence suressentielle.

Vous entrerez, vous sortirez, et votre pain et votre vin seront toujours à votre portée. Les hommes de cette race sont ivres d’amour. Ils se sont endormis en Dieu au fond de la splendeur caligineuse.

Je pourrais parler encore; mais ceux qui possèdent n’ont pas besoin de paroles. Si ces choses sont claires pour vous, l’amour auquel est adhérent votre amour vous apprendra toute vérité. Quant à ceux qui se répandent au dehors, cherchant les consolations de la vanité, l’expérience de la joie leur étant interdite, je pourrais parler éternellement sans leur faire comprendre un seul mot.

Ceux qui se livrent tout entiers à l’action extérieure, dans l’oubli de la chose intime, ou à l’oisiveté intérieure, dans le mépris de l’activité, ceux-là ne peuvent pas me comprendre.

Quoique la nature physique et la nature morale de l’homme soient dépassées par les hauteurs de la foi et de la contemplation, néanmoins la vie du sentiment et de la raison subsiste en lui, impérissable comme son essence même. Et quoique l’esprit de contemplation et de désir soit surpassé par l’unité de jouissance, néanmoins la contemplation et le désir persistent invincibles. Telle est la vie intime de l’esprit, et quand l’homme monte l’échelle de lumière, sa vie sensitive adhère à son esprit. Ses forces sensitives s’unissent elles-mêmes à Dieu, par la vertu de l’amour, et sa nature est remplie de tout bien. Entre Dieu et sa vie intime, il sent l’union immédiate. Ses forces suprêmes sont suspendues à Dieu par l’éternité de son amour, pénétrées, imprégnées de la Vérité divine, fixées et établies dans la liberté qui ne se souvient plus. Son esprit plein de Dieu surabonde sans mesure. Parmi la plénitude et la surabondance, il roule essentiellement et plonge dans l’unité superessentielle; j’ai essayé de montrer l’absolu de cette chose. Dans l’unité superessentielle, toute vie a son principe et sa fin. Si nous voulons courir avec Dieu les chemins élevés de l’amour, nous trouverons, avec son éternelle activité, son éternel repos, et nous approcherons, et nous entrerons, et ce sera la paix éternelle.

LIVRE SEPTIÈME

LES SEPT DONS

LE DON DE CRAINTE

La crainte est un don qui produit l’humilité; l’humilité produit l’obéissance, et l’obéissance rend semblable à Jésus-Christ. Jésus-Christ a obéi aux désirs des patriarches et des prophètes. Il a obéi à leurs soupirs; il a obéi à leurs prières; il a obéi à leurs cris. Il a renoncé à sa volonté de mille manières suivant l’Écriture, et il a fait la volonté de ses amis. Il a obéi à son Père par un respect immense, par une action de grâces perpétuelle, par la relation à lui de toutes ses actions. Il s’est fait le serviteur de tous les mortels; il a lavé les pieds des disciples. Il n’est pas venu pour être servi, mais pour servir.

Celui qui possède le don de crainte agit spécialement sur la terre qui correspond à l’élément irascible. La terre est ornée d’arbres; les arbres portent des fruits; les fruits sont les richesses de l’âme qui s’applique à Dieu et lui présente ce qu’elle possède avec une grande révérence. La terre est ornée de plantes salutaires et odoriférantes: c’est l’obéissance et l’humilité. La terre est couverte d’animaux, de bêtes sauvages et féroces. Ce sont les sens et les passions. La puissance qu’il faut avoir sur elles, est l’attribut de la raison soumise à Dieu. Cette raison est l’ornement de la terre. Dieu a placé l’homme dans le paradis terrestre pour le travailler et pour le garder. Le travailler, c’est se livrer à toute vérité, à toute vertu, à toute justice. Le garder, c’est s’abstenir des choses contraires. Le péché est la perte des fruits de la terre et du paradis lui-même. Au milieu du paradis, Dieu a planté l’arbre de vie et l’arbre de la science du bien et du mal. Sur celui-ci naissent les fruits tentateurs que Satan et le monde offrent aux sens, c’est-à-dire à la femme. La femme les offre à l’homme, c’est-à-dire à la raison supérieure, à qui Dieu confia la garde du paradis. Toutes les joies, toutes les consolations, toutes les ascensions sont permises, excepté celle du sens dépravé. Celui qui touche à ce fruit est jeté, nu et dépouillé, hors du repos et de la joie.

LE DON DE PIÉTÉ

La piété produit la compassion qui s’applique à Jésus et aux hommes. La compassion est née du regard de la piété. C’est elle qui visite les malheureux, les exilés, les malades; c’est elle qui donne le pain, le vin et l’hospitalité. C’est elle qui console les vivants, et qui ensevelit les morts. Jésus-Christ pleura abondamment sur le malheur de Jérusalem, sur le malheur de ses ennemis. Il pleura avec Marthe et Madeleine; il joignit ses gémissements à leurs gémissements, auprès du tombeau de Lazare.

Il nourrit cinq mille hommes avec cinq pains d’orge, et deux poissons.

Celui qui a obtenu le don de piété agit spécialement sur l’eau, c’est-à-dire sur l’appétit concupiscible.

La piété peut être comparée aux fleuves du paradis terrestre; car elle conduit le désir dans quatre directions. Le premier fleuve va au ciel. C’est la compassion qui va vers Jésus, et vers les saints qui ont souffert en son nom. C’est un torrent gai et joyeux, plein de transport et d’actions de grâces: car les douleurs qu’il célèbre, sont des douleurs passées, remplacées par d’éternelles joies.

Le second fleuve coule vers le purgatoire. C’est la compassion de l’homme pour les âmes souffrantes qui payent leurs dettes à la justice. Il y a là des prières intimes et profondes: dans ce lieu redoutable, nous avons peut-être des amis, des amis qui ont besoin de nous.

Le troisième fleuve coule sur toute la terre, et s’étend aux nécessités de la chrétienté tout entière. Cet acte intérieur, plein d’un amour immense, immensément recueilli, donne plus et agit plus que toutes les œuvres extérieures réunies en une seule. Le quatrième fleuve, qui est la charité proprement dite, se précipite sur tous les indigents. Ici l’homme donne ses biens, et paye de sa personne. Il fait l’aumône du conseil et aide à supporter. Ce fleuve rencontre de grands obstacles, et ces quatre torrents arrosent le grand jardin.

LE DON DE SCIENCE

Le don de science est une lumière surnaturelle, infuse dans l’âme raisonnable, qui montre à l’homme la route de la perfection supérieure. Quand l’homme a secoué le joug du démon, il a rencontré la crainte qui aime, il a éclairé au fond de lui l’appétit irascible par la lumière du Seigneur. Quand il a ouvert son âme à toutes les miséricordes et à toutes les compassions, il a répandu la lumière divine sur l’appétit concupiscible. Mais il faut que la discrétion règle la crainte, règle la miséricorde, discerne les personnes, les choses, les temps, les occasions, les cœurs, les mesures, et voici le don de science, qui s’adresse à l’intelligence et jette sur elle la clarté de l’esprit.

Le don de science donne à l’homme la connaissance de lui-même, et avec la connaissance le mépris profond. De lui procèdent les larmes: à lui s’applique cette parole de Jésus-Christ: Bienheureux ceux qui pleurent, parce qu’ils seront consolés.

Ceux qui pleurent, ce sont ceux qui savent.

Le don de science est une ressemblance divine. Dieu sait tout d’une science éternelle. De toute éternité, il contemple toutes ses créatures dans leur type qui est consubstantiel à lui-même: c’est d’après cette science qu’il donne au ciel, à la terre et à tout ce qu’ils contiennent, l’ordre, la mesure et l’ornement. C’est d’après cette science qu’il répond aux hommes dont toute la vie et tous les actes sont des paroles dirigées vers lui. C’est d’après cette science qu’il éclaire au dedans et au dehors toutes les créatures éclairées, suivant leurs capacités propres. Jésus-Christ était comblé de science, et il accomplit tous les actes de sa vie, conformément à sa lumière immense.

Celui qui possède le don de science introduit la perfection dans le domaine de l’intelligence.

Le don de crainte, qui gouverne l’appétit irascible, s’appliquait spécialement à la terre, qui est sous nos pieds; car l’appétit irascible est la plus basse des forces. Le don de piété, qui gouverne l’appétit concupiscible, s’appliquait spécialement à l’eau; car la compassion coule sur les mondes. Le don de science, qui gouverne le désir raisonnable, s’applique spécialement à l’air, qui est orné d’oiseaux comme la terre est ornée d’arbres. Il y a des oiseaux qui marchent sur la terre; il y en a qui se promènent sur l’eau; il y en a qui volent dans l’air; il y en a qui volent vers les cieux, et je sens le feu dans leur voisinage.

Ceux qui marchent sur la terre représentent les hommes qui distribuent aux pauvres leurs richesses avec bonté, sagesse et libéralité; ils rendent surtout service au corps. Les oiseaux aquatiques représentent les hommes qui, plongés dans la compassion, font le tour du monde intérieurement, plaignant, aimant leurs frères, et rendant à tous les hommes l’immense service de leur faire miséricorde au fond de leur âme.

Les oiseaux qui volent dans l’air ressemblent aux hommes qui se regardent eux-mêmes d’un regard profond, pénétrant, scrutateur et sublime, et qui ne perdent de vue dans aucun acte la lumière perçante qui est présente à leur esprit. Ces hommes-là sont envers eux-mêmes miséricordieux, utiles et bons.

Mais au-dessus de l’air voici une région que j’appellerai l’éther, et je veux voler ici comme l’aigle; je veux plonger, comme l’aigle, plus haut que l’espace des esprits, plonger dans le feu de Dieu. Il faut que tout acte et toute vertu remontent vers sa gloire avec un désir immense. Ainsi nous avons trois ornements pour trois domaines: la crainte pour l’appétit qui s’emporte, la piété pour celui qui désire, la science pour celui qui comprend. Voilà la vie active, et celui qui la pratique s’apprête à recevoir les dons de Dieu.

LE DON DE FORCE

Nous avons parcouru les royaumes de la terre et de la crainte, de l’eau et de la piété, de l’air et de la science. Voici le don de force, et le royaume du feu.

Les trois dons qui précèdent ordonnent et ornent la vie active. Le don de force ordonne et orne la vie effective.

Le don de force élève l’âme au-dessus des créatures. Il place devant elles les propriétés des personnes divines, la puissance du Père, la sagesse du Fils, et la bonté du Saint-Esprit. Il embrase l’âme d’un amour sensible qui délivre jusqu’à la mémoire. Toutes les puissances de l’âme se dressent et s’unissent; le mépris du monde grandit dans l’intelligence, et elle sent toute créature trop faible désormais pour gêner l’offrande qu’elle fait d’elle-même à la bonté sans fin et sans commencement. Le don de force brise nos liens et nous absout de la créature. Les choses d’en bas sont vaincues, et toutes les puissances de l’âme font l’unité sur la montagne. La prière naît sur les lèvres et dans l’âme, avec l’action de grâce et la sincérité, et le désir grandit comme un feu qui s’allume. La chose aperçue, éternelle vérité, sagesse infinie, et magnificence, a dans sa beauté propre tout ce qu’il faut pour mettre en flammes celui qui contemple. Or, ce désir incommensurable blesse le fond de l’homme qui se sent une atteinte portée dans son intime.

Plus il se tourne vers Celui qui est désirable, plus la blessure grandit. Quelquefois il arrive une telle suavité intérieure que l’homme, incapable de se contenir, ne sait que devenir et que faire. Il croit que personne n’a l’expérience de ce transport. C’est la joie proprement dite: il se demande s’il va mourir, la poitrine brisée. Mais le transport se contient, tant que l’extatique est en présence d’un témoin; car Dieu veille sur l’honneur de ses amis. C’est l’ivresse spirituelle; c’est la folie trois fois sublime.

C’est du don de force que le Seigneur parlait, quand il a dit: Bienheureux ceux qui ont faim et soif de la justice, parce qu’ils seront rassasiés.

Le don de force s’exerce spécialement sur le feu, c’est-à-dire sur la volonté libre. Le feu est la splendeur de la création matérielle, il revendique la première place, au milieu de ce royaume; par sa nature et sa noblesse propre, il tend à s’élever, en même temps il agit dans toute créature avec une extrême subtilité. La liberté aussi tend à monter toujours, emportée par le désir. Car l’âme a reçu de Dieu la sublime faveur de ne pouvoir se reposer dans aucune créature. Que son désir l’emporte et qu’elle brûle comme le feu. Qu’elle soit à l’abri des calomnies de celui qui ment, et qu’elle fasse connaissance avec les choses supérieures de la puissance et de la vertu.

Or l’éternelle Sagesse veille sur l’ascension des désirs qui montent, afin que, portés par la force, ils se réunissent au centre de l’unité. Les torrents de grâce et de gloire coulent dans chaque âme qui désire, suivant l’excellence du désir. Le flux et le reflux de cet océan produisent la soif éternelle. Ceux qui coulent avec leur désir dans la mer sans rivage sentent la faim, sentent la soif et goûtent l’unité. Mais comme cette unité est inépuisable, la soif persiste à jamais. Jésus-Christ, au centre du feu, de l’amour et du désir, s’est toujours penché vers les nécessités des hommes, plein de compassion pour tout ce qui est misérable, car il avait le don de force au suprême degré. L’homme qui le prierait avec la confiance dont il est digne, obtiendrait tout; je n’en doute pas. Il a payé lui-même nos dettes; il a donné sa chair et son sang pour être nourriture et breuvage, afin de nous pénétrer, corps et âmes, et jusqu’à nos dernières puissances. Il veut nous entraîner en lui, être possédé par nous, nous posséder lui-même et nous dévorer. Mangé et être mangé! Unité! Unité! J’ose affirmer que si vous ouvrez seulement un peu la bouche, Jésus-Christ va vous dévorer, et vous fondrez, vous fondrez, et vous coulerez dans l’Unité! Et puisque son désir est l’immensité même, je ne m’étonnerais pas beaucoup d’être dévoré par lui. Dévorer, être dévoré; c’est ce qui s’appelle avoir faim et soif de la justice. Ce sera notre éternelle action dans le temps et dans l’éternité. Amen.

J’ai dit que le don de force règne sur le feu. En effet, la liberté ressemble à la flamme.

Le feu monte toujours. Mais un ordre arrive du ciel et lui dit: Descends.

Le feu possède sur les créatures inférieures une action subtile, mystérieuse, pénétrante.

Le feu conserve toutes les créatures qui vivent au ciel, dans la mer ou sur la terre.

Le feu subsiste en son lieu propre, supérieur au reste de la matière illustrée, réchauffée et fécondée par lui.

Or la liberté, victorieuse du monde et du démon, monte toujours. Elle s’en va vers la louange et vers l’éternité de son Seigneur et de son Dieu. Elle possède l’unité et ne la perdra pas. Mais un ordre du ciel arrive; elle se retourne vers les hommes, compatit à toutes leurs nécessités, se penche vers toutes leurs misères; il faut qu’elle pleure et qu’elle féconde. Elle éclaire comme le feu; comme lui, elle brûle; comme lui, elle absorbe et dévore et soulève vers le ciel ce qu’elle a dévoré. Et quand elle a fait son action en bas, elle se soulève et reprend, brûlante de son feu, le chemin de la hauteur.

LE DON DU CONSEIL

Le don de conseil est un certain attrait du Père, un certain attouchement. Cet attrait donne à l’âme une noblesse surnaturelle. Elle ne sait ce qu’elle éprouve; elle ne comprend pas ce qu’elle sent. Elle désire comprendre; mais plus elle cherche, plus elle ignore. C’est une impression spéciale et particulière: appelée par l’immense désir, et consommée par Dieu sur les sommets de l’âme. C’est une étincelle suspendue par la main de Dieu, sur la cime de l’esprit. En tant qu’elle est créature, cette flamme peut être saisie et sentie; mais en tant qu’elle est divine, elle échappe à celui qu’elle touche, et produit le désir impatient. En cet état l’âme persiste dans l’unité, quant à sa hauteur propre; mais elle se précipite au dehors pour agir. Elle n’embrasse pas Dieu; car elle a une manière d’agir d’où la mesure n’est pas bannie. Elle a des lumières, des amours et des opérations de créature. C’est pourquoi elle agit et travaille et combat magnifiquement. Mais comme elle sent que l’ennemi est invincible, et que Dieu ne sera pas embrassé, elle promène sur le royaume de l’esprit un sublime regard, le regard du souvenir, cherchant ce qu’il faut corriger, modifier, ordonner. Elle envoie deux messagères dans ce royaume, la sagesse et l’agilité; celles-ci se lancent poussées par le doigt du Père et par la folie sacrée de l’âme. L’agilité se hâte, conformément à sa nature, et aux ordres du Seigneur, et au feu brûlant du contact divin. La raison, servante de la sagesse, explore et considère. Cependant elles marchent ensemble, ordonnent et gouvernent. Elles trouvent une grande absence de vertus, un grand espace vide, sans excellence et sans justice. La raison voit bien le mal, mais ne trouve pas le remède. C’est pourquoi les deux messagères reviennent à la source de l’unité, ouvrent leur cœur au sublime amour et se plaignent à lui; il est temps de goûter Dieu; car elles languissent et brûlent.

Sur le rapport qui lui est fait, l’amour, instruit de la misère qui règne dans le royaume, envoie ces deux filles au secours de ceux qui souffrent. Ce sont la miséricorde et la magnificence; la sagesse est leur compagne; l’agilité est leur servante. La sagesse ordonne tout, suivant la lumière et la justice. Mais l’amour jette les grâces à pleines mains, et sa sublime pitié tombe sur toute misère, et les pauvres et les indigents du royaume de l’esprit reçoivent les dons de la magnificence, et le royaume rentre dans la possession glorieuse de l’unité. Bienheureux les miséricordieux, parce qu’ils obtiendront miséricorde.

La miséricorde et le don de conseil sont unis. Ceux qui le possèdent font l’aumône à toutes les créatures, et, après avoir répandu la miséricorde sur toute douleur et toute souffrance, ils poursuivent la miséricorde elle-même dans le sein de Dieu; ils la poursuivent dans l’unité, jusqu’à ce que les forces leur manquent pour s’enfoncer plus avant.

SUBLIMITÉ DU DON DE CONSEIL

Celui qui veut posséder le don de conseil dans la plénitude de sa perfection doit viser à la ressemblance même de Dieu et ne pas se contenter d’une excellence inférieure. Il faut que, ravi par l’amour, il adhère à l’essence suressentielle. Ceux qui s’inclinent et s’abîment dans l’essence supersubstantielle, y trouveront la jouissance immense: ils recevront avec une joie immense la lumière simple dans la puissance de l’unité. Ceux qui vont dans ce lieu sacré, impénétrable à l’ennui terrestre, ne peuvent échapper aux mains du ravissement qui les plonge dans la lumière simple où ils s’éloignent d’eux-mêmes par la fuite sublime, très lointaine et sans retour. Et ils deviennent le trône où le Dieu des délices se repose avec le ciel entier. Ainsi, sans défaillance, nous aspirerons, la bouche ouverte, vers l’essence superessentielle. Mais toujours penchés sur le monde inférieur, par toute pratique, par toute vérité, par toute activité, par toute justice, nous dessinerons notre royaume intérieur à l’image et ressemblance du Seigneur Dieu. Mais un désir médiocre, qui ne vous suspendrait pas à l’essence divine, serait un cruel empêchement. Les gens du désir médiocre ne reçoivent pas le rayon; ils ne sont pas touchés par l’ignorance sublime, par l’ignorance essentielle des mesures humaines; ils subsistent en eux-mêmes. Ils font défaut à la lumière; ils n’aspirent pas, la bouche ouverte, vers le lieu où l’homme ne se connaît plus. C’est pourquoi les gens du désir médiocre ne sont pas dévorés sur terre par la gueule béante de la béatitude.

LE DON D’INTELLIGENCE

Quand l’homme a senti l’attrait intérieur du Père, quand il a été illuminé par le Fils et embrasé par le Saint-Esprit, il a conquis la ressemblance divine. Mais voici le moment de croître dans cette similitude. Vous avez beaucoup reçu: mais vous pouvez recevoir encore mille fois davantage. L’intelligence ne peut être illuminée au point de n’avoir plus à désirer de lumière, ni l’âme embrasée au point de n’avoir plus à désirer d’amour.

L’homme a été créé de rien. C’est pourquoi il poursuit ce rien, qui n’est nulle part, et, dans cette poursuite, il s’écoule si loin de lui-même, qu’il perd sa propre trace; plongé dans la simple essence de la Divinité, comme dans son fond propre, il s’en va mourir en Dieu. Bienheureux les morts qui meurent dans le Seigneur.

Dieu adhère à son essence, dans la jouissance qui l’a d’elle-même, et contemple ce dont il jouit.

Dans notre jouissance, la lumière divine succombe, parmi les ténèbres sacrées de l’ignorance suressentielle. Mais dans la contemplation, la vision ne succombe pas. Notre contemplation et notre jouissance seront également éternelles.

Ceux qui sentent les défaillances de la lumière sont ceux-là mêmes qui se sont réfugiés, bienheureux et sublimes, dans la très vaste solitude de la Divinité, où le Seigneur se possède et jouit de son essence. C’est là que la lumière tombe en défaillance; car l’essence divine ignore la mesure humaine. Ceux-là sont les tabernacles du Seigneur, ensevelis en lui, et jouissant à jamais.

Cette mort n’est qu’un point de départ, d’où s’élance la vie contemplative, et voici le don de l’intelligence.

Dieu contemple éternellement son essence dont il jouit: mais, quand il confère à quelqu’un sa ressemblance, il lui prête l’_amour_, les impatiences de l’amour. Il donne la paix quand il s’unit.

La lumière par laquelle nous contemplons est immense; l’objet même de la contemplation est quelque chose de neutre et d’interminé; c’est l’abîme sans fond ni forme; c’est pourquoi ces deux choses ne peuvent être saisies l’une par l’autre. Mais le regard de la contemplation, perdu dans l’ignorance superessentielle, demeure sur la face glorieuse d’où la joie coule, sur la face de la très haute Majesté, non loin du ciel où le Père, à la lumière de sa sagesse, contemple son essence infinie et inépuisable.

Le plus grand des contemplateurs passés, présents et futurs, fut le Christ; je parle ici de son humanité, hypostatiquement unie à la personne du Fils. Mais je vous supplie de remarquer qu’il fut toujours au service des hommes, et que jamais sa vision ineffable et perpétuelle ne diminua sa charité et son activité extérieure. Car la sublimité du don d’intelligence consiste dans l’activité unie à la contemplation; c’est de là que procède la liberté.

Bienheureux les cœurs purs, parce qu’ils verront Dieu.

Oui, bienheureux, bienheureux ceux à qui se montre, parmi les labeurs de la vie, la nudité superessentielle, dans la contemplation sublime et déiforme.

LE DON DE SAGESSE

La sagesse est une saveur qui est goûtée sur la plus haute cime de l’esprit, et qui pénètre l’intelligence et la volonté, dans la mesure où celles-ci se recueillent, dans le lieu sublime où celle-là réside. Cette saveur immense et inépuisable part du fond de l’abîme intérieur, et s’en va gagnant vers le dehors, pénétrant les puissances de l’âme suivant leurs capacités respectives, et atteignant enfin le corps qu’elle ne refuse pas de toucher. Les autres sens, l’ouïe et la vue, par exemple, prennent leur joie au dehors; ils demandent leur nourriture aux grands spectacles de la création, et aux créatures que Dieu a mises au service de l’homme. La sagesse, au contraire, part du fond le plus intérieur. Au-dessus et au-dessous de l’esprit, elle le domine et le soutient. Au-dessus elle est incompréhensible. C’est une immensité qui réside dans une solitude. C’est le don du Saint-Esprit, et l’amour est insaisissable. Telle est l’amplitude du lieu dont je parle, sa largeur, son immensité, que, s’il vous apparaît, le ciel, la terre et tout ce qu’ils contiennent fondent à vos yeux, et on dirait le néant lui-même. Quant aux délices de cette saveur, elles sont partout: en haut, en bas, au dedans, au dehors. Elles découlent d’un lieu simple et immense, et le regard contemple cette simplicité. Ceci est le point de départ d’une contemplation plus haute. L’esprit sait parfaitement qu’il ne pourra saisir les délices incompréhensibles; car c’est à une lumière créée qu’il les cherche. Cependant sa joie est immense; car il se sent défaillir dans sa contemplation. Transformé par la lumière immense, il se tourne vers la béatitude incompréhensible, et, sans jamais la saisir, il tient de ce côté-là les deux yeux immobiles.

L’âme qui contemple à une lumière créée, et dans des mesures créées à la façon d’une créature, voit sortir des abîmes de la Divinité certaines espèces intellectuelles qui lui donnent lumière et joie; elle voit que celui qu’elle aime est immense en vérité et qu’aucune créature ne peut le concevoir, tel qu’il est en lui-même. Elle pense à sa sublimité, inaccessible à tout esprit, à sa simplicité, Α et Ω de toute multitude; à sa beauté, qui est l’unique splendeur du ciel et de la terre; à sa magnificence, à sa richesse. Elle contemple les espèces divines: vie, en qui tout vit; victoire, couronne, santé, paix, sécurité, béatitude, consolation, suavité, principe de joie, essence de joie. Voici que les paroles meurent et que les puissances de l’âme sont en défaut pour sentir. Récompense, après laquelle tous les vivants ont la bouche béante. Volupté trop infinie pour permettre à qui la connaît de supporter la vie sans elle. Feu qui brûle; puissance qui dompte; Divinité qui comble; éternité, bonté, munificence: amour, excellence, noblesse, pureté, fécondité, efficacité, vertu, pouvoir, sagesse, stabilité, fidélité, vérité, sainteté, chaleur, lumière, rassasiement, force; don qui surpasse les attitudes et les possibilités du désir et de l’espérance.

La créature éclairée contemple ces espèces intellectuelles; mais en tant qu’elles se laissent contempler, ces espèces-là sont des créatures, des ressemblances telles quelles, émergeant des abîmes de la Divinité. Mais les voici toutes qui se retournent vers le fond de l’abîme où elles ont leur Α et où elles ont leur Ω. Ici la contemplation tombe en défaillance; car elle approche du sanctuaire, où Dieu est simplement.

Dieu montre son royaume aux hommes illustrés dans la lumière de la grâce ou dans celle de la gloire. L’opération se fait plus haut que les sens, plus haut que la nature, plus haut que toute connaissance puisée dans les Écritures. Elle n’est pas contraire aux Écritures. Mais les Écritures ne l’ont pas racontée, et nulle créature ne peut raconter ses délices par une parole assez vivante pour dire ce que Dieu donne aux âmes brûlantes. O fruit et saveur de toute vertu! ô manne des anges et des bienheureux! Il en est qui font le bien, mais sans chaleur divine; ils ne connaissent pas la saveur. D’autres font le bien avec amour; mais l’éblouissement de Dieu est absent, et avec lui sa saveur. Pour la connaître, il faut que l’homme soit posé par la main de Dieu et établi sur la plus haute cime de son esprit, au centre sacré d’où rayonne la vie active, et où plane la contemplation ardente, adhérente, superessentielle... Amen! Amen! Amen! Amen!

L’amour divin infiniment actif pousse l’homme au dehors vers toute perfection extérieure et toute justice visible: mais en tant qu’il regarde au-dedans de lui-même; tourné vers son abîme, il est essentiel, et tout ce qui s’unit à lui est inondé par l’incompréhensible. Car il est le gouffre sans fond à qui les âmes éminentes adhèrent par la joie, et c’est en lui qu’elles s’engloutissent. Il est le soleil éblouissant qui darde sur la cime de l’âme, attirant le regard vers les choses éternelles. Il est la source vive, qui sort du fond et se donne au dehors, lancée par sept torrents. Et ceux qui le poursuivent dans l’abîme d’où il sort, coulent entraînés de clartés en clartés, et de délices en délices. Car, dans les feux de cette aurore, scintille la rosée des joies ineffables, et l’esprit fond dans la béatitude. Oh! Dieu jouit de lui-même immensément. Et son essence dit à la mesure: Je ne te connais pas.--Et, si elle le connaissait, la jouissance ne serait pas parfaite.

Le règne de Dieu apparaît à l’amour, au sein d’une lumière immense. Ceci se passe plus haut que la raison, au fond de l’âme qui est entrée dans l’unité superessentielle de Dieu. Ici l’homme reçoit trois dons, la lumière immense, l’amour incompréhensible et la jouissance divine. La lumière immense dont je parle ici est la source d’où coule toute lumière, dans la contemplation ou dans l’action. L’intelligence en est si avide qu’elle s’y plonge essentiellement, pour s’unir à elle-même. L’amour incompréhensible se répand dans tout le royaume de l’âme, suivant sa capacité de contenir, et l’âme fond dans l’ardeur simple. Quand la lumière et l’amour ont envahi et pénétré l’âme, celle-ci touche la fruition. Celle-ci est tellement immense que Dieu, les saints et les hommes sublimes sont dévorés au fond d’elle par une certaine ignorance, par une essentielle absence de mesure. Être plongé dans cet abîme, c’est la plus haute saveur de cette béatitude. L’homme qui est arrivé là est la joie de toutes les créatures.

Possédant son esprit, comme un roi son royaume, il saura se tourner vers le dehors et tendre la main à tous ses frères. Car il est à l’image de l’unité féconde, du Dieu en trois personnes qui arrive avec tous ses dons, quand la créature l’appelle en ses nécessités. Mais au sommet de son âme, il adhèrera essentiellement à Dieu, pour être transformé dans la clarté qui ne finit ni ne s’épuise. Les Personnes sont incessamment et éternellement plongées et absorbées dans l’abîme de l’essence, où la jouissance les inonde! Et cependant dans la nature infiniment féconde de la Divinité, la distinction des trois Personnes subsiste avec toutes leurs propriétés et toutes leurs opérations. Ainsi l’homme, frère dévoué à toute créature, résidera au sommet de son âme, entre l’essence et la puissance, entre la jouissance et l’activité, essentiellement adhérent à Dieu dans l’abîme de fruition, et dans la profondeur d’obscurité; car l’ombre sacrée n’est pas seulement la béatitude suprême des esprits; elle est la béatitude suprême de Dieu.

LIVRE HUITIÈME

LES DEUX CANTIQUES

CANTIQUE

Celui qui connaît la vérité, et qui a la science de l’habitation intérieure, indépendant des amours et des douleurs de la terre, celui-là est heureux, et il est préservé du mal, tant que ses sens extérieurs sont recueillis sur la montagne. Jouir de Dieu! ô joie des joies! Quant à moi, suivant le conseil du sublime amour, j’ai si profondément pénétré les choses accidentelles, que j’ai trouvé la liberté et l’absolution des liens. Gloire à l’amour! Il délivre de la misère; il affranchit de l’extérieur. Il fait don de la nudité, et de la flamme, et de la fusion.

Je vous en supplie, connaissez-vous quelqu’un qui se soit ennuyé dans ses domaines?

O essence éternelle! tu ébranles absolument les puissances de l’âme. Quand tu ouvres le désert à l’esprit que tu guides, la paix descend sur lui, et, dans le silence profond de la jouissance, l’homme est illustré, et la clarté qui l’environne est digne de la nature très sublime de l’essence. Oh! quelle horreur que de se retourner vers le dehors! oh! sources immenses! oh! torrents de lumière! Celui qui boit de votre eau vit sans ennui ni peur. Ce n’est pas en vertu de son propre mérite qu’il a trouvé la liberté. Les lointains d’autrefois sont devenus pour lui voisinages. Il a l’inexprimable joie de ne plus trouver sur terre son semblable. Celui qui foule les sentiers de l’amour se porte bien au fond de lui-même. Il entend la voix mystérieuse qui dit toutes choses en une parole; oh! que Dieu nous abrège la route de ce pays-là! La jouissance actuelle porte une joie qui fait fondre l’âme! oh! quel transport et quel salut dans cette parole: Je me souviens de Dieu!

CANTIQUE

Il faut que je me réjouisse au-dessus du temps, de l’amour, quoique le monde ait horreur de ma joie, et que sa grossièreté ne sache pas ce que je veux dire. Si je leur dis mon transport, ils vont me mépriser. Ils me mépriseront un moment; mais j’ai au-dessus des siècles le sentiment de mon éternité, et la joie qui en résulte ne ressemble à rien. Que celui qui veut connaître la vérité rentre en lui-même et vive au-dessus des sens; la connaissance la plus claire part du fond le plus intime. Heureux qui la possède! il est incomparable aux autres créatures. Quant à moi, je suis sorti; j’ai dépassé par mes excès. Mon essence est trop riche pour qu’une créature puisse la saisir. Autrefois, quand j’étais captif dans vos filets, j’étais si soumis au monde qu’on ne me poussait pas du coude sans m’irriter. Je m’étais égaré loin de mon essence parmi les choses qui tombent et coulent. Maintenant je suis absous de vos nœuds. O liberté si longtemps, si longtemps désirée et cherchée! la voici! je la tiens! je la sens! je me repose dans le lieu saint. Adieu, race ignorante et grossière, j’abandonne les hommes à leurs pensées qui sont mensonge et ruine. Là où fut de toute éternité mon type sans commencement, là sera ma vie sans fin. Le Dieu tout-puissant, qui nous a fait don de tout lui-même, est un amour immense, et la lumière est son assistante. Quiconque rentre en soi, dit adieu aux amours et aux douleurs du monde. Il ne trouve que l’essence pure, sans dimension ni mesure, très simplement éternelle. Qu’on lise et qu’on écrive tout ce qu’on voudra, l’Être demeure ce qu’il est, et il est très libre en lui-même. Croyez-moi, mes enfants. L’accident n’est pas dans l’absolu. Celui qui sait cela par expérience a le droit de dire en vérité que la joie est son partage.

FIN

TABLE

Pages Introduction VII Préface de Surius XVII Quelques pensées sur Rusbrock, rapportées et réunies par Surius XXXIII Vie de Rusbrock XXXVII