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Part 1

JACQUES BAINVILLE

FILIATIONS

SE TROUVE A LA CITÉ DES LIVRES 26, BOULEVARD MALESHERBES, 26 PARIS

MCMXXIII

IL A ÉTÉ TIRÉ DE CET OUVRAGE: 15 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 1 A 15, SUR JAPON DES MANUFACTURES IMPÉRIALES; 30 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 16 A 45, SUR VERGÉ A LA FORME DES PAPETERIES D’ARCHES; 950 EXEMPLAIRES NUMÉROTÉS DE 46 A 999, SUR VÉLIN PUR VIL DES PAPETERIES LAFUMA; ET 5 EXEMPLAIRES MARQUÉS DE A A E, HORS COMMERCE, SUR PAPIERS DIVERS.

LE DIALOGUE DE PIERRE ET DE PAUL

A CHARLES MAURRAS.

Notre amitié aura tantôt ses noces d’argent. Je ne compte plus vos bienfaits. Et pourtant, avant de vous offrir ces fables chétives, jamais je ne vous avais dédié la moindre page. Peut-être vous en êtes-vous étonné, et le public peut-être aussi. Laissez-moi donc vous dire pourquoi je me décide si tard à vous apporter ce médiocre bouquet.

... Vous rappelez-vous un dialogue que nous eûmes ensemble, il y a plus de vingt ans? Vous l’avez mis par écrit, vous y parlez sous le nom de Pierre et moi sous le nom de Paul et vous y prêtez, aux gauches objections que je vous adressais, une richesse digne de votre générosité. Ce dialogue, vous ne l’avez pas réuni dans vos œuvres et c’est dommage. Il exprime quelques-unes de vos idées essentielles sur l’art et la poésie. Je l’ai gardé. J’espère que vous le publierez un jour. Et, puisque nous remuons des souvenirs, voici comment il s’ouvrait:

Ce n’était pas sous un olivier du Céphise, ni sous un platane de l’Illissus. Ce n’était pas non plus sous les astres de la Néva où la barque des Maistre traîne sa cargaison de pensées et de rêveries. Toutes les fois que j’ai songé à tenter les difficultés du dialogue philosophique, la vraie place de mes interlocuteurs me semblait établie de toute éternité sur un de ces brillants rivages de Claude Lorrain, devant le soleil qui se couche, entre les colonnades des palais de marbre poli qui répètent les feux du ciel et de la mer. Le souci de la vérité me contraint cependant à loger autre part la discussion dont j’ai été le témoin jeudi.

Mes deux jeunes amis, amis entre eux, Paul, vingt-deux ans, et Pierre, trente, échangeaient leurs vues différentes dans un cabinet assez vaste, tout peuplé de vieux livres et de livres nouveaux. Deux ou trois statuettes, quelques bustes, une haute lampe de bronze faisaient le décor de la scène; on la verra quand j’aurai dit que les personnages se tenaient debout près d’une porte battante, dont le rideau tremblait un peu...

De quoi parlions-nous dans ce lieu que vous n’avez pas oublié plus que moi? Je tenais des propos légers, et, comme vous dites souvent, impies. En vérité, je blasphémais les Muses. Je m’étonnais (vous connaissant encore mal) de «votre goût fâcheux pour certains sommets» auxquels je préférais les «coteaux modérés». Je risquais un éloge impertinent de l’ironie chez les poètes et vous me répondiez avec un enthousiasme grave par l’apologie du haut lyrisme. Malgré les pensées ingénieuses dont vous l’orniez, le pauvre Paul n’avait pas l’avantage. Et, à la fin, vous écrasiez ainsi le triste amant de la muse pédestre:

La prose est l’expression naturelle du monde qui n’est probablement qu’une vaste ironie. Mais, en poésie, nous faisons (ou nous voyons faire) tout autre chose que le monde. Nous fixons le meilleur de nous-mêmes au-dessus de nous. Comment y aurait-il place dans le poème, qui est l’acte par excellence, pour le signe évident et le souvenir de tous nos malheurs, œuvre naturelle, inhumaine et dans laquelle nous ne sommes pour rien? Non, non, c’est l’ironie qu’il en faut bannir avant tout. Elle est la terre. Et la poésie, c’est le ciel. Aimez-vous le ciel, ami Paul?

--Vous ne me répondez pas? Vous faites la moue indécise ou réprobative, peut-être?... Vos yeux m’interrogent? Quoi!... Vous me demandez si j’aime le ciel des poètes? Non. Je ne l’aime pas. Car, en vérité, je l’adore.

Je n’ai perdu la mémoire ni de ce dialogue ni de cette leçon. J’en ai toujours gardé le sentiment d’une sorte d’indignité. Ma sécheresse native a sa pudeur. Laissez-moi vous dire que j’en rougis devant vous et c’est peut-être pour cela qu’il n’est pas tout à fait faux de m’appeler votre disciple. Et vous comprenez maintenant, si vous ne l’aviez déjà compris, pourquoi j’ai tant tardé à inscrire votre nom en tête de livres que leur imperfection n’empêche pas de vous devoir à peu près tout. Vous me pardonnerez encore de vous offrir celui-ci. Il ne pousse pas d’autres fleurs dans mon aride jardin.

Si la faute en est à quelqu’un, ce n’est pas à vous. D’ailleurs sais-je à qui? Étant ainsi fait, m’en prendrai-je à mon esprit, à mon sang ou à ma terre? Il y a quelque chose de rude dans cette Ile-de-France dont le ciel (nul n’en a parlé mieux que vous) est pourtant gris, même quand il est «gris perle». Mais vous m’avez révélé une poésie méridionale, que je regarde comme un domaine inaccessible autour duquel l’homme du Nord peut seulement tourner. Les premières fois que je l’approchai, j’en eus comme une ivresse de la raison.

Je pense depuis longtemps qu’on vous connaît mal et même qu’on ne vous connaît pas du tout. J’ai lu sur vous beaucoup de pages: aucune ne m’a satisfait. Aucune n’a dit l’essence de votre pensée. Henri Rambaud la pénètre, mais je ne sais s’il est paresseux ou s’il désespère de la rendre: il n’en finit pas de donner à la _Revue Universelle_ l’article qu’il m’a promis. Vous ne cachez pourtant pas votre secret. Vous l’avez dit en vers et en prose. Vous en livrez la clef quand vous répétez: «Ce qui m’étonne, ce n’est pas le désordre, c’est l’ordre.» Mais je crois que vous n’êtes pas entendu. C’est à ces moments d’intense clarté qu’il semble qu’on cesse de vous suivre.

De là l’étrange reproche qu’on adresse à vos doctrines et surtout à vos doctrines littéraires. On les accuse d’être desséchantes. J’en prends à témoin le dialogue de Pierre et de Paul: je touchais la vérité, je vous rendais justice, lorsque, contre vos cimes, je défendais effrontément mes coteaux.

Flambeaux éteints du monde, Rallumez-vous aux cieux...

Votre ciel est celui des poètes, celui qu’il y a vingt ans vous me disiez non pas aimer mais adorer. Et le cortège de vos idées en descend. Nous sommes nombreux à les accueillir dans la plaine, ravis si nous apercevons quelquefois vos sommets. Savoir qu’ils existent, c’est déjà beaucoup. Mais, je le confesse, et l’on s’en apercevra, depuis notre vieux dialogue tel est mon seul progrès.

Ne vous l’ai-je pas dit? C’est à Martigues, chez vous, devant votre lagune, que j’ai peut-être avancé encore un peu dans la connaissance de vos principes. Je veux évoquer aussi ce souvenir. Il est double, une fois joyeux, une fois de deuil. Ainsi se croisent et se nouent les fils de l’amitié...

29 décembre 1922.

I

LA FAMILLE GOBEMOUCHE

Jean-François Gobemouche était un habile tisserand de Reims, ville célèbre, entre autres choses, par l’excellence de ses drapiers. On était, chez les Gobemouche, tisserand de père en fils. On y naissait aussi avec une disposition naturelle à écouter les bourdes, fables et contes de ma mère l’Oie qui couraient l’air du temps. De là était venu le nom de la famille depuis les âges anciens.

Lorsque Jean-François était assis à son métier, il n’avait que des idées justes et claires. Il lançait sa navette d’une main exercée et il formait avec art la trame des plus riches tissus. Sa vie était simple et rangée et il s’adonnait à l’épargne. Il fuyait les tavernes et les pots, et il élevait dans la crainte de Dieu les nombreux petits Gobemouche que le ciel donnait à son foyer. S’il n’avait subi sa tendance héréditaire à la naïveté, Jean-François eût été sans reproche et sans défaut.

Sa faiblesse était de croire les marchands d’orviétan, vendeurs d’almanachs, avaleurs de sabre, charmeurs de serpents et diseurs de bonne aventure qu’il rencontrait sur les places publiques. Il n’était nouvelle merveilleuse qui ne trouvât en lui une oreille crédule et complaisante. Il ne s’étonnait pas d’apprendre que le Grand Turc avait épousé la République de Venise. Un jour qu’un arracheur de dents promettait d’enlever sans douleur, à l’aide de son sabre enchanté, les molaires les plus résistantes, Jean-François, qui souffrait d’un certain chicot, s’empressa de monter sur l’estrade. Là, en présence du peuple ébahi, tandis que la musique faisait rage, le charlatan, retroussant les manches de sa robe de docteur, tira de la bouche large ouverte du tisserand une dent bien creusée et bien noire.

«T’ai-je fait mal?» demanda l’opérateur en exécutant, d’un air avantageux, un vaste moulinet avec son sabre.

Jean-François s’empressa d’assurer qu’il n’avait pas même senti le fer de l’instrument.

«Je prends la noble assistance à témoin de la déclaration du malade», s’écria le saltimbanque. Et, se penchant à l’oreille de Jean-François, il ajouta:

«Rentre chez toi, et, si tu tiens à la vie, ne mets ni le doigt ni la langue à la place où était ta dent avant qu’une journée entière n’ait passé, sinon il surviendra un flux de sang dont tu mourrais sur l’heure.»

Jean-François promit, et, ayant allégé sa bourse d’une pièce de vingt sols, rentra au logis en prenant grand soin de ne pas remuer la langue, quelque curiosité qu’il eût de savoir où en était sa gencive. Et quand le lendemain fut venu, il s’aperçut que le chicot était toujours dans sa bouche.

Mais cette mésaventure ne le guérit pas de sa crédulité, car l’expérience profite peu aux hommes quand leur esprit est ainsi fait qu’il aime à se nourrir de chimères et de mensonges.

* * * * *

Or, ceci se passait au temps illustre où le roi Louis XIV avait pour ministre un drapier de Reims, le sieur Colbert. Élevé à l’enseigne du _Long Vêtu_, Colbert voulait que le commerce du royaume fût prospère. Il soutenait les gens de métier et il favorisait leur établissement. Étant des mieux connu pour son habileté et sa bonne conduite, Jean-François obtint une des bourses par lesquelles le ministre du roi aidait à fonder des manufactures. Rempli de joie et d’espérance, il vint se fixer à Vouziers en Champagne, ville désignée pour recevoir des drapiers et des filateurs.

Ce jour-là, Jean-François Gobemouche s’applaudit d’avoir toujours cru aux merveilles. Mais il ne voyait pas que le seul miracle était de vivre sous un prince et des ministres appliqués au bien public. Ses années de labeur, son assiduité, son honnêteté trouvaient la récompense qui doit échoir aux bons travailleurs dans un État bien réglé.

Il ne remarquait pas non plus, tant la chose, ainsi qu’à ses contemporains, avait fini par sembler ordinaire, qu’il vivait en paix entre des frontières bien gardées, à l’abri des invasions, quoique les reîtres, pandours et lansquenets, qui, jadis, venaient ravager Lorraine et Champagne, fussent seulement à quelques étapes de la ville. Jean-François, dans cette sécurité, tissait des draps réputés pour leur finesse. Il les vendait aux marchands tailleurs de Paris, lesquels les cédaient avec bénéfice aux personnes de qualité. C’est ainsi que M. Jourdain, dont le père tenait boutique près le Pont Neuf et qui finit dans l’extravagance, tout bourgeois qu’il était, de se croire gentilhomme, avait acquis sa fortune.

Cependant le tisserand champenois accroissait la sienne et son commerce s’étendait à travers le royaume. Lorsque son fils aîné en prit la suite, il s’associa à des armateurs de Marseille dont les navires visitaient les Échelles du Levant, et ses étoffes furent recherchées des vizirs et des sultanes. Car, en ce temps-là, notre pavillon régnait sur la mer, notre marine était florissante et les marchands français n’avaient pas de rivaux en Orient.

Le drap se vendit si bien qu’à la troisième génération la descendance de Jean-François, récompensée de son application et participant à la grandeur et à la prospérité de l’État, parvint à l’opulence. Sous le roi Louis XV, dit le Bien-Aimé, Louis Gobemouche, qui avait hérité d’un beau domaine voisin de Vouziers, acheta une charge de magistrature, et bientôt, par lettres patentes, il eut droit de s’appeler M. de Gobemouche.

D’autres membres de la famille, ajoutant à leur patronyme des appellations de terres, se répandirent dans toutes les charges. On en vit à l’armée et même à la Cour. Mais qu’ils fussent comtes ou marquis, lieutenants généraux ou intendants de provinces, les Gobemouche restaient toujours Gobemouche. Et s’ils n’écoutaient plus les arracheurs de dents aux carrefours, comme leur humble ancêtre, ils restaient prompts à croire sur parole les rhéteurs, les sophistes et, en général, tous les charlatans de l’écritoire qui se vantent de réformer l’État et d’assurer le bonheur du genre humain.

* * * * *

Vers l’année 1780, M. de Gobemouche, fermier général, tenait table ouverte dans son hôtel de la rue Saint-Honoré. Inconsolable d’être arrivé trop tard pour donner asile à Jean-Jacques Rousseau et pour abriter sous son toit, à l’exemple des plus grands seigneurs, le citoyen de Genève, notre financier hébergeait de son mieux l’école philosophique. Il nourrissait dans sa vaisselle plate, servie par une armée de laquais en livrée, des philanthropes qui déclamaient contre le luxe et la servitude, et célébraient dans leurs livres le brouet noir à la mode spartiate, seul mets digne d’une République d’hommes affranchis et égaux entre eux, tels que la nature les crée. M. de Gobemouche s’émerveillait de ces discours. Il faisait imprimer à ses frais les ouvrages les plus hardis de ses auteurs familiers. Lui-même composait en secret, sur un bureau qui était un chef-d’œuvre de Boule, un traité de _l’Égalité selon la loi naturelle_.

Mme de Gobemouche, qui avait de la raison, du bon sens et de l’ironie, comme presque toutes les femmes de France, s’impatientait de ce carnaval.

«Pauvre sot», disait-elle à son mari (car elle avait le franc parler d’autrefois), «tu ne vois donc pas que ces pique-assiettes te tournent la tête? Il te sied bien de trouver le monde mal fait. Ton aïeul le tisserand et ton grand-père le drapier n’étaient-ils pas sortis du peuple? Les a-t-on empêchés de s’enrichir? Toi et tes pareils, avec vos histoires à dormir debout, vous ferez si bien qu’à force de vouloir que les choses soient autrement qu’elles ne sont, vous mettrez le feu au royaume. Alors on pourrait bien voir Monsieur le fermier général à la lanterne.»

M. de Gobemouche se fâchait de ce langage. Il répliquait à sa femme qu’elle n’entendait rien au progrès des lumières. Quant à lui, il se ferait toujours gloire d’être philosophe.

D’ailleurs, s’il était l’ennemi des abus en général, il s’accommodait de ceux dont il profitait en particulier. Les finances étaient assurément ce qui demandait la réforme la plus pressante dans le royaume de France. Mais M. de Gobemouche se souciait peu de cette réforme-là et ses commis faisaient rentrer sans pitié les impôts qu’il prenait à ferme.

C’est ainsi qu’on parvint à la grande Révolution, dont M. de Gobemouche fut tout de suite un fervent adepte. Il fut député à l’Assemblée constituante et, par enthousiasme civique, il renonça à la particule. Le citoyen Gobemouche n’en fut pas moins porté, en 1793, sur une liste de suspects, ayant été dénoncé comme aristocrate par la section de son quartier. Sa femme, qui prévoyait depuis longtemps que ces aventures et ces désordres finiraient mal, lui procura un habit grossier et, sous ce déguisement, il réussit à quitter Paris.

M. de Gobemouche n’avait jamais vu la campagne que dans les allées de son parc et la nature que dans les livres de Jean-Jacques Rousseau. C’est pourquoi il se sentit tout gauche et vite harassé lorsqu’il se trouva sur la grand route, obligé de demander asile dans les granges. Il ne fit pas comme son ancien collègue, le savant Condorcet, qui fut pris pour n’avoir pas su dire, à l’auberge, de combien d’œufs il voulait son omelette. Mais, au moment où le fugitif traversait un village, son air embarrassé éveilla les soupçons. Il dut montrer ses papiers qui le présentaient comme un charron du Perche rentrant au pays. Cependant ses mains blanches témoignaient qu’elles n’avaient jamais manié que la plume dont il avait écrit le traité de _l’Égalité selon la loi naturelle_. Les sans-culottes du lieu s’étonnèrent d’un charron qui n’avait pas les paumes calleuses. Ils lui posèrent sur son prétendu métier des questions auxquelles il fut incapable de répondre, car il ne connaissait l’art de construire les voitures que par l’_Encyclopédie_ de M. d’Alembert. Ainsi le progrès des idées philosophiques avait perdu M. de Gobemouche et la philosophie ne servait pas à le sauver.

Ramené à Paris, il fut traduit devant le tribunal révolutionnaire où siégeaient plusieurs réformateurs de la société qu’il avait jadis nourris à sa table et qui le condamnèrent à mort de peur d’être accusés d’avoir fréquenté un aristocrate. Quelques jours plus tard, il fut conduit à la guillotine, et la charrette passa rue Saint-Honoré devant son hôtel. Alors l’infortuné Gobemouche évoqua ses illusions anciennes et le souvenir de son aïeul Jean-François qui, lui aussi, avait cru sur parole les mensonges du charlatan.

«Encore, se dit-il, la crédulité n’avait-elle coûté que vingt sols à mon arrière-grand-père. S’il avait gardé sa mauvaise dent, il gardait sa tête sur ses épaules, tandis que j’ai fait tout ce que j’ai pu pour que la mienne fût coupée. O naïveté funeste! O don fatal de ma race! Plus nous sommes grands, et plus nos sottises se paient cher!»

* * * * *

La Révolution fut une mauvaise affaire pour la famille Gobemouche. Lorsque le fils du fermier général guillotiné voulut entrer en possession de son héritage, la fortune des drapiers était partie en fumée. Ce qui n’avait pas été confisqué ne représentait plus qu’un paquet d’assignats sans valeur. Quant au domaine de Vouziers, il se trouvait dans le voisinage de l’Argonne, et les Prussiens, à leur entrée en France, l’avaient ravagé. C’était leur première invasion, et ils ne devaient pas revenir moins de quatre fois par la suite.

Pour tout patrimoine, le jeune Gobemouche avait sa bonne mine, de la bravoure et le prénom de Lycurgue que lui avait donné son père, en signe d’admiration pour les héros républicains de l’antiquité. Comme la Révolution était entrée dans des guerres qui devaient durer plus de vingt ans, on avait besoin de soldats. Lycurgue Gobemouche s’engagea et il fit de nombreuses campagnes. Il eut le typhus à Toulon, la peste à Jaffa et il était capitaine quand un boulet lui emporta une jambe à Essling, à deux pas du brave Lannes.

--Comment t’appelles-tu? lui demanda l’Empereur.

--Gobemouche, Sire, répondit le blessé.

--Voilà la sorte d’hommes qu’il me faut, murmura Napoléon pensif. Et il retint ce nom. En effet, pour ses batailles, aussi stériles que glorieuses, il lui fallait ces Français naïvement enthousiastes dont il prodiguait le sang.

Napoléon Ier a laissé la France appauvrie et plus petite qu’il ne l’avait trouvée. Mais il avait pour principe de récompenser le soldat. Le capitaine Gobemouche entra dans l’administration et, devenu préfet, put restaurer son domaine.

Cette nouvelle splendeur dura peu. Les mauvais jours de l’Empire arrivèrent. De nouveau, l’étranger en armes envahit notre pays, pillant ce qu’il rencontrait sur son passage. En 1814 et en 1815, Vouziers, décidément placé sur une route dangereuse, fut ravagé deux fois. Le temps n’était plus où les habitants de la ville vivaient en paix, élevant leur famille dans la sécurité de l’existence et des biens.

Tout ce que Lycurgue Gobemouche avait gagné aux guerres de l’Empire, c’était, avec sa jambe de bois, ses souvenirs de campagne. Il les écrivit pendant ses années de vieillesse, pestant et jurant contre le retour de la monarchie légitime et contre la sagesse du roi Louis XVIII, qui relevait la France de ses désastres et de ses ruines, la mettait à l’abri des invasions et se regardait comme chargé, avant toute chose, d’éviter des batailles de Waterloo.

* * * * *

Le fils du capitaine à la jambe de bois s’appelait Agénor. Il débuta dans le monde comme poète romantique. Il avait la taille élancée, de longs cheveux, un front rêveur et des gilets de couleur éclatante. Il composait des ballades où l’on voyait des chevaliers, des châtelaines prisonnières, des pages fidèles, sujets qui ornent encore les pendules de nos vieilles maisons de campagne. Le poète élégiaque releva la particule abandonnée par son grand-père et il y eut de grands succès dans les salons de Paris pour Agénor de Gobemouche. C’est ainsi qu’il épousa une héritière au cœur poétique dont la famille avait fait fortune dans le sucre de betterave, au temps du blocus continental.

Vers la trente-cinquième année, sous le règne de Louis-Philippe, le comte Agénor de Gobemouche commença à devenir chauve, ce qui donnait du sérieux à sa physionomie, et à prendre de l’embonpoint, ce qui ajoutait de la gravité à sa démarche. Il avait renoncé depuis quelque temps à la poésie lyrique, mais, avec la fortune, d’autres ambitions lui étaient venues et il fut élu député de l’arrondissement de Vouziers.

A la Chambre, le comte Agénor de Gobemouche siégea sur les bancs du parti libéral, et, plus il allait, plus ses opinions étaient avancées. Il est vrai qu’il ne croyait pas aux chemins de fer. Il pensait, avec M. Thiers, que ce joujou n’irait jamais au delà de Saint-Germain et, avec M. Arago, que les voyageurs prendraient des fluxions de poitrine en sortant des tunnels, par suite de la différence des températures. Mais il croyait énergiquement que les peuples étaient faits pour s’entendre comme des frères et pour former une Sainte-Alliance d’où sortiraient les États-Unis d’Europe. Il s’intéressait aux Hongrois, aux Polonais, aux Italiens et même aux Allemands, qui comptaient alors parmi les nationalités opprimées et souffrantes, et dont le sort le touchait beaucoup plus que l’avenir de la nation française. Il était convaincu, enfin, que toute vérité réside dans la démocratie et que la foule a toujours raison.

Aussi la Révolution de 1848 trouva-t-elle Agénor de Gobemouche disposé à l’enthousiasme. Il fit bénir un arbre de la liberté sur la pelouse de son château de l’Argonne, nouvellement reconstruit. Aux élections, il se présenta comme ouvrier de la pensée, ayant occupé sa vie à l’étude de la question sociale. Cependant, il eut la mortification de se voir préférer un prolétaire véritable et, le soir du vote, la foule chanta sous ses fenêtres:

A genoux devant ma casquette, Chapeau bas devant l’ouvrier...

L’ancien député libéral fut troublé par ces événements et plus encore par ceux qui suivirent. En effet, le neveu de l’empereur Napoléon s’empara du pouvoir et le peuple, par sept millions de suffrages, l’approuva d’avoir pris la dictature et relevé l’Empire. Le comte Agénor ne savait plus s’il devait exécrer l’auteur du coup d’État qui avait renversé la République, ou vénérer en lui l’élu et l’oint de la démocratie.

Dans ce doute, il achevait de vieillir, en attendant l’heure où les peuples libérés se donneraient la main et se traiteraient en frères, lorsqu’il devint évident que les Allemands n’étaient pas animés pour nous de sentiments fraternels. M. de Gobemouche se figurait encore une Allemagne peuplée de burgraves, d’ondines et de philosophes fumeurs de pipes pacifiques, lorsque des légions d’hommes roux, coiffés du casque à pointe et armés de fusils à aiguille, s’abattirent sur la France comme les hordes des temps barbares. Plus les invasions se multipliaient et plus elles étaient cruelles, plus elles laissaient la France dévastée. Le règne de Napoléon III finissait encore plus mal que celui de Napoléon Ier et jamais la famille Gobemouche n’avait été à ce point victime de sa crédulité traditionnelle.