Part 2
Les fils du comte Agénor,--car la famille était toujours brave,--s’étaient engagés pour défendre la patrie. L’un d’eux fut tué à Bapaume. L’autre suivit, quoique blessé, la retraite de Bourbaki dans la neige et par le terrible hiver, et n’échappa que par miracle à la mort. Quant à M. de Gobemouche lui-même, pris comme otage par les Allemands, il fut contraint de monter sur les locomotives, sous prétexte que les francs-tireurs attaquaient les trains. Dans ces conditions, qu’il n’avait pas prévues, non plus que M. Arago, il prit une fluxion de poitrine dont il mourut.
* * * * *
Ainsi, d’âge en âge, les Gobemouche se montraient pareils à eux-mêmes: braves et loyaux, laborieux et spirituels, mais toujours naïfs et dupés. Qu’ils fussent artisans, grands seigneurs, financiers ou soldats, ils savaient faire leur devoir aussi bien que leur fortune. Mais ils ne raisonnaient pas sur la chose publique. Ils étaient incapables de rattacher les effets aux causes et de comprendre pourquoi ils souffraient dans leur personne des événements de l’histoire. Tour à tour guillotinés, amputés, ruinés, envahis, fusillés, ils continuaient à subir ces malheurs et même à les appeler sur leur tête par la déplorable inclination qui les portait à admettre comme vérités révélées toutes les sottises de leur époque et jusqu’aux mensonges de l’ennemi.
Un vieux proverbe de nos campagnes dit que l’expérience des pères est perdue pour les enfants. En effet, l’histoire de la famille aurait dû, surtout après la démonstration si cruelle de 1870, mettre les Gobemouche en garde et leur apprendre à être méfiants. Il n’en était rien.
Dans les premières années de notre siècle, un des maîtres de forge les plus puissants de la région des Ardennes avait coutume de dire, au moins deux fois toutes les vingt-quatre heures, en se frottant les mains, qu’il «marchait avec son temps». M. Degobemouche (il avait donné à son nom cet aspect de haute bourgeoisie, plus convenable à un âge d’égalité et aux grandes affaires), administrait de nombreuses sociétés anonymes. En effet, le nord-est de la France, grâce à la découverte des mines de fer, était devenu d’une activité et d’une prospérité prodigieuses.
Ce qui était inquiétant, c’était que les Allemands eussent cette richesse à portée de la main: le bassin de Briey-Longwy renferme à lui seul des milliards de minerai de fer et ce minerai, justement, s’épuisait en Allemagne, qui en avait grand besoin. Aussi les métallurgistes de là-bas cherchaient-ils les occasions de se mettre dans les bonnes grâces de leurs confrères français, pour mieux dériver vers les usines Krupp l’acier qui servirait à fondre des obus et des canons géants.
M. Degobemouche, qui marchait avec son temps, savait bien que la guerre était impossible. Les Allemands n’avaient aucun intérêt à la déclarer et un peuple d’une «culture» aussi avancée ne commettrait jamais ce forfait contre la cause humanitaire. D’ailleurs, la France ne ferait jamais la guerre non plus. Donc il était absurde de craindre un conflit. M. Degobemouche réprouvait les réactionnaires qui s’hypnotisaient sur les souvenirs de 1870 et qui perpétuaient la défiance et l’hostilité entre deux peuples également épris de progrès et faits pour s’entendre. Aussi donnait-il lui-même l’exemple du rapprochement franco-allemand et il ouvrait toutes grandes les portes de ses usines et même de ses conseils d’administration aux ouvriers, aux ingénieurs et aux banquiers d’outre-Rhin. Quand on marche avec son temps, on n’a pas de préjugés, on ne connaît pas de frontières et l’on n’a pas de préférence pour les prolétaires de tel ou tel pays.
Il y avait depuis longtemps, dans les vastes ateliers et les hauts fourneaux qu’administrait M. Degobemouche, un certain docteur Kindermorder qui possédait la confiance du patron. Le docteur Kindermorder, délégué de la _Deutschfranzœsische Bank_ de Berlin, n’était pas joli à voir. Il avait l’œil fuyant derrière ses lunettes d’or. A table, il mangeait d’une façon pénible pour ses voisins. Il formait sur son couteau des pyramides de viande et de légumes qu’il introduisait d’un seul coup dans sa bouche, la tête renversée en arrière. Il se curait les dents avec sa fourchette, qui lui servait ensuite à peigner sa barbe jaune et rude, tandis qu’il citait la _Paix perpétuelle_ de Kant et qu’il déclamait des strophes idéalistes de Schiller. M. Degobemouche l’écoutait avec attendrissement et il rêvait de donner sa fille en mariage à ce noble fils de la Germanie, dans l’idée qu’une femme française corrigerait vite ses légers défauts d’éducation.
Mais les jeunes Degobemouche appartenaient à une génération nouvelle qui n’aimait pas les Allemands; Guy, l’aîné, en voulait à Kindermorder qui lui avait cruellement tiré les oreilles quand il était petit. Guy savait que l’ingénieur brimait les ouvriers français, surtout les vieux, ceux qui portaient le ruban vert de 1870. C’est pourquoi Guy surveillait le délégué de la _Deutschfranzœsische Bank_ dans l’espoir de le prendre en défaut et de se venger.
Un jour, le jeune homme se crut sûr de son fait.
--Papa, dit-il à M. Degobemouche, Kindermorder est un espion. J’en ai la preuve. Il va toujours se promener avec son appareil photographique du côté des forts et il a toutes sortes de calepins qu’il remplit de notes en langage convenu.
M. Degobemouche reprocha vivement à Guy de s’être méfié d’un collaborateur de son père qui était en même temps un hôte. Il lui dit que, par là, il s’était fait espion lui-même et qu’au surplus le docteur Kindermorder était une nature trop élevée et trop idéale pour exercer un si vil métier.
Mais Guy n’abandonnait pas son idée, et il continuait d’observer l’ingénieur. Celui-ci avait construit sa villa sur un plateau qui domine Vouziers. Dans l’été de 1913, il fit installer deux vastes plates-formes bétonnées sous prétexte de disposer un jeu de tennis.
--Cette fois, se dit Guy, je le tiens. Il prépare des emplacements de canons pour la guerre future. Et il s’empressa de communiquer ses soupçons à son père. Mais M. Degobemouche s’emporta.
--Je vois ce que c’est, dit-il. On persécute mon meilleur collaborateur. Un vent d’espionnite et de délation souffle sur ce pays, toute la jeunesse est empoisonnée par les idées romanesques de l’auteur de _l’Avant-Guerre_. Où irions-nous si l’on écoutait M. Daudet! Les affaires ne seraient même plus possibles. En attendant, je me charge de faire respecter le docteur Kindermorder dont j’ai éprouvé la loyauté.
Guy se tut. Mais il avait le cœur gros en voyant l’ingénieur prussien faire la loi dans les conseils d’administration, décider des marchés et de la disposition des usines. La société Degobemouche et Cie était seule en France à fournir à l’artillerie un explosif dont la fabrication exigeait des chambres de plomb spéciales. Peu à peu, sous l’influence de Kindermorder, cet agencement compliqué et coûteux fut centralisé tout près de la frontière. Ainsi, dès les premières heures de l’invasion, nous devions être privés d’un des éléments les plus précieux de notre défense.
Or, au milieu du mois de juillet 1914, Kindermorder annonça qu’il allait passer ses vacances en Allemagne.
--J’aurai le plaisir de vous revoir bientôt, dit-il à M. Degobemouche avec un sourire bizarre dans sa barbe en broussaille.
Et comme Guy le regardait, il répéta avec plus de dureté:
--Mais oui, bientôt, mon jeune ami. Nous nous reverrons bientôt.
La mobilisation générale était déjà ordonnée, et Guy avait répondu à son ordre d’appel, que M. Degobemouche refusait de croire à la guerre.
--Ce n’est pas possible, disait-il, tout va s’arranger d’ici quelques heures. Le pays de Kant et de Schiller ne peut pas combattre le pays de Victor Hugo et de Pasteur. Et puis, Kindermorder m’a dit cent fois que les intérêts financiers de la France et de l’Allemagne étaient trop étroitement unis pour que cette lutte ne fût pas une lutte fratricide.
Le maître de forge des Ardennes attendait que la paix se rétablît sur l’ordre des banquiers de Berlin quand les soldats allemands apparurent nombreux comme des nuées de sauterelles, accompagnés de canons monstrueux qui lançaient d’énormes marmites à vingt kilomètres. M. Degobemouche était à peine remis de sa stupéfaction lorsqu’un officier prussien se présenta.
--Je vous avais promis que nous nous reverrions bientôt, dit Kindermorder en ôtant son casque. Il avait toujours ses lunettes, mais il avait rasé sa barbe et, de sa mâchoire brutale, il ne scandait plus des strophes de Schiller.
Sans plus attendre, il expliqua à M. Degobemouche ce qu’il voulait. Les hauts fourneaux, les usines devaient continuer à travailler pour l’Allemagne. Le directeur serait personnellement responsable de tout arrêt de la production.
A ces mots, les dernières illusions de M. Degobemouche s’envolèrent. Dans sa poitrine, un cœur nouveau s’anima.
--Jamais, répondit-il à Kindermorder, en le regardant avec mépris. L’Allemand se contenta de répliquer durement qu’il savait ce qu’il lui restait à faire.
Le métallurgiste le savait pareillement. Une pensée ne le quittait plus: contre son fils soldat, l’ennemi voulait le contraindre à forger des armes. Eh bien! lui aussi, à sa manière, il combattrait. Il savait le moyen d’inonder la plus riche et la plus prochaine de ses mines. La nuit venue, il s’y rendit à pas de loup. Mais les abords en étaient gardés et les sentinelles l’arrêtèrent.
Aussitôt Kindermorder fit déporter M. Degobemouche dans un camp d’otages de la Prusse orientale. Il y est mort de mauvais traitements.
* * * * *
Le lieutenant Guy Degobemouche est revenu de la guerre avec le ruban rouge, une croix de guerre couverte de palmes et deux graves blessures dont il souffrira toujours. Il a perdu son père et combien de ses parents et de ses camarades! Sa fortune, tout entière en pays occupé, a disparu.
--Me voici aussi pauvre que l’avait été mon aïeul le tisserand de Reims, dit-il un jour en souriant à l’infirmière qui l’avait soigné et guéri. Toute ma vie est à recommencer.
Et il ajouta en soupirant:
--Quelle femme sera assez courageuse pour la recommencer avec moi?
Mais elle ne craignait pas plus la pauvreté, le travail et la peine qu’elle n’avait craint l’hôpital, et c’est pourquoi elle répondit:
--La France aussi a sa fortune à refaire. Pourtant les Français ont confiance en elle. Nous aurons confiance comme eux.
Ainsi s’avoua leur amour. Mais, une fois, Guy lui avait raconté l’histoire de sa famille, par manière de plaisanterie. Et il reprit en rougissant:
--Si seulement je pouvais donner à mes enfants un nom moins ridicule.
--Oh! dit-elle, la seule chose que je n’aurais pas voulue, c’eût été de m’appeler Apfelblum ou Schweinhans. Tous les noms de chez nous sont beaux, et il y aura encore des Gobemouche. Mais nous leur apprendrons à ne pas l’être comme leurs ancêtres l’ont été.
II
L’ENTERREMENT CIVIL
Quand j’ai connu M. Athanase Larive, il était déjà bien vieux. On aurait dit qu’il était tordu comme un cep de vigne s’il n’avait vécu au pays du cidre. Mettons qu’il ressemblait à un pommier antique et moussu, courbé vers la terre à force d’avoir porté le poids de ses pommes.
M. Larive était bossu, bossu autant qu’on peut l’être. Sous le règne de Louis-Philippe, le receveur de l’enregistrement qui avait la manie des calembours et dont la femme jouait du piano, avait donné au jeune Athanase le surnom de «dos dièse». Le sobriquet en était resté au bossu, dont la colonne vertébrale piquait le ciel suivant l’angle capricieux de la note chère à Beethoven. A trois lieues à la ronde, M. Larive était connu sous le nom de Dos-Dièse, bien que la connaissance de la musique ne soit pas le fort des fermières et des herbagers.
C’est peut-être parce qu’il avait été frappé dans sa stature et raillé par le receveur de l’enregistrement que M. Larive en voulait à la Providence. L’amertume rongeait son cœur. Pourtant, si elle l’avait planté de travers, la Providence ne s’était pas montrée avare de tous ses biens. M. Larive était un bourgeois à son aise. Il avait de la terre, du vin dans sa cave et, après celle du notaire, sa maison était la plus belle du bourg.
Ces faveurs de la fortune ne le consolaient pas de sa bosse. Il montrait le poing au ciel en l’accusant de ses malheurs. Il se réjouissait d’être sacrilège lorsqu’il appelait la divinité, comme il l’avait entendu autrefois d’un vieux sans-culotte: «Le brigand qui est là-haut.» En cela, M. Dos-Dièse tombait dans l’hérésie de Marcion qui, au IIe siècle de notre ère, prêchait mensongèrement aux fidèles des églises de Syrie l’existence d’un dieu malfaisant, injuste et cruel. Vers l’époque de la guerre de Crimée, le vénérable curé doyen dénonça, du haut de la chaire, M. Larive comme marcionite. Mais M. Larive se vantait de ne pas aller au prône. Au surplus, il n’avait jamais entendu parler de Marcion qui, lui-même, après tout, était peut-être bossu.
La disgrâce la plus sensible de M. Dos-Dièse lui vint du projet qu’il forma, un peu après l’élection du prince-président, de prendre femme. A la vérité, il avait bien choisi. Adélaïde, ou, comme on dit dans le Cotentin, Dlaïde était droite comme un I et ses joues étaient fraîches comme un pommier en fleurs. C’était une simple paysanne mais habile au ménage, au soin des bêtes et de la laiterie. Et sa parole rustique avait du bon sens et de la gaîté.
Sa mère fut flattée de la demande de M. Larive, parce qu’elle considéra que le bossu avait du bien. Mais, au premier mot de mariage, Dlaïde éclata de rire. Elle affirma que, sa bosse fût-elle tout en or, elle ne voulait pas d’un homme _qu’avait l’dos pointu et la goule démise_, c’est-à-dire la bouche plus haute d’un côté que de l’autre. Car il est juste d’ajouter que M. Larive offrait un visage étrangement tordu sur des épaules inharmonieuses. En vain fut-il représenté à Dlaïde qu’elle roulerait carrosse.
--J’aime mieux la voiture à Gringore, répliquait-elle.
Et la voiture à Gringore, en Normandie, est celle qu’on prend avec ses deux jambes.
Le sort du soupirant fut scellé le jour où Dlaïde eut dit, d’un accent décisif: «Je ne veux pas d’un mari dans les cendres.» O merveilleuses beautés de notre langue lorsqu’elle est parlée selon son génie naturel! Un mari dans les cendres, c’est un mari sans jeunesse et sans vigueur, grelottant dans sa cheminée... Villon, Rabelais, La Fontaine eussent recueilli comme des diamants les mots naïfs et puissants de Dlaïde.
Le rival heureux de M. Dos-Dièse fut un gars solide qui, aux processions, portait la bannière. De ce jour, le bossu jura une haine sans fin au ciel, à Rome et à son curé.
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Il faut aller aujourd’hui dans des provinces reculées pour découvrir le type de l’anticlérical de vieille roche, tel qu’il existait sous Charles X. M. Combes, lorsqu’il était président du Conseil et qu’il donnait à dîner, parlait à ses voisines de table de «la Congrégation». M. Athanase Larive était de cette école.
En ce temps-là, d’ailleurs, l’anticléricalisme passait pour une hardiesse, une élégance, et même pour une nouveauté, comme s’il y avait jamais rien de neuf. La plupart des bourgeois, et pas mal de châtelains se piquaient d’être des esprits forts. Entre le notaire, qui faisait semblant de lire le Voltaire et le Rousseau dont s’ornait sa bibliothèque, le médecin, qui était matérialiste, et le pharmacien, d’après lequel Flaubert aurait pu peindre son célèbre personnage, M. Larive se distinguait par son ardeur et son âpreté. Auprès de lui, tous étaient des tièdes. Et tous avaient des femmes qui, plus ou moins, allaient à la messe et voulaient le baptême pour leurs enfants. Mais le bossu était farouche et solitaire. Il raillait ses amis de leurs faiblesses. Aux cérémonies, il les retenait sous le porche de l’église, dont il ne passait jamais le seuil, s’agît-il de marier ou d’enterrer ses propres parents. Or, en lui-même, il méditait une manifestation plus éclatante de son impiété, et telle que le scandale en retentît sur tout le canton.
Ces choses se passaient il y a plus de soixante années, sous le règne de l’élu du peuple, Napoléon III, pour lequel M. Dos-Dièse avait voté avec des millions de Français. Il n’avait pas voulu de Lamartine, parce que ses poèmes parlaient de Dieu et sentaient la sacristie, ni du général Cavaignac, qui passait pour le candidat des calotins. Et puis, M. Dos-Dièse était un peu bonapartiste, en haine des Bourbons d’abord et parce que sa littérature se résumait en Béranger dont il savait les chansons contre les jésuites, les curés, les bedeaux et même les sonneurs.
Son premier voyage à Paris fut justement pour assister aux obsèques du chansonnier. Au milieu d’une grande affluence de curieux, il vit le cercueil de Béranger conduit au cimetière sans prêtre et sans croix. Ce fut pour le bossu un trait de lumière.
--Et moi aussi, dit-il, je serai enterré comme l’illustre Béranger. Moi aussi, je donnerai l’exemple. En voyant passer mes cendres dépourvues de l’appareil de la superstition, mes concitoyens seront étonnés. L’obscurantisme reculera. Au fond de nos campagnes, se lèveront la liberté et le progrès.
Le bossu agita ces pensées pendant son retour. Il tenait sa vengeance posthume contre la divinité, Dlaïde et le beau gars qui portait la bannière aux processions. Toutefois, l’enthousiasme de M. Dos-Dièse n’allait pas jusqu’à désirer de mourir tout de suite pour que son enterrement eût lieu plus tôt. Quoiqu’il fût de frêle apparence, il devait vivre encore bien longtemps. Le ciel le combla d’années. Et c’est justement ce qui fit qu’il n’eut pas la satisfaction d’outre-tombe sur laquelle il avait compté.
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La résolution qu’avait prise le bossu, contempteur de la Providence, ne tarda pas à être connue, tant il mettait de provocation à la publier. A elle seule, elle était un scandale. Dans ces campagnes attachées à la religion, il n’y avait jamais eu d’enterrement civil. Même au temps de la Terreur, il s’était trouvé des prêtres insermentés pour administrer les agonisants, car on avait chouanné dans le pays. En claironnant son projet, M. Larive fit sensation. Les anticléricaux du bourg savaient bien qu’eux-mêmes, avant d’aller à leur dernière demeure, passeraient par l’église. Ils se fortifiaient dans l’incroyance par le défi de leur chef. Car M. Larive, qu’on avait sujet de croire affilié à la maçonnerie, était le chef incontesté de l’anticléricalisme dans le canton.
Des années s’écoulèrent. Des générations grandirent. Dans le bourg, beaucoup d’hommes et de femmes moururent... Le bossu vivait toujours. Était-ce sa bosse qui le conservait, ou la Providence le ménageait-elle pour des fins mystérieuses? Mais, à chaque «inhumation», on répétait, en apercevant le sourire diabolique de Dos-Dièse:
--Quand il mourra, celui-là, ce sera un enterrement civil.
Et quelques-uns prononçaient ces mots avec une joie impie, mais la plupart avec horreur.
Et pendant ce temps aussi, plusieurs curés se succédèrent. Les uns, au pied de la croix et des autels, priaient pour sa conversion et le salut de son âme. Les autres, armés pour la lutte et la controverse, réfutaient et condamnaient ses doctrines pernicieuses. Mais tous sentaient que ce pécheur était endurci, qu’il n’y avait pas d’espoir qu’il vînt à résipiscence, et, au fond de leur cœur, ils redoutaient le jour où il ne mourrait que pour donner l’exemple de l’impénitence finale aggravée d’un scandale inouï.
Lorsque les institutions et les lois de laïcité apprirent au bossu que son parti triomphait, il n’eut pas de modération dans la victoire. Il craignit seulement--tant la vanité des hommes est puissante--que son idée ne fût prise par un autre et que, jusque dans la mort, le pouvoir ne trouvât des courtisans. Or, il y avait, à Paris, bien des enterrements civils illustres, celui de Gambetta, celui de Victor Hugo. Mais, dans le bourg, les anticléricaux eux-mêmes, une fois au linceul, continuaient à recevoir la bénédiction de l’Église.
Et, de nouveau, des années passèrent. Et M. Larive commença à devenir bien vieux. Sa bosse était toujours légendaire. Sa haine des curés aussi. Mais l’histoire de son enterrement civil s’éloignait. Il en avait trop parlé et il ne finissait pas de mourir. Et puis, les esprits changeaient. Il était venu un pharmacien qui, de temps en temps, allait à la messe, ce qui, de mémoire d’homme, ne s’était vu. Sans doute, le nouveau vétérinaire tenait bon. Pour le notaire, qui avait acheté, avec l’étude, la bibliothèque de ses prédécesseurs, s’il ne lisait pas Voltaire et Rousseau plus qu’eux, il persistait à se dire voltairien. Mais il l’entendait en ce sens que, si l’incrédulité est inoffensive chez les notaires, il faut de la religion pour le peuple et qu’au point de vue de la propriété et de l’ordre social, les prêtres ont du bon.
Lorsqu’il se promenait avec Dos-Dièse, après avoir parlé terre et placements, la discussion ne manquait jamais de prendre le même cours.
--Voyez-vous, disait le notaire, il faut aller doucement. Ces idées socialistes sont bien dangereuses. Après tout, le clergé a plutôt une bonne influence.
--Dites tout de suite, répliquait le bossu, que vous voulez nous ramener la dîme.
--Mais, M. Larive, quand vous recevez vos fermages, est-ce que ce n’est pas aussi une dîme?
Dos-Dièse n’aimait pas penser à ces choses ni à d’autres qui le dérangeaient. Cependant un jour vint où l’on commença à parler d’une guerre possible. M. Larive en restait toujours à Rome et à la Congrégation. Même il déshérita un de ses neveux qui s’était permis de dire devant lui qu’il était plus facile de faire la guerre aux curés que de la faire aux Prussiens. Et bientôt, ce fut l’invasion, la plus terrible de toutes les guerres. Dans le bourg, chaque semaine, arrivait une nouvelle funèbre et les cloches sonnaient le glas. Lorsque tant de beaux jeunes gens mouraient, qui se souciait de savoir comment serait enterré un vieux bossu? Le vétérinaire lui-même finit par perdre patience.
--Quand on lui parle du communiqué, il répond par les jésuites. Décidément Dos-Dièse radote.
Ainsi avait marché le temps.
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Je suis revenu cet été à X... et j’ai pu voir enterrer M. Larive. L’enterrement a été civil: ses dernières volontés, qui dataient de 1857, étaient formelles. Quelques jours plus tôt, à X..., comme dans toutes les villes et villages de France, on avait rendu hommage aux soldats morts pour la patrie. Et tout le bourg, jusqu’aux fonctionnaires, était venu à l’église. En sortant, le receveur de l’enregistrement avait avoué à sa femme que le _Dies iræ_ «lui faisait quelque chose».
L’enterrement de M. Larive passa inaperçu. Le juge de paix déclara que le défunt «n’était pas à la page». Quant aux âmes simples, elles ne furent même pas scandalisées. Lorsque le corps, rapidement conduit au cimetière, traversa le bourg, quelqu’un demanda:
--Pour tchi qui s’est pas fait enterrer comme les aut’gens?
Et j’entendis une Cotentinoise, fraîche et gaie comme l’avait été Dlaïde, qui répondait:
--Cé pt’êt’bi paçqu’il avait l’dos pointu.
III
LA VISITE DE THORANE
Ce jour-là, j’avais reçu des nouvelles d’un de mes amis, officier supérieur à l’armée d’occupation. Il me racontait sa vie aux provinces du Rhin. Sa lettre était arrivée dans l’après-midi, et, après l’avoir lue au coin du feu, quand les flammes dessinaient déjà sur le mur des ombres fantastiques, je me laissais aller à une rêverie où j’évoquais à mon tour, avec des vers de Henri Heine et des pages de Gœthe, mes promenades récentes et anciennes au pays rhénan.
Je ne sais depuis combien de temps j’étais perdu dans mes souvenirs, lorsque, sans que j’eusse entendu ouvrir la porte, je vis un homme de haute taille et qui me sembla bizarrement vêtu. La nuit tombait. Ma chambre n’était plus éclairée que par la lueur des bûches. L’homme, qui me parut long et maigre, se tenait silencieux devant moi. Bientôt, mes yeux s’habituant à la pénombre, je distinguai que le mystérieux visiteur portait une épée au côté, sur la tête une perruque courte, et qu’il était vêtu, autant que je pouvais en juger, d’un habit bleu de roi, dont les basques étaient retroussées et attachées par des boutons d’argent. Son aspect était à la fois mondain et militaire et il tenait sous son bras avec une fière élégance une sorte de tricorne galonné.