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LIVRE 900

Exemplaires sur bel Alfa numérotés de 1 à 900 et 100 Exemplaires sur Japon numérotés de I à C.

DÉDICACE

Ma ville a son secret, mon âme a son mystère: Un amour éternel dès que j’y fus conçu A ses rues me voua, fantôme solitaire, L’égoïste cité n’en a jamais rien su.

Ainsi j’aurai passé, vieux sigisbé déçu, Cherchant à définir l’énigme que veut taire Le pavé, le ruisseau, le ciel, et cette terre Où le sang des aïeux circule inaperçu.

Son air spirituel, mélancolique et tendre, M’emmitoufle de chants qu’en vain je veux entendre, Cependant que mes pas se mêlent à mes pas.

Et toi, passant, devant mon miroir si fidèle, Diras, lisant ce livre hélas tout rempli d’Elle: Quelle est donc cette ville? et ne comprendras pas[1].

[1] Écrit sur l’exemplaire d’_Éphémères_ de Madame H. L.

ÉPHÉMÉRIDE

1er août.

I.--Ce bourbillon remonté surnage d’un des _Paysages Parisiens_ que je donnais au _Mercure de France_, avant-guerre. Les épreuves étaient corrigées: la notule devait figurer au nº du 1er août 1914. Un hasard malheureux, car la coïncidence eût été belle, le reporta au _Mercure_ du 15, lequel ne parut point. La voici:

«Rue Croix-des-Petits-Champs, un riche balcon forgé joint en accolade les trois centrales des sept baies d’un hautain premier étage que surélève un entresol. Avec un faste langoureux, sa table de pierre s’arrondit, s’incurve, s’arrondit à nouveau: diadème sous-tendu par l’élan fraternel de deux consoles à têtes de béliers. On n’est pas surpris de connaître qu’après s’être nommé l’Hôtel de Gêvres, le logis que cette galanterie de pierre ceinture appartint à Mme de Pompadour, en l’année 1745, où Louis XV et le maréchal de Saxe vainquirent à Fontenoy les Anglo-Hanovriens.

«Une après-midi d’octobre 1906, je croisai sous ce dais deux hommes de mauvaise mine cheminant côte à côte, presque bras dessus, bras dessous. Petits l’un et l’autre; l’un épais, ventripotent, portait sur un cou gras un masque rougeaud, tout en barbe et en cheveux, pêle-mêlés de roux, de gris, de blanc, de blond. D’une paire de petits yeux ronds bleus, un regard fuyait, insaisissable; bouche large, sans menton, batracienne, à grosses lèvres rouges. Le second, sec, trépidant, osseux, tout en moustaches (noires, rabattues sur une bouche longue et mince, entre de voraces mâchoires); les yeux bruns, câlins, impudents et faux, d’un commis-voyageur pour marchandises interlopes. Je les reconnus aussitôt sans les avoir auparavant jamais vus: l’un était Aristide Briand et l’autre était Jaurès.»

* * * * *

II.--Depuis longtemps je ne fréquentais plus dans les réunions politiques. Pourtant, de grandes diablesses d’affiches annonçant avec véhémence que Jaurès allait soutenir la candidature Camélinat au préau de la rue Fessart: comme c’était à deux pas de ma rue des Fêtes, un désœuvrement m’y poussa. Camélinat m’était sympathique. Il faisait comme partie de mon enfance bellevilloise:

--Qu’est-c’ qui vot’ pour Camélinat? C’est papa, Qu’est-c’ qui met un bull’tin blanc? C’est maman...

Cet antique ouvrier en bronze, épave de la Commune, était, comme mon père, un de ces révolutionnaires de jadis, qui eussent rougi que les enrichissassent les révolutions: un gâte-métier. Candidat perpétuel, et, crois-je bien, jamais élu. Pour sa gloire. L’intérêt n’était pas dans sa candidature. Elle ne passait qu’en prétexte. Jaurès venait de se rallier à son adversaire direct de la Chambre: au radical, au bourgeois Clémenceau, Clémenceau «l’assassin des ouvriers». Redite, à 20 ans de distance, du pacte Clémenceau, Ranc et Joffrin contre le général Boulanger, et que les purs avaient à juste titre qualifié de trahison pure. Il s’agissait de le leur faire avaler à nouveau, et tel était le but réel de cette réunion bellevilloise.

L’assistance, toute d’ouvriers, gouailleurs, presque hostiles, écoutait à peine tout d’abord. Elle se roidissait. Quand avait paru le tribun, encadré par une «bande volante», je songeai à la fameuse soirée de la salle Saint-Blaise, où la fortune de Gambetta sombra, et à laquelle, tout enfant, j’avais assisté.

Le tribun parut donc, courtaud, hérissé, petits yeux ronds, luisants. Je n’avais jamais entendu l’enchanteur. Je fus stupéfait, et ravi.

Voix ensemble monotone, tonitruante et nasillarde d’hippopotame ayant avalé un canard, méridionale parfois à en fleurer l’ail. Le discours s’éjaculait par ondées de cinq à six mots, sans souci de ponctuation, bien que le thème du plaidoyer eût été visiblement étudié comme chez tous les grands artistes. Une mélopée à la fois frénétique et gazouillante. Quoi sous elle? En apparence rien: un tournoiement, un kaléidoscope d’images éclatantes et vagues, transposition sonore de ce miroir à facettes dont le chasseur hypnotise les oisillons. Une remarque: incapable de soutenir la controverse, elle le désempare, le rend brutal aussitôt:--Il faut se taire! Il faut vous taire! (Les «bandes volantes» expulsent aussitôt le sacrilège, sans douceur.)

Je me rendis bientôt compte de l’architecture du morceau. Je le dégustai dès lors en confrère, en façon d’un poème, ou symphonie. Ah! je compris ce qu’est un orateur! Il ne parla du prétexte Camélinat qu’à l’introït et à la coda; de l’infâme bourgeoisie et l’infâme Clémenceau que çà et là, évasivement, _en apparence_. Tout le reste fut un chant, un cinéma, où défilaient, radieuses évocations, la mission du Peuple, l’Humanité de demain toute chargée de fleurs, la Cité de l’Avenir s’achevant, sous le ciel du Progrès, etc... Musique, agaçante d’abord, et puis obsédante, ensorceleuse, à la façon par exemple de _La Mort d’Aase_ de Grieg et son tyrannique _fa, si ♭, do_. Seulement, les maîtres-mots, insidieusement glissés, s’infiltraient en refrain, ou mieux: en leit-motif à la Wagner. A la coda, l’auditoire, hypnotisé, subjugué, conquis, dompté, acclama.

Où diable ai-je entendu cela, me murmurai-je à la sortie? Soudain, un trait de feu: C’était dans le _Jules César_ de Shakespeare! la harangue par laquelle Marc-Antoine, au Forum, empaume, retourne la plèbe romaine et l’envoie mettre le feu à la maison de Brutus. Le charme était rompu.--Non: transposé.

* * * * *

III.--Décidément, je n’ai pas eu de chance avec le tribun. En août 1914, je scribouillais à la Mairie de la Bourse, état-civil. Quatre heures du soir, coup de téléphone: mobilisation. Je passe me faire payer et prends mon chapeau. Le lendemain matin, je devais rejoindre, oh, guère loin pour le quart d’heure: à Saint-Denis, à titre de G. V. C. Les feuilles m’annoncent à la fois que la Belgique est victime d’un incident de frontière, et le tribun, d’accident professionnel. Je vole à mon bureau. Trop tard. Déjà suppléé, mon suppléant avait eu l’honneur de grossoyer l’acte de décès historique. Ainsi passai-je, fonctionnaire, à travers la postérité. Par bonheur il me reste quelque autre ressource.

SANS DATE: A QUOI BON?

«Vous voulez faire entendre qu’il pleut? Écrivez: il pleut.»

Monsieur quidam me dit: Vous savez, M. On va bientôt raser l’Abbaye-aux-Bois?

Le 29 septembre, jour de Youm-Kippour, je m’en fus, badaud, contempler dans ce ghetto pullulant et nidoreux du quartier de l’Arsenal, les vieux Hébreux se serrer la main en proférant la menace consacrée... et réalisée: «L’an prochain à Jérusalem!» Une feuille du soir m’apprit que le lendemain, à l’Abbaye-aux-Bois, «liquidée» de par «la loi», la dernière messe serait dite.

La chapelle regorgeait: nul risque à encourir. C’est--c’était--une salle barlongue, haute de voûte, engagée dans les bâtiments du cloître. Au-dessus de l’entrée, les colonnes grecques supportant l’orgue imageaient avec lui une sorte de porche intérieur. Au fond, un riche autel marbre et or, s’adosse à un haut baldaquin doré à fronton grec.

Pour le reste la nudité. A droite et gauche de l’autel, se dévisagent deux larges baies carrées qu’un grillage de bois, losangé, clôt; derrière l’une on entrevoit un palpitement de coiffes, blanches, noires: les religieuses. Dans le chœur tout un orphelinat de garçonnets au crâne tondu s’installe, s’assied, s’agenouille, se relève, d’un seul mouvement. Un d’eux entame, d’un violon inexpert, le cantique:

Sauvez, sauvez la France Au nom du Sacré-Cœur,

que toute l’assistance accompagne, et chante comme lui joue: plaintif et faux. A l’Élévation, un autre enfant longuement sur un tambour bat «aux champs». Ce fracas insolite et solennel, et le grincement du violon, et toutes ces voix grêles d’enfants: ensemble bizarre. La messe se poursuit. L’officiant plusieurs fois s’essuie les yeux. A toutes les places, mêlées aux laïcs, des religieuses, de tous les ordres. Le petit violoneux en vient à cet hymne:

Ave maris stella, Dei Mater alma...

Le prêtre tamponne plus fort ses deux yeux. Une voix enfantine psalmodie:

Pater noster qui es in cœlis... ... Fiat voluntas Tua...

--Aux derniers jours de novembre, sur l’évasif appel d’une feuille catholique, j’ai fait un pèlerinage dernier à la mélancolique Abbaye-aux-Bois. Du périmètre de hauts bâtiments et de vastes jardins, plus rien qu’un vide boueux encombré de tas de moellons, d’amas de solives vermoulues; çà et là un arbre dénudé, un arbuste, un grand pan de bâtisse, violée, éventrée, fenêtres devenues des trous, combles désardoisés. Pluie fine qui noie tout, suaire translucide, tissu de toiles d’araignée. De la galerie des cloîtres, subsiste ce chicot de dent: un fragment d’arceau; de la chapelle, rien. Les Annonciades de Louis XIII, les chanoinesses-Saint-Augustin de la Restauration, les vieilles douairières retraitées et les petites filles de l’école, et Chateaubriand, et Mme Récamier, la chambrette à la harpe muette, et la fenêtre d’où ces deux vieux contemplaient les collines bleues et grises de Sèvres: le grand hourvari monotone de la neuve rue de Sèvres a d’un coup tout emporté. La pluie tombe toujours. En travers de la grille, une banderole de calicot annonce 3.000 mètres cubes de moellons à vendre (Marty entrepreneur, pourquoi pas Lévy?). Un écriteau offre du bois de chauffage à 40 francs les 1.000 mètres cubes. Un ouvrier débite ce bois, sa grinçante scie raye l’air gris, parallèlement à la pluie fine. Quel lendemain d’incendie! Les démolisseurs vont et viennent; d’autres, haut perchés, abattent d’un seul coup de pic un pan entier de mur. Le long d’une barricade de décombres, des plaques de cheminées armoriées, fleurdelysées, et quelques grandes belles glaces, songent au viol du brocanteur. Un groupe de vieilles gens, mêlées aux gamins, tombent stupides devant cette navrance, et comme parmi eux sont des prêtres, un ouvrier qui passait est parti d’un ricanement.

Mais la grande croix de fer forgé s’obstine encore au sommet de la grille, comme d’un navire s’engloutissant, le capitaine adossé au tronçon du grand mât[2].

[2] L’abbaye est devenue mi-partie cinéma (le Cinéma-Récamier), mi-partie club franc-maçon, et c’est plus sale.

Je passe en m’en allant devant quelques vieux beaux hôtels de la rue de Grenelle-Saint-Germain, que le boulevard Raspail et le Métropolitain ont condamnés.

L’autre jour je fus voir abattre l’église de Suresnes, où l’honnête Henri IV prépara son retour au catholicisme de son enfance. On marchait sur les tableaux, on piétinait des épaves de chemin de croix. Demain, j’irai voir à Aubervilliers, si de Notre-Dame-des-Vertus s’est définitivement écroulée la délicieuse nef, plus belle que Saint-Séverin, et naguère incendiée par les anarchistes, la nef où Philippe VI, Louis XI et Louis XIII, avaient pèleriné, et prié.

L’ESPRIT DU HAUT DE L’ESCALIER

--_Que fais-tu?_ Je vois Dieu! Je suis l’homme des grèves La nuit je fais des vers, le jour je fais des rêves: --_Je fends du bois!_...

(_Les quatre vents_.)

15 août: Ma belle-sœur fleurit la tombe de ma femme Denise-_Marie_. Le cimetière de Belleville regarde le rez-de-chaussée où celle-ci et moi vécûmes si longtemps. La nuit me ramena en rêve dans notre chambre. Seul. La Maison transportée en Corse. (Moi-même ne parus jamais dans l’«Ile de Beauté».) Sous ma fenêtre, le ministre Painlevé haranguait les populations. Mais, chaque minute, chronométriquement, automatiquement, il se soulevait comme sur un ressort à boudin, et--déclic--sa tête faisait demi-tour vers moi. Il avait la frousse que je ne lui fisse quelque «sale blague»: Telle que lui appliquer des claques sur le crâne. Et toujours discourant. Et il lâcha ceci:--«Ce qui nous reste à faire, c’est compléter l’éducation féminine: _citoyens, vous comblerez les lacunes de ces dames!_» Sur quoi, n’y tenant plus, je sors, et, aux reporters massés sur mon perron:--«Confrères, ici, n’oubliez point les points suspensifs!!»--Tant d’esprit m’éveilla, dont je n’avais tant montré de ma vie. Mais, c’était en rêve!

Or, les pourquoi d’en outre?--1º M. Painlevé venait de partir. Oui, mais, pour la Bretagne.--Oui, mais (2º) l’autre soir, Henri Martineau donnait soirée pour fêter le superbe tableau où Klingsor le groupa avec tous ses hôtes du _Divan_ autour du buste de Toulet, Mme Dussane, Chabaneix, Derème, Pierre Lièvre, Guy Lavaud, Henriot, Vaudoyer, Carco, le peintre, et Eugène Marsan. Le hasard m’assit contre Pierre Dominique: il me narra de belles histoires d’élections corses.

PRINTEMPS LORRAIN

Citadin, l’initiation militaire me révéla la campagne, la nature, la féerie du printemps. On m’avait expédié aux chasseurs à pied de Lunéville. Cet hiver-là s’y montra particulièrement noir, ce que nous endurâmes, on ne l’eût pas cru... avant la grande guerre. Séverine s’indigna tout un article durant, et qui--résultat--nous rendit tous extrêmement fiers. Mais aussi, tout paysage, spécialement de Lorraine, m’apparaissait affreusement lugubre.

La mi-mars me vit interné, juste contre la frontière d’alors, dans le fort de Manonvillers, celui-là même qui intéressait si fort l’infortuné _Zeppelin IV_. (Le commandant Driant a tragiquement imagé dans sa _Guerre de Demain_ le fort de Liouville, tout pareil.) Dédales de casemates, de corridors sans fin--tout cela sous terre, courettes telles que des puits, coupoles cuirassées, etc..., c’était sinistre, avant les tranchées.

La première fois que nous fut permis de mettre le nez dehors--un matin--je bondis, je grimpai jusqu’au sommet herbu du démon de métal et ciment. Le soleil dardait sur la neige, une alouette, et qui s’écria: Je m’appelle Juliette, jaillit entre mes pieds et s’enleva jusqu’au fond du ciel en chantant; une nuée de chardonnerets, de mésanges, de fauvettes, et d’alouettes encore, détalaient autour de moi en chantant: Soleil, c’est le printemps.

C’était le printemps! mon cœur se délia et bondit sur les eaux dégelées qui, de toutes parts, ruisselaient, et la blondeur du jeune soleil me représenta la chevelure de la fiancée laissée à Paris: j’étais aériennement heureux.

Le printemps là-bas arrive en explosion, et cette terre sobre, économe et fine, d’un seul coup se transforme en le plus délicieux des jardins; ah, ciel léger de Lorraine, grâces te soient rendues, ciel léger, élégiaque, et printemps héroïque! Était-ce superbe, ou du faîte de la cathédrale, ou des combles du château Stanislas: la petite capitale, et ce château avec son parc, miniatures de Versailles; puis, la ceinture de collines que chiffonnent les vallons de la Meurthe et la Vezouze, les champs ivres de fleurs, où l’on rêve de bergères en robes de soie et de velours--et j’en ai vu... oui... qui bêchaient avec leurs mains gantées!--les menus villages éparpillés, puis les bois, les forêts. Et partout au-dessus, ce ciel qui dévore tout, immense, voûte tumultueusement bleue, où se déchirent des flottes de nuages de toutes envergures; j’eusse vécu mes journées pleines perdu dans cette mer en délire, y chassant des continents, les gloires, les cités, les fastes, châteaux flottant à la dérive, des forêts, des humanités en route, des mondes neufs, ô forêt!

La forêt! qu’une forêt lorraine au printemps est diverse en sa belliqueuse majesté! buttes, mamelons, ravins, layons, trous, défilés, tout cela vert! au-dessus de quoi étrangement se mêlent les énormes chênes tordus, les tendres tilleuls blonds, les hêtres, moi: Fagus, les bouleaux, molle chevelure argentine; au versant des ruisselets dansent les osiers roses et les saules ébouriffés; des peupliers géants jaillissent vers les routes, où fuient, à la poursuite de l’horizon, pruniers, cerisiers, mirabelliers, verts, blancs et roses. Qu’on remonte vers les sommets, où vibrent les basiliques de sapins, d’ifs, de genévriers, d’épicéas, et, plus bas, d’inattendus étagements d’acacias et de marronniers, et tant d’essences encore, qu’on croirait à quelque parc ressuscité sauvage: un parc sauvage, c’est cela, toi, Lorraine nancéenne. Et là-dessous, sous ces vertes voûtes trémulantes, un invraisemblable enchevêtris de ronces, aubépines, troënes vers les villages, et des orties, des fraisiers et de tenaces lianes. Dans les vallons, les nappes de muguets, de renoncules, de pervenches et violettes; par les trouées des clairières, de nouveau les champs verts aux traînées de genêts d’or, partout.

ET LA VILLE!

Les cloches de la cathédrale Titubent sous le ciel bleu.

Six heures, exquis éveil des cités de province: Paris, amas de villes superposées, ignore ce charme.

Dans les jardins la digitale Tremble sous le vent clandestin.

Les mieux matutineuses fenêtres bâillent, des anges en camisole secouent les tapis obscurément multicolores aux battements pesants: l’on entrevoit les armoires cathédrales, des lits en estrade et leurs dais aux rideaux ramagés, ailes d’anges gardiens; sur les cheminées et les guéridons, des bergeries en faïence, des joujoux en verre filé, la verrerie à liqueurs, la pendule de bronze doré entre les flambeaux verts; plus haut, la pipe en porcelaine et le fusil du bon Lorrain.

Les sous-officiers de cavalerie galopent par les rues qui tournent, derrière les plantons cavalent, et en bandoulière sursaute la sacoche aux correspondances. Disparus!

Marguerite et Véronique jacassent à la fontaine: penchées sur les seaux de bois profonds que l’eau qui grêle tambourine, d’un revers de main elles ramènent avec une moue adorable, les cheveux fous et les nattes qui coulent sur le cou flexible et sur la figure rose à faire crier.

Les cloches tintent messe basse, et voici les dévotes plates et noires.--Taratata! le réveil vibre à travers, par-dessus les casernes, et le frais soleil partout luit.

Bah! emboîter le pas aux chemins fourbus? pas si bête! mais faire, par quelque trait de génie, se lever d’inusités itinéraires et des décors inattendus, tu-tu, tu-tu, qui, à mesure qu’on approche, se fondent dans le décor su par cœur: or, de s’approcher on se garde bien, et hume à distance la vision savoureuse d’être insolite et fugitive.

Cela aboutit toujours à la cathédrale: et aux dévotes qui sortent en trottant muettement; le marché verdoie, grouille, bourdonne sur la grand’place, elles l’envahissent, des plaques de mouches, noires, ratatinées, bruissantes maintenant. Ah oui, mais, la foison des jolies filles--toujours Gretchen et Véronique--met le feu à toutes ces noirceurs: toutes les Lorraines sont jolies à Lunéville.

--Eh mais, déjà chauffe le soleil! l’instant de rattraper l’ombre fraîche au cabaret du père Tritschler et s’attendrir sur la beauté moribonde de sa fille aux poitrinaires vingt ans. Mais la succulente eau-de-vie de prunelles éblouit le haut verre pansu: oh, oh! Fagus, tu seras gris ce soir!

Tétant la pipe en porcelaine En ce cabaret délaissé, J’exhume longuement l’haleine Qui s’essore d’un clair passé. Le soleil filtre par les vitres Et fait des ronds blancs sur le mur, Il vagabonde entre les litres Et les verres à l’éclat dur; Les mouches filent, caracolent, Et font des zigzags tournoyants, Tourbillonnent et se bousculent, Les cloches brament sourdement; Fillettes gentement niaises Trottent leur missel en main Par grappes blondes vers l’église, Offrir à Dieu l’éveil fervent De ce petit cœur en dentelle Qui cherche, cherche son chemin; L’Amour exhale de la terre Tout son parfum lent et brûlant Qui me met en fièvre et altère Vertigineusement!

Altère!... et l’eau-de-vie de prunelles aussi, sacripant! (tu coucheras à la boîte ce soir, et ce sera justice!) elle bourdonne au fond de ton cœur, la mouche d’or emprisonnée.

Dans la cage, or et cristal, Où Prince Obéron l’enferma...

Oh, mais, remue-ménage encor:

Les cloches de la cathédrale Plombent dans l’air cuisant déjà.

Cela signifie neuf heures, et encore une messe. Fort bien: Puis l’instant précis d’ensevelir les moelleux petits pains beurrés gorgés du café au lait sirupeux. Et puis, promener notre paresse active aux allées des «Bosquets» (bosquets selon Versailles: Vive la reine Marie Leckzinska!) Et bientôt me rappellent les cloches, toujours:

La grand’messe!... Hou, malheureux, hou, mauvais chrétien, tu allais oublier que c’est Pâques!

Pâques! Pâques! c’est les cierges O brasiers, ô cathédrales, L’encens qui fuse en spirales! C’est les enfants et les vierges...

O Pâques! ô printemps, _Christus resurrexit!_

ÉPHÉMÉRIDE

_14 juillet._--Je retraverse la place du Louvre, et, avec les quatre heures, se déclanche le carillon de Saint-Germain-l’Auxerrois, paroisse royale: _do do, sol, do; ré mi, ré mi, do sol_... je reconnais et salue l’illustre noël provençal qui entraînait à Mulhouse et Turkheim les fantassins de M. de Turenne, et que _L’Arlésienne_ a repopularisé: _La Marche des Rois_...

Seulement, M. de Turenne écrivait en bon français: «Les armées du Roi ont vaincu à _Turquem_.»

L’AGENT CONSCIENCIEUX

Au tampon arrière d’un tram électrique, un enfant de six ans s’est cramponné et l’obus jaune avec cette araignée au derrière, file en foudre le long de la rue Réaumur. Au carrefour, l’enfant se laisse agilement tomber, traverse la voie: un autre tram arrive en sens inverse; son chasse-pierre happe l’enfant, l’engloutit, et le tram, bloqué, s’arrête net. Des pompiers bientôt accourent, soulèvent et leurs crics, l’avant du tram et le petit corps est dégagé. La tête fendue du crâne à la joue, avait éclaté ainsi qu’un fruit mûr: une flaque de sang et de cervelle traîne le long du rail; les petites paupières étaient closes, le visage paisible; l’innocent n’avait pas eu le temps de souffrir (du moins je pense). La tête en deux morceaux, s’ouvrait, se refermait: boîte vide, couvercle. Une civière emporta le tout. Mais avant de permettre au tram de repartir, l’administratif sergent de ville recueillit dans un journal ce qu’il avait pu ramasser de cervelle.

ÉPHÉMÉRIDES

_4 février._--Boum! Mardi gras. Il est sinistre; non par l’absence à peu près absolue de masques, mais par l’effroyable tristesse de l’incommensurable foule qui piétine le long des boulevards, laissant désertes toutes les autres voies. Cette multitude d’infortunés n’est pas même descendue, comme naguère, dans l’espoir de pêcher entre les pavés fangeux quelques lambeaux de cette vieille gaîté française dont l’entretinrent nos arrière-grands-parents, ainsi que d’une chose lointaine déjà. Plus d’illusions, elle n’attend plus rien, elle n’espère plus. Pourquoi descend-elle? Pour se fuir elle-même: tel «l’homme des foules» d’Edgar Poë. Ces grands boulevards prennent quelque chose d’un cercle inédit de l’Enfer, où comme l’écrivait Berlioz sous la République deuxième, la Démocratie promène son rouleau de bronze[3].

[3] Le texte: «La République passe en ce moment son rouleau de bronze sur l’Europe.» (Préface des _Mémoires_)... L’Europe s’est ressaisie...

Comment se retenir de penser à ces périodes de réjouissances énormes, qui jadis séparaient les semaines recueillies de l’Avent (_Rorate, cœli, de super; et nubes pluant Justum!_) des austérités par quoi le Carême nous méritait l’explosion de la joie pascale: la Saint-Nicolas, Noël, les Saints-Innocents, Sainte-Geneviève, fêtes des Fous et de l’Ane, Épiphanie, Chandeleur, Saint-Valentin, Mardi gras, Mardi-gras! Et les magiques divertissements et «momons» de Molière prennent soudain leur sens nostalgique où Verlaine, hélas! n’a plus rien à voir:

... Monsieur, ce sont des masques Qui portent des crin-crins et des tambours de basques.

Cependant imperturbables, les employés des mairies enregistrent les déclarations des citoyens se venant, comme chaque année, faire inscrire sur les listes électorales: ce soir expirent les délais impartis. Or un quidam s’est présenté orné d’un faux nez énorme, rubescent et turgescent. Les scribes retenaient leur sérieux à grand’peine, et le chef du service ne savait trop que faire, les règlements non plus que la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen n’ayant osé prévoir cet attentat à la majesté du Suffrage Universel: justement ce que répondait obstinément le facétieux aux électeurs conscients, dont quelques-uns riaient, mais dont s’indignaient le plus grand nombre. Et cette indignation décida le scribe en chef, homme spirituel: «Monsieur, prononça-t-il, le livret militaire que vous venez de m’exhiber, porte en signalement: Nez ordinaire; je ne saurais donc vous inscrire, et mieux, je me demande si je ne dois pas vous poursuivre comme soupçonné d’avoir dérobé ledit livret!» Le délinquant dut extirper son appendice. Il tint d’ailleurs, à fournir le dernier mot: «Je compte me présenter aux élections prochaines, et voilà pourquoi je me suis muni d’un faux nez!»

Voici le soir charmant. Le Métro, bondé ni plus ni moins que les autres soirs de l’année d’un funèbre entassement, semble un chapelet de corbillards de cristal, s’enfonçant dans l’enfer. Et voici que montent trois fantômes: ce sont des déguisés, des déguisés pauvres. Ils n’ont pas l’air de s’amuser, ils sont honteux d’eux-mêmes: comme ils peuvent ils se casent sur la banquette que vient de vider une descente de voyageurs, et restent silencieux et immobiles. Et ce n’est plus à Molière que je songe, ni à Verlaine, certes, mais à Mozart: au trio de masques noirs qui viennent signifier à don Juan que son expiation approche. La station suivante s’appelle la «fin du monde».

* * * * *

Ces créneaux où tonna la bombarde de bronze Ont vu Philippe-Auguste, Ango, Talbot, Louis onze, Duquesne, et vers ce pont où meurt en chantant l’Arq, La barge qui menait à Rouen Jeanne d’Arc!

_10 août._--Dieppe; 10 heures du matin; les galériens des «trains de plaisir» débarquent. O tes sortilèges, ô mer! Ces pauvres citadins, qui sont les citadins pauvres, n’ont ni les loisirs ni les moyens de s’offrir sur les bords de la mer, une saison, fût-elle de huit jours, fût-elle de quarante-huit heures; il leur faudra réintégrer dès lundi au matin le comptoir, l’atelier, le bureau, d’où samedi soir ils s’échappaient. Aussi, dès avant l’aube, surchargés de provisions de bouche, ces familles s’entassent dans les torrides prisons de métal qui vont galoper sur les rails, et les dégorgent enfin, endormis, poussiéreux, terreux, suants, sur le quai trempé de suie, mais tout imbibé de salines.

Et les voilà qui se ruent sur la falaise, la plage; l’œil tendu vers la merveille liquide, ils dévorent leurs provisions; ils comblent les bateaux touristes, les barquettes, les canots; ils pataugent, ils écorchent leurs chaussures et leurs pieds de citadins sur les cailloux et les rocs, pour la cueillette des moules, le pourchas des crabes; ils regrimpent la falaise, encore et contemplent le soleil se couchant; puis s’échouent dans les guinguettes du port, se gorgent de cidre, et enfin, recrûs, regagnent leurs box roulants. Après maints retards accueillis avec une résignation touchante, ils seront reversés, endoloris, tués de sommeil, sur l’asphalte parisien. Alors ils se traîneront (plus de fiacres à ces heures) jusqu’au logis dont il faudra redéguerpir vers l’atelier, l’usine, le bureau. Et ils ne regretteront rien: ils ont vu la mer. _Thalassa, thalassa!_

* * * * *

_10-11 août._--Très avant-guerre.--Le «train de plaisir» roule sous les étoiles vers Paris. Oreste et Pylade étaient montés dans mon vagon; ils portent des vêtements trop parfaitement simples pour ne pas coûter très cher: eh quoi! dans ce train de plaisir bruyant, torride, odorant, presque populacier? Si parfaite est leur politesse qu’elle tient à distance toute familiarité; chez Oreste, une aisance plus aisée, une bienveillance naturellement protectrice, une tranquille sûreté de soi,--des nuances,--attestent une supériorité de fortune et de rang sur Pylade... Pourtant leur conversation révèle qu’ils sont libres seulement le dimanche, ainsi que de simples bureaucrates. Leur dimanche-ci s’éjouit à Dieppe; l’un des précédents à Chantilly, où le grand prix se courait; pour le prochain, ils hésitent entre le Tréport et Fontainebleau... Brusque arrêt de notre train, en pleine campagne, en pleine nuit: des voyageuses s’effarent.--«Ne vous inquiétez pas, Mesdames, dit Oreste: il s’agit de laisser la voie libre au rapide du Hâvre... lequel sera là (il tire sa montre) dans... une minute à peu près...» Une espèce de rugissement passe en effet presque aussitôt, et notre train se remet en marche...--«A combien roulons-nous? demande Oreste à Pylade?--Heu... 58 à 60 à l’heure d’après la fuite du paysage.--Pour une auto, ce serait bien ordinaire; mais de la