part d
’un train, un train de plaisir, c’est beau. Vous répondez du chiffre?--A peu de chose près... mais si les bornes kilométriques se tenaient de notre côté...--Vous ne songeriez pas à les déchiffrer au passage?--Pas précisément: je compterais sur mon chrono le temps qui sépare les apparitions.--Hé, les poteaux télégraphiques rendraient le même office!--Non, trop rapprochés... ce ne serait pas sûr...
--«... Beau paysage sous cette lune: cela rappelle exactement le trajet entre le lac Ontario et le Michigan.--C’est de nuit que vous le fîtes? tiens, comme moi.» (Ici, discussion serrée sur la valeur comparée des chemins de fer américains et des français, où ceux-ci emportent nettement l’avantage)...
Oreste:--«Si nous établissions nos comptes? Heu... balance faite, vous restez me devoir quelque chose comme un louis.--Oui, sans doute.--Pardon, comptez!» Pylade crayonne; chemin de fer à part, la journée de chacun représente dix-neuf francs juste.--Voyons?... Vous oubliez là trente centimes... ici, je n’ai donné que quatre sous de pourboire, et c’était large, convenez-en... Donc 18 fr. 90...--C’est égal, la belle nuit pour panneauter des perdreaux... Si nous étions en septembre.» (Ici ils parlent chasse...)
Soudain Oreste:--«Diable, je me vois mal demain, à 9 heures au bureau.--Et moi à Neuilly, où j’ai un rendez-vous d’affaires!»
Enfin j’apprends ou comprends qu’ils sont fils: Oreste d’un banquier; Pylade, d’un négociant; voulant passer à Dieppe leur dimanche, ils choisirent le train de plaisir et parce qu’il précède d’un quart d’heure l’express, et par curiosité.
Mais le train prend du retard; il en prend pour trois quarts d’heure. Oreste:--«Bon, nous arriverons à une heure et demie du matin; plus de fiacre à moins de cent sous... et quels «tacots»! moi, je ne puis endurer qu’on m’écorche: couchons plutôt à l’hôtel Terminus; pour un demi-louis, nous reposerons et nous trouverons demain dispos...»
Je savourais avec ravissement la sagesse, le sens pratique, l’à-propos, qui, transposés dans l’histoire, ont fait merveille en France, de Louis XI à M. de Villèle.
MAIS NE TE PROMÈNE DONC PAS...
Le temps passa, les jours, les semaines, les mois: Elle se sentit vierge une seconde fois.
(_Marion Delorme_, acte VI.)
Voici bien des années, des artistes, dont notre Jean Baffier, et Lucien Schnegg--autre grand sculpteur enlevé soudain, tout jeune, par une fièvre typhoïde--offrirent à Auguste Rodin un banquet dans les bois de Vélizy. Au dessert, le peintre norvégien Thaulow (encore un mort) prit son violoncelle, le sculpteur Bourdelle son violon et Isidora Duncan, amenée là je crois bien par la Loïe Fuller, dansa sur l’herbe, sous les arbres, pieds nus, devant un Faune de Rodin que Bourdelle avait voituré. Ce fut délicieux, et tous les assistants en garderont le souvenir; comme quelqu’un avait songé à nettoyer le terrain des cailloux et brindilles:--«Non, non, ordonna le malicieux vieux maître; il faut qu’Eurydice appréhende la présence du serpent.» Et cette appréhension fut sans doute pour quelque chose en effet dans la grâce, dans le naturel exquis de la jolie danseuse, encore timide et intimidée: cela se passait dans des temps très anciens.
Peu après, miss Isidora dansa devant deux mille personnes, au Trocadéro, sur des planches. Certaines danses parurent aussi charmantes que sous les ombrages de Vélizy, mais il faut bien avouer que l’_Allegretto_ de la _Symphonie en La_, commenté par des ronds de bras et des ronds de jambes, sembla (même à nos yeux favorablement prévenus) quelque chose--il faut lâcher le mot--quelque chose d’assez «toc» et prétentieux[4].
[4] Le programme, emprunté tout à Beethoven, comportait une glose de Hans Merian (?) (descend-il du Bâlois qui dressa en 1615 le plan de Paris?) où on lit: «... A ces premiers accords (de l’_Allegretto_)... s’ouvrent les portes du monde souterrain, les âmes à peine défuntes passent, encore accablées du tourment de mourir... dans le presto en _fa_ majeur, des Faunes, des Sylphides et des nymphes gracieuses en ronde folle se taquinent et se poursuivent... enfin apparaît Galathée elle-même, avec sa suite: on perçoit clairement... la conque des Tritons; Galathée semble glisser sur les vagues...»
Et patati et patata... C’est le cas de le dire: que de choses dans un menuet! Beethoven en fût mort.
Puis voici miss Isidora Duncan revenue, après un apostolat européen, revenue accompagnée de M. Raymond Duncan, de miss Pénélope Duncan et tout un conventicule de girls et de frauleins, toute la mission vêtue de peignoirs de bain et d’espadrilles. Il faut bien dire mission; il faut dire: apostolat; et c’est cela qui choque, et non l’imagination de déambuler jambes nues, même lorsqu’on a les vilaines jambes de M. Duncan. Depuis tantôt deux mois, une nuée d’interviews, de chroniques, de déclarations, de communiqués avec ou sans images, nous préviennent qu’à nous autres, piteux Béotiens de France, on va apprendre à danser, à marcher, chanter, parler, manger, nous vêtir, aussi gouverner notre conscience... quoi encore? Naguère un autre Yankee enseignait à Lépine ravi comment s’y prendre pour assurer la circulation des rues; un autre nous expliquait, par raison démonstrative, l’art et la manière de mastiquer les aliments.
Nouveautés indiciblement vieillotes. M. Raymond Duncan a découvert les rapports, d’ailleurs problématiques, des gammes grecque, écossaise, chinoise... Mais cela est dans Helmholtz, vieux de quarante ans, mais cela est dans Fétis l’ennemi de Berlioz; mais cela traîne partout! Saint-Saëns, Bourgaut-Ducoudray, ont écrit là-dessus et récrit, et même Salomon Reinach. Quant à la fantaisie (se référant au mot fameux de Wagner, l’entendait tout autrement, toute musique revient à une danse) quant à la fantaisie de transporter l’ouverture d’_Iphigénie_ en ballet, ou bien _L’Héroïque_, il est par contre heureux pour leurs auteurs qu’elles se produisent maintenant: c’étaient des gaillards peu patients que Louis de Beethoven et le chevalier Glück.
Aussi, bien que nous soyons, nous autres Français, devenus des êtres fort soumis, n’est-il pas étonnant que lorsque miss Duncan dansa l’autre jour la Bacchanale de _Thannhauser_, un spectateur ait joyeusement proféré le cri populaire: «Mais ne te promène donc pas toute nue!» Cela déplut à d’aucuns; cela nous a ravi: revanche du bon sens contre la barbarie. Certes, chaque soir, certains café-concerts exhibent de jeunes ou vieilles célibataires encore moins vêtues que miss Duncan: puisque pas du tout. Seulement ces pimprenettes n’ont jamais prétendu nous moraliser. Tout au plus une fois traînées devant les Héliastes, jurent-elles qu’elles faisaient œuvre d’art, ce qui, en somme, enferme du vrai.
Et justement quelle est la valeur artistique de ces pseudo-restitutions de la chorégraphie grecque? Elle est nulle; aussi nulle que dans les dessins néo-antiques de l’Anglais Flaxmann ou les étonnantes machines bâties dans le même dessein par les sculpteurs et architectes teutons. Calquer les moments d’attitude figés sur les amphores et les statuettes de nos musées, cela n’est pas de l’art, même funéraire: c’est un tressautement de figures de cire. Précisément l’Amérique (elle nous inonde de danses et bientôt connaîtrons-nous les beautés du _pas du dindon_ et du _pas de l’ours gris_) nous affolait naguère avec le _cake-walk_. Cette espèce de bamboula était assez rustaude mais, bonne enfant, joyeuse, sans prétention, comme une brave danse de nègres (et soutenue par une musique irrésistible) elle arrivait, par la grâce de jolies fillettes, à devenir gracieuse: un vague souvenir vous lancinant, on courait au Louvre et retrouvait cette même danse dans telle statuette de Tanagra.
N’est-ce qu’une rencontre? Non: nous aussi découvrîmes un jour la danse grecque; sans l’avoir cherchée: en Bretagne près de Tréguier une douzaine de jeunes filles dansaient une «dérobée» au bord de la mer, simplement. Peu après, ce furent les Panathénées: les mêmes jeunes filles ou leurs sœurs, drapées de blanc et bleu, menaient en procession la statue de la Vierge. Nous eussions fait pareille découverte en Provence, en Savoie. «Car rien ne vaut!... l’instinct populaire discipliné par la culture», écrit M. Alfred Capus (cité par Criton). Que la mission Duncan veuille donc nous laisser à notre perdition.
Au demeurant, nous avons sous les yeux un portrait de M. Duncan en costume. Ce Grec ressemble irrésistiblement à un Peau-Rouge: ceci soit dit sans l’offenser, car les Indiens furent un fier peuple. Mais enfin cela nous éloigne un peu des figures de Tanagra ou même du bas-relief de Carpeaux.
DE QUELQUES RÊVES
La vie est un songe.
C’était pendant l’horreur d’une profonde nuit...
Supérieurement construit, ce Songe d’_Athalie_: il reproduit avec une fidélité poignante cette incohérence logique, et logique incohérente, qui nous impressionne dans les rêves. Athalie, obsédée par l’appréhension d’un péril vague et prochain, se représente soudain, nécessairement, la fin hideuse de sa mère: et l’apparition par deux fois d’un enfant tout pareil à ceux qu’elle fit massacrer jadis, et qui la vient massacrer deux fois, est pareillement d’une observation que nous autres dirions clinique. Ici, une remarque: cet enfant, qu’elle n’a jamais vu, avant de le reconnaître en rêve, elle va le voir presque aussitôt en pleine réalité, et le reconnaître incontinent. Donc le rêve se fait prophétie. Or, cela est-il possible, et cette péripétie, d’un tel effet dramatique, s’est-elle accomplie jamais?... La science vraisemblablement répond que la succession est nécessairement inverse, et que la reine a vu d’abord, de ses yeux de chair, le personnage qui viendra hanter son sommeil. Cependant, l’antiquité entière affirme le contraire, elle donne raison à Racine, tellement que le simple ignorant se trouve ébranlé, et n’ose que répéter le «Que sais-je?» de rigueur.
Toutefois, nous, personnellement, qui rêvons à peu près chaque nuit, et notons complaisamment nos rêves, n’en avons encore reconnu aucun qui prît allure prophétique. Ils se rapportaient toujours, tantôt à des événements qui par leur importance obsédaient la veillée du songeur, tantôt, au contraire, à d’autres (immédiats ou très lointains), insignifiants, mais que, par leur insignifiance même, l’état de veille avait _laissés inutilisés_.--Naguère, un tailleur autrichien, un nommé Reichelt, périt, s’étant jeté du haut de la tour Eiffel accroché à un parachute absurde qu’il estimait infaillible. Il lui était arrivé en rêve de se sentir voguer dans l’air: et ce lui apparut un avis du destin. Or, cette sensation, si fréquente, a même origine que l’angoisse, si fréquente aussi, de ces cauchemars où nous voulons fuir et nous sentons nos membres devenus de plomb. L’origine réside dans la perception à la fois aiguë et obscure de l’immobilité de notre corps, alors que vagabonde l’esprit à travers le monde des images.
RÉCURRENCE
«Ce jour-là, sur les tours de la ville on arbore Le menaçant drapeau du marquis Swantibore, Qui lia dans les bois et fit manger aux loups Sa femme et le taureau dont il était jaloux.»
«Soleil, petit taureau, augmente tes transports, Ne crains pas de blesser ta reine.»
Le rêveur se souvient d’un antécédent rêve que son rêve présent continue, enjambant l’intervalle de la journée, voire de plusieurs:
Nous avions fréquemment occasion de suivre certaine rue d’un faubourg isolé, rue solitaire, rue sans trottoirs, toute en jardins maraîchers, devinés derrière un interminable mur gris percé d’une unique porte qui ne s’ouvrait jamais[5]. Une fois, nous poussâmes en rêve cette porte obsédante: et voici que nous nous trouvâmes dans un hôtel somptueux, princier! Passé le vestibule, de marbre aux lampadaires de bronze, tous allumés, apparut un enchevêtrement fantastique de couloirs et de chambres; tapis et tapisseries, statues, plafonds caparaçonnés d’or; et des couloirs encore et puis d’autres couloirs, et les portes que je poussais ouvraient des salles belles comme Versailles et le Louvre: et nul être, et nul bruit. Depuis combien de temps errais-je? il me semblait avoir franchi le seuil magique durant l’après-midi, et des signes certains m’annonçaient la montée du petit jour: d’où sans doute tant de solitude? J’entrevis enfin, loin, très loin, au fond d’une reculante défilade de chambres, un domestique, et prestement me dissimulai. Plus loin, un grand vieillard, costumé et très décoré, comme un pair de France du temps de Charles X: l’intrus que je me sentais s’effaça encore, inquiet de plus en plus. Comment m’échapper? chaque pas m’enfonçait plus avant dans le dédale splendide. J’atteignis, enfin, une chambre à coucher; une jeune fille y reposait, enfouie dans son lit blanc, et le bras droit replié sous la tête la plus mignonnement jolie, et jolie virginalement, qui se pût rêver. Elle s’éveilla, elle glissa du lit, enveloppée toute d’une longue chemise qui ne laissait voir que de menus pieds roses. Dieu, comment m’esquiver? la porte s’était refermée mystérieusement: quel scandale! Je me sentis mourir d’amour et d’angoisse... Ainsi qu’on se précipiterait à l’eau:--Mademoiselle! dis-je en me jetant à genoux... Elle se retourna, m’aperçut, voulut crier. J’eus un geste si respectueux et si craintif qu’elle se retint. Je lui demandai pardon, tâchai de lui expliquer mon incroyable aventure, déclarai mon subit et incoërcible amour, et que j’étais prêt à mourir, etc., etc... tout cela exprimé en des termes si purs que, même surprise en chemise, une vierge au saut de lit ne s’en pouvait offenser. Elle me laissa tout dire et, souriante, me répondit enfin: «Ceci est fort bien, mais il vous faut demander à mon père l’autorisation de me le répéter devant lui.» Et, fou d’amour et de joie, je m’éveillai...
[5] Rue de l’Orme, à Belleville.
La suivante nuit me rend désespéré. J’ai cherché en vain à retrouver la petite porte mystérieuse, et même la rue solitaire que je connaissais si bien, et je n’ai pas songé à--ou pas osé--demander à ma fiancée son nom. Enfin le hasard me conduit devant le vaste porche d’un richissime hôtel de la rue du Bac: c’est là, je le devine, et devine à la fois le nom du maître. Tout un corps de garde de larbins défend le seuil: le laisseront-ils franchir à un hère en si triste équipage? Oui, pourtant, le maître est affable autant qu’au grand siècle: et me voici en sa présence, et c’est bien le grand vieillard que j’avais entrevu. Je lui explique franchement ma surprenante aventure, et il ne sourcille point, et lorsque je lui demande enfin la main de Mademoiselle de..., et s’incline avec l’air honoré que commande la courtoisie. Puis, froid et souriant:--«Laquelle des deux, Monsieur?» Malédiction! il a deux filles! Je me souviens alors subitement avoir peint de mémoire en médaillon avec une fantastique exactitude la chambre en ses moindres détails, la jeune fille en ses moindres traits, jusqu’à un signe qu’elle porte sous l’oreille. Le père fronce le sourcil, dévisage alternativement et l’effigie, et moi, puis, sans changer de ton, intime à un laquais, subitement survenu, de prévenir sa fille cadette qu’il l’attend. Elle vient.
_La_ voilà, tout mon sang vers mon cœur se retire.
Elle me salue cérémonieusement. Le père:--«Monsieur, que voici, désirerait renouveler la joie qu’il eut de vous entretenir, ma fille.» Mais elle aussitôt:--«Mon père, c’est la première fois que je vois ce monsieur.»
Oh, c’est la foudre à mes pieds! et voici que moi-même je ne la reconnais plus! et pourtant le pur original du médaillon que le père, les yeux étincelants à présent, lui exhibe en s’écriant:--«Alors, ma fille, expliquez-moi ce que signifie ceci?» Pourpre d’indignation et de honte, elle prend à témoin Dieu, elle en appelle à mon honneur, m’adjure de dire la vérité. Que dire? je refais le récit entier de mon aventure:--«Il y a là, terminé-je, les larmes aux yeux, quelque chose qui passe la nature et la raison.» La jeune fille pleure à son tour, mais ne se souvient pas. Et elle s’évanouit, et je m’élance dehors: et m’éveille.
Tout cela est fort dramatique. Seulement, je me rappelai avoir récemment relu _Le Rouge et le Noir_, et que je réfléchissais à cette lecture et à Stendhal, la journée même qui précéda mon second rêve... et, qui me prouve que le rêve premier, et son souvenir, ne faisaient pas partie de lui? Suis-je bien sûr qu’il y ait eu une journée d’intervalle? Je n’ose décider. Tout est possible. Si j’avais le loisir d’être romancier, j’écrirais l’histoire d’un homme vivant en partie double; le jour, sa vie quotidienne; la nuit, sa vraie vie, se poursuivant parallèlement, s’y mêlant parfois peut-être, et qui serait, peut-être, le souvenir de quelque vie antérieure. Pourquoi pas: qui sait? Mais, qui donc réalisa ce vertige? Gérard de Nerval, et il mourut fou... Ayez pitié de nous, Seigneur!
ZIGOMAR
Il songeait, attentif aux étoiles dans l’ombre, Pendant que les lions léchaient ses pieds sans nombre.
«L’amour fait danser les ânes»: le rêve rend ingénieux tels qui dans la vie ne le furent guère. Nous avions lu ce matin notre _Zigomar_ quotidien; car nous adorons le roman-feuilleton, et tant plus est stupide, tant plus il nous ravit; aussi bien, quel Français n’a lu son _Zigomar_[6]? Or, nous rêvâmes être (excusez du peu!) Paulin Broquet en personne, oui, l’étourdissant, le génial policier. Et nous venions de surprendre, à domicile, le Rocambole suprême style, l’insaisissable à bon droit surnommé «Peau d’Anguille», Zigomar lui-même, quoi. Nous lui avions passé le cabriolet; oui, mais, il s’agissait de le conduire au moins jusqu’au prochain poste de police. Or, comment l’empêcher de nous glisser entre les pinces? Eh bien, nous inventâmes ceci, qu’à l’état de veille nous n’aurions certes soupçonné jamais: nous le déchaussâmes d’une de ses bottines! Oui, simplement. Essayez donc de courir, dans les rues de Paris--et sans vous faire remarquer--un pied chaussé et l’autre nu!
[6] En langage celtique: _Ségomar_, «le guerrier victorieux». C’est beau la linguistique! Et la sémantique!
LA REVANCHE DE ZIGOMAR
_Don Salluste:_ Ruy Blas, ouvrez ce pli: c’est pour la signature (Et la porte!) du Conseiller de Préfecture.
Or, ceci se passait voici quelques années, et _Balaoô_ («Il y a des pas au plafond!!!») et _Chéri-Bibi_ («Non, pas les mains!!!») avaient injustement effacé Zigomar de notre mémoire. Nous le pensions du moins. Mais voici peu de temps, nous nous sommes à nouveau éveillé, c’est-à-dire rendormi... non, réveillé: nous nous entendons--dans la peau de l’inextinguible Paulin Broquet. Et de nouveau (après quelles poursuites!) nous tenions notre adversaire et ses complices, les _Z_ à cagoules, acculés dans un cul-de-sac des Catacombes de Paris. Nulle issue possible: une alvéole de pierre toute revêtue de porcelaine blanche; et nous nous demandions nous-même par quelle voie nous avions pu pénétrer dans cette impénétrable retraite, réduit suprême du fantastique chef de bande. Quand voilà qu’icelui, avec un rire, nécessairement satanique, nous annonce que c’est nous le prisonnier, et pour jamais: cette alvéole est une dent creuse, une dent humaine, une dent de la mâchoire de Zigomar! Et le voilà qui s’en va, avec ses partisans; l’ouverture, qu’un ressort secret a décachée, se referme, et je l’entends, lui! qui insère la dent, soudain rapetissée aux dimensions normales, dans son ratelier. Et qui donc irait me chercher là? D’horreur, je me réveille... et me souviens, cela me rassure un peu, que je remarquai hier, en devanture d’un pharmacien, osciller au bout d’un pendule, un gigantesque chicot de carton, réclame pour un dentifrice américain:
De la dent l’atroce rage L’_Hélios_ soudain soulage...
DANSE MACABRE
Et je voyais au loin sur ma tête un point noir, Et ce point noir semblait une mouche du soir... Or ce que j’avais pris pour une mouche était Un hibou...
Il se faisait une heure avancée dans la nuit, personne par les rues. Le gaz presque tari brûlait à peine dans ce Bureau des Décès de la Mairie du IIe arrondissement, où je veillais en permanence. Pourquoi m’attarder ainsi? Notre «médecin des morts», docteur Villette, revenu d’un lointain constat, attendait patiemment que j’eusse achevé de lui préparer un dernier ordre: le mort «donnait», ce jour-là. J’achevai, et nous quittâmes de conserve la Mairie à travers la pluie et la nuit noire.
La pluie tarit; nous marchions hâtivement, philosophant sur notre indifférence à l’égard du spectacle de la mort. Les rues désertes et les maisons noires se succédaient: une lumière enfin frémit, à la fenêtre d’un deuxième étage de la rue Grange-aux-Belles. (Je me suis souvenu le lendemain que plusieurs mois en çà j’avais, certain soir, vu un rassemblement de curieux guigner cette fenêtre: il s’agissait d’un vaurien qui avait «zigouillé» son père à coups de couteau.) Sous la lampe une vieille grand’mère écoutait sa petite fille adolescente lui expliquer:--«Il n’a pu délivrer le permis d’inhumer, les doigts n’étant pas raides: il reviendra. Seulement le convoi en sera retardé d’un jour, car il nous faudra attendre demain pour demander au Commissaire de police un bon de gratuité.»--Il faut tirer ces pauvres gens d’embarras, me dit le docteur: et il pénétra dans la triste maison... Je me retrouvai dans un logis du faubourg: le balcon faisait galerie au-dessus d’un jardin longeant la Seine. J’étais chez ma mère, à qui parlait un vieillard à longue barbe blanche, vêtu d’une longue blouse blanche, coiffé d’une calotte. Je reconnus incontinent le statuaire Rude. Et cependant l’inquiétude que voici me lancinait:--Quoi donc désole le plus les morts, une fois parvenus à l’état de squelette? C’est évidemment, quand ils fument la pipe, de ne pouvoir expulser la fumée par le nez. A ce moment, la grand’mère entra, accompagnée du médecin légiste: je tirai de mon gousset un porte-plume et plusieurs plumes, que je constatai avec satisfaction appartenir à ce type connu sous le nom de «tête-de-mort». J’étais en règle. Et soudain apparut un squelette m’exhibant d’un air de reproche une pipe qu’il n’arrivait pas à fumer...
Tout cela parce que, la veille, en quittant le statuaire Rodin, qui m’avait longuement entretenu de Rude, j’étais allé au Louvre contempler le tragique cadavre qu’a tordu Germain Pilon pour le tombeau de Valentine Balbiani!
TRAIT HISTORIQUE
... J’approchai de la mouche et c’était un corbeau... Et cette mouche était un vautour. Et cette mouche...
Ils étaient là trois maréchaux de Napoléon:
Ney, Kellermann et Pérignon. Kellermann, vieux paysan mal accoutumé à sa splendeur récente et aux délicatesses de la civilisation, avait complètement oublié, juste au moment où l’empereur allait passer sa revue, qu’il avait chaussé un caleçon pour la circonstance; de sorte qu’il l’avait ignominieusement arrosé. Et l’autre Alsacien, Ney, prince de la Moskova, inspectant sa tenue, venait de le traiter, Dieu sait comme! et en présence de tout l’État-major. Le pauvre vieux en pleurait. Se voir ainsi humilié, publiquement, et par «un pays»! En vain Pérignon, le troisième maréchal, s’évertuait-il à le consoler: ce qui surtout lui crevait le cœur était d’entendre, dans la salle voisine, Chicot, oui, Chicot, l’illustre bouffon de Henri III[7] s’esclaffer avec frère Gorenflot, ivre comme lui, et braillant tous deux:
Mais rien de si débâté Que n’est moine à pleine treille, Mais rien n’est si débâté Que le moine en liberté...
[7] Vous lûtes tous, est-ce pas, _La Dame de Monsoreau_, _La Reine Margot_, etc.?
--Si ce n’est un maréchal de ce gredin de Napoléon!
Et tout cela se passait à Bruxelles, rue Montagne-aux-Herbes-potagères, dans l’estaminet de Mme Vansteenbrugghe, où si souvent je fréquentai jadis avec feu mon père et son ami M. Klercx, le peaussier. C’était quand nous habitions au 40 de la rue de l’Hôpital... en 1879. Le rêve date d’octobre 1913.
TÉLÉPATHIE
--... Et cette mouche Était un aigle au vol tournoyant et farouche... Et cette mouche était un griffon monstrueux...
Je me voyais dans l’harmonieux chaos glauque de forêts et de rochers des tableaux de Léonard de Vinci. Un serpent, monstrueuse amplification des anguilles de nos rivières, surgit soudain et me poursuivit. Je fuyais épouvanté, le reptile bondissant me fouettait les jambes de son corps vert et noir et faisant béer une gueule d’ailleurs dépourvue de crochets venimeux. Et, en effet, une voix inconnue me criait:--«C’est une couleuvre, ce n’est qu’une couleuvre...»
Quelques minutes après, ou quelques heures, ma femme m’éveille:
--As-tu jamais vu des serpents longs de quatre mètres?
--Quatre mètres? non, certes, répondis-je sans surprise: c’est rare, surtout sous nos climats.
--Quelles longueurs avaient ceux que tu as vus?
--Mais... quelques pouces, au plus un ou deux pieds.
--N’est-ce pas? pourtant, regarde donc, allongé au pied du lit, contre la muraille, ce serpent blanc long de quatre mètres...
--Mon Dieu, qu’as-tu donc? réveille-toi!
--Eh, je ne dors pas: ne vois-tu pas, contre les écharpes tendues sur le mur, ce serpent blanc long de quatre mètres?
Etc., etc...
Le lendemain matin, c’est ma femme qui me rappelle tout ceci, à moi qui ne me souviens de rien... «Il était complètement immobile; non couvert d’écailles, mais d’une peau pareille à cette étoffe blanc satiné qu’on nomme poult-de-soie.
«Je savais, à n’en pouvoir douter, qu’il mesurait précisément quatre mètres, et tout cela me demeure si présent que je crois le voir encore...»
Et il paraît qu’un peu plus avant dans la nuit, tout endormi cette fois, c’est moi qui m’écriai:
--Vois donc ce paradoxe enfermé dans un verre d’eau!
--Quel paradoxe? répliqua sans étonnement ma compagne. Et, ne l’entendant pas, sans doute, je m’obstinais à répéter:
--Mais pourquoi a-t-on donc enfermé ce paradoxe dans un verre d’eau?
Le lendemain, cela aussi, je l’avais oublié.
C’EST LA FAUTE A CLAUDEL
«--... Et cette mouche était un ange. Et cet archange...» Ah j’y renonce enfin et préfère Bouglé: On repêche dans l’Oise un enfant étranglé, L’enfant avait reçu deux balles dans la poche, Refilées par Hugo, paillard, avare et moche.
... J’étais donc Olivier Twist, ou David Copperfield: j’étais Charles Dickens, enfin, interné chez le méchant maître d’école--marchand de cercueils, celui qui se surnommait lui-même «le caraïbe». Et aussi triste que toujours. Pour me consoler, je contemplais, à travers la vitre du fond, la basse-cour enfouie sous les arbres du verger. Une poule noire apparut, voletant vers cette vitre, que je m’aperçus alors être un verre grossissant: car la poule devint, à mesure qu’approchante, un dindon superbe, puis, presque instantanément, un grand vautour au long cou dénudé, puis une autruche gigantesque. Et je voyais se vérifier ainsi l’hypothèse, la théorie zoologique que je me formulais du même coup: à savoir que ces trois derniers oiseaux appartiennent, en dépit des savants, à la même race, puisqu’ils portent tous trois une tête à peu près chauve au bout d’un long cou dépenaillé.
Et je me vis incontinent transporté dans la basse-cour devenue un jardin d’Extrême-Orient, appartenant à Paul Claudel, alors consul à Tien-Tsin. L’autruche (en réalité c’était un volatile énorme participant de tous ceux que je viens de nommer) emplissait à présent tout le ciel. Heureusement, car la peur commençait à me galoper, se ramena-t-il aux dimensions d’un casoar aussi grand d’ailleurs que l’épiornis quaternaire, mais férocement agressif. Mme Mithouard (oui, Mithouard, Adrien Mithouard, l’auteur du _Traité de l’Occident_) survint, et me prit par la main pour me faire traverser le parc:--«L’oiseau que voici, me dit-elle, ne veut connaître que moi: au surplus, rien à craindre, quand il est en compagnie de son ami le grand loup; et puis, il sait que voici l’heure où nous lui offrons un voleur à dévorer.» Et j’aperçus, à l’étage de la grange--le parc décidément était simplement une très vaste basse-cour, grossie par la vitre, qu’à présent je portais en monocle--j’aperçus un Hindou lié sur le plancher. Dans sa bouche, maintenue ouverte par je ne pus découvrir quel procédé, était inséré un oignon, nourriture dont, comme on sait, l’oiseau est particulièrement friand. L’oiseau s’installa, demandant au patient, qui le regardait avec une tranquillité passive:--«Qu’as-tu fait de mon papier?» Ce papier: rien moins que le manuscrit du _Partage de Midi_, qu’était sur le point de publier _l’Occident_. Mais l’homme ne pouvait répondre, et le cruel oiseau le savait bien. Je remarquai alors l’étrangeté du bec: un bec fait de deux becs accolés, double bec crochu de perroquet, d’où quatre mandibules, exactement comme chez le tétrodonte, ce poisson bizarre des mers chaudes. (Exotisme, que me voulais-tu?) Le perroquet-épiornis dégusta lentement l’oignon, puis l’intérieur de la bouche, absolument comme il eût fait d’une noix. Le supplicié demeurait immobile et placide, ce qui m’apparut tout à fait normal et digne d’un Oriental bien élevé. Survenant alors, Tristan Tzara, le secrétaire de _l’Occident_, me confia:--«Si vous saviez, mon cher Fagus, quel mal m’a procuré ce dessin, étant donné le sale caractère de Claudel!--(C’était la scène même à quoi j’assistais; un passage du livre soudain transporté dans la réalité[8].)--Il est en effet d’une difficulté inouïe de représenter fidèlement cela avec rien que des caractères d’imprimerie...--Sales caractères, interrompis-je, tout ravi de mon calembour!» Et je pensais en moi: Pourvu, mon Dieu, que cela «vienne bien au tirage»: Claudel passe pour si pointilleux! Et l’inquiétude me tourmenta si fort que je finis par m’éveiller.
[8] Est-il nécessaire de dire que _le Partage de Midi_ ne contient aucun passage se rapprochant de tout cela?
Tout cela pour avoir trop absorbé de thé chez Mithouard!
OUTRE-TOMBE
Voici peu de mois, un de nos amis perdit son père. Ce fut un vendredi (le détail a son importance). Sa nuit fut occupée par la veillée funèbre. Le lendemain, rentré chez lui, l’ami compulsa sa garde-robe de vieux garçon; rien d’avouable: un habit noir et pas de redingote, dix mille cravates, toutes de couleur, des escarpins de bal, des «bains-de-mer» et des souliers de fatigue et nulles bottines sévères, et les gants noirs tous de la même main, etc... Tous les célibataires connaissent cela. Il dut consacrer la journée entière avec la soirée à se faire recuirasser de pied en cap. Se couchant enfin, écœuré, recru, il souhaita de toutes ses forces revoir son père en rêve. Il rêva ceci.
Il se trouvait en soirée, dans un salon somptueux (cela se passait de nouveau sous la Restauration); il s’agissait de conquérir l’assentiment au mariage avec l’élue de son cœur, de la vieille douairière, très ancien-régime, très «étiquette», de qui la jeune fille dépendait. Sa tenue de dandie,--frac, culottes de satin, claque, escarpins à boucles d’argent, épée de cour à la hanche, brochette sur le cœur--était irréprochable. Sa terreur était de quelque gaffe dans le discours; aussi polissait-il ses phrases:--«Croyez, Madame la Marquise; il faudrait que vous fussiez convaincue...» Ici, bien que la vieille dame continuât de sourire, il éprouva la sensation d’avoir lâché une incongruité si énorme... qu’il s’éveilla, exaspéré de ce songe goguenard.
On voit immédiatement la raison de la hantise du costume: mais le reste?
Or, le vendredi suivant, regagnant son logis assez tard, il entendit, dans sa rue même, un orchestre d’amateurs étudier l’ouverture syllabique du _Domino Noir_, d’Auber[9]. Ce lui fut «un trait de lumière»: on sait que cet opéra-comique comporte la singularité (à l’époque) que les personnages y portent nos habits modernes (début du XIXe siècle). Mon ami s’était incarné en Horace, le héros de la pièce, pièce qu’il n’avait vu jouer qu’une fois, vers 1889, et qui du reste ne semble pas avoir été reprise depuis (nous le regrettons). Ceci est curieux déjà. Voici mieux: il s’assura que c’était pour la première fois que les amateurs (qui d’ailleurs ne se réunissent que le vendredi) étudiaient le morceau. Comme ils habitent vraisemblablement (?) dans ce même quartier, il faudrait supposer: ou bien que, sachant à l’avance qu’ils entreprendraient le _Domino Noir_, l’un d’eux en fredonna les motifs, que notre ami entendit sans s’en apercevoir; ou bien que, par cette télégraphie sans fil, la télépathie, leur pensée avait suffi à émouvoir d’obscures régions; sinon, imaginer quelque coïncidence plus étrange encore. Faut-il ajouter que notre ami ne mit jamais le nez dans la partition?
[9]
Je crains qu’il ne s’éveille A ces accords joyeux!...
Cependant, la hantise filiale l’empreignait, et, bon catholique, il demandait chaque soir à Dieu la présence de ce père pour qui il venait de prier. Quelque temps après, il alla, en rêve, à l’hôpital Saint-Louis, où son père avait exercé une importante fonction. C’était jour de visite: de nombreux malades attendaient leur tour; des morts, tous. Son père était nécessairement là, quelque part. Il vit d’abord avec surprise, mêlé à leur foule, le roi Henri IV, entouré de courtisans et de dames, tous misérablement vêtus:--«Oui, dit amèrement le roi, voilà comment nous traite la République (notre ami est royaliste)!--Sire... Majesté... bafouilla le rêveur, vous ici?--Et qui donc davantage que moi aurait le droit d’y être?» répliqua le monarque avec hauteur. Mon ami se rappela alors que c’est le petit-fils de Saint Louis qui édifia l’hôpital. Il s’esquiva, cherchant toujours et vainement; soupçonnant quelque parti-pris administratif, il ruse, et demande à voir sa mère, qu’il sait bien vivante et portante. A sa stupéfaction, un infirmier le mène dans un pavillon isolé: sa mère est là, morte, l’attendant, qui, après les effusions, lui affirme qu’elle va mieux, sauf que ses douleurs l’incommodent: mais, quand on est vieille!
Peu après il se retrouve au logis de cette mère, entre elle, et ses frère et sœurs: et bientôt le père entre, paisiblement, vêtu comme en sa vie, et non tel qu’en son lit de mort ni qu’en son cercueil.
Il est seul à le voir, d’abord: il le salue, converse avec lui. Les autres, étonnés, incrédules, finissent cependant par remarquer ce qu’ils pensent être rien qu’un fantôme.--Ce n’est pas un fantôme, c’est _lui_! Et il le pousse doucement, l’accule dans un angle, cherche à l’étreindre, pour le matérialiser: sur quoi le visiteur se transforme en un gros chat gris[10], qui bondit et disparaît. Bientôt il se manifeste à nouveau, reprend forme matériellement humaine: le fils baise un front tiède, serre une main de chair. Cependant, les autres:--«Nous l’apercevons bien, mais rien que les yeux de notre esprit.» Le fils en est navré, il brutalise presque son père, le serrant dans ses bras, pour en quelque sorte le solidifier; mais le revenant se dégage, s’évanouit, et disparaît, cette fois sans retour.
[10] Cf. le dicton: «rêver chat».
L’ami, c’était moi.
POUR LA BONNE BOUCHE
SALLUSTE: Voici l’instant, Ruy Blas, pénétrez dans l’arène... RUY BLAS: Je crois que vous venez d’insulter votre reine!
Celui-ci nous a été conté par un autre ami. Ils étaient plusieurs, devisant après souper. Le devis tombant sur la fameuse _odor di femina_, l’un d’eux cite le peu galant mot de Jean Dolent: que «ce parfum est fait de puanteurs qui se corrigent». Ce qui lui vaut de son épouse d’abord une gifle méritée, puis cette déclaration, contresignée par toutes les dames présentes, que le mâle porte également son odeur, d’ailleurs aussi... émouvante pour l’autre sexe, sans être plus suave que l’_odor di femina_. Nous n’osons dire à quoi elle est comparée.
On parle alors de l’odeur du Chinois, que tous les explorateurs connaissent; de l’odeur du Blanc, assimilée par les Jaunes à celle du cadavre; etc., etc... On se sépare, et l’époux gagne avec son épouse le _cubiculum_. Il s’endort (le malappris!) et rêve que, recherché par la police, il s’est réfugié, déguisé en femme, dans un vagon plein de femmes. Or, il lui échappe--comment dire?--une indiscrétion postérieure, mais silencieuse. Et voilà que, subodorant la qualité acquise par l’atmosphère, une des voyageuses s’écrie:
--«Cela sent l’homme!» Il s’éveille, en présence d’une épouse indignée, deux fois indignée. Mais, voici le remarquable: C’était elle, l’épouse, qui venait de l’éveiller, et par une gifle. La seconde, donc? Point du tout: la pseudo-première, comme le souper chez les amis, tout cela faisait partie du rêve: lequel aurait donc été provoqué par l’incongruité trop réelle, et son châtiment. Et tout ce roman, si cohérent, se serait ainsi fabriqué, spontanément, en moins de quelques secondes, avec un tel caractère de vérité que le dormeur dut sérieusement rassembler ses souvenirs pour se persuader que la veille ni l’avant-veille il n’était allé souper chez personne.
_Honni soit qui mal y pense!_
CONFESSION AU DOCTEUR CABANÈS
«Notre vie est faite de la substance de nos rêves.»
Contribution peut-être curieuse à l’onéiroscopie. Son mérite: l’authenticité. Je m’excuse d’être contraint de m’y mettre en scène; aussi bien, pas à mon honneur. D’ailleurs, on n’a pas attendu Freud avec ses malaises pour constater que nos rêves sont volontiers l’exutoire de nos parties inférieures.
Henri Béraud ayant favorisé d’un compte rendu, au _Mercure_, un mien _Essai sur Shakespeare_, notre ami Lucien Dubech, m’assura de toute une chronique dans ses dimanches de l’_Action Française_. Il m’en attesta les dieux, ainsi qu’il convient à un classique.
Le temps passa, les jours, les semaines, les mois,
et ceux, caniculaires, où, les théâtres chômant, les chroniqueurs chroniquent sur n’importe quoi. Aussi fut-ce avec une indignation d’auteur que je vis Lucien Dubech parler de tout... sauf de ce qui m’intéressait plus que tout. Bref, l’autre jour vint un article sur la plantation d’_Iphigénie_, je veux dire: de son décor. J’en rêvai. Voici ce rêve. J’étais Agamemnon, le roi Agamemnon; Lucien Dubech, le fidèle confident. Il me donna la réplique sacramentelle:
Mais tout dort, et l’armée, et les vents, et Neptune.
J’ai oublié par quels vers je lui répondis, pestant contre cette carence des vents. Mais j’ai nettement retenu, car je m’en éveillai aussitôt, le distique que le fidèle Dubech m’asséna:
Mon trou du..., Seigneur, est là qui vous adore: C’est pour vous qu’il soupire et pour vous qu’il odore!
C’est infect. Pourtant, il faut avouer que, du point de vue matériel, jamais Dubech, ni moi, ni Racine, n’avons commis de vers aussi purement raciniens.
Mais le détail le plus important est que, dans mon rêve, le fidèle Dubech articulait la réplique sacramentelle sous cette forme:
Mais tout se tait, les flots, et les vents, et Neptune.
Donc, _tout dort_ a disparu. Or, faites attention que _tout dort_ rime, pour l’oreille, exactement à _odore_ et _adore_. Je crois reconnaître là un phénomène dont j’abandonne l’explication à de plus malins que moi.
UN PLAGIAT ÉHONTÉ
Je ne saurais approuver, en dépit du divertissement qu’y prend tout honnête écrivain, approuver sans réserves le procédé de Pierre Benoit. Ses «pièges à loups» à l’usage des critiques et--je dis, moi: attrape-nigauds--n’atteindront jamais, d’abord, la mystification supérieure que le bon Willy, pareillement accusé, servit à Ernest-Charles, naguère. J’eusse plaidé coupable, carrément:--Parfaitement, je suis «un type dans le genre de» Molière, Shakespeare, et autres, et qui prend son bien où il le trouve. Ce seul qui importe est de savoir s’en servir, à l’exemple du Père Éternel lui-même, selon Père Hugo son confrère:
Car Dieu de l’araignée avait fait le soleil.
Par l’unique virgule qu’il ajoute,--_qu’il ne peut s’empêcher d’ajouter_--par la place seule où il l’insère, le créateur recrée ce qu’il a pris: il le doue d’un sens.
Certain chroniqueur bien parisien (René Wachthauser) accusa Han Ryner d’avoir chipé dans la _Physique de l’Amour_ de Remy de Gourmont l’épisode relatif aux fiançailles de la taupe. En effet. Seulement Gourmont l’avait lui-même extrait d’un traité de zoologie, à l’appui de la thèse psychologique qu’il soutenait. Et Han Ryner en voulait déduire un thème moral d’un ordre, et sur un plan complètement différents. Han Ryner eut la candeur de se défendre; de quoi Gourmont s’amusa beaucoup, j’espère. Car, combien Gourmont a, joyeusement, plagié Fabre!
Cela est tout à l’opposé du démarquage, lequel constitue le seul vrai plagiat, et dont Gourmont signalait cet exemple illustre: Jules Michelet découpant et insérant tout cru dans _L’Oiseau_ une page de Buffon, qui passait alors pour oublié.
Sur quoi, je m’ose mettre en scène, sans modestie ni fatuité, persuadé que telles confessions, dont je ne sais quel ridicule respect humain nous éloigne, seraient très utiles, de toutes façons. Et qu’un tel procédé soit suivi, surtout par de moins infimes, est ce que je souhaite de tout cœur.
D’un mien ouvrage poétique, il a été dit du mal et du bien. Mais le seul reproche à lui épargné, est le manque d’originalité (c’est _La Danse macabre_). Or, je n’ai cessé, pour sa confection, de piller, consciemment, consciencieusement, effrontément. Le thème sort évidemment de Dante, et du charnier des Innocents. Aux textes religieux, j’ai pris, traduisant, paraphrasant, tout ou partie: dans la _Genèse_, le _Pater_, le _Magnificat_, les _Litanies de la Vierge_, l’hymne des SS. Innocents, le _Dies Irae_, l’_Ave maris Stella_, le Cantique de Fénelon, etc., etc... Aux chansons populaires ou rondes enfantines: _Entrez dans la danse_, _J’ai des pommes à vendre_, _Voici le mois de mai_, _Magali_, _le Furet_, _Nicolas, je vais me pendre_, _Saute la jolie blonde_... etc., etc., etc., plus ou moins remaniées.
_Sur un pied danse_... vient des _Djinns_ de Hugo (et d’un passage de Rimbaud). _Toute armée... toute nue_, de Hugo (_L’Homme qui rit_). _C’est l’amour qui mène le monde_, d’un antique vaudeville; _Mon cœur soupire_, des _Noces de Figaro_; _Psit, psit, beau masque_, du _don Juan_ de Lorenzo da Ponte. Tel vers invoquant Dante, du _Tu duca, tu signore, e tu maestro_, par quoi Dante invoque Virgile. _La vie est un rêve_ est de Caldéron; _L’Homme est le rêve d’une ombre_, de Pindare; _Amour, tyran des dieux et des hommes_, d’Euripide. _Elle a vécu, Myrto_..., d’André Chénier; _Même quand nos cœurs sont broyés_, de Burger (ballade de _Lénore_). Le sonnet _Servants du Dieu d’amour_, pastiche un sonnet de la _Vita Nuova_ de Dante. Le _Je ne veux pas_ de mon Don Juan fut pris à Baudelaire, comme le _Quinze ans, ô Roméo_, à Musset. Ici, j’insère six vers de Vigny; là, quatre de Molière, que j’attribue fraternellement à La Fontaine. Plus loin, un couplet d’une vieille chanson de café-concert, une ronde fameuse de corps de garde, et une autre illustre à l’École de Médecine. Autre part, don Quichotte (_D’amour feraient mourir, Madame, vos beaux yeux_...) fait à M. Jourdain faire de la poésie sans le savoir...
Et voici _Les neiges d’antan_ de mon maître Villon, et le _Je ne veux plus aimer_... de mon maître Verlaine, et, plus loin, deux poètes peu connus du XVIIe siècle, que, nouveau Pierre Benoît, je vous laisse le plaisir de retrouver[11].
[11] Pour aider: «Ah, que j’eus de plaisir à la voir toute nue.» Quant à l’autre... cherchez dans les _Marges_ (dame, si je vous dis tout).
_Ce ventre qui digère_ m’est fourni par E. de Goncourt, décrivant l’Hercule Farnèse.
_Et je te vis, et je fus perdu_, etc... _Que me criblent les boucs_, viennent de celui-là que Mossieu de Pavlovski qualifie de vide et d’artificiel.
_Masques, voici les masques_...: voici aussi Molière (et peut-être Verlaine).
_Passe un grand squelette... qui bat du tambour_. Voir le _Faust_ de Marlowe.
_Les toxiques bus... jamais plus..._ inutile d’insister.
Ah! et le... _Apprends-moi des mots sales_, de ma jeune mariée? Une légende d’Hermann Paul. Comme le: _C’est si laid, un homme_, de ma jeune tribade: une légende de Forain.--_J’en ai verdi déjà des hommes_, est un mot de Thérésa. _J’ai du di, j’ai du bon_, etc., je l’ai cueilli dans les _Égarements de Mine_, par Willy.
Le _Linus_ vient de _La Bible de l’Humanité_, de Michelet, comme la bacchanale
--Par la ville à la fois que la trompe en folie
traduit un poème érotique latin de Catulle... oui, Catulle Mendès (_Lætius dum sonat in urbe cornu_...).
A présent, confrontez ces textes:
Pleurs de la Francesca, et ton rire, Ophélie
à
Bois de la Frazona (_Vigny_)... et ton rire, ô Kléber (_Hugo_).
_Ma vie s’écoule à flots brûlants_: ici Charlot s’amuse--sur les paroles de la _Marche funèbre_ de Chopin (Symbole, que me veux-tu?)... _A bas, catin_. C’est dans Othello.--Le corbillard de cristal est dans Rimbaud[12]; Lucifer-Passe-partout, c’est celui du _Tour du monde en 80 jours_, tel que je le vis jouer au Châtelet, voici 35 ans.
[12] Et souvenir du conte _Blanche-Neige_, ravivé par le cinéma.
Et l’apostrophe au Sphinx a été dictée par Flaubert.
Et que c’est loin d’être tout! Mais je crains d’abuser.
Pourtant, comment me retenir de monter en broche un de mes cambriolages les mieux réussis (dans _Frère Tranquille_). Humez ce fragment:
Sous ce front qui gronde J’écoute marcher _Un géant qui jongle Avec des rochers_.
Ne décrit-il pas au suprême un début d’aliénation mentale, ou tout au moins, de céphalalgie? Eh bien, Messieurs, les deux superbes vers soulignés sont transcrits mot à mot de la description--en prose--d’une éruption de l’Etna, par mon bon maître Alexandre Dumas père.
Inutile de dire, n’est-ce pas? que tant et de si consciencieuses manœuvres restèrent insoupçonnées de mes plus astucieux aristarques. Je commençais à désespérer, quand on m’exhiba un article de _Clarté_, où M. Noël Garnier me taxait de plagiat. Enfin, sauvé! Hélas, mon Dieu, il se bornait, l’ingénu, à m’accuser de chiper au _Latin mystique_ de Gourmont certaine «hymne» de Prudence que, meilleur chrétien (--Hou! hou! la calotte!), il aurait lue dans son paroissien. N’importe, l’intention y était: je le remerciai, comme de juste, l’assurant que dès qu’il produirait un bon vers, je lui ferais l’amitié de me l’annexer. Concluons. Si, selon qu’a promulgué Monselet,
On n’a jamais été grand’chose Tant qu’on n’a pas été bœuf gras,
on n’est rien en littérature tant qu’on n’a pas été: diffamateur comme Louis Dumur, ou plagiaire comme Pierre Benoit: ou moi-même, ou pornographe... mais ceci, je me l’attribue exclusivement, tant que Baudelaire sera mort.
BRINDES
_9 mars._--Quel réseau de filaments, arachnéens et tenaces, quelle télépathie sans fil, ou, eût dit feu M. de Gourmont quel travail du «subconscient» met en communion notre pensée et celle de--non pas tels ou tels--mais tels et tels de nos contemporains, tels et tels de nos ancêtres?--C’est dimanche et vêpres en carême; dans la douillette, la dévote église Notre-Dame-des-Victoires, je savoure avec gourmandise le moelleux cantique de Racine le fils:
Reviens, pécheur, à ton Dieu qui t’appelle, _Reviens à Lui puisqu’Il revient à toi_.
L’admonestation s’y veut caresse: grande sœur? amante? la contrition y devient volupté. J’ai peine à me persuader qu’il ne sort pas du cœur de Fénelon; et pourquoi non? N’est-il pas de cet autre fils de Racine, cet autre cantique, ou complainte:
Au sang qu’un Dieu va répandre, Ah! mêlez du moins vos pleurs... ... Il prie, il craint, il espère, Son cœur veut et ne veut pas...
Nonobstant la rigueur des dates, je veux me figurer que Racine le père lui-même se répétait «Reviens, pécheur...» alors qu’il dégustait, à la prise de voile d’une jeune religieuse l’exquise amertume de pleurer, ainsi que l’a chanté son neveu en volupté, mais trouble, Sainte-Beuve. Ah, que chantait-on à Saint-Cyr? Et sur quels airs?--Cependant ma voix suit les autres: mais le diable, qui ne veut pas me lâcher, me rappelle que cette langoureuse musique fut précisément tirée de _Femme sensible_, romance illustre vers 1800, et tout ce qui reste de l’opéra d’_Ariodant_, et presque de l’œuvre de Méhul. (Cette coutume de mettre des paroles pieuses sur des mélodies profanes date du moyen âge: on en voit le danger, que l’Église dénonça.) Mais comme tout cela s’arrange, diaboliquement: le poète d’_Esther_ et celui de _la Religion_, et celui de _Volupté_, celui de _Télémaque_, et _Femme sensible_, et _Le Génie du Christianisme_, son contemporain en 1802; Saint-Cyr et Saint-Sulpice! Il ne manque plus que Verlaine, celui de _Sagesse_, bien entendu. Or le voici; en effet, usant des licences permises entre confrères, je me surprends introduire:
_Voici des fleurs_, des feuilles et des branches, Et puis mon cœur qui ne bat que pour vous[13]!
[13] Restituons loyalement son texte à Verlaine:
Voici des fruits, des fleurs, des feuilles et des branches, Et puis voici mon cœur qui ne bat que pour vous...
Et rappelons la romance de Méhul:
Femme sensible, entends-tu le ramage De ces oiseaux qui célèbrent leurs feux? Ils font redire à l’écho du bocage: Le printemps fuit, hâtons-nous d’être heureux!
_Vois-tu ces fleurs_, ces fleurs qu’un doux zéphire Va caressant de son souffle amoureux? En se fanant, elles semblent te dire: L’hiver accourt, hâtez-vous d’être heureux!
Moments charmants d’amour et de tendresse, Comme un éclair vous fuyez à nos yeux, Et tous les jours perdus dans la tristesse Nous sont comptés comme des jours heureux!
Remarquez: c’est précisément ce Verlaine amoureux qui convenait là, et dont on pourrait presque douter s’il parle à une amoureuse ou à la sainte Vierge. Remarquez encore que _Reviens, pécheur_, _Vois-tu ces fleurs_, et _Voici des fleurs_ s’équivalent parfaitement. Et, qu’Apollon et Notre-Dame aussi bien me pardonnent! le diable encore me souffle d’accorder le poème très payen de pauvre Lélian avec la musique de Méhul... à la dévotion à la Reine des Anges! Ce n’est pas tout:
Quand je ne suis pas ivre, Je m’ennuie à mourir...
Cette pensée me trotte par la tête; il y a là plus que coïncidence: Verlaine fut influencé, je le parierais, par tous ceux que j’ai nommés, qu’il a connus certainement..., et sur moi, indigne, se ferme le cycle, provisoirement. Puis, la pensée provoque un souvenir: dans une revue, M. Jean Longnon donna naguère une étude importante sur les _Chansons anciennes et Chansons populaires_; il y disait entre autres qu’«elles sont populaires dans leur expansion et non toujours dans leur origine», bref que, selon l’opinion de Georges Doncieux, «un chant possède toujours une date, un auteur, une patrie». Cette opinion est aussi la mienne. Et je me souviens encore que dans le même temps et la même _Revue critique_, feu Pierre Gilbert traita avec la dureté qu’il fallait la préface de _La Lépreuse_, où Henry Bataille promulguait au contraire, entre autres impertinences, que les chansons «populaires» ne sont belles et belles au-dessus de tout, que d’être issues de je ne sais quelle fallacieuse «âme primordiale». Eh! voilà la vérification expérimentale que Henry Bataille délirait une fois de plus.
Est-ce tout, cette fois? Non encore: dans la feue _Revue critique_, M. Henri Clouard me fit jadis l’honneur de citer une poésie mienne; certes, sans m’avoir prévenu: je l’en aurais dissuadé, vu qu’elle m’eût pu compromettre. Or, comment la composai-je? Je me le rappelle bien. Dans une église encore, à l’issue d’une messe nuptiale; le défilé s’éternisait, et nul moyen de m’évader. Une phrase de l’orgue me remémora la mélodie écrite par Berlioz pour une des _Orientales_; le premier vers, vraiment de situation:
Si je n’étais captive...
en provoqua un autre, non prévu par Hugo:
Je voudrais déguerpir,
qui, moins familier, devint:
Je m’ennuie à mourir...
Mais la démangeaison parodique que immanquablement me suscite le Poète-Océan, s’en prit au vers initial, d’où:
Si je n’étais pas ivre...
Et voici comme, peu à peu, se confectionna («Quand je ne suis pas ivre,--Je m’ennuie à mourir», etc...) ce que le citateur voulut bien déclarer une «sobre, belle et émouvante complainte». Et que dans deux siècles (ou trois) quelque érudit découvre le morceau, à l’aspect de ces vers assonancés plutôt que rimés, il est bien capable d’y trouver un effet de «l’âme primordiale»: _et nunc erudimini!_
RACHEL, QUAND DU SEIGNEUR...
Mon Dieu, que cet enfant est donc désagréable!
(Mme LÉAUTAUD mère.)[14]
[14] Cet harmonieux alexandrin, et si vrai (un vers doré, dirait Charles Maurras) est le seul et unique que nous ait produit «Maurice Boissard»: et il n’est pas de lui!
«_Rachel, quand du Seigneur la grâce tutélaire_...» Eh, vraiment une grâce tutélaire s’épanche sur les filles d’Israël. Tandis que par un juste retour le commun des comédiens illustres paie le fracas dont il éclaboussa ses contemporains par un oubli glacial aussitôt qu’il abdique la scène, cette petite juive, laide, avare, cupide, rapace et parfaitement amorale, aura réussi à capter la badauderie mondaine plus d’un demi-siècle après la mort.
Sacrifions donc à la mode, et comme tout le monde, allons-y de nos anecdotes. Celles-ci, nous les tirons d’un livre de souvenirs peu connu, _Un Anglais à Paris_, dont l’auteur anonyme semble bien être Sir Richard Wallace, le philanthrope mal inspiré qui dota Paris de fontaines qui ne versent que de l’eau.
Rachel dînait un soir chez le comte Duchâtel, ministre du commerce de Louis-Philippe; elle y admira les fleurs, puis le splendide surtout d’argent qui les contenait, avec tant d’insistance que son hôte fut forcé de lui offrir et contenu et contenant. Comme elle était venue en fiacre, le comte mit pour le retour son équipage à sa disposition. Rachel, battant le fer pendant qu’il était chaud: «Oui, cela m’ira parfaitement, je n’aurai pas à craindre ainsi qu’on me vole votre cadeau, que je vais emporter avec moi.--Vous me renverrez la voiture, Mademoiselle, dit le comte en souriant?»
Au reste, tout lui était bon. Remarquant une guitare, dans le cabinet d’un de ses amis: «Donnez-la-moi: on croira que c’est celle dont je jouais pour gagner ma vie, place Royale et place de la Bastille!» Et comme telle, en effet, Achille Fould la lui paya mille louis. Le financier faillit avoir une attaque quand, à la mort de Rachel, il apprit la vérité: lui aussi avait cru «faire une affaire»! Il n’y eut du moins pas de chrétien dupé dans cette petite transaction, ajoute philosophiquement l’Anglais.
Le baron Taylor la sollicitait de paraître à certain concert de charité; le billet était de cent francs: la Sontag, l’Alboni, la Stolz, Lablache, avaient déjà promis leur concours gracieux. Rachel refusa net, sous le prétexte mensonger qu’Arsène Houssaye, son directeur, ne le lui permettrait pas.--«J’en suis très peiné, dit Taylor: votre nom sur l’affiche eût fait monter la recette de plusieurs milliers de francs.--Oh bien, mettez mon nom: à la dernière heure, vous annoncerez que je suis malade; le public des concerts de charité est habitué à cela... A propos... mon nom vaut bien dix ou vingt billets?» Taylor, nullement surpris, déposa dix billets sur la cheminée. Dans l’après-midi, il rencontre le comte Walewski, lui propose des billets: «Désolé, cher baron, mais cette pauvre Rachel ne sait comment se débarrasser des deux cents dont vous l’avez accablée comme dame patronesse: elle voulait m’en faire prendre vingt...--Et vous vous en êtes tiré avec dix?--Précisément.» Taylor continue sa tournée; il va voir le comte Le Hon, le mari de «la célèbre Mlle Mosselmann»: «Cher baron, j’en suis navré, mais je viens d’en prendre cinq à Rachel, qui, en sa qualité de dame patronnesse... (On devine la suite.) Taylor se creusait la tête: d’où venaient ces cinq autres billets: elle se les était simplement fait offrir par Walewski sur les dix à lui vendus,--après qu’il les lui eut payés, bien entendu. Quant au comte Le Hon, de lui elle n’en avait exigé qu’un, «et, chose étonnante, ne l’avait pas revendu». C’est le sublime de cette sublime histoire.
Elle faisait des cadeaux cependant, parfois, mais... Mais Alexandre Dumas fils, à qui elle offrait une bague, s’inclina très bas, lui prenant la main, lui remit la bague au doigt: «Permettez-moi de vous prier à mon tour de l’accepter, Mademoiselle, je vous éviterai ainsi la peine de me la redemander.» Elle répliqua avec candeur: «N’est-il pas bien naturel de reprendre ce qu’on a donné quand on a donné ce qui vous était cher?»
* * * * *
_5 novembre._--Comme chaque matin, sitôt installé dans le vagon qui m’emporte vers Paris, je m’absorbe, ainsi que tous mes voisins, dans l’étude de mon journal. Mes voisins sont tumultueux, aujourd’hui; je n’y prends garde, et entame la première colonne de la première page: «Les députés de Cucugnan» de Maurras: la dernière ligne dûment lue, je passe au second article, et puis au troisième, et ainsi de suite. Mon train pénètre en gare du Luxembourg: tout mon monde descend, lorsque, ma première page assimilée, je déplie la feuille, et découvre, en troisième, _Dernières Nouvelles_, qu’une épouvantable catastrophe s’est produite, nuit dernière, en gare de Melun. L’émoi des voisins est expliqué. J’adresse au passage à ma bonne vieille locomotive de cuivre de ma ligne de Limours une œillade reconnaissante; elle ne «fait pas du» 100 kilomètres à l’heure, elle, mais du 30 ou 40: ne tentons pas Dieu.
Privilège de la richesse que circuler prodigieusement vite. Oui, mais j’en perçois la rançon: ne soyons pas envieux, et ne tentons pas Dieu.
Pourtant, les riches ne sont pas les seuls amenés à voyager dans ces bolides montés sur roues; n’ai-je pas souvent usé, le dernier hiver, du «train des Anglais», qui m’amenait de Dieppe en guère plus de deux heures, parfois? Et les postiers qui viennent de rencontrer une noble mort dans cette affreuse nuit, ce n’est pas pour le plaisir qu’ils enfourchaient la foudre. Nous sommes tous solidaires, et, comme exprime Shakespeare, tels, «dans la main des Dieux, que des moucherons dans la main d’enfants cruels». Ne nous enorgueillissons pas.
Le plus cruel de ces dieux est le Moloch nommé Progrès. Bien vil de l’adorer, mais à quoi bon le maudire? Utilisons-le, si possible.
Il était nuit quand je repris le train. Mes compagnons de captivité et moi dévorions les feuilles du soir; la catastrophe est décidément plus terrible qu’on n’avait cru; on lit, mais en surveillant les portières. Hélas:
Monsieur La Palisse est mort, Est mort à la guerre: Un quart d’heure avant sa mort ... Il n’y songeait guère!
Au diable les nouvelles, au diable les journaux et les angoisses qu’ils procurent! «Il y a une providence pour la mort d’un moineau», et nous n’y pouvons rien.
Une religieuse est montée à Bourg-la-Reine; elle esquisse un discret signe de croix; ses lèvres se meuvent: qu’un train adverse nous mette en charpie, elle est en règle, et le sait. N’est-ce pas elle qui est dans le vrai?
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_10 novembre._--Je déjeune avec l’ingénieur Schiltz, retour du Maroc. Une anicroche l’empêcha d’embarquer à Casablanque le jour qu’il désirait: et il échappa ainsi au raz de marée; son horaire s’en trouva retardé, et il ne put prendre le train prévu, précisément celui qui s’est écrasé à Melun. Interrogeons nos souvenirs après chaque catastrophe, et nous serons stupéfaits du nombre de personnes qui ont, je dis réellement, échappé. Et si nous étions davantage attentifs à nos propres faits et gestes, nous remarquerions que mille fois par jour nous passons le long de la mort. Nous ne nous en doutons pas, heureusement: sinon nous ne pourrions plus vivre.
Après tout, qui sait? ce ne serait qu’une habitude à prendre, et nous la prendrions. Tel cet infortuné mécanicien qui, sûr, et à bon droit, de son chronomètre, ne songeait plus aux signaux. Il est cependant un signal d’arrêt final, à l’apparition duquel il faudrait toujours se tenir prêt.
--Dès demain, j’entre en danse avec tout mon orchestre. Taxes partout. Payez. La corde ou le séquestre Des trompettes d’airain seront mes galoubets: Les impôts, cela pousse en plantant des gibets!
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_20 janvier._--Un de mes amis, scribe au service de l’État, me dit: «Je n’ai pas les palmes. Je viens de compulser dans les gazettes la liste des citoyens palmés, et je n’y figure point.--Vous aviez donc sollicité?--Eh non.--Alors?--Mon Dieu, j’achète pareillement, fort ponctuellement, les listes complètes des numéros gagnants de nos loteries, bien que je ne prenne jamais de billet.--Pourquoi donc, encore une fois, pourquoi donc?--Sagesse, dévotion au dieu Hasard, laquelle représente l’un des plus beaux caractères des bipèdes à deux pieds et sans plumes, et sagesse, elle aussi: n’est-ce pas la plus mirifique manifestation du hasard que faire toucher le but au coureur qui n’a pas couru?
--Paradoxe savoureux, mais qu’a le hasard à démêler avec la distribution des rubans, laquelle favorise uniquement les citoyens dont la République vérifia le mérite, et d’autant plus sévèrement qu’il s’agit du mérite républicain?--Grand est le hasard; lui seul attribua les palmes à la cuisinière de feu Edgard Combes: n’aurait-il pas été suave qu’à la veille de l’historique procès de Versailles il en décorât l’énergumène qui écrivit _Anthinea_? Autre point de vue. Comment le régime que l’Europe avec tout l’univers, Norvège comprise, nous envie, et tant qu’ils nous le réservent jalousement, comment ce régime n’a-t-il jamais songé encore à utiliser le hasard quant à la dispensation des palmes, comme de tant de décorations mirificques? Je veux dire à édicter que:--outre celles décernées comme il est équitable aux «bons républicains»--un certain nombre seraient, à chaque promotion, attribuées, par le sort lui-même, en loterie, à l’universalité des citoyens et citoyennes, par l’intermédiaire du Bottin, des listes électorales, de l’Argus, des registres d’état-civil, des registres d’écrou? Ce serait aussi beau, et facilement aussi fructueux, que le «concours du Litre d’Or». Le jour de la solennité, par devant le chef de l’État (car un simple académicien comme feu M. de Heredia c’était bon pour le _Journal_), aux sons de la _Marseillaise_, un nourrisson de l’Assistance publique pêcherait dans l’urne...
--Arrêtez-vous, et l’avouez bonnement: vous enragez.
--Oui, j’enrage de ne _les_ avoir reçues: parce que je sais que je les recevrai, inéluctablement, et sais exactement quand je les recevrai. Car je suis fonctionnaire, Monsieur, et ne saurais échapper à la loi, que dis-je? à quelque chose de supérieur à la loi: à la tradition. Les temps révolus, mon chef de bureau inscrira mon nom, suivi de tout mon état civil, provoquera la confection d’un dossier, où, dans la colonne «attitude politique», nécessairement la seule qui importe, il certifiera, de sa main à lui, que je suis un épatant républicain! Hélas, si la coutume est immuable, le temps marche! Le chef de bureau aura eu lieu de crier: Vive le Roi! depuis huit jours, le Roi se trouvant installé depuis sept, et cependant je me verrai, inéluctablement, et _in æternum_, classé excellent républicain. Et je serai déshonoré administrativement, car un loyal fonctionnaire est le fidèle serviteur de tous les régimes, dès la veille de leur intronisation, Talleyrand l’a dit. Et le plus triste est que les palmes me seront équitablement refusées, et pour jamais, _never more_!»
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_31 janvier._--J’attends avec impatience que mon fiston ait achevé, non de lire, mais de relire son