Chapter 2 of 3 · 4323 words · ~22 min read

partie d

’un programme de publicité adroite, et qui porte...

Cady l’interpella effrontément, sous l’impression d’énervement que lui causait la présence de Georges.

--Argatte! comme vous êtes beau garçon, aujourd’hui!...

--Seulement aujourd’hui?

--Vous êtes toujours bien, mais ce soir vous me paraissez particulièrement troublant!...

--Elle ne vous l’envoie pas dire! ricana Montaux.

Marie-Annette affecta un effarouchement.

--Qu’est-ce que tu as, Cady?

--Je suis grise! déclara-t-elle.

Argatte la déshabillait du regard.

--Je ne sais pas si je bats un record, mais vous, nom d’un chien!... c’en est gênant!...

Elle avait rejeté son grand manteau de voyage et apparaissait svelte en sa petite robe ridiculement étroite, d’un gris pâle, très simple, avec l’encolure ouverte entourée d’une dentelle princière.

Ses cheveux dorés s’échappaient en grappes touffues du grotesque turban-chapeau-bonnet de paille et de satin gris, aux deux gros paquets de pâquerettes pendillant de chaque côté du visage. Sans corset, souple, gracile et potelée, elle paraissait sournoisement nue, s’exhibant sans se montrer, ainsi que son museau excitant s’apercevait, particulièrement aguichant, bien qu’à moitié dérobé par la coiffure enfoncée sur sa tête. Ses mains, ses bras découverts jusqu’au coude attiraient invinciblement la convoitise de chaque homme, qui eût voulu s’en emparer, les pétrir, les meurtrir, les posséder de caresses et d’étreintes. Les doigts du jeune avocat s’y étaient portés involontairement et les frôlaient longuement. Elle les abandonnait, souriante, la tête un peu renversée, ses yeux allant des lèvres palpitantes du jeune homme à ses prunelles qui se voilaient de désir...

Marie-Annette les bouscula.

--Non, mais, vous êtes révoltants!...

Montaux proposa, d’une voix agressive:

--Venez-vous fumer un cigare sur le quai, Argatte?

Il s’esquiva.

--Non, merci, je n’ai pas encore reconnu ma turne.

Marie-Annette avait disparu. Paul en profita pour pousser Cady jusqu’au fond du compartiment.

--Je vous adore toujours! fit-il, les mains entreprenantes, tout trépidant.

Elle se dégagea avec prestesse.

--Quel sous-officier vous faites!...

Dans le couloir, elle rencontra sa mère, Mme Darquet, et sa sœur Jeanne, qui arrivaient, suivies de nombreux courtisans s’empressant dans le sillage de la veuve de l’ancien Premier, comme on appelait de son vivant Cyprien Darquet, qui avait battu le record de la longévité ministérielle.

La femme influente était de fort méchante humeur; on n’avait pas réservé de place dans le train spécial pour sa confidente, son factotum, Mme Durand de l’Ile, qui suivrait dans le simple rapide.

--Pour un peu, je vous accompagnerais! déclarait-elle, la voix exaspérée.

Un jeune attaché au cabinet du ministre se désola hypocritement.

--Hélas! je voudrais offrir ma place à Mme Durand de l’Ile... mais, outre que je suis dans le wagon des célibataires, le patron pourrait avoir besoin de moi...

Mme Darquet appela sa fille aînée.

--Cady!... Ton mari fait partie du train?

--Mais oui.

L’autre soupira avec contentement; et, dictatoriale:

--Parfait!... Alors, il cédera sa place à Honorine.

Cady étouffa de rire.

--Pauvre Victor!... Lui qui se faisait une fête de voir lever l’aurore à mes côtés!... On devait se retrouver dans le couloir, à six heures du matin!...

Mme Darquet ne l’écoutait pas, donnant ses ordres au fils de son amie, laquelle demeurait silencieuse et passive, comme étrangère à ces négociations.

--René, trouvez-moi mon gendre.

Jeanne arrêta le jeune homme au passage.

--Si vous pouviez en être aussi ce serait excellent, glissa-t-elle bas.

Le jeune crétin fit un geste.

--Je le devrais... Mais Voisin a été débordé...

Cady s’était échappée et se promenait sur le quai, feignant l’affairement pour n’avoir point à s’arrêter au hasard des rencontres, et pour croiser dix fois Georges qui se prêtait adroitement à ce jeu.

Tous deux avaient la fièvre, et savouraient jusqu’au fond de leur être la conscience de leur intime et parfaite union inconnue de tous. Et ils goûtaient aussi l’afflux de convoitises qu’ils traversaient, l’émotion sensuelle que leur beauté, leur charme énigmatique et trouble causaient en cette foule spéciale, aux sens à la fois las, et perpétuellement exacerbés.

Eux seuls, parmi cette assistance de vilains pantins efflanqués ou gonflés de graisse, abdomens exagérés, jambes variqueuses, torses déjetés et truqués, visages usés, traits naturellement informes, ou déformés par la vie à outrance, teints décolorés ou couperosés, tissus flasques, diabétiques, arthritiques ou névrosés, eux seuls jaillissaient comme deux fleurs de grâce, d’harmonieuse beauté, de secrète, d’indicible et d’attirante volupté.

Ils n’avaient certes point le charme sain d’un couple frais et vierge, mais ils offraient ce piment, irrésistible pour certains, de la jeunesse candidement perverse, de corps avertis, experts, comme assouplis et entraînés par le désir qu’ils évoquaient constamment, et savaient sans cesse renouveler chez ceux qui les approchaient.

Et leur souveraineté éphémère et toute-puissante de petits dieux de l’amour civilisé, ils l’acceptaient sans étonnement ni vanité, agréablement chatouillés par les hommages multiples qu’ils provoquaient, et dont le trouble ne se répercutait en eux que pour eux deux seuls.

Il semblait que tous ces effluves de désir exaspéré qui allaient vers eux, ils les recueillissent pour se les offrir réciproquement, en un muet baiser de leur bouche, de leurs regards, de leur âme passionnément offerte et prise par l’un et par l’autre.

XXIII

Trois services de dîners devaient avoir lieu pour nourrir tous les passagers du convoi spécial. Dans le dernier serait la partie «ohé-ohé» des invités. Le second, officiel et solennel, aurait le ministre, Mme Darquet, les gens sérieux. Le premier, qu’on servait dès le départ de Paris, réunissait la jeunesse et les intimes.

Cady et Marie-Annette faisaient partie du premier dîner. Hubert Voisin, au régime, avait déclaré que sa qualité d’amphitryon l’obligeait à «ne pas dîner» pendant les trois repas, ce qui lui permettrait de faire face tour à tour au ministre, à Rosine Derval et à Cady Renaudin.

En enfilade, on apercevait aux tables fleuries et illuminées Félix Argatte très en verve, racontant à voix haute des histoires scabreuses et des anecdotes du Palais; Laumière, que les lampes voilées de rose rajeunissaient; Maurice Deber, soucieux et ardent, parvenu on ne sait comment à faire partie du train tant convoité.

Le docteur Trajan opposait sa fine figure lasse et sa moustache blanche au visage carré et barbu de son successeur Henri Melly. Montaux était à la table voisine de sa femme et de Cady. Enfin on apercevait au travers des vitres du fumoir, qui faisait suite, Georges feignant de lire les journaux en attendant de dîner en compagnie de Rosine Derval.

C’était autour de Cady, vers qui convergeaient tous les regards, une sorte d’atmosphère capiteuse, saturée du désir des hommes qui l’environnaient, amis ou inconnus, tous attirés, séduits, enlisés par cette obscure puissance passionnelle qui émane plus particulièrement de certains êtres et que Cady possédait suprêmement.

Marie-Annette, ivre de joie d’avoir à sa table un des plus notables héros de l’aviation, s’isolait avec lui dans une touffue causerie érotico-aéroplanesque.

Cady et Hubert Voisin se sentaient singulièrement seuls, l’un en face de l’autre, contre les stores baissés des vitres, dans le bruit régulier, les longues secousses du train lancé à toute vitesse. Et ç’avait été soudain entre eux une de ces intimités presque affectueuses, inexplicables, qui naissent parfois à la faveur d’obscures circonstances, chez des êtres naguère quasi étrangers et parfois plutôt hostiles.

D’avoir la jeune femme là, si près de lui qu’il voyait briller le léger duvet doré de sa chair, de la sentir pour ainsi dire sienne par son extrême proximité, Voisin était tout ému; son désir sauvage se muait en une reconnaissance attendrie de ces minutes amicales qu’elle lui accordait, en une joie presque grave.

Et parce que nul ne les entendait, dans le tapage du train et des conversations, ils avaient baissé la voix. Hubert glissait à ces confidences qui échappent aux hommes même cyniques, même blasés, lorsqu’ils se trouvent en certaines conditions physiques et morales.

Cady l’écoutait, rieuse, mais sans blague, avec l’intérêt sympathique qu’elle éprouvait toujours devant le cœur masculin mis à nu devant elle, se livrant, s’offrant en un suprême hommage.

--Au fond, disait Voisin, la voix basse, un peu rauque, très différente de son accent habituel, je suis un homme malheureux... Jamais vous ne vous douterez, petite fille, des rancœurs, des regrets qui habitent mon affreuse enveloppe, quand je me trouve vis-à-vis d’un être délicieux et désirable tel que vous... et que je ne puis atteindre.

Elle fit un petit geste sceptique.

--Baste! avec vos moyens irrésistibles!...

--Non, non, avec de l’argent, avec de la puissance on n’obtient rien en amour que des semblants dérisoires!... Sans doute, nombre de mes pareils se contentent de ce qu’on leur donne, de ce qu’ils prennent... Les plus délicats,--oui, je dis bien, quoique cela ait l’air paradoxal,--les plus sensitifs versent dans un sadisme exaspéré qui leur procure une jouissance dans le dégoût même qu’ils inspirent... Moi, cela ne m’est pas possible... Je ne suis vicieux que par raisonnement, en m’appliquant... Ce que je voudrais, ce que je paierais de dix ans de ma vie, c’est le regard lumineux, admiratif, troublé, de deux yeux de femme qui s’attachent à un visage de joli mâle... c’est l’élan spontané de deux lèvres contre les miennes... Et cela, jamais je ne l’ai connu, ni ne le connaîtrai jamais.

Cady fit observer:

--Croyez-vous que ce ne soit pas le cas d’une quantité d’hommes, même infiniment mieux partagés que vous physiquement?

Il acquiesça.

--C’est vrai, mais beaucoup sont si vaniteux et si peu perspicaces qu’ils ne s’aperçoivent pas de l’indifférence passionnelle dans laquelle ils vivent. Et puis, certains, s’ils ne plaisent pas à toutes, ont rencontré néanmoins parfois celles qui sont susceptibles de vibrer pour eux, ne serait-ce que fugitivement, que grâce à une illusion, une nuit propice, une coupe de champagne de trop... Quant à moi, je dépasse la moyenne des disgrâces, et partout, toujours, j’ai rencontré la répulsion avouée ou maladroitement niée... Et, si poliment, si habilement qu’on me mente, je ne puis m’y tromper...

Comme Cady l’examinait, il ajouta, à la fois anxieux et résigné:

--N’est-ce pas que je suis bien laid?

Elle détaillait la hideur de ses yeux malades, saillant de l’orbite comme ceux de certaines races d’affreux chiens, sa peau pustuleuse, toute marbrée de taches, ses oreilles démesurées et dartreuses, son crâne huileux, la gerçure violacée des lèvres sur les dents pourries malgré les soins exaspérés et les efforts des meilleurs spécialistes...

Il reprit, sans attendre la réponse qu’elle ne pouvait pas articuler, car son ironie habituelle tombait devant cette détresse:

--C’est que, voyez-vous, tout s’est réuni jadis autour de mon malheureux embryon pour créer le vilain avorton que je suis... Vous, et tous ceux qui me voient aujourd’hui ne vous doutez guère de mes origines... Imaginez, Cady, que je suis né des amours déplorables d’un libidineux et vilain curé de village, et de sa bonne, une vieille fille de quarante-huit ans, demi-idiote, qui devint enceinte de moi alors qu’elle ne paraissait déjà presque plus femme... Elle me mit au monde au fond d’un caveau du cimetière... Je fus donné en nourrice à des mendiants goitreux... Je grandis dans le fumier et les poux, comme accumulant en moi l’horreur de tout ce qui m’entourait... J’avais dix ans quand mon père mourut, me laissant une certaine somme, avec mission donnée à un parent de la consacrer à mon décrassage et à mon éducation. Ma mère était déjà morte. Je fus mis au collège; j’en sortis à seize ans pour être placé comme clerc chez un huissier... A cette époque-là--vous allez rire!--je ne pensais qu’à l’amour, et je supposais naïvement que le cœur d’un adolescent était un inestimable cadeau à faire, même caché en un fâcheux physique comme le mien... Je m’étais épris de la femme de mon patron... Un soir, dans un couloir, je la saisis à pleins bras, je lui révélai ma passion, et je lui offris ma virginité... Elle poussa des cris d’épouvante, appela son mari, qui me rossa et me chassa... J’avais cent vingt francs pour toute fortune. Je pris le train pour Paris, avec l’idée de «faire du journalisme». Pendant dix ans, je me débattis, puis le hasard me servit, et je sortis du rang... Mais ce n’est que du jour où, par votre mère et mon mariage avec sa protégée, je pénétrai dans le monde gouvernemental, que j’ai pu prendre mon essor... Tout cela, Cady, n’a pas été sans de grands efforts, vous pourriez croire que je n’ai guère eu le temps de penser et de souffrir... Eh bien, pas du tout, on a toujours des minutes vides, que l’on emplit de douleur et de regrets... et, justement, ces minutes comptent triple... Qu’est-ce que je dis? Elles seules comptent dans la vie, c’est d’elles seules qu’on se souvient...

Cady l’écoutait en souriant doucement.

--Savez-vous ce que je pense?

--Non.

--Naguère, je vous détestais... A présent, vous m’êtes sympathique.

Il parut heureux.

--Tant mieux, petite, c’est toujours cela que j’aurai de vous.

Le premier service finissait. On se levait de table. Voisin pressa longuement le bras de la jeune femme.

--Écoutez, glissa-t-il tout bas dans son oreille, d’une voix tremblante. Si je vous avouais que pour la première fois de ma vie j’ai la sensation d’avoir connu une possession chaste, mais heureuse et inoubliable!...

XXIV

Il n’était guère plus de sept heures lorsque Cady quitta le compartiment où Marie-Annette dormait encore profondément dans sa couchette.

Elle avait revêtu sa robe de la veille, mais n’avait pas remis de chapeau. Ses cheveux dorés bouffaient autour de son visage; elle portait en elle tout l’entêtant parfum du cabinet de toilette où, pendant la nuit, on avait relégué les bouquets de roses et de lilas.

Les employés en veste marron déboutonnée, les yeux encore gros de sommeil, s’activaient dans les couloirs, essuyant les barres d’appui en cuivre, époussetant les vitres, ramassant les bouts de cigarettes, les débris de fleurs jonchant le tapis. Déjà, quelques voyageurs réclamaient qu’on défît leur lit; et, bien que la plupart des compartiments demeurassent clos, les stores baissés, Cady, avançant lentement, croisa quelques promeneurs, serra des mains.

--Si matinale?

--Je meurs de faim... On m’a assuré que le wagon-restaurant est déjà ouvert.

--Pour parler plus exactement, il n’a pas fermé... Il y a une douzaine d’enragés qui ont bridgé et soupé jusqu’à l’aurore... Il a fallu les mettre à la porte pour aérer.

Cady s’arrêta à l’extrémité de la voiture précédant le restaurant. Appuyée à la vitre, arc-boutée pour lutter contre les secousses du train qui, ayant subi un retard près de Lyon, regagnait à présent le temps perdu, elle attendait...

Le soleil, à l’éclat voilé de brumes légères, montait dans le ciel délicatement vert. La campagne méridionale commençait à se dérouler, avec ses plaines plantées de mûriers, ses montagnes blanches semées de pins, ses terrasses de pierres sèches étageant des bandes de terrain rouge où poussaient la vigne, les amandiers, les pêchers, les cerisiers en bouquets roses et blancs. Et les groupes de maisons entourées de la pyramide pointue des cyprès montraient leurs murs de terre jaune, aux petites fenêtres irrégulières, aux toits plats de tuiles rondes.

Cady se retourna subitement, et demeura muette, immobile, souriante, la main crispée à la barre d’appui...

A quelques pas, près de la porte de communication des deux voitures, Georges venait d’apparaître.

Comme elle, il était nu-tête. Il devait venir de s’éveiller, et s’être précipitamment apprêté, car ses cheveux et son visage demeuraient humides des récentes ablutions, et Cady observa à sa tempe, sur son épiderme délicat de jeune blond, la trace rouge, encore non dissipée, laissée par l’oreiller sur lequel il avait dormi.

A distance, sans un geste, sans une parole, ils se savouraient.

Mais soudain, une grande ombre un peu voûtée les sépara. Ils eurent un instinctif geste de fuite; et, envahie par une brusque colère, Cady reconnut dans l’intrus Maurice Deber.

Il la saisit par le bras comme on s’empare d’un bien perdu et retrouvé.

--Vous venez déjeuner, je suppose? jeta-t-il d’un ton de menace.

Ses regards rancuniers et méfiants allaient de la jeune femme à Georges, qui n’avait plus bougé, roulant paisiblement une cigarette. Brusquement amusée, Cady retint un éclat de rire.

--Mais oui, fit-elle gaiement. Et vous m’allez tenir compagnie!...

La perspective de taquiner le colonial à outrance la mettait en joie.

A peine assis, il l’interrogea durement.

--Qui était le monsieur avec qui vous causiez?

Elle dédaigna de feindre un étonnement de cette question insolite et choquante, surtout faite sur ce ton, niant avec calme.

--Je ne causais pas.

--Vous le connaissez, pourtant?

--Non.

Il eut un éclat de voix immodéré.

--Allons donc!... Alors, qu’est-ce que vous faisiez à vous regarder tous deux?...

Elle rit narquoisement.

--Vous avez la berlue... Il passait, et je passais, voilà tout...

Et elle ajouta:

--Parlez donc un peu moins haut, vous allez ameuter les tables vides...

Il la considérait avec anxiété et incertitude.

--Mentez-vous, ou dites-vous vrai?

Maintenant, son impression fugitive s’estompait. Peut-être, en effet, s’était-il trompé au moment où il avait surgi entre eux?...

Elle répondait au maître d’hôtel:

--Du thé... Oui, pour monsieur aussi.

Et, se renversant sur sa chaise, ses yeux railleurs pétillant d’une joie secrète,--mystérieuse peut-être même pour elle-même,--elle dit:

--A propos de quoi voulez-vous que je prenne la peine de mentir pour vous, monsieur et cher ami? Est-ce que je vous dois compte de mes pensées, de mes actes, de ma conduite?

L’irritation de Deber tomba:

--Vous avez raison, fit-il avec découragement.

Après un silence pendant lequel on leur apporta le thé commandé, il s’enquit:

--Comment se fait-il que votre mari ne soit pas dans le train avec vous?

Cady, en beurrant son croissant, expliqua la combinaison Durand de l’Ile. Deber fit un geste de mauvaise humeur.

--En vérité, il faut que votre mère n’ait pas tout l’esprit qu’on lui prête pour s’être entichée de cette personne!... Quant à moi, je l’exècre. Elle me cause un sentiment de répugnance irrésistible.

Et, soudain, parce que son regard avait rencontré le visage de Cady, parce que ce visage avait cette pureté indescriptible de contour de la jeunesse, que des cils baissés mettaient une ombre chaude sur l’épiderme mat, parce que des lèvres fraîches et humides s’avivaient de pourpre en mordant dans le pain, il se sentit vaincu, et s’attendrit.

--Cady, pourquoi est-ce que je suis ici?

Elle répliqua tranquillement, sans lever les yeux:

--Pour qui, vous voulez dire... Eh bien, pour moi naturellement.

Il dit bas:

--Ah! à quel jeu jouons-nous!...

Cette fois elle le considéra, les prunelles luisantes.

--Le jeu de la Belle et de la Bête!... Or, comme indubitablement la Belle c’est moi...

Il se repaissait de son regard avec avidité.

--Si vous vous souvenez du conte, Cady... La princesse finit par l’aimer, la pauvre bête...

Elle hocha la tête.

--Je me souviens parfaitement, ces vieilles histoires de fées étaient ma lecture favorite, chez ma grand’mère... La bête était vilaine, mais on comprend qu’on l’aimât... elle avait des qualités de dévouement et d’humilité... Et, du diable si vous les possédez, vous!...

Il demanda subitement:

--Comment me jugez-vous? Quel caractère m’attribuez-vous?... Je suis certain que les apparences vous trompent absolument... La surface et le fond sont si différents chez moi!...

Elle balança la tête, goguenarde.

--Oh! ne faites pas la «petite femme dont l’âme est à double fond»! Ça ne va pas du tout à votre silhouette!...

Il insista, sans paraître l’entendre:

--Dites-moi comment vous me voyez.

Elle se reversa du thé,--un peu de thé et beaucoup d’eau chaude, en flairant le mélange avec dégoût, car elle ne supportait que «son thé».

--Eh bien, répondit-elle avec paresse, évidemment, en vous, comme chez tout le monde, il y a de la croûte et de la mie, le dessus et le dessous... Mais soyez certain que je me garderai bien de vous dire de quelle farine le tout est composé... Faut jamais dire aux gens ce que l’on pense d’eux véritablement... Ils sont toujours déçus, et vous en veulent à mort de cette déception.

Il protesta:

--Je vous jure que, soit que vous voyiez juste, soit que vous vous trompiez, je n’éprouverai aucun froissement de votre jugement, quel qu’il soit... Dites? Je vous en prie, dites-moi quelque chose?

Elle sourit et concéda:

--Alors, je vais vous dire ce que vous pensez, vous, de vous-même... Vous vous octroyez une âme loyale, généreuse, violente, incapable de compromissions, et doublée d’un cœur plein de pudeur qui cache jalousement ses émotions, ses désirs, ses aspirations sentimentales... En résumé, vous vous dites: «Quel fameux blot je serais pour la petite femme intelligente qui saurait me deviner sous mes allures brusques, et m’aimerait avec l’admiration, la tendresse, et l’absolu don d’elle-même que je mérite.»

Elle avait ralenti, baissé la voix; son sourire moqueur devenait gentiment tendre.

Confondu, incertain, n’osant s’abandonner à la joie qui l’envahissait, il murmura:

--Cady?... Est-ce vraiment un peu l’idée que vous avez de moi?

Elle eut le rire aigu, cinglant de son enfance.

--Ah! je vous jure bien que non, par exemple!...

Et, Jacques Laumière venant d’entrer dans le restaurant, elle lui tendit les deux mains.

--Ici, ami chéri!... Amour en sucre à sa mémère!... Ici, faites le beau!... Asseyez-vous là et consommez à votre tour, parmi nos miettes et déchets... Peut-être que ça vous dégoûtera, mais ça n’a aucune importance... Avez-vous bien dormi?... Oui, car vous avez une mine de dieu de l’Olympe qui débarque sur sa nuée!...

Jacques la contemplait.

--Qu’est-ce qu’elle a, ce matin? fit-il, plus pour lui-même que s’adressant à Maurice Deber, vers lequel pourtant ses yeux se tournèrent.

Le colonial haussa les épaules, perspicace obscurément.

--Quelque chose ou quelqu’un lui donne la fièvre, dit-il brièvement.

Elle jeta:

--Quelqu’un, je ne sais pas... Mais, quelque chose, sûrement!... Les voyages, ça me fait toujours cet effet-là!... J’adore ça qui roule, qui emporte, qui vous tasse, et puis tout ça dehors qui court, et qu’on n’a pas le temps de s’ennuyer de voir, puisque c’est déjà parti, à peine l’a-t-on aperçu!

Le docteur Trajan, qui arrivait, approuva:

--Français incorrect... mais parfaite définition de la locomotion rapide.

Elle se leva, tout à coup agacée.

--Ah! non, alors, si la chirurgie s’en mêle!...

Et, légère, preste, se faufilant entre ceux qui affluaient maintenant dans le restaurant, elle s’échappa et disparut.

Les couloirs du train étaient encombrés de fumeurs; quelques dames arboraient de somptueux sauts-de-lit.

On se cherchait, on échangeait des visites, on bavardait, on flirtait. Et, contre les groupes, les garçons se glissaient malaisément, chargés des plateaux des déjeuners pour ceux qui s’attardaient dans les compartiments.

Cady, chantonnante et insouciante, croisa Rosine Derval, éclatante de peinture fraîche, et déjà très «côte d’Azur» en une robe de serge blanche, une cloche ornée d’une plume verte enfoncée sur son visage impertinent et vulgaire, qui déjà s’empâtait imperceptiblement. Une camarade l’accompagnait. Toutes deux causaient haut, avec des airs dégagés, suivies de Georges, tranquille et souriant.

Par la porte ouverte d’un compartiment, on voyait Fernande Voisin dans le demi-jour prudent des stores tirés, déjà corsetée, mais revêtue d’un déshabillé de dentelles, avalant l’eau de Vichy et les biscottes grillées, sans beurre qui, prétendait-elle, la préservaient de l’embonpoint définitif dont elle était menacée.

Marie-Annette grogna lorsque Cady protesta devant la nuit persistante de leur chambrette.

--Laisse-moi tranquille!... J’ai donné l’ordre qu’on me réveille seulement une heure avant l’arrivée.

Alors Cady, évitant soigneusement le compartiment rétabli en salon, où Mme Darquet donnait des audiences, élut domicile sur un strapontin à l’extrémité du couloir. Et, regardant au dehors, elle refusa obstinément de bouger, même de répondre à ceux qui passaient près d’elle, tentaient de s’arrêter et de l’intéresser à leurs propos. Elle reçut Hubert Voisin, empressé et galant, par un regard terrible et un formidable «zut!»

Marseille franchi, La Ciotat, Toulon dépassés, elle s’absorba dans le charme pour elle toujours neuf de la Méditerranée bleue, des montagnes violettes, des sinuosités de la route blanche au bord des précipices, grimpant les pentes rocailleuses couvertes de pins, redégringolant jusqu’au ras de l’eau qui écumait et feignait l’irritation. Décor à la fois très truqué, très arrangé, et d’un pittoresque néanmoins naturel, car il doit surtout sa valeur aux inimitables effets de lumière du ciel, à l’aride beauté des roches, à l’aspect tourmenté des pins rabougris ou superbes qui s’accrochent de-ci de-là, ou forment d’imposantes masses.

Lorsque, à la sortie d’un tunnel, le train s’arrêta à la gare nouvelle, un cri d’admiration se propagea tout le long des couloirs, où les invités se pressaient, curieux du coup d’œil de l’arrivée.

C’était, entre les flancs de deux montagnes à pic, un ravin étroit, plein de sombre et violente verdure méridionale, au bout duquel se superposaient les deux bleus ardents de la mer et du ciel. La voie filait à gauche sur un court viaduc, et plongeait dans un nouveau tronçon de tunnel; à droite, la petite station se découpait en plein rocher, plantée d’une profusion de palmiers et d’agaves, avec de merveilleuses plates-bandes fleuries bordant la place emplie de luxueuses autos. Une route neuve, en lacets sous les pins, descendait vers la mer.

--Que de fleurs! Que de fleurs! plaisanta le directeur d’une scène parisienne.

--C’est délicieux, idéal! s’exclamaient des voix de femmes, exagérant encore leur ravissement réel.

On descendait du train, en avalanche élégante, claire et bruissante. Hubert Voisin, enchanté de ce premier succès, confiait à voix très haute:

--Oui, oui, dans cette nature très belle, mais aride, on a accompli des miracles en trois mois!... Qui?... Trente jardiniers de la Ville de Paris, qui avaient sous leurs ordres quatre cents ouvriers du pays... Et, ici, ce n’est rien, vous verrez ce qu’ils ont su réaliser autour du Printemps-Palace, et s’il est bien nommé!... Trois trains entiers ont apporté de la banlieue parisienne le terreau, les plaques de gazon nécessaires pour les massifs et les bordures... Les rosiers viennent de Lyon, les géraniums et les ageratums des cultures du Nord, les palmiers d’Algérie...

Sa voix se perdit au milieu du ronflement des autos combles qui s’élançaient sur la route en pente.

Toute la jeune rédaction du _Paris-Soir_, transformée en une sorte de comité organisateur de cette fête du Tout-Paris transporté en une nuit sur la côte de splendeur, se multipliait, s’ingéniait à régler les départs, à calmer les impatiences, à détourner les colères, à prévenir ou pallier les froissements inévitables.

Guidée par Félix Argatte, Cady était