Part 2
Mais la constante palingénésie du Soleil invaincu nous enseigne à ne désespérer point de l’immortalité. Non, cette immortalité des prêtres et des pédagogues, cette immortalité des sanctuaires et des collèges qui promet à l’homme un recommencement infini de sa personne actuelle, une survivance de la fonction après que l’organe est aboli. Non! Rêves sinistres! Ils ont fait couler plus de sang, amené plus de désastres et de ruines que tous les fléaux accumulés: pestes, guerres, inondations, famines ou incendies. Elles moralisent néanmoins, ces fables niaises. Elles consolent, au dire de l’apologétique mondaine et des confessionnaux élégants. Vestiges périmés de l’antique folie! Abandonnons fables et rêves aux cerveaux imparfaitement évolués, aux intelligences infirmes qui peuvent demander encore aux survivances fétichistes des encouragements et des vertus! Ce n’est pas dans l’ombre vague d’un _jardin_, tel est, au propre, le sens du mot «paradis», ce n’est pas dans un jardin chimérique, hors du _cosmos_, Olympe, Walhala, Champs-Élysées ou Jérusalem céleste, que nous avons situé notre immortalité. Périssent les feuilles, chaque novembre, et que l’arbre tombe lui-même, après dix fois cent ans! La forêt subsiste. Du chêne gigantesque l’essence ne meurt pas. Que l’oiseau de l’Iran porte la dépouille des trépassés à Ormuz libérateur! Que le bûcher triomphal de Rome ou de l’Hellade consume les ossements des héros! Psyché voltige sur leurs cendres. Psyché, c’est la pensée humaine, la conscience des races qui, transmise de génération en génération, affermit les peuples dans l’héritage spirituel de leurs aïeux, dans le souvenir des luttes ancestrales pour le juste et pour le beau.
Nous passons, éphémères détenteurs d’un moment lucide. Ombre et poussière, quand arrive pour nous l’inéluctable fin, nous retournons au néant. Nous retournons pour mieux dire, à l’être universel où se désagrègent les formes, où les germes recommencent leur devenir, aux matrices permanentes où la vie accomplit le cycle harmonieux des renaissances et des destructions.
Le poète s’attriste et pleure sur l’illusion fugitive des amants:
Vous dites à la Nuit qui passe dans ses voiles: «J’aime et j’espère voir expirer tes flambeaux.» La Nuit ne répond rien, mais demain ses étoiles Luiront sur vos tombeaux.
Vous croyez que l’Amour dont l’âpre feu vous presse A réservé pour vous sa flamme et ses rayons. La fleur que vous brisez soupire avec ivresse: «Nous aussi, nous aimons!»
Heureux, vous aspirez la grande âme invisible Qui remplit tout, les bois, les champs, de ses ardeurs; La nature sourit, mais elle est insensible: Que lui font vos bonheurs?
Quand un souffle d’amour traverse vos poitrines, Sur des flots de bonheur vous tenant suspendus, Aux pieds de la Beauté lorsque des mains divines Vous jettent éperdus;
Quant pressant sur ce cœur qui va bientôt s’éteindre Un autre objet souffrant, forme vaine ici-bas, Il vous semble, mortels, que vous allez étreindre L’infini dans vos bras:
Ces délires sacrés, ces désirs sans mesure, Déchaînés dans vos flancs comme d’ardents essaims, Ces transports, c’est déjà l’Humanité future Qui bondit en vos seins.
Elle se dissoudra, cette argile légère Qu’ont émue un instant la joie et la douleur: Les vents vont disperser cette noble poussière Qui fut jadis un cœur!
Mais d’autres cœurs naîtront qui renoueront la trame De vos espoirs brisés, de vos espoirs éteints, Perpétuant vos pleurs, vos rêves, votre flamme, Dans les âges lointains.
Tous les êtres, formant une chaîne éternelle, Se passent, en courant, le flambeau de l’Amour: Chacun rapidement prend la torche immortelle Et la rend à son tour.
Aveuglés par l’éclat de sa lumière errante, Vous jurez, dans la nuit où le sort vous plongea, De la tenir toujours. A votre main mourante Elle échappe déjà.
Qu’importe! l’Humanité se perpétue! Des ruines amoncelées sous ses pas, des pièges tendus à sa crédulité par les malfaiteurs de toutes sortes, des crimes que lui imposèrent les religions et la patrie, elle s’évade, poursuivant de jour en jour, sa marche ascensionnelle vers un siècle meilleur. Belle comme Vesper, une étoile précède la caravane en marche, illuminant les longues nuits de son hiver. Hélios a franchi le solstice de décembre. Il monte victorieusement à l’horizon. L’humanité célèbre son Noël. Féconde et réparatrice, dissipant les brumes de l’erreur et les équivoques de l’obscurantisme, comme une étoile salutaire, apparaît la Justice. Elle apporte le châtiment des fourbes, la confusion des tyrans, et la revanche des opprimés.
Nous aussi, que les jours à leur déclin admonestent de ne plus compter sur les années périssables, nous chanterons, à notre tour, le _Cantique_ du Soleil, ce cantique dont les fils de Rama, nos pères, saluaient l’aurore aux bords du Gange, ce cantique dont, au jour de la Paix Romaine, un chœur de vierges patriciennes et de chastes jeunes hommes, devant les dieux favorables aux Sept Collines, firent entendre les rythmes sibyllins.
§
Astre Roi! Soleil pacifique! surgis donc et réconforte de ton avent les peuples laborieux! Toi dont le cours instruit les hommes, leur enseignant l’industrie et le travail, toi qui, par ta chaleur enclose dans la houille et les métaux, fomentes l’activité des races humaines, brille sur la cité d’amour que devancent et préconisent nos désirs!
Jadis, dans ta gloire d’après-midi, Héraclès, vainqueur des monstres et des fléaux, sur les sapins embrasés de l’Œta, ô bienfaiteur des Éphémères, tu regagnas les maisons du ciel et te perdis somptueusement dans le sein de ton père: _Dyaus-pytar_, _Zeus-pater_, _Dieu-le-père_, c’est-à-dire l’air apaisé, l’azur limpide qui, sans la coopération d’aucune femme, engendra et mit au monde, Pallas d’abord, la Raison clairvoyante, puis Thémis, l’indestructible Loi. Ton frère Prometheus naquit de la Déesse. Enfant de la Justice, il prit les hommes en pitié, leur enseigna les arts qui subjuguent les forces naturelles et permettent d’accéder à la vertu. C’est pour un tel grief que les dieux l’ont mis en croix!
Mais la philosophie d’Hercule, mais l’exemple de Prométhée vivent toujours. Ils resplendissent à l’horizon du monde, plus hauts que le Caucase, plus admirables que l’Œta! Soleil d’équité! Soleil de lumière intérieure, tu revis dans le juste dont la face réjouit les constellations! Nous marchons à ton rayonnement. Éclaire-nous! Sous tes rayons, les bêtes de la nuit, fétides et rampantes, s’enfuiront épouvantées. Fertilise pour les nations à venir, un sol moins réfractaire et des champs plus amis. Imprègne de ta richesse le patrimoine illimité des familles humaines. Que dans les plaines reconquises, bien commun à tous les hommes, croissent des gerbes nourricières et de consolantes fleurs!
Et quand l’Inévitable aura scellé notre bouche, amorti ce foyer d’enthousiasme libertaire que l’âge n’éteint pas; quand tes rayons, dissolvant l’ombre que nous fûmes, auront mêlé aux grandes herbes, aux plantes, aux labours, à la nuit lustrale des abîmes, ce fragile simulacre où tant de saintes ardeurs ont allumé leurs flammes, Soleil! luis à jamais sur la ville affranchie où graviront, un jour, les tribus nouvelles, sans maîtres et sans dieux, tels, autrefois, les saints architectes de Dvaravati, l’acropole de Brahma, conduits par un oiseau d’heureux augure et de chant persuasif. Luis sur la Jérusalem aux fontaines permanentes, aux habitacles fraternels, sur la Rome future que, seuls, gouverneront, loin des riches imbéciles, des pontifes sacrilèges et des prétoriens bestiaux, l’Amour et la Concorde, la Raison et la Justice, et toi, bienheureuse Paix, rachetée enfin, comme, jadis, te montrait Aristophane, des cavernes et des ténèbres où te dérobèrent si longtemps à nos regards, la jalousie et l’animadversion des autres dieux!
Vers toi, Soleil, Soleil toujours nouveau-né, vers toi jaillira l’hymne de gratitude que, saufs des antiques douleurs et de la servitude abolie, en plein ciel, chanteront les fils que nous aurons semés, les fils de notre amour et de nos peines. Que ceux-là, postérité nouvelle, débourbée à jamais des dogmes et des lois, sachant à quel point nous les aimâmes, sentent frémir encore les ardeurs et la foi paternelles à travers nos ossements défunts et dans notre mémoire défaillante:
_I, decus, i nostrum! Melioribus utere fatis!_
DEUX PAYSAGES
I
ARDENNES
Shakespeare sait d’autant mieux toute chose qu’il devine ce qu’il n’a point appris. C’est pertinemment qu’il dit «la forêt des Ardennes» et qu’il se tait sur la montagne, quand il situe à mi-chemin du rêve et de la réalité, les fonds imaginaires de _Comme il vous plaira_. Ici, en effet, rien d’alpestre, ni la flore, ni les bêtes, ni la structure même du rocher. Ce qu’on en peut voir fait songer aux environs de Brunoy ou de Fontainebleau. Peu de sources vives. Nulle cascade qui s’épande en fumée et se résolve en pierres précieuses. Les belles fleurs des hautes altitudes manquent absolument: iris, gentiane acaule au ras de terre, églantines sauvages et les rhododendrons tels que des roses naines dans un buisson rouillé. Sur la route grise on cherche vainement ces papillons de satin bleu, de velours fauve, de taffetas jaune pâle qui se posent sur les chemins des Pyrénées ou des Vosges, folâtrant, aux marges des ruisseaux, avec les vives libellules, les æschnes transparentes, lorsque les prés encore verts sont fleuris de colchiques et d’œillets attardés.
L’Ardenne est forestière. L’arbre y triomphe dans toute sa vigueur, dans son indestructible magnificence. Maître de la pierre qu’il a domptée, asservie et qu’il étreint de toute part, il enfonce dans le schiste ou le granit des racines vigoureuses qui font éclater les cailloux les plus durs et s’incorporent la solidité du minéral. Géants pacifiques. Les animaux qui vivent à son ombre lui demandent tour à tour la pâture et d’inaccessibles demeures. Depuis le sanglier, le cerf et le chevreuil, qui dans les fourrés, les halliers, dans l’horreur sacrée et la verte solitude, ont leurs bauges ou leurs réserves; depuis les voleurs de nids: martres, fouines ou renards, qui cachent leurs tanières ou creusent leurs terriers à l’abri des chênes et des hêtres, jusqu’à la grive folle qui dévore, sans craindre pièges ni lacets, le corail du sorbier ou l’améthyste du genièvre, tout ce qui vit, rouille, se terre dans le sol, fuit à travers les ronces ou voltige au faîte des rameaux, l’ondoyante couleuvre, le hérisson épineux que l’on prendrait pour une châtaigne vivante, le coq des bois qui coqueline, au soleil du matin ses turbulentes amours, oiseaux, reptiles, mammifères, tous les fils de la forêt se nourrissent d’elle, aiment et meurent à l’ombre de sa grande paix.
L’homme, bientôt, se modèle et se refait à l’image des bois paternels. Riche ou pauvre, il demande sans épuiser jamais leur fécondité ni leurs trésors, les dons magnifiques de ces lieux prédestinés. Le paysan, le vagabond, le berger, l’_estivadour_, en communion avec le terroir plus que le maître orgueilleux du domaine, y découvrent en toute saison, à toute heure presque, des ressources et des biens infinis. Les fruits de la ronce, la baie odorante du cormier, la mûre, la framboise, la myrtille aigrelette croissent, loin des vergers pompeux, donnent au pauvre une récolte inattendue. Et, quand arrive l’automne, la morille, l’oronge, le bolet parfumé arrondissent leur ombelle au pied des chênes, pour le contentement de ceux qui n’ayant d’autre héritage que la terre commune, l’eau des fontaines et l’air du ciel, ne récoltent vendanges ni moissons.
Le braconnier, peut-on dire, est l’homme représentatif, l’incarnation même de la contrée. Il connaît les repaires de chaque gibier, les nids et les cavernes. Il guette la couvée et sait le nombre des petits. Que la hase, la laie ou la chevrette viennent à mettre bas, il guette la croissance des levrauts, des marcassins ou du jeune chevreuil. Poil ou plume, grand ou petit, bête de choix ou de rebut, il ne dédaigne aucune proie. Et les gendarmes lui procurent, aux moments difficiles, quelques heures de gaîté.
Non moins expert dans l’art de jeter la ligne, que de tendre un collier ou de tirer la bécasse au vol, quand l’été peuple la rivière, de braconnier l’homme se fait pêcheur. Dans l’eau verdâtre, sous les herbes flottantes, il jette la mouche ou le vairon, ferre la truite et sur l’herbe humide entasse promptement les nobles poissons de bronze et d’or.
Octobre est la saison élue, et peut-on dire, le grand mois de la forêt. Les frondaisons, alors, font valoir tous ses charmes; elle se revêt d’une entière splendeur. Le frivole printemps, le paresseux été, malgré tant de verdures aimables, de parfums, d’ombres virgiliennes, de musiques et de nids, jamais n’égalent cette gloire un peu triste, ce deuil fastueux de l’arrière-saison. En place des teintes uniformes que, d’avril à septembre, nuançaient à peine les jeux de la lumière, les taches de soleil pleuvant sur les clairières et les «ombres volages» qu’animaient les souffles du beau temps, il n’est feuillage si modeste, il n’est buisson perdu, ni arbrisseau roturier qui ne prenne part à la glorieuse métamorphose.
Et parmi les grands arbres d’où pendent toutes sortes de lianes: clématite, chèvrefeuille, ipomée et douce-amère, les grands arbres, aïeux et rois de la forêt, chacun arbore, semble-t-il, une parure insolite, une robe couleur de soleil, pour les noces d’or et la fête suprême de l’automne. Les diverses essences que, naguère, confondait encore la verdure uniforme, se manifestent par le contraste des plus riches coloris. Voici des rouges, des mauves, des bruns inattendus. Quelques feuilles, en petit nombre, se décolorent avant de tomber au pied du fût qui les porta: le tilleul devient d’un or infiniment pâle, tandis que le peuplier commun se marbre de jaune clair et de vert atténué. D’autres espèces, au contraire, se vêtent des tons les plus brillants: cinabre, écarlate, vermillon. Parfois aussi, le carmin ou l’orangé. Un sycomore groseille flambe, au soleil couchant, sur la noire dentelle des mélèzes et le vert tenace des frênes, qui gardent, à présent, leur habit de floréal.
Néanmoins, cette féerie automnale a pour caractéristique une teinte rousse d’un ton chaud, recuit et transparent, dont les arbres infirmes, déshonorés par la poussière des villes et par l’haleine meurtrière des fourneaux, les tristes marronniers des boulevards peuvent, au début de l’été donner une idée approximative, quand la précoce canicule mord à peine leurs feuillages prisonniers.
Mais, en plein bois, dans la liberté de l’air salubre, dans la lumière vierge, ces coloris un peu sombres de tan et de terre de Sienne vibrent joyeusement. A Paris, les feuilles mortes ont l’air de papier sale tombé dans la rue; elles ressemblent à de vieux journaux. Dans l’Ardenne, elles s’apparentent aux métaux orfévrés, aux parures millénaires, aux joyaux, assombris mais non décolorés, que, dans les tombes d’Antinoë, de Thèbes ou de Pompéi, les regards sans pitié du Trafic ou de la Science découvrent sur les bras amaigris, sur la gorge pulvérulente et la parure en miettes des beautés mortes depuis vingt siècles, dont le sourire figé dans les aromates et les baumes, survit à la fin des dieux comme à la ruine des cités.
Un nuage passe. L’ondée à larges gouttes crépite sur les feuilles. Un arc-en-ciel géant pose à même le sentier sa gerbe de couleurs et, comme «un pont de perles», développe sa courbe sur la tête des arbres qu’irisent les reflets de l’averse et du couchant. Mais, bientôt, l’arche lumineuse, le clair faisceau pâlit, s’atténue et se dégrade. Le clair-obscur de l’heure envahit la futaie et les routes forestières: un oiseau de nuit, quelque chouette, sans doute, pleure sous le couvert, tandis que les dernières perles de l’arc merveilleux se dissolvent dans la brume grisâtre de la nuit.
* * * * *
Tout s’achève: l’heure du départ, l’heure de l’hiver ne tardera guère désormais. Que la pluie éteigne la lumière des sous-bois! Que le vent disperse les roses sèches! Que le bûcheron marque d’un emblème de mort les beaux arbres vêtus de gemmes triomphales! Que la neige déshonore les halliers, les calmes retraites qui sentent la mousse, le champignon et la feuille moribonde! Ceux qui, pendant un jour, une heure même, ont pu contempler cette féerie et ce mirage, dorénavant, sauront pourquoi la forêt des Ardennes, grand’mère des chênes, aïeule des hommes probes, industrieux et bons, héberge tant d’Esprits de Lutins, de Farfadets et de Bonnes Dames: pourquoi les Gnomes et les Salamandres, connus des seuls poètes, y folâtrent avec les écureuils, singes de l’Occident; pourquoi, dans les nuits de lune transparente et de souffles amortis, la fée Habonde y poursuit encore Diane chasseresse; enfin pourquoi Rosalinde et Titania y décameronnent avec les Sylphes d’Atta-Troll.
Laroche-sur-Ourthe, le 7 octobre 1913.
II
PYRÉNÉES
En Messidor, pendant l’octave de la Saint-Jean, saison amène où les bouquets, noués d’herbe au ruban, mêlent à l’œillet de poète la rose de tous les mois, quand le plus humble courtil se pavoise de lis blancs, de jaunes soucis et de bleuâtres dauphinelles, quand le rossignol fait ouïr encore une chanson de miel (ainsi parlait Aristophane) et qu’aux marges des fossés, le ver luisant, pour sa vigile d’amour, accroche une lampe furtive, la maison rustique et le domaine forestier, la campagne, avec ses champs, ses prés, ses halliers, ses jardins, ses pâturages et ses landes, appartiennent aux Esprits bienveillants dont les travaux ou les jeux ne se déroulent que dans la paix des belles nuits. C’est le faîte de l’année et la semaine des semaines, quand les ciels moroses du livide Occident se parent d’une grâce inconnue aux pays mêmes du lotus et de l’oranger. Le printemps s’achève; l’été commence à peine. Quelques fruits cependant brillent déjà parmi les fleurs, mais si légers, mais d’arome si suave, qu’on les prendrait pour des fleurs encore, sur l’épine du framboisier, aux branches d’où pendent les cerises, au vert buisson que la groseille éclabousse d’ambre pâle et de grenat.
Shakespeare a choisi cette nuit, la plus belle de toutes, pour y situer le rêve féerique de Thésée et d’Hippolyte, d’Obéron et de Titania. Nicolas Gogol, ce Virgile du Dnieper, assigne même date aux conciliabules des Esprits qui gardent les richesses, des Nains qui, dans les blancheurs lunaires décapent leurs trésors, depuis que brille l’étoile du soir jusqu’au premier chant du coq. Et c’est alors aussi que, dans la nuit du Walpurgis apparaît le Spectre fatidique du Brocken, que passe au claquement des fouets, aux abois des limiers, la Chevauchée d’Hellequin, la chasse d’Atta-troll, avec la fée Habonde et la jeune Hérodias. La forêt des Ardennes se peuple de visions et de formes crépusculaires.
Les anciens loups Qui dorment dans la lune éclatante et magique
trottent devant le Chasseur Noir et le coursier de Maguelone, sous les fûts des mélèzes et des pins résineux. Malgré les vieilles maléfiques et les chats démoniaques, menant leur sarabande au milieu des bruyères désertes, cette heure appartient à la sorcellerie amicale, au petit monde fantasque et tutélaire dont les caprices, la plupart du temps, améliorent le sort du pauvre, du banni, de l’orphelin, du miséreux. Nains propices, Filandières secourables, Corbeaux pareils à ceux de Wotan, préparent, dans les _Kinder und hausmærchen_ des frères Grimm, toutes sortes de bonnes aventures aux porte-besaces, aux infirmes, aux enfants malingres, chassés par une marâtre du foyer maternel.
Ces miracles tout naturellement s’épanouissent comme la fleur qui chante, à l’époque où le soleil entre dans sa première maison d’été.
En hiver, au contraire, les Démons de la tempête rôdent parmi les ténèbres de la lande. Comme un chrétien égorgé par des bandits, le vent d’ouest pleure, crie et sanglotte. Le froid, les bourrasques, la nuit hostile retiennent près du foyer, dans leur demeure bien close, le paysan et le bourgeois. Seuls, vagabondent, après le couvre-feu, loin des villes et des bourgs, les écorcheurs, les faux-saulniers, les coquemares et les mauvais garçons. Beau temps pour le Sabbat! Mais, aux nuits de la Saint-Jean, près des ruisseaux qu’embaument le fenouil, la menthe et la reine des prés, sur les pelouses où verveine, sauge et bouton d’or passementent l’herbe verte que la faux de l’estivadour n’a pas touchée encore, des Esprits bénins, en attendant l’aube, mènent danses et chœurs. C’est le temps où Dames blanches, _Hades_ et Farfadets se manifestent au pauvre bûcheron, à la fileuse indigente, où la Fée et le Lutin emplissent la huche de farine, donnent de l’esprit au Petit Poucet et des robes à Cendrillon.
Le personnel des _Contes de ma mère l’Oye_ célèbre sa fête annuelle pendant ces claires ténèbres du _midsummer_.
Chaque moment de la belle saison s’est orné d’une parure individuelle, d’un parfum singulier. Il n’est herbe si menue, il n’est plante si rebutée et misérable qui pour glorifier le beau soleil, n’arbore quelque ornement. Les jardiniers se sont plu à dresser une horloge des fleurs. Pourquoi pas un calendrier du printemps? Cela irait des jacinthes aux pivoines, des anémones à l’œillet. Les arbres surtout, mieux que tout autre végétal, prêtent leur odeur, une odeur spéciale à chaque semaine du renouveau. Les pommiers, d’abord, les pêchers, les amandiers, ensuite, le lilas; puis, l’acacia, l’aubépin, le laurier-cerise comptent les heures, signalent à chaque étape la marche ascendante du Soleil. Et, quand arrivé enfin, au point culminant de sa course, il triomphe dans la jeunesse et la beauté, les tilleuls ouvrent enfin leur fleurette jaune pâle d’où s’épanche, en plein ciel, un baume puissant et délicat. Ni la rose, ni la tubéreuse, ni le frais jasmin, ni le fugace parfum du réséda, aux crépuscules d’août, n’égalent cet arome dont s’enivrent les nocturnes promeneurs: c’est l’âme elle-même, le songe des belles nuits, au milieu de l’été.
Près de Rieunel, dans ce vallon de Salut qu’enchante la lune féerique, dans les sites virgiliens de Bagnères, plus qu’en aucun lieu du monde, les tilleuls épandent leur suave et pénétrante odeur. Quel adolescent pourrait aborder ces beaux lieux sans être ému de leur grâce, de leur paix profonde? Laissez Bagnères, la ville de province et la ville de bains, toute blanche avec ses ruisseaux, les ondes vives qui jaillissent dans un sol de marbre; négligez les édifices médiocres et la sculpture officielle qui prétend orner ses carrefours. Ici, l’ornement unique c’est l’arbre, le frêne, l’ormeau, le hêtre majestueux, dressant comme une colonne dorique son fût poli et régulier; c’est, au bord des ruisseaux, dans les fonds marécageux pleins de calthas et de myosotis, l’aulne au feuillage vernissé d’un vert noirâtre qu’effleure de son aile indécise l’essaim diapré des æschnes et des libellules.
Dans le calme et frais décor, au pied de la montagne riche de sources, d’ombres et de silence, parmi les arbres que rajeunit sans cesse l’eau vive des fontaines, l’esprit se plaît à rêver les contes d’autrefois, à suivre l’image des superstitions millénaires, à figurer les métamorphoses de l’arbre et de la plante, du reptile et de l’oiseau, de la grotte et du torrent, à peupler ces herbes, ces gramens, ces pentes d’émeraude, ces coins obscurs, d’êtres mystérieux et fugitifs, à suivre, tandis que les tilleuls pleuvent leurs parfums, les rondes volages de la Fée et de l’Ondine, le tournoiement des Sylphes aériens, parmi les phalènes et les chauves-souris.
_Unter linden!_ Alphonse Karr eut l’honneur d’être un sot par la tête, un sot bien pensant, religieux, conservateur et qui se piquait, en outre de proférer des bons mots. Il décerna au plus inepte de ses bouquins le nom charmant des promenades germaniques. Ce n’est pas, en effet, à Berlin seulement que l’on marche «sous les tilleuls». A Deventer, j’ai retrouvé le nom et la chose, vers la fin d’un été mélancolique, d’un été de Hollande où les feuilles mortes et les bractées des chers tilleuls dansaient prématurément leur automnale sarabande, venaient s’abattre comme des papillons morts sur l’eau dormante de l’Yssel.
Mais, dans ce juillet pyrénéen, faits pour abriter les amours des dieux et prêter leur ombre à l’ivresse éternelle des étreintes humaines, les feuillages, les arbres gardent, ici, toute leur splendeur. Le délire de la hache qui tourmente notre âge de maçons ne paraît pas avoir contaminé ce beau pays. A part une échancrure faite devant la Vierge de Bédat, pas un arbre, semble-t-il, depuis quarante ans, ne fut détronqué sans raison. Les robustes ormeaux, les frênes héroïques dont chaque nodosité dit l’effort de la plante pour s’arracher à la glèbe, pour individualiser sa vie, étalent, chaque année, avec plus de force, d’orgueil et d’opulence, leurs ombrages respectés.