part d
’humaine nécessité qu’il y a sous la grimace du masque noir.
Ne me fais pas rire à cause du caractère plaisant de la douleur, ne me fais pleurer qu’à cause de l’émotion spirituelle que procure la beauté et permets-moi de comprendre la mort, cette entrée dans le pays des hommes immatériels, des paysages subtils, des vibrations délicates.
Donne à mon esprit la soif inextinguible de savoir, à mon cœur la faculté illimitée de chérir les formes diverses de la création, permets-moi de gravir avec l’agilité du coureur les degrés de la connaissance qui conduisent à la porte de l’amour, ô dieu de l’intelligence bienveillante!
LA MÈRE DE PADMANI
Elle m’avait dit sur sa mère des choses tellement délicieuses que je résolus de l’accompagner quand elle voulut lui rendre visite dans un village perdu au pied des montagnes Aravalli.
Nos chevaux moururent dans les sables du désert de Thar et nous faillîmes nous noyer en traversant une rivière qui avait débordé. Mais tous ces dangers étaient sans importance puisqu’il s’agissait d’aller voir une merveilleuse créature pleine de sagesse et de beauté.
«Ce serait orgueilleux de ma part, de prétendre que je lui ressemble, disait Padmani, tant elle a de majesté naturelle et de noblesse supérieure.» Ses yeux brillaient et elle redevenait une toute petite fille à mesure que nous approchions.
Devant une misérable case était accroupie une vieille femme à demi sauvage. Elle ne se leva pas pour embrasser sa fille et elle se contenta de remuer à droite et à gauche sa mâchoire, en signe d’une confuse satisfaction. Et mon âme était pleine de honte pour la charmante Padmani dont les larmes coulaient comme des perles sur ses joues couleur de lune.
Et, lorsque nous reprîmes le chemin du retour, je la tenais tendrement par les épaules, m’efforçant de ne plus penser à cette visite malheureuse. Mais elle riait, une musique enchantée était dans sa voix et elle répétait: «Comment l’as-tu trouvée? N’est-ce pas que je ne t’avais pas menti? Il m’est doux d’aimer une telle mère!» Alors je fus plein de honte pour moi-même. O merveille de la pureté des cœurs!
LE TIROIR SECRET
Dans le coffret d’ivoire incrusté d’or où sont ses bijoux et les souvenirs de notre amour nous avons découvert un tiroir secret où il y avait un parchemin jauni et d’aspect triste, avec des caractères en langue Zend.
«C’est peut-être une malédiction ou l’indication d’un trésor caché. Il faudra aller, me dit-elle, chez le moullah qui sait toutes choses, pour savoir ce que ces caractères veulent dire.» Mais, moi, je secouai la tête car je savais bien ce que contenait le parchemin.
Il contenait l’histoire de nos amours, celle de tous les amours des hommes. Il disait que dans le beau coffret d’ivoire il y a toujours un coin ignoré avec une histoire secrète et que dans l’âme de la bien-aimée il y a toujours une amertume incompréhensible que le moullah ni personne ne peut expliquer.
LA SAGESSE DIVINE
Il y a peut-être un jardin délicat au sommet d’une montagne sauvage avec un kiosque de porcelaine et de bois laqué d’où l’on aperçoit de très loin les dômes des villes où s’agitent les hommes.
Oh! vivre là, avec la parfaite certitude qu’aucun visiteur ne se présentera à la minuscule porte du kiosque, que je n’entendrai ni formule de politesse, ni affectueux témoignage.
Là, je marcherai à petits pas, j’examinerai le dessin d’une feuille, les veines d’un caillou, la clarté d’une goutte d’eau, les nuances d’un souvenir.
Là enfin, ni la famille, ni l’amitié, ni l’amour ne m’envelopperont de leur nuage gris, bleu ou rose et je ne serai pas comme un glaneur qui cherche un grain de plaisir dans un champ d’ennui.
Je m’assiérai sous un mûrier qu’on ne cultivera pas pour le vers à soie, je cueillerai une rose qui ne sera pas destinée à un bouquet, je suivrai une allée où le sable ne gardera pas la trace d’une sandale féminine.
Et là, comme une essence parfumée qui tombe dans une urne d’or, la sagesse filtrera du ciel silencieux, apportée par le vent sans parole et remplira lentement l’urne spirituelle de mon âme.
Je serai entouré de parents attentifs parce qu’ils se tairont, d’amis fidèles parce qu’ils seront immobiles, de maîtresses tendres parce qu’elles répandront des parfums suaves sans le vouloir. O famille des arbres, amitié des pierres, amours des fleurs!
Et si je vois un soir la silhouette noire de quelque conseiller ou le voile incarnat d’une femme aux beaux yeux s’acheminer de mon côté je couperai une branche de saule et j’en lancerai les feuilles vers le croissant de lune pour qu’ils comprennent qu’en moi a pénétré le sentiment de la vanité du monde et qu’ils s’en retournent.
Et à l’heure où les étoiles sont épuisées et où la rosée fera dans ma chevelure une couronne brillante après une nuit de méditation, peut-être connaîtrai-je dans l’évanouissement de l’extase avec la naissance de l’aurore, le parfait amour de toute chose qui met l’homme au rang des dieux.
LES PLUMES DU PAON
Une très belle femme se tenait sur un balcon. On voyait sous la mousseline la chair laiteuse de ses épaules, elle était couverte de bijoux comme une idole et elle cachait à demi son visage derrière un éventail en plumes de paon éblouissantes.
Et moi, je la regardais longuement, oubliant Padmani qui marchait à côté de moi, car la beauté d’une femme est plus grande sur un balcon à cause du mystère de la chambre qui est derrière. Et j’aurais bien voulu être remarqué d’elle et je me redressai et me retournai de son côté.
Padmani ne dit rien, mais avec une ridicule affectation, elle resta taciturne et un peu plus tard, je pensai qu’elle était affligée de mon long regard et je lui dis: «Es-tu triste parce que tu es jalouse de la belle femme du balcon? Dis-moi tes pensées pour que je te console.»
--Je suis triste, a-t-elle répondu, à cause des éblouissantes plumes de l’éventail. Le paon qui les a portées ne dessinera plus au soleil une roue multicolore. Comme on est cruel avec les oiseaux! Ne savais-tu pas que le paon est l’oiseau que j’aime le mieux?»
LE JEUNE HOMME DE LA NUIT
Il a fait craquer doucement les feuilles mortes dans le jardin. Le chien n’a pas aboyé quand il est passé. La lune n’a pas reflété son ombre sur le sable de l’allée. Mais j’ai bien su qu’il était là.
Je me suis arrêté de jouer de la cithare. J’ai posé l’instrument sur le coussin. Je me suis tenu immobile, je n’ai pas regardé du côté de la fenêtre. Mais je savais bien qu’il me regardait par les volets entr’ouverts.
Comment était l’ovale de son visage? De quelle couleur étaient ses yeux? Quelle forme avait son turban? A la fin j’ai tourné un peu la tête de son côté. Il y avait une légère buée sur le carreau.
Je n’ai pas entendu de craquement sur les feuilles mortes du jardin et le chien n’a pas aboyé. J’ai repris ma cithare et je me suis remis lentement à jouer car j’ai bien compris qu’il était parti.
LA POÉTESSE DE CHINE ET LES PAVOTS BLANCS
I
Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il y a plusieurs siècles. A un homme vulgaire son père l’avait mariée pour la punir d’être allée, la nuit, porter un bouquet de pavots blancs sur une montagne déserte.
De cette habitude depuis son enfance, on n’avait jamais pu la guérir. Comme si une mystérieuse voix l’appelait, il fallait qu’elle allât, certaines nuits, faire cet hommage nocturne à un invisible Génie.
L’homme vulgaire la battit et elle jura de ne plus recommencer. Mais quand le temps était venu, elle se glissait furtivement à l’heure où tout le monde dormait, par un sentier qui ne menait nulle part et se perdait au milieu des pierres.
On la trouva morte, un matin, au sommet de la montagne déserte. Son corps était couvert de gouttes de rosée et brillait comme si elle était habillée d’une tunique de diamants. Les Génies de cette solitude avaient-ils enlevé son âme? A côté d’elle on ne retrouva pas les pavots blancs.
II
Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il y a plusieurs siècles. L’homme vulgaire qu’elle avait épousé était corroyeur de son état et avait une boutique dans une rue de Raé-Ning.
Au milieu des peaux entassées, cette délicate se tenait, avec ses yeux couleur de jade vert et ses mains couleur de jade blanc. Et des cuirs tannés montait pour elle un plus suave parfum que celui des lis ou des roses.
Elle lisait ses vers à son mari quand il était réuni dans la boutique avec ses apprentis et d’autres hommes vulgaires, ses amis. Nul ne comprenait, mais tous restaient immobiles, pleins de béatitude, sentant le souffle invisible de la beauté planer sur la maison.
Et une fois un mandarin en voyage écouta par la fente de la porte et s’émerveilla grandement. Et il prépara une troupe de cavaliers et d’hommes armés avec un palanquin d’or et de cristal pour enlever la délicate et la subtile à la boutique du corroyeur.
Elle aurait bien voulu s’en aller loin de la compagnie des hommes vulgaires pour habiter dans un palais au milieu des matières rares, pour jouir de la musique des luths, de la conversation des lettrés, de la possession des manuscrits chargés de pensées, mais quelque chose la retenait là.
C’était la voix qui n’a pas de son, le chemin qui ne mène nulle part, la mystérieuse tâche nocturne à laquelle elle s’était vouée, c’était la présence de la montagne déserte au sommet de laquelle elle devait certaines nuits, porter un bouquet de pavots blancs.
III
Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il y a plusieurs siècles. Bien rarement elle parlait et elle ne se plaisait qu’à voir de la balustrade de sa maison décroître le vol des cigognes dans de ciel.
Elle ne rencontra qu’une fois, au milieu d’autres mandarins puissants, son père qui l’avait vouée à la misère en la mariant pour la punir et la faire rétrograder parmi les êtres, à un corroyeur vulgaire.
Elle se prosterna comme il est prescrit, sur le chemin devant son père et elle prit la main de la malédiction et elle la baisa. Et lui, qui était un homme mauvais, s’étonna de voir dans les yeux de sa fille une si belle flamme couleur de jade vert et de l’étoile Ki.
Et il ne savait pas que l’âme est faite d’un métal plus inaltérable que l’or vierge et que celle qui s’est regardée intérieurement ne fait que se purifier au contact de la vulgarité.
Et dans son orgueil il dit à sa fille: «Donne-moi ce pavot blanc que tu as à la ceinture.» Elle le lui tendit respectueusement, mais elle s’arrangea pour en faire tomber les pétales et qu’il n’en restât plus que la tige.
«Elle n’a pas changé, dit le père aux autres mandarins. Et le corroyeur ne doit pas recevoir d’elle plus que son père n’a reçu. Elle donne tout aux Génies.»
IV
Je suis amoureux de la poétesse Tchou Chou Tchenn qui vivait en Chine il y a plusieurs siècles. Quand elle mourut, tous les corroyeurs de Raé-Ning furent en deuil et son mari, l’homme vulgaire, qui était gros devint pareil à un saule en hiver.
Il pleurait sans cesse, songeant qu’il ne l’avait pas assez aimée et il se repentait de ne pas avoir uniquement, avec ses peaux, fait des robes de fourrure pour la couvrir.
Il disait: «Quand elle parlait, j’étais transporté dans un pays merveilleux, mais nous étions loin l’un de l’autre. Comment peut-on aimer à ce point ce qu’on a perdu sans l’avoir compris.»
Et moi, peut-être, dans une vie antérieure, j’ai été cet homme vulgaire et c’est pourquoi j’aime la poétesse Tchou Chou Tchenn et je la pleure encore après des siècles. Je la cherche sur la balustrade de ma maison quand je vois des cigognes s’éloigner et si un pas résonne sur le chemin, je m’imagine que c’est elle qui s’en va silencieusement porter ses pavots blancs sur la montagne déserte.
LE LOTUS ET LES DÉVAS
Comme je poussais la porte du jardin, elle était au milieu d’une plate-bande de roses et, les yeux levés au ciel, elle avait un doigt sur les lèvres et semblait faire: «Chut!» à quelqu’un. Mais il n’y avait personne.
Alors j’ai gardé le silence. Mais elle m’a dit: «C’est pour mieux t’entendre me dire des paroles d’amour que j’ai fait signe à un groupe de dévas vêtus de blanc de rester silencieux au-dessus du jardin.»
«O Padmani, comme j’aimerais voir ces dévas. Ne peux-tu leur dire de s’approcher et de me montrer le bel ovale de leurs traits et leurs robes, tissées sans doute de nuages.»
Elle a secoué la tête et a répondu: «Ils viennent justement de s’éloigner car ils ont respiré l’arôme de certain lotus d’une espèce rare qui vient d’éclore à mille lieues d’ici sur une montagne de Chine et ils sont ivres pour plusieurs jours.»
L’ASSEMBLÉE DES MUSICIENS SILENCIEUX
Ayant gravi un interminable escalier je me suis trouvé soudain dans une assemblée de musiciens en robes noires. Il y avait des laques sur les murs, le plafond était d’or mat, tout était éteint, tout était voilé dans la salle où étaient réunis ces musiciens de génie.
Les visages de ces musiciens étaient illuminés par l’extase et ils touchaient leurs instruments avec des mains légères, comme en un rêve. Mais j’avais beau prêter l’oreille, je ne percevais aucune musique d’orchestre, rien qu’un grand silence mystérieux.
Et ce silence était si angoissant, si chargé d’invisibles images et de pensées inexprimées que je commençai à trembler. Mais celui qui me conduisait me toucha du doigt entre les deux yeux et me dit: «Dans cette salle sans reflets, ce n’est pas avec les oreilles qu’on entend mais avec le cœur.»
Et je commençai à comprendre la musique des musiciens en robes noires. C’était l’harmonie cachée de la terre, le langage sans mots, la résonnance sans vibrations, la beauté qui se perçoit par les sens intérieurs de l’âme et c’est à partir de ce jour que j’ai possédé la connaissance de la vie vraie.
LE CARAVANSÉRAIL DE MÉLANCOLIE
Le caravansérail avait un long couloir immense. Je savais que son époux venait d’arriver et qu’elle était auprès de lui, quelque part, dans la vastitude de ce lieu de brique. J’entendais au fond du crépuscule aboyer les chiens, crier les chameaux et se quereller les chameliers et les porteurs de litières. Et parfois il y avait des pas qui traînaient dans le long couloir immense de ce caravansérail de mélancolie.
Je ne sortais pas de ma chambre dans l’espoir qu’elle passerait, qu’elle passerait par hasard et s’arrêterait une minute. Mais les heures inexorables comme le regret de ce qui finit s’écoulaient avec les aboiements des chiens, les querelles des porteurs de litières, la lente ascension de la lune dans le ciel indifférent. Les heures s’écoulaient et elle ne passait pas dans le couloir sans fin de ce caravansérail de l’attente désespérée.
Alors je suis sorti pour revoir le petit chemin qui descend parmi les canneliers grisâtres, le petit chemin où j’avais marché, si heureux à côté de ma bien-aimée. Je suis sorti pas bien longtemps, le temps d’un regard, le temps d’une pensée d’amour, je suis sorti pas bien longtemps, mais juste assez pour qu’elle vienne une minute me dire bonjour en passant, en passant dans le long couloir de ce caravansérail des amants qui se sont séparés.
Elle a poussé la porte, elle est entrée, elle a embaumé la chambre avec sa robe et ne me trouvant pas, elle a laissé bien en évidence un tout petit mouchoir comme le signe de la fidélité divine, comme la présence de son cœur et elle est partie dans le long couloir, elle est partie pour ne plus revenir et ce mouchoir c’est tout ce qui me restera désormais, tout ce qui me restera de celle que j’aime dans les caravansérails de la vie.
L’ÉTOILE DE LA MISÉRICORDE
Padmani a les yeux levés vers le ciel criblé d’étoiles et elle regarde avec une extrême attention... Une goutte d’argent brille sur sa joue.
Elle croit que chaque étoile correspond à un sentiment de l’âme et que chaque âme est sous l’influence d’une étoile du ciel. La goutte d’argent descend lentement.
Oh! comme elle est anxieuse devant les milliers de caractères tracés sur l’énigmatique livre bleu.
«Que cherches-tu avec tant d’ardeur, ô Padmani?»
«Je cherche mon étoile. Je connais son nom, mais je ne sais pas où elle se trouve. Elle brille peu. Elle s’appelle l’étoile de la miséricorde.»
«Je la connais, lui ai-je dit. La voilà.» Et je lui ai montré une étoile au hasard. «C’est la plus belle, a-t-elle murmuré.» Et sur sa joue la goutte d’argent avait disparu.
LA BEAUTÉ DES REFLETS
Je quitterai un soir la terre des hommes et tu demeureras toute seule. C’est pourquoi je tiens à te dire la parole essentielle de la vie. Allume la lampe, ô ma bien-aimée, car pour que ceci soit énoncé les meubles et les visages doivent avoir leur vêtement de clarté.
Toutes les choses ont un reflet qui est la vraie substance du monde. Les eaux immobiles sont phosphorescentes, les prunelles miroitent, il y a des parcelles lumineuses qui flottent au ras des terres labourées et que n’a pas engendrées la lune. La matière s’efforce de dégager l’âme. Toutes les lumières sont belles excepté celle qui vient de l’or.
Du monde des formes apparentes, il ne faut aimer que les reflets, le luisant des laques, le poli des cristaux, le mat endormi des jades, les étincelles des soies précieuses et des chevelures. Le bien et le mal sont dans les reflets et les uns sont purs, les autres impurs. O ma bien-aimée, ne prends jamais l’or dans tes mains divines.
Car Ahriman, dont il est parlé dans les livres Zend, Iblis, le tentateur, Satan dont les prêtres chrétiens menacent les enfants ne sont que les incarnations de l’esprit de l’or, l’esprit mauvais qui fait rétrograder l’homme sur la route. Marche en avant, ô ma bien-aimée, conduite par les reflets spirituels et tourne ta face vers le soleil.
Dans le jardin, là où sont les ronces et les orties, fais un grand trou et enterre l’or. Demeure dans ta maison sans or ou vêtue d’une robe sans franges, avec des mains sans bagues, va-t’en au loin, à travers la vie. Il y a bien moins d’actions mauvaises qu’on ne croit si l’on a une pensée haute. Vis dans le temple ou dans les bouges, avec les sages ou les mendiants, donne ton corps à tous les hommes si cela te plaît, mais n’en reçois pas une pièce d’or.
Cherche les reflets, ô ma bien-aimée, ils sont la substance, ils sont la beauté. Plus tu les chercheras, plus il y en aura et à la fin tu marcheras enveloppée de lueurs comme une princesse entre dans une ville au milieu d’une pluie de lotus bleus. Et s’il t’arrivait une fois, dans la splendeur d’une demeure ou devant les statues des dieux d’être prise par l’attrait de l’or, souviens-toi de cette pensée que je te lègue et qui est le meilleur de mon esprit, le reflet de moi-même qui t’accompagnera, ô ma bien-aimée. Toutes les lumières sont belles excepté celle qui vient de l’or.
LE PARADIS TERRESTRE
J’ai longtemps habité le paradis terrestre. Il y avait un tout petit jet d’eau dans une vasque de porcelaine grande comme la main. L’arbre de la science était un pêcher et comme son bois porte bonheur, moi le premier homme, j’en avais coupé une branche que j’avais pliée sous l’arc de la porte tandis que la première femme battait des mains.
Sous le cercle de la branche de pêcher, la première femme se tenait souvent accoudée au soleil, sans aucun costume visible. C’est moi qui lui tendais les fruits de l’arbre et elle y mordait en riant. Puis elle jetait les noyaux par-dessus une petite haie d’aubépines roses qui séparait le paradis terrestre du chemin où sans doute Dieu venait le soir nous épier.
Aucun ange irrité, tenant épée de flamme ne m’a chassé du paradis terrestre. J’en suis parti sans raison conduit seulement par ma propre folie. A peine l’avais-je quitté que la notion du bien et du mal tourmentait cruellement mon âme et que je savais combien il est amer de s’en aller tout seul sur la dure terre.
Tout seul, car la première femme a continué à habiter le paradis terrestre. Je vais quelquefois autour de la haie d’aubépines roses. J’entends alors retentir son rire et je comprends que quelqu’un lui offre des fruits. Je voudrais bien que quelques parcelles de l’ancien bonheur, retombent par mégarde sur moi, mais je ne reçois que les noyaux de pêche, qu’elle jette sur le chemin, comme jadis.
LES MERVEILLES DU VOYAGE EN CHINE
Je racontais à Padmani tout ce que j’avais vu de merveilleux quand j’avais voyagé dans la Chine immense. Je lui décrivais le palais de la Joie immortelle, la fontaine des Dragons dans le labyrinthe des jardins de Jehol, le lac d’Argent avec ses cent trente kiosques de cristal au pied d’une colline en minerai d’azur, l’île des pagodes silencieuses et le tombeau de Confucius, harmonieux comme l’excellence de la pensée ordonnée.
Je racontais à Padmani les fêtes auxquelles j’avais assisté, la fête du septième Soir où un envoyé du ciel descend, portant une orchidée, la fête des Seigneurs des Trois Mondes où naît l’esprit qui préside à la force vitale. Je lui décrivais les cortèges pour la fête du Vieux de la lune qui détermine les mariages, les costumes éblouissants des maîtres de cérémonies et de ceux qui réglementent les génuflexions et les révérences et je lui racontais comment sur la montagne de Fou-Tchéou Fou se célèbre la fête des cerfs-volants.
Padmani m’écoutait en silence et je sentais qu’elle avait une question à me poser et que de tout ce que j’avais dit, une seule chose l’intéressait qui faisait se tendre son mince cou et briller ses prunelles de jade sombre. «De quelle couleur étaient les cerfs-volants? demanda-t-elle.--Mais de toutes les couleurs de l’arc-en-ciel, ô Padmani.» Et alors elle se perdit dans un rêve.
Et je lui racontai encore les rêveries mystérieuses de l’opium, les superstitions étranges, les misères extraordinaires et les dangers que j’avais courus, les ménageries d’animaux sauvages que j’avais vues à Macao, l’arrivée de la flotte portugaise que j’avais vue à Liampo et les pirates que j’avais évités et les baleines qui étaient passées au loin et toutes les étonnantes merveilles que peut contempler l’homme qui fait un voyage en Chine.
Padmani m’écoutait en silence, mais les sons frappaient ses oreilles sans atteindre son âme. Un problème la tourmentait et pesait plus lourdement sur sa tête que le casque crépusculaire de sa chevelure. «Est-ce que le mimosa de Chine a un autre parfum que le mimosa qui croît dans notre jardin?» Je lui ai répondu: «Le même parfum exactement.» Alors elle a poussé un grand soupir de soulagement, comme si je la délivrais d’une peine et elle a dit: «A quoi bon s’en aller en Chine? Nous sommes si bien ici tous les deux.»
LE JEUNE HOMME NU
C’était un jeune homme nu qui venait de se baigner et qui s’avançait au soleil vers nous sur le sable de la Jumna. Il était très beau, il agitait négligemment une liane et il souriait en regardant Padmani.
«Pourquoi ce jeune homme te sourit-il?» ai-je demandé. «De quel jeune homme parles-tu? répondit Padmani. Je ne vois personne autour de moi.» Et elle écarquillait les yeux du côté du beau jeune homme qui passait près d’elle.
«Je parle de ce jeune homme qui vient de passer à côté de toi avec une liane à la main.» Et Padmani, baissant tardivement les yeux a répondu: «Sans doute les dévas ont obscurci ma vue un instant. Cela arrive quelquefois.»
Mais le lendemain, comme je l’avais mécontentée par mon humeur taciturne, elle s’était assise devant la porte de la maison et elle regardait une allée déserte dans le jardin avec une singulière et joyeuse fixité. «Que regardes-tu si attentivement, Padmani, dans l’allée déserte?»
«Sans doute les dévas ont obscurci ta vue, a-t-elle répondu, avec un peu d’impatience. Je regarde un beau jeune homme nu qui s’avance dans l’allée en agitant négligemment une liane.»
Et j’ai dit: «Je le vois aussi. Il est là depuis que nous sommes au bord de la Jumna. Comme il est heureux d’être beau cet invisible jeune homme nu.» Et Padmani s’est levée avec une moue de tendresse, elle a montré du doigt le chemin, en disant: «Regarde. Il se sauve en courant et il ne reviendra plus.»
LES TROIS COUPS DE LA CRÉATURE IMPATIENTE
Quand on a frappé trois coups à ma porte je ne me suis pas hâté d’ouvrir. J’ai bouché le flacon de rose et j’ai fermé le manuscrit du poète Mir que j’étais en train de lire. Qui saura jamais si j’ai eu tort de ne pas me hâter?
Il n’y avait personne sur le perron de ma maison. Une créature impatiente avait frappé et était repartie sans attendre. Mais doit-on courir lorsque le bonheur se présente et comment distinguer d’ailleurs les trois coups du bonheur des trois coups du malheur?
Et la rue était presque déserte. J’ai demandé à un porteur d’eau qui passait s’il n’avait vu personne s’éloigner. Mais il s’est contenté de sourire sans répondre. Était-ce une occasion que j’avais perdue ou un chagrin à qui j’avais donné le temps de s’éloigner?
Pourtant, je ramassai parmi les herbes sauvages des pavés une rose qui avait été perdue. Je la respirai et elle ne dégagea aucune odeur, comme si elle se refusait à trahir le secret de celle qui l’avait portée.
Je suis rentré et j’ai rouvert le manuscrit du poète Mir à l’endroit où je l’avais marqué avec le signet. Mais j’étais distrait et les poésies volaient autour de moi sans m’atteindre. J’écoutais les bruits de la rue silencieuse. J’ai fermé le manuscrit et j’ai remplacé le signet par la rose. Ah! comment distinguer les trois coups du bonheur des trois coups du malheur?
LE DIAMANT DES MORTS
Il y a un usage funéraire du Népal qui veut qu’on mette un diamant dans la bouche des morts afin qu’ils gardent la beauté de leur visage dans les ténèbres de la tombe.
Les dieux qui président à la décomposition des molécules de la forme arrêtent leur travail à cause de la clarté de la pierre précieuse qui interrompt l’effort de leur volonté souterraine.
L’homme pauvre qui ne serre entre ses dents que la poussière de son regret terrestre, l’homme pauvre sentira le contour de son visage disparaître et une active destruction ôtera sa chair de ses os.
Les dieux de la mort eux-mêmes, ces subalternes instruments du passage d’un monde à l’autre, sont les esclaves de la richesse. On retarde leur venue par une somptueuse demeure qui préserve du froid et du soleil, par l’abondance des remèdes qui font reculer la maladie, sœur de la mort.
Le diamant éblouit ces dieux mercenaires par les facettes de sa lumière et accroupis en silence autour du possesseur de pierres précieuses ils respectent le visage rigide de l’homme riche marqué du sceau de l’autorité.
Pourtant, ô homme pauvre, la loi est juste, la loi supérieure pour qui les dieux de la mort ne sont que des fantômes obéissants, des larves aveugles et muettes, soumises à leurs ordres.
Car plus ta forme charnelle de pauvre périt vite, ta forme usée par les travaux et maigre par le manque de nourriture, plus rapidement tu t’achemines vers la vie plus subtile et meilleure où tu ne seras revêtu que de la claire forme de l’esprit.
Et là enfin tu ne crains l’attaque d’aucun dieu corruptible et ténébreux. Là, chacun apporte le trésor qui lui appartient, chacun garde la propriété spirituelle qu’il a accumulée par sa sagesse.
Il n’est pas de diamant assez pur pour immobiliser les traits changeants de l’âme s’ils ne se sont pas sculptés eux-mêmes dans le marbre de la beauté morale. Ce n’est que dans le royaume de l’esprit que l’homme mesure le rythme de la justice.
L’AMANDE AMÈRE
Pour avoir une eau pure de toute souillure il faut frotter l’intérieur de la jarre où elle est versée avec une amande fraîche et l’exposer ensuite au soleil.
Avec l’amande de la résignation j’ai frotté la jarre de l’âme afin de faire disparaître le limon des mauvais sentiments et briller l’eau de cristal de la vertu.
Et voilà mon âme. Elle est sans passions. Le soleil luit à travers cette eau transparente, cette eau de perfection immaculée. Il ne faut pas boire pourtant. On a frotté la jarre avec une amande amère.
LA SUPÉRIORITÉ DES CONNAISSANCES
Elle m’a dit: «Je suis très savante. A treize ans je savais tisser, à quatorze ans je savais tailler des vêtements, à quinze ans je jouais du luth, à seize ans j’avais appris la danse. A dix-huit ans je dirigeais tes servantes, tes jardiniers et tes porteurs de litière.»
Et je lui ai répondu: «Je suis très ignorant. J’ai essayé de percer le mystère des choses cachées et il est demeuré impénétrable. J’ai essayé de découvrir la loi secrète des rythmes poétiques et je n’y suis pas arrivé. Je ne comprends rien à ce que je vois autour de moi. Je ne sais pas pourquoi tu ris et pourquoi tu pleures et tu restes à mes côtés comme la plus grande énigme de l’univers.»
Alors elle a poussé des cris de joie en pensant à la supériorité de ses connaissances et elle s’est mise à tourbillonner dans la chambre. Mais elle s’est arrêtée, elle a regardé le plafond, et comme si elle avait un regret elle est venue vers moi en disant: «Il y a autre chose qui fait que tu es encore plus ignorant: Je sais t’aimer et tu ne sais pas que je t’aime.»
L’EMPEREUR DE CHINE ET LE SOLEIL
L’empereur de Chine avait cru remarquer que le soleil n’obéissait pas à sa volonté. Il était incommodé par sa chaleur durant l’été et il lui reprochait d’avoir fait mourir une tulipe singulière qu’on lui avait rapportée des pays barbares d’occident. Puis il chérissait les ténèbres d’un amour profond. Il résolut d’arrêter la course du soleil et il convoqua toute la cour pour qu’elle soit témoin de sa puissance illimitée.
Vers le rivage de l’océan d’où monte le soleil en flammes, un grand cortège se mit en marche durant la nuit. L’empereur avait placé sur ses genoux, dans son palanquin, un bâton de jade magique qui avait appartenu à Fo-Hi, inventeur de l’écriture et de la lyre à vingt-sept cordes, et l’amour de la nuit se lisait dans ses prunelles clignotantes.
Des mandarins de haut rang le suivaient, portant des lanternes allumées qu’ils levaient très haut. Quelques-uns pleuraient à l’idée qu’ils ne verraient plus la belle lumière du jour. D’autres songeaient qu’ils avaient toujours dormi, au lever de l’aurore et ils regrettaient la paresse qui les privait à jamais de ce spectacle. Les soldats avaient mis des armures noires en signe de deuil. Seul le ministre des rites souriait avec perfidie derrière son éventail de soie.
Sur le rivage de la mer un petit homme vêtu de blanc était en prières: «O saint bouddhiste, que fais-tu là?» lui dit l’empereur. Et le petit homme vêtu de blanc, voyant les mille lanternes, les larmes et le sourire du ministre comprit ce qui arrivait et pensa que l’empereur allait perdre la face par la désobéissance du soleil, d’autant plus qu’un léger blanchissement se percevait déjà sur les eaux.
«Grand empereur, dit-il, j’étais en prières sur le sable salé parce que je sais, grâce à ma connaissance des choses célestes, que le soleil ne doit plus se lever jamais sur la terre des hommes pour la féconder. Je le suppliais en vain d’apparaître. Mais les lois astronomiques sont rigoureuses. La seule espérance qui nous reste est que tu le fasses obéir, ô tout-puissant! en étendant vers l’Orient la baguette magique de Fo-Hi.»
L’empereur harangua les mandarins, mais le saint le tira par la manche, à cause du léger blanchissement du ciel. Il ne fallait pas permettre le moindre retard au soleil. Personne n’aurait pu croire que la baguette de Fo-Hi eût tant de pouvoir car jamais il n’y eut une aurore aussi éclatante. Ainsi la face impériale fut sauvée. Toutes les lanternes s’éteignirent en même temps. Le ministre des rites fit une grimace. Le petit homme vêtu de blanc se remit en prières sur le sable salé.
LA MEILLEURE