Chapter 3 of 4 · 2068 words · ~10 min read

partie il

y a quelques minutes avec la lumière qui baissait, parce que tu es le premier qui est sorti de sa demeure pour inviter ceux qui l’ont connue à la pleurer. Vois-tu, c’est que j’ai reçu des dieux le don de la clairvoyance.

Je l’ai vue déjà avec un visage muet et des yeux où il n’y a plus de flamme, j’ai marché déjà dans la longue allée de tamariniers avec un cœur désespéré et cette lanterne au bout d’un bâton s’est déjà agitée pour moi sur mon seuil. Ah! l’aveugle est mille fois plus heureux que le clairvoyant!

Il y a différentes manières de voir mourir ceux qu’on aime et la mort que tu annonces, annonciateur de la mort, est bien loin d’être la plus cruelle. Va, continue ta route. La nuit s’avance. Elle avait beaucoup d’amis qu’elle chérissait mieux que moi et tu dois frapper encore à beaucoup de portes. Il y a des années que je la pleure car je l’ai perdue depuis longtemps.

LA MUSIQUE, LA PRIÈRE ET LA VOLUPTÉ

Le serviteur s’est tenu devant moi et il m’a dit: «Sortez d’Agra et prenez la route qui mène aux ruines de Kanoudje. Vous suivrez à droite une grande allée et après une forêt de manguiers vous verrez, derrière un mur très haut, une maison couverte de sculptures des anciens temps qui a les signes du zodiaque sur sa porte. C’est là qu’elle vous attend et elle frappe avec impatience de son bracelet, les mosaïques de sa chambre.»

Devrai-je prendre ma cithare? Cacherai-je dans les plis de ma dopulta de soie noire un petit poignard où le nom d’Allah est gravé sur le manche d’or? Me ferai-je précéder de six esclaves vêtus de blanc avec un turban rose comme les pierres du Tadj à l’aurore, avec des babouches vertes comme les lézards du Gange? M’en irai-je tout seul portant comme présent un Koran en parchemin de Nichapour avec des enluminures d’El Moumen et relié dans une peau de faon immaculé.

J’ai trouvé l’allée, j’ai traversé la forêt de manguiers, j’ai vu les signes du zodiaque incrustés en nacre sur le bois d’ébène de la porte et j’ai respiré un parfum où il y avait une si inexprimable volupté que j’ai défailli et que j’ai laissé tomber le Koran relié en peau de faon. Trois chiens blancs se sont enfuis sans aboyer à mon approche et j’ai entendu s’égrener les notes d’un rire léger, comme si un bâtonnet d’ivoire frappait une feuille de cristal, quelque part, autour de moi, je ne savais où...

Elle était étendue sur une peau de tigre et elle ne portait ni voile, ni bijoux, rien qu’un étrange morceau de jade sur le front, entre ses yeux verts. Lorsque je lui ai tendu le livre et la cithare elle a eu une moue dédaigneuse de la bouche comme si la musique et la prière n’étaient pour elle que les formes immatérielles de l’ennui. J’ai bu un vin épais qu’elle tendait et j’ai caressé une matière charnelle plus colorée que les enluminures du Koran.

Quand je suis revenu à moi, j’étais à l’orée de la forêt de manguiers. Je respirais la résine balsamique de ces arbres et les grains des grappes rouges de leurs fleurs tombaient sur moi. Un serpent glissait dans l’herbe. Un singe mangeait une mangue. Il faisait chaud. Je voyais au loin l’allée qui m’aurait ramené vers Agra. Mais elle m’avait dit: «Chaque jour tu reviendras me voir.» Et j’ai cherché à travers les arbres la porte d’ébène noir où étaient incrustés les signes du zodiaque et je ne l’ai pas trouvée...

Et c’est depuis ce temps que je suis pareil à un mendiant, que je dispute les mangues au singe et chasse le serpent avec une branche pour boire au ruisseau. Jamais plus je ne prendrai l’allée qui me ramènerait vers Agra. Sans cithare et sans livre je regarde voler au loin l’oiseau de la musique et disparaître le nuage de la prière et je cherche, je cherche sans la trouver, la porte d’ébène de la magicienne nue dont le rire était comme la résonnance d’un bâtonnet d’ivoire sur une feuille de cristal. J’ai perdu l’idéal et je n’ai pas atteint le plaisir.

LE TEMPLE DE L’AME

Comme l’empereur Akbar[2] je suis allé prier dans la mosquée d’Agra. Mais les colonnes sous les ogives des coupoles étaient comme des files de pèlerins coiffés de dentelles de pierre qui cheminent et chuchotent et ne se mettent pas à genoux.

[2] L’empereur Akbar entrait indifféremment pour prier dans les églises, les mosquées ou les temples. Il tenta d’unifier les religions et il pensait que le vrai Dieu est en nous.

Comme l’empereur Akbar je suis allé prier dans le temple des Brahmanes. Mais on y respirait l’odeur suffocante des bûchers voisins. Les divinités étaient trop nombreuses. Ganesa agitait sa trompe et Siva déployait tellement de bras que j’ai eu peur d’être saisi avant d’avoir terminé ma prière à Dieu.

Comme l’empereur Akbar, je suis allé prier au milieu des Parsis. Mais le feu sacré avait toujours l’air de s’éteindre. J’étais enveloppé par l’ombre immense d’Ahriman et les Yatus avec leur corps pareil à celui des chauves-souris frissonnaient autour de moi et faisaient un bruit d’ailes feutrées.

Comme l’empereur Akbar, je suis allé prier dans l’Église catholique des religieux portugais. Mais de la tour s’est élevée une musique de cloches et je suis ressorti pour voir quelles étaient ces hirondelles de bronze qui faisaient ce bruit en s’envolant à travers l’azur.

Comme l’empereur Akbar, je suis allé prier dans la Synagogue des juifs. Mais quand on m’a présenté le livre de la Thora j’ai lu tant de caractères mystérieux que j’ai été comme un homme perdu dans une forêt millénaire et que j’ai reculé devant l’énigme des cosmogonies.

Comme l’empereur Akbar je me suis assis dans le temple intérieur de l’âme. Là il n’y a ni livre, ni colonnes, ni statues, ni feu sacré, ni harmonie de cloches. Aucune fenêtre ne s’ouvre sur le monde des hommes et cependant j’ai été illuminé par la pure lumière de la vérité.

ÉPITAPHE DE BAGAWALI

Ici repose Bagawali qui porta dans la forme mince de son corps un génie étrange toujours enflammé par le désir de la volupté.

Ce génie animait la clarté sombre de son regard, faisait palpiter ses narines, mouillait sa bouche et la rendait pareille à la pulpe d’un fruit qu’on ouvre pour le mordre.

Ce singulier génie invisible la poussait à entr’ouvrir la fenêtre quand le pas d’un jeune homme retentissait dans la rue et à lui faire un imperceptible signe pour lui désigner la porte.

Par la puissance de ce génie quand elle passait le long des remparts de Delhi, elle laissait derrière ses pas un parfum qui n’était ni l’ambre brûlé, ni le musc, mais une traînée indéfinissable et attractive qui vous forçait à la suivre sans y penser.

Ce génie criait par sa bouche sur le lit des herbes à l’ombre des cèdres, il tordait ses reins, il gonflait ses seins, il tendait ses jambes et il avait l’air d’expirer, lui qui pourtant est éternel.

A présent est morte la forme charnelle de Bagawali. Mais le génie demeure autour de ce tertre et de cette pierre blanche et si tu ne te hâtes pas, passant, il prendra possession de toi et ton existence sera désormais vouée à la poursuite du plaisir qui rend triste et met sur les lèvres la cendre amère de la mort.

LE DÉLICIEUX VISAGE DU MONSTRE EFFRAYANT

Jamais je n’avais vu un monstre aussi effrayant. Son corps était d’une matière intermédiaire entre la pierre morte et la chair vivante et semblait se décomposer perpétuellement et renaître de manière étrange. Ses pattes terminées par de larges mains, étaient ouvertes pour saisir. Il regardait sans voir avec des prunelles pleines d’eau glauque. Sa mâchoire branlait, ses cornes étaient immobiles, ses dents étaient rouges et ses poils bleuâtres. Il était lourd comme un éléphant, long comme un serpent, énigmatique comme un sphinx et il barrait entièrement l’indéfinie, l’inéluctable avenue entre les cèdres centenaires.

J’éprouvais une grande terreur à la vue de ce monstre et cependant je n’essayais pas de revenir en arrière et même je ne me préoccupais de lui que médiocrement. Je m’arrêtais parfois pour regarder un insecte cheminer sur le sable ou pour admirer la savante complication des dessins d’une feuille. Je savais qu’il faudrait, à un moment donné, plonger mes yeux dans les prunelles d’eau glauque, être saisi par les larges mains, sentir le contact de cette matière animée du grouillement de la décomposition. Pourtant je cheminais dans une parfaite inconscience avec ma terreur tapie en un coin de mon âme, ma terreur à laquelle je ne pensais pas.

Et peu à peu, sous d’ombre des cèdres plus épaisse, j’approchai du monstre effrayant. Mais une singulière transformation s’était opérée par degrés. Ce que j’avais pris pour des cornes n’étaient que les nœuds d’un turban. Dans l’eau glauque des yeux il y avait des éclats de saphir. Le branlement de la mâchoire était une illusion enfantée par les promesses de caresses que dégageait l’ivoire des dents. Ce qui était poil hérissé était devenu duvet délicat, et ce qui était chair décomposée était devenu translucide matière rose. Je voyais des courbes d’épaules, des cercles de bras ouverts. J’étais à côté du monstre qui m’avait semblé effrayant. Je contemplais le délicieux, le divin visage de la mort.

A L’HEURE DES LOTUS ENTR’OUVERTS

Il y a, quand l’aurore est naissante, un instant où les lotus ne sont qu’entr’ouverts. Ils sont légèrement mouillés par la rosée, comme s’ils avaient pleuré.

Il y a dans l’âme de l’homme qui s’est avancé dans la vie une minute où il entrevoit la sagesse et où il ne sait pas si son crépuscule n’est pas son aurore.

C’est à l’heure intermédiaire qu’il faut marcher le long de l’étang, regarder les buées délicates qui s’élèvent des eaux bleuâtres et prennent des formes imprécises.

Car la plus grande beauté humaine est dans le paysage qu’on devine, le ciel qu’on ne peut atteindre, l’aspiration incertaine de l’esprit, l’enthousiasme pour l’idéal mal défini.

C’est à l’heure intermédiaire qu’il faut formuler son désir parce que le palmier n’est qu’un fantôme, que la montagne n’est qu’une apparition, que le monde n’est pas mieux dessiné que notre âme.

A l’heure où les lotus ne sont qu’entr’ouverts et pleurent, il faut aller, le corps vêtu avec une robe de lin blanc, légère comme le brouillard, qui imprégnera ses plis de l’aurore.

A l’heure quotidienne de la naissance des choses, à l’heure où il n’y a encore ni bien ni mal sur terre il faut aller avec son âme qui vient de naître, il faut aller et il faut dire:

«O pouvoir infini, forces subtiles qui s’éveillent, loi innombrable dont les rouages sont invisibles, trésor des pensées spirituelles qui sont éparses et libres et voudraient devenir captives!

«Je demande la clairvoyance qui fait pénétrer la vie des choses et l’âme des êtres, je demande le don d’éveiller la beauté cachée sous l’amour, comme un sultan éveille une favorite endormie sous un oranger en fleurs.

«Je veux entrer en communication avec les intelligences qui nous régissent pour qu’elles me versent leur étincelante lumière comme on verse une essence de fleurs condensées dans un flacon de jade aux veines d’azur.

«Je veux jusqu’à ma mort honorer l’esprit qui éclaire et conformer ma vie à l’idéal de ma jeunesse. Je crois, les lotus ne sont qu’entr’ouverts mais je sais que je serai exaucé parce que le soleil se lève toujours.»

TABLE DES POÈMES

En face du Bouddha de Bois... 7 Le Serpent Noir qui donne la Chance 11 Petite Lumière 13 L’Empereur de Chine et l’Empereur du Japon 15 La Charité de Padmani 19 Le Dieu de l’Intelligence Bienveillante 21 La Mère de Padmani 25 Le Tiroir Secret 27 La Sagesse Divine 29 Les Plumes du Paon 33 Le Jeune Homme de la Nuit 35 La Poétesse de Chine et les Pavots Blancs 37 Le Lotus et les Dévas 43 L’Assemblée des Musiciens Silencieux 45 Le Caravansérail de Mélancolie 47 L’Étoile de la Miséricorde 49 La Beauté des Reflets 51 Le Paradis Terrestre 55 Les Merveilles du Voyage en Chine 57 Le Jeune Homme nu 61 Les Trois Coups de la Créature Impatiente 63 Le Diamant des Morts 65 L’Amande Amère 69 La Supériorité des Connaissances 71 L’Empereur de Chine et le Soleil 73 La Meilleure