Chapter 1 of 2 · 3993 words · ~20 min read

Part 1

à Louis GANDERAX.

L’Essayeuse

PIÈCE EN UN ACTE

PIÈCES DE MM. HENNEQUIN ET VEBER

(G. ONDET, Éditeur)

Mon Bébé! (Maurice Hennequin) Pièce en 3 actes Madame et son Filleul (M. Hennequin, P. Veber et H. de Gorsse) Comédie en 3 actes. Chouquette et son As (M. Hennequin, Guillemaud et H. de Gorsse) dº Le Compartiment des Dames seules (M. Hennequin et G. Mitchell) dº Et moi, j’te dis qu’elle t’a fait d’l’œil! (M. Hennequin et P. Veber) dº Amour, quand tu nous tiens!... (Romain Coolus et M. Hennequin) dº L’Air de Paris (M. Hennequin et H. de Gorsse) dº Chichi (P. Veber et H. de Gorsse) dº Huguette au volant (P. Veber et J. Cancel) dº Un Réveillon au Père-Lachaise (P. Veber et H. de Gorsse) (Prix, 4 fr.) Pièce en 3 petits actes. A l’Étage au-dessus (M. Hennequin) Comédie en 1 acte. Le Plumeau de (M. Hennequin) dº Une vraie Perle (M. Hennequin) dº L’Essayeuse (Pierre Veber) (Prix, 3 fr.) dº Le Bonheur (Pierre Veber) dº Le dernière Grisette (Pierre Veber) dº Une riche Affaire (P. Veber et P. Montrel) dº L’Ame de l’Ennemi (P. Veber) Drame en 1 acte

Chaque pièce en 3 actes: 7 francs. -- 2 -- 4 » -- 1 -- 2 »

Répertoire de la Comédie-Française

Pierre VEBER

L’Essayeuse

PIÈCE EN UN ACTE Représentée sur la scène du Théâtre-Français le 12 Juillet 1914

LIBRAIRIE THÉATRALE GEORGES ONDET 83, Faubourg Saint-Denis, 83

1922 Tous droits de traduction, de reproduction et d’analyse réservés par l’Éditeur pour tous pays, même pour la Hollande, la Suède, la Norwège, le Danemark, la Russie et la Finlande. (Copyright 1922, by Georges Ondet)

DISTRIBUTION

RENÉ M. Dessonnes. M. Varny. LISE Mlle Maille. GERMAINE Mlle Robinne.

La scène se passe à la campagne, de nos jours.

* * * * *

Répertoire de la Société des Auteurs et Compositeurs dramatiques, 12, rue Henner, Paris (Agence Alf. Bloch).

* * * * *

Cette pièce étant la propriété de l’Éditeur, les copies, reproductions, extraits (_manuscrits ou par un procédé quelconque_), de l’original ou des rôles sont formellement interdits par la Loi et sont passibles de _poursuites en contrefaçon_ entraînant amende et dommages-intérêts.

Pierre VEBER

L’Essayeuse

PIÈCE EN UN ACTE

Un salon, à la campagne.

Au fond, vérandah donnant sur un parc; fenêtre à gauche de la vérandah. Deux plans; à droite, entre les deux plans, une porte donnant sur une chambre. Meubles divers: Canapé, fauteuils, rocking-chairs, poufs, chaises; table, guéridon, piano, etc...

Au lever du rideau, René, en costume d’intérieur (chemise de soie, tennis), assis, lit des journaux de Paris; beaucoup de journaux gisent, dépliés, près de lui. Lise le regarde avec admiration.

SCÈNE PREMIÈRE

RENÉ, LISE

LISE, _derrière René_

Mon chéri!

RENÉ, _lisant, gauche, un rocking_

Quoi, ma chérie?

LISE, _sautant sur lui et l’embrassant_

Je t’aime!...

RENÉ, _essoufflé_

Ma petite Lise, tu es charmante...

LISE, _heureuse_

Vrai? Tu le penses?

RENÉ

Je le pense... mais tu n’as pas encore appris à m’embrasser sans me décoiffer.

LISE, _triste_

René, tu ne m’aimes plus!...

RENÉ, _se levant_

Allons donc! On le saurait!...

LISE

Non! tu ne m’aimes plus: Tu t’aperçois que je suis brusque!... Quand nous étions fiancés, j’aurais pu te dévisser la tête en t’embrassant, tu aurais été ravi. Maintenant, dès que je m’approche, tu replies le bras comme pour parer le baiser.

RENÉ

Je protège ma coiffure, voilà tout!

LISE

Tiens! La voilà, ta coiffure! (_Elle l’ébouriffe._) Maintenant, je peux t’embrasser!... Ah! mon grand, mon grand!

(_Elle s’assied sur ses genoux._)

RENÉ, _un peu moqueur_

Ah! mon petit, mon petit!...

LISE

On est bien, là!... Je voudrais ne plus bouger!...

RENÉ

J’y consens: je n’ai jamais eu une plus belle affaire sur les bras!

LISE

Vilain!... Tu plaisantes toujours, quand on est sérieux!... Tu vois que tu ne m’aimes plus!...

RENÉ

Si, je t’aime absolument, uniquement! Je te l’ai juré sur toutes les personnes de ma famille auxquelles je tiens!...

LISE

Tu ne me tromperas jamais?

RENÉ

Jamais. Je te l’ai juré aussi sur diverses tombes honorables et sur le succès de mes trois nouvelles sonates.

LISE

Alors, je peux être heureuse?

RENÉ, _baiser_

Tu peux.

LISE (1)

Songe donc! Ce serait terrible si tu disais tout ça, et si ce n’était pas vrai! Les hommes sont si menteurs!

RENÉ (2)

Les hommes, oui, mais pas moi. D’ailleurs, c’est idiot de mentir, quand il est si facile de faire autrement: on n’a qu’à garder la vérité pour soi!... ou à la dire en riant.

LISE

Tu es rudement canaille, au fond!... Tu as dû en avoir, des maîtresses, avant notre mariage!...

RENÉ

Pas tant que ça!...

LISE, _passant au 2_

Si, si! On m’a dit que tu avais eu une jeunesse agitée. (_Le pinçant._) Bandit! comme tu as dû me tromper, à cette époque-là!

RENÉ

Ma chère joie, tu ne vas pas être jalouse de mon passé?... Fais comme moi: oublie-le!

LISE

La partie n’est pas égale! Je n’ai pas de passé, moi! Avant mon mariage, je n’ai connu qu’un homme!

RENÉ, _étonné_

Ah!... Qui ça?

LISE

Mon fiancé!... Tu étais rudement gentil: on t’aurait mis sur une pendule!

RENÉ

J’ai beaucoup changé?

(_Il arrange ses cheveux._)

LISE

Non!... mais c’est autre chose: tu es un autre René! Tu es le maître, maintenant. Le fiancé était doux, timide, obéissant. Le mari est décidé, fort!... Tu sais, au fond, j’aime mieux le mari.

(_Elle lui saute au cou._)

RENÉ

Ma Lise adorée!... (_Il l’embrasse_). C’est curieux; on m’aurait prédit, jadis, que je vivrais six mois, seul avec une petite personne, à la campagne, à trois lieues de la moindre gare, j’aurais souri!

LISE

Et tu ne t’es pas ennuyé, pendant ces six mois?

RENÉ

Pas une seconde!

LISE

Tu n’as aucun regret de ta vie mondaine?

RENÉ

Pas le moindre!... Vois! Je n’éprouve même pas le besoin de m’habiller. Je passe ma vie en chemise de nuit et en tennis!

LISE

Et tu ne désires voir personne?

RENÉ

Non. Les châtelains des alentours m’ont fait des avances, j’aurais pu m’enrôler dans la meilleure société; déjà, on m’appelait «Monsieur de Tournelle», on m’anoblissait; si j’avais donné deux chandeliers à l’église, j’étais définitivement considéré comme une personne bien pensante. J’ai préféré me retirer à l’écart, avec mon bonheur... Le mois prochain peut-être, ou le suivant, nous rentrerons dans la vie, et nous commencerons à nous préoccuper des autres, à faire, pour leur plaire, une foule de choses ennuyeuses: à dîner en ville, à jouer au bridge, à tremper des tziganes dans une tasse de thé; mais nous penserons que, durant six mois, nous avons habité le merveilleux pays de solitude où l’on ne cultive que la fleur d’amour.

LISE

C’est gentil ce que tu dis là...

RENÉ, _gaiement_

J’ai une âme de poète persan.

LISE

... Seulement, je suis bien contrariée.

RENÉ

Pourquoi?

LISE

J’ai peur d’avoir fait une bêtise!

RENÉ

Allons donc! Tu es capable de folies, mais tu es incapable d’une bêtise!

LISE

Si! si!... Tu vas être fâché.

RENÉ

Non!... J’ai une chose à te pardonner? Quel bonheur!

LISE

J’ai invité quelqu’un!

RENÉ

Ah diable!

LISE, _passe près d’un canapé_

Ça y est!... Tu es fâché.

RENÉ

Non, non!... Mais, s’il est encore temps de décommander ce quelqu’un?...

LISE

Il n’est plus temps! Elle arrive dans une demi-heure.

RENÉ

Elle?... C’est une femme?

LISE

Oui... mon amie Germaine Frémine... Nous nous sommes connues au cours des demoiselles Fifrelin. C’est une amie délicieuse, et d’une sûreté à toute épreuve; nous nous écrivions tout le temps, même quand nous nous voyions tous les jours...

RENÉ

J’y suis!... C’est la divorcée?

LISE

Elle-même!... Elle a été si malheureuse: elle avait épousé un vilain monsieur qui l’a trompée, qui l’a ensuite abandonnée pour suivre une écuyère!...

RENÉ, _riant_

En croupe?

LISE

Je t’assure qu’elle a eu beaucoup de chagrin: elle aimait cet individu!... Elle vient d’obtenir le divorce; elle m’a demandé de venir à la campagne pour se remettre. Je n’ai pas pu refuser, n’est-ce pas?

RENÉ

En effet. Mais notre beau pays de solitude est envahi par l’ennemi; nous serons obligés de nous surveiller, d’être convenables et bien élevés! Et puis je suis superstitieux: je n’aime pas les personnes divorcées!...

LISE

Oh! Germaine est une très honnête femme!

RENÉ

Je n’en doute pas; mais, pour les amoureux, il n’y a rien de mauvais comme le voisinage d’une femme à qui l’amour n’a pas réussi.

LISE

Je suis persuadée que tu reviendras de tes préventions dès que tu la connaîtras mieux.

RENÉ

Je ne la connais pas du tout!

LISE

Mais si! tu l’as vue, le jour de notre mariage, deux fois... d’abord, à la sacristie, lors du défilé. Je te l’ai présentée; elle t’a dit: «Oh! Monsieur Tournelle, vous avez écrit des mélodies exquises: je ne chante que ça!»

RENÉ, _flatté_

Ah! Je ne m’en souviens pas... mais c’est une femme de goût!

LISE

Et puis, chez nous, au lunch, elle t’a parlé; elle t’a demandé ce que tu préparais pour cet hiver. Et tu as répondu: «Le bonheur de ma femme!»

RENÉ

Je ne me rappelle rien de cette journée où j’ai vécu dans une sorte de brouillard: j’étais ahuri.

LISE

Souviens-toi! Germaine était habillée d’une robe kaki, très collante, avec un jabot d’Irlande; elle avait un amour de petit chapeau cabriolet, tout en roses pompon, et une grande canne-ombrelle. Tu la reconnaîtras: Germaine est très jolie, et très drôle, avec de grands yeux noirs, un petit nez spirituel; elle est grassouillette, et cependant elle a de la ligne... Y es-tu?

RENÉ, _passe 2_

Non, mais ça ne fait rien... Dis donc, je vais m’habiller.

LISE

Oh! ne te donne pas cette peine!...

RENÉ

Je tiens à être présentable!... Qu’on ne dise pas que tu as épousé un palefrenier! (_Sonnerie._)

LISE

Alors, dépêche-toi, je crois que la voici! Ne te fais pas trop beau!

(_René sort._)

SCÈNE II

LISE, _puis_ GERMAINE

LISE

Allons! il n’est pas fâché, au fond... (_A la porte d’entrée._) Par ici, ma chérie!... (_Germaine entre du fond._)

GERMAINE, _l’embrassant_

Bonjour, mon vieux! Que je suis contente!...

LISE (2)

Et moi, donc!... Tu as fait un bon voyage?

GERMAINE

Excellent! A la gare, j’ai pris la vieille petite diligence, qui m’a secouée!... j’arrive toute couverte de poussière, de baisers de mouches, de cendre, de charbon, mais bien joyeuse de vivre quelque temps auprès de ma petite Lise (_regardant._) C’est très gentil, chez toi!

LISE, _la faisant asseoir_ (2)

Tu vas rester au moins un mois?

GERMAINE

Un mois? Impossible!

LISE

Ton divorce est prononcé, pourtant?

GERMAINE

Et à mon bénéfice!... Si j’avais eu des enfants on m’en aurait confié la garde! Heureusement que je n’en ai pas! Enfin, succès sur toute la ligne! Le jour du jugement, j’ai offert un thé: tout le monde est venu me voir, me congratuler... Tu sais, je suis la divorcée la plus en vue, à l’heure qu’il est!

LISE

Ça ne t’a pas chagrinée de quitter ton mari... pour toujours?

GERMAINE

Ma foi non... Ce que j’aimais, ce n’était pas lui, mais l’idée que je me faisais de lui. Quand j’ai découvert que l’objet n’était pas conforme au modèle, j’ai réclamé mon argent.

LISE, _pensive_

Alors, tu estimes que les hommes peuvent être différents de ce qu’ils paraissent?

GERMAINE

Presque tous sont des cabots, de vilains cabots qui jouent le personnage du jeune héros; il ne faut pas les voir dans la coulisse... Et dire que, si monsieur Frémine n’avait pas suivi son écuyère, je serais encore sa dupe!... Enfin, n’en parlons plus! J’ai l’intention d’oublier tout ça durant mon séjour ici!... Je ne vous gêne pas, au moins? (_passe au 2._)

LISE

Toi, me gêner?... Par exemple!...

GERMAINE

Et ton mari?... Qu’a-t-il dit quand tu lui as appris l’arrivée d’une raseuse?...

LISE

Il a été enchanté, ravi, aux anges!

GERMAINE

C’est bien vrai?... Jure-le!...

LISE

Je te le promets!...

GERMAINE

Il est toujours amoureux fou, monsieur Tournelle?

LISE

Oui... Il ne fait que ça du matin au soir...

GERMAINE

Et toi, tu l’aimes?...

LISE

De toutes mes forces. Je suis à lui pour la vie!

GERMAINE

Mâtin!... C’est grave!...

LISE

C’est très grave, en effet.

GERMAINE

Enfin, tu es heureuse, c’est l’essentiel!

LISE, _faiblement_

Oui, je suis heureuse.

GERMAINE, _surprise_

Tu dis ça d’une étrange façon... Tu n’es pas heureuse.

LISE

Non, là!...

GERMAINE

Aïe!... Déjà!... Tu as ton écuyère?

LISE, _indignée_

Jamais de la vie: René m’adore!...

GERMAINE

Eh bien?... Pourquoi es-tu malheureuse?

LISE, _presque pleurant_

Parce que je suis une petite dinde! (_Elle s’assied sur la chaise._)

GERMAINE

Ah!

LISE

Oui, une petite dinde!... Au lieu de profiter de mon bonheur carrément, j’y cherche des fêlures, des pailles! Et puis, tout ça, c’est ta faute!

GERMAINE

A moi?... Ça, c’est roide!...

LISE

Pourquoi as-tu été malheureuse, aussi?... Quand monsieur Frémine t’a épousée, il était charmant, amoureux, tendre... comme René! On n’aurait jamais supposé que cet homme-là te tromperait un jour!...

GERMAINE

Pas un jour, plusieurs jours!

LISE

Eh bien, je me dis que, peut-être, René est un homme pareil aux autres, avec les mêmes défauts, les mêmes faiblesses. Il y a beaucoup de chances pour que je m’abuse; mais il y en a une petite pour que j’aie raison, et c’est la petite qui gâte les autres... Songe donc! J’ai donné toute mon âme, toute mon existence à un monsieur; je le juge parfait! Si je m’étais créé une illusion; si j’avais, à ton exemple, aimé l’idée que je me fais de lui, et non le vrai René... ma vie serait en miettes!...

GERMAINE

Bah! On brise sa vie... et puis on en recolle les morceaux. Chaque personne refait cinq ou six fois la sienne.

LISE

Moi, je ne pourrais pas! Je sens que je suis partie pour les plus grandes folies: j’aime mon mari d’une façon absolue...

GERMAINE, _assise sur le canapé_

Mais tu te défies de lui!

LISE

Non: je me défie de moi. C’est pourquoi je veux savoir, suivant ton expression, si l’objet est conforme au modèle! S’il est conforme, tout est bien: je renonce à toute inquiétude, et je me laisse être heureuse, sans arrière-pensée...

GERMAINE

Et s’il n’est pas conforme?...

LISE

Alors! Oh! alors... je rentre le grand amour, j’abandonne mes prétentions. Je suis assez malheureuse, certes, mais je n’ai pas l’humiliation d’avoir été dupée, bafouée, ridiculisée.

GERMAINE

Hé là!... prends garde: je suis là!

LISE

Enfin, s’il arrive un moment où mon mari me trompe, j’aurai moins de chagrin, puisque je m’y serai attendue, et j’aurai moins de honte, puisque je pourrai dire: «Je l’avais prévu!»

GERMAINE

Quelle drôle de petite bonne femme tu fais!

LISE

Je veux savoir à quoi m’en tenir.

GERMAINE

Tu n’as pas tort: si j’avais eu ta prudence, je me serais épargné bien des chagrins.

LISE

Ah! tu m’approuves!

GERMAINE

Seulement, je ne devine pas comment tu vas t’y prendre pour «essayer» ton mari?

LISE

Sois tranquille, je ne l’examinerai pas moi-même!... Je chercherai une personne de confiance, une personne éprouvée par le chagrin, ayant l’expérience du mariage; cette personne, je la choisirai jolie, jeune, un peu coquette, et même troublante. Et je lui demanderai: «Voulez-vous, me rendre un service?... Faites la cour à mon mari!»

GERMAINE

Eh bien, ma petite, vrai, tu auras tort! La dame fera la cour à ton mari; si elle est adroite, elle arrivera peut-être à ses fins, et tu seras bien avancée!

LISE

Non... Je choisirai une personne sûre, ayant pour moi une de ces affections sincères qui défendent la trahison; je prendrai cette «essayeuse» parmi les rares honnêtes femmes de ce temps!...

GERMAINE

Ah! mon Dieu!

LISE

Quoi?

GERMAINE

Mais c’est de moi que tu parles!

LISE

Bien entendu.

GERMAINE

C’est à moi que tu veux confier ton rôle d’«essayeuse»?

LISE

Dame! ça te revient de droit!

GERMAINE, _se levant, et passant 1_

Merci! je ne réclame rien!

LISE (2)

Dès que tu m’as écrit pour me demander de t’inviter, mon premier mouvement a été pour te refuser... Tu le comprends!...

GERMAINE

J’avoue que je ne comptais pas sur ton invitation!

LISE

Mais j’ai réfléchi que toi seule pouvais me rendre ce grand service! Et j’ai télégraphié: «Viens!»

GERMAINE

Mon enfant chérie, c’est vrai: tu es une petite dinde!

LISE

Pourquoi?

GERMAINE

Parce que tu vas démolir ton bonheur! Il ne faut pas tenter Dieu! A plus forte raison, il ne faut pas tenter l’homme, qui a encore moins de résistance!

LISE

Ah! tu t’imagines qu’il céderait?

GERMAINE

Je n’en sais rien!... Mais je n’en veux pas courir l’aventure!

LISE

Tu as peur de tomber amoureuse de mon mari?

GERMAINE

Oh! ça, non!... Monsieur Tournelle n’est pas du tout mon numéro!... Ce n’est pas que je le trouve mal... mais...

LISE, _vexée_

Tu le juges suffisant pour moi...

GERMAINE

Non, ma petite!... Je veux dire que, pour faire la cour à un homme, il faut y mettre un peu de soi!... Et je t’avoue que Monsieur Tournelle ne m’inspire pas!...

LISE

A merveille!... Tu ne l’en observeras que mieux!...

GERMAINE

Non, encore une fois, non!... Je ne me charge pas de cette mission.

LISE, _vexée, à droite_

C’est bien... Je te croyais une meilleure amie!...

GERMAINE

Ça, c’est un comble! Tu te fâches parce que je ne veux pas faire la cour à ton mari!

LISE, _revenant vers elle_

Je me fâche parce que tu refuses de m’aider... et voici ce qui va certainement arriver... Comme je ne puis rester dans l’état d’affolement où je me sens, je chercherai une autre essayeuse. Celle-là n’aura pas tes scrupules, ni ton honnêteté: au lieu d’arrêter mon mari à temps, elle l’engagera bien à fond... et elle l’essaiera tout à fait!...

GERMAINE

Alors, renonce à ce projet stupide!

LISE

Je ne peux pas!... Il faut, tu entends, il faut que j’en aie le cœur net! Je te répète que j’en suis malade! Tant pis, je serai «cornette», comme disaient nos aïeules... et tu l’auras voulu!...

GERMAINE

Sapristi!... Tu fais du chantage!

LISE, _remontant à droite_

Tu n’es pas une amie dévouée!...

GERMAINE, _suivant à gauche_

Bon!

LISE

Ou bien tu as peur de succomber à la tâche!

GERMAINE

Moi?... Peuh!... J’en ai roulé d’autres que ton mari!

LISE

Tu dis ça!...

GERMAINE

Ton mari!... Mais en vingt minutes, même pas: en dix minutes, je saurai tout ce qu’il a dans la tête. C’est un jeu d’enfant!

LISE

Bon!... Ainsi, tu acceptes?

GERMAINE

Il le faut bien: tu me prends par l’amour-propre... Bien que, à la réflexion...

LISE, _vivement_

Non! ne réfléchis pas... Tu as consenti!...

GERMAINE

Quand faudra-t-il commencer les hostilités?

LISE

Tout à l’heure. J’ai préparé une sortie pour moi: je dirai que je dois aller à Verville, t’acheter un oreiller de crin.

GERMAINE

Un oreiller de crin!... Combien de minutes faut-il pour aller en auto à Verville?

LISE

Quinze minutes.

GERMAINE

Quinze et quinze, trente! Et cinq minutes pour l’oreiller!... C’est plus qu’il n’en faut! Sois de retour dans trente-cinq minutes!

LISE

Et tu me jures de me dire toute la vérité, rien que la vérité?

GERMAINE

Je te le jure!

LISE, _l’embrassant_

Ah! ma chérie, que tu es gentille!... Et comment te remercier?

GERMAINE

En me donnant un _Santa cruz sour_. Je meurs de soif!

LISE

Je vais te le préparer moi-même. (_Elle va au fond, vers un nécessaire à boissons, l’ouvre et prépare le «sour»._)

GERMAINE (2)

Voyons! Je ne suis pas trop flappie?

(_Elle se regarde dans la glace._)

LISE

Tu es délicieuse!... Le divorce te va très bien!

GERMAINE

Comme essayeuse, il y a plus mal!...

LISE

Il n’y a pas mieux... Ote ton paletot, qu’on distingue ta ligne!

GERMAINE, _obéissant_

Et mon chapeau... Là, maintenant, j’ai soif...

LISE, _apportant le verre_

Voilà!... Oh! ma chérie!...

(_Elle l’embrasse._)

GERMAINE

Prends garde!... tu me décoiffes!

LISE

Ah!... toi aussi!

RENÉ, _à la cantonade_

Ces dames sont dans le salon? Bien!

GERMAINE

Ah! c’est l’ennemi?...

LISE

Oui!... Attention!...

(_Entre René. Il est habillé avec une élégance irréprochable._)

SCÈNE III

LES MÊMES, RENÉ.

RENÉ, _entrant_

Madame!

LISE

Ma chérie, tu connais déjà mon mari?

GERMAINE, _froide_

Certainement! Vous allez bien, monsieur Tournelle?

RENÉ

Pas mal, merci, madame Frémine.

LISE

Non, plus de madame Frémine! Germaine a repris son nom de jeune fille.

GERMAINE

C’est bien gênant pour mes amis! Je devrais envoyer une carte avec ces mots: «changement d’état-civil».

(_Un temps._)

RENÉ

Vous avez fait bon voyage?

GERMAINE

J’ai changé cinq fois de train!... Ah! vous êtes bien défendus contre les importuns!...

LISE

Tu n’es pas une importune, ma chérie! (_Bas, désignant René qui regarde au fond._) Tu sais, il n’a pas l’air de faire attention à toi!

GERMAINE, _bas_

Les hostilités ne sont pas engagées!... (_Haut._) Quelle vue splendide on a d’ici! (_Elle va vers la fenêtre._)

LISE

Oui!

GERMAINE

On embrasse toute la campagne.

RENÉ

Heureuse campagne!

LISE (2)

René, tu es bête, mon ami!...

RENÉ (3)

Tu es fâchée?... (_A Germaine._) Quand ma femme m’appelle: son ami, c’est qu’elle ne m’aime plus!

LISE

Je t’adore!

(_Elle veut l’embrasser._)

RENÉ, _bas_

Prends garde à ma raie!

(_Un temps._)

GERMAINE

Et... vous avez beaucoup travaillé, monsieur Tournelle?

RENÉ

Beaucoup!... J’ai mis en train un grand ouvrage; le premier acte est délicieux.

GERMAINE

Ah! Qu’est-ce que c’est?

RENÉ

Mon ménage!

GERMAINE

Parlez sérieusement. Qu’est-ce que vous avez écrit?

LISE

Trois sonates exquises.

GERMAINE

Vous me les jouerez?

RENÉ

Un de ces jours!... Quand je les aurai oubliées...

GERMAINE

Non, tout de suite!... Quand j’ai un désir, il faut qu’il soit réalisé à l’instant!

RENÉ

Eh bien, ce soir, pour vous endormir.

LISE

Mais... j’y pense... tu n’as pas encore pris possession de ta chambre!

GERMAINE

Oh! ça m’est égal!... je dors bien partout. Ah! à une condition, cependant, c’est que j’aie un oreiller de crin!

LISE

Sapristi!... Un oreiller de crin! Il n’y en a pas dans la maison!

GERMAINE

Ça ne fait rien!... Je m’en passerai!

RENÉ, _passe 2_

Je puis aller en chercher un à Verville, en auto?

LISE, _vivement_

Non!... Les hommes ne savent pas acheter les oreillers: j’irai moi-même. J’ai, d’ailleurs, plusieurs emplettes à faire.

GERMAINE

Je t’accompagne?

LISE

Tu es fatiguée: reste... René te tiendra compagnie... J’en ai pour une demi-heure à peine.

GERMAINE

Puisque tu le désires...

LISE

René, dis au chauffeur qu’il prépare l’auto.

RENÉ

Bien. (_Il sort._)

SCÈNE IV

GERMAINE, LISE, _puis_ RENÉ

GERMAINE (1)

Eh bien! tu vois, ma présence n’a guère troublé ton mari. Il ne tenait pas à demeurer seul avec moi!

LISE (2)

Pardon! quand j’ai dit que je m’en allais, il n’a pas insisté pour courir là-bas à ma place.

GERMAINE

Preuve d’une conscience tranquille!... Le tête-à-tête avec moi ne l’effraie pas.

LISE, _à la fenêtre_

Mais il est allé bien vite prévenir le chauffeur!...

GERMAINE

Ma pauvre petite!... Tu me fais de la peine!... La moindre des choses te paraît louche!

LISE, _passe 1, au-dessus_

Enfin, tu n’as pas remarqué? Il s’est habillé, en ton honneur! Il n’a pas voulu que je le décoiffe!... Et il s’est parfumé!

GERMAINE

Je ne pense pas que ce soit en mon honneur!

LISE

Ce n’est pas pour moi: il sait que j’ai horreur de ça!

GERMAINE

Moi aussi!... Comme ça se trouve!

LISE

Ça n’est pas naturel!

GERMAINE

Voilà où tu en arrives, après six mois de vie cloîtrée: faute de distractions, tu t’acharnes à examiner ton mari, tu es devenue inquiète, nerveuse... Si ça continue, tu seras insupportable!

LISE

Je m’en rends compte!... C’est pourquoi je veux me prouver à moi-même que j’ai tort... Tiens, je te promets que, ce soir, si mon mari n’a pas succombé à la tentation, je renoncerai à toute idée de jalousie.

GERMAINE

Comment! tu tiens toujours à ce que je l’essaie?

LISE

Plus que jamais: il s’est parfumé!

GERMAINE

Alors, je te tenterai!

LISE

Tu sais, ne le ménage pas!... Sois très coquette! Imprudente, même!...

GERMAINE

J’aime ces recommandations! Si on t’entendait!...

LISE

Il faut faire bien les choses!... Gare!... Le voilà!...

RENÉ, _entrant_ (2), _il apporte un chapeau et un cache-poussière_

La voiture est prête... Ah! en passant devant la poste, tu rapporteras le courrier.

LISE (3)